« Il a la consistance froide, la couleur indéfinissablement blême, la pauvreté mentale, la rétractilité politique de la méduse. Toujours entre deux eaux, poussés par les courants, remué par ce qui passe, c'est un invertébré typique. » (André Figueras, en 1956, sur Guy Mollet).
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L'ancien chef du gouvernement français Guy Mollet est mort il y a exactement cinquante ans, le 3 octobre 1975 à Paris, d'une crise cardiaque à l'âge de 69 ans (il est né le 31 décembre 1905 à Flers). C'est l'occasion de revenir sur la trajectoire de cet apparatchik socialiste dont le plus grand exploit est d'avoir dirigé le parti socialiste (ou plutôt, son ancêtre la SFIO) le plus longtemps de toute l'histoire de ce parti, secrétaire général de la SFIO du 1er septembre 1946 au 17 juillet 1969, soit presque vingt-trois ans.
Pourtant, il a fait un autre exploit, celui d'avoir dirigé le gouvernement le plus long de toute l'histoire de la Quatrième République, un régime politiquement ultra-instable à cause des divisions des partis propres à ne prendre en compte que leurs seuls intérêts politiques au détriment de l'intérêt national.
Sans doute que sa nomination comme Président du Conseil par le Président René Coty à l'issue des élections législatives anticipées du 2 janvier 1956 apporte une explication à sa postérité malmenée, mais malheureusement pour lui, justement malmenée.
Son prédécesseur Edgar Faure a pris la décision d'une dissolution avec un mode de scrutin proportionnel permettant des apparentements, si bien que le front républicain (cette expression vient de là) a gagné les élections. Il comprenait la SFIO, les radicaux et quelques micropartis centristes, mais le leader moral sinon politique en était Pierre Mendès France. Or, la SFIO a eu plus de sièges que les radicaux, si bien que René Coty a choisi le chef du parti le plus nombreux, Guy Mollet, alors que tout le monde, notamment les électeurs du front républicain, s'attendaient à voir Pierre Mendès France reprendre la direction du gouvernement (ce dernier avait lui-même renoncé à revenir à la Présidence du Conseil).
Avant la guerre, Guy Mollet est devenu professeur d'anglais et s'est engagé à la SFIO dès 1923, militant dans les instances de la jeunesse. Affecté à Arras, il s'y est implanté politiquement. Fait prisonnier en 1940, après sa libération, il s'est engagé dans la Résistance.
À la Libération, Guy Mollet a suivi la carrière classique d'un grand élu local et national : élu député du Pas-de-Calais sans discontinuité de novembre 1945 jusqu'à sa mort, en octobre 1975, ce qui l'a conduit à présider l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe de 1954 à 1956. Il a également été élu maire d'Arras de mai 1945 jusqu'à sa mort, en octobre 1975, aussi conseiller général du Pas-de-Calais d'octobre 1945 à mars 1949, et en particulier, il fut président du conseil général du Pas-de-Calais d'octobre 1945 à juin 1946. Il a cumulé donc jusqu'à trois fonctions, hors responsabilités de parti.
L'affaire de sa vie, c'était la SFIO. Il connaissait tellement bien la cuisine politicienne des socialistes (les motions, les courants, les contributions, les rapports, etc.) qu'il a réussi à se maintenir près de vingt-trois ans à leur tête, après la Libération. C'est lors du 38e congrès de la SFIO, tenu à la Mutualité, à Paris, du 29 août au 1er septembre 1946, qu'il a remporté la bataille décisive contre son adversaire, le résistant Daniel Mayer, qui était pourtant soutenu par le vieux leader historique Léon Blum, futur Président du Conseil Constitutionnel nommé par François Mitterrand en 1983, dans une autre République. Il avait alors 40 ans.
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La bataille n'était pas évidente. Léon Blum a vu son rapport rejeté par les militants par 2 491 mandats contre, 1 745 pour et 207 abstentions. Il prônait une évolution du parti vers un socialisme humaniste, que d'autres pourraient qualifier de travaillisme. Menant l'opposition interne, Guy Mollet soutenait la conservation d'un socialisme basé sur le marxisme. C'est Jules Moch qui proposa une motion de synthèse pour conclure ce congrès, invoquant l'indépendance des socialistes et critiquant les autres partis éventuellement alliés (MRP, radicaux et aussi PCF : « Les communistes ne sont pas à gauche... Ils sont à l'Est ! »). Lors du comité directeur du 4 septembre 1946, Guy Mollet a été élu secrétaire général avec 16 voix contre 14 voix à Auguste Laurent, autre résistant socialiste et grand élu du Nord.
Si Guy Mollet a réussi à s'y maintenir aussi longtemps, c'est parce qu'il a sans arrêt mis de côté ses propres convictions pour adopter les convictions majoritaires de son parti. Ça ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si, c'était un maître de la synthèse, et son héritier spirituel, au-delà des générations et des époques, c'est bien François Hollande qui a, lui aussi, duré comme premier secrétaire du PS (de 1977 à 2008) en surfant sur l'opinion majoritaire de ses camarades, au risque d'être illisible et inaudible. Il faut noter que les deux se sont retrouvés chef de l'exécutif, ce qui reste remarquable du point de vue historique.
Comme la SFIO était l'un des principaux partis de gouvernement pendant toute la Quatrième République, Guy Mollet a été appelé à siéger dans de nombreux gouvernement, uniquement en qualité de Ministre d'État, c'est-à-dire sans portefeuille, juste pour l'honneur (sauf exception) : les gouvernements de Léon Blum du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947, de René Pleven du 12 juillet 1950 au 10 mars 1951 (chargé du Conseil de l'Europe), d'Henri Queuille du 10 mars 1951 au 11 août 1951 (Vice-Président du Conseil chargé du Conseil de l'Europe), de Pierre Pflimlin du 15 mai 1958 au 1er juin 1958 (Vice-Président du Conseil), et enfin, du dernier gouvernement de cette République, celui de De Gaulle, du 1er juin 1958 au 8 janvier 1959 (chargé à partir du 14 juin 1958 du statut général des fonctionnaires).
Comme je l'ai indiqué au début de cet article, Guy Mollet a été nommé et investi Président du Conseil du 1er février 1956 au 12 juin 1957, ce qui relevait de l'exploit (seize mois !). Ce fut du reste un gouvernement essentiel de la Quatrième République, pour comprendre comment celle-ci s'est effondrée en moins de deux ans.
La composition de son gouvernement est, elle aussi, une sorte de dream team qui marqua non seulement la Quatrième République mais aussi la Cinquième République. Le gouvernement Mollet comprenait trois ministres d'État pour représenter les trois composantes de la majorité : Pierre Mendès France pour les radicaux (qui a démissionné dès le 23 mai 1956), Jacques Chaban-Delmas pour les anciens RPF qui acceptaient d'aller à la soupe (républicains sociaux), et François Mitterrand qui obtenait en plus la Justice, pour le micro-parti centriste UDSR. Ensuite, il a nommé, en particulier, Christian Pineau (SFIO) aux Affaires étrangères, Maurice Bourgès-Maunoury (radical) à la Défense nationale et aux Forces armées, Robert Lacoste (SFIO) aux Affaires économiques et financières (puis Paul Ramadier), René Billères (radical) à l'Éducation nationale, Jeunesse et Sports (et fut promu Ministre d'État après la démission de Pierre Mendès France), Gaston Defferre (SFIO) à la France d'Outre-mer, Albert Gazier (SFIO) aux Affaires sociales, etc. On peut noter aussi la présence de Félix Houphouët-Boigny comme ministre délégué, et parmi les nombreux secrétaires d'État, le radical Maurice Faure aux Affaires étrangères, Alain Savary (SFIO) aux Affaires marocaine et tunisiennes, Max Lejeune (SFIO) aux Forces armées, chargé des Affaires algériennes, et Eugène Thomas (SFIO) aux PTT.
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On peut considérer que Guy Mollet avait des convictions européennes qui n'ont pas varié, et c'est sous son gouvernement que fut signé le Traité de Rome, le 25 mars 1957, avec Maurice Faure et Christian Pineau comme représentants diplomatiques de la France. Parmi le bilan, il resta en particulier la loi-cadre de Gaston Defferre du 23 mars 1956 sur la France d'Outre-mer, réglant la décolonisation du Maroc et de la Tunisie (dont l'indépendance a été préparée sinon négociée par le gouvernement d'Edgar Faure). Le gouvernement Mollet a chuté le 21 mai 1957 lorsque Guy Mollet a engagé la responsabilité de son gouvernement sur son programme économique et fiscal, alors qu'il avait été soutenu lorsqu'il avait adopté la troisième semaine de congés payés. En outre, ce gouvernement a institué la fameuse vignette automobile, initialement pour financer l'aide aux personnes âgées sans ressources.
Le 14 juin 1954, peu après ce renversement, François Mauriac a écrit dans son "Bloc-notes" : « Il est vrai que la ruse de monsieur Guy Mollet a toujours été à ciel ouvert. Il a de gros sabots et on l'entend tout le temps venir. Au fond, est-il aussi malin qu'il en a l'air ? ».
Le Traité de Rome et la loi-cadre Defferre, ce n'était pas un mince bilan pour un gouvernement dans une république instable, mais, hélas pour Guy Mollet, la colonne du passif était beaucoup plus lourde avec deux mots, deux noms de lieu : Algérie et Suez.
L'échec de l'expédition militaire de Suez a été rude pour la France et le Royaume-Uni : l'événement a montré, au cas où ce n'était pas compris, que la France comme le Royaume-Uni n'étaient plus des puissances mondiales incontournables. Elles ont été remplacées, dans ce rôle, par les États-Unis et l'URSS. Cet échec a même nourri la conviction de Guy Mollet qu'il fallait ressusciter le vieux projet d'un État franco-anglais (la Frangleterre) imaginé par De Gaulle et Churchill en 1940 pour éviter de laisser le territoire français aux nazis. Comme le disait Pierre Haski le 16 janvier 2007 sur France Inter, Guy Mollet, « avait alors proposé que la France entre dans le Commonwealth, dans la communauté formée entre la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies au rang desquelles la République se serait ainsi trouvée mise, sous l’autorité, symbolique mais tout de même, de la monarchie britannique. Cent soixante sept ans après la Révolution, un socialiste français a envisagé que la République puisse se reconnaître un souverain, étranger qui plus est (…). Cette idée de "Frangleterre" avait une logique, celle de l’absolue nécessité d’aller vers l’union politique de l’Europe pour lui redonner un poids qu’aucun des pays européens ne pouvait plus, et ne peut plus, avoir à lui seul. ».
L'autre événement était encore pire puisque, en 1956, a commencé ce qu'on appelle la guerre d'Algérie. À l'origine, Guy Mollet avait prôné pendant la campagne électorale des négociations avec le FLN pour amorcer une certaine autonomie. Il avait promis la paix en Algérie. Et ce fut la guerre. En effet, lors de sa première visite à Alger, le 6 février 1956, la population européenne l'a vertement hué (un manifestant a lâché : « Quand on est maire d'Arras, il ne s'agit pas de caler. » ; François Mauriac, dans son "Bloc-notes", a écrit le 11 février 1956 : « Hélas ! Monsieur Guy Mollet n'a pas pris la foudre. Il a pris des tomates pourries, mais sur le nez. Et si ce n'était que sur le sien, nous nous serions fait une raison. Mais c'est l'État qui a reçu cet outrage. »), si bien que... Guy Mollet adopta une ligne dure et répressive, et nomma comme ministre-résident Robert Lacoste. L'armée fut alors chargée de rétablir l'ordre en Algérie, avec des pouvoirs étendus. L'arrestation de cinq dirigeants du FLN (en particulier Ahmeb Ben Bella) a définitivement fait envoler toute tentative de négociations (Guy Mollet n'était même pas au courant de ces arrestations mais les a politiquement assumées, malgré la démission d'Alain Savary). Censure de la presse, pouvoirs étendus de l'armée avec procédure judiciaire militaire sans instruction selon les pouvoirs spéciaux accordés par les députés le 12 mars 1956, etc.
Après la chute de son gouvernement, Guy Mollet a continué à être un personnage clef de la formation des gouvernements, jusqu'à son soutien à De Gaulle en 1958 pour son retour et le vote des pleins pouvoirs. Toutefois, dès janvier 1959, il a rejoint François Mitterrand et Pierre Mendès France dans l'opposition à cette pratique très gaullienne des institutions et pas assez parlementaire.
Replié sur la SFIO, Guy Mollet a voulu préparer sa succession. Il a promu en 1963 celui en qui il voyait un dauphin, Pierre Mauroy, alors jeune militant de 35 ans, bombardé secrétaire général adjoint de la SFIO en 1966. Pour autant, lorsqu'il a refondé la SFIO en nouveau parti socialiste (PS) en juillet 1969, Pierre Mauroy fut écarté au profit d'Alain Savary comme nouveau premier secrétaire (élu avec une voix d'avance). Pierre Mauroy apporta par la suite son courant de la gauche populaire à François Mitterrand lors de sa prise de contrôle au congrès d'Épinay en 1971 (mais c'est une autre histoire).
Guy Mollet n'était pas encore très vieux quand il s'est retiré de la scène nationale, et restait encore député-maire d'Arras. Il a publié une dizaine d'ouvrages politiques, mais a toujours refusé d'écrire ses mémoires pour se justifier, sans doute dans la continuité de cette devise de la reine Élisabeth II : never explain, never complain (« Quand on est à la première place, on assume ! » dans sa version molletienne). Guy Mollet resta synonyme d'absence de convictions ou de convictions molles, flottantes, voire de trahison politique. Il n'en reste pas moins un homme d'État qui a façonné la France d'aujourd'hui, ne serait-ce que par la construction européenne.
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