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6 novembre 2025 4 06 /11 /novembre /2025 03:32

« C'est la force des auteurs qui m'électrise. (…) Plus l'auteur est grand, plus le travail est immense, en particulier pour Molière, qui se tient entièrement dans le concret de la vie. "Mettez-vous là et faites le mort". Molière écrit cela alors qu'il est malade et à deux pas de la mort... C'est énorme ! » (Interview dans "L'Express" le 05 septembre 2008).





 


On peut rester impressionné par l'extrême humilité de Michel Bouquet. En 2013, il disait encore : « Je pense sincèrement que je suis un véritable artisan, pas un artiste. Un artiste a pour mission de créer le monde. Moi non. (…) Tout m’intéresse, surtout la vie des autres. La mienne n’a aucun intérêt. Ma passion, ce sont les auteurs. Je veux tout connaître d’eux. ». Alors qu'il était un immense "monstre sacré" (comme on dit) du théâtre et du cinéma français.

Aujourd'hui, c'est le centenaire Bouquet : s'il vivait encore, Michel Bouquet aurait eu 100 ans ce jeudi 6 novembre 2025. Il n'était pas loin quand il a dit au revoir à la troupe, à son public, à ses proches. 96 ans et demi, le 13 avril 2022. Il était robuste à vouloir jouer et jouer, jouer encore et encore. Sur les planches, ce qui est bien plus difficile que sur un plateau. Au cinéma, les scènes se répètent, et on passe la meilleure, par petits bouts. Au théâtre, pas de filet, c'est continu et en direct devant un public en attente. Bouquet adorait le public : « L'essentiel, c'est que l'acteur soit ouvert à tout ce qui peut arriver d'un soir sur l'autre. Car la pièce bouge tout le temps. C'est pourquoi on peut la jouer cent fois sans s'ennuyer. » ("L'Express" du 5 septembre 2008). C'est pour cela qu'il adorait le théâtre, chaque représentation était unique.


Quand on voit le jeune homme timide de 1943 qui se présentait au photographe du Studio Harcourt, un peu timide, et en même temps, un peu incrédule, on imagine vite ses futurs rôles de personnages qui mettaient la distance, et c'est vrai qu'il les a multipliés, dans les rôles de l'autorité, et aussi de la sévérité, comme cet inspecteur Javert si sévère dans "Les Misérables", la version de Robert Hossein (sortie le 20 octobre 1982) avec Lino Ventura en Jean Valjean et Jean Carmet et Françoise Seigner en Thénardier.

Quand j'étais gosse, Michel Bouquet m'impressionnait, voire m'effrayait. Il semblait froid, et même glacial. Je savais qu'il jouait son rôle, mais comment de ne pas mélanger les deux ? Plus tard, cette froideur était parfaite pour faire François Mitterrand, du haut de son Olympe, à l'air monarchique par excellence, dans "Le Promeneur du Champs-de-Mars" de Robert Guédiguian (sorti le 16 février 2005), ce qui lui a valu un César du meilleur acteur en 2006. En tout, Michel Bouquet a reçu deux Césars (et une nomination pour un autre César) et trois Molières (et cinq nominations pour d'autres Molières).

Mais j'ai vite compris mon erreur de perception, surtout quand j'ai eu la chance de le voir jouer dans un théâtre parisien la pièce d'Ionesco que j'adore, "Le Roi se meurt", avec bien sûr lui en roi-qui-se-meurt (Bérenger Ier), qu'il a interprété plus de huit cents fois. J'imaginais même que son rêve aurait été de mourir sur scène dans ce rôle qui lui a valu un Molière du comédien en 2005. Je l'avais vu aux côtés de son épouse (depuis 1970) Juliette Carré, qui lui a survécu une vingtaine de mois. J'ai vu un vieillard souriant, s'épanouissant dans son rôle, bienveillant, joyeux. Pas du tout distant. Et très simple avec le public.

Michel Bouquet, comme il l'a souvent répété, se référait d'abord aux auteurs. Il a eu la chance de rencontrer Albert Camus, Jean Anouilh, Eugène Ionesco, etc. Il a aussi joué Molière qu'il considérait comme un auteur difficile : « Entre tous, c’est à Molière qu'il fut le plus fidèle, pour sa lucidité, sa puissance. "Le Médecin malgré lui", "Dom Juan", "L'Avare", "Le Malade imaginaire" : il passa sa vie à creuser leur énigme, celle de l’homme, jusqu'à "Tartuffe", quelques semaines avant de quitter la scène, une fois encore, une fois encore avec Juliette. » (27 avril 2022). Il préparait chaque représentation, très longuement, plusieurs heures, pour connaître le texte mais aussi se mettre dans la peau du personnage, puis, après cette préparation, avant d'entrer en scène, il faisait le vide, et à Dieu va !





Je recommande de voir le documentaire réalisé par Dominique Rabourdin intitulé "Michel Bouquet, ma vocation d'acteur" diffusé le 18 décembre 2009 dans la collection"Empreinte" sur France 5 (malheureusement, je ne l'ai pas retrouvé sur Internet) où il racontait sa vie de comédien en toute simplicité.

Deux semaines après sa disparition, la République française avait tenu à faire un hommage national à Michel Bouquet. Il a eu lieu le 27 avril 2022 dans la cour d'honneur des Invalides, en présence de toute la famille, en particulier de ses enfants et petits-enfants, et bien sûr, de sa femme Juliette soutenu par le Président de la République. Devant notamment les membres du gouvernement, Fabrice Luchini, Muriel Robin et Pierre Arditi sont intervenus pour y apporter leurs émotions.

Et, sans surprise, Emmanuel Macron a prononcé un éloge qui pouvait aller droit au cœur (et dont on peut lire l'intégralité ici) : « Il aura brûlé les planches et crevé l'écran soixante-dix années durant. Michel Bouquet a régné sur le théâtre en monstre sacré. ».

 


Et d'évoquer Juliette alors présente : « Juliette, son épouse, cette formidable actrice, le trouvait au milieu de la nuit assis dans la pénombre à la lueur d'une lampe, lisant, travaillant, retravaillant son texte de peur de le perdre, avec cette lucidité de regard qui illuminait toutes les œuvres. L'enseignement ultime de ce maître, lui le professeur au Conservatoire, n'est pas simplement une leçon de théâtre, mais bien une leçon de vérité. D’Orgon à Argan, de Rembrandt à Renoir, il nous a livré les secrets de nos caractères, décillé nos regards, éclairé nos esprits. Il était pourtant venu au théâtre pour fuir le monde tel qu'il va et l'assignation de n'être que soi. Car avant d'être son royaume, le théâtre fut son refuge. ».

Le chef de l'État a relaté ses débuts en 1943 : « Michel Bouquet entre en théâtre comme on entre en religion. Il se plonge à corps perdu dans la lecture des grands auteurs, tous : les romanciers, les poètes et les dramaturges, les comiques et les tragiques, les anciens et les modernes. Quelques mois plus tard, il est reçu au Conservatoire. Bouquet a trouvé sa vocation, de celles, foudroyantes et sacrées, qui se déclarent très tôt et scellent un destin. Michel Bouquet n'a pas encore 20 ans quand l'un des plus grands écrivains du siècle, Albert Camus, le repère pour sa création de "Caligula", avant de le faire jouer dans "Les Justes" et "Les Possédés". Il noue bientôt avec Jean Anouilh un compagnonnage plus suivi encore, six pièces en près de vingt-cinq ans, qui le plonge au temps de Jeanne d'Arc ou dans l'épuration de l’après-guerre. ».

Ce qui lui importait, c'étaient les auteurs, et comprendre ce qu'ils écrivaient : « Quand il n'est pas sur les planches, Michel Bouquet est sur les ondes. Pendant deux décennies, il fait vibrer sur les transistors de France, les mots des grands auteurs du passé, de Rabelais à Rimbaud, Chateaubriand, Baudelaire, Verlaine, des écrivains contemporains de Supervielle à Malraux, d'Aragon à Michaux, Cendrars à Soupault. ».

Son sacerdoce, c'était la lecture avant l'interprétation : « Lire. Lire, et relire les pièces des centaines et des centaines de fois, comme pour les épuiser, les forcer à se rendre et à lui livrer leurs secrets, sans jamais croire qu'il les a comprises. Dire et redire ses parties sans jamais faire relâche pour forcer sa voix à prendre de nouvelles inflexions, de nouveaux accents, de nouveaux rythmes. À chaque rôle, avec angoisse, cette peur de ne pas y arriver et traquer les regards, les gestes, poursuivre la juste intonation, faire tomber les répliques comme de grandes colonnes de marbre sur la scène. De nos monuments littéraires, il révélait des aspects insoupçonnés, ouvrait des brèches nouvelles par où coulait le sens. Une exégèse inouïe qui offrait aux œuvres leur chair, leur vérité. Cette virtuosité conquise dans la sueur des répétitions, il la voyait comme son devoir, une abnégation d'artisan au service des auteurs, des textes, des personnages. Oui, Michel Bouquet croyait en ses personnages comme on croit en des divinités. Lorsqu'il en abordait un nouveau, il vivait dans l'attente fébrile, presque mystique, que celui-ci allait se révéler à lui, descendre en lui. Alors, il traquait cette vérité ; il invitait, suppliait ce personnage de le visiter pour pouvoir le saisir vif, le capturer tout entier et le livrer vivant aux hommes. Le théâtre. Il répétait, et répétait encore et encore, pour que cette vérité advienne au service du texte, de l'auteur, des personnages, effaçant progressivement tout le reste. ».

 


Sans oublier le cinéma, bien sûr : « Par chance, l’amour dévorant de Michel Bouquet pour le théâtre ne fut pas exclusif. Les plus grands cinéastes ont à jamais fixé son génie sur la pellicule : Abel Gance, Jean Grémillon, Henri Verneuil, François Truffaut par deux fois, Claude Chabrol à six reprises, Delannoy, Deray, Corneau, Becker et tant et tant d’autres. Il y a joué les pères, dignes ou indignes, absents ou prodigues, mutiques ou cyniques ; les maris, trompés ou comblés ; les amants, fiévreux et éconduits ; le frère ou l’ami ; le prince et le pauvre ; le juge et l’assassin ; la victime et le bourreau ; le croyant comme l’athée. (…) Avec son magnétisme ténébreux, il excellait dans les rôles d’infâmes, des rôles de pure composition pour cet homme si doux. Policier n’obéissant qu’à ses propres lois dans "Un Condé" d’Yves Boisset, patron redoutable dans "Le Jouet" de Francis Veber, commissaire impitoyable dans "Deux hommes dans la ville" avec Gabin et Delon, sombre inspecteur Javert dans "Les Misérables" de Robert Hossein. Il fut, durant ces décennies, ce soleil noir du cinéma français, scrutant nos failles, sondant nos fureurs, démasquant nos contradictions et débusquant nos bassesses. Il fouillait au fond de nos âmes pour faire tout remonter. Conscience intraitable de la France. Intraitable parce que toujours vraie. Sous les feux de la rampe, comme à la loupe des gros plans, Michel Bouquet n'avait besoin que d'être là pour captiver. Que de plisser les lèvres pour effrayer. Que de baisser les yeux pour émouvoir. Car de cet art, Michel Bouquet, l'ancien élève du Conservatoire, en était devenu un maître. ».

Et de conclure, en tutoyant le grand comédien : « Le silence de celui qui savait écouter l'autre en train de jouer. C’est peut-être cela ton secret. Ce silence qui frappe au cœur et ce regard offert à l’autre, comme une respiration. Ton viatique. Alors ce silence, cher Michel, dans ce moment, te permet une dernière fois d’entendre leurs applaudissements, et l’ovation de la France. ». Grâce aux enregistrements, Michel Bouquet nous laisse une immense œuvre audiovisuelle (théâtre, cinéma, lecture, etc.). Parions que sa légende perdurera jusqu'à la fin de ce siècle, voire au-delà. C'était le Bouquet !



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 novembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Bouquet.
Hommage du Président Emmanuel Macron à Michel Bouquet le 27 avril 2022 aux Invalides (texte intégral et vidéo).
Le roi ne se meurt pas.
La vitalite du roi Bouquet.
Bouquet final.
Marion Cotillard.
Claudia Cardinale.
Lauren Bacall.
Micheline Presle.
Sarah Bernhardt.
Jacques Tati.
Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Marlène Jobert.
Alfred Hitchcock.
Les jeunes stars ont-elles le droit de vieillir ?
Charlie Chaplin.
 


 

https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251106-michel-bouquet.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/c-est-le-bouquet-263460

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/11/06/article-sr-20251106-michel-bouquet.html



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