Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 19:19

« Pour nous, il n’y a pas de politique sans morale. Quand on fait de la politique, bien entendu, c’est pour gagner, mais pas à n’importe quel prix. C’est-à-dire qu’il y a des moyens, des compromissions, des alliances qui permettent peut-être de remporter un succès électoral, mais on y perd sa dignité. » (Bernard Stasi, le 6 septembre 1983).



 


Ces mots, prononcés à l'occasion des élections municipales partielles à Dreux, résonnent et résonneront encore. Et raisonnent. Il est des personnalités politiques qui font honneur à notre histoire politique. L'ami Bernard Stasi l'avait formulé avec son talent : pas de politique sans morale ! Jean-François Humbert, qui s'est éteint à Issoudun, dans l'Indre, ce jeudi 20 novembre 2025 alors que le jour n'était pas encore levé, à la suite d'une très coriace maladie, était de ces hommes qui rappellent que la politique peut être servie par de véritables serviteurs du peuple et pas seulement par des arrivistes et des carriéristes. Il venait d'atteindre 73 ans (né le 17 octobre 1952 à Besançon) et laisse dans l'indicible son épouse Agnès et ses trois filles Éléonore, Bérangère et Clothilde. L'actuel maire LR de Belfort, Damien Meslot, a salué « un centriste humaniste, homme de valeurs qui ne transigeait pas sur ses idées ».

Ne pas transiger sur ses idées. Il aurait pu être une personnalité politique "ordinaire". Conseiller régional de Franche-Comté dès mars 1986 (il avait alors 33 ans), il suivait une "carrière" classique : il allait rester conseiller régional, en se faisant réélire, jusqu'en mars 2010 (vingt-quatre ans). En mars 1992, il s'est fait élire conseiller général (l'équivalent maintenant de conseiller départemental) du Doubs, réélu en mars 1998 dès le premier tour dans son canton de Russey, jusqu'à sa démission en novembre 1998. Une démission à cause du cumul des mandats puisqu'il s'est fait aussi élire sénateur du Doubs en septembre 1998, mandat qu'il s'est fait renouveler jusqu'en septembre 2014 (seize ans).

Comme des élus de ce type, à la frontière entre le local et le national (un mandat parlementaire est par nature national, sans forcément nourrir une notoriété nationale), Jean-François Humbert a eu des succès mais aussi des échecs électoraux.

En mars 1998, Jean-François Humbert devait recevoir son bâton de maréchal, ce qui lui donnerait un poids politique important et lui permettrait d'agir et d'appliquer ses idées... Mais quelles idées ?

Revenons en arrière. Dès 1973, il était déjà encarté. Jean-François Humbert, à 21 ans, séduit par la personnalité de Valéry Giscard d'Estaing, alors en pleine ascension politique, s'est engagé chez les jeunes giscardiens. Il y a retrouvé des personnalités comme Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau, etc. Pas étonnant, donc, qu'on le retrouvât à l'UDF en 1978, lors de sa création, et dans sa composante très giscardienne, les clubs Perspectives et Réalités puis son émanation partisane bien plus tard, le PPDF (parti populaire pour la démocratie française) regroupant les encore-giscardiens même après 1995.

Conseiller juridique, il est parvenu à s'imposer dans la vie politique franc-comtoise en tant que tête de liste UDF/RPR pour les élections régionales de mars 1998. Le président du conseil régional sortant, Pierre Chantelat, ancien député-maire UDF de Vesoul, successeur en avril 1988 de l'imposant Edgar Faure à la présidence du conseil régional et suppléant de Christian Bergelin, ne se représentait pas. En mars 1992, Pierre Chantelat s'était fait réélire à la présidence du conseil régional de Franche-Comté avec 22 sièges UDF/RPR sur 43, mais il avait reçu en plus de ces 22 voix du centre droit, les voix de 3 conseillers régionaux FN (l'un fut même désigné vice-président du conseil régional).

 


Il faut s'arrêter ici pour rappeler le mode de scrutin des élections régionales de l'époque : à un tour, à la proportionnelle intégrale, avec des listes départementales. Le résultat, avec la dispersion des voix (et en présence de nombreuses listes fantaisistes, beaucoup voyaient des opportunités commerciales, la notoriété, ou financières, le remboursement des frais de campagne, à partir de la loi sur le financement des partis politique en 1988), c'est que beaucoup de conseils régionaux en 1992 et en 1998 étaient ingouvernables, car la droite et la gauche totalisaient le même nombre de sièges, ou quasiment. Cela a abouti à une modification du mode de scrutin par l'instauration de deux tours de scrutin et d'une prime majoritaire, à l'instar de l'élection des conseils municipaux.

Or, si en mars 1992, la Franche-Comté était à la limite de l'ingouvernabilité (majorité de 22 sur 43), en mars 1998, les résultats étaient encore plus partagés. Les listes UDF/RPR ont recueilli 31,4% des voix et celles de la gauche plurielle (PS-PCF-LV) 30,0% des voix, ce qui, en sièges, était une catastrophe : 16 sièges pour la coalition UDF/RPR, sur 43, 16 sièges aussi pour la gauche. À ces sièges, il fallait ajouter 1 siège de divers gauche, 1 siège de CPNT (Chasse pêche nature et traditions), plutôt à droite, et... 9 sièges de l'extrême droite. En clair, le FN était en mesure d'arbitrer l'élection du futur président, comme dans beaucoup d'autres régions.

Les élections régionales ont eu lieu le 15 mars 1998 et l'élection du président du conseil régional a eu lieu le 20 mars 1998. Jean-François Humbert a été élu parce que les conseillers régionaux FN ont voté pour lui, si bien qu'il devançait très largement la gauche. Comme il n'avait pas demandé ce soutien, la situation de Jean-François Humbert était très confortable, il était élu et il n'avait pas négocié le soutien du FN. Pour autant, pendant toute la campagne électorale, il avait annoncé qu'il refuserait tout soutien des élus FN en cas de score très serré.

Cette situation politique, il n'était pas le seul à s'y trouver. Trois autres grands barons de l'UDF, présidents de conseil régional sortants, s'étaient retrouvés dans le même cas : Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (22 sièges UDF/RPR sur 67 et 13 sièges FN contre 31 sièges de gauche, sans oublier 1 siège CPNT) ; Charles Baur en Picardie (19 sièges UDF/RPR sur 57 et 11 sièges FN contre 23 sièges de gauche, sans oublier 3 sièges LO et 1 CPNT). La différence, c'est que Jacques Blanc et Charles Baur ont été très satisfaits de leur réélection mais comme ils avaient été élus avec des voix du FN, ils ont été exclus de l'UDF. C'était le cas aussi de Charles Millon en Rhône-Alpes (60 sièges UDF/RPR sur 157 et 35 sièges FN contre 60 sièges de gauche, sans oublier 1 siège régionaliste, plutôt à gauche, et 1 siège CPNT, plutôt à droite), qui a brûlé tout son (grand) capital politique pour des chauffeurs et un beau bureau. L'élection de Charles Millon a été invalidée pour des raisons de formalisme et la centriste Anne-Marie Comparini a été élue avec la bienveillante neutralité du parti socialiste. Il y a eu aussi Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, qui avait néanmoins la majorité relative avec CPNT (24 sièges UDF/RPR sur 57 contre 24 sièges de gauche, plus 7 sièges FN et 2 sièges CPNT).

En revanche, au même moment, Jean-François Humbert, sans hésitation, a immédiatement démissionné de son mandat de président de conseil régional, refusant d'être élu pendant six ans avec ce sparadrap du capitaine Haddock que serait ce soutien du FN. Son épouse Agnès allait témoigner dans "L'Est républicain" ainsi : « On a ensuite tenté de faire croire qu’il avait hésité. Pas un seul instant ! Il était hors de question pour lui d’être élu avec une quelconque approbation du FN, qui, de toute façon, agissait à des fins de stratégie politicienne. Bien sûr, il était malheureux à l’idée de faire perdre son camp, mais pour lui, il n’y avait aucune autre décision à prendre. Le jour de sa démission, ses filles avaient mis des petits papiers dans ses poches, où elles avaient marqué : “c’est pas grave, on t’aimera toujours”. ».


Il faut se souvenir de la stratégie très politicienne de Jean-Marie Le Pen à l'époque du gouvernement de la gauche plurielle dirigé par Lionel Jospin : il voulait aider tous les leaders de la droite pour mieux les souiller de son soutien et récupérer le leadership à droite ! Il voulait faire croire à un accord secret entre le FN et la coalition UDF/RPR qui discréditerait pour longtemps le centre droit. Jean-François Humbert, par sa démission courageuse, a pu montrer qu'il était possible de s'opposer à l'extrême droite et refuser cette stratégie incohérente. La démission de Jean-François Humbert a discrédité Charles Baur, Jacques Blanc et Charles Millon parce que ces derniers justifiaient leur réélection par des explications oiseuses teintées d'un fatalisme politique.

Avant un nouveau tour d'élection pour la présidence du conseil régional de Franche-Comté, Jean-François Humbert s'est mis à discuter avec le parti socialiste pour négocier une bienveillante abstention (comme quoi, la situation d'ingouvernabilité de l'Assemblée de 2024-2025 n'est pas nouvelle).


Là encore, il faut se replacer dans l'époque. La Franche-Comté était une région laissée (par les socialistes) au MDC (mouvement des citoyens) de Jean-Pierre Chevènement, grand élu de Belfort (ancien maire), qui présida d'ailleurs le conseil régional de Franche-Comté de 1981 à 1982, en outre important Ministre de l'Intérieur en exercice. Cela signifiait qu'en cas de victoire de la gauche, c'était le MDC qui présiderait la région et pas le PS.

Or, c'était bien avec le responsable des socialistes au sein du conseil régional de Franche-Comté que Jean-François Humbert a négocié la neutralité du PS, à savoir Pierre Moscovici, lui aussi membre du gouvernement, Ministre délégué chargé des Affaires européennes, par ailleurs conseiller municipal de Montbéliard, conseiller général de Sochaux, et aussi conseiller régional de Franche-Comté.

 


Jean-François Humbert a donc pu présider le conseil régional de Franche-Comté sans le concours des voix de l'extrême droite. Il a même été le premier président de conseil régional à avoir privé les indemnités d'un de ses conseillers régionaux, un élu FN, pour son manque d'assiduité aux séances publiques.

Le geste très noble de Jean-François Humbert, sa démission malgré son intérêt personnel, a été l'exemple franc-comtois qui démontrait qu'un autre comportement politique, plus proche de ses convictions, était possible... sans perdre pour autant son mandat exécutif.

Six mois plus tard, Jean-François Humbert s'est fait élire sénateur du Doubs, et est resté seize ans au Palais du Luxembourg. Il a notamment présidé le groupe d'information internationale sur le Tibet (il a rencontré le dalaï lama le 15 août 2011 à Toulouse) et la commission d'enquête sur le dopage (il pratiquait le judo et était un admirateur des footballeurs de Sochaux).

En 2002, Jean-François Humbert a rejoint l'UMP comme ses autres collègues de l'UDF de la région, mais en mars 2004, de nouveau tête des listes UMP pour les élections régionales, il devait affronter des listes UDF. Plus de risque d'avoir une élection biaisée par l'extrême droite grâce au changement du mode de scrutin, mais la gauche l'a largement emporté. Au premier tour du 21 mars 2004, les listes UMP n'ont recueilli que 24,8% des voix contre 31,3% aux listes de gauche, les listes FN (dirigées par Sophie Montel) ont atteint 18,7% et les listes UDF 7,8% qui ont probablement fait la différence. Au second tour du 28 mars 2004, la gauche a gagné avec 26 sièges sur 42 et 60,4% des voix contre 12 sièges et 27,9% pour les listes UMP et 5 sièges et 11,6% pour les listes FN. Le socialiste Raymond Forni a alors été élu président du conseil régional de Franche-Comté (jusqu'à sa mort en janvier 2008, et lui a succédé la première vice-présidente socialiste Marie-Guite Dufay).


 

 

 


Jean-François Humbert a été un peu sonné par cette défaite alors qu'il avait cru que son action pour la région était très appréciée. Il a compris sans doute trop tard que des considérations de politique nationale l'emportaient sur les enjeux locaux, notamment avec la perspective de l'élection présidentielle de 2007. Aux élections régionales de mars 2010, Jean-François Humbert voulait mener des listes dissidentes (« en homme libre et indépendant ») en affrontant les listes UMP dirigées par le ministre Alain Joyandet, mais il y a renoncé au dernier moment le 11 février 2010.

Reprenant ainsi son autonomie, Jean-François Humbert a quitté la présidence du groupe UMP au conseil régional dès 2009 pour ne plus être caporalisé, tenant beaucoup à son indépendance. Toutefois, l'histoire n'était pas encore terminé. Jean-François Humbert a mené son dernier baroud d'honneur en se présentant aux élections municipales de mars 2014 à Besançon pour détrôner le maire socialiste sortant Jean-Louis Fousseret.

Affichant une étiquette centriste en menant une liste municipale intitulée "Besançon au centre", Jean-François Humbert a axé son programme sur une gestion saine et équilibrée de la ville avec l'objectif de ne pas augmenter les impôts locaux. Il a mis en avant son expérience politique (sénateur et président de région), son âge (61 ans, le maire sortant avait alors 67 ans) et son centrisme compatible avec de nombreux électeurs de gauche. Dans sa liste, on retrouvait en numéro deux Nathalie Wolff, une maître d'œuvre dans le domaine du bâtiment, un ex-MoDem Michel Josse et aussi une conseillère sortante Martine Jeannin. Toutefois, le MoDem et l'UDI (ces formations, centristes par excellence, sont les héritières de l'UDF) ont fait une liste commune avec l'UMP dont la liste était menée par Jacques Grosperrin (conseiller régional UMP, ancien conseiller général d'un canton de Besançon, ancien député et futur sénateur).

Le résultat du premier tour du 23 mars 2014 était très décevant pour Jean-François Humbert puisqu'il n'a même pas franchi le seuil de 5% (seulement 4,0%) face à la liste du maire sortant Jean-Louis Fousseret (33,6%), la liste UMP-UDI-MoDem (31,6%) et la liste FN (11,8%). Ces trois listes se sont retrouvées dans une triangulaire pour le second tour du 30 mars 2014, qui a fini par la réélection de Jean-Louis Fousseret (sa liste obtenant 47,4% des voix et 41 sièges sur 55).

En septembre 2014, Jean-François Humbart, déjà gravement malade, a renoncé à solliciter un nouveau mandat de sénateur et s'est retiré dans l'Indre où il avait un autre combat à mener, celui-ci beaucoup plus rude, hélas. RIP.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 novembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-François Humbert.
Monique Pelletier.
Jean-Claude Gaudin.
Claude Malhuret.
Valéry Giscard d’Estaing.
Philippe de Villiers.
Jean-Pierre Soisson.
François Léotard.
Michel Poniatowski.
Jean-Pierre Raffarin.
Jean-Pierre Fourcade.
Jean de Broglie.
Christian Bonnet.
Gilles de Robien.
La France est-elle un pays libéral ?
Benjamin Constant.
Alain Madelin.
Les douze rénovateurs de 1989.
Michel d’Ornano.
Gérard Longuet.
Jacques Douffiagues.
Jean François-Poncet.
Claude Goasguen.
Jean-François Deniau.
René Haby.
Charles Millon.
Pascal Clément.
Pierre-Christian Taittinger.
Yann Piat.
Antoine Pinay.
Joseph Laniel.


 

 

 

 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251120-jean-francois-humbert.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-francois-humbert-et-l-264631

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/11/20/article-sr-20251120-jean-francois-humbert.html


.

Partager cet article
Repost0

commentaires


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).