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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 03:32

« Notre premier objectif est de retrouver l'électorat modéré traditionnel libéré de ses attaches avec l'extrême droite et qui, pour diverses raisons, s'est dispersé. Notre seconde ambition est d'attirer tous ceux qui au centre estiment que, pour avoir un régime de stabilité et d'efficacité, il convient d'apporter son concours à la majorité : le clivage se fera sur l'acceptation ou le refus d'une majorité. » (Valéry Giscard d'Estaing, le 10 mai 1966 à Paris).




 


L'ancien Président de la République Valéry Giscard d'Estaing est mort il y a cinq ans, le 2 décembre 2020, à l'âge de 94 ans et demi. À quelques jours des premières injections du vaccin contre le covid-19, il est mort hélas de cette maladie, faisant partie des personnes fragiles. Effondré par la perte de sa fille, il a été enterré très discrètement selon ses dernières volontés ; aucun hommage national, aucune cérémonie aux Invalides ne lui a été rendu, seulement un hommage européen. La modestie de sa fin a contrasté avec l'image souvent de condescendance et d'orgueil véhiculée à son encontre. VGE voulait faire partie du peuple, mais il fallait le reconnaître, il n'était pas un citoyen "normal" comme les autres.

Cet article rappelle une action importante de VGE dans l'histoire de la vie politique française : le rassemblement des modérés. Revenons au 10 mai 1966 dans une salle du Palais-Bourbon. Valéry Giscard d'Estaing n'est plus qu'un ancien (grand) Ministre des Finances, évincé le 8 janvier 1966 par De Gaulle juste après la réélection de ce dernier le 19 décembre 1965.

L'objectif du très ambitieux jeune ancien ministre, c'était de continuer à faire partie de la majorité (gaulliste) mais avec sa propre partition (au risque de la cacophonie : le fameux "oui, mais"). L'échéance à préparer, c'étaient les élections législatives de mars 1967 avec des risques de victoire de la gauche.


En quelque sorte, VGE a fait ce qu'allait faire bien plus tard Édouard Philippe avec Horizons : rester dans la majorité après avoir été disgracié par le Président de la République, mais en ayant sa propre formation politique et en faisant entendre sa particularité. Il est alors redevenu inspecteur des impôts entre janvier 1966 et mars 1967, dans l'attente de retrouver son mandat parlementaire.

Valéry Giscard d'Estaing était alors à la tête d'un parti assez modeste appelé le CNIP (Conseil national des indépendants et paysans), devenu le 1er juin 1966 la Fédération nationale des républicains indépendants (FNRI), plus simplement appelé les Républicains indépendants (RI), puis, quelques années plus tard, le Parti républicain (PR). À l'origine, c'est le vieux parti de Joseph Laniel et Antoine Pinay, de la droite modérée, républicaine et libérale, favorable à l'initiative économique. Certains étaient pourtant assez proches de l'extrême droite (en raison principalement de la guerre d'Algérie). VGE a trouvé l'appellation "républicains indépendants" par le "indépendants" de l'ancien parti, et aussi parce que les "républicains", dans les années 1960, c'étaient les gaullistes favorables à la Cinquième République (UNR, puis UDR, puis RPR, le R de République, repris aussi dans LR) et "indépendants" pour montrer sa distinction et son autonomie politique.

Il a réuni ainsi ses amis politiques dans une salle du Palais-Bourbon le 10 mai 1966 : y participaient notamment Raymond Mondon (maire de Metz), président du groupe RI à l'Assemblée, Jean Chamant, vice-président RI de l'Assemblée, Raymond Marcellin, Ministre RI de l'Industrie, et Jean de Broglie, Secrétaire d'État RI aux Affaires étrangères, qui allaient être membres du comité de liaison de la majorité installé le lendemain, 11 mai 1966, par le Premier Ministre Georges Pompidou.

Dans sa conférence de presse du 10 mai 1966, VGE était assez clair sur ses intentions : soutien aux élections législatives de mars 1967 aux candidats les mieux placés, sans exclure une double candidature (un candidat gaulliste et un candidat républicain indépendant) au premier tour, mais discipline rigoureuse au second tour pour faire gagner la majorité sortante.

 


L'objectif clairement affiché, c'était aussi, dans un terme beaucoup plus long, de rassembler les modérés sous sa bannière, ceux issus du centre (dont certains n'étaient pas dans la majorité), et ceux issus de la droite (dont certains pouvaient flirter avec l'extrême droite) : « Notre premier objectif est de retrouver l'électorat modéré traditionnel libéré de ses attaches avec l'extrême droite et qui, pour diverses raisons, s'est dispersé. Notre seconde ambition est d'attirer tous ceux qui au centre estiment que, pour avoir un régime de stabilité et d'efficacité, il convient d'apporter son concours à la majorité : le clivage se fera sur l'acceptation ou le refus d'une majorité. ».

Résultats des courses en mars 1967 : la majorité était reconduite, mais de justesse, avec seulement un siège de majorité absolue. Elle s'est rééquilibrée en défaveur des gaullistes et en faveur des républicains indépendants (passant de 35 à 42 députés). Les républicains indépendants étaient désormais incontournables pour la majorité. VGE fut alors intronisé président de la commission des finances. En juin 1968 après la dissolution et mai 1968, le groupe parlementaire de VGE s'est encore renforcé avec 64 députés RI, mais l'UDR n'avait plus besoin des RI, ayant gagné la majorité absolue à elle toute seule ; VGE a alors perdu sa présidence de commission. François Mauriac, dans son bloc-note, y a vu une étape supplémentaire de la maturité du futur candidat à l'élection présidentielle : « Nous le voyons avec plaisir sous notre nez, retoucher, jour après jour, le personnage du plus jeune Ministre des Finances qu'il a été et du plus jeune Président de la République qu'il sera, s'il plaît à Dieu et s'il n'y a pas d'accident de parcours. Ce n'est qu'un barreau de son échelle que l'UDR vient de scier sous son pied. ».

Avec l'élection de Georges Pompidou à la Présidence de la République en 1969, la majorité s'est complétée par une partie des démocrates chrétiens, une dissidence du Centre démocrate de Jean Lecanuet devenue pompidolienne, avec le CDP (Jacques Duhamel, Joseph Fontanet, etc.). Puis, avec l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la Présidence de la République en 1974, le reste des centristes a rejoint la majorité. Les centristes se sont alors réunifiés au sein du CDS (Centre des démocrates sociaux) et VGE s'est retrouvé avec une majorité dominée par les gaullistes (UDR puis RPR).

L'erreur de Valéry Giscard d'Estaing a sans doute été de ne pas dissoudre l'Assemblée en mai 1974. L'Assemblée avait été élue en mars 1973 avec l'UDR en parti dominant. Pour VGE, la nomination du gaulliste Jacques Chirac à Matignon lui permettait de maîtriser les gaullistes à l'Assemblée. Seulement, il n'avait pas imaginé qu'en 1976, Jacques Chirac se retournerait contre lui, quitterait Matignon de son propre chef, et bataillerait pendant cinq ans contre lui jusqu'à favoriser l'élection de leur adversaire commun, François Mitterrand.

C'est là où Valéry Giscard d'Estaing a fait preuve d'une grande habileté politique. Les élections législatives de mars 1978 avaient une importance fondamentale : d'une part, les sondages donnaient favorite l'union de la gauche ; d'autre part, ce serait la première Assemblée élue sous le septennat giscardien, un moyen aussi de "giscardiser" sa majorité.


Pour cela, il a réussi ce que personne avant lui n'avait réussi à faire depuis le début de la Troisième République, à savoir unifier les républicains modérés au sein d'une même formation politique, de type confédérale afin de ne pas dissoudre chaque parti et sa tradition philosophique. Ainsi a vu le jour l'UDF, l'Union pour la démocratie française, le 1er février 1978, regroupant les républicains indépendants (RI), les centristes (CDS), les radicaux (Parti radical), et quelques autres mini-partis. L'appellation de l'UDF a été savamment conçue par VGE lui-même, reprenant le titre de son livre présidentiel ("Démocratie française", éd. Fayard, sorti en 1976) et était assez proche de l'UDR (gaulliste) qui venait de se transformer en RPR.

Aux élections législatives de mars 1978, quelques semaines plus tard, l'opération de Valéry Giscard d'Estaing a fonctionné avec succès : non seulement la gauche a raté (de loin) la majorité à l'Assemblée, mais la majorité, reconduite largement avec 291 sièges, s'est rééquilibrée en faveur de l'UDF qui a gagné quelques sièges : 137 sièges face à 148 sièges pour le RPR (qui a perdu une trentaine de sièges). Le succès de l'UDF allait être confirmé aux premières élections européennes de juin 1979 en devenant le premier parti de France avec 27,6% des voix et 25 sièges sur 81. Jamais l'UDF n'a renouvelé un tel succès électoral à l'exception des élections législatives de mars 1993.


À partir de 2002, l'UDF allait pourtant s'effondrer et se disloquer (information régulièrement prédite depuis 1981 !) avec la fondation de l'UMP. Car Jacques Chirac, Président de la République, a aussi voulu structurer sa majorité UDF-RPR en caporalisant ces deux formations politiques dans une seule, l'UMP. Mais loin de préserver la diversité des tendances philosophiques, il s'agissait d'uniformiser, ce qui a eu pour conséquence, d'une part, de ne pas intégrer complètement l'UDF (ceux fidèles à François Bayrou sont restés autonomes), et d'autre part, d'engendrer des vagues de scissions au fil des élections présidentielles (en 2010, les radicaux ont quitté l'UMP, etc.).

Aujourd'hui, il manque la capacité à rassembler tous les modérés au sein d'une même formation politique, et il manque la personnalité pour le faire. Emmanuel Macron, loin d'avoir rassemblé, a créé ex nihilo une formation politique (En marche, puis LREM, puis Renaissance), sans tradition philosophique (du reste comme le parti gaulliste), qui a attiré des membres des formations existantes, tant de LR (ex-UMP), du MoDem (ex-UDF) que du PS ou du PRG. Il manque un Valéry Giscard d'Estaing capable d'unifier ceux pour qui la construction européenne reste la chance salutaire de la France.

Concrètement, c'est la majorité-là, ces républicains modérés, qui gouverne ensemble la France depuis l'été 2024 : en clair, la majorité macroniste de 2017 à 2024 (Renaissance, MoDem, Horizons) et LR. Mais c'est une majorité contrainte, imposée par la configuration de l'Assemblée et d'ailleurs très largement insuffisante arithmétiquement pour éviter une motion de censure (décembre 2024) ou le rejet d'un vote de confiance (septembre 2025).

Pourquoi une telle restructuration des modérés est-elle absolument nécessaire ? Parce que les perspectives de l'élection présidentielle de 2027 sont inquiétantes pour eux. Le risque d'un second tour entre les deux extrêmes, entre le candidat du RN (Jordan Bardella ou Marine Le Pen) et le candidat des insoumis, Jean-Luc Mélenchon, est loin d'être faible. La seule possibilité pour que les modérés puissent être représentés par un candidat au second tour de la prochaine élection présidentielle, c'est que Renaissance, le MoDem, Horizons et LR s'organisent pour qu'il n'y ait qu'un seul candidat au premier tour, sans dispersion de voix (notamment entre macronistes et LR).

Emmanuel Macron ne s'est jamais intéressé à construire une formation politique qui vive et qui reste après lui. Valéry Giscard d'Estaing, lui, aurait sans doute su l'encourager. C'est l'une des différences fondamentales entre ces deux (plus jeunes) Présidents de la Cinquième République.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 novembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Valéry Giscard d'Estaing manque beaucoup à la vie politique française.
Valéry Giscard d'Estaing, à la postérité intacte...
Giscard à Carole Bouquet : est-ce que je peux visiter la maison ?
Anne-Aymone Giscard d'Estaing.
François Léotard, l'enfant terrible de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing et son problème, le peuple !
Michel Poniatowski, le bras droit sacrifié de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing, le rêveur d’Europe.
Hommage européen à Valéry Giscard d’Estaing le 2 décembre 2021 au Parlement Européen à Strasbourg (texte intégral et vidéos).
VGE en mai (1968).
Michel Debré aurait-il pu succéder à VGE ?
Le fantôme du Louvre.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?



 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/valery-giscard-d-estaing-manque-263884

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/11/30/article-sr-20251202-vge.html



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