« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. » (Article premier de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l'État).
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Après un débat parlementaire très "vigoureux", la loi de séparation des Églises et de l'État a été promulguée il y a 120 ans, le 9 décembre 1905. Elle introduit cette notion très novatrice de laïcité républicaine dans un pays très chrétien mais aussi, en même temps, très anticlérical. C'est un élément fondateur de notre République, qui complète sa devise Liberté, Égalité, Fraternité, et qui a acquis une valeur constitutionnelle sous la Cinquième République malgré le fait que cette loi ne soit qu'une loi simple, en raison de l'article premier du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 (« Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. ») et de l'article premier de la Constitution du 4 octobre 1958 (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »).
En cent vingt ans, cette loi a été diversement appréciée par les forces politiques. C'est Georges Clemenceau, pourtant anticlérical notoire, mais soucieux de l'intérêt général, qui a véritablement éteint la "guerre de religion" à la fin des années 1900 en évitant l'affrontement entre les congrégations religieuses et les forces de l'ordre. Elle est réapparue sporadiquement au fil de notre histoire politique, en particulier au printemps 1984 lorsque François Mitterrand voulait éliminer l'enseignement catholique.
Aujourd'hui, cette laïcité est partagée par un grand nombre de Français. Il y a une cinquantaine d'années, le sujet était moins sensible en raison de la déchristianisation effective de la société française (et européenne), mais depuis quelques décennies, la question se repose sous un angle différent, pas celui de l'Église catholique, mais celui de l'islam. Les héritiers des anti-loi de 1905 se sont retrouvés les premiers défenseurs de cette loi pour s'opposer à la conquête idéologique de la société par l'islam, car il y a bien une volonté, pas seulement ressentie, de volonté de conquête chez certains promoteurs (étrangers) de l'islam. Ce qui pourrait affecter notre mode de vie, en particulier dans la vision qu'on a des hommes et des femmes.
Plus généralement, la laïcité a complété l'inspiration philosophique de la République, celle des Lumières. Car c'est bien cela qui est en cause. La République reconnaît l'égalité totale de tous les citoyens français. Elle considère que le citoyen ne doit pas être distingué autrement que par son mérite personnel et individuel (c'est là qu'entre en ligne de compte la liberté), et il doit n'être considéré qu'en tant que personne individuelle et pas en tant que membre d'une communauté, qu'elle soit religieuse (d'où la laïcité, la République est neutre), ethnique, sexuelle (ce combat de la parité est arrivé après le combat de la laïcité), sociale (riche, pauvre, etc.), etc.
Il n'existe qu'une seule communauté, c'est la communauté nationale, les Français. En ce sens, les débats en France sur le multiculturalisme n'ont pas lieu d'être (au contraire de l'Allemagne ou de la Grande-Bretagne), car la France n'a jamais été et n'a jamais voulu être multiculturelle. Elle est républicaine, et chacun s'insère, s'assimile, s'intègre (on choisira le verbe qu'on préférera) dans le creuset républicain avec ses talents (et aussi ses tares).
Or, de nos jours, on comprend bien que ces valeurs ne semblent plus partagées par l'ensemble des Français. Des forces de haine, de tout côté, très représentées politiquement, ont envahi l'espace public, s'auto-générant encore mieux avec les réseaux asociaux qui tournent en rond sur Internet. Certes, l'unité nationale autour des valeurs ne se manifestent pas forcément tous les jours. Il faut des événements marquants, comme des victoires sportives (aux Jeux olympiques, par exemple) ou, hélas, des drames nationaux, comme les attentats de "Charlie Hebdo" qui ont suscité des réactions fortes le 11 janvier 2015 de la part du peuple français, une communion républicaine.
Toutefois, en période ordinaire, les paroles publiques se libèrent malgré le politiquement correct, et des propos ouvertement racistes sont d'autant plus émis et entendus que, à l'opposé, pas l'antiracisme, mais le wokisme voudrait s'ériger en inquisiteur systématique en revisitant notre histoire nationale. Le peuple français est plongé en ce moment dans une sorte de guerre idéologique qui n'est pas sans rappeler cette "guerre de religion" du début du XXe siècle, et qui se traduit aujourd'hui politiquement par l'affrontement assez pauvret intellectuellement entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, un duel qui apparaît plutôt comme un duo des extrémismes au regard de nombreuses forces politiques dites "modérées" qui ne supportent pas ce type de clivage (qui est totalement stérile dans la vie politique qui a besoin, au contraire, de vision constructive sur la société de demain).
Mais revenons à 1905. Cette loi du 9 décembre 1905 n'est pas le fruit d'un hasard. Elle est la suite d'une guerre anticléricale menée par le Président du Conseil Émile Combes (qui a été renversé le 18 janvier 1905 à cause du scandale des officiers fichés pour leur appartenance religieuse) et d'une rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican (dirigé par le nouveau pape Pie X) consécutive à de nombreux incidents (comme la visite officielle du Président de la République Émile Loubet en mars1904 au roi d'Italie Victor-Emmanuel III alors que le Vatican ne reconnaissait par l'État italien). Cela a eu pour effet l'impossibilité d'appliquer le Concordat de 1801 qui régissait alors les relations entre l'État français et l'Église catholique. Une commission parlementaire a été alors créée en juin 1903 à la Chambre des députés pour travailler sur cette question, présidée par Ferdinand Buisson et dont le rapporteur était Aristide Briand. Ce dernier a remis son rapport le 4 mars 1905 (qu'on peut lire ici), base de la loi du 9 décembre 1905 et d'un débat parlementaire très houleux et long. Dans l'esprit d'Aristide Briand, cette loi avait un but, apaiser les esprits, la société française et en finir avec la "question" religieuse. Il a réussi, mais cela aura pris plus de temps que prévu.
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Souvent, l'efficacité se niche dans les détails. La loi du 9 décembre 1905 a prévu d'aborder plusieurs situations. Ainsi, le Titre V relatif à la « police des cultes » est intéressant à lire. L'article 25 précise : « Les réunions pour la célébration d'un culte tenues dans les locaux appartenant à une association cultuelle ou mis à sa disposition sont publiques. Elles (…) restent placées sous la surveillance des autorités dans l'intérêt de l'ordre public. ». L'article 26 est encore plus explicite : « Il est interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l'exercice d'un culte. ». L'alinéa 3 de l'article 27 va même jusqu'à indiquer : « Les sonneries de cloches seront réglées par arrêté municipal, et, en cas de désaccord entre le maire et le président ou directeur de l'association cultuelle, par arrêté préfectoral. ». Quant à l'article 28, il prévoie un certain nombre d'exceptions évidentes : « Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. ».
L'article 26 interdit ainsi de mélanger le religieux et le politique. Mais c'est exactement ce que prône l'Évangile avec cette locution latine très connue : « Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo » [Rends à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu]. Cette formulation très claire (il y a le politique et il y a le religieux, et ce sont deux choses différentes), peu appliquée par l'Église catholique elle-même pendant longtemps (en mélangeant le temporel avec le spirituel), est aujourd'hui la première motivation du soutien de l'Église catholique à cette loi sur la laïcité (qui est très rare dans le monde, seule la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk l'a adoptée, mise à mal par l'actuel Président Recep Tayyip Erdogan).
Elle se trouve dans l'Évangile selon saint Matthieu (Mt 22, 15-21) : « En ce temps-là, les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : "Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. Alors, donne-nous ton avis. Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ?". Connaissant leur perversité, Jésus dit : "Hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l’impôt". Ils lui présentèrent une pièce d’un denier. Il leur dit : "Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ?". Ils répondirent : "De César". Alors il leur dit : "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". ».
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On ne redira jamais assez que notre tradition démocratique, nos valeurs républicaines, nos comportements politiques datent des débuts de la Troisième République. Même si le caractère républicain n'était pas gagné d'avance et même si beaucoup de valeurs républicaines, notamment de solidarité, étaient, à l'origine, des valeurs chrétiennes, cette république a su s'adapter aux transformations de la société française (révolution industrielle, exode rurale, déchristianisation) mais aussi l'a transformée profondément grâce à l'idée qu'il fallait des citoyens "éclairés", c'est-à-dire éduqués, instruits, capables d'avoir un jugement critique, de connaître suffisamment les enjeux pour devenir des électeurs "éclairés" (on pourra s'inquiéter de l'assistanat progressif et de l'avachissement prononcé des jeunes générations incapables de formuler une idée et abêties par les jeux vidéo).
Ce n'est pas pour rien qu'il y a eu cette tactique du "front républicain" au début de la Troisième République, car, par "discipline républicaine", les candidats dits républicains (de tout bord) se mettaient d'accord sur le second tour pour battre le candidat monarchiste. On peut même mettre le colonialisme sur le compte du messianisme idéologique de la Troisième République (et aussi de ses intérêts bien compris), qui n'est d'ailleurs pas sans rapport avec la volonté hégémonique de Napoléon, celle de faire bénéficier les autres peuples de nos Lumières.
La Troisième République ne s'est pas, ainsi, contentée de prôner la liberté, l'égalité et la fraternité (qui ne se décrète pas), mais les a déclinées concrètement avec des projets de société clairement affichés : liberté de la presse, liberté d'association, liberté de penser, liberté de pratiquer sa religion ou de ne pas en avoir, liberté de choisir ses dirigeants, et pour que cette liberté puisse s'exercer pleinement et universellement, il faut des cadres, au-delà de la bienséance et de la déontologie, il faut l'encadrer par des mesures qui assurent l'égalité au départ de tous, en particulier dans le domaine de l'enseignement et de la santé. Et ces valeurs républicaines sont en évolution permanente avec certaines avancées sociétales comme l'abolition de la peine de mort.
C'est pourquoi il faut préserver précieusement cette loi du 9 décembre 1905, malgré les pressions des forces populistes d'un bord ou de l'autre. Elle est le cœur battant de notre « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Notre moyen du vivre-ensemble (dont les populistes détestent jusqu'à l'expression).
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
120 ans après 1905, les Français partagent-ils encore, tous, les valeurs républicaines ?
Rapport parlementaire d'Aristide Briand sur la laïcité remis le 4 mars 1905 (à télécharger).
Communion nationale et creuset républicain.
Faut-il interdire le voile à l'Assemblée Nationale
Islamo-gauchisme : le voile à l’Assemblée, pour ou contre ?
Les sans-cravates de l'Assemblée.
La cause des femmes non voilées.
La laïcité tolérante mais intransigeante de Bernard Stasi.
Rapport Stasi du 11 décembre 2003 sur la laïcité (à télécharger).
Bernard Stasi et la peine de mort.
Discours du Président Jacques Chirac le 17 décembre 2003 à l’Élysée sur la laïcité (texte intégral).
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251209-valeurs-republicaines.html
https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/120-ans-apres-1905-les-francais-265061
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/08/article-sr-20251209-valeurs-republicaines.html
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