« Il peut m'arriver de ne pas prendre assez de précaution ! Toute ma vie a été organisée autour de la volonté de ne jamais susciter l'indifférence. » (Nicolas Sarkozy, le 10 décembre 2025 dans "Le Point").
/image%2F1488922%2F20251213%2Fob_9dac74_yartisarkozy2025k01.jpg)
Grande offensive médiatique de l'ancien Président de la République quelques jours après sa sortie de prison : Nicolas Sarkozy a sorti ce jeudi 10 décembre 2025 son livre témoignage sur son séjour en prison au titre peu original et peu crédible quand le prisonnier ne l'est que pendant vingt jours ("Journal d'un prisonnier", chez Fayard), et le même jour, une interview a été publiée dans l'hebdomadaire "Le Point" (propos recueillis le 4 décembre 2025 par le journaliste agaçant Franz-Olivier Giesbert).
Reconnaissons qu'il a fait doublement fort.
D'une part, au lieu de se faire tout petit et de rester discret le temps que les tempêtes judiciaires se calment, il fait une offensive très politique. C'est vrai que la meilleure défense, c'est l'attaque. Et la nouveauté depuis plus d'un an, c'est que sa communication n'est plus un commentaire sur ses affaires judiciaires, mais une réflexion de politique générale. Et c'est cette dernière qui imprime. Il faut dire qu'il y excelle, il était tombé dans la marmite de la politique politicienne étant petit. Il a réussi là où avait échoué Dominique Strauss-Kahn lorsqu'il a tenté de parler d'économie alors qu'il avait quitté sa prison américaine (le 18 septembre 2011).
D'autre part, tout au long de son interview, il n'a pas manqué d'air, il est même gonflé. Comme lorsqu'il a répondu au journaliste sur son éventuelle candidature à l'élection présidentielle de 2027 : « Techniquement, vous le savez bien, la réponse est non. Cette inéligibilité dont je suis frappé, on pourra la commenter jusqu'à la fin des temps. Il n'en reste pas moins qu'elle existe et que j'ai toujours respecté scrupuleusement les lois de mon pays. ».
En lisant ces phrases de Nicolas Sarkozy, on peut légitimement sourire : au-delà d'un orgueil démesuré ("commenter jusqu'à la fin des temps", comme si cette information était capitale dans l'histoire du monde, au même niveau que la disparition des dinosaures), on peut quand même imaginer que s'il s'est retrouvé dans cette situation (d'inéligibilité et d'incarcération à la Santé), c'est que certains juges ont considéré qu'il n'avait pas "toujours respecté scrupuleusement les lois de [son] pays" ! (même si, sur le fond, pour certaines affaires, pas toutes, je les trouve un peu tirées par les cheveux).
Je ne commenterai pas le livre sur le prisonnier parce que je ne l'ai pas lu et ne compte pas le lire, n'est pas Soljenitsyne qui veut !, mais son entretien au "Point" parce que j'y ai vu une véritable rupture, non seulement sur les convictions de Nicolas Sarkozy lui-même, mais aussi sur la manière d'appréhender le Rassemblement national, héritier d'un leader et d'un parti qui faisaient de l'antigaullisme son honneur et sa fierté.
/image%2F1488922%2F20251213%2Fob_36dc65_yartisarkozy2025k03.jpg)
Mais avant d'évoquer le RN, il faut admettre que dans ce long entretien de onze pages, Nicolas Sarkozy a exposé parfois des analyses intéressantes et loin d'être simplistes. Je prendrai cinq exemples.
Sur l'importance du chef : « Il est vrai que la mort de Louis XVI nous hante toujours. (…) Souvenons-nous de la Fête de la Fédération, avec ce pauvre Robespierre complètement illuminé, marchant royalement aux Tuileries, à la tête d'un cortège de dizaines de milliers de personnes. Après avoir fait tuer Danton, il a fini sur l'échafaud lui aussi. Le leader du moment reste toujours l'homme à abattre. (…) Dans le monde d'avant, d'où je viens, pour gagner, il fallait être le plus flamboyant. Aujourd'hui, c'est la loi du plus compatible ! (…) Pourquoi faut-il remplacer la souveraineté populaire par un concept vague d'indépendance qui, en fait, donne le pouvoir à des lobbys ou à des administrations ? Le pouvoir politique représente le peuple, c'est à lui de décider (…). Aujourd'hui (…), les pouvoirs semblent empêtrés, paralysés. C'est pourquoi on m'a tellement accusé de passer en force quand je faisais mes réformes. Souvenez-vous de l'autonomie des universités. Deux ans de grèves, d'occupations, de blocages. Mais depuis, personne n'est revenu là-dessus. Si elle ne plaisait pas à tout le monde, ma méthode a porté ses fruits. J'ai voulu le pouvoir. Je l'ai exercé. Aux yeux de certains, c'est une faute. ». Avant sa première élection, Emmanuel Macron avait vu également cette problématique d'un peuple qui a guillotiné son roi et qui attend un autre roi.
Sur les églises : « C'est notre identité. Je pense que les églises sont plus importantes pour ceux qui n'y vont pas que pour ceux qui y vont. Ceux qui s'y rendent, c'est pour parler à Dieu. Mais ils peuvent le faire partout. Les autres considèrent l'église comme un signe, comme un phare qui rythme le paysage de leur enfance. ».
Sur l'islam supposé conquérant : « Ce n'est pas l'islam qui est conquérant. C'est nous qui ne défendons plus rien. La laïcité n'est pas une réponse suffisante à un islamisme conquérant. Il nous faut réenchanter la spiritualité à partir du terreau judéo-chrétien, richesse identitaire considérable. ».
Sur l'Europe : « Il faut réinventer l'Europe. Elle ne peut pas fonctionner en l'état actuel. J'ai été celui qui a empêché la Turquie de rentrer dans l'Union Européenne. J'observe qu'aujourd'hui, on se demande si la Moldavie ou la Biélorussie doivent la rejoindre, sans parler de l'Ukraine. Ce serait une pure folie. Mais personne n'envisage le retour des Britanniques en Europe. Or, c'est d'eux que nous avons besoin, comme ils ont besoin de nous. ».
Sur son parti Les Républicains : « [La "droite classique"] doit cesser de se considérer comme classique, orientation qui, je vous le rappelle, ne réussit jamais en France à ceux qui s'y réfèrent. (…) C'est la chose la plus difficile qui soit, mais pour gagner, il faut rompre. L'avenir de ma famille politique passe par une rupture avec son confort, ses habitudes et une partie de son histoire, conditions sine qua non pour essayer de reconstruire quelque chose de nouveau. ».
/image%2F1488922%2F20251213%2Fob_78d5dc_yartisarkozy2025k04.jpg)
Dans les ruptures avec le confort de la droite, il y a ses relations avec l'extrême droite. Et les idées de l'ancien Président de la République sont particulièrement préoccupantes.
Ce qui peut rassurer, c'est que Nicolas Sarkozy peut être bruyant, du moins, son écho médiatique peut résonner loin et longtemps, d'autant plus qu'il n'y a plus de leader dans son parti LR, il peut avoir de nombreux lecteurs (et, depuis 2012, son aventure éditoriale est plutôt originale et intéressante), mais cela ne veut pas dire qu'il va attirer de nombreux électeurs, ni même qu'il va influencer les choix de ses anciens compagnons de route.
De quoi s'agit-il ? De faire de Jordan Bardella la Giorgia Meloni de la droite française (lui serait sans doute le Silvio Berlusconi). Bref, de considérer le RN comme une devanture tout à faire respectable de la droite et d'être le cœur d'attraction d'une union des droites, exactement comme l'a choisi Éric Ciotti en 2024 sans prendre en compte les contradictions majeures (remise en cause de la réforme des retraites, alourdissement de la fiscalité, étatisme exacerbé, etc.).
Une enquête de l'hebdomadaire concurrent, "L'Express", a d'ailleurs démontré que les députés RN avaient des choix économiques et fiscaux très largement de gauche populiste (ils ont voulu rajouter pour 40 milliards d'euros de nouvelles taxations !). Rien à voir avec le programme économique de LR qui est largement Macron-compatible.
Alors, pourquoi cette position, très nouvelle pour Nicolas Sarkozy qui ne voulait aucun accord avec le RN depuis toujours, encore lorsqu'il a raté sa qualification à la primaire LR du 20 novembre 2016 dans un très beau discours contre l'extrême droite ?
Deux raisons. La première, c'est une lâcheté politique, résultant d'un défaitisme politique et idéologique confirmé par les sondages d'intentions de vote (et consolidé par la lucidité !), qui conclut que LR ne pourrait pas, à court terme, revenir au pouvoir comme avant 2012 et que la défaite de la gauche passerait par la victoire du RN (ce qui est électoralement faux si l'on observe les deux dernières élections présidentielles). La seconde raison, c'est une rancœur contre Emmanuel Macron, alors qu'il l'avait soutenu en 2022 contre la candidate de son propre parti, Valérie Pécresse, apparemment pour une raison subalterne (Emmanuel Macron aurait laissé faire le retrait de sa Légion d'honneur ; il serait intervenu qu'on le lui aurait reproché !).
Quand on est chez LR, parler du RN est toujours sur un terrain glissant. Là, Nicolas Sarkozy ne prend pas de pincette et vient carrément avec sa luge. Son analyse, c'est qu'il y a deux ailes au RN. Une aile respectable qui mériterait de s'étendre et une aile déplorable.
La première aile du RN : « Le parti est composé d'une première aile attrape-tout où se retrouvent beaucoup de déçus de la droite. ». Et de poursuivre audacieusement : « Quand j'ai rencontré Jordan Bardella, qui incarne ce courant, il m'a fait un peu penser au RPR au temps de Chirac. Son discours n'est pas très différent du nôtre à l'époque. ».
Quand il a lu ces propos, son ancien conseiller Henri Guaino a été particulièrement choqué et lui a répondu : pas touche au RPR ! C'est une erreur à plus d'un titre de faire cette comparaison entre Jordan Bardella et Jacques Chirac. Déjà, Jacques Chirac avait une expérience de tout, alors que Jordan Bardella n'a aucune expérience, pas même professionnelle.
Ensuite, Jordan Bardella n'a pas de doctrine, ni même de vision idéologique. Comme l'ancien Président l'a pourtant compris, le discours lisse de Jordan Bardella n'a qu'un but, être attrape-tout Mais les députés RN, eux, ils ont choisi, ils sont de la gauche démagogique, celle qui rase gratis, ils veulent étatiser encore plus le pays, avec plus d'impôts (40 milliards d'euros à la dernière discussion budgétaire !)... Et Jordan Bardella, à Strasbourg, a toujours défendu les intérêts de la Russie contre ceux de la France et de l'Europe (il suffit de regarder ses votes au Parlement Européen).
La seconde aile du RN : « Emmenée par Marine Le Pen, l'autre aile, disons, canal historique, est fidèle à ses origines, ni de droite ni de gauche, et son projet économique est plus proche de celui de LFI que de celui de LR. La fondatrice du RN pense que son électorat ne peut pas accepter à la retraite au-delà de 62 ans. ».
Au fond, Nicolas Sarkozy ne regarde plus ses convictions mais l'offre politique. Il voit un grand parti qui vaut autour de 35% d'audience dans l'électorat et il voudrait le transformer en parti de droite classique pour le respectabiliser et pouvoir faire alliance avec lui sans scrupules afin de combattre la gauche. Sauf que les électeurs LR qui pensent cela, ils ont déjà déserté depuis longtemps LR pour rejoindre les rangs du RN, les derniers en date sont les ciottistes.
En d'autres termes, l'ancien Président de la République croit qu'il pourrait manœuvrer sinon manipuler Jordan Bardella. À une époque pas si lointaine, le Zentrum croyait contrôler le NSDAP en 1932 afin de renverser une assemblée social-démocrate en Allemagne, on a vu ce que cela a donné.
Nicolas Sarkozy prend ses désirs pour des réalités alors qu'on sait très bien qu'il n'y a aucune conviction au RN, ni dans une aile ni dans l'autre, car c'est un parti attrape-tout dont le principal argument pour attirer le chaland est particulièrement stupide : "on n'a pas essayé !". Allez demander aux habitants de Fréjus, Toulon, etc., eux, ils ont déjà essayé et ils ont vu les subventions aux associations sociales ou culturelles idéologiquement supprimées, comme ils ont vu la mauvaise gestion voire certaines affaires (le maire RN de Fréjus s'est mis justement en congé de parti en raison de son procès qui aura lieu juste avant les élections municipales).
En parlant de Pétain, De Gaulle évoquait le naufrage de la vieillesse dans ses mémoires. Faut-il le signaler aussi pour Nicolas Sarkozy ? Certainement pas. Peut-être le naufrage de la rancœur contre une classe politique, médiatique, judiciaire qui ne l'a pas reconnu comme un grand Président ?
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (10 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Nicolas Sarkozy, entre terrain glissant et naufrage.
La deuxième condamnation définitive de Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy, la fin d'un cauchemar.
Nicolas Sarkozy en prison ce mardi !
Document : texte du jugement du 25 septembre 2025 (à télécharger).
Nicolas Sarkozy bientôt en prison : choc septique pour nos institutions !
Financement libyen : Nicolas Sarkozy condamné à 5 ans de prison ferme avec mandat de dépôt à effet différé avec exécution provisoire.
La Légion d'honneur perdue de Nicolas Sarkozy.
Un nouveau bijou pour Nicolas Sarkozy ?
Le doyen Nicolas Sarkozy.
L'honneur perdu de Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy réagit à la dissolution dans le JDD (15 juin 2024).
Il y a 15 ans : Nicolas Sarkozy, l'Europe et les crises (déjà).
Discours du Président Nicolas Sarkozy le 16 décembre 2008 au Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
Discours du Président Nicolas Sarkozy le 10 juillet 2008 au Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
Sale temps pour Nicolas Sarkozy !
La justice harcèle-t-elle la classe politique ?
Carla Bruni.
La sagesse de Nicolas Sarkozy.
Pour qui votera Nicolas Sarkozy au premier tour ?
Bygmalion : Éric Zemmour soutient Nicolas Sarkozy.
Injustice pour Nicolas Sarkozy ?
Sarko et ses frères...
/image%2F1488922%2F20251213%2Fob_ac6c14_yartisarkozy2025k09.jpg)
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251210-sarkozy.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nicolas-sarkozy-entre-terrain-265144
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/11/article-sr-20251210-sarkozy.html
.
commenter cet article …
