« Vous m'effrayez ! "Michel Piccoli a tourné dans plus de 200 films" ? Comment voulez-vous que que je m'y retrouve ?! Ce n'est pas le nombre de films qui m'effraie, mais de penser que je suis aujourd'hui loin de pouvoir me souvenir du quart d'entre eux. Alors que j'ai toujours essayé de participer le mieux possible aux films que j'entreprenais, je les oubliais une fois qu'ils existaient. Je n'en nourrissais pas ma mémoire. C'était presque une volonté de ma part de ne pas regarder en arrière. (…) Je ne sais plus très bien être utile, être passionné. Certains des films dans lesquels j'ai joué vont rester, mais je ne reste plus. J'aimerais ne pas mourir ! » (Michel Piccoli, 2015, éd. Grasset).
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L'acteur français Michel Piccoli est né il y a 100 ans, le 27 décembre 1925. Un centenaire qui ne me paraît pas célébré à sa juste mesure, entre Noël et le Nouvel an, alors que l'homme, monstre sacré du cinéma français, mériterait d'être honoré. Son souvenir est alimenté par les très nombreux films et téléfilms qu'il a tournés en soixante-douze ans de carrière, entre ses 17 ans et ses 89 ans (225 films et 48 téléfilms et documentaires télévisés !), sans oublier 5 films qu'il a réalisés, 4 films qu'il a doublés, et son implication dans le théâtre, son premier métier, 55 pièces à son actif, plus 1 pièce mise en scène, 7 disques de lecture et 2 lectures à la radio.
Mais comment a-t-il eu le temps d'intervenir dans autant de créations audiovisuelles ? Certes, il s'est éteint très âgé, le 12 mai 2020 à son domicile, des suites d'un AVC, en pleine crise du covid, à quelques mois de ses 95 ans. Cela faisait quand même une moyenne de 5 œuvres (films ou pièces théâtre, etc.) par an pendant toute sa carrière, un rythme impressionnant où la quantité n'est (heureusement) pas incompatible avec la qualité.
À la nouvelle de sa disparition, de nombreux amis lui avaient rendu hommage sur sa manière de jouer. On peut prendre par exemple celui du réalisateur Yves Jeuland : « C’est un acteur qui n’avait pas d’agent. (…) Plus de soixante-dix ans de théâtre, télévision, cinéma, sa carrière est gigantesque. Pour autant, c’est un acteur qui n’était jamais là où on l’attendait. Il était pudique d’une certaine façon. Et pourtant, il avait aussi ce côté exubérant. ». Jane Birkin : « Une des personnes les plus formidables dans tous les sens, comme être humain et comme acteur. C’est quelqu’un qui était tellement présent. Travailler avec lui était génial. Il était fantasque dans sa performance, et en même temps, très modeste dans ses rapports avec les autres. En revanche, très exigeant de lui-même. ».
C'était cette particularité qui en a fait un immense acteur : non seulement il a tourné dans de nombreux films (il n'était pas le seul), mais dans des rôles parfois très différents, voire étonnants, originaux, qui sortent des sentiers battus. C'est cette diversité des rôles qui l'ont rendu intéressant.
Et pourtant, il n'a pas été beaucoup récompensé. Enfin, si, il a reçu de prestigieuses récompenses, comme le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes en 1980, au Festival international du film fantastique d'Avoriaz en 1973, au Festival international du film de Locarno en 2007 (un Léopard). Il a eu aussi l'Ours d'argent du meilleur acteur à la Berlinale de 1982, le David di Donatello du meilleur acteur en 2012, un Sept d'or du meilleur comédien en 1984, etc. Mais il n'a reçu aucun César, pas même un César d'honneur pour l'ensemble de son œuvre (il a été nommé quatre fois), ni aucun Molière (nommé deux fois).
C'est donc l'occasion de proposer (très modestement) un choix des meilleurs films où a tourné Michel Piccoli, un choix nécessairement arbitraire et subjectif, que je sélectionne ici, qui pourrait être bien sûr différent, d'autant plus que je n'ai pas regardé tous ses films (les deux premiers, je les avais déjà proposés ici).
1. "Sept Morts sur ordonnance" de Jacques Rouffio (sorti le 3 décembre 1975), aux côtés de Gérard Depardieu, Jane Birkin, Marina Vlady, Charles Vanel et Michel Auclair : « Dans une ville de province, un vieux médecin très vénal (Charles Vanel) traumatise le monde médical en employant les meilleurs chirurgiens mais aussi en les rejetant lorsqu’ils ne sont plus au sommet de leurs performances. Deux histoires parallèles sont racontées avec une dizaine d’années de distance, Gérard Depardieu, chirurgien complètement fantasque, marié à Jane Birkin, et, dix ans plus tard, Michel Piccoli, beaucoup plus raisonnable, marié à Marina Vlady, plus raisonnable mais qui, irrésistiblement, semble être attiré par le fond comme Gérard Depardieu, avec toujours Charles Vanel en toile de fond. À ces excellents acteurs, il faut ajouter aussi Michel Auclair, médecin également, dans le rôle du confident plus lâche qu’amical. Michel Piccoli dépeint un personnage qui croit se remettre d’un traumatisme de santé et qui, en fait, est en lente descente vers les enfers, poussé par des âmes peu charitables. ».
2. "Habemus papam" de Nanni Moretti (sorti le 15 avril 2011, deux années avant la renonciation du pape Benoît XVI et l'élection du pape François), aux côtés de Nanni Moretti : « L’idée est très originale puisque Michel Piccoli, cardinal, est élu pape, à sa grande stupéfaction. Plongé dans une grande dépression, Michel Piccoli refuse de venir saluer la foule sur le balcon et le conclave n’est donc pas encore clos, les cardinaux ne peuvent donc toujours pas avoir contact avec l’extérieur. Il parvient toutefois à s’échapper dans la ville pour tenter de vivre comme un fidèle ordinaire, et finalement, il retourne parmi les cardinaux pour renoncer à la charge qu’on a voulu lui donner. On y trouve finalement plus d’évocations sur la psychanalyse que sur la religion, et Michel Piccoli est terriblement crédible dans son trouble persistant. Une vision de l’intérieur qui a été très peu partagée au cours des siècles. Même si c’est très réducteur, j’aurais tendance à recommander que, s’il n’y avait qu’un seul film avec Michel Piccoli à regarder, ce serait celui-là. ».
3. "La Belle Noiseuse" de Jacques Rivette (sorti le 4 septembre 1991) est un (très) long film qui met en scène Michel Piccoli, un peintre expérimenté mais sans inspiration, et Emmanuelle Béart, nouveau modèle qui l'inspire à nouveau, dans un jeu à trois avec son épouse, et ancien modèle, Jane Birkin. Ces trois acteurs ont été nommés pour un César en 1992 (en tout, cinq nominations, aussi pour le meilleur film et le meilleur réalisateur), et le film a obtenu le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes en 1991.
4. "Milou en mai" de Louis Malle (sorti le 24 janvier 1990), avec Miou-Miou (la fille de Milou), Michel Duchaussoy (le frère de Milou), Paulette Dubost (la mère de Milou)... et Milou, interprété par Michel Piccoli. Il s'agit d'une chronique sociale avec la mort de la mère en pleine période de mai 68, ce qui ne facilite pas les préparatifs pour l'enterrement. À noter que ce film a été la première apparition au cinéma de Valérie Lemercier et la dernière apparition au cinéma de Bruno Carette, mort quelques semaines avant la sortie du film. Michel Piccoli, Miou-Miou et Michel Duchaussoy ont été nommés pour les Césars en 1991.
5. "Max et les ferrailleurs" de Claude Sautet (sorti le 17 février 1971). Classique du cinéma français avec Michel Piccoli pour le rôle principal, Max, aux côtés de Romy Schneider, Georges Wilson, Bernard Fresson, François Périer, Boby Lalointe, Michel Creton, Philippe Léotard, etc. C'est l'histoire d'un policier (Michel Piccoli) qui sympathise avec un ferrailleur (Bernard Fresson) et ses copains (et copines) dans l'objectif de les arrêter en flagrant délit de vol.
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Cinq films, ce n'est vraiment pas beaucoup ! Je propose alors cinq autres films dans lesquels Michel Piccoli n'a pas eu un rôle principal, mais il a contribué à leur succès.
6. "Péril en la demeure" de Michel Deville (sorti le 13 février 1985), avec notamment Christophe Malavoy, Nicole Garcia, Anémone, Richard Bohringer, Anaïs Jeanneret. Thriller assez captivant et incertain, où Michel Piccoli, cible du tueur à gage Richard Bohringer, joue le mari très aisé de Nicole Garcia, elle-même maîtresse du professeur de guitare sans repère (joué par Christophe Malavoy) de sa fille (Anaïs Jeanneret).
7. "Le Sucre" de Jacques Rouffio (sorti le 15 novembre 1978), avec Jean Carmet (le pigeon), Gérard Depardieu (le conseiller financier sans scrupules), Roger Hanin et Marthe Villalonga (homme d'affaires magouilleur et sa femme), Claude Piéplu (le président), Pierre Vernier (le banquier), etc. Michel Piccoli est le savoureux roi du sucre, c'est-à-dire patron de l'industrie sucrière, mégalo et à l'origine de la bulle spéculative du sucre. Ce film est une comédie basée sur la ruine des petits actionnaires victimes de gros spéculateurs et sur une tentative de leur revanche.
8. "L'Attentat" d'Yves Boisset (sorti le 4 octobre 1972), avec Jean-Louis Trintignant, Jean Seberg, Michel Bouquet, Bruno Cremer, Philippe Noiret, Jacques François, Jean Bouise, Roland Blanche, etc. Le film est inspiré d'un fait gépolitique grave, l'enlèvement et l'assassinat de l'opposant politique marocain Mehdi Ben Barka. Michel Piccoli joue le rôle du colonel Kassar, l'équivalent du sombre général Mohamed Oufkir.
9. "Le Bal des casse-pieds" d'Yves Robert (sorti le 12 février 1992), avec Jean Rochefort et Miou-Miou, et une belle brochette de... casse-pieds, dont Jean Carmet, Victor Lanoux, Jacques Villeret, Jean Yanne, Guy Bedos, Jean-Pierre Bacri, Claude Brasseur... et Michel Piccoli est l'homosexuel de l'histoire.
10. "La Nuit de Varennes" d'Ettore Scola (sorti le 12 mai 1982). Cette fresque historique franco-italienne reprend un épisode très connu de l'histoire de France, la fuite du roi Louis XVI à Varennes (et son arrestation). Une distribution à la hauteur du sujet, avec notamment Marcello Mastroianni, Jean-Louis Barrault, Éléonore Hirt, Jean-Claude Brialy, Andréa Ferréol, Daniel Gélin, Dora Doll, Jean-Louis Trintignant, Caterina Boratto, Vernon Dobtcheff, Évelyne Dress, etc. Et Michel Piccoli est dans le rôle du roi, bien sûr.
Finissons (provisoirement) cet hommage par l'engagement politique de Michel Piccoli. Comme beaucoup d'artistes, il était plutôt de gauche. Il a milité à la CGT et aussi au sein du Mouvement de la Paix (communiste). Il a soutenu les candidatures de François Mitterrand et de Ségolène Royal. Néanmoins, il n'hésitait pas à se dire non-pratiquant. Il n'avait pas le temps au militantisme et il a pu le regretter, mais certainement pas de ne pas avoir été un Yves Montand (il préférait l'engagement plus discret de Simone Signoret).
Voici ce qu'il en disait dans son livre témoignage "J'ai vécu dans mes rêves", coécrit avec Gilles Jacob, en 2015 (éd. Grasset) : « Je me considère comme un acteur engagé sur le plan artistique, sur le plan de la recherche, de la découverte, de la création quand elle est produite avec des personnages exceptionnels. Politiquement ? Oui et non. Je ne saurais dire. Je ne suis pas un militant très actif et je le regrette parfois. Pourquoi ne me suis-je pas engagé plus profondément, plus courageusement ? Je n'avais pas le temps. Je ne me suis préoccupé que de mon métier qui m'absorbait totalement. J'ai quelquefois croisé des hommes politiques mais je ne les ai pas vraiment fréquentés. J'ai rencontré Mitterrand. Il m'a frappé par sa satisfaction d'être ce qu'il était. Pas seulement comme homme politique, mais dans sa propre vie. Il se dégageait de lui une séduction, qui fonctionnait auprès des hommes et des femmes. Je suis davantage sensible à la personnalité de quelqu'un comme Jospin. (…) Rien ne m'a vraiment encouragé à passer véritablement à l'acte dans le domaine politique. Peut-être ai-je été lâche, paresseux, ou les deux. Bien sûr, j'ai signé des pétitions, des manifestes. Ce n'était pas grandiose, mais c'était mieux que rien. Je n'ai jamais voulu m'inscrire à un parti politique, comme certains de mes amis qui sont passés par le parti communiste. Mais j'ai toujours été sensible à la maladie des malhonnêtes, à leurs comportements dégoûtants, qui n'avaient rien à voir avec le fait qu'ils soient riches ou pauvres. Il y a des riches magnifiques et qu'on ne peut qu'admirer, et il y a des pauvres épouvantables. Je me suis longtemps décrit comme un seule pseudo-militant. En tout cas, heureusement que je ne suis pas devenu quelqu'un comme Yves Montand. Il était très théâtral dans sa manière de faire de la politique. Tout le contraire de Simone Signoret, qui restait à mes yeux d'une grande honnêteté et qui s'engageait sans cabotiner et sans exploiter son image. ».
On aurait pu d'ailleurs imaginer Michel Piccoli reprendre le rôle qu'ont eu en commun Michel Bouquet, Philippe Magnan et Jean d'Ormesson, à savoir, celui de... François Mitterrand lui-même !
La conclusion est donnée à Emmanuelle Béart, partenaire particulière du peintre Piccoli, au corps désirable dans le film, qui, apprenant sa mort, lui a écrit le 19 mai 2020 : « Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées. (…) Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que traduit ma tendresse de deux grands yeux rieurs. ». Rideau !
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Le mari de Brigitte Bardot.
Monstre sacré du cinéma français.
Michel Piccoli.
Rob Reiner.
Jean-Pierre Bisson.
Woody Allen.
Michel Bouquet.
Hommage du Président Emmanuel Macron à Michel Bouquet le 27 avril 2022 aux Invalides (texte intégral et vidéo).
Le roi ne se meurt pas.
La vitalite du roi Bouquet.
Bouquet final.
Marion Cotillard.
Claudia Cardinale.
Lauren Bacall.
Micheline Presle.
Sarah Bernhardt.
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Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Marlène Jobert.
Alfred Hitchcock.
Les jeunes stars ont-elles le droit de vieillir ?
Charlie Chaplin.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251227-michel-piccoli.html
https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-top-5-du-siecle-de-michel-264066
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/21/article-sr-20251227-michel-piccoli.html
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