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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 03:14

« Mes chers compatriotes. Le Président François Mitterrand est mort ce matin. Les Français ont appris avec émotion la disparition de celui qui les a guidés pendant quatorze ans. Je voudrais saluer la mémoire de l'homme d'État, mais aussi rendre hommage à l'homme, dans sa richesse et sa complexité. » (Jacques Chirac, allocution télévisée du 8 janvier 1996).





 


Il y a trente ans, le lundi 8 janvier 1996, l'ancien Président de la République François Mitterrand est mort à la suite d'un interminable combat qu'il a eu avec la maladie.

Alors l'un de ses adversaires les plus féroces, Jacques Chirac, son successeur, lui a immédiatement rendu hommage avec des mots que les plus fidèles et plus loyaux n'auraient jamais osé employer : « François Mitterrand, c'est une œuvre. (…) François Mitterrand, c'est une volonté. (…) Mais François Mitterrand, c'est d'abord et avant tout, je crois, une vie. Certaines existences sont paisibles, et égrènent des jours semblables, parsemés d'événements privés. Le Président Mitterrand, au contraire, donne le sentiment d'avoir débordé sa propre vie. Il a épousé son siècle. Plus de cinquante ans passés au cœur de l'arène politique, au cœur des choses en train de s'accomplir. La guerre. La résistance. Les mandats électoraux. Les ministères dont, très jeune, il assume la charge. La longue période ensuite, où il sera l'une des figures majeures de l'opposition, avec détermination, opiniâtreté, pugnacité. Les deux septennats enfin, où il prendra toute sa dimension, imprimant sa marque, son style à la France des années 80. (…) Ma situation est singulière, car j'ai été l'adversaire du Président François Mitterrand. Mais j'ai été aussi son Premier ministre, et je suis, aujourd'hui, son successeur. Tout cela tisse un lien particulier, où il entre du respect pour l'homme d'État et de l'admiration pour l'homme privé qui s'est battu contre la maladie avec un courage remarquable, la toisant en quelque sorte, et ne cessant de remporter des victoires contre elle. ». La légende était née.

Après sa réélection de 1988, et, finalement, la singularité d'avoir parcouru deux septennats complets (ce qui n'avait jamais été fait et ne se fera plus avec le quinquennat limité à deux mandats successifs), François Mitterrand était entré dans la cour des grands hommes politiques de la République française, et on disait que sous la Cinquième République, on ne retiendrait que De Gaulle et Mitterrand. Eh bien, non, François Mitterrand s'est éclipsé dans les oubliettes de l'histoire aussi sûrement que la vacuité de ses mandats. Seule est restée l'ambition de l'homme. Politicien, cumulard à carrière très longue, et la véritable incarnation de la monarchie républicaine, telle que pouvait le craindre De Gaulle, avec sa cour, ses privilèges, ses décorations, ses rites, ses modes, ses obséquiosités. En somme, dans une époque qui réclame transparence, renouvellement, rapidité, l'exemple type de tout le contraire qui serait recherché.

Alors, bien sûr, si on cherche bien, on trouvera l'abolition de la peine de mort, qui est une avancée majeure dans le respect de la personne humaine. Mais elle aurait eu lieu avec ou sans lui, c'était une question de temps. Si on cherche vraiment bien, on pourra aussi lui reconnaître d'avoir guidé vaillamment la France dans le sillage européen, et ce n'était pas gagné avec ses amis, son parti, sa tradition.

À son passif, il y a eu la retraite à 60 ans qui a été et reste la cause majeure de l'endettement massif de l'État et des déficits chroniques depuis quarante-cinq ans. Je ne dis pas que pour certaines professions, ce n'était pas adapté, mais en régime général, c'était une folie autant financière qu'humaine (à 60 ans, beaucoup souhaitent encore se trouver utiles). Aussi les nationalisations à 100% qui ont coûté très cher à l'État. Aussi l'impôt sur les grandes fortunes (à l'appellation changeante) qui a fait fuir beaucoup de capitaux susceptibles d'investir massivement en France et ainsi créer des emplois. Ce que l'actuel Président Emmanuel Macron a réussi à enrayer.

L'histoire est en cours de jugement, on dira, car elle jugera au regard du futur. François Mitterrand était ce genre de personnage d'un roman politique dont les lecteurs étaient les Français.

 


Je voudrais surtout revenir sur les circonstances de la mort de François Mitterrand, ou plutôt, sur sa maladie. La maladie du Président Georges Pompidou avait terriblement impressionné la classe politique et médiatique, et notamment ses adversaires. L'absence de communication sur la maladie, les souffrances manifestement endurées à cause de la maladie et, finalement, la transformation physique par la cortisone et le décès soudain du Président de la République ont probablement encouragé la candidature d'un jeune candidat de 48 ans en pleine santé, sportif, se montrant aussi dynamique intellectuellement que physiquement, à savoir Valéry Giscard d'Estaing.

Pendant sa campagne présidentielle de 1981, François Mitterrand, au nom de la démocratie et de la transparence, s'était engagé, en cas d'élection, à publier tous les six mois un certificat médical pour attester que le Président de la République était toujours en mesure d'assurer la plénitude de ses fonctions.


Manque de chance, on le sait maintenant, François Mitterrand était malade dès la première année de son premier septennat. Les premières douleurs se sont manifestées lors de sa présence à l'enterrement du Président égyptien Sadate le 10 octobre 1981 puis lors de la (fameuse) Conférence de Cancun les 22 et 23 octobre 1981. Alerté par ces douleurs, son médecin lui a fait faire une série d'examens médicaux dans le plus secret et le 7 novembre 1981 est découverte sa maladie. Il en aurait pris connaissance seulement le 13 novembre 1981. Entre-temps, pendant la cérémonie du 11 novembre 1981, François Mitterrand aurait répondu à Mgr Jean Vilnet, président de la Conférence des évêques de France, qui lui demandait comment il allait : « Vous voyez, monseigneur, mon cancer se porte bien ! ».

Il répondait ainsi au cardinal avec humour aux premières rumeurs de sa maladie, et je me souviens très bien en avoir eu l'écho dans la presse et à la radio, et, bien qu'opposant politique, je trouvais qu'on en faisait un peu trop contre François Mitterrand à l'élection duquel on s'inquiétait déjà de voir des chars soviétique sous la Tour Eiffel. À l'époque, l'opposition criait que l'expérience socialiste ne durerait pas un an (on peut sourire en repensant à ce souvenir, quand on sait que François Mitterrand a battu tous les records de longévité en restant à l'Élysée pendant quatorze ans !).

Concrètement, tout un protocole thérapeutique a été mis en place pour le soigner, dans le plus grand secret : seringues et autres matériels détruits discrètement dans un hôpital, analyses sous un faux nom, et, on l'a su aussi plus tard, toute une organisation impliquant des écoutes téléphoniques auprès d'un millier de personnes environ pour s'assurer que le secret resterait bien gardé (avec d'autres secrets, comme l'existence de sa fille Mazarine Pingeot).

Se basant sur les informations de son médecin, le Dr Claude Gubler, qui a révélé toute l'histoire quelques jours après la mort du Président (dans "Le Grand Secret", chez Plon), la page Wikipédia apporte des précisions sur le très petit comité des personnes mises dans la confidence : « L'information est tenue secrète, et seuls des très proches au Palais de l'Élysée sont mis dans la confidence, dont son conseiller spécial Jacques Attali, son compagnon de route Pierre Bérégovoy et son conseiller André Rousselet, le 17 novembre. Sa maîtresse Anne Pingeot est également mise au courant, tandis que sa femme Danielle Mitterrand est tenue à l'écart du secret. Il semblerait que plusieurs journalistes aient été au courant mais aient gardé le secret, dont Charles Villeneuve. Le journaliste Alain Duhamel, qui côtoyait Mitterrand dans le cadre de son activité d'éditorialiste, n'y croyait pas du tout. ».

Parmi les journalistes plus ou moins bien informés, Michèle Cotta a écrit dans ses "Cahiers secrets" (chez Fayard) une rencontre avec François Mitterrand qu'elle a eue dans son bureau à l'Élysée le 20 novembre 1981. Elle était alors la présidente de Radio France et le Président de la République lui a confié un soupçon de découragement.

Voici son témoignage : « Lorsque je pénètre dans le bureau de Mitterrand, il m'apparaît livide, figé en lui-même. À trois reprises, dans la conversation, il me parle de maladie. "Kreisky [le Chancelier autrichien, social-démocrate], me dit-il la première fois, est malade, maintenant". Il s'arrête, me regarde de ses yeux que je trouve en cet instant étrangement pâles. Il ajoute avec un sourire acide : "Moi aussi". Puis il me dit qu'il a mal au dos, qu'il souffre le martyre depuis plusieurs mois. Enfin, sur le pas de la porte, il me regarde à nouveau, cette fois sans sourire : "Quand je pense que pendant soixante-cinq ans je n'ai jamais été malade ! C'est malin !". Que répondre, que dire ? Je commence une phrase imbécile du genre : "C'est peut-être psycho-somatique". Je m'arrête devant l'angoisse que je lis dans ses yeux. ».


Et puis, sa réflexion juste après : « En remontant dans ma voiture dans la cour de l'Élysée, je me dis que je viens de vivre une minute historique. Cet homme s'est battu depuis qu'il a 30 ans pour arriver au pouvoir. Il a passé vingt-trois années dans l'opposition, il a construit le parti socialiste sur les décombres de la SFIO, il a vaincu les communistes ; et, aujourd'hui, cinq mois après avoir été élu à la Présidence de la République, il est malade. Pour qu'il m'en parle ainsi, c'est qu'il ne s'agit pas d'un simple rhume ni d'une vague indisposition. Le cœur ? Dans ce cas, pourquoi a-t-il mal au dos ? Un cancer ? Mais il n'a pas du tout l'air d'un cancéreux. Depuis que je le connais, il arbore souvent un visage de marbre, un teint cireux. Il l'avait encore aujourd'hui, ce qui fait que ça ne m'a pas paru plus grave que d'habitude. Tout de même, quelle malédiction ! Après Pompidou, Mitterrand, frappé à peine élu... Mais ne suis-je pas en train de me raconter des histoires ? Après tout, si ce n'était rien, ou peu de chose, une grosse fatigue passagère, une maladie bénigne ? ».

Quelques heures plus tard, dans une salle de réunion à la Maison de la Radio : « Le téléphone sonne. C'est André Rousselet. Je prends le téléphone et m'isole autant que je le peux du groupe qui continue de discuter. À peine ai-je le temps de lui dire que j'ai trouvé ce matin Mitterrand très inquiet de se savoir atteint d'un mal dont je ne sais rien, qu'il me coupe, des larmes dans les yeux : "Les pronostics sont pessimistes", me dit-il seulement. Je raccroche, j'ai trop peur que cette conversation téléphonique n'intrigue le petit groupe resté autour de la table de conférence. Et je ne tiens pas à paraître trop perturbée. ».

Le 26 novembre 1981, un tout autre son de cloche émanait du côté de l'Élysée : « André Rousselet encore. (…) Lorsque je l'ai eu au téléphone, Rousselet n'avait pas du tout la même voix que la semaine dernière. Je lui ai demandé avec une pointe d'angoisse comment allait Mitterrand. Il m'a dit rapidement qu'on s'était inquiété pour rien et que tout, désormais, était sous contrôle. Il ne m'en a pas dit davantage. Assez, cependant, pour que je me dise qu'une nouvelle fois mon imagination m'avait entraînée trop loin. Tout de même... ».

Le 30 novembre 1981, les rumeurs sont sorties dans l'espace public : « Évidemment, rien d'autre ne compte que la santé de Mitterrand. Je ne sais pas pourquoi, tout le monde en parle. Une indiscrétion ? Sans doute. Pas de moi, en tout cas. Michel Debré, par exemple, me raconte aujourd'hui à quel point Giscard et Chirac font des rêves en inventant leur avenir à partir de la maladie supposée de Mitterrand. ».

Et puis, dans le bureau de Pierre Bérégovoy, Secrétaire Général de l'Élysée, le 7 décembre 1981, juste avant une interview présidentielle qu'elle allait conduire : « La porte s'ouvre (il frappe avant d'entrer), et Mitterrand apparaît. Au premier regard, je suis frappé par le teint cireux, les yeux enfoncés, l'air inquiet. Et puis il parle. Sa voix est inchangée, ironique. Il me dit : "Il faut que vous me posiez des questions sur ma santé, par exemple..." ».

Et l'hypocrisie était devenue récurrente. Car François Mitterrand a ordonné à son médecin personnel (Dr Claude Gubler) de publier de faux certificats médicaux, dès le premier en décembre 1981, au nom d'un secret d'État, sa santé ! La sincère volonté de transparence était devenue une hypocrisie cynique. Officiellement, donc, il ne souffrait pas d'un cancer mais d'une sciatique.


Pourtant, le 2 février 1982, Michèle Cotta recevait le propre témoignage du Premier Ministre : « Mauroy, rencontré aujourd'hui. Lorsque je lui parle de Mitterrand, il ne me cache pas : 1) qu'il est malade ; 2) qu'il le lui a dit lui-même ; 3) que la maladie ne met pas immédiatement ses jours en danger. ».

La rumeur sur la maladie présidentielle s'est toutefois éteinte progressivement. Les traitements donnés à François Mitterrand ont semblé efficaces (alors qu'on ne lui donnait que quelques mois à vivre), et sa maladie se serait stabilisée en 1984, si bien qu'en mars 1988, il n'a pas hésité à se représenter à sa succession (des considérations purement politiques ayant écarté toutes autres considérations, notamment médicales).


Cela n'a duré qu'un temps car la maladie a repris au début de l'année 1990, avec de telles douleurs qu'il envisageait très sérieusement de donner sa démission. Une lettre de démission avait même été rédigée en ce sens. Lors d'une entrevue avec le Président des États-Unis George W. H. Bush, le 19 avril 1990, François Mitterrand en était tellement affecté que le "Time" a publié le 13 août 1990 un article sur "France : Mystery Malady" [France : la maladie mystérieuse], ce qui fut considéré en France comme une tentative de déstabilisation par la CIA.

Souhaitant démissionner en août 1990, François Mitterrand a demandé à ce que son certificat médical de juillet 1990 révélât partiellement sa maladie, mais un barrage de certains proches du Président à l'Élysée a empêché sa publication (envisageant le cas où François Mitterrand ne démissionnerait finalement pas). Le secret a donc été gardé encore pour deux années. Y compris pendant le débat télévisé avec Philippe Séguin le 3 septembre 1992 sur le Traité de Maastricht (sujet du référendum du 20 septembre 1992) : le député gaulliste s'est rendu compte de l'état de gravité de la maladie, car les médecins profitaient des pauses publicitaires pour soigner le Président. Ce n'est que le lendemain que Michèle Cotta a été au courant : « La pause de Mitterrand avant son duel avec Philippe Séguin ? Son médecin, Claude Gubler, a demandé, au moment de l'interruption, quatre minutes à Étienne Mougeotte qui se trouvait en coulisses. Sans doute pour lui administrer un dopant ou quelque chose comme cela. C'est trop, lui a dit Étienne qui ne pouvait interrompre l'émission que deux minutes. Mitterrand est resté néanmoins absent du plateau beaucoup plus longtemps. ».

C'est après son opération le 11 septembre 1992 à l'hôpital Cochin par le professeur Adolphe Steg qui le suivait que la révélation publique a eu lieu. C'était le professeur Bernard Debré, futur ministre, qui dirigeait alors le service hospitalier en question, et il s'est contenté de laisser planer le doute : « Il y a le communiqué de l'Élysée, moi je vous dis simplement les faits, je ne peux pas vous dire autre chose. Il y a un certain nombre de secrets médicaux qu'on ne peut révéler. ». Le 14 septembre 1992, le Premier Ministre Pierre Bérégovoy a confié à Michèle Cotta cette fausse confidence : « Bérégovoy, de passage au JT, nous dit que Mitterrand souffrait depuis plus d'un mois. Il pensait cependant pouvoir attendre le référendum sans encombre. ».

Le 16 septembre 1992, un communiqué a donc officiellement annoncé la maladie du Président, mais sans indiquer qu'elle était connue depuis novembre 1981, et donc, que les Français, notamment ses électeurs de 1988, avaient été trompés. Cette date de novembre 1981 est restée un secret d'État jusqu'à la publication du livre du Dr Claude Gubler (qui a été attaqué en justice pour violation du secret médical).


Pour Michèle Cotta, cette révélation a bouleversé tout le calendrier politique : « Annonce, ce matin, de lésions prostatiques cancéreuses chez Mitterrand. Un communiqué à la froideur pseudo-médicale, il fait état de "lésions adéno-carcinomateuses", tombe à 10 heures 26. Il émane du porte-parole de l'Élysée et annonce que le Président sortira mercredi de l'hôpital Cochin pour reprendre ses activités. Malgré tout, même si on s'y attendait un peu, c'est un choc, et quel choc ! Voilà qui modifie tout. D'abord, quant au lien qui unit les Français à leur Président ; ce lien est si ténu, si bizarre qu'il peut virtuellement être cassé par une annonce de ce genre. À moins qu'au contraire la maladie, le rendant plus vulnérable, ne le rende aussi plus proche d'eux. Aussi parce qu'elle est irréversible. Quelques minutes seulement après le communiqué élyséens, toutes les rédactions parlent déjà d'élection présidentielle. Comment endiguer ce flot. ».

Ce 16 septembre 1992 fut une journée très dense pour les journalistes. Ainsi, Bernard Debré était très sollicité : « Un peu plus tard dans la journée, vers midi, Bernard Debré, chef du service d'urologie où François Mitterrand a été hospitalisé, répond aux questions de la presse sur sa maladie : il confirme que le chef de l'État est bien atteint d'un cancer de la prostate, maladie, a-t-il dit, qui touche 30% des hommes à partir de 70 ans. "L'espérance de vie, souligne-t-il, est très longue dans ce cas : elle peut être de quinze à vingt ans". Il a beau vouloir rassurer sur l'état de santé du Président, Bernard Debré a une phrase qui aliment les interrogations : il précise qu'il n'y a pas "une grosse diffusion de métastases". Y en aurait-il une petite ? ».

Et Michèle Cotta de revenir sur le calendrier : « De toute façon, les calendriers sont bouleversés. L'hypothèse d'un départ avant mars prochain [1993], ou sitôt après le référendum [20 septembre 1992], ne peut plus être exclue. À ce moment de la journée, je pense que ce départ est même l'hypothèse la plus probable. Dans l'après-midi. Bulletins de santé sur bulletins de santé. Oui, c'est irréversible. Que Mitterrand le veuille ou non, qu'il ait envisagé ou non toutes les conséquences de son aveu, la mécanique politique fait que le processus de son départ est engagé. (…) Je n'oublierai jamais cette après-midi (…) où Mitterrand me dit : "Les hommes de ma famille ne dépassent jamais 75 ans". Alors qu'il s'interrogeait sur l'éventualité de se représenter en 1988, je lui avais répondu : "De ce point de vue, ça ne change rien ! Mourir pour mourir, mieux vaut mourir à l'Élysée !" ».

Les deux dernières années furent un calvaire de souffrances pour François Mitterrand qui restait la plupart de la journée allongé dans son lit. En automne 1994, tout indiquait qu'il y aurait une élection présidentielle à très brève échéance. Le centriste René Monory, alors Président du Sénat et deuxième homme de l'État, se préparait à occuper l'Élysée pour un intérim. François Mitterrand a tout essayé, y compris des médecines pas très catholiques ni orthodoxes, dirons-nous (qu'on dit "parallèles"), mais il a tenu ! Édouard Balladur, Premier Ministre de la cohabitation, en a profité pour prendre plus d'autonomie sur la politique étrangère et la défense, ce qui a définitivement rangé François Mitterrand dans le camp des partisans de son ancien redoutable adversaire Jacques Chirac, c'était son tour.

L'un des points forts de cette fin de règne fut cette interview extraordinaire accordée à Jean-Pierre Elkabbach le 12 septembre 1994 sur France 2, dont voici un commentaire attristé de Michèle Cotta : « Terrible ! D'abord parce qu'il a l'air visiblement très touché par le ou les traitements anticancéreux dont il est l'objet. Son apparence diaphane, sa peau livide et translucide, tout cela est révélé de manière cruelle par les caméras dont on ne se méfie jamais assez. (…) Au surplus, dans cette émission pathétique, il poursuivait sans doute deux objectifs : montrer que la vérité d'un homme est toujours plus complexe qu'on ne croit. (…) Le second objectif de ce passage, j'allais écrire aux aveux, de Mitterrand, était de montrer que, malgré sa maladie, il était en mesure de terminer son mandat. Après cette émission, malheureusement, le doute n'est pas levé. Qu'il dispose de l'intégrité de sa tête et de sa réflexion, c'est évident. Que, physiquement, il soit en état de supporter toutes les fatigues de la Présidence, surtout à la veille d'assumer la Présidence française de l'Europe, de cela personne n'était convaincu ce soir. J'en souffrais presque pour lui. ».

Effectivement, l'automne 1994 fut politiquement très difficile pour François Mitterrand qui devait répondre à un grand nombre de critiques, la polémique sur sa fille cachée, la polémique sur l'amitié avec René Bousquet, la polémique sur la francisque reçue des mains de Pétain, etc. au point que certains socialistes comme Lionel Jospin se sont éloignés de lui et lui ont réclamé un droit d'inventaire.

Le 18 novembre 1994, François Mitterrand a adressé un message à ses amis socialistes en congrès à Liévin. Commentaire de Michèle Cotta : « Émouvant parce qu'il est là, familier et lointain à la fois, comme lorsqu'il n'était pas encore Président de la République, entouré par la petite troupe qui ne craint plus son départ du pouvoir, mais sa mort prochaine. Personne ne le dit, mais pas un qui ne l'ait en tête. ». Le 14 décembre 1994, recevant à l'Élysée le prix de l'homme politique de l'année par la rédaction du "Nouvel Économiste", il était encore capable de prononcer un discours très construit pour s'autoflatter, pour rappeler qu'il n'était pas si opportuniste qu'on le dit pour rester vingt-quatre ans dans l'opposition : « Entre 1957 et 1981, je suis resté complètement en dehors des allées du pouvoir. Je ne suis pas allé une seule fois, pendant ces années-là, à la préfecture de Nevers, je ne suis jamais allé à la sous-préfecture de Château-Chinon ! Je n'ai jamais participé à une cérémonie officielle, je ne suis jamais allé dans un palais, dans un ministère. Je me permets de vous le dire : peut-être avais-je quelques convictions ! ».


Finalement, François Mitterrand a tenu bon jusqu'au bout de son second septennat, et le pouvoir, semble-t-il, a été le meilleur traitement pour résister à cette saleté de maladie, mais c'est tout un peuple qui en a fait les frais. Malgré les souffrances physiques qui l'ont handicapé, son mental aurait été totalement préservé (comme Georges Pompidou). En 2009, Édouard Balladur a témoigné en ce sens : « Ses capacités, son jugement demeuraient intacts. Jamais je n'avais constaté qu'il fût en défaut. ». Mais ce n'était pas l'avis de son (ancien) médecin personnel : « En novembre 1994, j'estimais que François Mitterrand n'était plus capable d'assumer le mandat pour lequel il avait été élu. À cette époque, son programme quotidien se déroulait dans son lit. Il arrivait le matin à l'Élysée vers 9 heures 30 et se recouchait jusqu'à l'heure du déjeuner. (...) Il ne travaillait plus, car rien ne l'intéressait sauf sa maladie. » (affirmation démentie par les archives de l'Élysée qui ont montré que François Mitterrand travaillait encore beaucoup de dossiers durant cette période).

Redevenu simple citoyen, il a pu fêter Noël 1995 à Assouan avec sa famille parallèle puis le Nouvel An 1996 à Latché avec sa famille officielle. La connaissance de métastases dans le cerveau l'ont amené à rendre les armes, à ne plus prendre ses traitements ni à s'alimenter. Il est mort ainsi en maîtrisant toute sa vie jusqu'à sa mort le 8 janvier 1996.

Le souvenir de Michèle Cotta encore : « André Rousselet, la voix cassée, me raconte au téléphone les dernières vacances qu'ils ont passées ensemble, il y a quelques jours seulement, en Égypte, sur les bords du Nil, dans cet hôtel que Mitterrand adorait : l'Old Cataract. Mazarine et sa mère étaient là, Mitterrand regardait sa fille avec fierté, il parlait à ses amis qui faisaient mine de ne pas remarquer son affaiblissement. ».

Et le témoignage de Roland Dumas du 12 janvier 1996 pourrait expliquer à quel point, bien qu'adversaire politique, Jacques Chirac s'était attaché à François Mitterrand et que son allocution du 8 janvier 1996 était sincère : « Roland Dumas (…) évoque les dernières semaines, les dernières heures de François Mitterrand. Il a travaillé, me dit-il, jusqu'à la fin, le samedi soir [6 janvier 1996]. Jacques Chirac a téléphoné avenue Frédéric-Le-Play [son dernier domicile] pour prendre de ses nouvelles ou lui parler à peu près tous les jours depuis plusieurs semaines. Ce qui a touché Chirac, selon Roland Dumas, c'est que Mitterrand l'ait invité, en mai dernier, place de la Concorde, à la cérémonie anniversaire de la victoire de 1945, alors qu'il était toujours élu mais pas encore proclamé élu. Il a aussi été touché qu'avant son départ de l'Élysée, Mitterrand ait pensé à remplacer, dans son bureau, le meuble moderne sur lequel il travaillait par celui du Général De Gaulle qu'il avait fait descendre dans les sous-sols du palais présidentiel en 1981. (…) Nous parlons de l'évolution de la maladie de François Mitterrand. Dumas me confirme qu'il avait entendu parler d'un cancer bien avant l'automne 1992, date de son opération au Val-de-Grâce [il s'est bien gardé de lui dire qu'il le savait depuis 1981 !]. En août de la même année, donc avant son hospitalisation, Roland Dumas avait trouvé le Président affaibli, très fatigué. "Je me suis levé dix-huit fois dans la nuit", lui avait-il confié ce jour-là. Les dernières volontés écrites de Mitterrand ont été rédigées avant l'opération de 1992, preuve, me dit Dumas, qu'il se sentait déjà très atteint. ».

Le combat contre la maladie est toujours un fait d'arme extraordinaire, il impressionne car il est rude, solitaire, forcément courageux, et rarement gagnant. Mais d'un Président de la République, on pourrait préférer le combat pour la France.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 janvier 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand, sa maladie, 30 ans plus tard.
Le testament européen de François Mitterrand.
Discours du Président François Mitterrand le 17 janvier 1995 devant le Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
Le PS de François Mitterrand.
Pierre Mauroy aurait dû se présenter en 2007.
Frédéric Mitterrand.
Roger Hanin.
Mazarine Pingeot.
Danielle Mitterrand.
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260108-mitterrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-mitterrand-sa-maladie-30-265378

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/01/05/article-sr-20260108-mitterrand.html


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