« Je souhaite exprimer une voix respectueuse et posée dans un hémicycle trop souvent divisé, où le dialogue doit redevenir une force, et où le respect des convictions de chacun est une condition essentielle à la vitalité démocratique. » (Michel Barnier, le 18 juillet 2025).
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L'ancien Premier Ministre Michel Barnier fête son 75e anniversaire ce vendredi 9 janvier 2026 (il a juste dix ans de moins que Joan Baez !). Malgré cet âge canonique (les évêques prennent leur retraite à l'âge de 75 ans), Michel Barnier, qui est de la même année que François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon, est loin de vouloir prendre sa retraite.
Certes, le 4 décembre 2024, une majorité absolue de députés (en l'occurrence 331 sur 577) l'avaient mis en retraite anticipée de Premier Ministre et à ce titre, il est devenu le Premier Ministre le plus bref de la Cinquième République, 3 mois et 8 jours (à l'instar d'un roi mérovingien, on aurait pu l'appeler Michel le Bref). Comme François Bayrou, qui est resté maire de Pau, Michlel Barnier, en toute possession de ses moyens physiques et mentaux, ne voulait pourtant pas jeter l'éponge. Il a eu le courage de vouloir se faire élire au sein même de l'Assemblée qui l'a censuré.
Ainsi, il a été élu député dans la deuxième circonscription de Paris le 28 septembre 2025 au second tour avec 62,6% des voix contre l'ancienne ministre socialiste Frédérique Bredin et (au premier tour) contre l'ancien ministre UMP devenu RN Thierry Mariani. En principe, Michel Barnier est élu pour un mandat qui se terminerait en juin 2029, mais la durée de vie de cette Assemblée serait au maximum jusqu'à l'élection présidentielle (et des rumeurs de dissolution indiquent que des élections législatives anticipées pourraient même avoir lieu en même temps que les élections municipales de mars 2026).
J'ai écrit "élu", mais il faudrait écrire "réélu" car c'est son sixième mandat au Palais-Bourbon. Son premier mandat, il l'a conquis le 19 mars 1978, soit il y a quarante-huit ans ! À 27 ans ! Du coup, on pourrait dire aussi Michel le long, disons, Michel au long cours. Car il a quitté l'Assemblée Nationale il y a trente-trois ans, en mars 1993, pour entrer au gouvernement, puis au Sénat, à la Commission Européenne, au Parlement Européen... et (enfin) à Matignon.
Michel Barnier est donc de nouveau député depuis trois mois. Il s'est inscrit au groupe LR (son parti d'origine), il s'est inscrit aussi à la commission des affaires étrangères et à la commission des affaires européennes, ce qui n'est pas étonnant pour cet ancien commissaire européen et grand négociateur en chef du Brexit. Mais en trois mois, qu'a-t-il fait ?
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Au-delà de ses interventions médiatiques, Michel Barnier est intervenu huit fois dans l'enceinte de l'Assemblée Nationale. Six fois au sein de la commission des affaires étrangères pour divers sujets : le 8 octobre 2025 sur les dangers pesant sur le multilatéralisme, deux fois le 22 octobre 2025 sur le retour du protectionnisme, le 5 novembre 2025 sur des considérations budgétaires, le 19 novembre 2025 sur l'aide et la reconstruction de l'Ukraine et le 26 novembre 2025 enfin. Comme on le voit, le mercredi est un jour Barnier.
C'est le cas aussi pour ses deux interventions dans l'hémicycle, à l'occasion des questions d'actualité au gouvernement. Cet exercice permet à la fois posture et hauteur, les deux étant souvent incompatibles. C'est dans ce cadre que l'ancien Premier Ministre a pris la parole sur des sujets graves et importants.
Le premier sujet était la paix à Gaza, avec sa question du 15 octobre 2025 : « Pendant que nous avons des débats nationaux, parfois même très hexagonaux, comme nous le constatons ces jours-ci, le monde, autour de nous, continue de tourner et d’avancer, parfois plus vite qu’on ne le croit, parfois dans la bonne direction. C’est ce qui vient de se produire au Proche-Orient, où une lueur de paix et d’espoir s’est allumée, avec le retour des vingt derniers otages, même si nous pensons aussi à toutes celles et à tous ceux, nombreux, qui ne reviendront jamais. ».
Mais cette paix est très fragile. Michel Barnier a posé la question du rôle de la France : « Quelle part notre pays prendra-t-il, sur place, avec nos partenaires européens, à ce plan de paix, pour lui donner une vraie chance de durer ? Je pense à l’aide et à l’urgence humanitaires dans la bande de Gaza, au démantèlement effectif du Hamas, à la formation des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne et, évidemment, à la reconstruction de Gaza, mais aussi, dans le même temps, aux garanties de sécurité que nous devons, de manière définitive, durable au peuple d’Israël, pour travailler à la perspective de deux États, l’État d’Israël et l’État de Palestine, vivant côte à côte en paix et se reconnaissant mutuellement. ».
La seconde interrogation dans sa question concernait la recrudescence de l'antisémitisme, mais l'ancien Premier Ministre n'a pas pu la terminer par manque de temps : la Présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet lui a purement coupé le micro et rappelé la règle simple : « Le temps de parole est de deux minutes sauf pour le Premier Ministre. ». En effet, et lui le savait lorsqu'il était à Matignon, le Premier Ministre est la seule personnalité politique capable d'intervenir dans l'hémicycle à tout moment et aussi longtemps qu'il le souhaite. Mais un ancien Premier Ministre perd ce privilège, évidemment.
C'est l'actuel locataire de Matignon, Sébastien Lecornu, par courtoisie, qui lui a répondu en évoquant un « contexte d'urgences » de l'après-7 octobre : « La première d’entre elles demeure l’urgence humanitaire, aussi bien s’agissant de l’alimentation que de l’accès aux soins. (…) Le fil conducteur de l’action de la France depuis de nombreux mois, y compris lorsque vous étiez le chef du gouvernement, est la possibilité donnée au ministère des affaires étrangères et au ministère des armées de procéder à un acheminement très important de denrées, de vivres et de médicaments. Nous poursuivrons dans ce sens, notamment avec le partenaire égyptien (…). La deuxième urgence est la gouvernance du territoire palestinien. Cette question a déjà été abordée, je n’y reviens pas. La troisième urgence est bien sûr la sécurité : désarmement du Hamas et capacité à faire monter en puissance des forces de sécurité palestiniennes. C’est indispensable pour la sécurité des civils mais aussi pour celle d’Israël. La France dispose des compétences nécessaires, forces armées et de sécurité intérieure, pour accompagner une telle formation et pour trouver un cadre avec nos partenaires britannique et américain, notamment au sein des Nations Unies. J’ai cru comprendre, monsieur le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, que des réflexions étaient en cours, en tout cas qu’un brouillon de résolution était élaboré, débattu et étudié au Conseil de Sécurité des Nations Unies. ».
Sébastien Lecornu a aussi répondu sur « la lutte contre l'antisémitisme à l'intérieur de notre pays ». Avec un constat : « La triste réalité, c’est que les actes antisémites ont augmenté. Ils ont été multipliés par quatre depuis le 7 octobre 2023. La triste, et inacceptable, réalité, c’est que nos compatriotes de confession juive représentent 1% de la population mais concentrent plus de la moitié des agressions à caractère religieux enregistrées par les forces de police et de gendarmerie et par l’autorité judiciaire. ».
La réaction ferme du gouvernement à ces actes : « Vous nous appelez à redire, comme vous-même l’aviez fait en tant que Premier Ministre, la détermination totale du gouvernement de la République à ne rien accepter, à ne rien laisser passer, à lutter par tous les moyens contre l’antisémitisme, aussi bien à l’école qu’en matière de politique pénale ou de sécurisation des lieux de culte. Mais, je veux le dire parce que c’est un combat que vous avez mené au cours de votre vie politique : aucun plan, aucune ligne budgétaire, aucune loi ne changeront rien au fait que ce combat est un combat pour la République, qui doit être mené par l’ensemble des groupes politiques de cette assemblée. C’est bien là l’enjeu essentiel des semaines, des mois à venir : refuser l’antisémitisme et comprendre que lorsqu’on s’en prend à un juif de France, on s’en prend à la République ! ».
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La seconde question de Michel Barnier, posée le 12 novembre 2025, a fait écho au dixième anniversaire des sinistres attentats de Paris et du Bataclan : « Plusieurs leçons sont à tirer et plusieurs devoirs s’imposent. D’abord, un devoir de mémoire à l’égard de toutes les victimes et un devoir de solidarité avec leurs familles. Ensuite, un devoir de soutien inébranlable, j’insiste sur ce mot, aux forces de sécurité, aux services de renseignement, aux sapeurs-pompiers, aux médecins, aux infirmiers et aux magistrats, qui ont, avec un professionnalisme remarquable, incarné la force de l’État et la résilience de la République face à ceux qui défient notre société démocratique de la plus lâche et de la plus abjecte des façons. ». Et entre homme d'État, la courtoisie est de rigueur, puisque François Hollande était présent dans l'hémicycle pour l'écouter : « Je tiens à saluer à mon tour François Hollande, qui était le chef de l’État. ».
L'ancien chef du gouvernement s'est inquiété de la permanence de l'islamisme et de sa lutte : « Nous avons aussi, dix ans après, un devoir de vigilance et de détermination. Les terrasses et les salles de concert sont sans doute bondées, nous n’avons pas peur, nous gagnons la bataille de la vie. Néanmoins, dix ans après, avons-nous vraiment gagné la bataille contre l’islamisme ? L’État est-il encore suffisamment déterminé face à toutes les menaces quotidiennes que cette idéologie dirige contre notre sécurité, notre culture et notre mode de vie ? Avons-nous pris la bonne mesure de l’entrisme des Frères musulmans et de la façon dont il dévoie au quotidien les valeurs démocratiques et républicaines ? Monsieur le Premier Ministre, que fait le gouvernement pour protéger la France et les Français contre l’islamisme ? ».
Là encore, c'est par courtoisie que Sébastien Lecornu lui a répondu. Il a cité le devoir d'unité : « Depuis les attentats perpétrés par Mohammed Merah, celui commis contre Charlie Hebdo et les vingt-quatre attentats mortels survenus depuis le 13 novembre 2015, le premier des devoirs est celui de l’unité. Nous nous souvenons de ceux qui, en leur temps, ont voulu diviser le peuple français. Or il importe d’assurer l’unité politique inébranlable aux côtés de ceux qui incarnent l’État dans ces moments d’épreuve, à l’époque, le Président Hollande, son Premier Ministre et ses ministres, afin de garantir aux services de l’État l’efficacité et la réactivité nécessaires pour protéger nos concitoyens. C’est cela, la continuité républicaine ; nous la devons au peuple français, quelle que soit notre sensibilité politique. ».
Depuis dix ans, les forces de sécurité ont gagné en puissance et efficacité : « Des leçons ont aussi été tirées pour renforcer l’efficacité des forces de l’ordre et de la direction générale de la sécurité intérieure (…). Des décisions courageuses face au terrorisme ont également été prises, dès le mandat du Président Hollande, concernant l’action des forces armées (…) et de la direction générale de la sécurité extérieure. La menace terroriste est endogène, mais elle est aussi exogène, compte tenu de la situation au Levant et des menaces que l’État islamique au Khorassan fait peser sur l’ensemble des pays européens. (…) La lutte antiterroriste décisive passe aussi par des opérations en mer ou dans des pays amis comme l’Irak (…). N’oublions pas que la menace projetée sur notre sol il y a dix ans provenait de l’extérieur. Nous ne pouvons séparer durablement la lutte contre le terrorisme menée sur le territoire national de ce qu’il se passe à l’étranger. ».
Et Sébastien Lecornu d'envisager l'amélioration de l'arsenal juridique pour lutter contre le séparatisme et l'entrisme : « [Votre question] soulève le problème de l’entrisme et du séparatisme, c’est-à-dire de ce qui n’est pas encore du terrorisme endogène mais conduit à la remise en cause du pacte social et républicain. À cet égard, un travail considérable a été remis au goût du jour tout au long de l’année 2024 : des rapports ont été remis, certains rendus publics, des conseils de défense et de sécurité nationale se sont tenus, parfois en votre présence lorsque vous étiez Premier Ministre. (…) Il peut s’agir d’éléments juridiques très techniques qui font encore défaut à l’autorité judiciaire ou aux préfets. ».
C'est aussi un combat politique : « Toutes les lois, tous les décrets, juges ou préfets n’effaceront pas la nécessité pour l’ensemble des partis politiques de lutter contre ces idéologies, à commencer par l’entrisme dans les listes des prochaines élections municipales ! Chaque formation politique, chaque commission d’investiture doit faire le ménage. Au-delà des règles et des lois que nous édictons, ce combat politique dans l’unité et pour la République demeure nécessaire. Je propose que nous le menions ensemble. Nous le devons au peuple français qui, au-delà des paroles, attend de nous des actes. ». Ce combat devrait donc être partagé par tous les groupes de l'Assemblée.
Ainsi, tous les mois, Michel Barnier se permet d'user de son droit d'interpellation du gouvernement en posant une question grave à son successeur. François Bayrou n'a pas eu la chance d'une telle "interpellation", puisque son gouvernement a chuté avant que le nouveau député de Paris n'ait été élu.
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