« Je répète pourtant ces chiffres : plus de la moitié des Français n’ont pas accès aux soins palliatifs, mais parmi ceux qui bénéficient de cet accompagnement, neuf sur dix ne veulent plus mourir. Comment considérer, dans ces conditions, que, dans la plupart des situations le consentement au suicide assisté ou à l’euthanasie est libre et éclairé ? C’est encore une fois dans les ambiguïtés que se nichent les dérives qui affecteront les plus vulnérables d’entre nous. » (Nathalie Colin-Oesterlé, le 25 février 2026 dans l'hémicycle).
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Je suis triste ce mercredi soir car l'Assemblée Nationale a adopté en deuxième lecture, ce mercredi 25 février 2026, la proposition de loi défendue par Olivier Falorni relative à l'euthanasie et au suicide assisté, appelés très improprement « droit à l'aide à mourir ». Je suis triste car je vois la société française s'engouffrer dans un piège irréversible qui mettra en péril les personnes les plus vulnérables, les plus faibles, celles pour qui l'État doit au contraire protection et solidarité nationale.
Les débats sur l'euthanasie (et le suicide assisté qui transgresse le même interdit, donner par l'État l'autorisation de tuer, j'englobe donc les deux notions, certes très différentes, lorsque je parle d'euthanasie, et que les députés ont appelé très hypocritement « droit à l'aide à mourir ») sont anciens, nombreux, avec des arguments qui s'entrechoquent, une sorte d'Arlésienne récurrente... un peu comme les débats sur la peine de mort.
À la différence que l'abolition de la peine de mort a été un véritable progrès sociétal et qu'elle a été adoptée définitivement, tandis que l'euthanasie, au contraire, est une régression de notre idée d'humain. Loin d'être une progression, l'euthanasie nie toute humanité chez ceux qui sont les plus démunis et les plus faibles. La preuve, d'ailleurs, avec ce terme de dignité : vouloir mourir dans la dignité, c'est considérer que les plus vulnérables sont indignes de vivre, c'est une monstruosité tant sémantique que philosophique, et certainement pas humaniste. C'est considérer que certaines personnes, parce qu'en pleine déchéance de corps et d'esprit, sont devenues des "déchets" humains dont on ne reconnaîtrait plus l'humanité.
Cette proposition de loi va à marche forcée, à peine un mois entre l'examen en première lecture au Sénat et l'examen en deuxième lecture à l'Assemblée Nationale, et le Sénat devrait être saisi de ce nouveau texte dès le mois d'avril 2026, en sachant que pendant deux semaines, le Parlement est en "vacances" parce qu'il y a des élections municipales en mars.
Le pire, c'est le clivage qu'il y a. Le vote n'est pas unanime alors que toutes les précédentes lois sur la fin de vie depuis un quart de siècle cherchaient à construire un savant équilibre pour arracher un consensus, condition nécessaire pour être durable et acceptable par presque tous les Français. Le vote, ici, était très clivé : pour 562 votants, 299 députés ont voté pour, 226 ont voté contre et 37 se sont abstenus. Certes, une (assez courte) majorité s'est dégagée et la loi de la démocratie, c'est d'abord celle de la majorité, mais la démocratie se mesure aussi par les droits des minorités (une définition provenant d'Alain Camus). Ce clivage dans cette Assemblée est d'ailleurs remarquable : alors qu'on parle souvent d'environ 90% des sondés en faveur de l'euthanasie, lorsqu'on approfondit la question, ce nombre s'effondre.
À l'Assemblée, à part le groupe ciottiste, il n'y a pas d'autre groupe politique qui voterait favorablement ou défavorablement d'une seule voix. La question de l'euthanasie transcende les formations politiques, même si on peut apercevoir qu'elle serait plus une idée de gauche que de droite.
Ainsi, les insoumis ont voté pour à 62 sur 71, mais 1 député insoumis a quand même voter contre. De même, 60 députés socialistes sur 69 ont voté pour, mais 4 PS ont voté contre (dont Dominique Potier) et 3 PS se sont abstenus (dont Philippe Brun). 35 députés écologistes sur 38 ont voté pour, mais 1 EELV a voté contre et 2 EELV se sont abstenus. Même chez les communistes, 11 députés PCF sur 17 ont voté pour, 2 PCF contre (dont Stéphane Peu) et 4 PCF se sont abstenus (dont Emmanuel Tjibaou).
Dans le bloc central, la situation était beaucoup moins claire. Une large majorité de députés Renaissance (EPR) a voté pour, 64 sur 92, mais 14 EPR ont voté contre (dont Yannick Chenevard, Anne Genetet, Olivia Grégoire, Sébastien Huyghe, Constance Le Grip, Laure Miller, Karl Olive, Astrid Panosyan-Bouvet) et 9 EPR se sont abstenus (dont Marie Lebec, Sylvain Maillard et Éric Woerth). Le MoDem était coupé en deux : 20 députés MoDem sur 36 ont voté pour (dont l'auteur de la loi, Olivier Falorni, aussi Erwan Balanant, Geneviève Darrieussecq, Bruno Fuchs, Perrine Goulet, Jean-Paul Mattei, Richard Ramos, Nicolas Turquois, Philippe Vigier), 12 MoDem ont voté contre (dont Marc Fesneau, Cyrille Isaac-Sibille, Emmanuel Mandon, Maud Petit) et 4 MoDem se sont abstenus (dont Sandrine Josso). Coupure en deux aussi à Horizons : 14 députés HOR sur 34 ont voté pour (dont Agnès Firmin Le Bodo, Lise Magnier, Frédéric Valletoux), 18 HOR ont voté contre (dont Thierry Benoît, Sylvain Berrios, Nathalie Colin-Oesterlé, Laurent Marcangeli, Jérémie Patrier-Leitus, Marie-Agnès Poussier-Winsback), et 2 HOR se sont abstenus (dont Paul Christophe).
À droite, 42 députés LR sur 49 ont voté contre, mais 5 députés LR ont quand même voté pour, et 2 LR se sont abstenus. À l'extrême droite, si les 17 députés ciottistes sur 17 ont voté contre, il faut souligner que le groupe RN était divisé sur la question. Certes, 102 députés RN sur 122 ont voté contre (dont Marine Le Pen), mais 17 députés RN ont voté pour (dont Sébastien Chenu, Edwige Diaz, Thomas Ménagé, Jean-Philippe Tanguy), et 3 RN se sont abstenus (dont Frédéric Falcon).
Enfin, parmi les inclassables, 8 députés LIOT ont voté pour (dont Stéphane Lenormand, Paul Molac, Yannick Favennec), 6 députés LIOT ont voté contre (dont Charles de Courson, Valérie Létard, Olivier Serva, Jean-Luc Warsmann), et 8 députés LIOT se sont abstenus (dont Estelle Youssouffa). De même, 3 députés non-inscrits ont voté pour (dont Stella Dupont, Sophie Errante) et 7 députés NI ont voté contre (dont Aurélien Pradié, Raphaël Schellenberger).
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Cette grande division, dans quasiment tous les groupes politiques, montre à l'évidence que ce texte n'est pas acceptable en l'état. Le principe même de l'euthanasie remet en cause des fondements de notre vivre-ensemble.
Je reviendrai au moins deux fois prochainement sur ce texte adopté en deuxième lecture, d'une part pour préciser ce qui a été effectivement voté, d'autre part, pour donner quelques éléments du débat. Je conclus par quelques arguments que l'écrivain Michel Houellebecq avait développés le 3 avril 2025, invité du journal "Le Figaro". C'est, du reste, pour lui, un triste texte offert à la veille de son 70e anniversaire.
Michel Houellebecq considère que les deux raisons pour choisir l'euthanasie ont une réponse sans nécessité de tuer la personne : d'abord, ne pas souffrir (ce qui est un élément majeur sur lequel personne ne veut transiger, évidemment), ensuite, mourir chez soi plutôt qu'à l'hôpital. À la première "revendication", les soins palliatifs répondent entièrement à cet enjeu, mais à condition que les personnes en fin de vie puissent en bénéficier, c'est-à-dire que l'État y consacre un budget suffisamment élevé pour couvrir tous les besoins (ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, ce qui est un double scandale, celui de l'inégalité des soins et celui de laisser des personnes souffrir, qui ne peuvent avoir comme seul horizon qu'accélérer leur mort). Et les soins palliatifs peuvent même répondre à la deuxième "revendication" car il existe des unités mobiles de soins palliatifs, en d'autres termes, on peut être soigné chez soi, ce qui revient d'ailleurs à un coût beaucoup plus faible qu'à l'hôpital. C'était la solution adoptée par Jimmy Carter qui a reçu des soins à domicile pendant près de deux ans avec la volonté de prouver que les soins palliatifs ne sont pas synonymes de mort.
De plus, Michel Houellebecq rejette l'idée que l'euthanasie serait une "avancée" de la société et qu'il faudrait que la France "rattrape son retard". En fait, après les Pays-Bas et Belgique, d'un côté, et l'Espagne-Portugal, d'un autre côté, aucun autre pays de l'Europe n'a adopté une telle législation (en Suisse, le suicide assisté a fait les choux gras de quelques profiteurs à cause d'un vide juridique).
Je termine (provisoirement) sur une note pessimiste de la députée HOR Nathalie Colin-Oesterlé : « Ce que j’ai vu ces jours-ci ne me rassure pas. Je crains que les prochaines lectures ne soient l’occasion pour certains, enfermés dans leurs certitudes, d’aller encore plus loin. Et cette loi qui se veut de liberté n’offrira plus que la liberté de mourir, sans jamais avoir cherché à permettre de vivre dans la dignité. ».
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (25 février 2026)
http://www.rakotoarison.eu
(Illustrations : œuvres de Salvador Dali).
Pour aller plus loin :
Euthanasie 2026 (9) : Jour de deuil.
Euthanasie 2026 (8) : Houellebecq vs Finkielkraut.
Michel Houellebecq.
Alain Finkielkraut.
Vincent Delahaye.
Saleté de cancer.
Euthanasie 2026 (7) : le rejet pluriel du Sénat.
Euthanasie 2026 (6) : et le Sénat débat de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir"...
Euthanasie 2025 (5) : Vincent Lambert et la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Vincent Lambert, meurtre d’État, euthanasie, soutien aux plus fragiles…
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Euthanasie 2025 (4) : adoption de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Euthanasie 2025 (3) : l'examen de la proposition Falorni à l'Assemblée.
Euthanasie 2025 (2) : l'inquiétude des religions.
Euthanasie 2025 (1) : quelle société humaine voulons-nous ?
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260225-euthanasie-2026i.html
https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/euthanasie-2026-9-jour-de-deuil-267098
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/02/25/article-sr-20260225-euthanasie-2026i.html
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