« Ceux dont la personne qu'ils aimaient est morte en soins palliatifs sont contre l'euthanasie. Et ceux qui n'ont pas eu droit aux soins palliatifs, sont pour l'euthanasie. C'est à peu près aussi simple que ça. (…) Si vous voulez, pour moi, l'euthanasie, c'est vraiment une solution du passé, quoi. » (Michel Houellebecq, le 16 février 2026 sur LCI).
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Les députés n'ont pas perdu de temps, et c'est assez regrettable lorsqu'il s'agit de légiférer sur la vie et sur la mort. En effet, alors que l'examen de la proposition de loi sur l'aide à mourir, autrement dit, sur l'euthanasie et le suicide assisté, en première lecture s'est achevée au Sénat le 28 janvier 2026 (par un rejet du texte), l'Assemblée Nationale a commencé à examiner ce texte en seconde lecture en séance publique à partir du lundi 16 février 2026, discussion parlementaire qui devrait se terminer le mardi 24 février 2026 par un nouveau vote solennel.
Indéniablement, il y a au sein de la représentation nationale de nombreuses forces de pression pour imposer par la force, celle de la majorité, le principe de l'euthanasie (et au-delà de la gauche, on peut citer au moins Emmanuel Macron, qui n'est pas parlementaire, et Yaël Braun-Pivet), alors que toutes les lois sur la fin de vie étaient jusqu'à maintenant des textes qui rassemblaient la quasi-totalité des parlementaires car il s'agit d'un sujet de conscience qui doit pouvoir être consensuel.
La chaîne d'information continue LCI a délaissé quelques minutes ses sujets de géopolitiques (Ukraine, Iran, etc.) pour organiser le lundi 16 février 2026 à 19 heures un débat diffusé en direct entre deux titans de la pensée contemporaine, Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut sur ce délicat et très sensible sujet de l'euthanasie.
En fait de deux géants, on avait plutôt l'impression d'un duel de nains, l'un, grand écrivain qui avait une réactivité à l'oral proche de zéro, mais était capable d'exprimer une grande émotion (par exemple, lorsqu'il décrivait une amie proche de sa fin de vie qui voulait absolument se maquiller tous les jours), l'autre, académicien à la pensée autonome reconnue, empêtré dans ses tourments. Aucun des deux n'est allé très loin dans son argumentation qui méritait pourtant d'être écoutée. Toutefois, Michel Houellebecq a quand même gagné ce match d'intellectuels, une victoire à la Pyrrhus, par défaut de combativité mutuel, et pour une fois, le Prix Goncourt ne semblait ni antipathique ni hors-sol, au contraire, il avait un discours empathique assez surprenant de l'amoureux de la vie.
Pour mettre les choses au clair, j'apprécie Alain Finkielkraut (qui a 76 ans) car il donne à réfléchir mais j'ai du mal à le suivre sur beaucoup de sujets, alors que j'adore Michel Houellebecq (qui va fêter ses 70 ans le 26 février prochain), plus l'écrivain (énormément) que la personne (qui fait ce qu'il veut, et peut faire ce qu'il veut), mais j'apprécie beaucoup qu'il aille au front pour s'opposer à l'euthanasie car sa parole porte et que je suis très inquiet par la tournure des événements.
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Michel Houellebecq a d'ailleurs insisté pour dire que la réflexion sur l'euthanasie n'a rien à voir avec une idéologie ou une religion (il est lui-même agnostique), mais avec une expérience personnelle très sensible. L'un de ses derniers livres, très volumineux (pour une fois), "Anéantir", sorti le 7 janvier 2022 chez Flammarion, décrit d'ailleurs la descente vers la mort d'un personnage atteint du cancer de la mâchoire. Il y a donc consacré une œuvre, et pas la moins importante ni la moins originale.
Dans son argumentation, Houellebecq a rappelé les deux raisons qui feraient demander l'euthanasie. D'une part, on refuse la souffrance physique ; d'autre part, on veut mourir chez soi et pas à l'hôpital : « Il y a deux désirs qu'expriment les gens. Le premier, pas avoir mal. Le second, rester chez eux. Mourir chez eux. Vous pouvez consulter tous les mourants, ils vous diront pareil. ».
Or, aujourd'hui, la médecine est capable de dompter la douleur physique. Par conséquent, pour lui, l'euthanasie est une « solution du passé », de l'époque où il n'existait pas de soins palliatifs qui, eux, sont la solution d'avenir : « C'est l'autre sujet de l'autre proposition de loi, qui a été votée à l'unanimité, et à mon avis, ça suffit, on peut s'arrêter là, et même, il faut s'arrêter là, je pense. ».
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Car il a clamé, avec une confirmation de la docteure Claire Fourcade, grande spécialiste des soins palliatifs : « La douleur physique peut être vaincue. Dans tous les cas. Ça, il faut vraiment le savoir ! Parce que je pense que ça reste le point fondamental, la douleur physique. ».
De son côté, Alain Finkielkraut est resté très mesuré, et pas du tout militant même s'il voterait favorablement le texte de la loi : « J'aborde le sujet dans la crainte et le tremblement, avec modestie et sollicitude. (…) J'arrive à l'automne de ma vie et je n'ai envie ni de mourir trop tôt, ni de mourir trop tard. ». Il a du reste exprimé sa crainte d'avoir une maladie neurodégénérative : « Les soins palliatifs ne peuvent absolument rien pour les maladies neurodégénératives (…). Alors, qu'est-ce que je vais faire ? ». L'euthanasie ou le suicide assisté : « Je ne vois pas là un recul de la civilisation. ».
Mais Michel Houellebecq a placé la question sur un autre registre : « Une des caractéristiques de l'Occident, auquel je suis attaché, a toujours été de faire confiance à la science et à la technique. En plus, la science médicale est une de celles qui progressent le plus rapidement en ce moment, quoi. Donc, il suffit parfois de laisser quelques mois de répit pour qu'on trouve un nouveau médicament. C'est une chose qu'il ne faut absolument pas négliger. (…) Alzheimer, effectivement, à l'heure actuelle, on ne peut pas le guérir. On peut le ralentir, et ralentir largement peut être suffisant pour trouver un traitement. (…) Vous ne pouvez pas dire qu'on ne peut pas la guérir. On peut, on pourra peut-être, il y a des gens qui passent leurs journées à ça, quand même. ».
Autrement que son expérience personnelle et ses idées philosophiques, Michel Houellebecq a évoqué un problème majeur pour l'euthanasie : « Il faut que quelqu'un le fasse, tuer la personne. (…) Le cas des médecins doit être abordé. Ils ne sont pas là pour ça, si vous voulez. Ce n'est pas leur métier. C'est même à peu près le contraire, quoi. (…) Ça me semble contre-nature d'un médecin, déjà. ».
L'argument philosophique de Michel Houellebecq est plus grave, la rupture de civilisation : « C'est une rupture beaucoup plus vaste, si vous voulez. Souvent, vers quoi on se dirige ? Bon, on a des seniors dynamiques, sportifs, férus d'activités culturelles. Bon, après, quand ça ne marche plus, on les parque dans les EHPAD qui sont des mouroirs, en fait, hein. Et quand l'EHPAD ne marche plus, bon ben, on les euthanasie. Et ensuite, pour les oublier complètement, eh ben, on... je ne sais plus si on dit incinération ou crémation, enfin, les deux ont des connotations désagréables. Voilà, donc, c'est une modification globale. (…) Et l'euthanasie est la clef de voûte de ce dispositif (…). C'est quand même une diminution du prix qu'on accorde à un être humain. C'est tout un processus. ».
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Alain Finkielkraut n'a répondu que sur le rôle des médecins : « Quand un médecin ne peut plus aider à vivre, je crois qu'il est dans son rôle en aidant à mourir. Il s'agit vraiment d'une mort miséricordieuse. ». Mais invité à réagir à un texte signé entre autres par Michel Houellebecq : « Une société qui commence à organiser la mort de ses membres les plus vulnérables cesse peu à peu à la valeur intrinsèque de la vie humaine. », son partenaire de débat a au fond conforté Houellebecq en disant : « Là où je vais quand même dans le sens de Michel Houellebecq, c'est que j'ai pu lire dans le "Journal of Biothics" : "Les personnes sur le point de perdre leur identité morale ont le devoir de se supprimer afin d'éviter à leurs proches un lourd fardeau émotionnel et financier". Et ça, c'est très grave, car on peut se demander si les médecins demain ne seront pas invités voire incités dans une société soucieuse de ne pas creuser les déficits, justement à provoquer la mort des nonagénaires toujours plus nombreux, voire des personnes en situation de handicap. Donc, il faut des garde-fou, il faut mettre le hola, mais quand même, tenir compte de ces situations (…) de l'Alzheimer. ».
Autre argument de Houellebecq : « Bon, en général, c'est plutôt les proches qui veulent l'euthanasie, c'est assez rarement les malades, en fait. ». Et même si la proposition de loi insiste sur la volonté personnelle : « L'entourage peut être une pression. Je suis désolé de dire ces choses déplaisantes, mais c'est vrai. (…) Ce n'est pas uniquement pour l'argent, hein. C'est aussi parce que c'est un spectacle qu'il ne supporte pas. Euh, donc, ce n'est pas forcément intéressé. ».
Et contrairement à ce qu'a semblé dire Alain Finkielkraut, à savoir que les soins palliatifs sont synonymes d'être intubé seul à l'hôpital, Michel Houellebecq a souligné : « Attendez, les gens qu'on aime ont le droit de venir dans ces soins palliatifs. J'y suis allé. Je sais bien. Il y a même les chiens qui peuvent venir, c'est vraiment sympa. (…) Il y a des soins palliatifs à domicile. Ça, c'est la meilleure des solutions. ».
Enfin, dernier argument déployé par Houellebecq, c'est que les philosophes classiques, qui ne songeaient pas du tout à la possibilité d'une euthanasie comme c'est le cas dans nos sociétés, étaient généralement contre toute atteinte à la vie. En particulier Kant était contre le suicide. Étrangement, le philosophe Finkielkraut a peu répondu à tous ces arguments de Houellebecq, et les rares qu'il a proposés ont été rapidement démontés par son interlocuteur.
Il faut certes être patient dans l'écoute de Michel Houellebecq à l'élocution très lente, mais ce qu'il dit est teinté d'un très grand humanisme et d'une très grande foi à l'humain et à la vie. Écoutez-le parler de l'euthanasie, c'est très instructif. Il en avait parlé pendant une heure au début de l'examen en première lecture, le 3 avril 2025, ce qui est l'objet de la seconde vidéo proposée. Merci l'écrivain de tenir la résistance contre la culture de la mort qui serait irréversible dans nos sociétés.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (16 février 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Euthanasie 2026 (8) : Houellebecq vs Finkielkraut.
Michel Houellebecq.
Alain Finkielkraut.
Vincent Delahaye.
Saleté de cancer.
Euthanasie 2026 (7) : le rejet pluriel du Sénat.
Euthanasie 2026 (6) : et le Sénat débat de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir"...
Euthanasie 2025 (5) : Vincent Lambert et la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Vincent Lambert, meurtre d’État, euthanasie, soutien aux plus fragiles…
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Euthanasie 2025 (4) : adoption de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Euthanasie 2025 (3) : l'examen de la proposition Falorni à l'Assemblée.
Euthanasie 2025 (2) : l'inquiétude des religions.
Euthanasie 2025 (1) : quelle société humaine voulons-nous ?
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260226-houellebecq.html
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/02/24/article-sr-20260226-houellebecq.html
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