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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 10:05

« Sa vie personnelle (…), ses attaches à l’île de Ré, sa personnalité faite de scrupules comme d’idéal, tout cela lui valait une place particulière dans le cœur des Français. Bien plus, par la rigueur de ses raisonnements comme la force de ses engagements, Lionel Jospin fut sa vie durant pour la gauche et pour la République une autorité, une conscience. » (communiqué du Président Emmanuel Macron, le 23 mars 2026).







 


L'ancien Premier Ministre socialiste Lionel Jospin est mort ce dimanche 22 mars 2026 à son domicile parisien, profondément affaibli par une grosse opération en janvier dernier. Il avait 88 ans et demi (né le 12 juillet 1937). Les réactions ont afflué pour rendre hommage à cet homme souvent considéré comme austère et exigeant, réputé pour ne jamais sourire.

Je lui ai toujours reproché un orgueil démesuré, souvent ordinaire pour un homme d'État, mais qui l'a conduit à refuser d'appeler à voter pour Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle de 2002 face à Jean-Marie Le Pen. Jean-Luc Mélenchon, à l'époque sous-ministre, n'avait pas eu cette pudeur de gazelle.

Les hommages sont venus naturellement de la gauche et du parti socialiste dont il fut longtemps l'un des dirigeants (premier secrétaire de 1981 à 1988 et de 1995 à 1997) et l'un des (malheureux) représentants à l'élection présidentielle (en 1995 et en 2002), mais je considère que Lionel Jospin est beaucoup plus qu'une figure historique du socialisme ou de la gauche. Je considère, bien que n'étant absolument pas de gauche, qu'il est une figure de l'histoire politique de la France, et que cette figure restera dans la mémoire collective, un peu à l'instar de Jean Jaurès, Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard et Jacques Delors, des personnalités politiques très engagées politiquement (à gauche) mais qui inspirent désormais des responsables d'un large spectre de la classe politique. On est loin d'un Olivier Faure !

Pour moi, il y a trois raisons pour lesquelles il mériterait cette entrée dans l'histoire politique par la grande porte.


La première est qu'il est l'un des rares responsables de gauche à avoir gagné sur son nom une élection nationale. Depuis 1958, il n'y a eu que François Mitterrand en 1981 et 1988, Lionel Jospin en 1997 et François Hollande en 2012. Si on considère depuis le début du XXe siècle, il est dans cette lignée déjà citée plus haut avec Jean Jaurès et Léon Blum. C'est un fait. Sous la Cinquième République, il existe, depuis 1986, deux possibilités d'être le maître absolu du pouvoir exécutif : être élu Président de la République, ou avoir gagné les élections législatives et devenir le Premier Ministre de cohabitation. Ce dernier cas était la configuration de Lionel Jospin entre juin 1997 et mai 2002 sous la Présidence de Jacques Chirac.

La deuxième raison est que Lionel Jospin a réussi pour son parti un véritable miracle politique. Au soir du second tour des élections législatives du 28 mars 1993, le PS a subi la plus forte défaite électorale après douze ans de mitterrandisme et dix ans de socialisme : le nombre de députés socialistes s'est effondré de 262 en 1988 à 57 sur 577 sièges au total, avec, au premier tour, une chute d'audience de 34,8% des voix en 1988 à seulement 17,5% des voix. Lionel Jospin lui-même, qui a été limogé du Ministère de l'Éducation nationale par François Mitterrand et Pierre Bérégovoy en 1992 après près de quatre ans de service, a perdu sa circonscription de Haute-Garonne où il s'était implanté en 1986 (il n'a recueilli que 47,8% au second tour en 1993 alors qu'il avait été élu en 1988 dès le premier tour avec 56,8% !). En 1993, la gauche subit une telle dépression que Pierre Bérégovoy s'est suicidé et Lionel Jospin a décidé de quitter la vite politique en demandant à devenir ambassadeur (énarque, il était diplomate) à son ministre de tutelle, Alain Juppé (qui a refusé !).

En quatre ans, en 1993 et 1997, Lionel Jospin a mené le PS d'une défaite historique à un retour en force au pouvoir, avec une victoire aux élections législatives de 1997 de la "gauche plurielle" et cinq années où il a dirigé d'une main de fer le gouvernement de la France. Entre-temps, il était revenu par sa candidature à l'élection présidentielle de 1995 où il a surpris tout le monde : alors que Jacques Delors et Édouard Balladur étaient les deux favoris de ce scrutin, Lionel Jospin a réussi à supplanter au premier tour Édouard Balladur et Jacques Chirac dont la rivalité rythmait exclusivement la campagne présidentielle. Malgré son échec au second tour en 1995, Lionel Jospin a redonné honneur à son camp et l'a préparé à revenir très rapidement au pouvoir deux ans plus tard. Il existe peu de personnalité politique à réussir un si grand exploit !

 


La troisième raison, c'est qu'avec la disparition de Lionel Jospin, c'est toute une époque politique qui se termine définitivement (elle était déjà quasiment finie depuis une vingtaine d'années), celle des grands fauves de la Cinquième République, en d'autres termes, celle de champions du second tour à l'élection présidentielle, et il n'y en a pas eu beaucoup : de 1974 à 2002, nous sommes passés d'un duel entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand à un duel entre Jacques Chirac et Lionel Jospin et entre les deux, nous avons eu un duel entre François Mitterrand et Jacques Chirac puis un duel entre Jacques Chirac et Lionel Jospin. Mine de rien, il n'y en a eu que quatre à se partager le monopole des candidatures du second tour pendant une trentaine d'années, les quatre que je viens de citer, dont trois ont été Présidents de la République et le dernier Premier Ministre de la cohabitation.

On peut en effet découper la Cinquième République en trois périodes : de 1958 à 1974, démarrage gaullien avec De Gaulle et Georges Pompidou ; de 1974 à 2007, la vitesse de croisière des institutions, rythmées principalement par les élections présidentielles ; enfin, à partir de 2007, les héritiers des héritiers, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron, entrés tous les trois dans l'ère des chaînes d'information continue et des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle, des trolls et des fake news, du narcissisme devenu la règle normale d'un individu autant consommateur d'électeur, où l'intérêt général peine à s'esquisser et surtout à faire rêver, une période où les influenceurs sont préférés aux tribuns.

Au-delà de ces trois raisons, on pourra aussi s'appuyer sur la personnalité de Lionel Jospin, qui n'a jamais eu de casserole judiciaire à une époque où nombreuses étaient les affaires politico-finanières, un homme qui a prôné une certaine retenue morale et des principes éthiques, un homme qui s'adressait plus à l'intelligence qu'à l'émotion de l'électorat (même s'il a tenté quelques envolées populistes de manière maladroite en soulignant par exemple l'âge du Président de la République, son concurrent, en 2002).


Son origine protestante (et j'ajouterais trotskiste) a fait de Lionel Jospin un homme qui ne rigolait pas, qui n'avait pas d'humour, ou alors, seulement de l'humour gêné. Et pourtant, peu, de sa stature, se sont prêtés à ce jeu au cinéma. En effet, il a joué son propre rôle dans un film de Michel Leclerc, "Le nom des gens", sorti le 24 novembre 2010, devenu un cadeau d'anniversaire pour Arthur Martin, un personnage joué par Jacques Gamblin très admiratif de l'ancien Premier Ministre socialiste qui lui dit alors : « Un jospiniste aujourd'hui, c'est aussi rare qu'un canard mandarin dans l'île de Ré ! », réplique écrite par lui-même, ce qui ne manquait pas d'autodérision.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 mars 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lionel Jospin, un éléphant pas comme les autres.
Lionel Jospin appelle le PS à ne pas censurer le gouvernement Bayrou.
Le trouble de Lionel Jospin.
Lionel Jospin en quelques commentaires.
Lionel Jospin, éléphant à la retraite.
Nomination au Conseil Constitutionnel (9 décembre 2014).
Le coup de Jarnac du 21 avril.
Lionel Jospin était le meilleur ! (22 janvier 2010).
Le jospinosaure, un ruminant qui rumine encore et toujours.


 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260322-jospin.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/lionel-jospin-un-elephant-pas-267712

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/03/23/article-sr-20260322-jospin.html




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