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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 04:17

« La classe ouvrière ne peut pas ne pas clouer au pilori ce monstre, monstre au point de vue moral et politique. Elle ne peut pas ne pas condamner, ne pas repousser avec horreur et dégoût Blum-le-bourgeois, Blum l'organisateur de la non-intervention et de la "pause", Blum l'assassin des ouvriers de Clichy, Blum-le-policier, Blum-la-guerre. Sans cela serait impossible la lutte victorieuse pour la paix, pour le socialisme. » (Maurice Thorez, en février 1940).





 


Cette attaque sans complaisance du secrétaire général du PCF contre le seul chef du gouvernement socialiste soutenu initialement par les communistes que la France a connu de toute son histoire (à l'époque), moins de quatre ans après l'union populaire, montre à quel point l'union de la gauche n'a jamais été qu'une relation de je-t'aime-moi-non-plus. Et pourtant, elle avait gagné. Il y a quatre-vingt-dix ans, le 3 mai 1936 (deuxième tour des élections législatives dont le premier tour a eu lieu le 26 avril 1936), les électeurs français ont envoyé à la Chambre des députés une majorité du Front populaire, le seul Front populaire qui vaille, celui des livres d'histoire, pas cet ersatz de NFP qui n'est qu'une nouvelle farce populaire. Du reste quatre ans après la Nupes, la gauche en est au même point qu'en 1940 : Jean-Luc Mélenchon semble être en fait la réincarnation de Maurice Thorez qui avait inventé l'expression le 13 novembre 1934 dans l'hémicycle avec son « front populaire du travail, de la liberté et de la paix ».

Mais revenons à 1936. J'avais déjà évoqué cette victoire mythique. La situation de la France en 1935-1936 était très mauvaise. Politiquement, le débat politique se polarisait entre la peur du communisme et la peur du nazisme. À gauche, c'était assez simple : tous ceux qui n'étaient pas de gauche étaient des fascistes (ce qui était stupide et faux, bien sûr). L'unité nationale, inaugurée par Gaston Doumergue le 15 février 1934 pour faire face aux émeutes du 6 février 1934, a explosé le 22 novembre 1934 et son successeur Pierre-Étienne Flandin, n'est pas parvenu, comme lui, à obtenir des parlementaires les pleins pouvoirs en matière économique et financière.

Car économiquement, la situation de la France était très difficile : chute de la production industrielle de 20%, montée du chômage, salaires très bas et prix des denrées alimentaires très élevés. Le quatrième gouvernement de Pierre Laval (en fonction du 7 juin 1935 au 22 janvier 1936) a imposé la réduction drastique des dépenses publiques de 10%, en diminuant notamment le traitement des fonctionnaires et les pensions de retraite (rappelons que Pierre Laval était alors un socialiste indépendant).

Pour contrer cette politique de déflation, les trois partis de gauche (radicaux, socialistes et communistes) se sont mis d'accord sur un programme et surtout sur une alliance électorale basée sur le désistement, au second tour, des deux candidats de gauche les moins bien placés au profit du candidat de gauche le mieux placé. C'est ce qu'on a appelé le désistement républicain, toujours en cours à gauche aujourd'hui.


La stratégie électorale fut gagnante et le climat de morosité économique et financière y a beaucoup aidé. Au second tour des élections législatives, le 3 mai 1936, l'alliance à gauche a en effet gagné, le Front populaire a gagné avec 386 députés sur 610. Toute la région parisienne était socialiste ou communiste ! Et à l'intérieur de cette coalition, les socialistes étaient les grands gagnants en obtenant 149 sièges, 20 de plus qu'en 1932. Les communistes ont fait élire 72 députés, soit 60 de plus qu'en 1932, et les radicaux, au contraire, le parti hégémonique des dernières périodes, représentant les classes moyennes, ont perdu 42 sièges avec seulement 115 députés. À eux, il fallait ajouter 50 députés divers gauche (USR et PUP), intégrés dans le Front populaire et indépendants de ces trois grands partis (et dont l'apport n'était pas crucial puisque ces trois partis avaient atteint à eux seuls la majorité absolue).

Il faut aussi remarquer, pour la petite histoire, que le centre droit (les républicains modérés) s'étaient aussi coalisés face au Front populaire : l'Alliance démocratique, la Fédération républicaine et le PDP (Parti démocrate populaire, démocrate chrétien) se sont en effet réunis sous l'appellation (ça ne s'invente pas)... Front national ! Et ils ont obtenu 224 sièges (respectivement 82, 100 et 42 députés).
 


Le mois de mai 1936 fut alors sujet à de très nombreuses grèves alors que la nouvelle législature n'avait pas encore commencé. On voit bien les vieux réflexes qui allaient se retrouver après la guerre sous la Quatrième République et aussi sous la Cinquième République : quand il y a des difficultés économiques, les syndicats organisent des grèves, ce qui détériore encore plus la situation économique !

Léon Blum, leader des socialistes (SFIO), a été nommé Président du Conseil le 4 juin 1936. Son gouvernement était composé de socialistes et de radicaux, ainsi que de divers gauche, mais pas de communistes qui ont choisi de soutenir le gouvernement sans y participer (au contraire de 1983 où les communistes ont participé au gouvernement socialo-communiste sans le soutenir !). Le 6 juin 1936, le gouvernement Blum a reçu la confiance de l'Assemblée par 384 voix contre 210, ce qui signifiait que même sans le soutien communiste, la confiance lui était acquise.

Parmi les 34 membres du gouvernement, il y avait en numéro deux, Vice-Président du Conseil et Ministre de la Défense nationale et de la Guerre Édouard Daladier, le leader des radicaux, trois ministres d'État dont Camille Chautemps (radical) et Paul Faure (SFIO). On y trouvait également Roger Salengro (Intérieur), Marx Dormoy (Intérieur après le suicide de Roger Salengro), Yvon Delbos (Affaires étrangères), Vincent Auriol (Finances), Pierre Cot (Air), Jean Zay (Éducation nationale), Charles Spinasse (Économie nationale), Jules Moch (Présidence du Conseil), Irène Joliot-Curie puis Jean Perrin (Recherche scientifique), Paul Ramadier (Électricité et combustibles liquides), Léo Lagrange (Loisirs et Sports), etc.

Dans ce gouvernement, il y a eu beaucoup d'innovation. D'abord, Léon Blum a créé la fonction de secrétaire général du gouvernement (confiée à Jules Moch, futur Sous-Secrétaire d'État à la Présidence du Conseil à partir du 26 mai 1937), pour mieux coordonner l'action des ministères (c'était la raison aussi pour laquelle il avait refusé de cumuler la Présidence du Conseil avec un ministère comme cela se faisait à l'époque). Ensuite, il a nommé trois femmes au gouvernement (Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore), c'était une première alors que les femmes n'avaient pas encore le droit de vote et qu'elles n'allaient pas l'obtenir sous ce gouvernement à cause de l'opposition des radicaux (conservateurs et volontiers machistes, du reste comme le reste de la classe politique).

 


Il a innové aussi par des ministères qui n'existaient pas auparavant : celui des Loisirs et des Sports avec l'objectif, pour Léo Lagrange, de rendre accessible la culture au peuple (appelé par la droite Ministère de la Paresse ; rappelons aussi qu'en 1981, François Mitterrand avait nommé un Ministre du Temps libre : là non plus, ça ne s'invente pas !) ; la Recherche scientifique avec deux scientifiques de très grande renommée, Irène Joliot-Curie, puis Jean Perrin.

Paradoxalement, Léon Blum n'a jamais dirigé le parti socialiste. Le secrétaire général de la SFIO, ce fut Paul Faure du 30 décembre 1920 (après le fameux congrès de Tours) au 10 juillet 1940. Sous l'Occupation, Paul Faure et ses amis furent au mieux silencieux et au pire proches des collaborationnistes.

La première action de Léon Blum, alors qu'il y avait près de 2 millions de grévistes, a été de réunir les syndicats et les représentants patronaux dès le lendemain de sa nomination. Les Accords de Matignon furent signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 en présence de Léon Blum, Roger Salengro, Marx Dormoy, Jules Moch. En échange d'une reprise du travail ont été négociés alors : une forte augmentation des salaires, la garantie du droit syndical (et aucune sanction pour cette grève), la liberté d'opinion, la rédaction de conventions collectives (par branches), et des délégués du personnel.


Cela s'est traduit par des lois sociales promulguées les 20 et 21 juin 1936 (avec une rapidité législative remarquable). Deux mesures phares y ont été insérées : quinze jours de congés payés et la réduction de la durée hebdomadaire de travail de 48 à 40 heures (jusqu'en 1982). Elles allaient servir de marqueurs idéologiques pendant au moins cinquante ans, peut-être même quatre-vingt-dix ans.

Pendant l'été 1936, d'autres réformes ont été votées, en particulier la réforme de la Banque de France, la création d'un office pour fixer chaque année le prix du blé, la nationalisation des industries de guerre, etc. Mais la poursuite du programme du Front populaire se heurtait aussi à la situation générale de la France et du monde, renforçant les difficultés financières et monétaires. Léon Blum a ainsi dû dévaluer le franc dès la fin de l'été 1936, ce qui a encore renforcé l'inflation et la baisse du pouvoir d'achat. Soutien du gouvernement, la CGT a décidé de rester modérée dans ces conditions, en revoyant à la baisse les prétentions salariales.

Mais la trahison allait être datée pour les communistes (et depuis ce jour-là, les gauchistes parlent de social-traître pour dire socialiste) : dans une allocution radiodiffusée le 13 février 1937, Léon Blum a annoncé une "pause sociale" qui suspendait les réformes et mettait en place des mesures d'austérité économique. Cette décision ainsi que la non-intervention militaire de la France aux côtés des républicains espagnols (la guerre civile sévissait depuis le 18 juillet 1936), là encore (avec le vote des femmes), cette possible aide était empêchée par les radicaux, a entraîné la colère et la défiance des ouvriers contre Léon Blum et son gouvernement, si bien qu'il fut contraint de démissionner le 21 juin 1937, remplacé par le radical Camille Chautemps qui a dénaturé l'une des réformes emblématiques du Front populaire, la réduction du temps de travail en encourageant les heures supplémentaires (après 2002, on a retrouvé cela avec les 35 heures).

Léon Blum, qui était ministre d'État dans les troisième et quatrième gouvernements Chautemps, a repris très brièvement la tête du gouvernement du 13 mars 1938 au 8 avril 1938 avant de la laisser au radical Édouard Daladier qui, lui, s'est appuyé sur une majorité radicaux et centre droit, tournant le dos au Front populaire.

En quatre-vingt-dix ans, l'histoire a toujours du mal à juger correctement et le Front populaire et l'action de Léon Blum. Ce qu'on peut dire au moins, c'est que le programme du Front populaire s'est fait hors-sol, de manière idéologique, sans tenir compte des réalités économiques, et la première des réalités, c'était l'arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne et la lente progression vers la guerre. Le nécessaire progrès social qu'attendaient avec raison les salariés face aux patrons ne devait pas percuter la préparation militaire.
 


Pour autant, Léon Blum avait bien compris tout cela. Il avait tenté de mettre la France en préparation de la future guerre (lui-même était absolument contre les Accords de Munich). Le retard ne datait pas de 1936, mais de bien avant. Il avait compris aussi qu'en continuant les réformes sociales, il allait planter la France dans le mur financier. Il n'a en revanche pas su faire ce virage sans casse politique.

Résistant de la première heure, respecté par De Gaulle qui avait reçu un précieux soutien de sa part, Léon Blum, à la fin de la guerre (il avait refusé la proposition de De Gaulle d'entrer dans le gouvernement provisoire comme ministre d'État), a fini son existence très respecté de la classe politique... sauf de ses anciens amis qui l'ont viré de la direction de la SFIO au profit de Guy Mollet, patron des socialistes du 1
er septembre 1946 au 17 juillet 1969. Léon Blum a repris encore brièvement la Présidence du gouvernement provisoire du 16 décembre 1946 au 16 janvier 1947 pour installer la Quatrième République, dont le premier Président de la République fut son Ministre des Finances en 1936, Vincent Auriol.

Les passions politiques s'estompent avec le temps, et quatre-vingt-dix ans plus tard, il ne s'agit plus de dire si l'on est encore politiquement d'accord avec le Front populaire ou pas. Cette courte période de la vie politique fait désormais partie de l'histoire politique de notre pays, qui, elle, forme un tout. 1936 reste une date majeure de celle-ci, même si, sans doute, toute victoire de type socialiste est vouée à décevoir les électeurs, mais aussi les responsables politiques sommés de choisir entre le réalisme pragmatique et l'idéologie hors-sol.


Et méfiez-vous des contrefaçons : il n'existe qu'un seul Front populaire en France, et il date de 1936 ! En 2026, la France mérite mieux que des idées vieillottes sentant la naphtaline, elle mérite d'avoir une pensée politique rénovée, moderne, adaptée aux temps actuels.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le seul Front populaire.
L'expérience socialiste.
La France de la redistribution.
Les valeurs républicaines et la loi du 9 décembre 1905.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Jules Moch.
Vincent Auriol.
Pierre Laval.
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (1).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (2).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (3).
Philippe Pétain.
Général De Gaulle.
Maurice Schumann.

Léon Bourgeois.
150 ans de traditions républicaines françaises.


 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260503-front-populaire.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/il-y-a-90-ans-le-seul-front-268674

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/05/02/article-sr-20260503-front-populaire.html


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