« Quand on voit ce qu'on voit, que l'on entend ce qu'on entend et que l'on sait ce que qu'on sait, on a raison de penser ce qu'on pense. » (Pierre Dac, "L'Os à moelle").
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Ils sont trois Premiers Ministres, ou anciens Premiers Ministres, du Président Emmanuel Macron. Ils sont adhérents du parti présidentiel Renaissance (ex-LREM). Ils sont un peu encombrés de leur caractéristique de "chouchous" d'un Président de la République fort impopulaire et qui ne peut même plus se représenter à cause de la Constitution. Et ils se demandent s'il faut vraiment concourir pour 2027.
Trois dauphins présomptifs. Élisabeth Borne (65 ans) est l'aînée mais probablement la moins politique des trois. Gabriel Attal, président du groupe Renaissance à l'Assemblée et, en même temps, secrétaire général de Renaissance, est le plus jeune (37 ans), aussi le plus jeune chef du gouvernement de toutes les républiques confondues (nommé à 34 ans), et sans doute le plus ambitieux des trois, ambitieux dans le sens dents qui raient le parquet. Sébastien Lecornu (39 ans), est à peine plus âgé que Gabriel Attal (ou que Laurent Fabius à sa nomination à Matignon), il a l'air tranquille, modeste, mais il est un redoutable responsable politique.
Et parlons justement de Sébastien Lecornu. Cela s'est passé ce jeudi 7 mai 2026, très discrètement, personne n'en a parlé, et pourtant, c'est une petite satisfaction du Premier Ministre. En effet, Sébastien Lecornu a duré ce jour-là au moins 240 jours à Matignon, à peu près 8 mois, soit la durée du passage de Gabriel Attal. Cela reste court, c'est vrai, mais en période d'absence de majorité à l'Assemblée, cela reste un petit exploit qu'avait aussi réussi son prédécesseur direct, François Bayrou. À cela près que justement, le président du MoDem, dans une sorte de suicide de confiance, a été renversé un mois après ce premier exploit.
Pour se donner une petite comparaison, d'une autre république, il faut donner la durée du gouvernement de Pierre Mendès France ; c'était 7 mois et demi. Sébastien Lecornu a de grandes chances de durer aussi longtemps que François Bayrou (à partir du 6 juin 2026)... voire qu'Élisabeth Borne. Car au train où vont les choses, les socialistes n'ont aucun intérêt à renverser un gouvernement quelques mois avant l'élection présidentielle (même s'il reste une dernière épreuve de fond, la loi de finances pour 2027), car de toute façon, le divorce est déjà consommé avec les insoumis.
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Élisabeth Borne est restée 603 jours à Matignon, soit 1 an et un peu moins de 8 mois. Or, si Sébastien Lecornu réussissait (ce n'est pas certain !) à dépassionner les parlementaires en raison de la précampagne présidentielle, il pourrait terminer le quinquennat avec Emmanuel Macron, dont le mandat expire vers le 10 mai 2027, ce qui ferait à peu près 1 an et 8 mois (nommé le 9 septembre 2025). L'exploit n'est évidemment pas de durer, car beaucoup de Premiers Ministres sont restés bien plus longtemps que lui et parfois sans autre mérite que d'être fidèles et loyaux au Président de la République qui les a nommés, mais d'avoir su traverser cette zone de fortes turbulences politiques en assurant un minimum de stabilité institutionnelle. L'exploit, ce serait surtout de faire voter deux budgets par cette Assemblée impossible. Pour l'instant, il n'a accompli que la moitié de l'objectif.
Face à lui, Gabriel Attal paraît ainsi un peu léger. Certes, il communique beaucoup (c'est même le contraire de Sébastien Lecornu), mais on ne lui a reconnu que de l'action agitée lorsqu'il était à Matignon. Sébastien Lecornu, au contraire, est posé et discret, il tente de cimenter les passerelles du Socle commun pour assurer une victoire politique à l'élection présidentielle de 2027.
Et indéniablement, il existe une forte rivalité entre les deux hommes, entre Gabriel Attal et Sébastien Lecornu. Quelques jours après la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon, le journaliste Tristan Quinault-Maupoil avait écrit dans "Le Figaro" du 18 septembre 2025 : « Longtemps rivaux, ces deux-là vont devoir apprendre à se supporter. Conscients que leur espace politique respectif serait menacé de disparition s’ils se déchiraient, ils sont contraints de tisser des liens. L’un a besoin de l’appui des députés pour durer à la tête du gouvernement, l’autre ne peut pas se permettre une dissolution s’il veut asseoir son ambition présidentielle. ».
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La rivalité est réelle. Pour preuve, ces petits épisodes (très dérisoires dans l'histoire politique nationale) du premier mai. Le 1er mai devient une date symbole, refuge presque, pour montrer son envie de transformer le pays.
Le 1er mai, c'est la fête du travail, et s'il y a un jour où (presque) tout est fermé, c'est bien le 1er mai, au contraire des autres jours fériés et dimanches. C'est le code du travail, et c'est, nous dit-on, le résultat d'une lutte des travailleurs (même si Pétain avait un peu aidé...). Tout est dans le "presque". En effet, il y a quand même des gens qui bossent le 1er mai, ne seraient-ce que les policiers, les pompiers, les soignants, et toute l'industrie des loisirs, de la culture, du tourisme (restaurants, hôtels, parcs de loisirs, artistes, etc.)... ainsi que les journalistes, bien sûr !
On peut aussi travailler quand on est indépendant, mais on n'a pas le droit d'employer des salariés ce jour-là. C'était donc l'objet d'une proposition de loi pour permettre aux commerçants de proximité, en particulier les boulangers et les fleuristes, de pouvoir faire travailler des salariés ce jour-là. Gabriel Attal l'avait défendue avec forte conviction et en a même fait un marqueur idéologique, la défense de la valeur travail. Mais Sébastien Lecornu a été très mécontent de la tournure des débats, car le texte parlementaire risquait de généraliser le travail le 1er mai, ce que ne voulait à aucun prix le Premier Ministre qui aurait alors risqué de prendre en pleine figure une motion de censure de la part du parti socialiste.
Le chef du gouvernement a résolu le problème en proposant de prendre un décret autorisant ce travail salarié, mais à titre exceptionnel, ce qui permettait de satisfaire et l'aile gauche de sa base majoritaire (en l'occurrence le PS) et l'aile droite (LR). Cette habileté politique n'est pas commune et il faut une grande expérience et une personnalité très subtile pour arriver à cela. Car le travail salarié le 1er mai était l'une des nombreuses bombes qui pouvaient éclater à la figure de Sébastien Lecornu en cette période sans majorité, et l'habileté, c'est de savoir des désamorcer. Le décret n'est finalement pas sorti car il a été retoqué le 30 avril 2026 par le Conseil d'État.
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En illustration, les deux rivaux n'ont donc pas hésité à se rendre, le vendredi 1er mai 2026, dans une boulangerie avec caméras et micros. Gabriel Attal, ainsi, a fait un retour aux sources dans sa propre circonscription, dans une boulangerie de Vanves ("Les Toqués du pain"), et y a acheté du pain (et aussi est passé de l'autre côté du comptoir pour encaisser l'achat d'une cliente). Pas de quoi pavoiser mais, semble-t-il, c'était hors du commun quand même. L'idée était de la com', bien sûr : « Ce serait un scandale s'il y avait des verbalisations qui étaient mises par des inspecteurs du travail aujourd'hui, sur des boulangers et des fleuristes, j'espère que l'intelligence collective prévaudra ! (…) Il faut sortir de cette situation ubuesque et avoir un peu de bon sens. ». L'ancien Premier Ministre a également acheté un brin de muguet dans la rue. RMC a révélé qu'un premier commerçant avait été verbalisé peu avant midi dans l'Isère (et risquait jusqu'à 5 000 euros d'amende, selon la loi actuelle).
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L'opération de Gabriel Attal aurait pu être bénéfique médiatiquement mais il n'était pas le seul à le faire, et, par comparaison, s'est montré ainsi isolé car il était venu seul. Sébastien Lecornu, de son côté, a effectivement fait le même genre de visite, mais bien mieux organisée et après lui, or l'ordre de passage compte à la télévision, le neuf chasse l'ancien, dans les infos. Le Premier Ministre venait sur l'invitation de Laurent Wauquiez, président du groupe LR à l'Assemblée et ancien président du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, dans la circonscription de celui-ci, en Haute-Loire. Très exactement, à Saint-Julien-Chapteuil. Les deux leaders politiques se sont présentés ensemble, rigolards, à la dernière boulangerie de la commune, rue Chaussade. Auparavant, Sébastien Lecornu et Laurent Wauquiez étaient allés chez une fleuriste pour y acheter un brin de muguet (offert à Sébastien par Laurent, malgré la supposée radinerie des Auvergnats, selon ce dernier).
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Laurent Wauquiez a expliqué au boulanger de "Un brin gourmand" que Sébastien Lecornu s'était « beaucoup battu » pour avoir cette réflexion sur le travail le premier mai, et le chef du gouvernement a renchéri : « On n'a pas une Assemblée Nationale toujours bien facile... », ajoutant en regardant son compère de LR : « Après, on a des copains ! ». À la fleuriste ravie d'être ouverte ce jour-là, Sébastien Lecornu a lâché : « C'est du bon sens ; le débat a été trop inutilement politisé. Seul le résultat compte. ».
Cette petite sortie en bonne entente entre Sébastien Lecornu et Laurent Wauquiez (ils étaient dans le même parti, LR, avant 2017) n'est pas anodine. Le Premier Ministre veut bien sûr garder des liens forts avec le président du groupe LR partisan d'une participation gouvernementale actuelle, au contraire du président et candidat de LR Bruno Retailleau. De plus, les deux ont intérêt à ce que le gouvernement survive jusqu'à la fin du quinquennat pour éviter une nouvelle crise politique dont les conséquences sur l'élection présidentielle seraient difficilement prévisibles.
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Mais je pense que cette bonne entente va au-delà de la simple situation parlementaire du moment. Les responsables du Socle commun savent bien qu'il n'y aura pas de victoire présidentielle sans unité de candidature de l'ensemble du Socle commun, afin d'éviter un second tour terrifiant entre les extrêmes (RN vs FI). Dans ce registre d'union des modérés, Sébastien Lecornu est sans doute le mieux placé et le plus crédible (du moins pour faire accoucher d'un bon candidat). De même, Laurent Wauquiez est suffisamment lucide pour savoir que son ambition présidentielle devra attendre après 2027 : il n'est pas assez populaire pour se présenter à l'élection de 2027, et en plus, rien ne se présente correctement pour lui puisque Bruno Retailleau vient d'avoir eu, le 19 avril 2026, la confirmation de sa candidature (donc, une candidature Wauquiez serait nécessairement dissidente). En revanche, Laurent Wauquiez pourrait être un faiseur de roi en facilitant une candidature qui serait gagnante. Et donc, il pourrait se repositionner comme un éventuel successeur de Sébastien Lecornu à Matignon.
Et Élisabeth Borne, dans tout cela ? Lorsque Renaissance a dû se trouver un nouveau chef après la nomination de Stéphane Séjourné à la Vice-Présidence de la Commission Européenne, Gabriel Attal, ancien Premier Ministre et président du groupe Renaissance à l'Assemblée, dans une volonté de verrouiller le parti présidentiel dans l'optique de l'élection présidentielle, s'est présenté. Élisabeth Borne a fait aussi connaître sa volonté de se présenter à la tête du parti. Finalement, elle y a renoncé et en compensation, elle a été désignée présidente du conseil national de Renaissance (l'équivalent du parlement du parti), tandis que Gabriel Attal a été élu secrétaire général de Renaissance le 8 décembre 2024 par ce même conseil national à 94,9%.
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Or, invitée de la matinale de France Inter le mercredi 6 mai 2026, l'ancienne Première Ministre Élisabeth Borne a annoncé qu'elle démissionnait de la direction de Renaissance ainsi que de la présidence du conseil national de ce parti : « Je ne me retrouve pas complètement dans la ligne, qui n’est pas forcément débattue au sein de Renaissance. Donc j’ai décidé de démissionner du conseil national de Renaissance, de me mettre en retrait du bureau exécutif et de me consacrer à la structure que j’ai créée, Bâtissons ensemble. ». Elle a confirmé son désaccord avec Gabriel Attal, notamment sur « le respect du droit international », « le respect de l'État de droit » et insistant qu'il n'était pas question pour elle de « supporter quand on remet en cause le Conseil Constitutionnel, [et dire] que notre Constitution est un carcan. ».
La réaction des parlementaires attalistes ne s'est pas fait attendre sur Public Sénat. Pour la députée (et ex-ministre) Prisca Thevenot, ce n'était pas étonnant : « Il n’y a ni surprise, ni étonnement. C’est un non-événement. Elle quitte des responsabilités, qu’elle n’a pas honorées, sans quitter le parti. (…) Je n’ai pas compris la démarche. Elle voulait être présidente du conseil national, mais n’en a rien fait. Elle voulait être dans les instances du parti, mais n’a jamais rien dit. ». Pour le sénateur Xavier Iacovelli, au contraire, c'était étonnant : « Je ne vois pas aujourd’hui quelle est la différence de ligne politique qui peut l’amener à quitter la direction. Je vois plutôt un problème de personne et le fait qu’il y a unanimité des instances pour lancer le processus de désignation de Gabriel Attal comme notre candidat naturel pour la présidentielle. (…) On a plutôt besoin de rassembler, plutôt que de créer une division artificielle, qui n’existe pas. ». D'autres, sous couvert d'anonymat, ont ironisé sur le nom de la structure personnelle, Bâtissons ensemble, avec les initiales d'Élisabeth Borne, comme En Marche d'un certain Emmanuel Macron : « Et après, c’est nous qui faisons de la com’ ? Allez… ». Une autre a ramené l'événement à un simple plan médias : « Elle lance son livre. Le vrai sujet, ce n’est pas tant par rapport à l’année prochaine, c’est une campagne de promo qui est lancée… ».
Toutefois, tous ne sont pas favorables à la démarche de Gabriel Attal qui veut accélérer le processus pour se déclarer candidat à l'élection présidentielle avant l'été, en particulier François Patriat, président du groupe Renaissance au Sénat et soutien historique du macronisme, qui, dans une interview à Public Sénat le 6 mai 2026, a trouvé peu pertinent d'aller trop vite : « Il faut prendre un peu de recul avec la présentielle. Se précipiter, comme font certains aujourd’hui, laissant croire qu’ils ont la solution à tout, me paraît contre-productif. (…) Je ne suis pas favorable à cette accélération. Je pense qu’il faut attendre l’automne pour savoir quel est le meilleur candidat pour s’opposer aux extrêmes demain. (…) Gabriel Attal peut être légitime aujourd’hui à montrer qu’il sera candidat. Il a un programme, qu’il développe, il a écrit un livre. C’est tout à fait logique. Et en même temps, il représente notre parti. Mais déclarer sa candidature aujourd’hui et figer les choses ne me paraît pas être le bon principe. ».
D'autres responsables Renaissance ont critiqué la ligne de Gabriel Attal, en particulier la ministre Aurore Bergé qui se verrait bien, elle aussi, en position de représenter ses idées à l'élection présidentielle.
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Petit à petit, Sébastien Lecornu continue son bonhomme de chemin. Les agitations de ses amis ou de ses adversaires ne le gênent pas beaucoup. Au contraire. Eux font dans la posture, dans la politique politicienne, dans la com' ; et lui, il agit, il gouverne, il assure la continuité de l'État dans l'une des périodes les plus difficiles de son histoire. Candidat en 2027 ? Pensez-vous ! Il ne sait même pas s'il existera encore politiquement la semaine prochaine.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (07 mai 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Sébastien Lecornu double Gabriel Attal à Matignon !
Le boulanger du premier mai : rivalité Sébastien Lecornu vs Gabriel Attal ?
Élisabeth Borne quitte la direction de Renaissance.
Pourquoi Laurent Wauquiez préférerait-il Sébastien Lecornu à Bruno Retailleau ?
Bientôt, la procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR) ?
Non au retour des ZFE !
Mai, le mois du travail ?
La non-candidature de Sébastien Lecornu.
Discours de Sébastien Lecornu le 10 avril 2026 à Matignon (vidéo et texte intégral).
Sébastien Lecornu et le charme désuet de la non-séduction.
L'adoption définitive du PLF 2026.
Tu as voulu voir la dissolution, et on a vu Bayrou !
François Bayrou, le début du commencement.
La quadrature du cercle de Michel Barnier.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260507-lecornu.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/sebastien-lecornu-double-gabriel-268865
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/05/08/article-sr-20260507-lecornu.html
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