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9 mai 2026 6 09 /05 /mai /2026 04:20

« Au-delà des luttes politiques, des contradictions, c'est à l'histoire qu'il appartient maintenant de juger chacun de nos actes. » (François Mitterrand, le 10 mai 1981 à Château-Chinon).



 


L'histoire allait être beaucoup plus sévère qu'il ne l'aurait pensé. Certes, il a battu tous les records de longévité dans une république, quatorze années à la tête de l'État, mais c'est avec lui que la France a perdu sa puissance économique, c'est avec lui que la France vit au-dessus, très au-dessus de ses moyens (de l'ordre de 100 à 200 milliards d'euros chaque année), c'est avec lui que la France a perdu la prospérité industrielle au profit de rengaines idéologiques d'autres siècles.

Franz-Olivier Giesbert l'a confirmé dans son "Histoire intime de la Ve République" publiée en 2023 (chez Gallimard) : « Son premier septennat a été marqué par le retour de la culture des déficits au nom d'un keynésianisme dévoyé, comme sous la IVe République. Marqué aussi par la désindustrialisation qu'a accélérée l'excès de taxation du travail et des entreprises. Ensuite, par la suradministration, avec des embauches massives de fonctionnaires : 105 000 postes de plus, bien moins toutefois que les 150 000 promis. Enfin, par le retour de l'endettement de l'État qui est passé, ce qui n'est pas rien, de 22 à 31% de 1981 à 1986. Le pli était pris. Avec lui, la France est montée sur le toboggan et a commencé à le descendre. ».

Il y a quarante-cinq ans, le dimanche 10 mai 1981 à 20 heures, François Mitterrand, premier secrétaire du parti socialiste depuis 1971, multiministre de la Quatrième République (et sans De Gaulle en 1958, il aurait fini Président du Conseil), a vu son visage s'afficher sur l'écran d'Antenne 2. Deux crânes chauves, l'image s'affichait par le haut, donc petit suspense d'une ou deux secondes, puis le doute n'était plus permis, le Président sortant Valéry Giscard d'Estaing était battu, et assez largement, 48,2% contre 51,8%, avec 85,9% de participation, soit un écart de plus d'un million de voix.

Une campagne présidentielle très particulière. Après son échec de 1965, son échec de 1974, son échec de 1978 (aux élections législatives), peu d'observateurs donnaient un avenir politique à François Mitterrand, « homme du passé ». Michel Rocard, représentant la seconde gauche, celle qui sait gérer, celle qui connaît l'économie, allait prendre le dessus. Mais c'était oublier la persévérance d'un homme romanesque et surtout ambitieux, arriviste, pour qui seul le sommet du pouvoir pouvait le rassasier. Il a mis sept ans à retourner le compliment à VGE devenu, selon lui, « l'homme du passif ».

Il revenait de loin. Certes, Valéry Giscard d'Estaing avait l'usure du pouvoir, mais il avait tenu la France dans des conditions politiques et économiques très difficiles, sauvegarder l'essentiel (la souveraineté militaire) et mis en place l'indépendance énergétique (programme nucléaire). Sans compter les avancées sociétales pour s'adapter aux changements de mode de vie. Certes, on lui reprochait quelques airs monarchiques (on parlait de Louis XV), mais jeune homme pressé à qui tout réussissait, il n'imaginait pas l'échec à 54 ans. Sa réélection était même prédite par les sondages qui, un an avant l'échéance, se trompaient comme souvent (plus exactement, les Français étaient capables de changer d'avis souvent après le temps d'une campagne électorale). VGE partait favori et confiant mais fut déconfit.


Déconfit d'abord le soir du premier tour de l'élection présidentielle du dimanche 26 avril 1981. Dix candidats. Jamais il n'y a eu autant de candidats à l'élection présidentielle (mais le sommet serait atteint en 2002 avec seize candidats). Six "petits candidats", deux de la droite gaulliste, voire archéogaulliste : Michel Debré, le premier Premier Ministre de De Gaulle, 1,7% des voix, et Marie-France Garaud, l'ancienne éminence grise de Georges Pompidou et Jacques Chirac, 1,3% ; quatre de gauche et extrême gauche : Brice Lalonde, représentant la jeunesse écologiste décontractée, 3,9%, Arlette Laguiller, l'inaltérable blablateuse de Lutte ouvrière, 2,3%, Michel Crépeau, président du MRG, les radicaux de gauche, et futur ministre, 2,2%, enfin Huguette Bouchardeau, du PSU, future ministre, 1,1%.

Ceux qui comptaient, c'étaient les quatre grands candidats représentant chacun l'un des quatre grands partis : le RPR (gaulliste), l'UDF (centriste), le PS (socialiste) et le PCF (communiste). La Bande des quatre, selon Jean-Marie Le Pen qui n'avait pas eu de ticket pour 1981, surpris par le relèvement des conditions pour se présenter, passage de 100 à 500 parrainages de maires.

Si la droite (autrement dit le gaullisme et le centre droit) était divisée, elle savait se reconstruire dans un gouvernement commun après les joutes électorales, la gauche aussi, malgré l'union de la gauche proclamée en 1972, était divisée. La candidature de l'intimidant Georges Marchais, secrétaire général du PCF, constituait un véritable handicap pour le candidat naturel de l'union de la gauche, François Mitterrand.

Malgré tous ces voyants au rouge (sondages en berne, réputation de perdant et d'arriviste, représentant le passé d'une ancienne république dépassée, camp fortement divisé, PS, PCF mais aussi MRG), François Mitterrand a réussi à obtenir 25,8% des voix, certes au deuxième rang, mais très largement devant son concurrent communiste qui n'a obtenu que 15,3% des voix. Sa stratégie d'union du début des années 1970 était une réussite, car le rééquilibrage de la gauche au profit des socialistes et au détriment des communistes pouvait rassurer un électorat modéré à l'écoute de changements sociaux.


À droite, Jacques Chirac, en n'attaquant que le Président sortant, s'en est bien sorti pour une première candidature, 18,0% (il aurait préféré plus, évidemment, et on allait vite s'apercevoir qu'il plafonnerait toujours à 20% au premier tour, même lors de ses deux élections), mais tout de même à la troisième place et capable de remplacer le chef de l'État déchu comme chef naturel de la future opposition. Quant à Valéry Giscard d'Estaing, sa première place pouvait tromper : avec 28,3%, c'était une perte de plus de quatre points par rapport à son élection de 1974 (32,6%), mais aussi une perte sèche de plus 100 000 électeurs alors que le corps électoral était passé de 30,6 millions à 36,4 millions d'inscrits. Avec la prime au sortant, ce n'était pas brillant.

Au soir du premier tour, même si le total droite équivalait au total gauche (autour de 50%), la dynamique était nettement à gauche : déception et division à droite, tandis qu'espoir et désistement républicain naissaient à gauche. Pour la petite histoire, il paraît désormais établi que le RPR de Jacques Chirac faisait voter au second tour pour François Mitterrand. L'intérêt personnel de Jacques Chirac était de réorganiser la droite sous son leadership dans l'opposition. Valéry Giscard d'Estaing a même raconté qu'il s'était fait passer au téléphone pour un militant gaulliste désappointé et la permanence du RPR lui avait donné pour consigne de voter Mitterrand. Du reste, future ministre puis Première Ministre, Édith Cresson a reçu chez elle Jacques Chirac et François Mitterrand pendant la campagne pour une rencontre énigmatique.


Le dimanche 10 mai 1981 à 20 heures, l'histoire a retenu la soirée électorale d'Antenne 2 (que faisait TF1 ?), la voix déçue de Jean-Pierre Elkabbach annonçant la victoire de François Mitterrand et ce visage numérisé (de l'époque de CII Honeywell Bull). Il a fallu attendre quelques jours pour connaître les résultats officiels et définitifs : François Mitterrand, 15 708 262 voix ; Valéry Giscard d'Estaing, 14 642 306 voix.

L'avance du candidat dit de gauche était nette, sans ambiguïté, sans contestation. Le Président sortant a rapidement reconnu sa défaite, et François Mitterrand, depuis son hôtel à Château-Chinon, sa base électorale (il était député de la Nièvre et président du conseil général de la Nièvre, en plus de chef d'un grand parti, bref, un cumulard comme c'était habituel), a fait sa première déclaration avec sa toute nouvelle légitimité, et même, on peut le dire, consécration du suffrage universel : « Cette victoire est d'abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, des forces de création, des forces du renouveau qui se sont rassemblées dans un grand élan national pour l'emploi, la paix, la liberté, thèmes qui furent ceux de ma campagne présidentielle et qui demeureront ceux de mon septennat. Elle est aussi celle de ces femmes, de ces hommes, humbles militants pénétrés d'idéal, qui, dans chaque commune de France, dans chaque ville, chaque village, toute leur vie, ont espéré ce jour où leur pays viendrait enfin à leur rencontre. ».

Il avait un réel talent de parleur dans le sens du poil : « Je mesure le poids de l'histoire, sa rigueur, sa grandeur. Seule la communauté nationale entière doit répondre aux exigences du temps présent. J'agirai avec résolution pour que, dans la fidélité à mes engagements, elles trouvent le chemin des réconciliations nécessaires. Nous avons tant à faire ensemble et tant à dire aussi. ». Et sa déclaration était aussi un poil prétentieuse : « Des centaines de millions d'hommes sur la Terre sauront ce soir que la France est prête à leur parler le langage qu'ils ont appris à aimer d'elle. ».


Certains proches ont témoigné qu'au moment d'apprendre l'issue du scrutin, sans doute un peu avant 19 heures, François Mitterrand aurait lâché : « Quelle histoire ! ». Il faut imaginer que cette minute où il a appris la meilleure nouvelle de sa vie, il l'attendait depuis au moins trente-sept ans. C'était la conclusion d'une vie de militantisme dévorante. Il a passé un temps fou dans les commissions, réunions de comité directeur, etc. pour faire d'inutiles synthèses d'un parti qui, de toute façon, voulait s'appuyer sur lui plus que sur son programme pour revenir au pouvoir. Ce qui ne l'a pas empêché d'avoir eu une vie affective riche et dense, également chronophage (mais comment organisait-il donc ses journées ?).

Bref, la conclusion de vingt-trois ans d'opposition, mais aussi un nouveau commencement, car il était désormais le monarque, le premier, le chef, le tout-puissant et il en a usé et abusé. La cour, et les courtisans, les nominations, les gouvernements pléthoriques, les placards dorés, la république des amis était à son comble avec lui. Et qu'importe pour la dépense publique, l'argent coulait d'il ne savait pas où mais en profitait allègrement.
 


Après l'allocution télévisée désastreuse de départ de VGE, est arrivé alors le grand jour, le jeudi 21 mai 1981. Journée de congé pour les écoliers qui pouvaient ainsi assister à la télévision, en direct, à l'investiture officielle de François Mitterrand. Paradoxalement, alors que la Cinquième République a débuté le 4 octobre 1958, soit vingt-deux ans auparavant, c'était la première cérémonie d'investiture "normale" en ce sens que le Président sortant passait ses pouvoirs au Président élu (démission puis décès ont empêché jusqu'alors cette "normalité").

La journée fut faste (à l'image de son double septennat) avec un concert sous la direction de Daniel Barenboïm avec Placido Domingo, les Chœurs de Paris et l'Orchestre symphonique de la Garde républicaine pour jouer Beethoven et Berlioz, et surtout, le passage au Panthéon, avec une rose sur trois tombeaux, ceux de Jean Jaurès
, Jean Moulin et Victor Schœlcher. Mais avant tout cela, la cérémonie à l'Élysée : le départ à pied de Valéry Giscard d'Estaing sous les huées dans la rue (ce qui n'honorait pas leurs auteurs), l'accolade assez hypocrite à Pierre Mendès France très ému (il allait mourir l'année suivante), et la remontée des Champs-Élysées accompagné de Pierre Mauroy, futur Premier Ministre (lui-même a reçu une accolade chaleureuse de François Hollande lors de son investiture en 2012).

Dans son discours d'investiture, François Mitterrand n'hésitait pas à voire tout en grand : « Il est dans la nature d'une grande nation de concevoir de grands desseins. Dans le monde d'aujourd'hui, quelle plus haute exigence pour notre pays que de réaliser la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté, quelle plus belle ambition que l'offrir au monde de demain ? C'est, en tout cas, l'idée que je m'en fais et la volonté qui me porte, assuré qu'il ne peut y avoir d'ordre et de sécurité là où régnerait l'injustice, gouvernerait l'intolérance. C'est convaincre qui m'importe et non vaincre. Il n'y a eu qu'un vainqueur le 10 mai 1981, c'est l'espoir. Puisse-t-il devenir la chose de France la mieux partagée. ».

Et comme d'habitude à gauche, vouloir confondre sa propre victoire avec la victoire du peuple, alors que le peuple était divisé à 52/48, c'est toujours la préemption de la parole du peuple qui est pourtant diversifiée, plurielle et souvent incohérente : « Ce n'est pas seulement d'un homme à l'autre que s'effectue cette passation de pouvoirs, c'est tout un peuple qui doit se sentir appelé à exercer les pouvoirs qui sont, en vérité, les siens. ». Comme si avec Valéry Giscard d'Estaing, précédemment élu du peuple français, ce peuple français n'était pas autant au pouvoir qu'avec son successeur.

 


Le plus intéressant est la référence historique dans laquelle François Mitterrand a mis en perspective son élection : « En ce jour où je prends possession de la plus haute charge, je pense à ces millions et ces millions de femmes et d'hommes, ferment de notre peuple, qui, deux siècles durant, dans la paix et la guerre, par le travail et par le sang, ont façonné l'Histoire de France, sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses fractures de notre société. C'est en leur nom d'abord que je parle, fidèle à l'enseignement de Jaurès, alors que, troisième étape d'un long cheminement, après le Front populaire et la Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s'identifier à sa majorité sociale. ».

La filiation historique à laquelle il prétendait était simple : Jean Jaurès, Léon Blum, De Gaulle, lui ! Il y a la Libération dont il a été un ministre à 30 ans, mais la référence principale, c'était bien celle du Front populaire avec la volonté politique de laisser des traces dans l'histoire : le temps de travail à 39 heures, la cinquième semaine de congé payé, et surtout la retraite à 60 ans qui a plombé, et plombe encore pour plusieurs générations, les finances publiques dès lors que le dynamisme démographique et la natalité sont en berne.

En 2026, peut-être qu'une page se tourne, à la veille d'une campagne présidentielle qui va être rude pour 2027. Il y a 90 ans, le Front populaire. Il y a 45 ans, la victoire de François Mitterrand. En 1981, le Front populaire était la même nostalgie qu'aujourd'hui la victoire de François Mitterrand pour certains militants de gauche (nostalgie d'une victoire).


Malgré la durée exceptionnelle du socialisme à l'époque, quatorze ans à l'Élysée, dix ans au gouvernement, par rapport au Front populaire, seulement deux ans, il est utile de rappeler que ces deux fortes sources d'espoir des classes ouvrières ont très largement déçu en moins de deux ans. En 1938, la proximité de la guerre a complètement et durablement bouleversé la classe politique, tandis que dans les années 1980, les errements du gouvernement socialo-communisme (caisses vides, politique austéritaire) ont déçu dès 1983 et ont fait naître le Front national qui, quarante-deux ans plus tard, est désormais le grand favori des sondages.

Le risque n'est pas mince qu'à nouveau, un candidat propose le grand soir, qu'une majorité y croit et soit ensuite déçue quelque temps plus tard. C'est pourquoi l'histoire politique est utile. Le cycle infernal des vieilles idéologies doit s'achever enfin et s'achever sur une offre politique faite d'innovation. Emmanuel Macron en a proposé une en 2017 avec l'idée de dépasser les postures politiques et les divisions anachroniques entre la gauche et la droite. Contrairement à ce qu'on dit, il y a réussi presque beaucoup trop bien. Son successeur devra innover encore pour s'adapter à la société d'aujourd'hui, celle des réseaux sociaux, du narcissisme généralisé, de l'égocentrisme, de l'individualisme et surtout, celle de l'intelligence artificielle qui ouvre une porte sur l'inconnu.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mai 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Il y a 45 ans, l'investiture de François Mitterrand à la Présidence de la République.
Cérémonie d'investiture de François Mitterrand le jeudi 21 mai 1981 à Paris (vidéo INA).
Discours de François Mitterrand le 21 mai 1981 à l'Élysée (texte intégral).
Discours de François Mitterrand le 10 mai 1981 à Château-Chinon (texte intégral).
Itinéraire d'un Mitterrand gâté.
François Mitterrand et l'élection présidentielle de 1981.
François Mitterrand, sa maladie, 30 ans plus tard.
Le testament européen de François Mitterrand.
Discours du Président François Mitterrand le 17 janvier 1995 devant le Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
Le PS de François Mitterrand.
Pierre Mauroy aurait dû se présenter en 2007.
Frédéric Mitterrand.
Roger Hanin.
Mazarine Pingeot.
Danielle Mitterrand.
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.

 




 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260510-mitterrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/itineraire-d-un-mitterrand-gate-267770

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commentaires

A
C'est grâce à lui que je peux vivre en fait !
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