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18 mai 2026 1 18 /05 /mai /2026 04:10

« Je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. » (Maxime Saada, le 17 mai 2026 à Cannes).






 


C'est l'histoire de pétitionnaires qui jouent aux arroseurs arrosés. Profitant de l'écho médiatique du Festival de Cannes, plus de 600 "professionnels du cinéma" ont publié peu avant l'événement culturel du mois, le lundi 11 mai 2026, dans "Libération", une tribune très politique où ils dénonçaient la supposée mainmise du milliardaire Vincent Bolloré sur l'industrie du cinéma en France.

La tribune faisait état, d'une part, de l'importance du groupe Bolloré dans l'industrie du cinéma, et d'autre part, d'un objectif politique du milliardaire. Elle expliquait ainsi le contrôle sur le cinéma : « En octobre 2025, le groupe Canal+ a acquis 34% du capital d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma françaises, avec la perspective d’acquérir 100% des parts d’ici à 2028. C’est une nouvelle étape dans la stratégie d’expansion de Vincent Bolloré. Par l’intermédiaire de Vivendi, Vincent Bolloré détient déjà la chaîne Canal+ et ses filiales, dont Studio Canal, numéro 1 de la production de cinéma européenne. Avec l’ajout des 55 cinémas UGC de France et de Belgique, notamment celui des Halles à Paris, le plus fréquenté d’Europe avec plus de 2,5 millions d’entrées annuelles, Bolloré sera en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran. ». Et son projet politique : « Derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un "projet civilisationnel", réactionnaire d’extrême droite, à travers ses chaînes de télé comme CNews et ses maisons d’édition. ».


Si le constat-là est exact, le texte se poursuivait par un procès d'intention : « Si l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète, nous ne nous faisons pas d’illusion : ça ne durera pas. (…) Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie ? La bataille culturelle dont on parle partout ne désigne pas un simple affrontement d’idées. En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. ».

J'avoue que cette tribune m'avait échappé, et j'ai l'impression qu'elle avait échappé à pas mal de monde. Il faut dire que c'était une opération très politique, avec une incantation, ne laissez pas Vincent Bolloré acheter UGC (sans dire comment financièrement : propose-t-on de racheter à sa place ?). Cette tribune sentait la trouille et craignait qu'au prochain Festival de Cannes, en mai 2027, un gouvernement d'extrême droite soit déjà en place (sans dire non plus comment l'éviter). Comme toutes les pétitions dégoulinant de moraline, ce genre d'initiative très contre-productive ne fait, à mon sens, qu'attiser le vote populaire et renforcer l'électorat du RN en consolidant le sentiment anti-élite et anti-bobo culturel.

Il s'agit d'un obscur collectif appelé "Collectif Zapper Bolloré" et de centaines de signataires particulièrement inconnus du grand public, sauf quelques très rares noms comme Juliette Binoche, Adèle Haenel, Raymond Depardon, Arthur Harari, Clothilde Hesme, Anna Mouglalis, Swan Arlaud, Vimala Pons, Jean-Pascal Zadi, Damien Bonnard... mais ce sont des exceptions dans un océan d'anonymes.

Notons que dans le programme du RN, il y aurait la suppression du Centre national du cinéma (CNC), structure récoltant les taxes auprès des chaînes de télévision et les redistribuant aux producteurs de cinéma. Selon "Le Monde", Canal+ représenterait 43% des apports des diffuseurs, mais la chaîne cryptée a réduit considérablement son investissement ces dernières années. France Inter a rappelé qu'en effet, Canal+ avait baissé en janvier 2025 son enveloppe budgétaire à 170 millions d'euros en 2027 au lieu de 220 millions d'euros auparavant, « mécontent d'un accord permettant à Disney+ de diffuser des films neuf mois après leur sortie en salles ».

 


Cette tribune serait passée inaperçue si Maxime Saada, le président du directoire de Canal+, n'avait pas réagi assez vivement le 17 mai 2026à l'occasion d'un brunch des producteurs, à Cannes, provoquant même un mini-scandale, et je dois dire que si je m'inquiète du messianisme du milliardaire (je ne souhaite absolument pas la victoire politique de l'extrême droite), je comprends la colère de Maxime Saada. En fait, ce dernier a bien compris que la tribune avait fait pschitt ! Effectivement, les professionnels, producteurs et patrons de salles de cinéma, ont compris que cette fronde n'était qu'une opération politicienne de faible envergure qui a pêché dans l'excessif, et donc dans l'insignifiant, car personne n'a constaté « une uniformisation des films » ni « une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » à Canal+.

La réaction de Maxime Saada était à la fois prévisible et normale. Qu'a-t-il dit ? D'abord, il a ressenti beaucoup d'injustice : « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, dans toute la diversité de ses choix. ». Il en a donc tiré lui-même les conséquences : « Je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. (…) Eh bien moi je n'ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste, je suis désolé, la limite, pour moi elle est là. ». Par ailleurs, il a défendu le cinéma français ainsi que le CNC : « Canal+ continuera de défendre résolument le cinéma français. (…) Il n’y a pas de cinéma français tel qu’il est aujourd’hui sans le CNC. ».


Ce qui a choqué, c'est la décision du patron de Canal+ de ne plus vouloir financer ceux qui, finalement, le dénigrent matin midi et soir et le traitent de fasciste. Est-ce anormal ? Les soutiens du collectif (en particulier les insoumis) brandissent la liberté d'expression. Mais où se croient-ils ? Bien sûr qu'ils bénéficient de la liberté d'expression ; la preuve, ils ont pu publier leur tribune dans un quotidien national et ils ont pu amorcer un débat national, c'est déjà pas mal.

Mais il faut aller un peu plus loin : il faut prendre ses responsabilités. Il faut être cohérent. Comme simple lecteur de leur tribune, je ne peux imaginer un instant qu'ils puissent accepter d'être financés par un financier fasciste qui mettrait en péril l'indépendance de leur art. L'indépendance, elle s'obtient facilement, c'est ne pas recevoir d'argent de la part des prétendus diables qu'on dénigre. Et pourtant, dans la tribune, ils osaient avouer : « Nous dépendons aujourd’hui, à des degrés divers, pour nos projets autant que nos salaires, de l’argent de Vincent Bolloré, mais nous voulons sortir ensemble du silence imposé insidieusement à notre secteur. ». Avant de sortir du silence imposé, sortez donc du financement (pas imposé lui) et vous serez indépendants !

Je vais plus loin, car il ne s'agit pas seulement de cinéma ni même de culture, mais de simple relations professionnelles, qu'elles soient entre employeurs et employés, entre prestataires et clients ou entre entrepreneurs et investisseurs : dès lors qu'un lien de confiance est rompu, la collaboration est impossible. Imagine-t-on une entreprise qui voit ses salariés dénigrer à longueur de médias les dirigeants (les traiter de fascistes !) rester en fonction, à l'exception des syndicalistes ? Si l'employeur est si diabolique qu'ils ne le disent, que font-ils encore sous leur subordination ?

La même chose s'était produite avec certains humoristes de la station France Inter. Stéphane Guillon, il y a une quinzaine d'années, et Guillaume Meurice, plus récemment, ont été licenciés simplement parce qu'ils dénigraient publiquement leur employeur qui, paradoxalement, les nourrissait. Il y a un comportement minimal de correction lorsqu'on travaille dans une collectivité. On peut vouloir son indépendance d'expression publique, mais dans ce cas, il faut en assumer toutes les conséquences, en particulier celle de ne pas être payés par l'affreux qui est tant critiqué.

Du reste, le président du CNC a confirmé à la matinale de France Inter du 18 mai 2026 que jusqu'à maintenant, Canal+ avait soutenu « tous les cinéastes », même s'il s'est inquiété de la réaction de Maxime Saada : « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental. ». Je le répète, ceux qui investissent pour un projet peuvent tout de même attendre des porteurs du projet qu'ils ne leur crachent pas au visage.


Jugeant les propos du collectif pétitionnaire un peu excessifs, deux réalisateurs ont aussi confirmé le 13 mai 2026 à l'AFP que Canal+ assurait encore l'indépendance. Pierre Salvadori : « Tant que je ne me sens pas trahi à cet endroit-là et tant qu'ils respectent ces garanties, je suis à l'aise. ». Charline Bourgeois-Tacquet : « Ça ne veut pas dire que ça va être possible toujours. Mais pour l'instant, c'est ça, la réalité. ».

Les pétitionnaires ont fait donc un travail de sape. Peut-être y aura-t-il à l'avenir des films de gauche (subventionnés par les taxes d'État) et des films de droite (financés par des groupes de droite). Ce serait bien sûr une erreur, l'art est apolitique, il est bon ou il est mauvais, talentueux ou médiocre, mais pas de droite ou de gauche. À force de vouloir trop polariser politiquement la société, on l'hystérise. Le résultat à l'arrivée serait pire qu'au point de départ.

Au moins, une personnalité politique (par ailleurs candidate à l'élection présidentielle) a semble-t-il réagi de la même manière que ma modeste personne, David Lisnard, le maire de Cannes (donc en première ligne pour le Festival), qui a eu cette réaction de bon sens sur Twitter : « Plutôt que de signer une tribune, chaque cosignataire aurait pu refuser l’argent de Canal+ et faire comme dans toute entreprise, aller voir les banquiers, prendre son risque. ». Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 mai 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le cinéma, le milliardaire et la pétition.
Vous avez dit audiovisuel public ?
Sondage Ipsos bva – CESI École d'Ingénieurs sur l'audiovisuel public publié le 6 décembre 2025 pour BFMTV et "La Tribune Dimanche" (à télécharger).
Thomas Legrand : les complotistes de la Bollosphère auraient-ils raison ?
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.

 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260518-cinema-bollore.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-cinema-le-milliardaire-et-la-269146

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/05/18/article-sr-20260518-cinema-bollore.html


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