« Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. » (Edgar Morin, 2021, éd. Fayard).
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La mort l'avait oublié, ou, du moins, c'est ce qu'il disait en plaisantant, mais la dure réalité de la condition humaine fait que l'immortalité n'est pas possible. Le philosophe Edgar Morin s'est éteint ce vendredi 29 mai 2026, à quelques semaines de ses 105 ans qu'il aurait atteints le 8 juillet prochain. Je suis triste aujourd'hui. Une immense émotion me submerge et je ne pense pas être le seul. Chaque fois que j'allais à ses conférences, je croisais d'autres grands admirateurs très sensibles à son œuvre, et sa simplicité et sa proximité faisaient qu'il avait tissé avec ses lecteurs non seulement des liens intellectuels mais aussi des liens de grande affection.
C'est un lieu commun de dire qu'un grand esprit vient de partir et toujours un peu exagéré de dire que c'était le dernier grand esprit de notre temps... jusqu'au départ d'un autre grand esprit qui aura, lui aussi, apporté sa contribution à la compréhension humaine du monde. Pourtant, ce n'est pas une erreur de dire qu'il n'existe pas beaucoup d'Edgar Morin aujourd'hui, mais même hier. Il était unique en son genre !
Deux maîtres mots ont dominé son immense et féconde œuvre intellectuelle : la complexité (désormais, ce mot lui est associé), et la transdisciplinarité, et c'est aussi l'atout compétitif du CNRS par rapport aux autres organismes de recherches internationaux. C'est le seul grand organisme qui fait cohabiter des sociologues avec des physiciens, des médecins, des historiens, des climatologues, des paléontologues, des mathématiciens, des biologistes, etc. Le monde est complexe et il y a un réel besoin de transdisciplinarité alors que les chercheurs deviennent très spécialisés sur des disciplines au champ très réduit. Beaucoup d'analystes, peu de "synthétiseurs". Avoir une vision globale des connaissances humaines et tenter de mettre tout cela en forme.
C'est l'histoire d'un savant du XXe siècle. Il y a quelques siècles, on disait savant pour chercheur scientifique car la personne connaissait toutes les choses qu'on connaissait alors : toutes les disciplines, de l'astronomie à la philosophie. Je ne dirais pas que c'était facile déjà à l'époque, mais aujourd'hui, c'est quasiment impossible. Savoir précisément toutes les disciplines de la connaissance humaine est une entreprise folle d'une ambition démesurée vouée la plupart du temps à l'échec.
Et pourtant, c'est ce qu'Edgar Morin a tenté. Il a bénéficié justement d'une structure de recherches très performantes, le CNRS, à une période où la prospérité économique (les Trente Glorieuses) permettait un financement adéquat des projets. Lui, c'était surtout de la ressource humaine dont il avait besoin : il a réuni autour de lui une quarantaine de chercheurs dans tous les domaines de la science et il en a fait ses veilleurs intellectuels. Il ne pouvait pas tout comprendre en génétique, en intelligence artificielle, en physique quantique, en biologie moléculaire, en chimie organique, etc., mais il devait en saisir les principaux enjeux, enjeux de société (énergie, médecine, informatique, etc.) et enjeux de recherches (que sait-on ? que cherche-t-on encore à savoir ?).
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Je reviendrai peut-être sur ses écrits très nombreux, dont "La Méthode" en six volumes publiés de 1977 à 2004 aux éditions du Seuil, mais Edgar Morin, c'est aussi l'histoire humaine voire conviviale des intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle. Je propose en son hommage de revenir sur la rencontre de certains de ces intellectuels, avec qui il a pu sympathiser et dont il évoque quelques moments privilégiés dans son livre souvenirs "Les Souvenirs viennent à ma rencontre" publié en 2021 chez Fayard.
Vladimir Jankélévitch en 1940 : « L'homme avait un énorme front où tombait une mèche de cheveux apparemment rebelle, un visage pathétique, une voix de fausset, mais qui, dès qu'il commençait son cours ou sa conférence, toujours dans l'improvisation, le rendait inspiré, poétique, ardent. Jankélévitch bénéficiait déjà d'un grand prestige chez les étudiants de philo. Il fit sa dernière classe et fut salué par de vifs et longs applaudissements. À côté de moi, une étudiante méridionale s'exclama : "Il faut faire quelque chose !". C'est alors que je fis la connaissance de Violette Chapellaubeau, avec laquelle je me lie d'abord d'amitié, puis d'amitié amoureuse, avant qu'elle ne devienne une compagne de résistance, et enfin mon épouse pour ce qui aurait dû être la vie. Vladimir Jankélévitch avait des étudiantes qui l'adoraient, dont Violette. Elles lui organisèrent un cours hebdomadaire privé dans une salle au premier étage d'un café de la place du Capitole, où nous payions chacun une petite contribution. Bien qu'à l'époque je croyais au primat de l'économie sur toute chose, je ne pouvais pas ne pas subir la fascination, le charme, la poésie, la profondeur de son cours sur le "je-ne-sai-quoi" et celui sur la mort. Il donnait également dans un appartement privé des conférences sur les musiciens qu'il aimait, Fauré, Debussy, qu'il illustrait au piano. ».
Milan Kundera : « J'avais lu et beaucoup aimé "La Plaisanterie" de Milan Kundera, et je l'ai rencontré quand il émigra à Paris, grâce à Jean Daniel dont il devint l'ami. J'ai beaucoup apprécié ses œuvres, et particulièrement son essai, "L'Art du roman". Milan Kundera n'a jamais accordé d'interview, alors que, pour ma part, afin de contourner le silence de la critique à mon égard et aussi par ma difficulté à dire non, j'en ai trop subi et j'ai perdu énormément de temps à les corriger, car l'interviewer, surtout français, coupe, déforme et récrit avec son propre langage, totalement différent du mien. Kundera m'a dit un jour : "Je ne fais pas d'interview, c'est mon dogme". J'ai pensé qu'il avait totalement raison, j'aurais tant voulu l'imiter, je n'ai pas pu. Il a ainsi jalousement préservé sa sphère privée, aidé en cela par son épouse, Vera. Récemment, Sabah, au cours d'un déjeuner commun chez les Daniel, a voulu le prendre en photo et s'est fait vivement rabrouer par Vera. ».
Marguerite Duras et Simone de Beauvoir : « J'avais introduit dans le cercle [de Duras] Jacques-Francis Rolland qui, tout en étant fasciné par Marguerite, fréquentait en même temps le clan rival de Beauvoir-Sartre, où il avait entre autres pour amis Jean Cau et Jacques-Laurent Bost avec qui il faisait de multiples sorties et parties de poker. Bien qu'étant sur des positions politiques très voisines à l'époque, le clan Sartre et le clan Saint-Benoît ne communiquaient pas. Rolland faisait la navette entre les deux, mais sans jamais parler de ses relations avec l'autre clan. Marguerite et Simone étaient rivales pour la prééminence littéraire. Beauvoir s'imposa intellectuellement auprès des femmes par son féminisme, mais Duras s'imposa viscéralement auprès d'elles par sa féminité. L'une montrait que la femme était semblable à l'homme et égale en droit ; l'autre exprimait sans cesser l'irréductible féminin, venu des profondeurs, et sa littérature unique le révéla pleinement. ».
Roland Barthes : « Naïvement "progressiste", il devint un temps maoïste sous l'influence de Sollers, tandis que j'allais vers les thèmes anthropocosmologiques qui me conduiraient à "La Méthode". Il se lia à Sollers et Kristeva, les suivit dans leur voyage en Chine maoïste, puis, sommé par eux de faire un article sur la Chine dans "Le Monde", il ne trouva qu'à louer la beauté du gris. Je fus très content de son retour à la littérature et de sa distanciation discrète à l'égard du structuralisme dont il fut un chantre, mais tant d'intellectuels raffinés ont versé alors dans la croyance que l'homme était un mythe, une illusion, à l'instar de la notion de sujet, d'auteur (ce qui ne les empêchait pas de signer leurs œuvres et de se réjouir des compliments personnels) ou d'histoire. (…) Dans ses dernières années, Barthes abandonna doucement sa mythologie structuralo-sémiotique au profit de la littérature. Il oublia, comme d'autres, le rejet des notions d'auteur, de sujet, d'homme. Les vertus de la littérature éclipsèrent celles de la science qui apparemment expliquait celle-ci en la stérilisant. ».
Si j'ai beaucoup d'admiration pour l'homme et l'œuvre, ses travaux, en revanche, je n'ai jamais été proche de ses idées politiques. J'ai même toujours été étonné par un certain paradoxe entre la modernité de ses études et la ringardise dans ses réflexes pour commenter l'actualité politique et économique, comme si sa zone de confort était plus les longues périodes que l'actualité du jour.
Je termine sur son témoignage de sa première participation à un événement politique. Il avait 12 ans et demi lors des émeutes du 6 février 1934 (cela donne le vertige qu'il était à la limite de son éveil politique lors d'un événement si ancien dans l'histoire) : « C'est alors que la politique est entrée en coup de vent dans ma classe du lycée Rollin et continua à l'agiter. Insultes et empoignades se multiplièrent entre fils de parents de gauche et de droite. J'avais 13 ans, et ce fut le premier événement politique qui me marqua. Comme j'avais dévoré les romans d'Anatole France dont j'avais fait mien le "scepticisme souriant", je contemplais de haut l'agitation de mes camarades de droite et de gauche. Par contre, plus tard, je fus transporté, ému, par la formidable grève de juin 1936. ». Il précisa aussi : « Je ne me souviens nullement de l'accession de Hitler au pouvoir en Allemagne, le 30 janvier 1933, alors que j'avais 12 ans [11 ans et demi, en fait], mais j'avais dû être frappé dès cette époque par ses apparitions hurlantes, quasi-possédées, aux actualités cinématographiques. ». Bon voyage Edgar, et merci !
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (30 mai 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Edgar Morin, le départ d'un grand esprit.
Edgar Morin, penseur de réputation mondiale !
Naissance de la conscience politique d'Edgar Morin.
Edgar Morin : "Nous allons vers de probables catastrophes" !
Edgar Morin, 102 ans et toute sa vie !
Edgar Morin sur France Inter (à télécharger).
Les 100 ans d’Edgar Morin.
Le dernier intellectuel ?
La complexité face au mystère de la réalité.
97 ans.
Introducteur de la pensée complexe.
"Droit de réponse" du 12 décembre 1981 (vidéo INA).
Université d’été d’Arc-et-Senans avec Edgar Morin le 9 septembre 1990 (vidéo INA).
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260529-edgar-morin.html
https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-le-depart-d-un-grand-269442
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/05/30/article-sr-20260529-edgar-morin.html
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