« Nous préférons, quant à nous, le débat au grand jour et la libre compétition à ce sombre panier de crabe. Au surplus, on ne gouverne pas chez nous sans la France, fût-on maréchal de France. (…) Le grand problème des temps modernes sera de détecter des hommes ayant l'esprit du peuple et gouvernant pour la Nation. » (Rapport de politique générale présenté le 26 novembre 1944 au congrès constitutif).
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28,2% le parti centriste, ce n'est pas un sondage, c'est la réalité, c'est l'histoire. Parti considéré comme un parti centriste en ce sens qu'il rassemblait à la fois des personnes de sensibilité de droite et des personnes de sensibilité de gauche, toutes portées par des convictions fortes d'inspiration démocrate chrétienne. Ce parti, ce fut le MRP, le Mouvement républicain populaire, qui, il y a quatre-vingts ans, le 2 juin 1946, lors des secondes élections constituantes pour doter la France d'une Constitution (le premier projet ayant échoué lors du référendum du 5 mai 1946), a dominé la classe politique en rassemblant 28,2% des voix (5,6 millions de voix), soit le premier parti de France. Ce fut l'apogée électorale du MRP.
Revenons en arrière. Pendant la guerre, de nombreux résistants souhaitaient construire un nouveau parti issu de la Résistance qui ne reprît pas l'héritage des anciens partis de la Troisième République.
Un projet, souhaité par Jean Moulin et Pierre Brossolette, était de bâtir un unique parti de la Résistance qui prendrait le pouvoir après la Libération. Mais les deux résistants ont été assassinés par les nazis (Pierre Brossolette, torturé, a réussi à se suicider pour ne pas trahir ses camarades) et la grande implication des communistes dans la Résistance (après un début de guerre mitigé) a fait que De Gaulle a renoncé à ce projet (Pierre Brossolette avait été exclu de la SFIO à la veille de son arrestation à cause de ses critiques trop vives de la Troisième République, et c'était un point de désaccord avec Jean Moulin ; en ce sens, la Cinquième République a repris des idées de Pierre Brossolette).
Ainsi, l'idée de regrouper tous les résistants dans un même parti a été abandonnée. Les résistants d'inspiration démocrate chrétienne ont alors voulu se regrouper et ont eu plusieurs projets d'organisation politique.
Le premier aurait été de reprendre des partis existants issus des idées de Marc Sangnier et Emmanuel Mounier, comme le PDP (parti démocrate populaire) créé en 1924 sous la Troisième République (plutôt de gauche) et Jeune République (également de gauche). Le deuxième projet, souhaité notamment par Gilbert Dru (résistant assassiné à 24 ans), aurait été plus ambitieux puisqu'il s'agissait de créer un grand parti travailliste à la française regroupant à la fois les démocrates chrétiens et les socialistes (SFIO), les partis cités pour le premier projet faisaient partie du Front populaire même s'ils n'ont pas beaucoup compté à cause de leur faible audience. Mais ce projet faisait un parti trop à gauche pour les catholiques. Enfin, le troisième projet, celui qui a été retenu, proposé par Georges Bidault, était de créer un nouveau parti d'inspiration chrétienne en regroupant aussi des organisations chrétiennes non politiques, comme la CFTC (syndicat) et l'ACJF (Association catholique de la jeunesse française, créée en 1886 par Albert de Mun).
En janvier 1944 a donc vu le jour le Mouvement républicain de libération (MRL) regroupant les différentes sensibilités démocrates chrétiennes. Quelques semaines plus tard, André Colin et Maurice-René Simonnet ont rédigé le manifeste du MRL. D'autres mouvements ont été créés localement pendant l'été 1944 comme le Rassemblement démocratique des résistants d'inspiration chrétienne (RIC) dans le Nord (par Jules Catoire et Jean Catrice). La première grande réunion du MRL a eu lieu le 3 septembre 1944 et ce mouvement s'est rebaptisé Mouvement républicain populaire, le MRP dont le congrès constitutif a eu lieu quelques jours plus tard, les 25 et 26 novembre 1944, avec l'élection du résistant gaulliste Maurice Schumann à la présidence du MRP.
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Entre-temps, le Gouvernement provisoire s'est complété sous la Présidence de De Gaulle le 10 septembre 1944, notamment en intégrant trois ministres MRP importants : Georges Bidault aux Affaires étrangères, François de Menthon à la Justice et Pierre-Henri Teitgen à l'Information. C'est le début d'une longue trajectoire ministérielle du MRP qui allait être présent dans tous les gouvernements entre 1944 et 1954 sans discontinuer. Le MRP fut le parti majeur de la futur Quatrième République comme le parti radical le fut pour la Troisième République et le parti gaulliste (de l'UNR à LR) le fut aussi pour la Cinquième République.
Une série d'élections, d'abord locales avant d'être nationales, a montré la prééminence de ce parti de résistants sur d'autres plus anciens. Seul, le PCF, lui aussi pouvant se prévaloir d'être un parti de la Résistance (malgré le Pacte germano-soviétique), avait une audience plus forte que le MRP. Aux élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945, le MRP a remporté 34 095 sièges sur les 435 277 à pourvoir. Les élections cantonales des 23 et 30 septembre 1945 ont aussi montré la prédominance du MRP dans certaines régions comme en Alsace.
Le premier test national a eu lieu le 21 octobre 1945 aux élections constituantes (pour élire une Assemblée qui aurait pouvoir de rédiger la Constitution). Le MRP a obtenu 23,9% des voix, soit 4,6 millions de suffrages, et gagné 151 sièges de députés (dont l'abbé Pierre) sur un total de 586. Il a eu la deuxième place derrière le PCF, 26,2% des voix et devant la SFIO 23,4%. Le centre droit (républicains modérés et indépendants) n'a obtenu que 15,7% et les radicaux ont chuté à 10,5%.
C'étaient les premières élections législatives depuis le Front populaire et le début de la guerre. Le scrutin a bouleversé complètement le paysage politique : les radicaux et les indépendants ont été sanctionnés à cause des ambiguïtés de l'Occupation, la gauche marxiste a eu quasiment la majorité absolue des suffrages (en 1936, elle n'avait que 34,4%), et le MRP a attiré à la fois les soutiens de De Gaulle et le centre droit inquiet de l'envolée de la gauche marxiste. C'étaient par ailleurs les premières élections législatives auxquelles pouvaient participer les femmes (il y a eu 33 femmes élues députées à cette occasion).
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Le même jour de scrutin, De Gaulle avait soumis aux Français deux référendums : le premier pour tourner officiellement la page de la Troisième République (l'Assemblée serait Constituante), et le second pour donner la règle du jeu : l'Assemblée élue n'aurait que sept mois de durée de vie ; le projet de nouvelle Constitution devrait être approuvé par référendum ; enfin, l'Assemblée ne pourrait renverser le Gouvernement provisoire qu'en cas de majorité absolue de ses membres (c'est-à-cire, comme la motion de censure sous la Cinquième République). Le MRP avait prôné oui aux deux référendums, comme toute la classe politique, sauf les radicaux (non aux deux référendums), et les communistes avaient aussi appelé à voter non au second référendum. Le premier référendum a eu 96,4% de oui et le second 66,5% de oui.
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Il était évident qu'avec une Assemblée comportant 305 députés PCF ou SFIO sur 586, elle serait un jour ou l'autre en conflit avec De Gaulle. Heureusement, le MRP est resté le premier soutien du Président du Gouvernement provisoire dans ses vues constitutionnelles : le MRP a prôné un Parlement à deux chambres (bicaméralisme) au contraire des communistes, et surtout, un renforcement des pouvoirs du Président de la République (conformément au futur discours de Bayeux du 16 juin 1946).
Le MRP a donc tenté de faire une coalition avec la SFIO et le PCF, mais cela s'est avéré très difficile. La signature du protocole d'accord définissant les conditions d'exercice du tripartisme a eu lieu le 24 janvier 1946 à la suite du deuxième congrès du MRP à Paris du 13 au 16 décembre 1945. Rejetant ce tripartisme, De Gaulle avait jeté l'éponge dès le 20 janvier 1946. Six jours plus tard, le socialiste Félix Gouin lui a succédé.
Très difficile en particulier pour le projet de nouvelle Constitution qui donne tous les pouvoirs à l'unique Assemblée. François de Menthon, rapporteur de la commission de la Constitution, a démissionné pour exprimer le désaccord du MRP. On craignait notamment que l'Assemblée fût majoritairement communiste avec un risque de prise de contrôle du pays par l'URSS. Le MRP a donc appelé à voter non à ce projet lors du référendum du 5 mai 1946. Heureusement, le peuple français l'a suivi avec plus d'un million de voix d'avance pour le non, atteignant 52,8%. De nouvelles élections constituantes ont donc été organisées.
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C'est dans ce contexte de la victoire du non que le MRP a abordé les élections du 2 juin 1946. Il a donc, comme indiqué plus haut, remporté ces élections constituantes en faisant élire 169 députés sur 586. Jamais le MRP n'a été aussi haut de l'histoire de la Quatrième République. Georges Bidault a donc été élu Président du Gouvernement provisoire le 24 juin 1946.
Le divorce avec De Gaulle (retiré du pouvoir) a eu lieu le 29 septembre 1946 quand le MRP a approuvé le nouveau projet de Constitution, contrairement à De Gaulle qui, à Épinal, a appelé à voter non, car il donnait trop de pouvoir à l'Assemblée. La seule concession par rapport au premier projet, c'était la préservation du bicamérisme. Le 13 octobre 1946, le peuple a approuvé par référendum ce nouveau projet, la Quatrième République était née.
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De nouvelles élections législatives ont été organisées le 10 novembre 1946 pour installer la nouvelle République. Le MRP a maintenu son niveau fort de représentation avec 167 députés sur 560, mais a baissé à 26,0% des voix. Il a été doublé par le PCF redevenu premier parti de France avec 27,8%. Baisse aussi pour la SFIO à 17,9% des voix, et les radicaux ont fait 11,1%. Le MRP a gagné les élections sénatoriales du 8 décembre 1946 en formant le premier groupe de la Haute Assemblée (appelée Conseil de la République), et, le 27 décembre 1946, le MRP Auguste Champetier de Ribes en est devenu le premier Président. Le 16 décembre 1946, Léon Blum s'est retrouvé à la tête du Gouvernement provisoire dans l'attente de l'installation définitive des institutions (avec l'élection du Président de la République le 16 janvier 1947). Comme un liquidateur judiciaire de la guerre.
Dès lors, le MRP a décidé de participer pleinement à cette République au contraire des gaullistes qui ont voulu rester en marge. De Gaulle a créé le RPF le 14 avril 1947, rompant définitivement avec le MRP. Pour beaucoup de responsables résistants, c'était difficile car il fallait choisir entre les convictions démocrates chrétienne (MRP) et la fidélité au Général (RPF). Edmond Michelet et Louis Terrenoire ont ainsi quitté le MRP pour De Gaulle, d'autant plus que le MRP a décidé le 27 avril 1947 d'interdire toute double appartenance au MRP et au RPF. Maurice Schumann allait rejoindre les gaullistes bien plus tardivement, en 1967.
Dans un prochain article, j'évoquerai le programme politique du MRP et sa philosophie, voire son originalité, qui n'est pas sans faire penser à l'époque contemporaine d'après-2017.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (01er juin 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Le MRP.
André Santini.
Le grand seigneur de l'eau.
Où sont passés les démocrates sociaux ?
Anne-Marie Comparini.
Marielle de Sarnez.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260602-mrp.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-parti-centriste-premier-268920
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/06/02/article-sr-20260602-mrp.html
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