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5 juin 2026 5 05 /06 /juin /2026 04:48

« J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra. »


 


C'était son dernier message pour le magazine "Le Point" qui s'était inquiété de sa santé il y a deux mois. Elle était alors allée dans une clinique à Munich, mais cela n'a pas suffi. La très grande auteure de bande dessinée Marjane Satrapi est morte ce jeudi 4 juin 2026 à Paris. Elle avait 56 ans (elle est née le 22 novembre 1969 en Iran). Sa disparition a heurté beaucoup de monde car elle s'était fait connaître par son excellente autobiographie dessinée, "Persepolis".

Sa famille a rendu publique la triste nouvelle par cette formule qui pourrait surprendre car inhabituelle : « Marjane Satrapi morte de tristesse un peu plus d'un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l'amour de sa vie. ». En effet, son mari, le producteur suédois Mattias Ripa était mort le 8 avril 2025 à 53 ans, et cela faisait un an qu'elle luttait contre la dépression à la suite de ce deuil de son amour de trente ans. L'originalité de cette femme est allée jusqu'à cet étrange faire-part qui ne se focalise pas sur elle mais sur son mari et la tristesse de l'avoir perdu.
 


Marjane Satrapi est d'abord une femme, une femme iranienne, et ensuite, elle est une artiste, certes auteure de bande dessinée, mais elle est devenue par la suite réalisatrice de cinéma et même peintre. L'art comme vecteur de messages qu'elle avait à transmettre. Dans sa notice, le Centre Pompidou indique : « Marjane Satrapi est née en 1969 à Rasht, dans la région de Guilan, sur les bords de la mer Caspienne. Un peu azérie, un peu turkmène, un peu musulmane, un peu zoroastrienne, Iranienne, quoi. C'est en arrivant à Paris qu¹elle rencontre Christophe Blain qui la fait rentrer à l'Atelier des Vosges, célèbre repère des grands noms de la bande dessinée d¹aujourd'hui. ».
 


Iranienne, Marjane Satrapi adolescente est partie quatre ans, entre 1984 et 1988, pour suivre les cours du lycée français de Vienne en Autriche. Elle retourna ensuite poursuivre ses étude à l'École des beaux-arts de Téhéran et en 1994, elle s'est esquivée en France, d'abord à l'École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, enfin à Paris où elle a intégré l'Atelier des Vosges, place des Vosges, un milieu très créatif où elle a rencontré de nombreux auteurs de bande dessinée, très créatifs, comme Christophe Blain (futur dessinateur de "Quai d'Orsay") et Joann Sfar.

C'est toutefois la lecture d'Art Spiegelman, son œuvre majeure "Maus", l'histoire racontée des camps d'extermination d'un point de vue particulier (les Juifs sont les souris, les nazis sont des chats), ce qui l'inspira pour raconter sa propre histoire.

 


Et cette histoire, c'est celle d'une petite fille de 9 ans quand la Révolution islamique a éclaté dans son pays, où les libertés, en particulier des femmes, ont été bafouées (sous le shah d'Iran, ce n'était pas forcément plus libre, mais sans charia). Marjane Satrapi, à l'instar des auteurs modernes de la bande dessinée, a raconté son histoire entre 1979 et 1993 dans les quatre tomes de la BD passionnante "Persepolis", publiés de 2000 à 2003 (éd. L'Association). L'encyclopédie Wikipédia constate : « À la fois témoignage historique et réflexion sur l'identité et l'exil, "Persepolis" est le plus grand succès éditorial de la bande dessinée alternative européenne des années 2000. Très bien reçu par la presse, il a fait de Satrapi l'une des autrices francophones les plus reconnues. ».

C'est dans cette bande dessinée moderne et talentueuse qu'on a pu apprendre qu'elle a eu une expérience d'adolescente exilée à Vienne où elle a découvert l'insouciance de la jeunesse gâtée et nihiliste d'Europe, l'absence d'engagement, de foi, de pudeur, etc. Elle a connu la libération sexuelle, l'infidélité, la solitude qui l'ont plongée dans une dépression jusqu'à la faire hospitaliser. C'est pourquoi elle est retournée en Iran, pour retrouver ses racines culturelles.

 


Saluant « une immense artiste qui avait transformé une enfance iranienne en fable universelle », le Président Emmanuel Macron, qui avait reçu le soutien de Marjane Satrapi en 2017, a rappelé, dans un communiqué, toute la richesse de cet album de BD : « En noir et blanc, défilaient les épisodes d’une enfance mêlée à la grande histoire contemporaine de l’Iran : la révolution de 1979, la prise d’otages de l’ambassade américaine, l’emprise des pasdaran, le fondamentalisme, l’exil de la jeune Marjane, le racisme subi en Autriche, les difficultés de l’intégration, l’initiation à l’anarchisme, les malheurs du cœur, la dépression, le retour en Iran après la guerre contre l’Irak. Avec son œil d’enfant, son ironie, sa tendresse, ses démons intérieurs, l’auteure créa un monde bouleversant dans lequel s’identifièrent les lecteurs. C’était aussi le déploiement d’une histoire intime et douloureuse aux proportions du destin du peuple iranien. ».
 


Récompensé par deux Alph-Art (coup de cœur en 2001 et meilleur scénario en 2002) au Festival d'Angoulême, "Persepolis" a connu un succès international (vendu à plusieurs millions d'exemplaires, traduit dans plus d'une centaine de langues et considéré par le "New York Times" comme le deuxième plus grand livre des trente dernières années), ce qui a encouragé Marjane Satrapi à réaliser l'adaptation de sa BD au cinéma, en collaboration avec Vincent Paronnaud. Le film est sorti en France le 27 juin 2007 (interdit en Iran et au Liban, très contesté en Tunisie), et a reçu de nombreuses récompenses dont : le Prix spécial du jury du Festival de Cannes 2007 (sélectionné pour la Palme d'or), deux Césars en 2008 (meilleur premier film et meilleure adaptation) avec trois autres nominations, et une nomination pour les Oscars en 2008 (meilleur film d'animation). Il est sorti en DVD le 27 décembre 2007.
 


Passionnée par le cinéma lorsqu'elle était petite (François Truffaut, Luis Bunuel, Roman Polanski, Luchino Visconti), la dessinatrice franco-iranienne a réussi à faire participer dans cette adaptation (pour les voix) Catherine Deneuve (elle a échoué pour Alain Delon), Danielle Darrieux, Chiara Mastroianni, Simon Abkarian, et pour la version anglophone, Iggy Pop et Sean Penn.

Marjane Satrapi a continué sur la lancée avec d'autres albums de bande dessinée, notamment "Adjar" en 2002, "Broderies" en 2003, qui décrit la vie quotidien des femmes en Iran, et "Poulet aux prunes" en 2004, sa dernière BD qui fut récompensée par le Prix du meilleur album au Festival d'Angoulême en 2005. Wikipédia décrit ce film en soulignant le chaud et froid de l'auteure, capable de mettre de l'humour dans des situations dramatiques, héritage de "Maus" : « En dépit du destin mortel du personnage principal, "Poulet aux prunes" illustre à la perfection cette ambiguïté satrapienne d’un comique qui fait rire aux éclats comme fondre en larmes. ».


À partir de 2005, Marjane Satrapi a délaissé la BD et s'est consacrée au cinéma, et après le succès de son adaptation de "Persepolis", elle a aussi adapté au cinéma sa BD "Poulet aux prunes" (film sorti le 26 octobre 2011), avec Mathieu Amalric et Édouard Baer, qui a reçu quelques récompenses, et elle a réalisé d'autres films dont le dernier fut "Paradis Paris" (sorti le 12 juin 2024), le thème central est la mort, avec notamment Monica Belluci, Martina Garcia, André Dussollier et Alex Lutz.

Entre-temps, elle a eu l'occasion de réalisé trois autres longs-métrages : "La Bande des Jotas" (sorti le 6 février 2013), avec Marjane Satrapi et Mattias Ripa (son mari), dans une histoire qui part d'un échange involontaire de bagages ; "The Voices" (sorti le 15 janvier 2015), avec Ryan Reynolds, l'histoire d'un fou qui tue en écoutant une voix ; et "Radioactive" (sorti le 11 mars 2020), avec Rosamund Pike, Sam Riley et Anya Taylor-Joy, une biographie de la physicienne Marie Curie et une réflexion sur la radioactivité.

Sur Internet, Mathilde Leïchlé, chercheuse à l'Institut national d'histoire de l'art, a décrit l'œuvre de Marjane le 3 avril 2020 ainsi : « Son propos est clair : elle ne souhaite pas attirer la compassion mais susciter la curiosité. Selon elle, son livre est réussi si une seule question reste dans l’esprit des lecteurs : "Est-ce que ces gens sont vraiment différents de nous ?" (…). Marjane Satrapi, dans ses bande-dessinées, commence toujours par dessiner les yeux. Selon elle, on comprend tout des autres en regardant leurs yeux. Elle nous prête les siens, dans ses livres, ses œuvres et ses films, pour regarder le monde. Elle nous apprend à en rire, malgré tout, pour mieux l’aimer. ».

 


Parallèlement à son activité de réalisatrice, Marjane Satrapi a peint en amatrice, et a organisé sa première exposition en 2013 à Paris sur la femme, une autre en 2020 sur le même thème. Pour les Jeux olympiques de 2024 à Paris, le Mobilier national lui a même commandé un triptyque qui va être reproduit en tapisserie par les artisans de la Manufacture des Gobelins.

Très engagée en faveur des femmes iraniennes, et en particulier au sein du mouvement Femme, Vie, Liberté, elle a dirigé en juin 2023 un livre de témoignages par le récit et la bande dessinée en hommage à Mahsa Amini, assassinée le 16 septembre 2022 par la police politique iranienne pour un voile mal porté. Marjane Satrapi a expliqué la raison de ce livre (lu par plus de 150 000 lecteurs) : « Ce livre a deux vocations. La première est d'essayer d'expliquer ce qui se passe en Iran, de décrypter les événements dans leur complexité et leurs nuances pour un lectorat non iranien, de vous les faire comprendre du mieux que nous pouvons (…). La deuxième vocation de ce livre est de donner un signe aux Iraniens pour leur rappeler qu'ils ne sont pas seul. (…) La société civile en Occident, elle, est engagée à leurs côtés. La preuve en est que la majeure partie des artistes participant à ce projet sont des Occidentaux. Quel plus grand soutienn de la part d'un artiste que son art ? ».

 


La consécration, Marjane Satrapi l'a obtenue le 28 février 2024 en étant élue membre de l'Académie des beaux-arts, pour succéder à l'acteur Jacques Perrin au fauteuil V de la section cinéma et audiovisuel. Passionnée pour la transmission du cinéma, elle a créé dès son élection la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa-Satrapi – Académie des beaux-arts pour venir en aide à des étudiants étrangers voulant étudier le cinéma à Paris. À l'annonce de sa disparition, l'Académie a rendu hommage à « une femme admirable, lumineuse, d’une intégrité absolue ». Marjane Satrapi est désormais enterrée au Père Lachaise. RIP (Requiescat in pace).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juin 2026)
http://www.rakotoarison.eu


(Les dessins proviennent de Marjane Satrapi, sauf mention contraire).


Pour aller plus loin :
Marjane Satrapi.
Dino Attanasio.
Édika.
Albert Uderzo.
René Goscinny.
Le peuple d’Astérix.
Pluralité dissonante.
Astérix, Obélix et Idéfix partent à la retraite.
Les Shadoks.
L'influence d'un philosophe en BD.
Un livre pour bien comprendre la BD.
Rumeurs sur un ministre.
La Vilaine Lulu.

Pour ou contre la peine de mort ?
Gaston Lagaffe.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
André Franquin.
Morris.

François Cavanna.
Charlie Hebdo.
Art Spiegelman.
Maus.
Jean Teulé.
Dmitri Vrubel.
La fresque qui fait polémique.
Sempé.
Escher.
Reiser.





 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260604-marjane-satrapi.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/marjane-satrapi-de-nouveau-en-exil-269555

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/06/04/article-sr-20260604-marjane-satrapi.html


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