« Nous nous trouvons face à trois problèmes : la régulation de la production de richesses, celle de la circulation de l’argent et les menaces écologiques. Tous ces défis planétaires renvoient les hommes à leur aptitude à réguler leurs activités, à trouver un équilibre, à établir des seuils à ne pas dépasser. Cela nous interroge sur notre capacité en tant qu’humanité à nous organiser et à prendre des décisions ensemble. » (Michel Rocard, "Notre Temps" n°547, le 11 juin 2015).
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L'ancien Premier Ministre Michel Rocard est mort il y a dix ans, le 2 juillet 2016, quelques jours avant ses 86 ans. C'est l'occasion pour certains médias d'évoquer la figure exceptionnelle de cet homme d'État. Mon titre est évidemment bidon, ma nano-expérience avec Michel Rocard, je l'ai racontée dans un précédent article, mais parce qu'il a été une personnalité politique majeure de la Cinquième République, pendant près de cinquante ans, chaque citoyen français a sa petite expérience avec lui, finalement.
Michel Rocard a été Premier Ministre, et pas pendant une courte période, pendant trois ans, et en plus, pendant une période de popularité et de prospérité internationale, il a été candidat à l'élection présidentielle, l'élection reine de nos institutions, certes, comme micro-candidat d'un micro-parti gauchiste, mais jeune, très jeune même (à 38 ans), certes pas le plus jeune, il a aussi été chef d'un grand parti de gouvernement, le PS, il a été l'un des hommes qui a polarisé les débats politiques pendant une trentaine d'années... et pourtant, il y a comme un arrière-goût d'inachevé dans la carrière pourtant très riche de Michel Rocard, car finalement, l'objectif, le but, l'horizon, c'était l'Élysée, et une personne a tout fait pour l'empêcher d'y accéder, François Mitterrand.
J'avais comparé Michel Rocard à Jacques Chaban-Delmas en ce sens qu'ils étaient deux hommes enthousiastes, sportifs, ambitieux, progressistes et avaient l'ambition d'améliorer leur pays et leur société, mais soumis, chacun, à Matignon, à un Président qui ne lui voulait pas du bien. Lionel Jospin, lui, dans les années 1970, préférait le comparer à Valéry Giscard d'Estaing (il a dit le 28 juin 1979 : « Rocard est un giscardien qui s’ignore. Giscard est un rocardien qui a réussi. »).
Et c'était peut-être un peu vrai. Le discours de Michel Rocard, comme celui de Valéry Giscard d'Estaing, était compliqué, subtil, nuancé, issu d'une réflexion profonde sur la société française. Au point que Michel Rocard était la caricature du crâne d'œuf (il n'était pourtant pas chauve !) : débit rapide, haché, avec des mots de vocabulaire souvent peu compréhensibles pour qui n'est pas intello, etc.
Les journalistes l'ont souvent décrit comme un être compliqué. Dans "Paysages de campagne", le féroce chroniqueur politique Philippe Alexandre le décrivait ainsi le 5 octobre 1988 : « Rocard vous brode et vous saoule d’interminables discours, incompréhensibles et bousculés, que vous vous jugerez incapable d’interrompre pour en demander le sens. Bizarre qu’un homme qui prétend parler vrai, et en tire gloire, le fasse en des termes si obscurs. ». Lors de la mort de leader de la Deuxième gauche, Daniel Schneidermann en disait autant le 4 juillet 2016 à "Arrêt sur images" : « Homme des phrases longues et des digressions à subordonnées, Rocard prit le maquis contre les simplifications médiatiques. ».
Un exemple amusant, c'est le débat que Michel Rocard a eu avec Alexandre Sanguinetti à la télévision (c'était l'ORTF) le 16 mai 1972, débat long et surtout très sophistiqué sur le plan des idées (le thème était le gauchisme).
On se rend compte (c'était il y a cinquante-quatre ans !) que les ténors de la vie politique étaient en fait tous comme Michel Rocard et Valéry Giscard d'Estaing, des êtres très pensants ! Ainsi, le discours d'Alexandre Sanguinetti était également très sophistiqué et nuancé alors qu'il pouvait être considéré comme une grande gueule dans son camp gaulliste. Il allait même diriger le parti gaulliste (UDR), ancien ministre, ancien résistant, c'était un homme qui comptait dans les années 1970. Et que disait-il dans ce débat ? Il voulait maintenir le clivage politique entre la gauche et la droite parce que cela engendrait une tension entre les deux camps qui permettait à la société de progresser.
Quand on voit que de nos jours, on peut atteindre 37% d'intentions de vote dans les sondages pour l'élection présidentielle alors qu'on n'a rien fait, qu'on n'a émis aucune idée ni neuve ni originale, mais seulement parce qu'on serait un beau gendre et qu'on fait de beaux selfies, on comprend le délitement de la société, la perte de vitesse de l'éducation, des classements internationaux (même si la France n'a pas à rougir de ses nombreux et fréquents Prix Nobel).
Avec une exception, qui encourage certains à parler d'arrogance, c'est Emmanuel Macron et sa pensée complexe, et Alain Duhamel a raison lorsqu'il pense qu'Emmanuel Macron est sans doute le mieux comparable à Valéry Giscard d'Estaing.
L'opposition entre François Mitterrand et Michel Rocard dans les années 1970 à 1990, c'était peut-être justement là que tout se jouait dans la vie politique, entre une société de la réflexion, de la pensée originale, de la vision de demain, et une société du spectacle, de l'esbroufe, de la démagogie, toujours à la remorque des sondages. Michel Rocard voulait réformer la société, François Mitterrand voulait simplement le pouvoir pour le pouvoir, pour lui et ses copains.
Lors de trois élections présidentielles, Michel Rocard était prêt à concourir pour les couleurs du parti de gouvernement qu'il a rejoint en 1974, le PS. Mais à chaque fois, il a échoué à cause de François Mitterrand : en 1981, il incarnait la modernité face à l'archaïsme d'un autre république ; en 1988, il incarnait l'espoir face au conservatisme ; en 1995, il incarnait enfin son heure de gloire. Les deux premières élections l'ont écarté au profit de François Mitterrand (Michel Rocard n'était pas un tueur en politique et n'a pas osé se maintenir candidat après la candidature de son rival), et à la dernière, François Mitterrand a désamorcé sa candidature en missionnant Bernard Tapie aux élections européennes de 1994. Conclusion, malgré son poids politique et médiatique, Michel Rocard n'a jamais pu représenter les siens pendant ces trois décennies.
Pour autant, Michel Rocard a pu diriger le gouvernement de la France, au contraire de Jacques Delors, et cela pendant une longue durée (trois ans), au contraire de Pierre Mendès France, Pierre Bérégovoy et même François Bayrou dont il avait soutenu le besoin de dépassement des clivages archaïques en 2007. Grâce à la durée à la tête du gouvernement, il a pu ainsi lancer un certain nombre d'idées et de politiques.
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On a retenu deux innovations majeures : le RMI (revenu minimal d'insertion) pour les demandeurs d'emploi n'ayant plus d'indemnités chômage (préfiguration du RSA) et la CSG, la contribution sociale généralisée, invention fiscale d'excellence (!), il était inspecteur des finances après son passage à l'ENA, permettant de faire contribuer aux charges sociales des revenus autres que le salaire (par exemple, les revenus locatifs), avec cette subtilité diabolique que la CSG est en partie imposable de l'impôt sur les revenus ! Son successeur Alain Juppé a même continué sur cette lancée avec la CRDS (contribution pour le remboursement de la dette sociale, en principe temporaire) ; l'inventivité fiscale de l'État français est sans limite.
Plus généralement, Michel Rocard a montré une vision d'avenir du pays et de ses enjeux, du temps long. La première vision était sur les retraites, car il pensait effectivement la nécessité de réformer notre système des retraites qui n'était plus en adéquation avec la démographie (il a sorti un livre blanc sur les retraites). La deuxième sur la transition écologique, pressentant que cet enjeu serait crucial pour les décennies suivantes. La troisième sur la Nouvelle-Calédonie, puisqu'il a réussi à établir la paix entre loyalistes et indépendantistes, sur des procédures institutionnelles en temps long (pas encore finalisées à ce jour).
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (27 juin 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Rocard et moi !
Discours de Michel Rocard le 18 novembre 1989 à Paris pour le 50e anniversaire de la Cimade (texte intégral).
Tous héritiers de Michel Rocard sur l’immigration et la misère du monde ?
Victime du cynisme socialiste.
Pierre Mendès France.
Méthode, combat politique et personne humaine.
Michel Rocard (1930-2016).
Michel Rocard, ambassadeur chez les pingouins et les manchots.
Le congrès de Metz.
Rocard et la Libye.
Rocard et Ouvéa.
Rocard roule pour Delanoë.
Opéré du cerveau le 30 juin 2007 à Calcutta.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260702-rocard.html
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