« Ces projections de second tour doivent toutefois être interprétées avec une très grande prudence, en raison des nombreuses inconnues qui subsistent à ce stade quant à la connaissance et à la perception qu’ont les Français des configurations réellement en jeu. » (IFOP le 8 juillet 2026 à propos de son sondage).
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À neuf mois de l'élection présidentielle du 18 avril 2027, les candidatures commencent à s'éclaircir. Parce que le RN est en tête des intentions de vote, l'identité de son candidat, en l'occurrence de sa candidate, est de nature à faire démarrer la précampagne présidentielle. Parmi les premiers sondages (en particulier Harris et Elabe), celui réalisé par l'IFOP-Fiducial pour LCI et "Le Figaro" et publié le mercredi 8 juillet 2026 est intéressant car il a sondé un échantillon de Français juste après la confirmation de candidature de Marine Le Pen.
Comme toujours, avant d'évoquer un sondage, il faut répéter les appels à la prudence dans son interprétation. Un sondage, aussi précis est-il, même prenant comme échantillon la totalité de l'électorat, ne sera jamais prédictif ; il n'est qu'une photographie à un instant t, et, avec les "pentes" (les dérivées pour les matheux), il peut aussi donner quelques tendances qui peuvent, elles aussi, évoluer très vite (en gros, tendance à la hausse ou tendance à la baisse).
Dans la réflexion qui vient, je renvoie à la publication d'origine (on peut lire l'intégralité de l'étude d'opinion à ce lien), et je voudrais renforcer la prudence avec deux biais du sondage.
Le premier biais est clairement annoncé par ses auteurs (c'est même obligatoire), il s'agit de l'intervalle d'incertitude du résultat. Les journalistes annoncent souvent les résultats sans leur marge d'erreur, or celle-ci est loin d'être négligeable. Ainsi, pour ce sondage-ci, un candidat (en l'occurrence une candidate) qui ferait 40% d'intentions de voix, en fait, on devrait dire que le candidat aurait entre 37% et 43% des intentions de vote, l'erreur est donc géante.
Pour les intentions de vote de Marine Le Pen, cette erreur relative ne transforme pas les conclusions, tant du premier tour (étant largement en avance, d'une quinzaine de points, sur tous les autres candidats), que du second tour (son score le plus serré étant à 54%, soit entre 50,9% et 57,1 selon le tableau indiqué). En revanche, c'est différence pour analyser les intentions de vote des autres candidats au premier tour.
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Le second biais est à mon sens une manipulation de l'institut de sondage : dans les questions (vote au premier tour et vote au second tour), il n'est jamais indiqué la part de ceux qui s'abstiennent ou votent blanc ou encore refusent le choix proposé. Pourtant, dans un contexte de second tour opposant deux camps alors que le pays est divisé en trois camps irréconciliables (engendrant un certain désordre politique à l'Assemblée), cela signifie qu'au moins un camp n'est pas représenté au second tour et est susceptible de ne pas se sentir concerné par le duel en question. Or, si une grande partie de l'électorat s'abstenait, la valeur du rapport de force entre deux candidats du second tour serait donc très relative voire sans intérêt.
Tous ces éléments de prudence étant rappelés, les résultats de ce sondage sont néanmoins instructifs. La principale information, c'est que Marine Le Pen serait en tête des intentions de vote tant au premier tour, mais cela, ce n'est pas nouveau, cela fait dix ans que c'est le cas dans les sondages, même si, à la fin, elle n'a (encore) jamais été à la première place au premier tour, mais elle serait aussi en tête au second tour, et cela est exceptionnel, car cela veut dire qu'elle gagnerait l'élection présidentielle. Il n'y aurait plus de plafond de verre.
Et en tête pas avec des scores serrés : la candidate du RN aurait 54% des intentions de vote dans un duel l'opposant à Édouard Philippe (8 points d'avance, donc), 55% face à Gabriel Attal (10 points) et 70% face à Jean-Luc Mélenchon (40 points !). Attention, je le répète, ce sont des intentions de vote remoulinées en suffrages exprimés, et donc, il n'y a aucune indication sur une éventuelle abstention, l'échantillon qui aurait décidé de choisir entre deux candidats reste-t-il toujours représentatif ? Garde-t-on les mêmes intervalles d'erreur ? L'IFOP n'a pas fourni de données à ce sujet (un sacré biais, donc). En ce qui me concerne, par exemple, dans le cas angoissant d'un duel infernal entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, je ne choisirais pas et je voterais blanc, et je pense ne pas être seul dans ce cas-là. Où se retrouve cette position dans ce sondage ? Mystère.
Le premier enseignement, donc, c'est Marine Le Pen est la favorite des sondages d'intentions de vote. On verra si la réalité des urnes se conformera à la virtualité de ces enquêtes d'opinion.
Au premier tour, elle a fait un bond de 3 à 4 points par rapport aux enquêtes précédentes. Cela signifie une chose assez simple : certains électeurs du RN préféraient Jordan Bardella à Marine Le Pen à cause de l'incertitude qui planait sur l'avenir judiciaire de la candidate. Soit 4/36, c'est-à-dire environ 10% des électeurs du RN, qui seraient un peu scrupuleux sur les aspects judiciaires de l'élection. Dès lors que Marine Le Pen a levé l'indétermination (non quantique) sur sa candidature, les scrupuleux ont rejoint les non-scrupuleux dans l'électorat RN. Si on ajoute les intentions de vote pour Éric Zemmour, cela donne une base très confortable de 40% au premier tour pour l'extrême droite, et sans doute que l'électorat zemmourien pourrait être aspiré par l'électorat lepéniste au fil de la campagne.
L'autre enseignement, c'est la confirmation que Jean-Luc Mélenchon est le champion de la gauche et, quelle que soit l'opinion que cet électorat de gauche puisse avoir de ce candidat, il saura le rejoindre au dernier moment pour capitaliser sur sa campagne et atteindre le second tour. Ne jamais oublier l'effet démultiplicateur d'une campagne présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon. Il ne faudra pas être surpris le soir du 18 avril 2027. Car cela s'est déjà passé en 2017 et en 2022.
Ce message, il n'est pas seulement pour l'électorat de gauche, mais aussi pour celui du centre et de la droite : la qualification au second tour d'un candidat de cette tendance (centre et droite) n'est aujourd'hui pas du tout acquise et il va falloir beaucoup travailler pour cela, notamment le projet politique et la vision de la France de demain.
Le troisième enseignement, c'est qu'il n'y a pas beaucoup de différence de potentiel électoral entre Gabriel Attal et Édouard Philippe. L'un va attirer plus le flanc gauche (permettant à Bruno Retailleau de gagner quelques points) et l'autre va le faire sur le flanc droit (permettant au candidat du parti socialiste quelques points supplémentaires).
Le quatrième enseignement, c'est que la droite de gouvernement (en l'occurrence représentée par Bruno Retailleau) et la gauche de gouvernement (représentée par François Hollande ou Raphaël Glucksmann) ne seraient pas capables d'atteindre le second tour, quelles que soient les configurations, ce qui est banal depuis 2017.
Mais tout cela, on le savait plus ou moins, c'était déjà connu depuis longtemps.
Plus intéressante est l'analyse plus fine du second tour, en particulier, pourquoi ou comment Marine Le Pen pourrait passer de 36% à 54% des voix entre les deux tours. Qui donc ne fait pas suffisamment confiance à Marine Le Pen pour ne pas voter pour elle au premier tour mais l'adoube au second pour s'opposer à son adversaire, pourtant issu du centre droit ?
L'IFOP a donné des tableaux qui précisent assez finement les reports du second tour. Il faut les regarder en détail.
Avant, regardons où est passé l'élection macroniste. Ils avaient voté Emmanuel Macron en 2022, vers qui se tourneraient-ils en 2027 au premier tour ? Même pas 60% (59%) iraient vers Édouard Philippe, 14% vers Bruno Retailleau, 12% vers Raphaël Glucksmann et 11% vers Marine Le Pen. Cela voudrait dire qu'il y aurait 41% de l'électorat d'Emmanuel Macron déçu par ce second quinquennat du Président de la République, c'est beaucoup. Dans l'hypothèse de premier tour avec Gabriel Attal, la répartition est la suivante : 43% vers Gabriel Attal, 22% vers Bruno Retailleau, 22% vers Raphaël Glucksmann et 10% vers Marine Le Pen. Avec l'ancien plus jeune Premier Ministre, ce serait alors 57% de macronistes déçus ! 41% ou 57% de déçus ?
Ce n'est peut-être pas de la déception mais plutôt un retour aux clivages traditionnels. Cela montre que l'électorat macroniste, qui soutenait Emmanuel Macron, qu'il fût de droite ou de gauche, retrouve ses habitudes avec le clivage gauche/droite. Et la vraie conclusion de cette répartition de l'électorat macroniste de 2022 (le seul intéressant puisque Emmanuel Macron a été élu), c'est qu'Édouard Philippe est plus crédible à rassembler de la droite jusqu'au centre gauche que Gabriel Attal, même si au second tour, les deux anciens Premiers Ministres feraient quasiment jeu égal face à Marine Le Pen.
Passons à l'analyse fine des seconds tours, et d'abord Marine Le Pen vs Édouard Philippe. D'où viendraient les 54% d'intentions de vote pour la candidate du RN, soit 12 points de plus que le total Marine Le Pen, Éric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan ?
Parlons d'abord de la "proximité politique". 21% des sondés proches de la gauche choisirait Marine Le Pen et 79% Édouard Philippe. Le fait que Marine Le Pen réussit à mobiliser aussi un électorat de gauche n'est pas une surprise (et elle le fait sans doute mieux que Jordan Bardella). En revanche, on voit bien le biais du sondage puisqu'on ne connaît pas le pourcentage de sondés proches de la gauche qui ne départageraient pas ces deux candidats.
À droite, c'est beaucoup plus surprenant, car seulement 54% de sondés se disant proches de la droite voteraient au second tour pour Édouard Philippe, 46% (ce qui serait très élevé) voteraient pour Marine Le Pen. Le haut niveau électoral de Marine Le Pen proviendrait donc principalement de personnes se revendiquant de droite et que la droite aurait déçus.
Cette déception des sondés de droite serait confirmée par la répartition des électorats du premier tour de l'élection présidentielle de 2022 : 15% des sondés électeurs d'Emmanuel Macron du premier tour de 2022 voteraient pour Marine Le Pen au second tour de 2027, et aussi 66% des sondés électeurs de Valérie Pécresse. Certes, ils étaient peu nombreux, mais cela indiquerait que l'électorat LR voterait très majoritairement pour Marine Le Pen dans une confrontation avec …pourtant un ancien membre de LR.
À noter aussi que 40% des sondés électeurs de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de 2022 voteraient pour Marine Le Pen au second tour de 2027 face à Édouard Philippe, confirmant ainsi la capacité à rassembler à la fois la gauche populaire et l'électorat LR de la présidente du groupe RN à l'Assemblée.
Enfin, si on regarde de près les reports d'intentions de vote du premier tour vers le second tour, on lit que 54% des sondés préférant Bruno Retailleau au premier tour iraient vers Marine Le Pen au second tour (et seulement 46% vers Édouard Philippe). En revanche, il y a un report massif des supposés électeurs de Raphaël Glucksmann vers Édouard Philippe (96%) tandis qu'un quart du supposé électorat de Jean-Luc Mélenchon irait vers Marine Le Pen (27%).
Sur les caractéristiques sociologiques des électorats, je note que l'électorat de Marine Le Pen serait composé plus d'hommes que de femmes, et que les grandes agglomérations (et principalement l'agglomération parisienne) voteraient peu pour elle (au contraire des communes rurales), ce qui n'est pas surprenant. Il y a même un clivage net entre région parisienne et province.
En outre, Marine Le Pen serait préférée par les populations actives y compris les travailleurs indépendants et les demandeurs d'emploi, sauf les cadres et professions intellectuelles. En revanche, ce qui est étonnant, c'est que les personnes âgées de 65 ans et plus préféreraient Marine Le Pen (à 55%) à Édouard Philippe (45%). Autre chose de surprenant : les dirigeants d'entreprise voteraient Marine Le Pen pour 66% d'entre eux (comme 72% des demandeurs d'emploi).
Enfin, plus généralement, plus le revenu mensuel par personne dans un foyer serait faible, plus la préférence pour Marine Le Pen serait élevée (en très gros, si ce revenu est supérieur à 2 500-3 000 euros par mois, prime à Édouard Philippe, inférieur à 2 500-3 000 euros par mois, prime à Marine Le Pen). De même, plus le diplôme le plus élevé des sondés est de faible niveau, plus la préférence pour Marine Le Pen est importante (avec un seuil au DEUG : en dessous du DEUG, prime à Marine Le Pen, au-dessus, prime à Édouard Philippe).
Dans une confrontation entre Marine Le Pen et Gabriel Attal, il y a peu de différence, sauf pour l'électorat LR qui se reporterait plus systématiquement sur la candidate RN au second tour. Quant à un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ce dernier n'obtiendrait de majorité absolue dans aucune catégorie socio-professionnelle de la population, même chez les grands diplômés, à l'exception des habitants de la région parisienne (ce serait alors 50-50). En analyse par appartenance politique, ce qui est intéressant, c'est de savoir que parmi les électeurs qui ont voté pour un candidat de Renaissance (parti macroniste) en 2024, 58% préféreraient Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.
En devenant la candidate favorite de l'élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen a réussi avec brio à sortir de sa séquence judiciaire, apparemment sans perdre une seule plume malgré sa double condamnation très grave (2,8 millions d'euros de détournement d'argent public, un an de prison ferme), revendiquant son innocence par son pourvoi en cassation. Et pourtant, sa position reste fragile car la Cour de cassation pourrait valider sa condamnation en appel, auquel cas elle serait reconnue comme définitivement coupable et ne jouirait plus du statut commode de la présomption d'innocence (malgré ses deux condamnations en première instance et en appel, qui, elles, ne sont pas présumées mais bien réelles avec des juges réels).
Bref, ces récents sondages d'intentions de vote en ce début d'été caniculaire font office d'explosion nucléaire pour tous les partis de gouvernement. Leur présence au second tour n'est plus assurée et leur victoire à l'issue du second tour encore moins assurée. Il faudra donc que les candidats issus de ces partis de gouvernement fassent une véritable campagne en s'adressant à tous les Français, anticipant les prochaines crises et surtout, donnant une vision optimiste d'une France future qui parviendra à surpasser tous ses problèmes pourtant complexe (logement, réchauffement climatique, défense militaire, dette publique, etc.). Et cela sans tomber dans la démagogie et le populisme les plus éculés. Mission impossible ?
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (08 juillet 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Royale Primaire.
Présidentielle 2027 : la candidature favorite des intentions de vote.
Marine Le Pen : anatomie d'une lutte.
Sondage IFOP-Fiducial des intentions de vote à la présidentielle publié le 8 juillet 2026 pour LCI et "Le Figaro"(à télécharger).
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260708-sondage-presidentielle.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/presidentielle-2027-la-candidature-270386
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/07/09/article-sr-20260708-sondage-presidentielle.html
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