Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 juillet 2026 4 23 /07 /juillet /2026 04:12

« La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France. » (Charles De Gaulle, dans "Mémoires de guerre", 1954).





 


Le maréchal Philippe Pétain, condamné à l'indignité nationale, est mort il y a soixante-quinze ans, le 23 juillet 1951, à l'Île-d'Yeu, où il a été transféré en novembre 1945 après sa condamnation à mort. Il avait 95 ans (né le 24 avril 1856). C'est justement parce qu'il était un vieillard que De Gaulle n'a pas voulu procéder à l'exécution.

Mais on pouvait aussi imaginer qu'on n'exécute pas un ancien héros national. Car Pétain, c'est réunir en une seule personne la schizophrénie chronique des Français, à la fois collaborateurs et résistants, paresseux et travailleurs, vulgaires et cultivés, classiques et avant-gardistes, machistes et galants... La France coupée en deux ? Ou les Français, chaque Français, coupés en deux ? Pétain lui-même coupé en deux ?


À ma droite, le vainqueur de Verdun, alors qu'il allait prendre sa retraite (de colonel, il n'était pas encore général) quelques jours avant le début de la Première Guerre mondiale. Celui qui a redonné le moral aux troupes, qui s'est inquiété de leurs conditions. En 1929, il fut élu membre de l'Académie française à l'unanimité (succédant au maréchal Foch).

À ma gauche, le dictateur de Vichy, mettant en place le programme politique de Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, consolidant la collaboration avec l'Allemagne nazi, tournant la page à la République au profit d'une Révolution nationale qui honorait la patrie, le travail et la famille.

Un tel gap est vraiment très étrange. Car il cochait toutes les cases du bon républicain entre les deux guerres. Il aurait même découragé le maréchal Lyautey de faire un putsch en 1924 contre le Cartel des gauches arrivé au pouvoir. Philippe Pétain était même considéré comme proche de la gauche pendant longtemps, avec des mœurs plutôt légères (il n'était pas marié et avait quelques charmantes amies). Enfin, le maréchal réfléchissait pour l'avenir, imaginait la France du futur et avait pour, je n'ose pas écrire "collaborateur", un certain... De Gaulle ! Pétain était très perméable aux idées modernistes de De Gaulle.


Alors, la phrase de De Gaulle dans ses "Mémoires de guerre" prend tout son sens sur le naufrage de la vieillesse. L'erreur de casting, c'est le Président de la République Albert Lebrun qui l'a faite après le renoncement de Paul Reynaud, Président du Conseil, qui était psychologiquement détruit par la Débâcle. Il a pensé qu'en nommant le héros de Verdun, il donnerait à la France son homme providentiel. Et, avec le recul (facile) de l'histoire, on pourrait dire qu'il s'est trompé d'homme providentiel !
 


Pour excuser ou déresponsabiliser, voire victimiser l'attitude de Pétain sous l'Occupation, il y a eu plusieurs interprétations vaseuses.

La première interprétation est que Pétain était trop vieux et ne savait plus ce qu'il faisait. C'est ce qu'aurait voulu croire De Gaulle, qui écrit dans ses "Mémoires de guerre" : « Toute la carrière de cet homme d’exception avait été un long effort de refoulement. Trop fier pour l’intrigue, trop fort pour la médiocrité, trop ambitieux pour être arriviste, il nourrissait en sa solitude une passion de dominer, longuement durcie par la conscience de sa propre valeur, les traverses rencontrées, le mépris qu’il avait des autres. La gloire militaire lui avait, jadis, prodigué ses caresses amères. Mais elle ne l’avait pas comblé, faute de l’avoir aimé seul. Et voici que, tout à coup, dans l’extrême hiver de sa vie, les événements offraient à ses dons et à son orgueil l’occasion tant attendue de s’épanouir sans limites, à une condition, toutefois, c’est qu’il acceptât le désastre comme pavois de son élévation et le décorât de sa gloire. (…) Malgré tout, je suis convaincu qu’en d’autres temps, le maréchal Pétain n’aurait pas consenti à revêtir la pourpre dans l’abandon national. Je suis sûr, en tout cas, qu’aussi longtemps qu’il fut lui-même, il eût repris la route de la guerre dès qu’il put voir qu’il s’était trompé, que la victoire demeurait possible, que la France y aurait sa part. Mais, hélas ! Les années, par-dessous l’enveloppe, avaient rongé son caractère. L’âge le livrait aux manœuvres de gens habiles à se couvrir de sa majestueuse lassitude. La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France. ». L'idée de la vieillesse considérée comme un naufrage provenait en fait de Chateaubriand.

Une autre interprétation est qu'il a été totalement manipulé par Pierre Laval, ce dernier, arriviste et assoiffé de pouvoir (en outre, ancien socialiste), que c'était Pierre Laval qui tirait les ficelles et que le maréchal n'était qu'une marionnette à la figure tutélaire suffisamment connue et appréciée pour permettre de diriger le pays déchu. Mais les historiens ont vite compris que malgré son grand âge (en juin 1940, Pétain avait 84 ans), il savait où il allait. L'exemple le plus flagrant est le statut des Juifs imposé par la loi du 3 octobre 1940 : le Ministre des Affaires étrangères Paul Baudoin avait témoigné sur le fait que Pétain avait personnellement participé à la rédaction du statut des Juifs. Ce témoignage a été corroboré avec l'analyse du brouillon d'origine du statut, redécouvert en octobre 2010, qui présente bien des annotations manuscrites de Pétain visant à durcir les mesures contre les Juifs du projet initial.
 


Une troisième interprétation, malheureusement farfelue mais espérée par beaucoup de Français de l'époque, était que Pétain jouait un double jeu : d'une part, accepter la collaboration pour réduire au maximum la répression nazie sur les Français ; d'autre part, laisser De Gaulle organiser la Résistance de l'extérieur. Cette idée, évidemment, est fausse et le déroulement des événements l'a démontré.

En fait, la responsabilité politique de Pétain ne peut être évacuée et elle est totale, d'autant plus qu'il avait su limoger Pierre Laval le 13 décembre 1940 (qu'il a dû renommer le 18 avril 1942 sur recommandations nazies). Pétain a même institué un régime exceptionnel où il était le seul à nommer les ministres, à faire la loi, bref, à décider de tout.


L'Acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940 a fixé en effet les pouvoirs, démesurés, de Pétain : « Le chef de l'État français a la plénitude du pouvoir gouvernemental. Il nomme et révoque les ministres et secrétaires d'État, qui ne sont responsables que devant lui. Il exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres (…). Il dispose de la force armée. Il a le droit de grâce et d'amnistie. (…) Il peut déclarer l'état de siège dans une ou plusieurs portions du territoire. ». Mais le pire est sans doute la dissolution de la Troisième République : « Sont abrogées toutes dispositions des lois constitutionnelles des 24 février 1875, 25 février 1875 et 16 juillet 1875, incompatibles avec le présent acte. ». En somme, la revanche du maréchal de Mac-Mahon sur Gambetta.

 


Depuis sa mort, des encore-fidèles à Pétain et au pétainisme (nostalgiques d'une époque désormais révolue), réclament le transfert des restes de Pétain au Fort de Douaumont, près de Verdun, parmi ses soldats morts sur le champ de bataille, comme il l'avait souhaité dans son testament rédigé en 1938. Il a été enterré le 25 juillet 1951 à l'Île-d'Yeu, mais a pu "se dégourdir les jambes" dans une sorte de vaudeville absolument invraisemblable, pendant deux jours, du 19 au 21 février 1973, où son cercueil a été enlevé par des anciens de l'OAS, transporté en région parisienne, puis reconduit et inhumé à sa tombe d'origine.

Ma question du titre n'a pas de sens, il est impossible, avec son comportement à partir de juin 1940, que la République puisse honorer une personnalité comme Pétain, touché d'indignité nationale.

Et pourtant, De Gaulle, en visite à l'ossuaire de Douaumont, le 29 mai 1966, pour le cinquantième anniversaire de la Bataille de Verdun, a déclaré : « Si, par malheur, en d'autres temps, dans l'extrême hiver de sa vie et au milieu d'événements excessifs, l'usure de l'âge mena le maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l'armée française à la victoire ne saurait être contestée ni méconnue par la patrie. ». Il avait bien distingué le Pétain de Verdun en 1916 du Pétain de Vichy en 1940.

Pas étonnant alors que des Présidents de la République aient parfois fleuri la tombe de Pétain pour honorer le Pétain de 1916. Ainsi, De Gaulle le 10 novembre 1968, pour le cinquantième anniversaire de l'Armistice de 1918 ; Georges Pompidou le 22 février 1973 pour la réinhumation de Pétain dans sa tombe d'origine après sa cavalcade ; Valéry Giscard d'Estaing le 11 novembre 1978, pour le soixantième anniversaire de l'Armistice de 1918 ; et François Mitterrand qui l'a fait à de nombreuses reprises, le 22 septembre 1984 alors qu'il se recueillait à Verdun aux côtés du Chancelier Helmut Kohl (la fameuse photo des deux hommes d'État se tenant la main), le 15 juin 1986 pour le soixante-dixième anniversaire de la Bataille de Verdun puis tous les 11 novembre de 1987 à 1992, année où la polémique et les protestations ont pris une telle ampleur que François Mitterrand y a renoncé.

Plus récemment, le Président Emmanuel Macron a aussi créé la polémique le 7 novembre 2018, pour le centenaire de l'Armistice, lorsqu'il évoquait la figure héroïque de Pétain de Verdun : « Il est légitime que nous rendions hommage aux maréchaux qui ont conduit l’armée à la victoire, et que cet hommage soit rendu, comme il l’est d’ailleurs chaque année par l’armée française. Mon chef d’état-major particulier [l’amiral Bernard Rogel] sera présent à cette cérémonie. Je ne fais aucun raccourci mais je n’occulte aucune page de l’Histoire, et le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi, un grand soldat. C’est une réalité de notre pays. » (déclaration à Charleville-Mézières).

C'était bien sûr l'expression "grand soldat" qui a enflammé la société médiatique. Il faut le rappeler : Pétain a été la honte de la France et heureusement que la Résistance était là, que De Gaulle a préservé la dignité de la France libre. Pétain a accepté la victoire de l'ennemi, ce qui est contraire à tous les patriotismes. Pétain a accepté voir ordonné la rafle du Vel d'hiv.

 


Rompant avec une certaine mythologie gaullienne, Jacques Chirac, qui n'a jamais eu l'idée de fleurir la tombe de Pétain, l'a dit dès son arrivée à l'Élysée, le 16 juillet 1995 : « Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. (…) La France, patrie des Lumières et des droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. ».

Du reste, malgré la polémique de 2018, Emmanuel Macron a perpétué cette parole chiraquienne à plusieurs reprises, notamment à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de la rafle le 17 juillet 2022, en se rendant à Pithiviers, soulignant le rôle personnel de Pétain : « Le 3 octobre 1940, de sa propre initiative, l’État français avait institué un statut particulier des Juifs, un statut que le maréchal Pétain, de sa main même, avait rendu encore plus odieux. Après la rafle du Vel d’Hiv, l’État français persista avec la livraison aux Allemands en zone occupée de 10 000 Juifs étrangers de la zone libre qui étaient arrêtés lors de la grande rafle du 26 août dans les quarante départements de la zone contrôlée directement par les hommes de Vichy. Si ce sont les nazis qui ordonnèrent le port de l’étoile jaune, c’est encore l’État français lui-même qui imposa la mention Juif sur les papiers d’identité. C’est lui qui étendit cette politique de discrimination, d’exclusion, de persécution qui fut, à dire vrai, initiée dès le 6 avril 1940 par un décret qui a assigné à résidence tous les tziganes, qu’il poursuivit et aggrava par la loi du 13 août 1940, qui entendait les francs-maçons au nom de la lutte contre le judéo-maçonnisme, par la loi du 14 août 1941, qui instituait les sections spéciales, ces tribunaux d’exception destinés à condamner à mort des communistes et des anarchistes. (…) La France de Vichy venait de loin, insidieusement, et en quelques mois, elle a éteint les lumières, sali les couleurs, trahi les valeurs de notre nation. La responsabilité de la France y était engagée pour le pire. Mais si la France s’est trahie elle-même à travers ce régime parce qu’elle avait renoncé à ce qui lui est inséparable, la République, l’humanisme, ce n’était pas là toute la France, ce n’était pas là toute la République, même pas la République du tout. ».

L'Histoire est souvent floue et sensible. Mais pour Pétain, elle a tranché depuis longtemps.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juillet 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Faut-il transférer Pétain à Verdun ?
L'improbable dictateur.
La Bataille de Verdun.
Maréchal, vous revoilà !
Le procès de Philippe Pétain.

Pierre Laval.
Le 11 Novembre et le régalien.
Hiroshima et Nagasaki : le mythe fondateur de la dissuasion nucléaire.
Émile Driant.
Charles De Gaulle.

Le 8 mai ou le 9 mai ?
La Victoire sur le nazisme.
La Fête de l'Europe.
Philippe De Gaulle.
Auschwitz : soyons la mémoire de leur mémoire !
Auschwitz aujourd'hui.
La Nuit de la Shoah.
Mauschwitz.
Esther Senot.
Pogrom à Amsterdam : toujours la même musique...
Laura Blajman-Kadar.
Le rappel très ferme d'Emmanuel Macron contre l'antisémitisme.
Les 80 ans du Débarquement en Normandie.
Le 8 mai, l'émotion et la politique.
Elie Wiesel.
Robert Merle.
Le calvaire de Simone Veil.
Anne Frank.
Le nazisme.
Mélinée et Missak Manouchian au Panthéon : pluie et émotion !
Hommage du Président Emmanuel Macron à Missak Manouchian au Panthéon le 21 février 2024 (texte intégral et vidéo).
Les Manouchian mercredi au Panthéon.
Loi sur les génocides invalidée : faut-il s'en réjouir ?
Michel Cherrier.
Léon Gautier.
Claude Bloch, passeur de mémoire.


 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260723-petain.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/faut-il-transferer-petain-a-verdun-270229

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/07/22/article-sr-20260723-petain.html


.

Partager cet article
Repost0

commentaires


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).