« J'ai un peu l'impression de faire partie de la maison... On ne sait plus maintenant si je suis acteur ou inspecteur de police. Mon but, je ne vous le cacherai pas, est de créer la confusion au point que bientôt, on fasse valoir mes droits à la retraite en tant qu'inspecteur de police ! » (Jean Poiret, en 1986).
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L'élégance et le verbe, voilà ce qu'était l'acteur Jean Poiret qui est né il y a 100 ans, le 17 août 1926. Cette prestance théâtrale, au service de l'humour et du cinéma, l'a conduit à faire partie de ces "personnes sans âge" qu'on croit toujours plus âgées que soi, en raison de l'autorité qu'elles dégageraient. Et pourtant, il est mort pas très vieux, à l'âge de 65 ans, d'un stupide arrêt cardiaque, le 14 mars 1992 (cela fait déjà trente-quatre ans !) alors qu'il avait encore tant à faire, tant à jouer, tant à se marrer.
Cette carrière n'était pourtant pas courte, au contraire. Il a commencé au début des années 1950 à une époque où tout était possible. Au total, 64 films au cinéma, beaucoup de comédies, une trentaine de fictions à la télévision, une vingtaine de pièces de théâtre dont c'était la passion (il a aussi été auteur et metteur en scène, et il a commencé à 18 ans), et aussi, évidemment, ses sketchs dans les années 1950.
Car avant tout, la vie, pour lui, c'était pour se marrer. Alors, lorsqu'il a croisé en 1952 un petit jeune de 24 ans (lui avait 26 ans), du nom de Michel Serrault, ce fut tout de suite l'étincelle et l'explosion, explosion comme dans les moteurs à explosion, pour avancer. Ils sont allés loin. Le duo était fondateur de leur art de faire rigoler. Serrault en humour n'importe-quoi et Poiret en humour un peu british. Un duo et une amitié de quarante années de collaboration sur scène, dans les théâtres de boulevard, ou au cinéma et à la télévision.
Cela a donné de nombreux sketchs, puis des pièces de théâtre et des films où ils ont souvent joué ensemble. Jean Poiret faisait pleinement partie du petit monde du cinéma français, notamment avec des films de François Truffaut, Jean-Pierre Mocky, Michel Boisrond, Sacha Guitry, Claude Pinoteau et l'incontournable Claude Chabrol.
Souvent, dans le duo, c'était Jean Poiret qui était le faire-valoir de Michel Serrault. C'était le cas notamment dans "La Cage aux folles" (au théâtre), mais aussi dans beaucoup de films au cinéma (dont "La Gueule de l'autre" que j'ai beaucoup apprécié).
Il lui a fallu attendre les années 1980 pour devenir réellement star par lui-même, seul, hors de son duo avec Michel Serrault, grâce à la série des policiers réalisée par Chabrol où il jouait l'inspecteur Lavardin, d'abord dans "Poulet au vinaigre" (sorti le 10 avril 1985), avec Stéphane Audran, Michel Bouquet, Caroline Cellier (la femme de Jean Poiret pour de vrai) et Pauline Lafont, puis dans "Inspecteur Lavardin" (sorti le 12 mars 1986), avec Bernadette Lafont, Jean-Claude Brialy et Jean-Luc Bideau. Son personnage a tellement été crédible qu'une série télévisée en a surgi, quatre téléfilms entre 1988 et 1990, dont deux ont été réalisés par le même réalisateur, Claude Chabrol. Depuis cette époque, ce n'est pas rare qu'un acteur (généralement masculin) se fasse une petite rente de situation avec une série policière dont il est le héros.
Auteur ou co-auteur de plusieurs pièces de théâtre, Jean Poiret était surtout connu pour ces deux pièces qu'il a écrites : "La Cage aux folles" et "Joyeuses Pâques".
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Mise en scène par Pierre Mondy et créée le 1er février 1973 au Théâtre du Palais-Royal à Paris, "La Cage aux folles" pourrait résumer le succès du duo qu'il formait avec Michel Serrault. Ils avaient d'ailleurs prévu de faire une nouvelle tournée en 1992 pour une centaine de représentations, mais Jean Poiret ne leur en a pas laissé le temps. Il s'agit d'une grosse farce entre deux homosexuels vieillissants (et très caricaturaux) se disputant souvent mais s'aimant toujours. La pièce, qui n'a jamais été filmée au théâtre, a été adaptée en trois volets au cinéma, les deux premiers réalisés par Édouard Molinaro, "La Cage aux folles" (sorti le 1978, avec pour co-scénariste Francis Veber) et "La Cage aux folles 2" (sorti le 10 décembre 1980), et le dernier volet par Georges Lautner, "La Cage aux folles 3" (sorti le 20 novembre 1985). Pour les trois volets, la musique est d'Ennio Morricone, et les acteurs, Michel Serrault, Ugo Tognazzi, Michel Galabru, etc. Personnellement, même si je constate que le film et la pièce ont été le plus grand succès de Jean Poiret, je n'ai jamais beaucoup apprécié cette histoire qui paraît trop caricaturale pour décrire un couple homosexuel (du reste, ceux qui se revendiquaient homosexuels à l'époque, en étaient soit scandalisés, dénonçant une supposée homophobie ou, du moins, les clichés, soit au contraire admiratifs, et la pièce a de toute façon fait scandale dans une société post-mai 1968 pas encore totalement libéralisée sur le plat sexuel).
Toujours mise en scène par Pierre Mondy et créée le 18 janvier 1980 au Théâtre du Palais-Royal à Paris, "Joyeuses Pâques" est l'histoire d'un homme, surpris par sa femme qui n'est finalement pas partie et qui découvre une jeune fille dans la maison ; il lui présente alors sa jeune maîtresse comme étant sa fille d'une précédente liaison (à l'origine, Jean Poiret jouait le mari, Maria Pacôme la femme et Nicole Calfan la fille). La pièce a été adaptée au cinéma par Georges Lautner (sortie le 24 octobre 1984) avec pour rôles principaux Jean-Paul Belmondo, Marie Laforêt et Sophie Marceau.
Jean Poiret s'est aussi beaucoup éclaté comme comédien au théâtre dans "Le Canard à l'orange", pièce de l'ancien officier britannique francophile William Douglas-Home, créée avec des nouveaux dialogues de Jean Poiret en 1979, toujours avec une mise en scène de Pierre Mondy.
Interviewé par Serge Daney dans l'émission "Microfilms" diffusée le 20 avril 1986 sur France Culture, Jean Poiret expliquait son métier sans se prendre au sérieux : « La concentration, le côté je suis à l'usine et je fais mon boulot d'acteur, me fait... je le dirai avec tout le respect que je vous dois, me fait chier, vraiment. Parce que c'est un jeu : un acteur doit s'amuser ! Notre métier est un métier d'égoïste. Alors ou on continue à s'amuser et on s'amuse avec les risques que cela peut susciter, c'est-à-dire que parfois on joue bien, on est dans un jeu qui tombe pile, et parfois on déphase, on est un peu moins bien. Ce qu'il ne faut pas chercher c'est essayer de retrouver ce souffle, ce clin d’œil, qui va faire dire de vous "ah ce qu'il joue bien" dans des œuvres précédentes. ».
Le nombre de films avec Jean Poiret, comme indiqué précédemment, est élevé, même si parfois (au début), il avait des rôles mineurs, mais il est difficile de citer tous les films où sa présence était un atout voire indispensable (et qui donnait parfois des couleurs à des navets, car il y en a eu).
On peut bien sûr rappeler "Assassins et Voleurs" de Sacha Guitry (sorti le 8 février 1957), qui fut (il me semble) le premier film du duo Poiret-Serrault, avec Darry Cowl ; "Messieurs les ronds-de-cuir" d'Henri Diamant-Berger (sorti le 1er juillet 1959), avec Noël-Noël, Pierre Brasseur et Michel Serrault ; "Comment réussir en amour" de Michel Boisrond (sorti le 16 novembre 1962), avec Dany Saval, Jacqueline Maillan, Roger Pierre, Hélène Duc, Claude Piéplu, Eddy Mitchell, etc. ; "La Bonne Occase" de Michel Drach (sorti le 9 mars 1965), avec Francis Blanche, Edwige Feuillère, Jean-Louis Trintignant, Michel Serrault, Jean-Pierre Marielle, Michel Galabru, Jean Lefebvre, Jean Richard, Jacqueline Maillan, Claude Brasseur, Darry Cowl, etc. ; "Ces messieurs de la gâchette" de Raoul André (sorti le 8 avril 1969), avec Francis Blanche, Darry Cowl, Michel Serrault, Annie Cordy, Micheline Dax, Patrice Laffont et Isabelle de Funès ; "Le Mur de l'Atlantique" de Marcel Camus (sorti le 14 octobre 1970), avec Bourvil (dont c'était le dernier film), Sophie Desmarets, Peter MacEnery, Jacques Balutin, etc. ; "Liberté, Égalité, Choucroute" de Jean Yanne (sorti le 30 avril 1985), avec Ursula Andress, Michel Serrault, Catherine Alric, Gérard Darmon, Roland Giraud, Daniel Prévost, Darry Cowl, Goerges Beller, Jacques François, Philippe Castelli, Gérard Hernandez, etc. (Jean Poiret a le rôle du calife et Michel Serrault celui de Louis XVI) ; "Je hais les acteurs" de Gérard Krawczyk (sorti le 10 septembre 1986), avec Michel Galabru, Pauline Lafont, Bernard Blier, Patrick Floersheim, Michel Blanc, Jean-François Stévenin, Guy Marchand, Claire Nadeau, Gotlib, etc. ; "Les Saisons du plaisir" de Jean-Pierre Mocky (sorti le 10 février 1988), avec Charles Vanel, Denise Grey, Jean-Luc Bideau, Bernadette Lafont, Eva Darlan, Richard Bohringer, Jean-Pierre Bacri, Fanny Cottençon, Jacqueline Maillan, Judith Godrèche, Bernard Menez ; "Une nuit à l'Assemblée Nationale" de Jean-Pierre Mocky (sorti le 8 juin 1988), avec Michel Blanc, Jacqueline Maillan, Roland Blanche, Sophie Moyse, Darry Cowl, Jean Benguigui, Bernadette Lafont, Julien Verdier, Isabelle Mergault, etc. ; "Lacenaire" de Francis Girod (sorti le 19 décembre 1990), avec Daniel Auteuil, Jacques Weber, François Périer, Paul Le Person, Maïwenn Le Besco, Rufus, etc.
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Je citerai cependant les sept films dans lesquels j'ai beaucoup aimé le jeu de Jean Poiret (six en fait, le septième comme réalisateur). Je prends l'ordre chronologique, dans l'incapacité de donner un ordre de préférence.
1. "La Gueule de l'autre" de Pierre Tchernia (sorti le 12 décembre 1979), avec Bernadette Lafont, Andréa Parisy, Curd Jürgens, Dominique Lavanant, Jacques Legras, Michel Blanc, Patrick Poivre d'Arvor, etc. Sans doute l'un des meilleurs films du duo Poiret-Serrault. Michel Serrault a deux rôles, celui d'un homme politique cynique, président d'un parti en pleine campagne électorale, et celui d'un cousin qui lui ressemble et qu'il engage pour le remplacer dans les meetings par peur de sa sécurité personnelle (à la suite de menaces clairement exprimées). Jean Poiret est son fidèle conseiller pour l'accompagner dans sa campagne.
2. "Le Dernier Métro" de François Truffaut (sorti le 17 septembre 1980 et obtenant dix Césars), avec Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Paulette Dubost, Andréa Ferréol, Maurice Risch, Heinz Bennent, etc. Sous l'Occupation, Jean Poiret est le directeur du théâtre où joue la star Catherine Deneuve et ils cachent le mari de celle-ci, Juif, dans la cave du théâtre, alors qu'il est le metteur en scène de la pièce, dans laquelle joue aussi un jeune comédien, Gérard Depardieu, qui tombe amoureux de l'actrice mais qui va s'engager dans la Résistance.
3. "Que les gros salaires lèvent le doigt !" de Denys Granier-Deferre (sorti le 3 novembre 1982), avec Michel Piccoli, Daniel Auteuil, François Perrot, Florence Pernel, Gérard Chaillou, Marie Laforêt, Patrick Bouchitey, etc. Jean Poiret est le patron d'une entreprise qui périclite et réunit ses (coûteux) cadres en séminaire un week-end, à la campagne, dans le but d'identifier ceux qu'il licenciera. Le film décrit de manière féroce et cynique la dure loi du travail et le début du chômage de masse dans un contexte économique qui impose de se séparer de ses collaborateurs pour préserver son entreprise.
4. "La Septième Cible" de Claude Pinoteau (sorti le 19 décembre 1984), avec Lino Ventura, Élizabeth Bourgine, Lea Massari, Jean-Pierre Bacri, Roger Planchon, etc. Jean Poiret tient dans ce film un rôle annexe (celui d'ami de Lino Ventura qui lui trouve un indice crucial dans une intrigue mystérieuse), et surtout, pas du tout un rôle valorisant. Il reste néanmoins convaincant et j'ai même été déçu par ce rôle dans le scénario, car avec les interventions et la prestance de Jean Poiret, je croyais que son personnage était plus important dans la suite de l'histoire.
5. "Le Miraculé" de Jean-Pierre Mocky (sorti le 18 février 1987) qui est dernier film du duo Poiret-Serrault (on peut écouter leur présentation sur la vidéo en fin d'article), avec Jeanne Moreau, Sylvie Joly, Sophie Moyse et Roland Blanche. Jean Poiret, arnaqueur professionnel, tente d'arnaquer sa compagnie d'assurance en feignant d'être paralysé des jambes. Il se rend ensuite à Lourdes pour retrouver leur usage... mais il se fait accompagner de son assureur (muet) qui pressent l'arnaque (joué par Michel Serrault).
6. "Sup de fric" de Christian Gion (sorti le 22 juillet 1992), avec Anthony Delon, Valérie Mairesse, Roland Giraud, Roschdy Zem, etc. Jean Poiret est le directeur d'une école de commerce et risque de se faire racheter par ses élèves. Ce film décrit bien le contexte des années 1980 qui sont effectivement des années fric (époque de Bernard Tapie, etc.). C'est son dernier rôle et il est mort avant sa sortie.
7. "Le Zèbre" (sorti le 17 juin 1992) que Jean Poiret a réalisé (et "dialogué"), sans être dans le casting, avec Thierry Lhermitte, Caroline Cellier, Annie Grégorio, Philippe Khorsand, Edgar Givry, Franck Lapersonne, Jean-François Dérec, Nicolas Marié, etc. C'est le seul film que Jean Poiret a réalisé, qui est une adaptation, par Martin Lamotte, du roman éponyme d'Alexandre Jardin. L'histoire, c'est un notaire de province qui passe pour un drôle de zèbre (Thierry Lhermitte). Son étude est prospère car bien tenue par son clerc. Pour rompre avec la routine, le notaire va envoyer des lettres d'amour enflammées et anonymes à son épouse et organiser un rendez-vous... Jean Poiret est mort bien avant la sortie de ce film (comme pour "Sup de fric").
Le 10 août 2018 sur France Inter, Guillemette Odicino évoquait la fin de la carrière de Jean Poiret, en 1992, ainsi : « Jean se met à écrire, non pas une pièce, ni un sketch, ni une opérette, ni une adaptation, mais enfin son premier scénario, l’adaptation du "Zèbre" de Alexandre Jardin, un livre qui parle à ce grand amoureux. Il laisse le rôle principal à Thierry Lhermitte. Alors que le montage du film n’est pas fini, Jean Poiret pense déjà à d’autres projets : un nouveau polar avec Chabrol, un spectacle de chanson avec Legrand, une pièce sur la Bonhommie dont il a promis le rôle principal à Josiane Balasko, une pièce pour Jacqueline Maillan, ou reformer son duo avec Serrault au cinéma comme Georges Lautner en rêve depuis longtemps. Le 14 mars 1992 au matin, Jean Poiret manque d’air, il meurt à son entrée à l’hôpital. ». Rideau !
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