« Il s'est passé aujourd'hui un événement important dans la vie politique de la Nation, qui est un changement de gouvernement. C'est un changement important, mais ce n'est pas un événement dramatique, car dans un pays démocratique, il se produit périodiquement des changements de gouvernement. » (Valéry Giscard d'Estaing, le 25 août 1976 sur TF1 et Antenne 2).
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Il y a cinquante ans, cette journée du mercredi 25 août 1976 a été historique à bien des égards. Pièce de tragi-comédie politique bien rodée. Le théâtre ? La France. Le metteur en scène ? La Cinquième République. Et trois acteurs de premier plan s'y partagent la vedette : Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Raymond Barre (dont on commémore également le dix-neuvième anniversaire de la disparition ce 25 août 2026).
Ces trois hommes d'État ont été réunis par cet événement singulier, la première crise gouvernementale du Président Giscard d'Estaing. Pendant une vingtaine d'années, ils allaient être réunis dans une forme d'amour et répulsion, d'alliance et de haine, qui a provoqué la désunion de la majorité gaullo-centriste et la perte de son pouvoir en 1981, mais aussi des divisions telles qu'il a fallu attendre 1995 pour que ce trio infernal de la vie politique retrouvât des bases sereines. Il faudrait remonter aux débuts de la Troisième République pour retrouver une telle rivalité d'ambitions personnelles d'un trio de personnalités à peu près sur la même longueur d'onde politique et idéologique : Léon Gambetta, Jules Grévy et Jules Ferry.
1. Jacques Chirac
Ce fut une première sans précédent... et unique à ce jour sous la Cinquième République : un Premier Ministre qui claque la porte devant le Président de la République. Il faut être clair, cet acte inédit a été d'autant plus surprenant qu'il provenait d'un gaulliste et donc, d'un défenseur des institutions. Or, cette décision de démissionner de lui-même manquait de respect autant envers le Président de la République lui-même qu'envers les institutions en général léguées par le Général De Gaulle.
Autre fait inédit et plutôt irrespectueux, la démission a eu lieu officiellement le mercredi 25 août 1976, jour de la rentrée politique du gouvernement, et juste après le court conseil des ministres, Jacques Chirac a fait lui-même une déclaration à la presse depuis Matignon pour l'annoncer : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime aujourd'hui nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier Ministre et dans ces conditions, j'ai décidé d'y mettre fin. ». J'ai déjà évoqué le mois dernier cet épisode. La décision de la démission avait été prise et acceptée dès le 26 juillet 1976, annoncée en différé (après le voyage au Japon du Premier Ministre), mais elle se préparait depuis le début de l'année 1976.
La démission de Jacques Chirac était l'acte fondateur de sa future candidature de l'élection présidentielle, une aventure présidentielle, politique et personnelle très mouvementée qui s'est finalement terminée à l'Élysée en mai 1995, soit presque vingt ans plus tard (après deux échecs retentissants).
Françoise Giroud, qui était présente au conseil des ministres du 25 août 1976, a pu redonner les paroles qui ont été échangées à son ancienne collègue de "L'Express" Michèle Cotta qui les a reproduites dans ses "Cahiers". Arrivé avant VGE, Jacques Chirac a annoncé aux ministres sa démission ainsi : « Le Président de la République nous rejoindra dans quelques instants pour président ce dernier conseil. Vous êtes peut-être étonnés que j'abandonne de moi-même le poste éminent de Premier Ministre (…). Il y a vingt-quatre mois, contre l'avis de la plupart de mes amis, j'ai soutenu Valéry Giscard d'Estaing. Parce qu'il était le seul capable de nous éviter les communistes. Pendant vingt-quatre mois, je l'ai servi fidèlement et loyalement. Ces derniers temps, j'ai demandé à plusieurs reprises les moyens nécessaires pour affronter une situation économique que je jugeais difficile. Je persiste à penser que le Premier Ministre doit disposer de l'autorité sur les ministres du gouvernement et d'une certaine autonomie. (…) Je n'ai pas obtenu les moyens et la liberté que je demandais. ».
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Après ces quelques phrases, le conseil des ministres a commencé avec l'arrivée du chef de l'État. Ce dernier a fait un résumé de sa visite au Gabon du début du mois (un compte-rendu dont tout le monde se moquait, impatient de la partie très politique du conseil), puis a donné la parole à Jacques Chirac qui a annoncé très officiellement : « J'ai l'honneur de vous présenter la démission du gouvernement. ». Ensuite, VGE a donné lecture des échanges de lettres à partir du 26 juillet 1976 (qu'il a par la suite rendues publiques). Et a ajouté : « Pourquoi ai-je accepté cette démission ? D'abord, lorsque quelqu'un souhaite s'en aller, il faut accepter. Ensuite, j'ai dit le 16 juin à la télévision qu'une nouvelle phase s'ouvrait à la rentrée, qu'une nouvelle action allait s'engager. Enfin, j'ai observé le poids excessif qu'a fait peser le mouvement des partis sur l'action du gouvernement, en particulier dans les derniers temps de la session parlementaire. Ce n'est pas possible. (…) Je vous remercie pour tout le travail accompli. Vous avez réalisé un travail de réforme très important. (…) Je vous remercie de votre loyauté, de vos efforts, de vos zèles. Le gouvernement est désormais démissionnaire. Je vous demande de ne faire aucune déclaration en sortant. Des mesures ont d'ailleurs été prises pour éviter qu'on vous harcèle. J'accompagnerai le Premier Ministre jusqu'au perron. Et je vous demande de sortir par cette porte pour que je puisse saluer chacun d'entre vous. ».
2. Valéry Giscard d'Estaing
En bon politique, VGE a, lui aussi, réagi de manière inédite à cette démission et surtout, à la déclaration presque de guerre dans son Premier Ministre démissionnaire. Il s'est invité à la télévision le soir-même, pour expliquer la politique du nouveau gouvernement. Le temps de réflexion pendant l'été lui a permis d'annoncer immédiatement la nomination de Raymond Barre à Matignon. Il l'avait nommé Ministre du Commerce extérieur le 12 janvier 1976. Il le connaissait et l'avait rencontré souvent à Bruxelles lorsqu'il était Ministre de l'Économie et des Finances et Raymond Barre Vice-Président de la Commission Européenne chargé des Affaires économiques et financières. Il était avant tout un économiste distingué, auteur des deux tomes du cours d'Économie politique (chez Thémis) que des générations d'étudiants ont potassés.
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La forme de la prestation présidentielle, diffusée en direct sur TF1 et Antenne 2, était une interview. Il était interrogé par les journalistes Henri Marque et Charles Baudinat.
Il a d'abord évoqué la répartition des responsabilités à la tête de l'État : « Le motif [de la démission] (…), c'est le fait (…) [qu'il] souhaitait un accroissement de l'autorité du Premier Ministre. Alors, accroissement aux dépens de qui ? Peut-il s'agir d'un accroissement aux dépens des responsabilités du Président de la République ? Je l'exclus. Et ceci pour deux raisons. D'abord, en raison de l'élection présidentielle, car j'ai été élu Président de la République et je puis dire que, dans la majorité, dans les circonstances de l'époque, j'étais le seul qui aurait été élu et, de ce fait, j'ai et j'aurai à rendre compte aux Français des conditions dans lesquelles j'exécute mon mandat. Le second motif, c'est qu'un transfert de responsabilités du Président de la République vers le Premier Ministre serait fondamentalement contraire aux institutions de la Cinquième République. J'ai relu les commentaires que le Général De Gaulle fait dans ses "Mémoires" sur les modalités de la désignation du Président de la République et il indique très clairement que l'Exécutif, dans notre République, comporte, après le Président qui est chargé de ce qui est permanent et essentiel, un Premier Ministre qui traite les problèmes contingents. Donc, il ne pouvait pas s'agir et il ne s'agira jamais d'un transfert d'autorité du Président de la République vers le Premier Ministre. Ça signifierait d'ailleurs l'apparition de deux pouvoirs politiques dans notre pays et peut-on imaginer un instant le déroulement de la politique française si la France devait poursuivre simultanément deux politiques ? ».
Valéry Giscard d'Estaing a alors évoqué les responsabilités politiques du Premier Ministre : « J'ai confié à M. Chirac le soin d'assurer la coordination de la majorité. S'agit-il de l'autorité au sein du gouvernement ? Je n'ai jamais été saisi de sa part de la demande de déplacer ou de faire partir un ministre qui n'eût pas accepté l'exercice de son autorité. C'est donc un problème d'exercice, en réalité, de l'autorité du Premier Ministre, et je ne veux pas entrer dans un tel débat vis-à-vis de quelqu'un qui, pendant deux ans, m'a loyalement servi. ».
Les mots étaient très durs, car si l'on résume bien, VGE martelait : Jacques Chirac était incapable d'avoir de l'autorité sur ses ministres et c'était mon esclave (« m'a loyalement servi » ; alors qu'il servait la France, pas le Président ! Du reste, c'est le même vocabulaire qu'a employé Jacques Chirac lui-même devant les ministres).
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Le Président l'a répété : « Ce n'est pas une question de renforcement de l'autorité du gouvernement, celui-ci paraissait avoir quelque mal à faire prévaloir ses vues, et parfois même, à les défendre devant les mouvements des partis. Or, si je considère que la France ne peut pa savoir deux politiques, la politique du Président de la République et la politique du Premier Ministre, je considère aussi comme une des missions essentielles de ma fonction de faire en sorte que la France ne retombe pas dans le régime des partis. (…) Je peux vous dire aujourd'hui que la raison pour laquelle je n'ai pas accepté la démission de M. Chirac au mois de juillet, c'est que c'eût été donner raison, au moins en apparence, à ceux qui auraient imaginé qu'un remaniement ministériel puisse provenir du mouvement des partis. ».
La troisième raison d'avoir accepté la démission de Jacques Chirac : « Parlant à la télévision le 16 juin dernier, j'avais indiqué qu'après une première étape de deux ans, qui comportait un certain nombre de réformes importantes, une nouvelle étape devrait s'ouvrir à l'automne. Dès cette époque, j'avais décidé à ce qu'un nouveau gouvernement, dont je n'avais pas alors naturellement précisé la composition, puisse être mis en place pour conduire cette nouvelle étape. ».
3. Raymond Barre
Et Zorro-Raymond Barre est arrivé ! VGE, dans cette même interview, a expliqué son choix : « Alors, pourquoi avoir choisi M. Raymond Barre ? C'est parce qu'il me semble être l'homme public le plus apte à résoudre le problème le plus important pour la France, à l'heure actuelle, qui est celui de la lutte contre l'inflation. Les commentaires qui ont été faits, qui seront faits, autour de ce changement gouvernemental seront, par la force des choses, issus du monde politique. Mais moi, ce qui me préoccupe, c'est la réalité française. À l'heure actuelle, les Français mettent en tête de leurs préoccupations, et de loin, vous le savez bien, la lutte contre l'inflation, la stabilisation des prix, la défense de la monnaie. ».
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Venait ensuite la phrase qui allait être la seule retenue de cette prestation : « Alors, qui est M. Barre ? M. Barre est sans doute le meilleur économiste français, en tout cas, l'un des tout premiers. Les étudiants apprennent l'économie politique dans ses livres. C'est d'autre part, non pas un homme politique, c'est vrai, mais c'est un homme public. Il a été deux fois directeur de cabinet dans des ministères importants, il a participé à des commissions d'étude de réforme, et enfin, surtout, il a été nommé en 1967 à la Commission de Bruxelles, Commission Européenne, où il a représenté la France et il a été, pendant six ans, le Vice-Président de la Commission de Bruxelles chargé des questions économiques et financières. Et donc, l'homme qui a le mieux suivi la politique économique de l'Europe de 1967 à 1973, c'était M. Raymond Barre. Je l'ai fait entrer au gouvernement en janvier dernier, au poste de Commerce extérieur. Donc, depuis huit mois, il observe le déroulement de la politique économique et de la politique intérieure française. C'est donc un homme déjà préparé à l'exercice de cette fonction. Mais je vous indique que M. Barre exercera la plénitude des fonctions de Premier Ministre et, il l'a dit tout à l'heure sur le perron de l'Élysée, avec mon plein accord. Et cette plénitude doit comporter, en particulier, le fait pour lui d'expliquer régulièrement et clairement la politique suivie à l'opinion française, car ce qui m'a frappé dans la période récente, c'est qu'en dehors de l'explication que je fournissais, cette politique n'était ps clairement décrite et pas clairement perçue par l'opinion française. » (Et paf ! Dans les dents de Jacques Chirac).
Autre chose inédite (et unique sous la Cinquième République, comme Raymond Poincaré en 1926 et Antoine Pinay en 1952), Raymond Barre n'était pas seulement Premier Ministre mais cumulait avec les fonctions de Ministre de l'Économie et des Finances (aidé d'un ministre délégué, le radical Michel Durafour et plusieurs secrétaires d'État). Le 27 août 1976, le nouveau gouvernement était composé. Trois ministres d'État : Olivier Guichard (UDR) à la Justice, Michel Poniatowski (RI) à l'Intérieur et Jean Lecanuet (CDS) au Plan et à l'Aménagement du territoire. Ensuite : Louis de Guiringaud aux Affaires étrangères, Yvon Bourges (UDR) à la Défense, René Haby (RI) à l'Éducation nationale, Roger Galley (UDR) à la Coopération, Jean-Pierre Fourcade (Ri) à l'Équipement, etc. On peut aussi citer : Robert Boulin (UDR) aux Relations avec le Parlement, Christian Bonnet (RI) à l'Agriculture, Christian Beullac au Travail, Simone Veil à la Santé et Michel d'Ornano (RI) à l'Industrie et à la Recherche.
Parmi les secrétaires d'État, on peut aussi citer certaines personnalités dont certaines allaient jouer un rôle important dans l'avenir : Norbert Ségard aux Postes et télécommunications, André Bord (UDR) aux Anciens combattants, Françoise Giroud (rad) à la Culture, Alice Saunier-Seïté (RI) aux Universités, Antoine Rufenacht (UDR) aux Finances, Olivier Stirn (UDR) à l'Intérieur, Pierre-Christian Taittinger (RI) aux Affaires étrangères, Christian Poncelet (UDR) au Budget, Christiane Scrivener (RI) à la Consommation, Jacques Barrot (CDS) au Logement, Pierre Méhaignerie (CDS) à l'Agriculture, Paul Dijoud (RI) aux Travailleurs immigrés, Lionel Stoléru (rad) aux Conditions des travailleurs manuels, René Lenoir (rad), Jean-Pierre Soisson (RI) à la Jeunesse et aux Sports, Jacques Médecin (RI) au Tourisme. À noter qu'il n'y avait plus de ministre des femmes, mais une simple Déléguée à la condition féminine, Nicole Pasquier, nommée le 1er septembre 1976, qui allait finalement intégrer le (nouveau) gouvernement le 6 avril 1978.
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Au premier conseil des ministres du 28 août 1976, Valéry Giscard d'Estaing a donc souhaité la bienvenue à ce nouveau gouvernement : « Un gouvernement, c'est d'abord une équipe. Elle doit être unie, soudée et solidaire. Aucune défaillance ne serait admise. Vous êtes chargés de conduire une action. Celle-ci s'exerce au service de la France et de son peuple ; l'indépendance et le rayonnement pour la France ; le progrès et la justice pour son peuple. Une tâche prioritaire vous attend : celle de lutter contre l'inflation et de fonder notre développement, condition de l'emploi, sur une monnaie et des prix stables. Pour y parvenir, il faut vous adresser avec simplicité à l'opinion, lui exposer toutes les données du problème, et conduire avec fermeté et rapidité l'application de la politique que vous aurez arrêtée. Il faut aussi poursuivre l'œuvre de réformes, en y apportant votre conviction et votre ardeur. Celles-ci n'ont pas pour objet de brusquer arbitrairement des habitudes ou d'improviser des bouleversements, mais d'adapter patiemment toutes les données de la vie française aux exigences de notre temps, afin que puissent s'épanouir la liberté, la justice, la sécurité et la qualité de la vie. ».
Après le quoi, le comment : « Cette action sera conduite, sous l'autorité du Président de la République, élu du peuple français, par le Premier Ministre Raymond Barre dans la plénitude de ses fonctions. Il lui revient, et à lui seul, de diriger et de coordonner l'action de tous les ministres. S'il est nécessaire que je reçoive de ceux-ci les informations utiles à l'exercice de mes responsabilités, les décisions concernant leur action leur seront toujours adressées par le Premier Ministre. Vous allez participer à cette période exaltante de votre existence où les pensées, les efforts, les décisions s'identifient à la vie même de notre pays. Je suis sûr que vous aurez à cœur que ce soit pour son bien. ».
Dans le compte rendu du conseil des ministres du 28 août 1976, il est fait mention de l'intervention de Raymond Barre : « Le Premier Ministre a souligné qu'être membre du gouvernement était d'abord appartenir à une équipe unie qui devait donner d'elle une image sérieuse et humaine, assurant la place de la France dans le monde et la défense des institutions, à la tête desquelles se trouve le Président de la République. Le Premier Ministre consacrera la semaine prochaine à l'étude des principaux dossiers avec les membres du gouvernement. Le Premier Ministre conclut que, bien que des échéances électorales soient proches [des élections municipales allaient avoir lieu en mars 1977], le gouvernement ne devait, refusant tout électoralisme, se consacrer qu'au service de la Nation. ».
La situation politique de la majorité cherchait donc une clarification, mais le départ de Jacques Chirac n'allait faire que renforcer la confusion au sein de la majorité. Olivier Guichard (qui était un premier-ministrable comme Alain Peyrefitte) était devenu le principal interlocuteur de l'UDR pour VGE. Ni lui, ni Roger Galley ni Yvon Bourges n'avaient d'ailleurs apprécié la déclaration de guerre de Jacques Chirac qui avait pour résultat de rabaisser le Président de la République. Ce changement de gouvernement, c'était un peu la revanche des barons du gaullisme sur Jacques Chirac qui les avait tous bousculés en 1974 en trahissant la candidature de Jacques Chaban-Delmas.
Dans ses "Cahiers", Michèle Cotta est revenue sur la journée du 28 août 1976 : « Première conférence de presse de Raymond Barre. (…) Il parle d'une voix pointue, qui ne va pas avec son physique massif et rond. Il fait de la lutte contre l'inflation l'objectif principal du gouvernement. Comme si Giscard lui accordait tout ce qu'il avait refusé à Chirac, ce qui doit être d'ailleurs le cas, Barre souligne avec soin que le Président de la République lui a confirmé qu'il agirait dans la "plénitude de ses fonctions". Allusion à Chirac, qui vient d'affirmer en partant qu'il ne l'avait pas. (…) "Ce n'est pas par sadisme, dit-il, que je parle de lutte contre l'inflation, mais pour que les Français soient en mesure de retrouver les conditions fondamentales de leur développement et de leur bien-être". Son portrait ? Meilleur "économiste de France", technocrate ? Raymond Barre a un haut-le-cœur : "Je ne suis pas technocrate, dit-il, je suis démocrate !". ».
En raison des élections municipales de mars 1977, le premier gouvernement de Raymond Barre allait démissionner le 30 mars 1977. En ce sens, ce gouvernement allait avoir une longévité plus faible que celle de son lointain successeur, le gouvernement de François Bayrou en 2025. Ce dernier était bien le seul chef du gouvernement ouvertement barriste après Raymond Barre. Toutefois, Raymond Barre allait être reconduit Premier Ministre et allait rester à Matignon pendant près de cinq ans, le plaçant parmi les plus longs de la Cinquième République, juste après Georges Pompidou (Lionel Jospin puis François Fillon allaient aussi l'y rejoindre).
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Pour l'économiste Alain Fabre, expert-associé à l'Institut de l'entreprise, la nomination de Raymond Barre correspondait à un vrai changement de paradigme. Il l'a expliqué dans une tribune publiée le 25 août 2016 dans "L'Opinion" : « La nomination de Raymond Barre comme Premier Ministre le 25 août 1976, au moment où Jacques Chirac opte pour l’affrontement avec le Président Giscard d’Estaing, constitue une vraie rupture. ».
Et d'analyser la situation politique : « La désignation de cet économiste universitaire réputé mais inconnu de l’opinion et du personnel politique traditionnel (…), officialise le divorce politique entre chiraquiens et giscardiens : le néophyte de la politique, "homme carré dans un corps rond" devra affronter cinq ans durant et malgré son succès aux législatives de 1978, le travail de sape systématique de son action par les chiraquiens. Leur domination structurelle sur les droites conduira au torpillage du giscardisme en 1981 puis du barrisme en 1988. Raymond Barre, plus démocrate-chrétien que l’orléanisme giscardien, n’aura ainsi pas plus réussi que les variantes précédentes du libéralisme français, finalement absorbé dans l’UMP en 2002, à conjurer sa faiblesse structurelle pour en faire une force structurante de la vie politique. ».
Et aussi la situation économique : « La politique économique à laquelle il continue d’être identifié (…) constitue en revanche une rupture de grande ampleur avec l’après-guerre économique. Ce qu’incarne au fond le cap fixé par Raymond Barre en 1976, c’est la nécessité de sortir d’une stratégie de croissance en économie faiblement ouverte, où la concurrence joue un rôle marginal, et où domine le dirigisme industriel et régulateur de l'État. Il s’agit pour lui d’adapter la France à l’internationalisation et à la compétition accrues des économies, en mobilisant l’investissement et l’innovation des entreprises, et ce dans une logique d’intégration économique et monétaire européenne. ».
Ce qui pouvait se résumer par un clivage entre courage politique et clientélisme électoraliste : « Ce qui en 1976 distinguait Raymond Barre, c’était le rapport au monde réel. L’un voulait le voir en face pour le maîtriser, les autres ne songeaient qu’à y échapper. ». En 2026, ce clivage a résisté au temps.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (22 août 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260825-vge.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/valery-giscard-d-estaing-et-sa-270704
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