« M. Dino Attanasio que je connais personnellement est un monsieur très bien. (…) Dino est un homme d’une extrême gentillesse et d’une grande humilité. Il mérite d’être louangé et remercié pour son excellent travail et sa bonne humeur communicative. » (Guy Bonnardeaux, un internaute, le 7 décembre 2008, en commentaire dans le site Actua BD).
L'auteur de bande dessinée Dino Attanasio s'est éteint ce samedi 17 janvier 2026 près de Bruxelles. Il avait largement dépassé les 100 ans (il est né le 8 mai 1925 à Milan) et était considéré comme le doyen des auteurs de bande dessinée.
Fils d'un violoniste, cet Italien avait beaucoup de cordes à son arc artistique lorsqu'il était petit, au-delà de la musique, il aimait la gymnastique jusqu'à être qualifié aux Jeux olympiques et, évidemment, le dessin (aux beaux-arts, il a eu le premier prix de peinture). Gamin, il lisait régulièrement des BD américaines (en particulier "Mandrake" et "Flash Gordon") que sa grand-mère lui offrait, et c'est cela qui lui a donné la passion de la bande dessinée. Au départ, il faisait des illustrations, du dessin animé pour de la publicité.
En 1948, il s'est installé à Bruxelles (à 23 ans), avec son frère, un peu par hasard (pour rejoindre leur père qui se produisait à Bruxelles). Elle est devenue sa ville d'adoption (il s'est marié à une Bruxelloise et a été naturalisé Belge). Très vite, il a rencontré au début des années 1950 beaucoup de grands noms de la bande dessinée de l'école franco-belge, en particulier Edgar P. Jacobs, Jean Graton, Eddy Paape, Albert Uderzo, Jean-Michel Charlier, Michel Greg, André Franquin... et l'inimitable René Goscinny.
Dino Attanasio a produit une centaine d'albums de bande dessinée en plus des illustrations de romans. Contrairement à d'autres, il n'a pas eu l'exclusivité de différentes séries et au gré des scénaristes, des studios et des éditeurs, il a travaillé pour beaucoup de revues et de personnages.
Si on voulait résumer (c'est-à-dire s'en tenir aux principales œuvres), quatre séries lui doivent beaucoup. D'abord, il a repris le dessin de la série "Fanfan et Polo" avec d'abord Charlier puis Goscinny, publiée par "La Libre junior" (en 1950).
Puis, à partir de 1953, Attanasio a illustré les romans d'un jeune écrivain Henri Vernes dont il a adapté les histoires de Bob Morane pour la revue "Femmes d'aujourd'hui" (il a dû convaincre la rédactrice en chef de mettre des phylactères alors qu'elle préférait un texte en dessous de l'image), ce qui a donné les cinq premiers albums de 1959 à 1963. Ensuite, Henri Vernes a préféré un autre dessinateur, mais ce n'était pas grave pour Dino Attanasio qui avait beaucoup de travail à l'époque.
Et en particulier, de 1957 à 1976, Dino Attanasio a développé sa propre série, publié dans le "Journal de Tintin", en créant le personnage de Signor Spaghetti, un jeune immigré italien toujours à la recherche d'un travail, à l'accent très fort, accompagné de son cousin Prosciutto qui est très gaffeur. Il a réalisé ainsi quinze albums avec Goscinny pour le scénario. Le lecteur est vite séduit par ce personnage sympathique et anti-héros à l'instar de Gaston Lagaffe. Entre 1975 et 1982, il a sorti encore quatre albums avec Lucien Meys, Edel, puis Greg pour le scénario.
Il est arrivé quelques surprises à l'auteur comme cette commande en 1975 pour un album hagiographique faisant l'éloge du Shah d'Iran en collaboration avec un éditeur iranien, mais l'œuvre a été livrée trop tard, en 1979, lorsque les mollahs ont pris le pouvoir (et détruit discrètement tous les exemplaires de son album).
Dino Attanasio était aussi fier d'avoir réalisé cinq dessins animés de Spaghetti, dont une adaptation d'un album scénarisé par Yves Duval pour une filiale du Lombard (Belvision).
Bob Morane et Spaghetti, ce mélange était un peu étrange : Dino Attanasio a dessiné des séries très réalistes et, en même temps, des séries humoristiques avec les traits classiques de l'école franco-belge. Parfois, il faisait appel à d'autres dessinateurs pour faire les décors. Ainsi, Dino Attanasio a été le mentor de plusieurs auteurs de BD, notamment Marc Wasterlain ("Docteur Poche"), William Vance ("XIII"), Mittéï, Daniel Kox, Lucien Meys, Pierre Seron ("Les Petits Hommes"), etc. qui ont été ses assistants lors d'une partie de sa carrière.
Par la suite, trop occupé par Gaston Lagaffe, Franquin a proposé à Attanasio de reprendre à sa suite la série "Modeste et Pompon", ce qui a produit une dizaine d'albums dont ceux entre 1961 et 1980 (il en assurait aussi le scénario). Là encore, il a laissé à d'autres la poursuite de la série.
On pourrait parler aussi de Johnny Goodbye et d'autres personnages. Dino Attanasio s'est vu récompenser par le Crayon d'or en 1985 et par l'inauguration d'une fresque murale le 16 décembre 2009 dans une rue de Bruxelles (la rue Van Bergen). Et une exposition était ouverte du 8 au 30 juillet 2006 en son hommage pour ses 60 ans de BD. Une autre rétrospective a été organisée en juin 2024 à l'occasion du Festival de bande dessinée de Courcelles, en sa présence, à la suite de la parution d'une biographie que lui a consacrée Wilfried Salomé (aux éditions Hibou). RIP (Requiescat in pace).
« Les modèles d'IA deviendront moins précis, moins diversifiés et leurs contenus seront moins vérifiables. Wikipédia aide à éviter cela, car les humains utilisent leur jugement pour vérifier les sources, créer de nouveaux articles et réviser les anciens. » (Selena Deckelmann, le 15 janvier 2026 sur Clubic.com).
Le site Wikipédia fête ses 25 ans ce jeudi 15 janvier 2026, fondé par Jimmy Wales. Chaque année accumule un certain nombre d'articles supplémentaires dans cette immense encyclopédie en ligne d'une conception totalement utopique : collaborative, gratuite et sans publicité, cette encyclopédie est construite, complétée, enrichie par tous les internautes.
En vingt-cinq ans, Wikipédia est devenu une véritable référence, avec aujourd'hui 15 milliards de consultations par mois. 250 000 wikinautes bénévoles rédigent ou complètent, corrigent, enrichissent chaque mois près de 65 millions d'articles disponibles dans plus de 300 langues. Wikipédia est le seul site dirigé par une organisation à but non lucratif (la Fondation Wikimedia) parmi les dix sites mondiaux les plus fréquentés. Une étude récente affirme que 85% des Français consulteraient Wikipédia.
J'en avais déjà parlé il y a quelque temps, on ne prête qu'aux riches. En l'occurrence, ici, les riches sont les personnes cultivées voire érudites. En raison de l'origine de ses articles (n'importe qui peut en écrire), il y a beaucoup d'erreurs (mais des études affirment, avec quelques biais, que ces erreurs ne seraient pas plus nombreuses que dans les encyclopédies professionnelles classiques). L'avantage de sa forte fréquentation est que lorsqu'une erreur est commise, elle ne reste pas longtemps en ligne car il y a toujours un wikinaute prêt à la corriger.
L'une des erreurs les plus flagrantes a été la mort de Gérard Depardieu, annoncée pendant quelques minutes, en lieu et place de celle de son malheureux fils Guillaume. Le site permet beaucoup de discussions entre wikinautes lorsque des phrases du site sont controversées ou contestées, mais là encore, il y a parfois un véritable biais : la connaissance ne se décrète pas par la loi du plus fort. Il y a des faits ou il y en a pas, mais ce n'est pas parce qu'il y a une majorité d'internautes qui affirment le contraire qu'un fait n'a pas son existence intrinsèque. Le savoir n'est pas, par définition, démocratique. On ne vote pas pour savoir si des pieds d'humain se sont posés sur le sol lunaire ou pas. Ou pour savoir s'il existe le virus du covid-19 ou pas.
Moins évidentes sont les interprétations, plus sujettes à caution, que ce soit dans le domaine politique, historique, philosophique, religieux, etc. ou même scientifique. La réalité, hélas, c'est qu'il y a toute une hiérarchie interne dans la construction de Wikipédia, sur laquelle les fondateurs et dirigeants ont peu de pouvoir, des petits chefs qui ne sont pas forcément qualifiés pour écrire ou corriger des articles de fond sur divers sujets mais qui monopolisent ou bloquent des contributions de personnes qualifiées.
Je connais plusieurs cas de scientifiques chevronnés et reconnus par leurs pairs (des mathématiciens et des physiciens) qui n'ont pas pu corriger certains articles de leur spécialité (voire des articles sur leur propre sujet d'étude !) en raison de cette hiérarchie qui donne le pouvoir aux contributeurs les plus anciens et les plus féconds, parfois incompétents dans leur domaine contributif.
Toujours est-il que cette encyclopédie est bien pratique pour retrouver quelques faits, dates, etc. très spécifiques en ce sens qu'elle regroupe ces informations dans un même article. La plupart de ces informations sont d'ailleurs référencées par des articles de sites d'information ou de culture dignes de foi, ce qui permet de retomber sur ses pattes. Il y a donc une prime à la personne assez cultivée pour prendre du recul et reconnaître certaines informations erronées.
Il faut d'ailleurs reconnaître que beaucoup d'articles sont très bien construits et très denses et il y a même un label de bons articles. L'idée d'origine, c'est que chaque jour, ces articles s'affinent, se perfectionnent vers ce qu'on pourrait appeler l'idéal de vérité et de pédagogie. C'est rarement le cas sur des sujets très sensibles (de politique, religion, philosophie, etc.) où les idéologies dominent et ont du mal à laisser une part de neutralité (et peut-on être neutre quand on évoque Hitler ?).
Wikipédia, accusé parfois de plagiat, s'est retrouvé parfois plagié plus ou moins ouvertement, tellement le site est devenu une référence en matière encyclopédique. On cite par exemple Michel Houellebecq, grand lecteur de Wikipédia, qui ne s'en cache pas dans ses romans.
Internet et particulièrement Wikipédia sont devenus les concurrents des grandes encyclopédies que j'appellerais professionnelles, qui, bien sûr, existent encore en version papier (mais de moins en moins) et en version numérique avec un accès payant, rédigées par des experts (souvent universitaires) des sujets abordés. Notons aussi que des encyclopédies moyennement professionnelles comme le Quid ont dû arrêter leurs parutions papier pour une raison économique.
Pour autant, nous nous trouvons à un moment où la pérennité de Wikipédia est remise en cause par l'intelligence artificielle (IA), et cela depuis quelques années. En effet, l'IA a pour but de lire tous les sites de savoirs et de les intégrer pour répondre ensuite à ses utilisateurs. Or, ce qui se passe en ce moment, c'est qu'une fois tout un site tel que Wikipédia absorbé par une IA, ses utilisateurs ne vont plus consulter le site encyclopédique en question mais passent désormais par l'IA. À terme, cela risque de provoquer la mort de ces sites de savoirs par manque de fréquentation, et, en ricochet, la mort des IA elles-mêmes qui tourneront en rond sans apport de nouveaux savoirs, faute de sites qu'elles ont elles-mêmes contribué à fermer.
Les dirigeants de Wikipédia affirment qu'au contraire, les IA ne seraient pas des concurrentes mais des partenaires. Ainsi, la Fondation Wikimedia est déjà en partenariat avec Amazon, Google, Meta (Facebook), Microsoft, Mistral AI, Ecosia, Perplexity, Pleias et ProRata qui ont ainsi un accès privilégié aux savoirs de l'encyclopédie en ligne en échange d'un soutien financier. La baisse des soutiens financiers des particuliers est compensée par une évolution du modèle économique avec ce genre de partenariat commercial avec les gros utilisateurs de ses données.
Pour comprendre défis lancés par l'intelligence artificielle à Wikipédia, la revue en ligne Clubic.com a interrogé, ce jeudi 15 janvier 2026, Selena Deckelmann qui est la directrice Produit et Technologie de la Fondation Wilimedia (propos recueillis par Mia Ogouchi, spécialiste des logiciels grand public). Et que dit-elle ?
Que Wikipédia est confronté par le fait que, d'une part, les IA sont alimentées par le site encyclopédique, et, d'autre part, inversement, des IA cherchent à alimenter le site : « Le contenu de Wikipédia alimente aujourd’hui les chatbots IA génératifs, les moteurs de recherche, les assistants vocaux ainsi que les résumés générés par l'IA. Nous assistons à une véritable explosion du contenu généré par des machines sur Internet. Il y a aussi de plus en plus de tentatives d’ajout de contenu IA de mauvaise qualité dans Wikipédia. ».
D'où la stratégie adoptée par la Fondation Wikimedia : « [Nous donnons] la priorité à l’humain : dans ce cadre, les investissements et les développements futurs sont pensés pour soutenir les contributeurs humains qui sont au cœur de Wikipédia. Le but est qu'ils puissent consacrer leur précieux temps à accomplir ce qu’ils souhaitent accomplir et non à chercher des moyens d’atteindre leurs objectifs. ».
En clair, les missions des wikinautes sont renforcées : « Du côté des contributeurs, le jugement humain, la recherche de sources et le consensus ont plus de valeur que jamais. Pour les modérateurs bénévoles de Wikipédia, l'impact est, quant à lui, concret et parfois douloureux. Il y a plus de contenu à examiner, davantage de motifs à identifier et il faut aussi agir rapidement lorsque des contenus IA de mauvaise qualité sont repérés, ce qui constitue une pression supplémentaire. Les bénévoles ont réagi en faisant évoluer les politiques, les outils et les critères de suppression lorsqu'ils rencontrent des contenus douteux. ».
Wikipédia utilise aussi l'IA, et depuis longtemps, pour optimiser son enrichissement mais en maintenant l'humain au cœur du dispositif : « Les décisions éditoriales fondamentales restent strictement humaines. Ce sont les humains qui décident de ce qui doit figurer ou non dans Wikipédia, de l’évaluation des sources, de l’application de la neutralité et de la manière dont les désaccords sont résolus. Chaque modification, qu'elle soit assistée par l'IA ou non, est examinée au regard des normes communautaires et enregistrée en toute transparence. (…) Le jugement humain reste le meilleur garde-fou. ».
Le risque de l'IA est important, celui de devenir un chat qui se mord la queue : « Il existe un risque réel de boucle de rétroaction : les systèmes IA utilisent Wikipédia pour s’entraîner, ils génèrent du texte dérivé puis ré-injectent ce contenu dans l'écosystème informatif, où il est à nouveau consommé et ré-utilisé pour l'entraînement. Les modèles d'IA deviendront moins précis, moins diversifiés et leurs contenus seront moins vérifiables. Wikipédia aide à éviter cela, car les humains utilisent leur jugement pour vérifier les sources, créer de nouveaux articles et réviser les anciens. ».
De fait, les nouveaux comportements avec l'IA entraînent une baisse de fréquentation du site Wikipédia : « Le nombre de pages vues par les humains sur Wikipédia est en baisse, d'environ 8%, car au lieu de visiter directement le site, les gens consomment de plus en plus les informations de Wikipédia via des interfaces IA tierces. Cela a des implications réelles pour notre pérennité, car Wikipédia dépend des contributions bénévoles et des dons des lecteurs. Le travail bénévole créé pour le bien public est exploité et monétisé par des entreprises privées, souvent sans qu’il n’y ait aucune attribution ni soutien significatif en échange. ».
D'où le paradoxe : « À l'ère de l'IA, le site Wikipédia n'a jamais été aussi précieux et pourtant, il est devenu moins visible pour le public. Nous représentons malgré tout une part majeure de l'infrastructure des connaissances fondamentales d’internet, et ce, même si les gens ne se rendent pas compte qu'ils dépendent de nous. ».
Wikipédia fête ses 25 ans en particulier avec un "grand événement virtuel" diffusé sur Youtube ce jeudi 15 janvier 2026 à partir de 17 heures, heure de Paris, qu'on peut voir ci-dessous.
« On ressent assez vite, à la contemplation d'une toile du Tintoret, un léger ennui qu'on ne retrouve pas à la lecture de "Fluide Glacial", où Édika dessine très bien les bites. » (Pierre Desproges, dans "Le Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis", 1985, éd. Seuil).
Entre princes du loufoque, qui plus est de la même génération, on ne peut que se comprendre. Le dessinateur et auteur de bandes dessinées Édika est hélas mort ce mardi 16 décembre 2025, à la veille de son 85e anniversaire, dans le sud de la France (à Rochefort-du-Gard).
Comment reconnaît-on le talent d'un artiste ? Il y a d'abord un style très particulier, et c'est le cas pour Édika, impossible de ne pas reconnaître ses dessins, son style graphique est absolument inimitable, montrant toute l'anatomie gargantuesque des personnages au-delà de leur réalité intrinsèque. Et puis le style de la composition, de la narration, celui de l'absurde, du loufoque, des gags sans chute. Enfin, de la provocation, un peu du genre adolescent, scatologique, pornographique, un peu gore, mais gentillet. Le tout mélangé avec de la pure tendresse, parce qu'Édika, c'était d'abord un tendre.
Mieux qu'un tendre, c'était un homme réservé, un homme timide. Quel contraste avec ses dessins ! Justement, sa planche de dessin était sa planche de salut, celui d'une expression débridée, permanente, imminente, récurrente, obsédante. Car Édika, c'était la qualité, mais aussi la quantité. Il a publié des dizaines d'albums issus de ses dessins périodiques. Et il est immanquablement associé au magazine d’Umour et de Bandessinée "Fluide Glacial" dont il est devenu un pilier inoubliable à partir de 1979 à la demande de Gotlib et dont il a dessiné près d'une centaine de couvertures.
Dessins mais aussi mots provocateurs et banalement décalés. En 1989, son compère collègue Moebius, dans "Les Cahiers de la BD", savourait chez Édika un « goût pour la recherche de l’idéalisation, du personnage parfait, presque supraterrestre » et lui confiait : « Ton dessin est vraiment la quintessence du dessin érotique. Les seins que tu dessines sont les vrais seins, les seins du rêve ! ». Édika ne démentait pas être obsédé par les gros seins ; il dessinait souvent des petits hommes moches avec des femmes plantureuses.
Adrien Le Gal a décrit Édika dans "Le Monde" comme un "homme rangé" : « Son imagination en matière de situations sexuelles cocasses a beau être débordante, Édika, éduqué chez les Jésuites, n’en mène pas moins une vie personnelle en apparence rangée. "Tout au plus a-t-il rencontré très jeune une cantatrice plus âgée qu’il a épousée, et vécu avec elle jusqu’à sa mort. Il a des enfants comme tout le monde", note Yves Frémion, autre ancien pilier de "Fluide Glacial", en 2018. ».
Édika, de son nom civil Édouard Karali, est né en Égypte, a vécu au Liban et y a découvert Gotlib et "Fluide Glacial". Ce fut le coup de foudre. Il a foncé en France en 1976, a rejoint son frère également dessinateur (Carali), et s'est fait repérer par Gotlib. D'où sont nés des personnages récurrents comme son double, Bronsky Proko, un "dessinateur énervé mais appliqué", et son chat Clark Gaybeul « affublé d’un slip kangourou trop large, tantôt simple animal, tantôt personnage à part entière, au flegme inimitable et ignorant lui-même qu’il est un chat » selon les mots d'Adrien Le Gal.
Le journaliste l'a aussi décrit comme un homme tourmenté : « Edika ne s’est jamais débarrassé de l’angoisse de la page blanche, développant, en sus, une pathologie connexe : la terreur de la dernière case. Son incapacité à trouver une chute à ses gags, révélatrice de son indécision, devient elle-même un gag, et une occasion de se mettre en scène en auteur tourmenté. "Jamais j’arriverai à finir cette histoire", se lamente-t-il, en larmes, dans une planche. "Et si tu foutais une femme à poil ?", lui suggère un de ses personnages, ravi que cette "idée originale" soit aussitôt validée. "Réussir une chute différente chaque fois, c’est difficile, mais réussir une absence de chute, c’est encore plus délicat", s’amusait Yves Frémion. ».
Didier Pasamonik, dans un article d'Actua-BD, a quantifié l'œuvre d'Édika : « Ses gags sont tissés d’absurde, de chausse-trappes scénaristiques confinant au permanent exercice de style narratif. En 41 ans, il a publié 309 histoires (soit 1 870 pages de bandes dessinées), 81 couvertures du magazine, ainsi que de nombreuses illustrations de nouvelles et autres culs de lampe. Cela donne 37 albums compilés récemment en intégrales chez Fluide, des dizaines de couvertures parmi les plus marquantes du célèbre magazine auquel il tire sa révérence l’année de ses 50 ans. ». En fait, sa dernière couverture de Une de "Fluide Glacial" a été publiée en 2023 et c'était sa 83e couverture depuis 1979.
Dans un message sur Instagram annonçant la malheureuse nouvelle, la rédaction de "Fluide Glacial" a communiqué entre autres : « Fluide Glacial pleure la disparition de l'un de ses auteurs phares et d'une figure majeure du monde de la bande dessinée, mais la rédaction est surtout dévastée par la perte d'un ami, un homme délicat et incroyablement drôle. Très réservé, presque timide, sauf devant sa feuille de papier, où il se sentait libre de tout dessiner, Édika est devenu un auteur culte. Son talent était incomparable. Depuis son arrivée dans les pages du magazine, en 1979, il a toujours été l'auteur préféré des lecteurs de Fluide Glacial. (…) Il était, et il le restera, le Prince de la déconnade et de l'humour absurde, le champion de l'inattendu, le maître de l'acrobatie narrative et de la non-chute, le roi des couvertures emblématiques. Mais aussi le spécialiste des dialogues sans queue ni tête et des montages-photos psychédéliques, l'inventeur des bouglous à sans giratoires inversés et le talentueux créateur de personnages loufoques. Des punks poétiques, des athlètes à la grâce bodybuildée ou divas à fortes poitrines, le chat Clark Gaybeul et son personnage-dessinateur, Bronsky Proko, qui sont aujourd'hui sans doute aussi tristes que nous de la disparition de leur créateur. Tout au long de son immense et prolifique carrière, Édika a partagé avec ses lecteurs son immense plaisir à dessiner et son bonheur permanent de laisser libre court à son imagination sans limite. ».
Il ne lui manque plus qu'un album, Requiem pour Édika... Et doutez-vous que des collèges portent un jour son nom ?!
« J'ai demandé à mon homologue algérien de gracier Boualem Sansal, et ce geste serait l'expression d'un esprit humanitaire et d'une vision politique éclairée, reflétant également ma relation personnelle étroite avec le Président Tebboune et les excellentes relations entre nos deux pays. » (10 novembre 2025).
Celui qui a prononcé ces paroles, c'est Frank-Walter Steinmeyer, le Président de la République fédérale d'Allemagne, ancien Ministre social-démocrate des Finances, qui a proposé que Boualem Sansal soit transféré en Allemagne pour « y bénéficier de soins médicaux compte tenu de son âge avancé et de son état de santé fragile ». Deux jours après, ce mercredi 12 novembre 2025, son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune a répondu favorablement à sa demande « en raison de sa nature et de ses motifs humanitaires » : il a gracié l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, né le 10 mars 1944, il est donc enfin libre !
C'est évidemment un soulagement alors qu'il avait été incarcéré depuis le 16 novembre 2024, il y a un an. On a reproché à Boualem Sansal d'avoir remis en cause, au journal d'extrême droite "Frontières", l'intégrité des frontières de l'Algérie : « Quand la France a colonisé l'Algérie, toute la partie ouest de l'Algérie faisait partie du Maroc : Tlemcen, Oran et même jusqu'à Mascara. Toute cette région faisait partie du royaume. ». Il a alors été poursuivi en raison de l'article 87 bis du code pénal algérien pour « crimes qualifiés d'actes terroristes ou subversifs », portant « atteinte à l'intégrité du territoire national ».
Si l'écrivain, qui a été naturalisé Français, n'a pas nié les faits, c'est-à-dire l'exactitude de ses déclarations, il réfutait d'avoir été subversif et disait qu'il utilisait simplement son droit à la liberté d'expression. Après un procès qui n'a duré que vingt minutes le 13 mars 2025, le tribunal de Dar El Beïda a condamné le 27 mars 2025 Boualem Sansal à cinq ans de prison ferme et à une amende équivalente à 3 500 euros, pour « intelligence avec des parties étrangères ». Après un recours en appel, la cour d'appel d'Alger a confirmé la peine en première instance le 1er juillet 2025.
Au-delà de son âge (81 ans), Boualem Sansal souffre d'un cancer et nécessite un protocole de soins peu compatible avec son incarcération. La détention de Boualem Sansal était devenue un élément de fermeté diplomatique du gouvernement algérien contre la France qui avait reconnu le 31 juillet 2024 la souveraineté du Maroc au Sahara occidental.
Le refus de visas consulaires pour accueillir ses ressortissants touchés par une obligation de quitter le territoire français a placé l'Algérie dans une tension diplomatique aiguë que le vote le 30 octobre 2025 d'une motion présentée par le RN et exigeant l'abrogation des accords franco-algériens du 27 décembre 1968, n'a pas réduite à l'apaisement.
Comble de mauvaises relations franco-algériennes, alors que le Président français Emmanuel Macron avait plusieurs fois exigé la libération de Boualem Sansal, sans obtenir de réponse de la part de l'Algérie, le Président algérien a rapidement accepté la demande du Président allemand. L'efficacité allemande ?!
Mais qu'importe, l'essentiel est que l'écrivain malade soit désormais libre et puisse se soigner efficacement. Je ne le doute pas, il va désormais vivre en Europe, invité à se faire soigner dans un hôpital allemand, mais il pourrait tout aussi bien aller en France, son pays d'adoption.
La libération de Boualem Sansal d'une prison algérienne intervient quelques jours après la libération, le 4 novembre 2025, de deux autres ressortissants français, Cécile Kohler et Jacques Paris, d'une prison iranienne, et quelques mois après la libération, le 4 février 2025, d'un autre ressortissant français, Serge Atlaoui, condamné à mort à Jakarta, en Indonésie.
La situation n'est cependant pas satisfaisante. Le journaliste sportif français Christophe Gleizes, qui faisait un reportage sur un footballeur, a été arrêté le 28 mai 2024 à Tizi Ouzou pour avoir interviewé un sportif kabyle il y a une dizaine d'années. Le tribunal de Tizi Ouzou l'a condamné, le 29 juin 2025, à sept ans de prison ferme pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l'intérêt national ». Un procès en appel devrait se tenir le 3 décembre 2025.
Malgré la libération de Boualem Sansal, l'effort diplomatique ne devrait pas faiblir pour obtenir la libération de Christophe Gleizes. En réaction à sa première condamnation, le Ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a déclaré le 1er juillet 2025 : « Nous avons été vivement choqués par sa condamnation en première instance à sept ans de prison, une condamnation extrêmement lourde, et nous allons nous mobiliser pour obtenir sa libération. ». Restons mobilisés !
« C'est un peu comme Mitterrand. C'est-à-dire que dès que vous arrêtez de faire de l'idéologie, vous devenez sympathique ! » (Thierry Ardisson à Régis Debray, le 15 janvier 1988 sur La Cinq).
Ce mardi 2 septembre 2025, Régis Debray fête ses 85 ans. L'homme vit une existence intellectuelle mais aussi physique assez extraordinaire. Comment le qualifier ? Intellectuel (de gauche), philosophe, sociologue, aventurier, journaliste, éditorialiste, haut fonctionnaire, médiologue... ? Finalement, il préfère le terme un peu vague d'écrivain, ce qui, après tout, est logique quand on a déjà publié plus de quatre-vingts livres dont principalement des essais, mais aussi quelques romans, une pièce de théâtre et même un livret d'opéra.
Quand, en plus, ses livres sont denses et bien écrits, on peut se dire que voilà un écrivain exceptionnel. Du coup, se faire élire à l'Académie française ne serait pas infondé. Mais, semble-t-il, celui qui a été en 1977 le lauréat du Prix Femina et en 2019 le lauréat du Grand Prix de littérature de l'Académie française (qui couronne l'ensemble d'une carrière littéraire), n'aurait jamais voulu en être. Il a toutefois accepté de succéder à Michel Tournier à l'Académie Goncourt le 11 janvier 2011 (on l'a élu pour cela), mais il a démissionné en 2015 parce qu'il avait d'autres choses à faire (normalement, à partir de 85 ans, ces académiciens-là sont d'office à la retraite et sans droit de vote).
À cette élection académique, son ami Bernard Pivot, qui allait présider l'Académie Goncourt de 2014 à 2019, expliquait le grand honneur que cette noble assemblée a eu d'avoir accueilli Régis Debray : « Un très bon écrivain, un penseur, qui a toute sa place à l'Académie Goncourt. Beaucoup de membres de l'Académie française auraient souhaité qu'il les rejoigne sous la Coupole mais il a toujours refusé. Nous sommes d'autant plus fiers de l'accueillir parmi nous. ».
Régis Debray, brillant élève, a été formé à Normale Sup. de la rue d'Ulm (premier au concours en 1960) et a obtenu l'agrégation de philosophie. Beaucoup plus tard (trente ans plus tard), il a poursuivi par une thèse de doctorat en philosophie puis une habilitation à diriger les recherches (ex-doctorat d'État). Dès le début de ses études, il a côtoyé les plus grands : Edgar Morin pour un projet de documentaire, Louis Althusser qui l'a encouragé à choisir la philosophie, Henri Grouhier avec qui il a travaillé sur Diderot, Georges Perec chez qui il s'est installé comme coopérant en Tunisie, etc. Pendant ces quelques années, il a déjà passé six mois à Cuba, un été.
Il était promis à l'enseignement : en 1965, juste après son agrégation, il a été affecté au Lycée Henri-Poincaré à Nancy pour enseigner le français, mais cela n'a duré que quelques mois... Car le goût de l'aventure révolutionnaire était plus fort (il avait 25 ans). Il a été invité à venir à La Havane et il s'est lié avec Fidel Castro avec qui il a eu beaucoup d'échanges. Régis Debray s'est transformé en spécialiste de la guérilla et en même temps en journaliste, mais engagé. Il s'est alors installé à Cuba, s'est entraîné militairement et est allé en Bolivie pour participer à une guérilla contre le régime militaire.
En début 1967, il a rejoint Che Guevara à Nancahuazu. C'était le passage à l'acte de la révolution marxiste pour l'intellectuel livresque. Un engagement qui force le respect même si l'idéologie qu'il sous-tend est peu respectable, car Régis Debray a risqué réellement sa vie. Il a été arrêté le 20 avril 1967 par l'armée bolivienne qui a publié un communiqué annonçant la mort d'un « nommé Regis Debray ou Lebray, un spécialiste de la guérilla ». En fait, ce n'était pas le cas. Il a toutefois été torturé, et tandis que Che Guevara a été sommairement exécuté le 9 octobre 1967, Régis Debray, accusé d'avoir participé à la guérilla de Che Guevara, a été condamné le 17 novembre 1967 à trente années de travaux forcés pour « délits de rébellion, assassinat, vol et blessures » par le tribunal militaire de Camiri en Bolivie.
Cette condamnation a conduit De Gaulle à envoyer un télégramme au général René Barrientos, Président de la République de Bolivie, pour protester contre la détention d'un ressortissant français, et les écrivains Jean-Paul Sartre, André Malraux et François Mauriac à adresser en 1969 au général Alfredo Ovando Candia, chef du gouvernement bolivien, une lettre lui demandant la grâce pour Régis Debray. Au cours de sa détention, l'écrivain aurait même failli être assassiné en prison par des proches d'officiers assassinés.
Finalement, un général "modéré" de la junte militaire a libéré Régis Debray le 23 décembre 1970, après trois ans et huit mois de détention, et l'a expulsé au Chili où il a séjourné pendant deux ans. Il y a rencontré le poète Pablo Neruda ainsi que le Président chilien Salvador Allende avec qui il a réalisé un documentaire en 1971 (sa dernière rencontre date du 24 août 1974, Salvador Allende est mort le 11 septembre 1973).
Régis Debray est ensuite rentré discrètement en France en 1973, en passant par Cuba, l'Algérie et la Belgique. Habitant désormais à Paris, il a fait des séjours au Mexique et à Cuba où il a rencontré François Mitterrand, premier secrétaire du PS, devenu son ami et qu'il considère comme le dernier vrai Président. En 1979, il s'est encore engagé au Nicaragua en soutien aux sandinistes.
S'il était déjà connu des milieux intellectuels, Régis Debray a vu sa notoriété auprès du grand public bondir le 19 septembre 1975 en participant à l'émission "Apostrophes" de Bernard Pivot (le première émission était diffusée le 10 janvier 1975) dans une spéciale sur les révolutionnaires avec Natacha Michel, Olivier Todd, Hubert Juin, Gilles Lapouge, Jean-Paul Dollé et Raymond Abellio.
L'élection de François Mitterrand a hissé Régis Debray au pouvoir, ce qui était très nouveau pour lui : le voici conseiller du prince, exactement, chargé de mission à la Présidence de la République pour le tiers-monde de 1981 à 1985, ce qui l'a amené à se déplacer dans de nombreux pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine et à prendre le secrétariat général du Conseil du Pacifique-Sud en 1984. Ensuite, après la défaite des socialistes aux élections législatives de mars 1986, il a été bombardé maître de requêtes au Conseil d'État, de 1986 à 1992, date à laquelle il a démissionné et repris plus pleinement ses études de philosophie (doctorat en 1992 sur "Défendre l'image" et habilitation à diriger des recherches en 1994 sur "Manifestes médiologiques").
À partir des années 1990, Régis Debray a une activité d'intellectuel et d'universitaire, devenu le maître de la médiologie, mot qui est désormais associé à sa pensée. Sur son site officiel, il est dit ce qu'est la médiologie : « Loin de la sociologie des médias avec laquelle on la confond parfois, la médiologie a pour objet les interactions passées et présentes, entre technique et culture. Il s'agit de confronter, mieux de réconcilier les deux champs traditionnellement et dangereusement opposés. Réflexion sur la trace, l'archive et la mémoire, l'enquête médiologique, qui peut aller de l'histoire ancienne à la nôtre, de l'écriture à l'internet, tire au jour les effets symboliques des innovations techniques comme les conditions culturelles des tournants technologiques. Son utilité : faire valoir les impératifs de la transmission face aux urgences de la communication. Réhabiliter la maîtrise des temps longs que pourrait bientôt compromettre la conquête obsessionnelle des espaces, est devenu un enjeu capital de civilisation. La démarche médiologique avec d'autres, peut y contribuer. ».
Il a cultivé ses amitiés, de Jacques Derrida à Julien Gracq, a rencontré le commandant Marcos au Mexique en 2001, a réuni en 2010 quatre anciens résistants Daniel Cordier, Yves Guéna, Stéphane Hessel et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, dans le cadre d'un documentaire. Il intervient souvent dans des colloques, à la radio, dans des débats politiques, littéraires, philosophiques, etc. Il reste proche de Jean-Pierre Chevènement (et pas forcément parce que c'est un autre Che).
Parmi les très nombreux livres de Régis Debray, on peut citer (entre autres !) : "Révolution dans la révolution ?" (1967), "Le Pouvoir intellectuel en France" (1979), "Cours de médiologie générale" (1991), "Vie et mort de l'image" (1991), "Contretemps : Éloges des idéaux perdus" (1992), "L'État séducteur : les révolutions médiologiques du pouvoir"(1993), "La République expliquée à ma fille" (1998), "L'Enseignement du fait religieux dans l'école laïque" (2002), "Le Feu sacré : fonctions du religieux" (2003), "Éloge des frontières" (2010), "Jeunesse du sacré" (2012), "L'Europe fantôme" (2019), et le dernier, "Riens" (2025).
« Il faut aussi entendre l'invitation de Dieu faite à l'Adam, de nommer les animaux. Cela signifie que nous sommes appelés à désigner nous-même les animaux de notre âme : le lion de l'orgueil, la vipère de la médisance, la pieuvre de la possessivité qui souvent jouent à notre place ; ils se font connaître par des épreuves à dépasser. Je peux témoigner qu'après les avoir nommés, pris en main leurs énergies puis les avoir empêchés de jouer à ma place, le Seigneur a opéré sur eux une alchimie secrète, les amenant à livrer leur information : c'est cela, construire l'arbre de la connaissance, pour en devenir le fruit. Cela se fait par des mutations successives qui donnent une joie incroyable. » (Annick de Souzenelle, le 3 octobre 2018 dans "La Vie").
Il y a un an, le 11 août 2024, l'écrivaine Annick de Souzenelle est morte à Chalonnes-sur-Loire, trois mois avant ses 102 ans (elle est née le 4 novembre 1922 à Rennes), et a été enterrée à Rochefort-sur-Loire (dans le Maine-et-Loire), où elle habitait. Malgré un AVC au printemps 2023, elle avait réussi à poursuivre ses travaux, elle avait donné la veille son dernier manuscrit ("Méditation sur la Mort" sorti en 2023), et elle continuait encore de temps en temps à donner des interviews malgré sa grande fatigue. Lire, prier, écrire, parler, c'était son activité de femme de cœur.
Il est toujours un peu compliqué de présenter Annick de Souzenelle, qui fut psychothérapeute, et présenter aussi sa trentaine d'ouvrages de spiritualité. Je la qualifierais d'essayiste de spiritualité, elle peut aussi être considérée comme une théologienne, convertie au christianisme orthodoxe en 1958 après avoir délaissé le catholicisme en 1942, et elle était très érudite sur la Bible (en particulier la Genèse) et ses significations symboliques, bonne connaisseuse de l'hébreu. J'avais évoqué sa figure intellectuelle lorsqu'elle avait atteint ses 100 ans, un âge canonique qui ne l'effrayait pas, il y a quelques années.
Sa découverte de la Genèse, elle l'a racontée à Sophie Lebrun pour "La Vie" le 3 octobre 2018 : « L'étude de la "Genèse" m'a amenée à découvrir une anthropologie nouvelle. J'y ai lu que l'Adam créé au sixième jour est l'humanité : il est "image de Dieu" et donc homme et femme. Or, dans la Genèse, l'Adam, Ish, en hébreu, oublie son côté femelle appelé Ishah et face au serpent, elle, l'inconscient de l'Adam, prend le fruit défendu. Cette histoire relate ce que nous vivons souvent : notre inconscient joue parfois à notre place. L'Adam régresse alors à l'état animal et est différencié en homme et femme. C'est à ce moment-là seulement que la femme dans la Bible est appelée Ève. Cela signifie que tout Adam est capable de "se souvenir" de son côté femelle appelé Ishah, comme Dieu se souvient de sa création, son Ishah. La foi chrétienne nous appelle non seulement à croire en Dieu mais à retrouver "l'image de Dieu" en nous, notre côté femelle perdu de vue. ».
Ce qui frappe toujours lorsqu'on l'écoute, dans différents entretiens ou conférences (j'ai en mis quelques "échantillons" ci-après), c'est le côté très positif de son langage, positif, empathique, bienveillant, optimiste, une joie de vivre. Elle se disait « émerveillée continuellement », et l'artiste Frédérique Lemarchand lui a offert, pour son centenaire, une sculpture en bronze intitulée "La danse de Jacob avec l'ange".
Sur son "site officiel" (arigah.com), du nom de l'association créée sous son égide en 2016 (et qui veut dire "tissage" en hébreu) et celui de l'Institut d'anthropologie spirituelle fondée en 2010, association qui « s’adresse à tous ceux qui s’interrogent sur le sens profond de la vie et de leur existence et qui ressentent la nécessité d’un cheminement intérieur », il n'est pas indiqué qu'Annick de Souzenelle est morte, mais qu'elle « est née au Ciel le dimanche 11 août 2024 : "Et que brille à jamais sur Annick, la lumière de Ta face, Seigneur !" ». Avec cette expression de joie : « Mon départ c'est de dire OUI... pour entrer dans cette danse divine... » ; et cet état d'esprit : « Je suis comme le ravi de la crèche... ».
Elle encourageait ceux qui réfléchissait sur leur existence, et sa signification, à faire un grand chemin, un grand retournement : « Toute mutation est mort et résurrection afin d’atteindre à un surcroît d’être et de tendre vers la vérité. Cette "mort" conduit l’Homme à accepter l’épreuve, parfois l’inacceptable, à tenir pour relatif ce qu’il croyait absolu, ses idoles inconscientes, à renoncer à ce qui lui est le plus cher… » (2012).
Avant les échantillons verbaux, je propose des échantillons écrits tirés de certains de ses ouvrages.
1. "L'Égypte intérieure ou les dix plaies de l'âme" (1991) : « Aller vers soi, vers le noyau divin de notre être pour en libérer l'énergie, c'est prendre le chemin de la "terre promise" et vivre la grande aventure du peuple hébreu. »
2. "Le Symbolisme du corps humain" (1991) : « Et notre éducation consiste à donner pour structures nos propres limites, et pour valeurs de référence celles qui sont relatives à ces limites et qui, nécessaires un temps, deviennent aliénantes lorsque nous les érigeons en absolu. »
3. "Job sur le chemin de la lumière" (1994) : « L’Homme ne passera la porte que s’il est retourné à la source de lui-même, s’il se fait "un" dépouillé de tous ses acquis, de ses certitudes et de ses espoirs, s’il s’est fait "nu", totalement pauvre, ce qu’exprime aussi la racine "dal" du mot Dalet, la porte ! Car, de l’autre côté de celle-ci, le tout autre serait insupportable à celui qui n’aurait pas fait le vide, insupportable au point de le tuer s’il n’a pas accepté de mourir auparavant à lui-même . »
4. "Manifeste pour une mutation intérieure" (2003) : « Pénétrer la pulpe, au-delà de la coque, atteindre au cœur des choses, en ouvrir le noyau pour en libérer l'énergie, cela ne peut se faire par seule voie extérieure si ce n'est en reconduisant le geste dont fait part le mythe de l'exil (appelé “chute” dans le langage religieux), alors que la voie intérieure dont seul dans la création l'Homme est capable, le conduit au cœur de lui-même et le fait alors entrer en résonance avec le cœur de l'univers. »
5. "Le Baiser de Dieu" (2008) : « Un texte paru dans "Le Monde" le 19 Mars 1988, il y a 20 ans déjà, et signé de très hautes personnalités du monde scientifique mettait en garde contre "la spirale industrielle que ne maîtrisent ni les chercheurs ni les consommateurs". "Le désir de connaître le monde, disaient ces chercheurs, est aujourd'hui débordé par le besoin de l'exploiter. La recherche est orientée par des choix économiques, sociaux, sanitaires ou militaires. Le chercheur ne peut ignorer cette orientation et la société est en droit de la juger. Fonctionnant sur un monde réductionniste et ignorant toute autre forme de connaissance et de vérité, la science entre en conflit avec la nature, la culture et les personnes. (…) Nous croyons que la réflexion doit précéder le projet scientifique plutôt que succéder à l'innovation. Nous croyons que cette réflexion est de caractère philosophique avant d'être technique et doit se mener dans la transdisciplinarité et l'ouverture à tous les citoyens". Qui aujourd'hui ? Quel philosophe se révélerait capable d'une réflexion d'une telle envergure ? Le trouverait-on qu'il serait éliminé d'emblée de tout comité d'éthique tant il ferait peur ! »
6. "Cheminer avec l'ange" (2010) : « "L'homme a horreur de la liberté", nous confie Nicolas Berdiaef dans presque tous ses livres ; se responsabiliser exige une dimension d'Homme dont l'Homme encore animal est dépourvu. Aujourd'hui, "il se fait animal domestique de la technique", son maître et seigneur, et ce maître, dans les biotechniques plus particulièrement, est en train de nous fabriquer le "Golem" (cette créature magique et légendaire de l'histoire juive, sans âme, et mécaniquement tueuse) le plus meurtrier que nous puissions imaginer. »
7. "L'Initiation" (2012) : « Quelle aurait été ma vie si je n’avais été percutée dès l’enfance par l’épreuve ? Sans doute aurais-je compensé la recherche de sens par celle d’une culture m’établissant confortablement dans le cocon de l’ignorance et de l’autosatisfaction de tout "algébrosé"… Ce que j’ai vécu m’a donc arrachée à cette mort. »
8. "Va vers toi" (2013) : « Comme les Hébreux qui aimaient leur esclavage et regrettaient l'Égypte lorsqu'ils se croyaient abandonnés au désert, l'Homme d'aujourd'hui aime son exil qui pourtant le rejette de toute part, ne pouvant même plus le sécuriser ! Poudre aux yeux, décors en trompe-l'œil, monde hérissé d'idoles auxquelles l'Homme s'asservit, mais aussi menace de destruction totale par tous les monstres déchaînés, tel est notre monde à l'intelligence fabuleuse mais sans conscience ; il s'essouffle, suffoque, s'asphyxie. »
9. Le Seigneur et le Satan. Au-delà du bien et du mal (2016) : « Aujourd'hui il ne s'agit plus de croire ou ne pas croire, mais de devenir. »
« J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. » ("Les Souvenirs viennent à ma rencontre", juin 2021, éd. Fayard).
Incroyable Edgar Morin ! Le sociologue et philosophe français fête ses 104 ans ce mardi 8 juillet 2025. Oui ! 104 ans ! Line Renaud a fêté son 97e anniversaire le 2 juillet 2025, mais c'est une petite jeunette comparée au sociologue d'un septennat son aîné ! Le plus incroyable, c'est qu'il reste une figure intellectuelle toujours en activité, toujours en éveil, curieuse de tout, avec ses opinions sur tout (parfois bien inspirées, parfois moins bien inspirées).
Et être en activité, ce n'est pas seulement lire, c'est parler à la radio, à la télévision, écrire des bouquins, les commenter, les "vendre" dans des émissions, rester actif sur toutes les horreurs du monde, de Gaza à Soumy, avoir son grain de sel à dire sur l'actualité débordante de transgression, de tourments et de perte de repères (et aussi perte de repaires).
L'âge aidant, Edgar Morin a sorti quelques livres de souvenirs, de mémoires, plus intellectuels que biographiques. J'ai relu par exemple celui sorti en juin 2021 aux éditions Fayard, et je ne peux m'empêcher de sourire sur la qualité donnée à Edgar Morin (et le résumant en trois mots) en quatrième de couverture : « penseur de réputation mondiale ». J'aurais plutôt proposé : « humaniste à vocation universelle ».
Ce livre est intitulé "Les Souvenirs viennent à ma rencontre" et toujours dans la quatrième page de couverture, l'auteur s'interroge sincèrement : « Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou des femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j'ai rencontré. (…) Ils témoignent de mes résistances (…). Ces souvenirs témoignent enfin d'un extrême diversité de curiosités et d'intérêts, mais aussi d'une obsession essentielle : que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu'est-ce que l'homme, la vie, l'univers ? Cette interrogation, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie. ».
Disons-le clairement : Edgar Morin a été un coup de foudre pour moi ! Intellectuel, bien sûr ! D'ailleurs, j'ai constaté que je ne suis pas le seul à être fasciné par la pensée d'Edgar Morin. J'ai évoqué très récemment la figure du Prix Nobel de Physique Alain Aspect élu à l'Académie française. Eh bien, il y a un rapport entre les deux hommes.
En 1982-1983, j'avais suivi avec enthousiasme et passion la fameuse expérience d'Alain Aspect, celle de l'intrication quantique (une conclusion qui rend absolument fou, il faut dire !). C'était raconté dans des revues scientifiques mais c'était passé très difficilement le stade des médias grand public (presse, radio, télévision), alors que, pour moi, c'était incroyable, il fallait diffuser cette nouvelle comme les apôtres ont annoncé la Bonne Nouvelle au monde entier (j'ai parlé d'enthousiasme, ce n'est pas pour rien, du divin dedans !).
Et vers 1985, j'ai découvert Edgar Morin. Je devais le connaître de nom car il était déjà très présent à la radio, à la télévision et dans les journaux, mais je ne m'étais jamais penché sur son œuvre, sur cette conception de la pensée complexe qui a fait sa réputation (mondiale). Je l'ai découvert dans une émission télévisée qui était loin d'être intellectuelle même si elle était un peu bobo ("Droit de réponse" animé par Michel Polac sur TF1), je me souviens surtout des volutes de fumée aujourd'hui invraisemblables (on interdit maintenant le tabac sur les plages !), et je voyais Edgar Morin parler justement de physique quantique et de l'importance de la physique quantique dans la compréhension du monde.
Renseignements pris, Edgar Morin n'était pas un physicien (ça, je le savais), il se revendiquait sociologue (on pourrait aussi dire philosophe) et surtout, il avait une méthode de travail incroyable : il avait à sa disposition une quarantaine de chercheurs dans tous les domaines qui lui apportaient toutes ses matières à réflexion. J'ai bien aimé cette ambition (démesurée, il faut le dire) à vouloir réfléchir sur tout le savoir dont l'humanité dispose, cela renouait avec le concept des savants, à l'époque de la Renaissance, à la fois philosophes et scientifiques. Aujourd'hui, c'est très difficile de vouloir englober toute la connaissance du monde tant son étendue est très large et elle est aussi très profonde. Edgar Morin y avait mis les moyens en recrutant des collaborateurs exceptionnels qui étaient capables de faire comprendre à un profane les enjeux sociaux de la biologie, de la génétique, de l'informatique, de la physique quantique, etc.
En relisant, donc, ce livre de souvenirs, j'ai plongé dans les débuts parfois chaotiques de la vie d'Edgar Morin. En 1949, il avait quitté le PCF auquel il avait adhéré parce qu'il ne supportait pas l'idée des procès de Moscou qui continuaient aussi en Bulgarie et dans d'autres pays dits de l'Est.
Et il se considérait alors comme un "chômeur intellectuel" : « En fait, je ne repris pas ma carte du parti, mais n'osais le dire, ce qui fait que les communistes de mon quartier à Vanves étaient persuadés que je militais à mon travail, au CNRS. J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. ». J'aime bien cette dernière phrase qui montre qu'il était difficilement conciliable d'être à la fois un encarté du parti communiste français et un intellectuel jaloux de sa liberté de pensée !
Et il poursuit ainsi : « Le destin me faisait travailler à ma renaissance sur le front des sciences humaines. Comme je l'ai évoqué précédemment, on m'avait commandé (…) un livre sur l'homme et la mort pour la collection "Dans l'histoire" aux éditions Corrêa, et je m'étais mis à l'ouvrage, profitant de ma situation infortunée de chômeur intellectuel. ».
Quatre pages auparavant, Edgar Morin parle de sa famille, de ses deux filles : « Mon nomadisme et mes amours successives rendirent intermittents mes liens avec mes deux filles. Rien ne fut rompu, mais tout fut relâché.Elles grandirent, et en chacune j'ai retrouvé une part de moi-même. ». Véronique (née en 1948) est devenue anthropologue et Irène (née en 1950) sociologue (les chats ne font pas les chiens, et vice-versa).
Et quelques lignes plus loin, grosse surprise : « Irène a fait des études en sociologie qui l'ont conduite à l'Université de Tours. Elle a épousé Daniel Pennac, alors enseignant de littérature dans un collège privé, qui allait révéler son étourdissante fantaisie créatrice dans "La Fée Carabine" et les œuvres qui suivirent. Alors qu'il connut rapidement le succès littéraire, elle écrivit un Clausewitz ironique : "De la guerre conjugale", qui, en dépit de sa lucide ironie et de son acuité diagnostique, demeura méconnu. Elle a publié récemment "Dans les yeux du spectateur", fruit d'un travail très réflexif. Irène et Daniel vécurent trois ans comme enseignants à l'Université de Ceara à Fortaleza, dans le Nord-Est brésilien, ils ont une fille, Alice, qui se voue à la musique et pour qui je suis "son papy". Ils sont aujourd'hui séparés, mais sont demeurés amis. ».
Cette période brésilienne de Daniel Pennac l'a conduit à écrire ce petit livre satirique et succulent : "Le Dictateur et le Hamac" en 2003 (chez Gallimard). Edgar Morin s'est un petit peu trompé car la saga des Malaussène, qui a fait le grand succès de Daniel Pennac, a commencé par "Au Bonheur des Ogres" en 1985 (éd. Gallimard) et "La Fée Carabine" n'est arrivé qu'en deuxième tome (en 1987). Mais là n'est pas le plus important.
Ce qui est étonnant, c'est surtout que Daniel Pennac a été le gendre d'Edgar Morin, et j'ai l'impression que c'est peu connu. Constat significatif, ce n'est précisé sur la page Wikipédia d'aucun des deux grands écrivains. Daniel Pennac aussi, j'ai été fasciné par lui ! Je l'ai découvert d'abord par son petit essai "Comme un roman" sorti en 1992 (chez Gallimard) qui était impeccable à offrir aux jeunes peu assidus à la lecture. Et je suis rentré très vite dans cette petite vie à Belleville, cette famille loufoque et solidaire, pleine de créativité.
Savoir unis Edgar Morin et Daniel Pennac pendant quelques années par les liens (temporaires) de la conjugalité est une information assez amusante, finalement. Le beau-père et le gendre étaient en fin de compte des enseignants, et chacun dans son domaine s'est un peu distingué, beaucoup même, et j'aimerais être aussi écrivain pour imaginer un dialogue entre ces deux personnalités "de réputation mondiale" ! En tout cas, on pouvait les retrouver ensemble notamment le dimanche 29 octobre 2017 à l'écoute de France Inter dans l'émission "Le Grand Atelier" produite par Vincent Josse (en compagnie aussi de Guillaume Gallienne et Enrico Letta).
Mais laissons l'imaginatif Daniel Pennac, qui a atteint les 80 ans le 1er décembre dernier (encore un p'tit jeune !), et souhaitons avec joie à Edgar Morin : bon 104e anniversaire ! Que la vie lui offre encore beaucoup de découvertes et d'aventures, découvertes intellectuelles et d'aventures humaines !
« Décidément, la paranoïa ne connaît aucune limite au sein des décideurs. » (article dans "Le Matin d'Algérie" du 29 juin 2025 sur la condamnation de Christophe Gleizes).
Marche-t-on sur des œufs ? En tout cas, c'était l'apparence du Premier Ministre François Bayrou venu visiter ce mardi 1er juillet 2025 dans la matinée la cellule de crise contre la canicule au Ministère de l'Intérieur. Pendant qu'il expliquait les mesures pour lutter efficacement contre la canicule (en parlant notamment de climatisation), on apprenait que l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été condamné à cinq ans de prison en appel.
Même Bruno Retailleau a refusé de commenter l'information pour ne pas mettre de l'huile sur le feu. Le gouvernement français table en effet sur la prochaine fête nationale algérienne (fête de l'indépendance), le 5 juillet prochain, pour espérer une libération de Boualem Sansal par une mesure de grâce présidentielle. Donc, pas question de vouer aux gémonies le gouvernement algérien voire la justice algérienne (dont l'indépendance avec le pouvoir reste à prouver) pour ne pas décourager la prise d'une décision humanitaire de clémence.
C'est pourtant un véritable scandale. Boualem Sansal, grand écrivain à la liberté absolue, a été arrêté et incarcéré le 16 novembre 2024 (depuis sept mois et demi !). Profondément malade et âgé de 75 ans et demi, Boualem Sansal risque sa santé dans les prisons algériennes. Son tort ? Avoir remis en cause, dans un simple écrit, la frontière entre l'Algérie et le Maroc. Il a d'abord été condamné le 27 mars 2025 en première instance à cinq ans de prison. Et cette peine vient d'être confirmée en appel ce mardi par la cour d'appel d'Alger.
Se défendant seul (car il a refusé les avocats algériens commis d'office), Boualem Sansal a déclaré le 24 juin 2025 au juge : « La Constitution garantit la liberté d’expression et de conscience et pourtant je suis là ! ».
L'aspect politique de cette affaire est incontestable, confirmée d'ailleurs par le Président algérien Abdelmadjid Tebboune lui-même qui considérait le 29 décembre 2024 Boualem Sansal comme un « imposteur envoyé par la France ». L'Algérie veut faire payer à la France son soutien au Maroc le 31 juillet 2024 sur le Sahara occidental et beaucoup d'agents de l'anti-France sont à Alger (on a même parlé d'un officier russe du renseignement venu spécialement en Algérie pour cette finalité).
La condamnation en appel de l'écrivain est intervenue deux jours après la condamnation par le tribunal de Tizi Ouzou du ressortissant français Christophe Gleizes à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans le but de propagande nuisant à l'intérêt national ». C'est ce dimanche 29 juin 2025 qu'on a aussi appris que ce journaliste sportif de 36 ans, qui menait en solitaire une enquête approfondie sur un club de football en Kabylie, était retenu en Algérie depuis plus d'un an ! Il a été arrêté le 28 mai 2024 à Tizi Ouzou et placé sous contrôle judiciaire. La justice algérienne lui reprocherait des contacts avec un mouvement séparatiste kabyle qui n'avait pas encore était classé mouvement terroriste par le gouvernement algérien au moment des échanges avec le journaliste français.
Colère et incompréhension après cette condamnation, car Christophe Gleizes ne s'est jamais intéressé à la politique et s'est toujours passionné par le football dont c'était le thème d'enquête. Sa famille a publié un communiqué : « Christophe est un journaliste rigoureux, passionné par son sujet. Il ne mérite en aucun cas d’être traité comme un criminel. ».
Quand on regarde les deux affaires, tant pour Boualem Sansal que pour Christophe Gleizes, c'est bien la liberté d'expression et la liberté de la presse qui ont été mises à mal par le pouvoir algérien. En Algérie, pas question de dire des choses qui ne plaisent pas au pouvoir (profitons-en pour prendre conscience de nouveau de cette capacité à dénigrer son pays en France, ce qui montre que nous sommes bien en démocratie mais qu'elle est toujours fragile, ménageons-là !). Rappelons d'ailleurs que les parlementaires de France insoumise, à l'Assemblée comme au Parlement Européen, ont toujours refusé de voter les motions de soutien à Boualem Sansal demandant sa libération car ils considéraient que ces initiatives seraient des manœuvres de l'extrême droite (ce qui est stupide, le soutien à Boualem Sansal doit se faire d'abord pour des raisons humanitaires avant d'y mettre de la sauce politicienne).
Aucune image de Boualem Sansal n'a jamais été publiée depuis son arrestation et le pouvoir algérien refuse toujours une visite consulaire de la France car il considère que l'écrivain est avant tout un citoyen algérien. La France s'est mobilisée car il s'agit aussi d'un citoyen français et doit être protégé comme tous les ressortissants français. François Bayrou a réaffirmé que, du Président Emmanuel Macron jusqu'aux membres de son gouvernement, pas un seul jour la France n'a manqué de se mobiliser pour obtenir la libération de Boualem Sansal et c'est le sens de l'action du Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot.
À la séance publique du 1er juillet 2025 à l'Assemblée Nationale, la députée Horizons Naïma Moutchou a associé les otages français Cécile Kohler et Jacques Paris, retenus en Iran depuis trois ans, à l'emprisonnement de Boualem Sansal et Christophe Gleizes : « Ce n’est pas une dérive, c’est une instrumentalisation politique de la justice par un régime autoritaire qui bâillonne la critique et qui veut régler ses comptes avec la France. L’affaire Boualem Sansal confirme ce climat de tension. Cinq ans de prison, cinq ans, à nouveau, ont été prononcés ce matin même, en appel, contre l’écrivain français. Boualem Sansal, âgé de 75 ans et malade, a été, lui aussi, assigné au silence pour ses mots. Même méthode, même arbitraire. (…) La France ne peut pas rester timorée. Elle ne peut pas ménager les pouvoirs qui enferment pendant que certains, jusqu’ici, sur ces bancs, choisissent de leur dérouler le tapis rouge, grisés par des honneurs illusoires, quand leurs propres compatriotes croupissent dans l’ombre. Il est temps d’être clair. Protéger nos compatriotes, c’est tenir tête aux régimes qui les emprisonnent injustement. C’est aussi refuser que certains ici servent de caution diplomatique à ces régimes. Je vous demande une parole forte pour les Français détenus illégalement à travers le monde ainsi qu’une stratégie claire pour les défendre et pour défendre nos principes. ».
Ce à quoi Jean-Noël Barrot a répondu ceci : « Deux mille trois cents compatriotes détenus à l’étranger bénéficient de l’accompagnement des services consulaires du ministère des affaires étrangères. Certains d’entre eux sont détenus arbitrairement, retenus otages ou pire encore ; alors, la diplomatie française tout entière se mobilise pour obtenir leur libération. C’est ainsi qu’avec un immense soulagement, nous avons accueilli, il y a quelques mois, la nouvelle de la libération de notre compatriote Ofer Kalderon, après quatre cent quatre-vingt-quatre jours passés dans l’enfer des tunnels de Gaza. C’est avec le même soulagement que nous avons appris la libération d’Olivier Grondeau, après huit cent quatre-vingt-sept jours passés dans des prisons iraniennes, ou celle de Théo Clerc, après quatre cent vingt-deux jours de détention en Azerbaïdjan. J’ai, comme vous, une pensée particulière pour Cécile Kohler et pour Jacques Paris, retenus otages en Iran depuis plus de trois ans, dans des conditions indignes assimilables à de la torture. Après avoir exercé une très forte pression sur les autorités iraniennes, nous avons obtenu que notre chargé d’affaires en Iran leur rende visite aujourd’hui. Je m’indigne avec vous de la condamnation en appel de notre compatriote Boualem Sansal. Elle est incompréhensible et injustifiable. Maintenant que la procédure est arrivée à son terme, les autorités algériennes se trouvent face à un choix. Elles peuvent faire celui de la responsabilité, de l’humanité et du respect en permettant à notre compatriote d’être libéré et soigné, compte tenu de son état de santé et de son âge. S’agissant de Christophe Gleizes, nous sommes à ses côtés depuis le jour de son arrestation, en mai 2024. Nous avons été vivement choqués par sa condamnation extrêmement lourde en première instance, sept ans de prison, et nous nous mobiliserons pour obtenir sa libération. ».
Plantu, grand dessinateur et humoriste très soucieux des journalistes et écrivains emprisonnés pour avoir exercé leur liberté d'expression dans le monde, a aussi associé aux incarcérations de Boualem Sansal et Christophe Gleizes en Algérie celle du caricaturiste turc Dogan Pehlevan, arrêté le 30 juin 2025 et emprisonné à Istanbul. Réclamons la libération de ces journalistes, ils doivent au contraire être protégés par les États pour leur permettre d'apporter au débat public leurs propres réflexions et visions, comme cela se passe dans toute démocratie moderne !
« Le charme de la vie, sa grâce, son bonheur viennent de sa précarité. Il lui suffirait de durer un peu trop pour devenir lassante et peut-être atroce. » (Jean d'Ormesson, 2003).
L'écrivain Jean d'Ormesson est né il y a exactement 100 ans, le 16 juin 1925. Il a eu la chance d'être bien né et d'avoir du talent, en plus d'une vie facile et d'une santé robuste, bref, une existence heureuse qui ne le prédisposait pas d'être un artiste. En effet, les artistes généralement sont créatifs par les aspérités de leur vie, leurs malheurs, leurs angoisses, leurs tristesses... et lui, le grand Jean, reconnaissait qu'il avait eu de la chance... sauf un peu avant la fin de sa vie où il a dû vivre des moments très difficiles avec la maladie (qui ne l'a heureusement pas vaincu). Il s'est éteint le 5 septembre 2017 à l'âge de 92 ans.
Fils d'un diplomate qui était un grand ami de Léon Blum, Jean d'Ormesson se considérait comme un "homme de droite" et a dû refuser de nombreuses propositions d'être Ministre de la Culture. J'ai déjà évoqué, ici et là, l'excellence du personnage : normalien, agrégé de philosophie, membre de cabinets ministériels, journaliste et éditorialiste politique jusqu'à diriger l'un des principaux quotidiens français, "Le Figaro", il était avant tout un écrivain reconnu rapidement et sacré académicien à l'âge de 48 ans. Il a longtemps été le plus jeune membre de l'Académie français avant d'en être le doyen (le plus ancien élu) aussi pendant longtemps, ce qui a fait que pendant près de quarante-quatre ans, il incarnait l'Académie dans son institution, dans son esprit, dans ses cooptations, dans toute sa splendeur.
Je propose, pour lui rendre une nouvelle fois hommage, quelques extraits de ses œuvres.
1. "Comme un chant d'espérance" (2014)
Le temps : « Avec son passé qui n'est plus, son avenir qui n'est pas encore et sont éternel présent toujours en train de s'évanouir entre souvenir et projet, le temps est la plus prodigieuse de toutes les machineries. Aucun phénomène de la nature, aucune invention humaine, aucune combinaison de l'esprit, aucune intrigue de roman, de cinéma, de théâtre ou d'opéra, si compliquée qu'elle puisse être, ne lui parvient à la cheville. ».
Les hommes : « L'histoire est une parenthèse au cœur de l'éternité. Les hommes sont une parenthèse au cœur de l'histoire. Chacun de nous est une parenthèse au cœur de la foule des hommes. ».
Dieu : « En face et à la place d'un hasard aveugle et d'une nécessité qui serait surgie de nulle part, une autre hypothèse, tout aussi étrange et à peine plus absurde, mais peut-être plus rassurante, en tout cas plus romanesque et largement répandue, met au cœur du big bang ce mélange de tout, de rien et d'éternité que nous avons pris l'habitude d'appeler Dieu. ».
Le mystère : « Toute mort est un mystère parce que toute vie est un mystère. ».
L'espérance : « L'immense avantage de Dieu, qui est si peu vraisemblable, est de donner au monde, invraisemblable lui aussi, une espèce de cohérence et quelque chose qui ressemble à l'espérance. Sous l'œil et sous la main de Dieu, l'histoire, incompréhensible sans Dieu, cruelle et paradoxale avec lui, prend un semblant de sens : elle est un discours qui se poursuit, un roman en route vers sa fin, un labyrinthe mis en mouvement. C'est un parcours et un jeu, accidenté comme tous les parcours, incertain comme tous les jeux. C'est une énigme en attente de sa solution hors du temps. C'est une épreuve. ».
La vie : « Le monde est une vallée de larmes. Et une vallée de roses. La vie est une fête. Une fête délicieuse et très gaie. Et une fête sinistre. Comme l'indique avec évidence ses premiers pas hors du rien entre surabondance et absence, l'univers est un oxymore. ».
La liberté : « Les hommes sont libres. Ou ils se croient libres. Ils sont, en vérité, si étroitement maintenus dans un fragment dérisoire de l'espace et dans leur époque d'où il leur est interdit de s'échapper que leur fameuse liberté, dont ils font si grand cas, n'est que trompe-l'œil et illusion. ».
La naïveté : « Les dinosaures avant leur disparition, les vertébrés, les primates dont nous descendons ne se croyaient pas au centre d'un univers fait pour eux. Cette conviction naïve est venue aux hommes avec leur pensée. ».
La littérature : « Les livres ne survivent pas grâce aux histoires qu'ils racontent. Ils survivent grâce à la façon dont elles sont racontées. La littérature est d'abord un style qui éveille l'imagination du lecteur. ».
La chance : « Comme dans n'importe quel jeu, il y a dans le jeu de l'histoire, avant et après la vie et la pensée, des gagnants et des perdants, des vainqueurs et des vaincus. Les hommes attribuent souvent les hasards qui ont décidé de leur destin à ce qu'ils appellent leur étoile. Il n'y a pas de grande figure, de conquérant, de découvreur, d'inventeur, de créateur qui n'ait pas, au moins une fois dans sa vie, été servi par le hasard. Une rencontre. Une occasion. Une situation passagère à saisir par les cheveux. Les Grecs anciens honoraient un petit dieu appelé Kairos, qui veillait sur l'instant opportun, sur le moment précis où il fallait s'emparer de l'avenir. L'empereur Napoléon, qui, plus que personne, croyait à son étoile, avait l'habitude de demander à l'officier à qui il avait l'intention de confier un commandement s'il était heureux, c'est-à-dire s'il avait de la chance. ».
2. "C'était bien" (2003)
La destinée : « Qu'ai-je aimé dans cette vie que j'aurai tant aimée ? C'est une question que chacun de nous, à moins de se résigner à passer pour un veau, doit bien finir par se poser. Il y a dans toute existence au moins deux interrogations auxquelles se mêle un peu d'angoisse. L'une au début : "que faire ?". Elle m'a tourmenté jusqu'aux larmes. L'autre à la fin : "qu'ai-je donc fait ?". ».
Délice et poison : « La vie m’a toujours paru délicieuse, et le monde, plein de larmes. ».
La vanité de la science : « Une malédiction frappe la science qui court de succès en succès : tous ses triomphes, et ils sont réels, sont des victoires à la Pyrrhus. À mesure que se gonfle, dans l'océan de ce que nous ne savons pas, la sphère de ce que nous savons, le nombre de points de contact entre savoir et ignorance croît proportionnellement. ».
La vanité de la science (bis) : « La science est de la famille des traîtres : elle appartient de naissance au camp de l'espérance et il lui arrive de basculer dans le camp de l'horreur. ».
Le futur antérieur : « L’univers est une machine à créer du passé à partir de l’avenir. La mission de l’avenir est de se changer en passé. Entre l’avenir et le passé flotte un truc stupéfiant que nous appelons le présent. Présent ! Le présent est absent. À peine l’avenir s’est-il changé en présent que le présent tombe dans le passé. C’est un piège perpétuel, une trappe qui se ferme et se rouvre en même temps, un tour de magie noire et blanche dont nous sommes les victimes, un enchantement sans fin dont nous sommes les témoins aveuglés par eux-mêmes. La totalité de l’histoire, qui n’est faite que du souvenir du passé et de l’attente de l’avenir, se joue dans le présent. Nous vivons dans un éternel présent toujours en train de s’effacer et toujours en train de se récrire. ».
L'écriture : « J'écrivais des romans pour tromper mon chagrin et le noyer sous les mots. ».
La déchéance : « Un mot de Cioran m'a enchanté : "J'ai connu toutes les formes de déchéance y compris le succès". ».
La sagesse : « Ne vous laissez pas abuser. Souvenez-vous de vous méfier. Et même de l'évidence : elle passe son temps à changer. Ne mettez trop haut ni les gens ni les choses. Ne les mettez pas trop bas. Non, ne les mettez pas trop bas. Montez. Renoncez à la haine : elle fait plus de mal à ceux qui l'éprouvent qu'à ceux qui en sont l'objet. Ne cherchez pas à être sage à tout prix. La folie aussi est une sagesse. Et la sagesse, une folie. Fuyez les préceptes et les donneurs de leçons. Jetez ce livre. Faites ce que vous voulez. Et ce que vous pouvez. Pleurez quand il le faut. Riez. J'ai beaucoup ri. J'ai ri du monde et des autres et de moi. Rien n'est très important. Tout est tragique. Tout ce que nous aimons mourra. Et je mourrai moi aussi. La vie est belle. ».
3. "Je dirai malgré tout que cette vie fut belle" (2016)
La naissance : « En dépit de tant de malheurs et de tant de chagrins, c’est un bonheur d’être né. ».
L'étonnement : « J'ai toujours été étonné. Je n'en suis pas encore revenu, je n'en reviens toujours pas, je n'en reviendrai jamais. Dès l'enfance, d'être là. Une espèce d'étranger dans un monde d'emblée étrange. J'étais étonné d'être bavarois, d'être roumain, d'être carioca, c'est-à-dire brésilien de Rio. Et puis j'ai été étonné d'être normalien. Étonné d'être en fin de compte quelque chose, même au rabais, comme une espèce de philosophe. Étonné d'avoir pénétré dans le saint des saints et d'être devenu un écrivain. Je me mettais assez bas dans un monde mis très haut. Dès mes plus jeunes années, j'étais porté à l'admiration. ».
L'origine : « La Puisaye, avec Saint-Fargeau pour capitale, avec Bléneau, Toucy et Saint-Sauveur, la patrie de Colette, est une petite région française, à l'extrême nord de la Bourgogne, entre le Loing et la Loire, couverte, comme son nom l'indique, de forêts et de points d'eau. Si je m'enracine quelque part... c'est en Puisaye. je suis un cosmopolite poyaudin et toujours émerveillé, égaré plus tard un peu partout autour de la Méditerranée. ».
Les circonstances : « Il me semble parfois que les choses se sont faites presque toutes seules et que je n’y suis pour rien. Je n’ai pas choisi de naître. Je ne suis pas arrivé n’importe quand. On ne m’a pas déposé n’importe où. Je n’ai pas débarqué hier devant Troie, entre Achille et Ulysse. Ni avant-hier pour la guerre du feu. Ni demain ou après-demain parmi des robots distingués et de plus en plus savants. Non. Je me suis retrouvé sans le vouloir entre deux guerres mondiales, au temps de Staline et d’Hitler, dans un corps qui, bon gré, mal gré, a été le mien pour toujours, c’est-à-dire pour un éclair. ».
L'engagement : « J'aimais étudier. Je ne tenais pas tellement à vivre. Peut-être, après une enfance très heureuse, redoutais-je l'épreuve de la vie. Je craignais comme la peste de m'engager dans l'une ou l'autre des voies que m'offrait l'existence. ».
L'histoire : « Selon la formule de Raymond Aron, les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. ».
Les inégalités : « Il est très bon de faire maigrir les gros si c'est pour engraisser les maigres. Mais vous connaissez les proverbes chinoises si subtils. L'un d'entre eux est célèbre : "Quand les gros maigrissent, les maigres meurent". ».
La lecture : « J'aimais beaucoup lire. Ou faire semblant de lire. À la différence du théâtre ou du cinéma qui vous imposent leur rythme, il y a un style de lecture très proche de la rêverie. N'allez pas croire qu'il s'agisse de paresse. C'est à peu près l'opposé. Au lieu de lire bêtement, à la suite, le livre qui vous est proposé, vous vous arrêtez, au contraire, à chaque ligne pour ajouter au texte quelque chose de votre cru. Pour enrichir l'extérieur d'un apport intérieur. Pour y mêler vos sentiments et votre propre expérience. Pour vous approprier l'œuvre étrangère qui vous est proposée. ».
L'amour filial : « Si quelque chose a marqué mon enfance, c'est l'amour. Un amour calme, sans tempêtes, sans fureur. Mais un amour fort. L'amour durable des parents entre eux. L'amour exigeant des parents pour leurs enfants. L'amour, mêlé de respect, des enfants pour leurs parents. ».
Intimidation : « Le comité de lecture de Gallimard m'a beaucoup plus intimidé que l'Académie française. D'un côté, une institution ; de l'autre côté, une légende. ».
L'Académie française : « La vérité, mon bon maître, la voici : l'Académie est une institution très illustre, au caractère indéfinissable, mi-indépendante, mi-publique, qui n'a que des rapports accidentels et lointains avec la littérature. De Corneille et Racine, de La Fontaine et Voltaire à Chateaubriand et Hugo, elle brille par ses choix, et de Molière et Rousseau à Baudelaire, à Zola, à Aragon, elle brille par ses erreurs. En dépit de ses faiblesses, elle a contribué sans aucun doute à l'éclat de notre culture et sa renommée n'est pas près de faiblir. ».
L'amour de la vie : « J'ai tout aimé de ce monde calomnié par mes maîtres, Cioran et l'Ecclésiaste. Je sais bien, comme Renan et comme eux, que la vie est peut-être triste, qu'elle est en tout cas semée d'échecs et de chagrins et qu'elle est vouée à la mort. Mais je crois aussi qu'elle est belle et qu'il faut apprendre à l'aimer. J'ai essayé de l'aimer et d'être dans cette vallée de larmes aussi heureux que possible. ».
« La version russe du cessez-le-feu se résume à un dimanche sanglant. Il faut aider l’armée ukrainienne. » (Donald Tusk, Premier Ministre polonais, le 13 avril 2025).
Quel scandale ! On mesure, à quel point, en France et ailleurs, certaines officines ont été complètement dévoyées sur le sens des mots (ce n'est pas nouveau et il y a eu d'admirables auteurs pour décrire ce phénomène particulièrement éloquent).
Les deux bombardements meurtriers qui ont été décidés par l'armée russe de Vladimir Poutine a touché la population civile ukrainienne dans la matinée du dimanche 13 avril 2025, en pleine cérémonie des Rameaux, fête chrétienne, à Soumy (Sumy).
Ces deux missiles balistiques visaient la population civile et a atteint son objectif puisque 35 personnes ont été massacrées, dont deux enfants, et 117 personnes blessées. Selon la CNN, c'est l'attaque la plus meurtrière d'une zone civile depuis le début de l'année.
La ville de Soumy est une ville d'environ 260 000 habitants située au nord-est de l'Ukraine, à 30 kilomètres de la frontière russe, à 140 kilomètres de Kharkiv et à 130 kilomètres de Koursk (du côté russe).
Des images d'apocalypse ont marqué la population, comme ce bus rouge en plein centre-ville, frappé par un missile et complètement calciné (aucun passager n'a survécu), ou ces habitants qui circulaient nombreux dans les rues du centre-ville.
À écouter ces poutinolâtres adorateurs du massacre des peuples, ce nouveau massacre serait la faute de Volodymyr Zelensky, le Président ukrainien. On marche véritablement sur la tête, dans des inversions accusatoires complètement absurdes, surtout depuis que Donald Trump a retrouvé la Maison-Blanche. Rappelons que d'un côté, il y a un peuple, ukrainien, qui n'aspire qu'à la paix, qui n'a jamais eu de velléités agressives vis-à-vis de son voisin russe, dont on dit que les habitants sont leurs frères, et de l'autre, un autocrate (je ne confond bien sûr pas le peuple russe des oligarques russes), assoiffé de sang, et affamé de nouvelles conquêtes territoriales pour faire sa Grande Russie et surtout, maintenir le pouvoir de sa clique de voyous.
L'explication foireuse de Moscou, officiellement, c'était qu'une réunion de militaires aurait été visée, mais ces deux missiles balistiques, peut-être équipés de sous-munitions (destinées à faire le plus de morts possible) comme c'était le cas dans d'autres bombardements, visaient pourtant bien des civils et à ce jour, aucune des victimes ne semblait porter l'uniforme militaire. Et si c'était vrai, l'armée russe aurait pu avoir la décence de présenter ses excuses pour tant de civils massacrés. Bien sûr, les deux gamins qui sont morts étaient des militaires dangereux pour l'armée russe...
Trois jours de deuil ont été décrétés en Ukraine pour rendre hommage aux victimes. Elles méritent toutes notre compassion pour cette guerre folle issue d'une folie guerrière propre au siècle dernier (on connaît tellement bien la leçon). Plus les États-Unis se montrent mous voire lèche-derrière (je réemploie le vocabulaire de leur Président) vis-à-vis de Vladimir Poutine, plus l'autocrate du Kremlin se montre cruel et gourmand au dépens des Ukrainiens.
Le procureur général de Soumy a annoncé que parmi les victimes se trouvaient un garçon de 11 ans et un jeune homme de 17 ans qui ne demandaient qu'à vivre. Maryna Choudessa aussi est morte, avec sa mère : elle était institutrice et ses petits écoliers sont aujourd'hui traumatisés par sa disparition. Lioudmyla a, de son côté, déploré la mort de sa mère, Tetiana Kvacha, qui avait décidé de prendre le bus qui a été touché, ce qu'elle faisait pourtant rarement. Mauvais destin. Voulu par Vladimir Poutine et ses sbires (y compris ceux de la désinformation).
Parmi les victimes, il y avait aussi la musicienne Olena Kohut, organiste soliste à l'Orchestre philharmonique de Soumy et membre de l'Orchestre du Théâtre national de Soumy, également universitaire, enseignant dans une école d'art. Elle était reconnue pour sa maîtrise musicale (piano et orgue) et son dévouement au développement des jeunes talents.
En tant qu'organiste soliste, elle interprétait des mélodies qui captivaient le public et ses prestations avaient une immense portée culturelle. Olena Kohut a aussi interprété l'hymne ukrainien dans plusieurs églises à travers l'Europe pour promouvoir la culture ukrainienne.
Ses collègues du Théâtre national de Soumy ont exprimé sur Facebook leur grande affliction : « Le 13 avril 2025, à la suite d’une frappe de missile russe, notre famille du théâtre a subi une douleur indescriptible. Les blessures infligées ont tué notre collègue, artiste du théâtre orchestral, Olena Kohut. Olena était une personne extrêmement brillante, une véritable professionnelle, une collègue sympathique et une amie fiable. Sa musique, son sourire, sa gentillesse resteront à jamais gravés dans nos mémoires. Nous adressons nos plus sincères condoléances à sa famille, à ses proches et à ses amis. Nous partageons votre douleur et votre chagrin. Souvenirs joyeux et respect éternel. ».
« Une perte irréparable pour notre collectif, pour toute la communauté musicale, pour tous ceux qui ont connu et apprécié Olena en tant qu’artiste et personne », pour ses amis de l'Orchestre philharmonique de Soumy.
Les auteurs d'autres condoléances ont rappelé : « Camarades et élèves se souviennent d'Olena comme d'une personne qui transmettait non seulement ses connaissances, mais aussi son humanité, sa gentillesse et son optimisme. Elle savait libérer le potentiel de chaque élève et apportait un soutien sincère à ses élèves. ».
Il ne faut pas l'oublier, il ne faut pas les oublier, toutes ces victimes ukrainiennes meurtries dans leur chair et leur territoire. Le criminel de guerre sera jugé. Il payera. Rien ne sera oublié. C'est le destin de tous les auteurs du terrorisme, fût-il terrorisme d'État. Et honte à tous ceux qui justifient ces morts !