« L’irruption de "l’intelligence artificielle" qui va la caractériser dans tous les processus de la vie privée et professionnelle va (…) se traduire par d’importants changements qui laisseront au bord de la route ceux, individus comme collectivités, qui ne sauront pas, ou ne voudront pas, les accepter comme des changements inéluctables mais riches d’autres potentialités. » (Francis Mer, le 18 février 2014).
Succéder à Laurent Fabius et être suivi par Nicolas Sarkozy : avoir une telle carte de visite, dans un poste prestigieux, l'un des plus importants de l'État, successeur d'un ancien Premier Ministre et prédécesseur d'un futur Président de la République, cela doit être un responsable politique de premier plan. Eh bien non ! Il s'agissait d'un non-politique, ce qu'on dit pompeusement (et avec inexactitude) quelqu'un de la "société civile" (comme si les professionnels de la politique étaient des militaires), il s'agissait de Francis Mer, "capitaine d'industrie" comme on le dit tout aussi pompeusement, qui est mort à Bourg-la-Reine le mardi 31 octobre 2023 à l'âge de 84 ans (il est né à Pau le 25 mai 1939).
Effectivement, Francis a été nommé Ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie dans les deux premiers gouvernements de Jean-Pierre Raffarin, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, au début du second mandat présidentiel de Jacques Chirac. Ce n'est toutefois pas dans ces fonctions qu'il a le plus brillé, mais dans les fonctions de grand patron de la sidérurgie française.
Diplômé de Polytechnique et ingénieur en chef du corps des Mines, Francis Mer a fait partie des chefs de grandes entreprises emblématiques de la France industrielle. Dans le groupe Saint-Gobain où il a travaillé de 1970 à 1986, il était en charge du plan, puis directeur général de Saint-Gobain Industries en 1974, directeur général adjoint du groupe Saint-Gobain en charge de la politique industrielle en septembre 1978, et président-directeur général de Pont-à-Mousson SA (une filiale du groupe Saint-Gobain) en juillet 1982.
En septembre 1986, le gouvernement de Jacques Chirac a procédé à la fusion des deux groupes sidérurgiques Usinor et Sacilor (dont l'État était actionnaire) et a fait appel à Francis Mer pour diriger le nouveau groupe. La nouvelle gestion a permis de retrouver des bénéfices en 1988 après quatorze années de pertes, mais au début des années 1990, les pertes sont revenues. En juillet 1995, le gouvernement a privatisé Usinor-Sacilor et Francis Mer fut choisi pour présider le conseil d'administration d'octobre 1995 à mai 2002 de ce qui allait devenir Arcelor, le numéro un mondial de l'acier. Francis a alors réduit de plus de la moitié les effectifs pour permettre au groupe de survivre à la crise internationale, en négociant avec les syndicats un pacte pour réinsérer les salariés en partance.
À partir de la fin des années 1980, Francis Mer a dominé le secteur de la sidérurgie française, en prenant notamment la présidence de la Fédération française de l'acier à partir de 1988, en présidant aussi Eurofer (l'association des producteurs d'acier européens) entre 1990 et 1997, l'International Iron and Steel Institute entre 1997 et 1998, etc. En qualité de patron d'un grand groupe, Francis Mer a également présidé le conseil d'administration du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) entre 1989 et 1997.
Arrivé à Bercy avec la réélection de Jacques Chirac dans des circonstances particulières (Jean-Marie Le Pen au second tour), Francis Mer n'a jamais su se mettre à la place du politique et restait encore patron dans l'âme, au point que dans un conseil des ministres, il a commencé une intervention en disant : "Nous, les patrons, nous disons que..." ! Il n'était plus patron, mais ministre, et à ce titre, il devait prendre en compte des considérations politiques. Ce qui lui a valu quelques gaffes (de néophytes).
L'une des premières tâches de Francis était le grand écart entre la réalité économique et financière du pays et les considérations politiques. Quand il est entré à son ministère, Francis Mer répondait le 12 juillet 2002 au journal "Les Échos" à la question de la baisse des impôts : « Au risque de vous décevoir, non ! Cela me paraît trop rigide. (…) Nous vivons dans un monde imprévisible et il vaut donc mieux conserver un maximum de souplesse. ». Il fut démenti par le Président de la République Jacques Chirac dès le 14 juillet 2002 : pour ce dernier, une promesse électorale devait engager son gouvernement, surtout avec l'envolée de l'extrême droite. Pendant la campagne présidentielle, il avait promis une baisse de 30% des impôts sur cinq ans, et 5% dès 2003 : il la réaliserait donc et tant pis pour son ministre trop prudent et pragmatique !
À Bercy, Francis Mer a fait beaucoup de réformes économiques, il a défendu la loi sur la transparence financière, modifié le code des marchés publics, réformé la méthode pour fixer le taux du livret A (en la déconnectant du politique). Il assura l'entrée des grands groupes publics dans le marché européen dans le cadre de l'ouverture à la concurrence. Ainsi, il a privatisé Renault, France Telecom et Air France et a créé l'Autorité des marchés financiers (AMF).
Mais les préoccupations politiques de la majorité ont emporté Francis Mer : après l'échec des élections régionales de mars 2004, Jean-Pierre Raffarin (qui avait été battu par Ségolène Royal dans le Poitou-Charentes) a formé un nouveau gouvernement en nommant Nicolas Sarkozy à Bercy, permettant de l'évincer du stratégique Ministère de l'Intérieur revenu à Dominique de Villepin.
Après son aventure ministérielle, Francis Mer a laissé entendre (selon une indiscrétion du journal "Les Échos") le 18 avril 2005 qu'il allait se porter candidat à la présidence du Medef en association avec Guillaume Sarkozy (frère du futur Président de la République), vice-président du Medef et président de l'Union des industries textiles de 2000 à 2006 (Guillaume Sarkozy a été vice-président du CNAM de 2004 à 2005). Ce duo pouvait être cohérent (même si le Medef n'élisait qu'une seule personne) d'autant plus que Francis Mer représentait les très influentes industries sidérurgiques. Cependant, leur campagne était poussive et ils n'ont pas réussi à convaincre les patrons pour la succession d'Ernest-Antoine Seillère.
Finalement, Francis Mer a renoncé à sa candidature le 15 juin 2005 avec quelques regrets étonnés dans une interview au journal "Le Monde" : « N'ayant pas le sentiment d'être le bienvenu, je ne souhaite donc pas compliquer les choses quant à l'élection d'un futur président (…). Je n'ai pas été considéré, ce qui m'a surpris, comme quelqu'un qui pouvait apporter une certaine valeur ajoutée à l'association qui représente les entreprises françaises. Visiblement je suis perçu comme un empêcheur de tourner en rond. Ce n'est pas la peine d'insister ! ». Il faut dire que les patrons souhaitaient probablement être indépendants du pouvoir, même s'ils en étaient proches, et dans ce duo, l'un était le frère du président du parti majoritaire et Ministre de l'Intérieur et l'autre avait été Ministre de l'Économie et des Finances de la même majorité. Laurence Parisot, présidente de l'IFOP, fut élue présidente du Medef (la première femme) le 5 juillet 2005 avec 53,6% des voix.
Francis Mer est devenu en 2005 membre du directoire de Vale Inco, un géant mondial du nickel et du platine (groupe canadien), et en janvier 2011, président du conseil de surveillance du groupe Safran puis vice-président du groupe Safran à partir d'avril 2011 (après le changement de gouvernance du groupe, passage du directoire à conseil d'administration).
Francis Mer a par ailleurs mené beaucoup de prospective et de réflexion sur l'économie : d'octobre 2004 à juin 2005, il a présidé le conseil de surveillance de Fondapol (Fondation pour l'innovation politique, un laboratoire de recherches fondé en avril 2004 par Jérôme Monod et dont le directeur général est Dominique Reynié depuis 2008 et l'actuel président Nicolas Bazire depuis 2009) ; il a présidé aussi le Comité d'évaluation des stratégies ministérielles de réforme. De plus, en 2009, Francis Mer a fondé et animé la Fondation Condorcet Paris-Dauphine, considérée comme un laboratoire d'idées au service de la performance des entreprises. À cet égard, il estimait le 6 juin 2014 que la clef de la réussite résidait dans la mobilisation de toutes les ressources présente dans chaque entreprise : « Le schéma traditionnel, patron décideur, salarié exécuteur, débouche sur l'immobilisme (…). La confiance dans les capacités de l'autre est à la base du progrès. Et les collaborateurs détiennent des trésors de compétences qui restent inemployées parce qu'on a pris l'habitude de les réduire à leurs diplômes. ».
Dans une tribune antérieure, le 18 février 2014, il imaginait les enjeux à venir dans la gouvernance des entreprises et les limites de la société française : « Le moment est grave car les limites de la solidarité librement consentie sont atteintes, la révolution de l’information en route va continuer à détruire beaucoup d’emplois traditionnels et les responsables de l’intérêt collectif que sont les élus politiques sont de plus en plus déconnectés du monde "réel". (…) LE nouveau système donnant à chacun sa chance : dans un monde ouvert à toutes les informations, tous les modes de pensée, tous les échanges instantanés, il serait utopique de prétendre seul (moi État, moi Patron) être capable de maîtriser suffisamment la "situation" pour trouver LA "solution". Ce n’est qu’ensemble, au niveau de la communauté de travail de base qu’est l’entreprise, que cet effort d’imagination et de réflexion a quelques chances de se traduire concrètement par l’amélioration de performances dont elle a besoin pour se donner l’envie de continuer à construire son changement. (…) La relation entre les classes "dirigeantes" et la "masse des travailleurs" continue à s’inspirer d’une culture historique pluricentenaire privilégiant la hiérarchie qui "sait" et qui a le devoir de "protéger" les acteurs anonymes en contrepartie de leurs prestations obéissantes et passives, y compris par un code du travail envahissant. Cette caractéristique française n’est plus opérationnelle aujourd’hui au moment où la double révolution de la libération des personnes et de l’explosion des connaissances rend obsolète tout modèle fondé sur le contrôle et la rareté du savoir. Il risque même de se transformer en handicap si ce système d’organisation n’évolue pas rapidement pour libérer les initiatives car il poussera une part croissante des jeunes générations à "chercher fortune" ailleurs en profitant de cet acquis majeur qu’est la liberté de chacun de s’accomplir lui-même. ».
La disparition de Francis Mer a évidemment ému tout le monde économique mais aussi politique et en premier lieu le Président de la République Emmanuel Macron, promoteur de la start-up France, qui a exprimé le 3 novembre 2023 cet hommage : « Avec sa disparition, la France voit s'éteindre une figure emblématique de son paysage industriel, qui avait, tout au long d’une riche carrière, allié son esprit entrepreneurial à la quête du bien commun. (…) Incarnant les talents de la société civile au sein du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, il y importa son approche d’industriel, toute à la fois pragmatique et soucieuse d’une vision de long terme. Francis Mer, ingénieur au franc-parler tranché et au pragmatisme trempé, devint un ministre soucieux d’ordre budgétaire, d’attractivité, de libertés pour les chefs d’entreprises au service de l’emploi et de l’innovation. (…) Francis Mer était un homme d’industrie, de valeurs et d’engagement. Sa personnalité et son parcours (…) marquèrent notre économie, la vie des entreprises et celle des idées. ».
« L’irruption de "l’intelligence artificielle" qui va la caractériser dans tous les processus de la vie privée et professionnelle va (…) se traduire par d’importants changements qui laisseront au bord de la route ceux, individus comme collectivités, qui ne sauront pas, ou ne voudront pas, les accepter comme des changements inéluctables mais riches d’autres potentialités. » (Francis Mer, le 18 février 2014).
Succéder à Laurent Fabius et être suivi par Nicolas Sarkozy : avoir une telle carte de visite, dans un poste prestigieux, l'un des plus importants de l'État, successeur d'un ancien Premier Ministre et prédécesseur d'un futur Président de la République, cela doit être un responsable politique de premier plan. Eh bien non ! Il s'agissait d'un non-politique, ce qu'on dit pompeusement (et avec inexactitude) quelqu'un de la "société civile" (comme si les professionnels de la politique étaient des militaires), il s'agissait de Francis Mer, "capitaine d'industrie" comme on le dit tout aussi pompeusement, qui est mort à Bourg-la-Reine le mardi 31 octobre 2023 à l'âge de 84 ans (il est né à Pau le 25 mai 1939).
Effectivement, Francis a été nommé Ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie dans les deux premiers gouvernements de Jean-Pierre Raffarin, du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, au début du second mandat présidentiel de Jacques Chirac. Ce n'est toutefois pas dans ces fonctions qu'il a le plus brillé, mais dans les fonctions de grand patron de la sidérurgie française.
Diplômé de Polytechnique et ingénieur en chef du corps des Mines, Francis Mer a fait partie des chefs de grandes entreprises emblématiques de la France industrielle. Dans le groupe Saint-Gobain où il a travaillé de 1970 à 1986, il était en charge du plan, puis directeur général de Saint-Gobain Industries en 1974, directeur général adjoint du groupe Saint-Gobain en charge de la politique industrielle en septembre 1978, et président-directeur général de Pont-à-Mousson SA (une filiale du groupe Saint-Gobain) en juillet 1982.
En septembre 1986, le gouvernement de Jacques Chirac a procédé à la fusion des deux groupes sidérurgiques Usinor et Sacilor (dont l'État était actionnaire) et a fait appel à Francis Mer pour diriger le nouveau groupe. La nouvelle gestion a permis de retrouver des bénéfices en 1988 après quatorze années de pertes, mais au début des années 1990, les pertes sont revenues. En juillet 1995, le gouvernement a privatisé Usinor-Sacilor et Francis Mer fut choisi pour présider le conseil d'administration d'octobre 1995 à mai 2002 de ce qui allait devenir Arcelor, le numéro un mondial de l'acier. Francis a alors réduit de plus de la moitié les effectifs pour permettre au groupe de survivre à la crise internationale, en négociant avec les syndicats un pacte pour réinsérer les salariés en partance.
À partir de la fin des années 1980, Francis Mer a dominé le secteur de la sidérurgie française, en prenant notamment la présidence de la Fédération française de l'acier à partir de 1988, en présidant aussi Eurofer (l'association des producteurs d'acier européens) entre 1990 et 1997, l'International Iron and Steel Institute entre 1997 et 1998, etc. En qualité de patron d'un grand groupe, Francis Mer a également présidé le conseil d'administration du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) entre 1989 et 1997.
Arrivé à Bercy avec la réélection de Jacques Chirac dans des circonstances particulières (Jean-Marie Le Pen au second tour), Francis Mer n'a jamais su se mettre à la place du politique et restait encore patron dans l'âme, au point que dans un conseil des ministres, il a commencé une intervention en disant : "Nous, les patrons, nous disons que..." ! Il n'était plus patron, mais ministre, et à ce titre, il devait prendre en compte des considérations politiques. Ce qui lui a valu quelques gaffes (de néophytes).
L'une des premières tâches de Francis était le grand écart entre la réalité économique et financière du pays et les considérations politiques. Quand il est entré à son ministère, Francis Mer répondait le 12 juillet 2002 au journal "Les Échos" à la question de la baisse des impôts : « Au risque de vous décevoir, non ! Cela me paraît trop rigide. (…) Nous vivons dans un monde imprévisible et il vaut donc mieux conserver un maximum de souplesse. ». Il fut démenti par le Président de la République Jacques Chirac dès le 14 juillet 2002 : pour ce dernier, une promesse électorale devait engager son gouvernement, surtout avec l'envolée de l'extrême droite. Pendant la campagne présidentielle, il avait promis une baisse de 30% des impôts sur cinq ans, et 5% dès 2003 : il la réaliserait donc et tant pis pour son ministre trop prudent et pragmatique !
À Bercy, Francis Mer a fait beaucoup de réformes économiques, il a défendu la loi sur la transparence financière, modifié le code des marchés publics, réformé la méthode pour fixer le taux du livret A (en la déconnectant du politique). Il assura l'entrée des grands groupes publics dans le marché européen dans le cadre de l'ouverture à la concurrence. Ainsi, il a privatisé Renault, France Telecom et Air France et a créé l'Autorité des marchés financiers (AMF).
Mais les préoccupations politiques de la majorité ont emporté Francis Mer : après l'échec des élections régionales de mars 2004, Jean-Pierre Raffarin (qui avait été battu par Ségolène Royal dans le Poitou-Charentes) a formé un nouveau gouvernement en nommant Nicolas Sarkozy à Bercy, permettant de l'évincer du stratégique Ministère de l'Intérieur revenu à Dominique de Villepin.
Après son aventure ministérielle, Francis Mer a laissé entendre (selon une indiscrétion du journal "Les Échos") le 18 avril 2005 qu'il allait se porter candidat à la présidence du Medef en association avec Guillaume Sarkozy (frère du futur Président de la République), vice-président du Medef et président de l'Union des industries textiles de 2000 à 2006 (Guillaume Sarkozy a été vice-président du CNAM de 2004 à 2005). Ce duo pouvait être cohérent (même si le Medef n'élisait qu'une seule personne) d'autant plus que Francis Mer représentait les très influentes industries sidérurgiques. Cependant, leur campagne était poussive et ils n'ont pas réussi à convaincre les patrons pour la succession d'Ernest-Antoine Seillère.
Finalement, Francis Mer a renoncé à sa candidature le 15 juin 2005 avec quelques regrets étonnés dans une interview au journal "Le Monde" : « N'ayant pas le sentiment d'être le bienvenu, je ne souhaite donc pas compliquer les choses quant à l'élection d'un futur président (…). Je n'ai pas été considéré, ce qui m'a surpris, comme quelqu'un qui pouvait apporter une certaine valeur ajoutée à l'association qui représente les entreprises françaises. Visiblement je suis perçu comme un empêcheur de tourner en rond. Ce n'est pas la peine d'insister ! ». Il faut dire que les patrons souhaitaient probablement être indépendants du pouvoir, même s'ils en étaient proches, et dans ce duo, l'un était le frère du président du parti majoritaire et Ministre de l'Intérieur et l'autre avait été Ministre de l'Économie et des Finances de la même majorité. Laurence Parisot, présidente de l'IFOP, fut élue présidente du Medef (la première femme) le 5 juillet 2005 avec 53,6% des voix.
Francis Mer est devenu en 2005 membre du directoire de Vale Inco, un géant mondial du nickel et du platine (groupe canadien), et en janvier 2011, président du conseil de surveillance du groupe Safran puis vice-président du groupe Safran à partir d'avril 2011 (après le changement de gouvernance du groupe, passage du directoire à conseil d'administration).
Francis Mer a par ailleurs mené beaucoup de prospective et de réflexion sur l'économie : d'octobre 2004 à juin 2005, il a présidé le conseil de surveillance de Fondapol (Fondation pour l'innovation politique, un laboratoire de recherches fondé en avril 2004 par Jérôme Monod et dont le directeur général est Dominique Reynié depuis 2008 et l'actuel président Nicolas Bazire depuis 2009) ; il a présidé aussi le Comité d'évaluation des stratégies ministérielles de réforme. De plus, en 2009, Francis Mer a fondé et animé la Fondation Condorcet Paris-Dauphine, considérée comme un laboratoire d'idées au service de la performance des entreprises. À cet égard, il estimait le 6 juin 2014 que la clef de la réussite résidait dans la mobilisation de toutes les ressources présente dans chaque entreprise : « Le schéma traditionnel, patron décideur, salarié exécuteur, débouche sur l'immobilisme (…). La confiance dans les capacités de l'autre est à la base du progrès. Et les collaborateurs détiennent des trésors de compétences qui restent inemployées parce qu'on a pris l'habitude de les réduire à leurs diplômes. ».
Dans une tribune antérieure, le 18 février 2014, il imaginait les enjeux à venir dans la gouvernance des entreprises et les limites de la société française : « Le moment est grave car les limites de la solidarité librement consentie sont atteintes, la révolution de l’information en route va continuer à détruire beaucoup d’emplois traditionnels et les responsables de l’intérêt collectif que sont les élus politiques sont de plus en plus déconnectés du monde "réel". (…) LE nouveau système donnant à chacun sa chance : dans un monde ouvert à toutes les informations, tous les modes de pensée, tous les échanges instantanés, il serait utopique de prétendre seul (moi État, moi Patron) être capable de maîtriser suffisamment la "situation" pour trouver LA "solution". Ce n’est qu’ensemble, au niveau de la communauté de travail de base qu’est l’entreprise, que cet effort d’imagination et de réflexion a quelques chances de se traduire concrètement par l’amélioration de performances dont elle a besoin pour se donner l’envie de continuer à construire son changement. (…) La relation entre les classes "dirigeantes" et la "masse des travailleurs" continue à s’inspirer d’une culture historique pluricentenaire privilégiant la hiérarchie qui "sait" et qui a le devoir de "protéger" les acteurs anonymes en contrepartie de leurs prestations obéissantes et passives, y compris par un code du travail envahissant. Cette caractéristique française n’est plus opérationnelle aujourd’hui au moment où la double révolution de la libération des personnes et de l’explosion des connaissances rend obsolète tout modèle fondé sur le contrôle et la rareté du savoir. Il risque même de se transformer en handicap si ce système d’organisation n’évolue pas rapidement pour libérer les initiatives car il poussera une part croissante des jeunes générations à "chercher fortune" ailleurs en profitant de cet acquis majeur qu’est la liberté de chacun de s’accomplir lui-même. ».
La disparition de Francis Mer a évidemment ému tout le monde économique mais aussi politique et en premier lieu le Président de la République Emmanuel Macron, promoteur de la start-up France, qui a exprimé le 3 novembre 2023 cet hommage : « Avec sa disparition, la France voit s'éteindre une figure emblématique de son paysage industriel, qui avait, tout au long d’une riche carrière, allié son esprit entrepreneurial à la quête du bien commun. (…) Incarnant les talents de la société civile au sein du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, il y importa son approche d’industriel, toute à la fois pragmatique et soucieuse d’une vision de long terme. Francis Mer, ingénieur au franc-parler tranché et au pragmatisme trempé, devint un ministre soucieux d’ordre budgétaire, d’attractivité, de libertés pour les chefs d’entreprises au service de l’emploi et de l’innovation. (…) Francis Mer était un homme d’industrie, de valeurs et d’engagement. Sa personnalité et son parcours (…) marquèrent notre économie, la vie des entreprises et celle des idées. ».
« La France, c'est l'Allemagne en mieux ! » ("Der Spiegel" le 5 septembre 2023).
Non ! Je ne parle pas de la Coupe du monde de rugby qui commence ce vendredi 8 septembre 2023 au Stade de France, à Saint-Denis, mais de l'économie française. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'éditorial du très influent hebdomadaire allemand "Der Spiegel" (« souvent critique pour les travers et les échecs français », selon le journaliste économique François Lenglet) vient de rendre hommage, ce mardi 5 septembre 2023, à la politique économique de la France et la compare à celle de l'Allemagne en des termes élogieux. À la France le dynamisme économique, à l'Allemagne l'immobilisme économique !
Soyons clairs : tout ne va pas bien en France et on le sait bien, mais il est toujours rassurant de savoir que la France vue de l'extérieur est toujours plus belle que de l'intérieur. Pas par une méconnaissance de la réalité du pays (elle est multiple, contrastée, subjective), mais surtout par une question de perspective. Nous, peuple français, nous aimons bien nous autoflageller, nous ne voyons que nos défauts, jamais nos atouts, nous ne savons pas savourer nos réussites, nous râlons toujours, nous ne savons pas nous aimer, nous ne savons pas aimer la France, la patrie et nous sommes souvent dans l'autodénigrement permanent (ce qui profite à bien de nos partenaires internationaux !).
Alors, oui, nous avons toujours des raisons de nous inquiéter et en particulier des voyants comptables toujours au rouge (François Bayrou avait alerté dès la campagne présidentielle de 2002, il y a vingt et un ans !) : la dette publique est abyssale et le déficit annuel reste encore beaucoup trop élevé ; la balance du commerce extérieur est également profondément déficitaire (la crise de l'énergie n'aide pas)... Mais il y a des voyants qui, avant, étaient au rouge et qui sont maintenant au vert, et qui donnent des raisons d'être optimistes pour l'avenir : la croissance économique reste soutenue et le chômage poursuit sa baisse structurelle.
Et puis, il y a un élément majeur dont nous envient les Allemands : la France est devenu le premier pays de l'Europe pour les investissements extérieurs, et cela depuis plusieurs années consécutives. Elle est la plus attractive !
L'Allemagne, c'était le géant économique de l'Europe (elle le reste encore). Pendant une vingtaine d'années, tous les responsables politiques français se tournaient vers l'Allemagne pour prendre leurs références et leurs comparaisons économiques. L'Allemagne réunifiée a été plombée par l'absorption de l'Allemagne de l'Est avec la parité des deux monnaies de l'époque, ralentissement économique, chômage à 12%... et puis il y a vingt ans, le Chancelier (social-démocrate) Gerhard Schröder (aujourd'hui ex-oligarque pro-russe !) avait entrepris des réformes structurelles de fond avec les quatre lois Hartz (notamment sur la flexibilité du travail) au point que grâce à cet électrochoc social et économique, l'Allemagne a redécollé industriellement et plus généralement économiquement.
La comparaison avec l'Allemagne est donc étonnante : parce que c'est un pays de 80 millions d'habitants, elle est nécessairement plus importante en PIB que la France, mais aujourd'hui, la croissance allemande est négative tandis que la croissance française reste positive : « La performance économique de l'Allemagne est supérieure de plus de 40% à celle de la France, mais l'écart se réduit. ».
Il y a des raisons à cela, d'abord conjoncturelle : la crise de l'énergie et la guerre en Ukraine ont profondément impacté l'économie allemande qui avait abandonné l'énergie nucléaire à la suite de la catastrophe de Fukushima. Dépendante du gaz russe, elle bénéficiait d'une énergie bon marché jusqu'à il y a quelques années. Premier pollueur de l'Europe avec la reprise des centrales au charbon (une aberration écologique !), le pays est également victime de ses succès en commerce extérieur : le ralentissement durable de l'économie chinoise depuis la crise du covid-19 impacte lourdement les exportations allemandes.
Le journaliste allemand Michael Sauga qui a rédigé l'éditorial placé en une du période allemand (correspondant basé à Bruxelles) résume ainsi la situation des deux pays, la France et l'Allemagne : « Le Président Macron est impopulaire, mais obtient des succès. Ses réformes ont provoqué un essor qui manque cruellement à l'Allemagne. ». Selon le journaliste, la France est en train de rattraper son retard dans les classements mondiaux de compétitivité grâce à la politique du gouvernement français, alors que l'Allemagne recule.
En d'autres termes, l'hebdomadaire le plus lu en Allemagne reconnaît à la France une politique économique stable de faveur de l'offre depuis 2017, et cette politique donne des effets très positifs. Les critiques sur la dette et les déficits en France sont bien évidemment pertinentes mais ne donnent pas une idée de la bonne santé économique du pays qui se révèle surtout par les gains de compétitivité que la France a obtenus depuis six ans.
Dans une comparaison entre deux pays, il y a les plus et les moins, un pays peut être "meilleur" qu'un autre parce que ce dernier s'écroule. Ou parce que le premier s'améliore. C'est un peu les deux. La France s'adapte mieux aux nouveaux enjeux économiques et en particulier énergétiques : d'une part, le nucléaire (malgré une inquiétude ponctuelle à la fin de l'année 2022) donne à la France un avantage compétitif durable ; d'autre part, la France réussit mieux dans l'industrie décarbonée et en particulier dans le secteur des automobiles électriques (même si l'industrie chinoise a bien plus d'avance).
Depuis 2018, la croissance économique de la France est plus forte que celle de l'Allemagne, sauf lors de la récession due à la première année de la crise sanitaire où la France a subi un effondrement du PIB de près de 7% alors que l'Allemagne l'avait limité de moitié (3,7%). Mais sur la période des cinq dernières années, la croissance française a atteint 5,5% tandis que celle de l'Allemagne seulement 2,5%.
L'éditorialiste économique (que François Lenglet a qualifié en souriant sur RTL de « notre nouvel hagiographe teuton esbaudi ») alerte ainsi ses compatriotes sur l'absence de relance de l'économie allemande en constatant : « Ils ont tous de la croissance, mais pas nous ! ». Oui, l'Allemagne a encore de beaux atours : son excédent commercial, sa dette encore faible comparativement ("seulement" 66% du PIB) et un chômage très faible (5,6%, même s'il faudrait pouvoir mieux comparer les taux, les mères de famille sans emploi professionnel n'étant souvent pas comptabilisées dans les statistiques), mais le déclin économique risque d'être durable sans prise de conscience des dirigeants allemands aujourd'hui englués dans une coalition tripolaire (sociaux-démocrates, écologistes et libéraux-démocrates).
Il argumente ainsi : « Depuis des années, la République fédérale est à la traîne dans le classement mondial de la compétitivité, tandis que son pays voisin rattrape son retard. Il n'est pas étonnant que les entreprises internationales investissent désormais beaucoup plus souvent à l'ouest du Rhin, même dans des secteurs qui étaient jusqu'à récemment considérés comme du domaine allemand, comme l'industrie automobile ou la construction mécanique. ».
L'éditorialiste critique ainsi un pays qui s'est endormi avec la Chancelière Angela Merkel : « "Bien vivre en Allemagne" était la devise de Merkel, qui reflétait le mélange fatal d'arrogance et d'impertinence avec lequel la république a raté le tournant vers l'électromobilité ainsi que l'expansion de son réseau électrique et la numérisation de l'administration publique. Macron, en revanche, immédiatement après son entrée en fonction, a commencé à donner à ses compatriotes des médicaments amers mais curatifs. (…) Sa popularité a chuté, mais l’attractivité du lieu a augmenté. La France est soudain apparue comme un pays où les hommes politiques agissent comme ils parlaient. ».
À l'actif du Président Emmanuel Macron, il est énuméré de nombreuses réformes : la baisse de l'impôt sur les sociétés, la réforme du code du travail, la réforme des retraites, et il lui est rendu hommage pour un discours ouvertement pro-entreprises. Quand Emmanuel Macron reçoit tous les ans les investisseurs étrangers sous la bannière "Choose France", certes, quelques Français encore râlent sur cet écart linguistique en croyant soutenir notre (belle) langue française, mais l'emploi de l'anglais a démontré son efficacité pour convaincre les investisseurs d'aller entreprendre en France, et c'est une réussite aussi linguistique, car un pays qui ne serait plus la destination des flux économiques ou financiers perdrait en puissance une partie de son influence linguistique.
Michael Sauga dénonce aussi les errements du gouvernement allemand sur le nucléaire (à cause de la coalition composée des Verts) : « Pendant la phase de transition, il serait insensé de renoncer complètement à une source d’électricité fiable, largement nationale, comme le soutiennent aujourd’hui d’anciens partisans de la sortie. Olaf Scholz est désormais en Europe le conducteur fantôme qui, dans une attitude de je-sais-tout typiquement allemande, déclare que l'énergie nucléaire est un "cheval mort", alors qu'elle sautille allègrement dans le reste du continent. ».
Par ailleurs, le journaliste allemand insiste sur l'influence de la France en Europe (au détriment de l'Allemagne), notamment sur la notion d'autonomie stratégique et de souveraineté européenne mise en avant systématiquement par Emmanuel Macron. Ce dernier veut que l'Europe se montre offensive contre l'agressivité commerciale américaine et chinoise : « Après que le Président américain Joe Biden a assez brutalement bloqué l’accès des entreprises européennes au marché américain avec sa loi sur la réduction de l’inflation, Macron a immédiatement appelé à des contre-mesures, notamment sous la forme d’une réglementation "Acheter européen". L’Allemagne est contre. Mais comme la coalition des feux tricolores n’a pas d’alternative à proposer, ce n’est probablement qu’une question de temps avant que la politique européenne ne s’oriente également vers la ligne de Paris sur cette question. ». L'éditorialiste évoque même un « feu d'artifice de propositions » de la France pour renforcer la combativité économique européenne, face au vide allemand.
En France, il y a ce sentiment de naviguer à vue, sans vision, avec une succession de polémiques politiciennes sans lendemain, mais la réalité, mise en évidence par ce numéro de ce magazine allemand "Der Spiegel", c'est que, depuis six ans, la France a une vision économique stable, claire et efficace, et les investisseurs étrangers ne s'y trompent pas.
La France se trouve ainsi projetée à une place décisive au sein de l'Europe, tant politiquement qu'économiquement. Le Royaume-Uni, qui a quitté l'Union Européenne, est en pleine difficulté économique. L'Allemagne peine à rebondir à la suite des différents chocs économiques des dernières années (covid-19, Ukraine, bouleversement climatique). La France, pays qui est loin d'être politiquement paisible malgré sa stabilité institutionnelle héritée heureusement des bientôt soixante-cinq ans de Cinquième République, a tous les atouts en main pour devenir ce que Bruno Le Maire imaginait le 7 juillet 2023 à Marseille, dans une interview au quotidien "La Provence" : « La France doit devenir la première puissance économique en Europe à l'horizon 2050 ». Je ne connais pas l'avenir, mais le retour à la puissance économique de la France, c'est aussi ce qu'a aussi imaginé le romancier Michel Houellebecq dans son (excellent) livre "Anéantir" sorti le 7 janvier 2022.
« Nous avons le choix entre une société autoritaire, qui sera dans le "y qu’à, faut qu’on" et la recherche du bouc émissaire, et une société plus apaisée, du dialogue et de l’écoute. C’est plus compliqué, mais ce sera toujours mon choix. » (Laurent Berger, "L'Alsace" le 1er avril 2014).
À l'époque, en 2014, il considérait que le FN (futur RN) était « une tache sur la démocratie ». Le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger a laissé la direction de la centrale syndicale le 21 juin 2023 à Marylise Léon. Il est probable qu'avec le départ de Laurent Berger, la secrétaire générale de la CFDT retrouvera son positionnement de partenaire réformiste coopérant avec le pouvoir comme cela a été la tradition depuis au moins une cinquantaine d'années, jusqu'à devenir même minoritaire au sein des adhérents, comme l'a montré l'exemple de Nicole Notat favorable à la réforme Juppé en 1995.
Né à Guérande (pas loin de La Baule) il y a 54 ans, Laurent Berger a été le secrétaire général de la Jeunesse ouvrière chrétienne de 1992 à 1994 après une maîtrise d'histoire (il a rédigé un mémoire sur l'histoire d'un évêque de Nantes). En 1996, il a été recruté comme un permanent de la CFDT à Saint-Nazaire et, petit à petit, a grimpé dans la hiérarchie, en 2003, responsable de la CFDT des Pays de la Loire et membre du bureau national de la CFDT, bombardé à la commission exécutive confédérale (l'équivalent du gouvernement de la CFDT) le 17 juin 2009.
Spécialisé dans toutes les questions d'emploi (et de chômage), Laurent Berger a été nommé secrétaire général adjoint de la CFDT (numéro deux) le 21 mars 2012 puis, après la démission de François Chérèque, élu secrétaire général le 28 novembre 2012 par le bureau national, réélu le 5 juin 2014 au congrès de Marseille, puis le 8 juin 2018 au congrès de rennes, ainsi que le 16 juin 2022 au congrès de Lyon.
Par un tweet, Laurent Berger a annoncé le 11 décembre 2018 que la CFDT était le premier syndicat de France, tout employeur confondu (public et privé), en nombre d'adhérents, supplantant la CGT, une petit victoire personnelle (et même grande). Élu depuis le 23 mai 2019, Laurent Berger est également le président de la Confédération européenne des syndicats (European Trade Union Confederation) qui regroupe 89 organisations syndicales issues de 39 pays européennes représentant plus de 45 millions d'adhérents, la seule organisation syndicale interprofessionnelle européenne représentative reconnue par toutes les institutions européennes (en France, la CFDT, la CGT, la CFTC, FO et l'UNSA en sont membres).
Arrivé à la tête de la CFDT au début du quinquennat de François Hollande, Laurent Berger a toujours eu d'excellentes relations avec l'ancien Président de la République. Il était un partenaire social attentif et constructif et croyait au "pacte de responsabilité" (futur "pacte de compétitivité") mis en place par le gouvernement pour favoriser l'emploi : « Potentiellement, ce pacte peut nous aider à sortir du chômage de masse et d’un modèle économique fondé sur la production à bas coûts qui nous conduit à l’échec. Pour cela, il doit comporter de vrais engagements sur l’emploi, la qualification des salariés, l’apprentissage et l’investissement. Il faut aussi un processus par étapes, afin de vérifier chaque année si les entreprises jouent le jeu de l’investissement, de l’emploi et de la transition énergétique. Pacte ou pas, la vraie question pour moi, c’est d’améliorer la compétitivité, l’emploi et la vie des salariés. » ("L'Alsace").
Ainsi, la parole de Laurent Berger était très écoutée à l'Élysée (François Hollande) et aussi à Matignon, à l'époque de Manuel Valls. Laurent Berger est un réaliste, il a toujours convenu que l'emploi ne pourrait venir que d'une meilleure compétitivité des entreprises et est resté un orthodoxe budgétaire : « La CFDT dit depuis très longtemps qu'il faut maîtriser l'endettement de la France. » ("L'Alsace").
Mais alors, pourquoi n'est-il pas devenu le partenaire privilégié du Président Emmanuel Macron depuis 2017 ? D'autant plus que l'hystérisation du climat social rendait sa coopération encore plus précieuse ?
C'est là un mystère qui pourrait être complet si on ne connaissait pas le passif de leurs relations. Ce sont Gérard Davet et Fabrice Lhomme, les deux journalistes que je dirais "trash" (car leurs investigations se résument principalement à regarder dans les poubelles de l'histoire, au-delà des interviews) qui ont pu donner une clef intéressante dans leur livre antimacroniste primaire "Le Traître et le Néant" publié en 2021 chez Fayard (dans l'optique de l'élection présidentielle de 2022).
Dans ce livre qui n'est qu'un réquisitoire basé sur des anecdotes dérisoires, ils rappellent effectivement un épisode qui a laissé Emmanuel Macron plein de rancœur et d'amertume contre Laurent Berger. Dès le début de l'année 2015, Emmanuel Macron, alors inconnu du grand public, est devenu la coqueluche des médias et des entrepreneurs. Au point de voler la vedette (et aussi le marché électoral) du Premier Ministre Manuel Valls.
Emmanuel Macron, Ministre de l'Économie, a fait voter ce qu'on a appelé la "loi Macron" qui libéralisait certains secteurs de l'économie pour augmenter l'emploi (par exemple, les "bus Macron"). Une autre loi était en préparation, la "loi Travail", pour assouplir le code du travail et promouvoir l'emploi, qu'Emmanuel Macron voulait défendre au Parlement (on parlait d'ailleurs déjà de "loi Macron 2"). Il était sérieusement remonté contre le Premier Ministre qui lui avait imposé l'article 49 alinéa 3 de la Constitution pour sa première "loi Macron" alors qu'il était convaincu qu'elle aurait pu être adoptée sans cet outil de dissuasion (à l'époque contre les "frondeurs" du PS, de la majorité !).
Par ailleurs, un proche de François Hollande, ancien maire de Dijon, le Ministre du Travail François Rebsamen (qui aurait voulu être Ministre de l'Intérieur), a voulu quitter le navire gouvernemental pour se replier sur Dijon, ne "sentant" pas la fin du (plus mauvais) quinquennat (de l'histoire). Pour Emmanuel Macron, c'était l'occasion rêvée : cumuler au gouvernement l'Économie ainsi que le Travail pour (déjà) réindustrialiser et promouvoir l'emploi.
Comme souvent avant de procéder à des nominations, François Hollande a consulté certaines personnes. En particulier Laurent Berger le jeudi 27 août 2015 à l'heure du dîner.
Les deux journalistes cités se trouvaient justement à dîner à l'Élysée ce soir-là : « [Hollande] doit voir secrètement le patron de la CFDT, Laurent Berger, un allié fidèle et exigeant depuis le début de son mandat. Une drôle d'idée à lui soumettre. "Je le vois discrètement, pour le remplacement de Rebsamen, nous confie alors le chef de l'État. Il y a l'hypothèse Macron. Je pense qu'il [Berger] va être réticent". Hollande envisage de nommer Emmanuel Macron ministre du Travail. En plus de ses fonction à l'Économie ! François Rebsamen, le titulaire du poste, s'apprête à démissionner, il veut retrouver la mairie de Dijon ; il faut donc lui trouver un successeur en urgence, alors qu'une loi sur le travail est dans les tuyaux, et qu'elle promet de bousculer le PS. Or, à cette date, Hollande ne manque pas une occasion, devant nous, pour vanter l'action de son ministre de l'Économie. "Il y a deux choses qui font la force de Macron, nous expose-t-il ainsi ce soir-là. Un, il n'est pas du système politique, donc on le croit, ça en dit long... Et deux, il est jeune, donc il met un peu de nouveauté". Mais de là à lui confier la mise en œuvre d'une nouvelle loi appelée à déboussoler un peu plus l'électorat socialiste... Lui, le nouvel entrant en politique, fils de bourgeois, non encarté, énarque, en provenance directe de chez Rothschild ! ».
Et d'expliquer le raisonnement de l'ancien Président : « Hollande frétille d'envie : "Si c'est accepté. Si ça ne paraît pas être une provocation. Mais je vais essayer de tester". Il s'agit, dans l'esprit du Président, de créer un effet "jeune", de remettre de la dynamique dans la machine gouvernementale. "Pour mettre de la force, de l'envie, du mouvement, nous dit-il. C'est là-dessus que ça va se jouer. Pour montrer que c'est vraiment la priorité. On y met l'élément qui est supposé le plus dynamique, et puis je pense qu'il a un peu épuisé son domaine à l'Économie. Il a fait voter sa loi. J'ai peur qu'il ne vienne sur les domaines du ministère du Travail". Traduction : quitte à avoir installé au gouvernement une tête brûlée, autant qu'elle soit aux commandes de l'ensemble de son secteur, histoire d'éviter de nouvelles querelles interministérielles. Les couacs, Hollande en a soupé. ».
Résultat de l'entrevue "discrète" : « Le boss de la CFDT a (…) fait la moue (…) dans le bureau du Président. "Tu fais comme tu veux, mais je ne sens pas les choses, a-t-il dit à Hollande. Il faut avoir la fibre, une connaissance du monde du travail, du côté des salariés...". Ce qui n'est pas exactement le profil de l'ancien banquier d'affaires. Berger n'est donc franchement pas enthousiaste à la perspective de négocier les conditions d'application d'une future loi sur le travail avec un libéral de la trempe de Macron... Peut-être, aussi, a-t-il déjà eu des échos du discours de clôture de l'université d'été du Medef, tenu par ce même Macron. "La gauche a cru que la France pouvait aller mieux en travaillant moins, c'étaient de fausses idées", s'est permis le ministre de l'Économie, en terrain conquis devant un parterre de patrons hexagonaux. Le vendredi 4 septembre 2015 (…), l'hypothèse Macron au ministère du Travail a fait long feu. Son discours enflammé devant des patrons enamourés a eu raison de ses ambitions. ».
Mais pour Davet et Lhomme, cela ne fait aucun doute que Laurent Berger a été la cause de cette non-nomination : « L'ex-Premier Ministre Manuel Valls nous l'assure aujourd'hui : "Laurent Berger, qui avait un très bon rapport avec Hollande et moi, avait dit : 'Non, ce n'est pas possible, Macron au ministère du Travail'...". Aucun doute, c'est bien Laurent Berger qui a opposé son veto à une promotion d'Emmanuel Macron. Ne cherchez pas plus loin la détestation vouée par l'actuel chef de l'État aux corps intermédiaires, en particulier à la CFDT. Ils sont, pour lui, au mieux, des empêcheurs de réformer en rond ; au pire, les fossoyeurs de l'économie française. Hollande nous explique les raisons pour lesquelles il a alors finalement renoncé à agrandir le périmètre du ministre de l'Économie : "J'avais senti, avec les échos qui me revenaient, les organisations syndicales ne pas adhérer à cette idée. Donc, avant même qu'il n'ait fait cette sortie [au Medef], il ne m'était pas apparu que c'était possible de faire ce choix. La polémique qui a suivi ses propos a fait que cela n'avait même plus de sens, cela aurait été vécu comme une provocation". (…) Emmanuel Macron apprend très vite la mauvaise nouvelle. Son nom avait beaucoup circulé, agité les rédactions, avant ceux d'Alain Vidalies ou de Stéphane Le Foll. La promotion lui passe sous le nez. Une nouvelle gifle publique, une de plus. (…) Étonnez-vous (…) que Macron s'estime maltraité. Peu considéré, à tout le moins. ».
Finalement, c'est une élue parisienne, Myriam El Khomri, qui a été choisie au Ministère du Travail pour défendre la dernière réforme du quinquennat, avec les conséquences que l'on connaît aujourd'hui, l'impossibilité politique de François Hollande à se représenter.
Pas sûr que la successeure de Laurent Berger parviendra à travailler plus facilement que lui avec Emmanuel Macron, mais au moins, elle ne lui a pas barré la route dans le passé...
« On portera des choses en commun, mais pour la CFDT, [l'intersyndicale] ne sera pas l'alpha et l'oméga de la question syndicale (…). Un syndicat qui négocie des accords n'est pas moins combatif que celui qui crie en manifestation ! » (Marylise Léon, le 13 juin 2023).
Avec le départ de Laurent Berger, ce mercredi 21 juin 2023 au Zénith de Paris, et l'arrivée de sa successeure Marylise Léon comme secrétaire générale de la CFDT, bien qu'elle s'en défende, la page de la réforme des retraites se tourne définitivement : tous les protagonistes ont changé, les chefs des deux plus puissants syndicats de France, et bientôt, le président du Medef également. Le soir du 6 juin 2023, à la quatorzième et dernière manifestation contre la réforme des retraites, Laurent Berger s'était exprimé seul et souhaitait, lui aussi, que la page se tournât.
Si avec Laurent Berger, la CFDT a quitté la position de syndicat réformiste en abandonnant les relations particulières avec le gouvernement comme dans la grande tradition de la centrale, notamment en raison de la réforme des retraites, elle a surtout gagné sa première place historique en 2018 en devançant la CGT dans les élections représentatives (représentatives de pas grand-chose vu la très faible participation des salariés). Et depuis le début de l'année, avec la forte mobilisation contre la réforme des retraites, la CFDT a enregistré 43 000 nouvelles adhésions.
Avec Sophie Binet installée à la tête de la CGT le 31 mars 2023, le gouvernement aura donc pour partenaires sociaux deux femmes pour les deux premiers syndicats de France. En revanche, au contraire de la CGT, ce n'est pas une première pour la CFDT d'être dirigée par une femme puisque, avant Marylise Léon, Nicole Notat avait été secrétaire générale du 20 octobre 1992 au 30 mai 2002. Mais à la différence de Nicole Notat que beaucoup jugeaient froide et distante, Marylise Léon est qualifiée de "pétillante" par l'ancien secrétaire national Jean-Louis Malys. Proche des gens.
Qui est Marylise Léon ? Elle a 46 ans, a fait ses études de chimie au Mans, à Angers puis à Créteil et Paris, diplômée de troisième cycle. Elle s'est spécialisée, au cours de sa vie professionnelle, dans les questions de sécurité, de conditions de travail, de santé, de risques technologiques et d'environnement pour les entreprises, puis elle est devenue en 2003 formatrice sur ces questions auprès de représentants du personnel et militants de la CFDT. À la même époque, elle accompagnait aussi les adhérents de la CFDT dans la bataille judiciaire consécutive à l'accident de l'usine AZF de Toulouse en 2001. Beaucoup d'employés blessés étaient syndiqués à la CFDT. Ses obsessions étaient alors la sécurité et la prévention des maladies professionnelles.
Marylise Léon a commencé à prendre des responsabilités au sein de la CFDT en 2008, où elle a gravi tous les échelons, à la fédération chimie énergie de la CFDT puis au sein des instances nationales de la CFDT, attachée aux affaires industrielles et aussi la transitions énergétique et numérique. Régulièrement la mieux élue des congrès depuis 2014, comme secrétaire nationale, elle a été désignée par Laurent Berger, qui l'avait repérée en 2013, comme secrétaire générale adjointe en juin 2018, chargée de la réforme de l'assurance-chômage et des relations intersyndicales.
Elle se trouvait donc en position de numéro deux de la confédération le 19 avril 2023, au moment où Laurent Berger avait annoncé au journal "Le Monde" son prochain retrait. Elle faisait donc figure d'héritière et a été désignée le 21 juin 2023 à une large majorité du bureau national de la CFDT (au contraire de la nouvelle secrétaire générale de la CGT Sophie Binet dont l'élection avait été une surprise à la suite d'un grand clivage entre deux autres candidates) : « Elle est dynamique, elle a une compréhension du monde du travail qui est forte (…). Elle est appréciée au sein de la maison, elle est proche des gens, humaine. » a énuméré Laurent Berger.
En fait, d'après le "Journal du dimanche" du 13 juin 2023, Laurent Berger et Marylise Léon s'étaient mis d'accord sur la succession dès l'automne 2021. Ainsi, Marylise Léon a toujours été présente aux côtés de Laurent Berger cette dernière année pour la bataille des retraites : « Je me prépare depuis longtemps. Je suis prête et enthousiaste. ».
Forte personnalité (« J'ai horreur qu'on me prenne pour une imbécile, et je n'ai pas l'intention de raconter des bobards ! »), d'apparence très sympathique mais sans jamais rien lâcher, Marylise Léon imprimera certainement la CFDT de sa marque et a déjà eu l'occasion de montrer sa combativité et surtout, sa ténacité dans ses engagements (notamment en s'opposant en 2019 à la réforme de l'assurance-chômage). Avec l'arrivée de Sophie Binet à la tête de la CGT qui a montré une image renouvelée et moderne du syndicalisme, la CFDT devait aller vite dans la succession de Laurent Berger.
Son credo est de négocier coûte que coûte des accords avec le Medef pour éviter de laisser le champ libre au gouvernement (et au Parlement). Elle n'hésite pas à songer aux deux échecs de négociations, en 2014 sur la modernisation du dialogue social et en 2018 sur l'assurance-chômage : « Quand il n'y a pas d'accord, les salariés le paient cher. Car le gouvernement reprend la main. ».
Dans une interview accordée dès le 21 juin 2023 à "Ouest France", Marylise Léon a cité ses sujets de préoccupation : le pouvoir d'achat et la hausse des salaires, la nouvelle organisation du travail (en prenant en compte la santé et la démocratie) et la réforme du RSA. À propos de cette dernière, elle a insisté : « Mettre des conditions, ce serait tordre l’objectif de solidarité nationale, cela reviendrait à le confondre avec un dispositif assurantiel, comme l’est l’assurance-chômage. Nous resterons vigilants, d’autant plus que le texte va être débattu au Parlement, où il y a une grande diversité de points de vue. Nous nous efforcerons de peser auprès des groupes parlementaires pour pointer les dangers et expliquer notre position. Et nous continuerons lors de la préparation des décrets, tout au long du cheminement de ce dispositif. ».
Connue pour son "flegme", elle l'explique par son habitude de travailler constamment en mode gestion de crise : « J'ai donc été formatée pour aller toujours à l'essentiel et rester zen en toutes circonstances. Ce sera très utile dans mon mandat de secrétaire générale. ». Elle entend par ailleurs que la CFDT se tourne plus vers les saisonniers, les agents des fonctions publiques et les indépendants : « L’heure n’est plus à attendre que l’on vienne nous voir dans nos permanences. C’est la CFDT hors les murs. ».
Dans une tribune publiée le 9 mai 2023, une semaine avant sa rencontre à Matignon avec la Première Ministre Élisabeth Borne, Marylise Léon a formulé l'enjeu de sa relation avec le gouvernement : « La CFDT le dit donc haut et fort : oui, le dialogue doit être renoué avec l’exécutif. La question du "comment" demeure entière. Pour la CFDT, ce dialogue ne peut pas être renoué si le gouvernement garde la même méthode que ces six dernières années, et notamment ces neuf derniers mois ! Quelle place l’exécutif est-il prêt à faire réellement à la démocratie sociale ? La Première Ministre va devoir aujourd’hui répondre à cette interrogation de la CFDT et faire la démonstration qu’elle est réellement à l’écoute des syndicats, qu’elle les respecte et qu’elle prendra en compte leurs propositions. ».
La politique du travail va donc être sous la responsabilité principalement de femmes (Élisabeth Borne, Aurore Bergé, Marylise Léon, Sophie Binet). Les débats n'en seront certainement pas moins durs et âpres qu'avec des hommes. Mais au moins, on pourra penser que le principe de réalité sera plus présent à l'esprit sinon dans les prises de position.
« Nous voulons aller chercher des baisses, et en fait, on est en mode combat comme Teddy Riner ! » (Michel-Édouard Leclerc, le 17 mai 2023 sur BFMTV).
Le patron des Centres É. Leclerc, Michel-Édouard Leclerc fête son 71er anniversaire ce mardi 23 mai 2023. À l'allure encore jeune, le col ouvert, assez cool et décontracté, l'homme est toutefois très sérieux, solide et certainement très redoutable en affaires. J'aime beaucoup ce grand communicant, car c'est d'abord un grand communicant, même si je ne suis pas dupe de ses objectifs, il est un chef d'entreprise et son intérêt est celui des entreprises qu'il supervise. Du reste, le magazine "Forbes France" l'a classé en 2021 comme le patron préféré des Français devant Tony Parker (reconverti patron), Alain Afflelou, Bernard Tapie et Xavier Niel.
Michel-Édouard Leclerc, au contraire de la plupart de ses collègues chefs de grandes entreprises, est souvent dans les médias à communiquer et expliquer son point de vue. On y voit beaucoup moins les patrons de Carrefour, de Cora, d'Auchan, etc. Il a un petit côté messianique, affichant (avec plus ou moins de sincérité) ses valeurs et ses convictions, parfois à coup de pleine page de publicité dans "Le Monde", souvent en avance sur l'ère du temps ou même la réglementation, comme l'histoire du sachet en plastique qu'il a éliminé de ses magasins dès 1996 au profit d'un grand sac réutilisable.
On se doute bien que cet affichage est aussi une image qu'il a progressivement consolidée et qui fait partie intégrante de l'identité actuelle des Centres É. Leclerc. Michel-Édouard Leclerc a aussi fondé les Espaces culturels Leclerc qui se veulent des mini-FNAC.
J'ai eu l'occasion d'écouter Michel-Édouard Leclerc (au moins) deux fois dans diverses occasions, dans les années 1990 à l'occasion d'une conférence organisée par une banque à Grenoble et dans les années 2000, à Paris, lors d'un Salon des Entrepreneurs, et ce qui me frappait, au-delà de son discours très clair, c'était son charisme, j'écrirais, son charisme économique : à la fin de l'événement, il était toujours assailli par de jeunes créateurs d'entreprise pour lui proposer d'investir dans leur affaire. L'exercice est toujours périlleux, en moins d'une minute, il faut convaincre l'investisseur potentiel qu'il va gagner une fortune avec vous (en gros, vous vous trouvez par hasard, ou pas, dans la même cabine d'ascenseur qu'un big boss, c'est la chance de votre vie et vous en profitez pour dérouler votre argumentaire concis et efficace, que vous aurez préparé bien entendu préalablement). Et Michel-Édouard Leclerc, au lieu de les rembarrer, les écoutait attentivement et se permettait, le cas échéant, de leur donner un petit conseil en réaction à chaud.
C'est vrai qu'il est le fils de son père, mais comme avec Serge Dassault, il s'est fait un prénom réputé et redoutable. Réellement, puisqu'à la naissance, il s'appelait seulement Michel Leclerc (qui est aussi le nom d'un oncle), un nom très commun en France (un peu comme Philippe Martin ou Claude Petit), et c'est lui-même qui a accolé le prénom de son père au sien pour faire Michel-Édouard (afin de lui rendre hommage).
D'ailleurs, il n'était pas du tout prédestiné à succéder à son père : un bac littéraire, des études d'économie, de philosophie et de sciences politiques à la Sorbonne. Il a obtenu une maîtrise en philosophie (il a suivi les cours de Jankélévitch et Michel Serres), une maîtrise en sciences politiques, et un doctorat en sciences économiques sous la direction de Raymond Barre (sur le déficit du commerce extérieur). Il était destiné à être un professeur d'économie à l'université et éventuellement un journaliste économique (il a publié quelques articles pour la revue "Que choisir").
C'est le bras droit de son père qui l'a embauché en 1979, au plus bas échelon, pour le conseiller pour importer de l'essence et proposer la vente de carburant dans les Centres É. Leclerc. Il a ainsi réseauté pas mal dans les allées des ministères (de droite comme de gauche), et a commencé aussi son messianisme, appliqué contre le prix unique du livre imposé par Jack Lang (loi n°81-766 du 10 août 1981).
Finalement, depuis 1988, Michel-Édouard Leclerc est le président de l'Association des centres distributeurs Leclerc, avec son père jusqu'en 2006, et seul après (Édouard Leclerc est mort en septembre 2012). Régulièrement, Michel-Édouard Leclerc est donc dans le débat public pour faire avancer ses propres idées. Son importance économique n'est pas négligeable : leaders de la grande distribution en France, les Centres É. Leclerc représentaient 67,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2022 et employaient 250 000 salariés la même année.
Et d'ailleurs, pourquoi ne ferait-il pas de politique alors qu'il connaît si bien le monde politique ? Il a été souvent approché pour se faire élire député ou même se faire nommer ministre, mais Michel-Édouard Leclerc a toujours refusé car son job, c'est d'être à la tête du grand groupe de distribution familial, et pour lui, cela n'aurait aucun sens d'avoir des responsabilités politiques pendant quelques années, voire quelques mois, alors que son histoire est plus que demi-séculaire (le premier hypermarché Leclerc, à Landerneau, sa ville natale, fêtera ses 60 ans l'année prochaine). À chacun son métier.
Militant du PSU dans sa jeunesse soixante-huitarde, l'entrepreneur était un grand ami de Pierre Bérégovoy et Jacques Chirac lui aurait fait la danse du ventre pour l'intégrer au gouvernement. Emmanuel Macron ne lui a rien proposé, mais je suppose que le Président de la République actuel le préfère comme un brillant interlocuteur économique à un médiocre partenaire politique.
Avec la crise de l'énergie et en particulier du carburant (un sujet qu'il connaît bien), et surtout, la forte inflation depuis plus d'une année, le thème de bataille médiatique actuel de Michel-Édouard Leclerc était tout trouvé : comment fait-on pour faire baisser les prix ?
Une récente étude publiée le 4 mai 2023 et réalisée chaque mois par Wiser pour LSA, le magazine de la grande consommation, donne un comparateur des prix pour les drives des hypermarchés en France et Leclerc se place en meilleure performance pour les prix les plus bas (l'étude étant indépendante, Michel-Édouard Leclerc aime la citer car c'est une reconnaissance de sa propre action). Chez Leclerc, les prix en magasin sont quasiment les mêmes qu'en drive.
Car s'il n'est pas un homme politique, Michel-Édouard Leclerc se comporte un peu comme un homme politique, comme un maire qui représente l'intérêt de ses milliers d'administrés, lui, il représente ses 19 millions de clients et son objectif, c'est l'intérêt de sa clientèle afin qu'elle lui reste fidèle
L'une de ses dernières interventions télévisées, c'était la veille de l'Ascension, dans la soirée du mercredi 17 mai 2023 sur BFMTV (mais il parle aussi souvent sur LCI et d'autres chaînes). Le thème, bien sûr, c'était l'inflation et aussi l'initiative, même tardive, du Ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire de faire rencontrer autour de la table de négociations les producteurs et les distributeurs pour répercuter la baisse des prix des matières premières sur les prix à la consommation : « Ça ne dit pas un résultat, mais ça veut dire que c'est plus que symbolique. D'abord, parce que c'est la première fois (…). Ils [les industriels] ne voulaient pas (…). Il n'y avait pas de volonté de faire bénéficier les consommateurs du retournement des marchés des matières premières. ».
Michel-Édouard Leclerc avait mis en garde très tôt tant les pouvoirs publics que les consommateurs contre l'opacité de certaines augmentations de prix qui n'étaient pas justifiées ni par la crise de l'énergie, ni par la guerre en Ukraine... mais simplement comme un effet d'aubaine pour s'en mettre plein les poches.
En ce sens, ses propos à la télévision s'apparentaient à un petit cours d'économie. Il n'est pas neutre et insistait bien sur le fait qu'il parlait de son point de vue, c'est-à-dire, celui de la grande distribution, mais il a l'esprit pédagogue et expliquait ainsi très clairement ses enjeux, ses perspectives avec une certaine franchise. Il a rappelé que les marges des distributeurs se limitent à 2% tandis que celles des grandes marques, donc des producteurs, sont bien plus grandes. L'évolution des prix est donc principalement le fait des producteurs qu'il appelle également industriels et peu le fait des distributeurs.
Michel-Édouard Leclerc s'en est pris, ainsi, aux industriels aidés de certains politiques : « Je pense aussi que ce n'est pas qu'un problème industriel. Il y avait aussi une sorte d'accord entre parlementaires, entre plusieurs groupes d'ailleurs, et les industriels, pour éviter d'avoir à aider trop l'industrie sur fonds publics, de les laisser reconstituer leurs marges. Et donc, il y avait un peu un jeu, pas hypocrite, mais un jeu de dupes dans la dénonciation de l'inflation. Et en tout cas, je me trouvais, ainsi que mes collègues de la distribution, un petit peu seul à dire aux industriels, vous n'êtes pas transparents... ».
Il insistait effectivement sur le fait que le problème était aussi politique qu'économique : la loi LME (loi n°2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l'économie) avait pour effet de réduire la toute-puissance des distributeurs au profit des producteurs. Une autre loi « assez déconnant » adoptée par la majorité actuelle limite les promotions : « Au sein du gouvernement, ce n'était pas unanime. Le groupe parlementaire présidentiel (…) n'était pas… (…). Là, il faut reconnaître que c'est Bruno Le Maire et Olivia Grégoire qui, un peu en partition solo, ont réussi à convaincre Élisabeth Borne, qui était allée visiter un Système-U pour dire qu'elle s'intéressait à ce sujet, et puis le Président depuis deux jours qui a quand même... ».
Mais l'initiative de Bercy ne changera pas la loi qui reste toujours la même. Donc ces négociations producteurs/distributeurs n'iront pas très loin : « La loi dit qu'on ne négocie qu'une fois par an... On nous l'impose... On est les seuls en Europe. ». Les négociations intermédiaires ne remettent donc pas en cause la négociation de mars. Ce système aurait été adopté ainsi, selon le chef d'entreprise, pour faciliter les contrôles de l'administration.
Ce qui ne fait plus l'affaire des consommateurs aujourd'hui : « Nous qui sommes présents dans différents pays de la communauté européenne, nous voyons bien aujourd'hui que le système de négociation et de répercussion des baisses aux consommateurs, est inerte. ».
Et de ne pas hésiter à faire changer le cadre législatif de 2008 (la loi LME) : « Il ne faut pas avoir peur de changer les lois, il n'y a pas une Bible ; les temps changent, on change la loi, ou alors, on met des lois plus flexibles, moins encadrant. ».
Son objectif, celui de répercuter à la baisse, c'est par exemple sur les biscuits dont les prix sont impactés par trois secteurs actuellement en baisse : les céréales, le papier et le transports. Tous les produits importés par containers devraient baisser : les prix du container sont passés en six mois de 15 000 euros à 2 000 euros.
Mais l'initiative de l'État est nouvelle, celle d'exiger que les industriels viennent à la table de négociation : « C'est un retournement politique. ». En effet, le gouvernement a obtenu des 75 plus grandes marques en France, représentant 80% du marché des marques, de négocier leurs prix avec les distributeurs. Pourquoi seulement 75% des marques ? Parce que le gouvernement a fait dans le plus simple et le plus efficace, en convaincant deux fédérations industrielles : « Ça veut dire que le marché de l'industrie est très concentré. ».
Et Michel-Édouard Leclerc de continuer son petit cours de grande distribution : « Dans le rapport de forces, le distributeur, il a eu besoin du gouvernement. Donc on va aller les chercher, ces baisses, sur les marchés des céréales, les biscuiteries, et tout ça. On ne va pas toucher, j'insiste, on ne va pas toucher au marché du lait, parce que c'est très fragile (…), nous avons promis de ne pas toucher au monde agricole, pour des raisons politiques, c'est clair, mais aussi pour des raisons sociales, et aussi pour des raisons de fourniture. (…) Il faut des messages clairs dans la société, si on ne veut pas de violence, si on veut aussi que tout le monde se retrouve dans un projet anti-inflation, parce qu'il faut fédérer les entreprises là-dessus, je pense qu'il faut dire ses priorités et au fond, nous, les grands groupes de distribution cotés en bourse ou coopératifs, on va focaliser notre combativité et notre attention sur les grandes marques internationales parce qu'au fond, on veut être au diapason de ce qui se fait en Europe. ».
Et puis, il a esquissé un agenda : « On n'a pas le droit de vendre à perte, donc, de toute façon, on répercute les hausses, c'est obligatoire, [le pic d'inflation,] ça va arriver fin juin, juillet. Après, il va y avoir une petite stagnation (…). Le pic d'inflation, ses répercussions vont être pendant l'été, et après, ça va descendre. Ce qui va descendre, ce n'est pas tous les prix, c'est le taux d'inflation (…). Je pense qu'à la fin de l'année, on sera moitié moins qu'aujourd'hui. (…) Ce qui a été pris ne sera jamais rendu. ».
Concrètement : « Dans cette négociation, on peut aller espérer des rabais, des promos, des déductions, des ristournes, mais la loi dit que le tarif négocié en mars est applicable pendant une année. (…) Cette négo, il ne faut pas lui donner un impact considérable. ».
Michel-Édouard Leclerc jouait la franchise : « Je vous jure, tout ce qu'on pourra faire baisser, on baissera ; on est déjà les moins chers (…) ; l'idée pour nous, c'est d'être le moins cher. Donc, vous voyez bien que ces histoires de panier, toutes ces polémiques, moi je pense que la vraie mesure de l'inflation, c'est ce que paient les gens au final, en pied de ticket de caisse. ».
Négocier, c'est d'abord se donner la possibilité de créer un rapport de forces. C'est le principe de la concurrence comme système visant l'intérêt des consommateurs : « C'est une négo. Ce n'est pas rationnelle, une négo. On y va plus puissants même que ce qu'on va obtenir. C'est normal, ce n'est pas un poker, mais (…) il faut créer ce rapport de forces. On va dire à untel que s'il ne baisse pas ses prix, on va multiplier les promos sur nos marques de distributeur, et on le mettra moins en rayon. C'est la règle du jeu. Ça vous paraît être Dallas, mais finalement, c'est BFM, LCI et franceinfo. Allez, c'est pareil ! La concurrence, là, c'est dramatisé, c'est théâtralisé, mais si vous regardez ça sous un plan sportif, ça peut se faire de manière moins polémique et plus au bénéfice des consommateurs. ».
Il en a rajouté une couche sur des producteurs qui seraient plus tentés par le court terme que le long terme : « Ceux qui dirigent l'industrie ne sont pas que des industriels. Ce sont aussi des financiers, ce sont aussi des gens qui surveillent le cours de bourse. Et en fait, dans les 75 entreprises qui sont là, il y a des managers qui sont des industriels qui aiment le produit etc., mais vous avez aussi des managers qui répondent à des actionnaires qui veulent et qui trouvent que c'est pas mal l'inflation, ça gonfle artificiellement le chiffre d'affaires, ça permet de dire à tout le monde qu'on est en progression, (…) Sur le court terme, pour soutenir le cours, c'est bien l'inflation, c'est pas mal l'inflation, vous savez, même peut-être pour l'État, la hausse du prix du carburant, la hausse de 17% sur l'alimentaire, ça fait aussi des hausses de TVA. (…) Moi je raisonne en négociant, j'assume ça, mais dans la réalité, en face de nous, quand on dit des grands industriels, c'est aussi des grands actionnaires qui ne sont pas pressés de baisser les prix. ».
Enfin, dernière leçon, la différence entre déflation et inflation pour la grande distribution, c'est le retournement du rapport des forces : « En période de déflation, c'est celui qui détient le débouché qui fait plus la loi (…). Mais en période d'inflation, aujourd'hui, c'est dur pour nous d'aller dire à Coca Cola, je vais me priver de toi, ou à Mars, je vais me priver de toi. Parce que même le consommateur, il est ambivalent là-dessus : si c'est trop cher, il va crier, mais s'il n'a pas le produit, il va crier aussi. ».
Avec son bâton de pèlerin, Michel-Édouard Leclerc est donc imperturbablement dans les médias à prendre les téléspectateurs, qui sont aussi les consommateurs, à témoins de sa bonne volonté et de la moins bonne volonté d'autres acteurs économiques ou politiques. Il reste partial, bien évidemment, puisqu'il doit faire du profit s'il veut continuer à exister (et à employer ses centaines de milliers de salariés), mais il le fait avec un certain messianisme qui est très singulier dans ces secteurs économiques où le silence ou la réserve l'emportent sur la communication.
Avec Bernard Arnault, on avait le laconique ; avec Bernard Tapie, on avait le flambeur, tout le contraire ; avec Michel-Édouard Leclerc, on a le pédagogue. Prendre ses auditeurs pour des personnes intelligentes capables de comprendre ses enjeux est au moins une forme de respect qu'on ne lui retirera pas, malgré toutes les critiques que certains (anciens clients ? anciens producteurs ?) n'hésitent pas à lui balancer encore aujourd'hui...
« Il s'agit ni plus ni moins de fourguer aux employeurs un nouveau bataillon de salariés jetables. »
Cette déclaration ci-dessus n'est pas une réaction de 2023 sur la réforme du RSA (revenu de solidarité active) que compte présenter le gouvernement le mois prochain dans le cadre de son projet de loi qui vise à transformer Pôle Emploi en un nouvel organisme, France Travail, s'occupant de l'emploi mais aussi de la formation professionnelle. Non, cette déclaration date de septembre 2008, un article de la revue mensuelle qui revendique le communisme libertaire, "CQFD", en réaction à la réforme voulue par le Président Nicolas Sarkozy, la transformation du RMI en RSA mise en œuvre le 1er juin 2009 (loi n°2008-1249 du 1er décembre 2008 généralisant le revenu de solidarité active et réformant les politiques d'insertion).
Comme on voit, les polémiques politiques sur le RSA ne sont pas nouvelles et continuent toujours à alimenter de manière souvent assez stérile le débat sur l'insertion et sur le chômage. J'avais déjà évoqué un sujet parallèle à propos de l'indemnisation des demandeurs d'emploi (qui s'est durcie ces dernières années) et s'il y a évidemment des abus, voire des fraudes, la grande majorité tant des demandeurs d'emploi que des bénéficiaires du RSA ne sont pas heureux de leur situation et préféreraient avoir un (véritable) emploi et est complètement insérés (socialement) dans la société.
Pourtant, ce sujet est comme l'immigration, comme bien d'autres sujets, des "marqueurs" d'une hypothétique appartenance à la droite ou à la gauche, à cela près que depuis 2017, il n'y a plus vraiment de bloc de droite ni de bloc de gauche (ce qui, à long terme, pourrait poser un problème démocratique), mais trois blocs, un d'ultra-droite, un autre d'ultra-gauche, et un entre-les-deux qu'il est bien difficile de qualifier, aujourd'hui occupé par la majorité présidentielle mais qu'occupent aussi quelques socialistes fidèles à leur parti (et pas à leurs ambitions), des centristes et le parti Les Républicains.
Le RMI (revenu minimum d'insertion) a été créé par le gouvernement de Michel Rocard par une loi votée à la quasi-unanimité des députés (loi n°88-1088 du 1er décembre 1988 instituant le RMI). Michel Rocard a été un innovateur social puisqu'il a aussi inventé la CSG (contribution sociale généralisée) qui a le goût très amer d'être une cotisation sociale sur laquelle le salarié contribuable paie (en partie) l'impôt sur le revenu ! La génie français dans son œuvre.
L'idée du RMI n'était cependant pas kafkaïenne (au contraire de la CSG), elle répondait à un véritable besoin dès lors que nous étions entrés dans une société à très forte proportion de chômage (depuis les premiers chocs pétroliers). Elle avait été testée notamment par le centriste Pierre Méhaignerie qui l'avait appliquée dans son département lorsqu'il était président du conseil général d'Ille-et-Vilaine. Du reste, le RSA est géré par les départements, ce qui est l'une de leurs principales missions.
Ce revenu permet de dépanner lorsqu'une personne est dans le pétrin social et économique et il n'est pas voué à se pérenniser pour cette personne. Tant le RMI que le RSA, le mot clef est "insertion" ou "activité", pas "revenu". Hélas, depuis plus de trente-quatre ans, cette idée a surtout été comprise comme une allocation, nécessaire, mais pas suffisante pour sortir de la précarité et se réinsérer, et surtout, pas suffisante pour vivre. Aujourd'hui, le RSA pour une personne seule sans enfant à charge est de 607,75 euros par mois.
C'est pourquoi les Présidents volontaristes, ceux qui ne voulaient pas se satisfaire d'un chômage de masse, à savoir Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron (les autres se sont montrés particulièrement fatalistes face au chômage), ont toujours voulu réformer le RMI/RSA pour en faire un véritable outil d'insertion. D'où la réforme de Nicolas Sarkozy qui l'a réalisée en plusieurs temps, un temps d'expérimentation géographique (permise par la loi n° 2007-1223 du 21 août 2007 en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat) puis sa généralisation en 2009 (loi déjà citée).
L'idée était d'obliger les allocataires de ce revenu à suivre une formation et à faire des heures d'activité afin de retrouver leur "employabilité" (le mot est laid mais c'est bien ce que cela veut dire : se lever le matin, se confronter au transport, avoir une vie sociale sur le lieu de travail, avec un chef et des supposés collègues, etc.). À l'époque, d'où la citation du mensuel "CQFD", certains opposants craignaient même que le nombre d'allocataires chutât de 1 million à 100 000 (il n'en a rien été).
Dans la réforme de 2008, l'attribution du RSA se faisait en compensation de plusieurs obligations, la principale étant de déclarer ses revenus tous les trimestres (puisque son attribution dépend du niveau de ressources de l'allocataire), mais aussi d'être à la recherche d'une activité professionnelle ou d'entreprendre les démarches pour un projet professionnel. Malheureusement, le RSA a surtout comblé des besoins alimentaires mais n'est toujours pas assez efficace en termes d'insertion professionnelle.
Près de 1,9 million de personnes bénéficiaient en 2022 du RSA. Son coût est de l'ordre de 12 milliards d'euros (en 2020), dont environ 15% correspondant aux coûts d'encadrement et de réinsertion (et le reste l'allocation elle-même). Son financement s'est fait par un nouvel impôt sur les revenus du capital. En 2012, le dispositif était excédentaire car 35% des personnes pouvant bénéficier du RSA ne l'ont pas demandé (je n'ai pas trouvé de données plus récentes mais il suffit de lire le formulaire pour comprendre pourquoi certains ne demandent pas le RSA et pourquoi les missions locales ne sont pas au chômage).
L'objectif du gouvernement actuel n'est donc pas très éloigné de celui de Nicolas Sarkozy au début du quinquennat de celui-ci. Et les réponses apportées peu différentes de ce qui a déjà été mis en œuvre. Lors de la remise du rapport de préparation à la création de France Travail, le 19 avril 2023 (dont l'auteur est Thibaut Guilluy, haut-commissaire à l'emploi), le Ministre du Travail Olivier Dussopt (ancien député socialiste en 2017) a annoncé souhaiter rendre obligatoire 15 à 20 heures d'activité d'insertion par semaine (ce qui correspond à un mi-temps, alors que la recherche d'emploi prend un temps complet) qui seraient rétribuées selon les dispositions du code du travail.
Thibaut Guilluy a expliqué sur franceinfo le jour même : « Nous, ce qu'on propose, c'est un choc de l'insertion, c'est de faire en sorte qu'il y ait un coach, un conseiller, qui ait vraiment du temps pour pouvoir les accompagner dans leur parcours de retour à l'emploi. » en précisant que ces heures seraient « des immersions d'entreprises, des stages, de la formation pour pouvoir se former à un métier ou pour passer le permis de conduire ». Avec quelques exceptions : « Chacun a un parcours singulier. Il y a des personnes qui ont des difficultés sociales, très profondes, des problèmes de santé, donc il faut pouvoir s'adapter. ».
L'autre obligation, ce serait de s'inscrire à France Travail (ex-Pôle Emploi), alors qu'actuellement, seuls 40% sont inscrits. Le risque est d'avoir une remontée des statistiques avec de nouvelles inscriptions, bien sûr, mais l'idée est d'avoir un meilleur accompagnement. Mais là encore, il n'y a rien de révolutionnaire et on sait très bien que cela ne fonctionne pas vraiment. Aujourd'hui, un conseiller de Pôle Emploi "gère" (le verbe gérer est plus juste que suivre) en moyenne 450 demandeurs d'emploi, ce qui est déjà beaucoup trop pour faire un suivi individualisé. Si les moyens humains ne sont pas apportés parallèlement à cette réforme, elle sera aussi inefficace que les précédentes.
En déplacement à La Réunion, la Première Ministre Élisabeth Borne a confirmé ce samedi 13 mai 2023 à l'agence Pôle Emploi de Saint-Leu-les-Trois-Bassins que les obligations seraient suivies de sanctions si elles n'étaient pas tenues : « On doit continuer à viser les leviers pour permettre à chacun de revenir vers un emploi. C'est d'autant plus important dans un contexte où on sait qu'il y a beaucoup d'entreprises qui cherchent à recruter et qui disent qu'elles n'y arrivent pas (…). En effet, je vous confirme que dans le projet de loi, il y aura bien la possibilité de suspendre, sur une durée courte peut-être pour démarrer, en tout cas, il y aura aussi un dispositif de sanctions dès lors qu'on aura accompli, de notre côté, notre part de responsabilité, c'est-à-dire qu'on aura mis la personne bénéficiaire du RSA en situation de suivre le parcours qu'on lui a proposé. ». Mais il n'y aura pas de sanction avant de résoudre d'autres « freins périphériques », comme le problème de la garde d'enfant.
Outre le fait que la possibilité de suspendre partiellement le RSA existe déjà, la Première Ministre considère qu'être au RSA est volontaire de la part des bénéficiaires et qu'il suffirait qu'ils se disent qu'ils veuillent un emploi pour avoir un emploi. Si des entreprises cherchent à recruter, c'est de l'ordre de un à plusieurs de centaines de milliers d'emplois, à comparer aux trois millions de demandeurs d'emploi que compte encore le pays. Un bon ajustement entre les formations et les besoins du marché est donc nécessaire, certes, mais ne résoudra pas, en lui-même, le problème du chômage de masse (même s'il s'est beaucoup amélioré depuis 2017 avec la création de 1,7 million d'emplois dont 90 000 emplois industriels).
Plus globalement, lorsqu'on lit à la loupe les déclarations gouvernementales, il n'y aura rien de véritablement nouveau depuis la réforme Sarkozy de 2008. Mais on communique. La politique est probablement le comble de l'action du verbe.
Pourquoi donc insister sur les sanctions pour les bénéficiaires du RSA ? Sans doute pour des raisons politiques pour ne pas dire politiciennes. Le gouvernement souhaiterait une alliance avec Les Républicains. Mais la majorité présidentielle se trompe si elle souhaite engager une coalition sur des mesures ressenties comme plutôt antisociales car, justement, l'incapacité à trouver une majorité à l'Assemblée Nationale sur la réforme des retraites provient d'une partie non négligeable des députés LR (de l'ordre du tiers) qui sont, au contraire, partisans d'une politique plus sociale que celle du gouvernement. Donc, stigmatiser les bénéficiaires du RSA n'aidera pas le gouvernement à compléter sa majorité dans l'hémicycle. Et ne les aidera pas à retrouver du travail.
« Qu’a besoin de faire notre pays ? De continuer d’être compétitif sur le capital, le travail, l’innovation, de continuer d’être fiable et clair sur sa stratégie et d’augmenter la quantité de travail. C’est dans cette stratégie que s’inscrit la réforme des retraites, je le dis en l’assumant de manière très claire et très tranquille. Si la France s’est désindustrialisée et a une faiblesse par rapport aux voisins, et les 10 points de PIB d’écart avec l’Allemagne, c’est que nous travaillons moins que nos voisins dans le cycle de vie. » (Emmanuel Macron, le 11 mai 2023 à l'Élysée).
Ce vendredi 12 mai 2023, le Président de la République Emmanuel Macron visite à Dunkerque une future usine qui va fabriquer des batteries. C'est la mise en pratique de la veille. En effet, le jeudi 11 mai 2023, en présence notamment du commissaire européen Thierry Breton, des ministres Bruno Le Maire, Christophe Béchu et Roland Lescure, ainsi que du Haut commissaire au Plan François Bayrou, il a réuni tous les acteurs de l'industrie française (dirigeants, élus locaux, associatifs) à l'Élysée pour un grand colloque sur Accélérer notre réindustrialisation.
Il faut dire ce qu'il est : Emmanuel Macron est le plus à l'aise sur ces thèmes qui lui sont chers de reconquérir le tissu industriel français et européen. On le verrait bien en Napoléon sur son cheval tendant d'un bras ferme l'épée pour conquérir de nouveaux territoires. Avec Emmanuel Macron, heureusement, il ne s'agit pas de territoires au sens propre mais au sens figuré, des territoires économiques, c'est-à-dire pas seulement des marchés, c'est-à-dire des sites de consommation, mais aussi des sites de production. Et son patriotisme n'est pas seulement français mais aussi européen à une époque où tout se passerait volontiers hors du continent.
Ses maîtres mots, ce sont l'indépendance et la souveraineté de la France, plus encore depuis la crise sanitaire et la guerre en Ukraine, et cette indépendance se conquiert avant tout par le retour de l'industrie en France et en Europe. Sa politique volontariste depuis 2017 a déjà porté ses fruits, en particulier sur le front de l'emploi. Jamais le chômage n'a été aussi bas depuis des décennies, et jamais on a créé autant d'emplois : plus de 1,7 million d'emplois dont 90 000 emplois industriels. Près de 300 nouvelles usines ont été implantées depuis six ans sur l'ensemble du territoire français, et cela est très nouveau après trente ans de forte désindustrialisation. Dans quelques années, on reviendra à la situation des usines d'avant la crise financière.
Cette journée du 11 mai 2023 visait donc explorer les pistes pour accélérer cette reconquête de l'industrie française afin de préparer la France de demain. Ce sont des grands mots, parfois grandiloquents, mais cette volonté industrielle n'a jamais connu une telle force depuis les années De Gaulle. Elle a pour objet de mettre la France sur les rails d'un horizon 2030 voire 2050 en voulant consolider le modèle social (qui est loin d'être celui de l'Asie), atteindre le plein emploi, investir massivement dans l'innovation, en particulier pour décarboner l'industrie qui doit être verte (les mots "décarboner" et "vert" appliqués à l'industrie me paraissent un peu extrapolés mais tout le monde comprend et cela fait joli, comme, avant, il y a vingt ans, "développement durable").
Pour réussir cette reconquête industrielle, il faut des fonds et c'est pour cela qu'Emmanuel Macron souhaite renforcer l'attractivité économique de la France pour y implanter les industries du futur (voilà encore une jolie expression, connue depuis au moins cinquante ans, mais c'est moi qui l'utilise, elle n'a pas été utilisée durant ce discours). Il faut aussi anticiper les mutations, et ce n'est pas facile sur les territoires qui sont des ruines industrielles et qu'il s'agit de réadapter pour en faire de nouvelles industries. La politique de zéro artificialisation nette doit s'accompagner d'un mécanisme de solidarité entre les territoires : « Si on s'organise, qu'on planifie et qu'on prend la contrainte. On a environ besoin de 20 à 30 000 hectares nouveaux si on veut vraiment réindustrialiser massivement. Il se trouve que nous avons dans notre pays entre 90 000 et 150 000 hectares de friches industrielles. Il faut savoir les utiliser comme il faut. ».
La fin de ce colloque a donné lieu à un discours très long du Président de la République (plus d'une heure) qui a présenté sa politique en la matière. Personne ne peut vraiment s'opposer aux objectifs de cette politique industrielle, si ce n'est un élément qui a tout de suite fâché les écologistes. Et c'est probablement ceci qui va rester politiquement du discours présidentiel.
Emmanuel Macron a en effet souhaité une pause de la réglementation européenne sur la lutte contre le réchauffement climatique, et s'il l'a dit très poliment et prudemment, la traduction serait, à l'instar de Pompidou : arrêtez d'emmerder les Européens avec l'écologie !
Sa justification est logique. On ne peut pas sans arrêt appliquer des normes de plus en plus dures. Déjà pour les logements, cela va poser un grave problème dans les mois et années à venir avec une réduction de logements mis sur le marché pour raison de passoires thermiques. Les rénovations urbaines sont confrontées à des normes qui ne sont pas les mêmes à la fin des travaux par rapport au début des travaux.
Voici les mots assez forts d'Emmanuel Macron : « J'appelle à la pause réglementaire européenne. Maintenant, il faut qu'on exécute. Il ne faut pas qu'on fasse de nouveaux changements de règles parce qu'on va perdre tous les acteurs. Donc on a besoin de stabilité. Maintenant, il faut accélérer sur les déploiements parce que sinon, le risque qu’on court, c'est au fond d'être les mieux disant en termes de réglementation et les moins disant en termes de financement. Donc là, on est en train de compenser cela. Mais c'était le décalage qu'on avait post IRA américain. Donc premier point de resynchronisation et de cohérence au niveau européen. On va se battre pour ça. On met en œuvre ce qu'on a décidé, mais on arrête d'en rajouter chaque jour. Et on accélère les financements européens parce qu'on a besoin. Et je soutiendrai le fonds souveraineté proposé par la Commission dans les mois à venir. Il faut être très clair, on ne peut pas réussir la souveraineté technologique, la transition pour le climat et la biodiversité, pour nos industriels et pour accompagner les ménages, si on n'investit pas massivement au niveau européen. La priorité doit être là et donc on doit assumer une cohérence. On fait ce changement, on l'accompagne, il faut une vraie politique d'investissements massifs. À côté de ça, on doit avoir une politique cohérente et mettre le consommateur en situation de choisir. (…) Nous avons commencé à le faire avec le Score Carbone qui est prévu par la loi climat et résilience. Il faut avoir un instrument d'étiquetage carbone et dans l'idéal, il faudrait l’avoir au niveau européen. En franco-français, on aura dès l'année prochaine, on commencera sur les textiles. On va ensuite généraliser cela à l'alimentation. Mais ce Score Carbone, l'affichage environnemental, c'est une très bonne chose parce que pour le consommateur, le citoyen, c'est un levier de changement et c'est ce qui permet aussi de valoriser des industriels et des producteurs français et européens qui font l'effort et de permettre aux consommateurs de dire "Oui, le Score Carbone ou l'affichage environnemental est très mauvais parce que c'est un produit qui, certes est là, mais vient du bout du monde". On doit avoir cette politique européenne, il faut l'étiquetage carbone et environnemental au niveau européen. On doit mener cette bataille, elle est clé pour être cohérents. ».
Petite explication. L'IRA américain, c'est l'Inflation Reduction Act, une loi américaine promulguée le 16 août 2022 qui propose un certain nombre de mesure dont l'injection par le gouvernement des États-Unis d'environ 370 milliards de dollars dans l'industrie verte américaine. Emmanuel Macron veut absolument répondre à cette loi protectionniste qui est en train d'handicaper beaucoup les Européens en termes de concurrence. C'était le principal sujet de discussion avec Joe Biden lors de sa visite d'État aux États-Unis en décembre 2022.
Emmanuel Macron a retracé cette politique industrielle dans le cadre plus global de l'économie mondiale qui est fortement impactée par ce qu'il a appelé trois "accélérations" : l'accélération écologique (changement climatique et protection de la biodiversité), l'accélération technologique (une véritable révolution dans tous les domaines avec la physique quantique et l'intelligence artificielle, mais aussi sur le plan médical et sanitaire), enfin l'accélération géopolitique (montée des conflits, retour de la guerre en Europe, crise de l'énergie, etc.).
Si on reprend l'analogie napoléonienne, Emmanuel Macron veut mener cette bataille pour l'industrialisation la fleur au fusil : « Je suis convaincu que cette bataille, on peut la gagner. On peut la gagner parce que d’abord on a des atouts objectifs : nous sommes un pays qui a des très bonnes infrastructures, qui a une structure de services publics qui est extrêmement résistante, ce qui est une force, et on a une bonne école, un bon système d’éducation et de formation. On a des tas de choses à améliorer, j’y reviendrai, mais quand on regarde les voisins on a une structure solide, on a des très bonnes infrastructures de transport, d’aménagement. On continue à investir, on veut le faire, mais elles sont là. On a un très bon mix énergétique parce qu’on produit d’ores et déjà de l’énergie très décarbonée. Et ça, ce sont les choix qui ont été faits par nos prédécesseurs, mais la base installée nucléaire est une chance pour l’industrie et le climat et ça, c'est une réalité qu'il ne faut pas négliger. ».
La stratégie pour gagner cette bataille (contre qui ?) repose sur quatre piliers qu'il convient de renforcer sans cesse. Ceux-ci sont importants à rappeler car cela redonne du sens à toute la politique économique et sociale d'Emmanuel Macron depuis 2017, ce qu'avait été incapable d'exposer son prédécesseur direct : une cohérence politique.
Le premier pilier est la compétitivité : « Bien souvent, il y avait une forme d'incohérence dans le débat public français, il faut être honnête. C'est-à-dire qu’on défendait tous l'industrie, mais on était contre les réformes qui le permettaient. C'est-à-dire qu’on était pour l'industrie, mais pour taxer beaucoup plus le capital. Qu’on était pour l'industrie, mais pour complexifier le droit du travail. L'expérience a été faite, ça ne marche pas. Si vous avez un droit du travail plus compliqué que les voisins, si vous taxez plus le travail et le capital, vous créez moins d'emplois parce que les industriels vont s'installer ailleurs. Pardon de le dire en des termes aussi crus, mais c'est un peu la base du constat qu'on a fait. Et donc, on ne peut pas continuer de déplorer les conséquences dont on chérit les causes. Donc on s'est attaqué aux causes, c'est-à-dire une vraie politique de compétitivité. On a baissé le coût du travail et du capital et on a baissé de 52 milliards les impôts. 52 milliards, moitié sur les ménages, moitié sur les entreprises ; sur les ménages, en le concentrant sur les classes moyennes qui travaillent et sur celles et ceux qui investissent dans notre économie (…). Ça, c'est le premier pilier, c'est une politique de compétitivité. On améliore la qualité, on baisse les coûts, on investit sur les facteurs de production. ».
Il a rappelé d'ailleurs la grande réussite de sa politique de l'emploi : « J'en veux pour preuve, et c'est la meilleure expérience en terme politique, c'est quand on ne parle plus d'un sujet. Quand on vous parle beaucoup d'un sujet, c'est un problème. On vous disait merci de l'avoir réglé, mais ça veut dire qu'on n'en parle plus. Je constate avec bonheur qu'il n'y a pas de manifestations relatives au chômage. Plus personne ne parle de chômage. On n'a pas totalement réglé le sujet. Mais dans une période compliquée où plusieurs de nos voisins ont ré-augmenté leur chômage, nous l'avons baissé de manière continue et il continue de baisser, de plus de deux points. Et ça, c'est le fruit de ces réformes et de votre engagement à tous. ».
Le deuxième pilier est l'investissement : « On a assumé d'investir massivement dans plusieurs plans dès 2018 sur les batteries, sur l'électronique, sur les industries pharmaceutiques, sur l'intelligence artificielle, sur le quantique qui sont à chaque fois plusieurs milliards d'euros qui ont été mis avec les acteurs des différents secteurs pour justement développer des verticaux avec, à chaque fois, évidemment des centres clés (…). Ce sont plus de 800 projets de localisation ou de relocalisation qui ont été financés. Et puis, France 2030 a été construit pour justement poursuivre l'effort sur différents segments. La plupart de ceux que je viens de citer, mais je compléterai avec l'agroalimentaire, avec les industries culturelles et créatives et évidemment la pharma, le spatial et plusieurs autres que je n'ai pas cités. ».
Le troisième pilier est l'Europe, la politique industrielle européenne : « Je vais être très clair, c'est une petite révolution doctrinale qu'on a conduit ces dernières années. Jusqu'alors, l'Europe ne parlait qu’aux consommateurs. L'Europe avait une politique de concurrence et une politique commerciale et elle se pensait comme un marché ouvert. C'est ça la réalité. Et elle, elle faisait de facto le choix de renoncer à de la base industrielle si ça permettait de faire baisser les prix et d'ouvrir l'économie. (…). Mais ce n'est pas soutenable et surtout, cette approche, elle n'est pas soutenable avec une stratégie climat et biodiversité et une stratégie de souveraineté. Et donc, cette approche souveraineté européenne annoncée dès le discours de la Sorbonne, nous l’avons déclinée (…). C'est quand même 50 milliards d'euros de financements publics et privés qu’on a massifié sur des premières priorités. (…) On a réinjecté de la souveraineté et du climat dans une politique qui était essentiellement pour le consommateur et l'ouverture. ».
Enfin, le quatrième pilier est la stratégie territoriale d'implantation économique : « Le programme [Territoires d'industrie] a associé 149 territoires d'industrie, 550 intercommunalités. C'est une démarche qui a donné carte blanche aux élus et industriels pour construire leur plan d'action. Et on a ainsi bâti 2 000 actions qui ont été identifiées dans le cadre du programme, 2 milliards d'euros mobilisés, environ 50 000 emplois qui sont en cours de création. Et ceci, c'est branché sur tout ce qu'on a pu faire à travers France Relance et la mission France 2030, et évidemment nos “coqs bleus” de la French Fab comme nos start-up qui sont venues irriguer tous ces territoires. ».
Après avoir rappelé le tissu national de 25 000 start-up, Emmanuel Macron a évoqué la politique du plein emploi qui ne pourrait pas réussir sans adéquation de l'enseignement avec les besoins économiques (la réforme du lycée professionnel va dans ce sens-là). Parmi les nombreuses mesures que le Président a annoncées ce jour-là, il y a sans doute la principale : « On va mettre en place un crédit d’impôt industries vertes. Pour soutenir les technologies vertes, en soutenant fiscalement la décarbonation, on va mettre en place un crédit d’impôt industries vertes pour les technologies identifiées dans les textes européens, c'est-à-dire les batteries, c'est-à-dire les pompes à chaleur, c'est-à-dire les éoliennes, les panneaux solaires. L’analyse qui est faite par le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, c’est que ça permettra de déclencher 20 milliards d’investissement sur le territoire national d’ici [à] 2030. ».
Sur la forme, Emmanuel Macron a fait un discours d'annonces beaucoup trop long, trop dense, avec trop de choses. Certes, les acteurs directs de la réindustrialisation ont évidemment bien compris cette stratégie et sa cohérence, mais le Président serait bien inspiré s'il parvenait à y mener l'ensemble du peuple. Il ne faut pas en effet qu'une partie de la France, cette France périphérique, celle des gilets jaunes, qui est à mille lieues de ces problématiques d'innovation, de compétitivité, d'approche climatique, etc., qui veut juste pouvoir vivre de son travail, puisse décrocher. Ou plutôt, car cette France-là a déjà décroché depuis longtemps, il faut l'arrimer à nouveau aux autres cordées de la France. C'est à cause de ce décrochage que les extrêmes ont pris une si grande importance électorale dans certaines régions.
Sur le plan économique, Emmanuel Macron est en passe de réussir son pari qu'il s'était lancé en 2017 : le chômage est effectivement en train de décroître et la qualité des emplois créés semble durable. C'est ce qu'il sait le mieux faire. Mais s'il est indifférent ou s'il délaisse le volet politique, qu'on peut résumer à vouloir réconcilier les Français, sa réussite économique ne sera jamais reconnue. C'est donc bien à la fois une meilleure pédagogie mais surtout une meilleure écoute des attentes des Français qui redonneront le lien entre le peuple et lui. De tous les Présidents de la Cinquième République, y compris De Gaulle, c'est sans doute lui, Emmanuel Macron, qui a le plus d'atouts pour réussir dans cette entreprise périlleuse, d'autant plus d'atouts qu'il a encore quatre ans pour convaincre et entraîner. Aller souvent sur le terrain à la rencontre des Français paraît donc un bon préalable.
COLLOQUE À L'ÉLYSÉE SUR LA RÉINDUSTRALISATION LE 11 MAI 2023
DISCOURS DU PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON LE 11 MAI 2023 SUR LA RÉINDUSTRIALISATION
11 mai 2023
Discours du Président de la République à l’occasion de la réception Accélérer notre reconquête industrielle
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Commissaire Européen, Cher Thierry,
Monsieur Le Haut-Commissaire au Plan, Cher François,
Monsieur le Secrétaire Général pour l'investissement,
Monsieur le Directeur Général de la Caisse des Dépôts et Consignations,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les élus,
Madame le Maire en particulier, merci pour par simplement ce témpoignage, mais cette ode à l'industrie,
Mesdames et Messieurs les industriels et entrepreneurs, responsables syndicaux, patronaux,
Mesdames et Messieurs.
Beaucoup de choses ont été dites à travers ces témoignages de manière extrêmement claire sur les enjeux. Mais je voudrais commencer au fond par deux constats qui sont sans appel et je pense sur lesquels on doit s'appuyer pour essayer d'accélérer et de construire une action utile.
D'abord, la France s'est davantage désindustrialisée que les autres pays en Europe. Il y a eu une crise et une désindustrialisation qui a frappé beaucoup d'économies, mais nous avons subi une désindustrialisation plus importante. Parfois, on l'a laissé faire. Il y a eu un choix presque idéologique de dire finalement l'industrie, ce ne sont pas des bons emplois. Il vaut mieux être un pays de services et de tourisme. Parfois, ça a été aussi subi. Et vous le voyez, on a perdu 12 points de la part de la part de l'industrie dans le PIB français en un peu plus de 40 avec les pertes d'emplois industriels qui vont avec. Donc cette désindustrialisation est le fait que depuis la fin 2000 jusqu'à l'été 2017, nous avons perdu chaque trimestre des emplois industriels et qu'il y a eu au fond près d'un million d'emplois industriels en moins durant cette période. Ce que nous avons découvert à notre dépens, c'est que ça entraîne toute l'économie vers la décrue parce que quand l'industrie s'en va, les services qui y sont attachés s'en vont et les administrations qui restent pour tenir un territoire partent avec.
Donc l'industrie a un rôle structurant économiquement et territorialement. Ce sont plutôt des bons emplois, des emplois mieux payés que d'autres. Et donc ça tire, si je puis dire, le reste de l'économie vers des bons emplois. Donc quand on désindustrialise, on en souffre encore davantage. Les chiffres sont là pour montrer la grande difficulté. Donc dans la fin de cette période où la part s'est quasiment stabilisée, post crise financière, on perd environ 600 usines. Donc il y a une phase de désindustrialisation, si je puis dire progressive. Il y en a une quand d'autres pays font les réformes au début des années 2000, qu'on ne fait pas et post crise financière, on désindustrialise encore plus vite que les voisins. Donc il y a eu un aspect procyclique.
Oui, nous avons plus désindustrialisé que les autres, ce qui nous place dans une situation d'impasse. D'abord parce que cela veut dire qu'on crée des dépendances quand on désindustrialise, qu'on le veuille ou non. On l’a vécu parfois plus que d'autres dans la période Covid ou ailleurs. La deuxième chose, c'est qu'on ne peut pas avoir un modèle social fort en désindustrialisant. Et c'est l'impasse dans laquelle nous nous sommes mis parce qu'on peut le faire jusqu'à un certain niveau. C'est celui qui a été testé, c'est-à-dire on monte les impôts, on est malgré nos baisses, encore très hauts, on fait du déficit, on en a accumulé beaucoup. Mais il y a un moment donné, il faut produire plus de richesse et on a créé un énorme différentiel. Si je prends le PIB par habitant, on a un différentiel de 10 points par rapport à nos voisins allemands, 12 points par rapport à nos voisins néerlandais. L'explication de ça, c'est la désindustrialisation. Ce n'est pas soutenable par rapport à notre modèle social, par rapport à nos finances publiques et ce n'est pas soutenable en termes de commerce extérieur.
Quand on regarde notre commerce extérieur on exporte note agriculture, notre agroalimentaire, nos services. Après l’énergie, c'est l'industrie notre problème. Sans industrie on ne peut pas réussir notre transition écologique. On ne peut pas réussir la bataille pour le climat et la biodiversité par une stratégie de désindustrialisation. Pourquoi ? Parce qu'en fait, on importe des produits qu'on ne choisit pas et donc on importe de modèles qui sont peut-être moins disant que nous sur le plan climatique et qui sont plus attentatoires à la biodiversité. Ce n’est pas non plus une bonne solution. Ça, c’est la situation, premier constat.
On vit ces dernières années une accélération très forte : pas la nôtre, celle du monde. On a une accélération très forte d’un défi jumeau qu’on lie très profondément dans notre stratégie : le changement climatique et la protection de la biodiversité. Ce défi qui est le nôtre, qui a été documenté par l’IPES, le GIEC font que nous avons une transformation à faire de notre tissu industriel et productif si on veut le relever. Et si l'on veut le relever de manière cohérente nous devons avoir un mode de production dans notre industrie, notre agriculture, notre industrie agroalimentaire qui permette de réduire nos émissions et d'être plus respectueux de la biodiversité. Tout en étant cohérent dans notre stratégie d'importation pour ne pas créer des dépendances nouvelles qui vont encourager la déforestation à l'autre bout du monde ou la destruction de biodiversité, ou des pratiques qui sont l'exact contraire de ce qu'on demande chez nous. Ça, c'est la première accélération qui justifie d'avoir une stratégie cohérente d'industrialisation décarbonée, en tout cas respectueuse de l'objectif climatique et biodiversité.
Deuxième accélération, c'est l'accélération technologique qui transforme l'industrie au carré. C'est le quantique, l'intelligence artificielle entre autres et qu'on voit se déployer dans absolument tous les segments industriels et qui révolutionnent les méthodes de production, voire les produits industriels eux-mêmes. On a très clairement sur ce sujet une accélération technologique qui fait qu'on le voit bien, la clé est de savoir décider très vite, d'investir massivement pour être au sommet de la vague. Et si je puis dire, on l'a vécu sur d'autres segments comme le médicament. Plusieurs d'entre vous, dont je reconnais les visages sont plutôt dans l'industrie pharmaceutique ou les dispositifs médicaux. On l'a vécu en période Covid. On a eu une alerte générale dans le monde. Les pays qui avaient un bon système d'innovation et qui ont mis beaucoup de capital ont su faire en moins d'un an ce qu'on pensait impossible. On n’avait jamais, en moins d'un an, inventé un vaccin et on n'avait jamais stabilisé un vaccin à ARN messager. Ça a été fait parce qu'il y a eu de la concentration des moyens et de l'innovation technologique. Donc il y a eu une accélération de l'innovation technologique et en particulier d'éléments de rupture.
Puis la troisième accélération, elle est géopolitique. Il y a une accélération de la montée des conflits, évidemment, le retour de la guerre en Europe avec l'Ukraine et des conséquences qui touchent directement notre industrie et notre capacité à produire parce que pour l’Europe. Ce n’est pas simplement un choc géopolitique, mais c'est un choc énergétique assez asymétrique parce qu'on est beaucoup plus touchés que les autres. Et si je nous compare aux Américains, nous ne sommes pas producteurs de gaz et de pétrole et donc nous avons essentiellement subi un renchérissement de nos coûts sans être producteurs, en devant mener une diversification accélérée. Évidemment, il y a l'accélération de la tension géopolitique entre la Chine et les États-Unis, avec deux modèles de production, deux choix très polaires. Évidemment, je ne nous mets à équidistance. Les Américains sont nos alliés, nous partageons les mêmes valeurs. Mais dans cette bataille, nous n'avons pas envie de dépendre. Nous n'avons pas vocation à devenir les consommateurs de l'industrie américaine. Donc très clairement, dans ce jeu, on voit bien qu'on a une Chine qui investit massivement avec un modèle très stato-centré et un rapport aux libertés publiques qui n'est pas le nôtre. Et on a un choix américain qui a été fait et qui est en rupture avec les 20 dernières années, qui est plutôt America First, et qui est de dire on ne va pas tant se battre pour que les Chinois respectent les règles du commerce international — ce qui était ce qu'on faisait jusque-là. En fait, on va faire comme eux, on va sur-subventionner les parties de l'industrie qu'on veut garder parce qu'au fond, on veut défendre notre sécurité économique nationale et produire chez nous ce qui nous semble critique en matière numérique ou en matière de cleantech, et donc des industries qui sont stratégiques.
Cette accélération géopolitique, elle implique une accélération de nos décisions et très clairement pas simplement un réveil — parce que, comme l'a dit le commissaire BRETON, on n'avait pas attendu — mais des choix critiques pour nous. La réindustrialisation de la France et de l'Europe, c'est un enjeu clé de souveraineté. Si nous ne le faisons pas, nous dépendrons des autres. Il y a à un moment donné une immense tension géopolitique ou des crises comme on l’a vécu ou une nouvelle pandémie de Covid, nous pouvons être en rupture. Je vous laisse imaginer ce que ça voudra dire. Donc, c'est un élément de souveraineté. C'est clé pour le climat et la biodiversité pour les raisons que j'évoquais tout à l'heure. C'est clé pour nos territoires et la cohésion du pays. Réindustrialiser est le seul moyen de redonner des projets et des emplois partout dans le pays. C'est clé pour créer des bons emplois et donc donner des perspectives aux classes moyennes, parce que c'est ce qui permettra le progrès pour ces générations et leurs enfants. Et c’est clé évidemment pour plus de productivité et l’amélioration du commerce extérieur. Donc c’est une bataille économique, politique, territoriale et géopolitique. La bataille pour l’industrialisation, et sur laquelle nous devons intensifier les efforts pour toutes les raisons que j’évoquais.
Alors deuxième élément, nous avons beaucoup fait et moi je suis convaincu que cette bataille, on peut la gagner. On peut la gagner parce que d’abord on a des atouts objectifs : nous sommes un pays qui a des très bonnes infrastructures, qui a une structure de services publics qui est extrêmement résistante, ce qui est une force, et on a une bonne école, un bon système d’éducation et de formation. On a des tas de choses à améliorer, j’y reviendrai, mais quand on regarde les voisins on a une structure solide, on a des très bonnes infrastructures de transport, d’aménagement.
On continue à investir, on veut le faire, mais elles sont là. On a un très bon mix énergétique parce qu’on produit d’ores et déjà de l’énergie très décarbonée. Et ça, ce sont les choix qui ont été faits par nos prédécesseurs, mais la base installée nucléaire est une chance pour l’industrie et le climat et ça, c'est une réalité qu'il ne faut pas négliger. Et puis, nous avons engagé une politique résolue autour de quatre piliers. Je pense que cette pente qu’on a commencé à infléchir, on doit maintenant l'intensifier.
Le premier pilier, c'est une politique macroéconomique de compétitivité. Bien souvent, il y avait une forme d'incohérence dans le débat public français, il faut être honnête. C'est-à-dire qu’on défendait tous l'industrie, mais on était contre les réformes qui le permettaient. C'est-à-dire qu’on était pour l'industrie, mais pour taxer beaucoup plus le capital. Qu’on était pour l'industrie, mais pour complexifier le droit du travail. L'expérience a été faite, ça ne marche pas. Si vous avez un droit du travail plus compliqué que les voisins, si vous taxez plus le travail et le capital, vous créez moins d'emplois parce que les industriels vont s'installer ailleurs. Pardon de le dire en des termes aussi crus, mais c'est un peu la base du constat qu'on a fait.
Et donc, on ne peut pas continuer de déplorer les conséquences dont on chérit les causes. Donc on s'est attaqué aux causes, c'est-à-dire une vraie politique de compétitivité. On a baissé le coût du travail et du capital et on a baissé de 52 milliards les impôts. 52 milliards, moitié sur les ménages, moitié sur les entreprises ; sur les ménages, en le concentrant sur les classes moyennes qui travaillent et sur celles et ceux qui investissent dans notre économie avec la flat tax ; et sur les entreprises, à travers en particulier la baisse de l'impôt sur les sociétés qui nous a remis dans le champ européen.
La flat tax, la baisse de l’IS, la baisse de l'impôt sur le revenu, la baisse des cotisations travail qui va se poursuivre maintenant avec la baisse de la CVAE qui est l’un de nos impôts de production, nous ont permis de revenir dans le jeu européen en termes de taxation du capital et du travail. Les ordonnances travail prises il y a six ans ont permis de nettement simplifier les choses. J'en veux pour preuve, et c'est la meilleure expérience en terme politique, c'est quand on ne parle plus d'un sujet. Quand on vous parle beaucoup d'un sujet, c'est un problème. On vous disait merci de l'avoir réglé, mais ça veut dire qu'on n'en parle plus. Je constate avec bonheur qu'il n'y a pas de manifestations relatives au chômage. Plus personne ne parle de chômage. On n'a pas totalement réglé le sujet. Mais dans une période compliquée où plusieurs de nos voisins ont ré-augmenté leur chômage, nous l'avons baissé de manière continue et il continue de baisser, de plus de deux points. Et ça, c'est le fruit de ces réformes et de votre engagement à tous.
Ensuite, on a investi sur la formation et la qualité du travail. Les réformes sur l'école, mais aussi et surtout la réforme de l'apprentissage qui a été, je crois, l’un des grands acquis de la période récente et qui a un impact industriel très clair. On est passé d'environ 250 000 par an à maintenant environ 850 000 par an et on atteindra le million d'apprentis par an. L'investissement dans les compétences à travers le plan d'investissement en compétences. Le travail qui a été fait avec nos régions et nos collectivités territoriales en la matière. On a réinvesti dans la recherche, ce qui est clé et l'innovation avec une loi pluriannuelle 25 milliards d'euros d'investissement. Pour simplifier, en mettre plus sur certaines verticales de recherche et réaméliorer l'attractivité des métiers de chercheurs et d'enseignants chercheurs.
Et puis, nous avons investi sur l'énergie avec des mesures d'urgence pendant la crise qu'il faut totalement assumer parce que ce sont des mesures qui ont permis de résister. Pendant la crise Covid et pendant l'inflation énergétique, en sortie de Covid puis pendant la période de guerre. Et c’est clé parce que ce sont des mesures de résistance qui évitent de détruire du capital productif. Et puis en assumant de porter une stratégie énergétique qui est la seule compatible avec une réindustrialisation décarbonée. C'est la stratégie dite de Belfort : sobriété, efficacité énergétique, développement massif des énergies renouvelables, développement massif du nucléaire. Parce que grâce au travail qui a été fait par RTE, l’AIE, tous les experts, on a vu qu'il n'y avait pas une stratégie unique qui fonctionnait, mais qu'on avait besoin de ces trois leviers et ce qui nous permet aujourd'hui et demain d'avoir une production d'énergie sûre, l'une des plus décarbonées d'Europe et de jouer sur nos acquis en accélérant sur ce qu'on doit justement améliorer qui est le développement du renouvelable. Cette stratégie est, je crois, la bonne. Ça, c'est le premier pilier, c'est une politique de compétitivité. On améliore la qualité, on baisse les coûts, on investit sur les facteurs de production.
Le deuxième levier, c'est l'investissement, parce qu’en même temps qu'on fait ces réformes, on a assumé d'investir massivement dans plusieurs plans dès 2018 sur les batteries, sur l'électronique, sur les industries pharmaceutiques, sur l'intelligence artificielle, sur le quantique qui sont à chaque fois plusieurs milliards d'euros qui ont été mis avec les acteurs des différents secteurs pour justement développer des verticaux avec, à chaque fois, évidemment des centres clés, je n’y reviendrai pas ici, j'aurai l'occasion d'y revenir dans les semaines qui viennent pour certains d'entre eux. D'avoir une stratégie, si je puis dire, microéconomique, avec des axes très forts qu'on a ensuite cherché, j'y reviendrai, à européaniser.
Ensuite avec les Territoires d'Industrie et France Relance, on a irrigué cela en développant nos filières stratégiques et en réduisant nos dépendances. Ce sont plus de 800 projets de localisation ou de relocalisation qui ont été financés. Et puis, France 2030 a été construit pour justement poursuivre l'effort sur différents segments. La plupart de ceux que je viens de citer, mais je compléterai avec l'agroalimentaire, avec les industries culturelles et créatives et évidemment la pharma, le spatial et plusieurs autres que je n'ai pas cités, j'aurai l'occasion, là aussi, de revenir sur France 2030.
Le troisième pilier de cette approche, c'est l'Europe et une politique industrielle européenne. Et là, je vais être très clair, c'est une petite révolution doctrinale qu'on a conduit ces dernières années. Jusqu'alors, l'Europe ne parlait qu’aux consommateurs. L'Europe avait une politique de concurrence et une politique commerciale et elle se pensait comme un marché ouvert. C'est ça la réalité. Et elle, elle faisait de facto le choix de renoncer à de la base industrielle si ça permettait de faire baisser les prix et d'ouvrir l'économie. Alors certains pays qui avaient beaucoup joué sur leur propre compétitivité s'en sortaient bien ou qui avaient beaucoup intensifié leurs choix, s'en sortaient bien. Mais ce n'est pas soutenable et surtout, cette approche, elle n'est pas soutenable avec une stratégie climat et biodiversité et une stratégie de souveraineté.
Et donc, cette approche souveraineté européenne annoncée dès le discours de la Sorbonne, nous l’avons déclinée et le Commissaire européen a tout à fait raison de dire « très tôt et avant les crises ». On a commencé à avoir une stratégie d'industries de défense dès 2018 densifiée. On a créé ces fameux PIIEC, ces plans d'investissements européens. C'est quand même 50 milliards d'euros de financements publics et privés qu’on a massifié sur des premières priorités. Ensuite, il y a eu une accélération de cette phase durant la période Covid où là, sous l'impulsion de la Commission européenne, on a inventé une politique qui n'existait pas et je dirais quasi sans mandat mais de structuration de notre industrie de santé pour recréer de la chaîne de valeur, sécuriser des parts de notre chaîne de valeur, et développer là aussi de l'investissement.
Je l'ai souvent dit, sans l'Europe et cette politique, nous n'aurions pas pu vacciner comme on a vacciné en France. Il y a eu une accélération par ce qu'on appelle l'agenda de Versailles, qui est ce qu'en mars 2022, nous avons bâti ensemble qui, à la lumière des premières semaines de guerre, nous a conduit à dire qu’on voit bien qu'il nous faut accélérer sur notre autonomie stratégique et qu'il nous faut, en matière de technologie, en matière de semi-conducteurs, en matière d'énergie, en matière aussi évidemment, de santé, d'agroalimentaire et autres, accélérer notre souveraineté et notre autonomie. Ce réveil est salutaire et je pense qu'il a vraiment permis de bâtir, de soutenir l'innovation, la reconstruction de chaînes de valeur. En microélectronique sur des batteries, sur l'hydrogène, on a développé des projets très importants avec une vraie alliance franco-allemande, mais un vrai portage européen.
Et nous avons pu, se faisant bâtir en parallèle, l'une des politiques climatiques les plus ambitieuses au monde avec Neutralité carbone 2050, des objectifs 2030 déclinés, l'arrêt des véhicules thermiques 2035, un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières et un fonds social climat pour accompagner. Tout ça, c'est une politique de remise en cohérence. On a réinjecté de la souveraineté et du climat dans une politique qui était essentiellement pour le consommateur et l'ouverture. À cela s'ajoute une phase d'accélération ces derniers mois qui a été en effet la réaction à l’IRA américain où là, nous avons, un, négocié d'avoir des mécanismes d'exemption comme les Canadiens et les Mexicains, ou ensuite nous avons bâti des règles similaires et le commissaire a eu raison d'insister sur deux choses.
On a défini les secteurs sur lesquels on va mettre plus d'investissements et d’accélération, ceux qui sont les technologies qui permettront d’aller vers la neutralité carbone et on a adapté nos règles d’aide d’État en créant de la souplesse et en se disant, au fond, c’est une urgence donc on doit adapter le cadre pour faire face à tous ces défis et permettre de décarboner, d’investir, de porter cette transition et d’avoir une politique industrielle pleinement adaptée. C’est ce que nous avons défendu dès le mois de décembre lors de la visite d’État aux États-Unis. C’est d’avoir cette accélération en quelque sorte pour nous mettre en situation de faire la même chose.
Le quatrième pilier de notre stratégie, jusqu’ici, c’est une stratégie territoriale, Mme la maire l’a rappelée. Le programme Territoires d’industrie, c’est une alliance avec tous les territoires qui avaient cette histoire, ce désir, cette volonté de faire. Le programme a associé 149 territoires d'industrie, 550 intercommunalités. C'est une démarche qui a donné carte blanche aux élus et industriels pour construire leur plan d'action. Et on a ainsi bâti 2 000 actions qui ont été identifiées dans le cadre du programme, 2 milliards d'euros mobilisés, environ 50 000 emplois qui sont en cours de création. Et ceci, c'est branché sur tout ce qu'on a pu faire à travers France Relance et la mission France 2030, et évidemment nos “coqs bleus” de la French Fab comme nos startups qui sont venues irriguer tous ces territoires.
La territorialisation de cette politique, elle est absolument clé. Et c'est ce qui fait d'ailleurs que l'essentiel de ces emplois sont hors Paris. Ils sont parfois souvent dans des villes de province qui sont des sous-préfectures ou des villes qui avaient été touchées de plein fouet par la désindustrialisation, et sur quelques grands sites industriels qui concentrent les défis énergétiques. On a ainsi aussi sur Fos, Le Havre, Dunkerque, des vrais pôles d'attraction pluri-entreprises. Le bilan de tout ça, ce sont des résultats très clairs sur lesquels je veux insister sur le plan macro et microéconomique.
Et au fond, j'évoquais quelques territoires, mais quand on regarde Chalampé dans le Haut-Rhin, Fos, Le Havre ou même Denain, on a des vraies transformations industrielles qui sont en train d'arriver. Dunkerque, où je me rendrai demain, c'est simple : nous avions perdu 6 000 emplois industriels en 20 ans. Grâce à ce qui est déjà signé, il y aura 16 000 créations d'emplois d'ici à 2030. Sur certains sites, ce n'est pas simplement qu'on répare, on est même en train de dépasser.
Néanmoins, au niveau macroéconomique, nous avons des résultats : un chômage qui recule, je le disais, d'un peu plus de 2 points ; une croissance qui reste solide, 1,7 million d’emplois qui ont été créés, et surtout, on recrée de manière nette des usines : 200 créations nettes d’usines en 2021-2022 et 300 depuis 2017, ce qui veut dire qu'on a réparé la moitié des destructions d'usines faites depuis la crise financière, et environ 90 000 emplois industriels créés depuis 2017. Cela signifie que si l’on poursuit ces efforts, au fond, on aura réparé les conséquences de la crise financière et du décrochage post-crise financière à horizon 2027.
Ma conviction, c'est que compte tenu de l'accélération que j'évoquais, on peut et on doit aller beaucoup plus loin sur de nombreux territoires à horizon 2030. On a aussi de vrais résultats en matière d'attractivité. Le fruit de cette politique, c'est ce qu'on voit à travers Choose France et ce qu'on verra avec les ministres lundi lors du sommet. Pour la quatrième année consécutive, nous sommes le pays le plus attractif d'Europe en termes d'investissements et je pense qu'on dépassera lundi les records d'investissements. 75 % de ces investissements, et leurs conséquences en termes d'emplois sont dans des villes moyennes de province et dans tous les territoires. C’est donc des vies qu'on change un peu partout sur notre sol.
Ensuite, sur le plan sectoriel, là aussi, nous avons de vrais résultats. Sur les semi-conducteurs, on avait une base installée grâce à notre tradition et en particulier à la force du site grenoblois. On a su utiliser, en volant un peu le départ, le Chips Act européen. Nous allons doubler la production de semi-conducteurs en France, en particulier à Grenoble. Pour les médicaments, je remercie tous les acteurs du secteur, on va accélérer l'accès au marché des traitements innovants avec l'accès précoce et l'accès direct et donc notre plan innovation santé, sur à la fois les médicaments, l'innovation, les dispositifs médicaux. On a simplifié les procédures, accéléré, investi, on va donc réussir les traitements innovants et leurs accès. On va avoir aussi la relocalisation d'autres médicaments stratégiques que nous annoncerons, dès le mois de juin et je serai sur le terrain pour le faire avec les ministres compétents. Cela est clé pour faire face aux tensions qu'on a pu connaître encore ces dernières semaines sur certains médicaments qui sont le fruit de nos dépendances et de goulots d'étranglement sur certaines parties de la fabrication. Sur les métaux critiques, là aussi, avec un fonds métaux qui va se déployer dans les prochaines années, une mine du recyclage de lithium dans l'Allier et donc des vrais résultats sectoriels très concrets, avec des projets de décarbonation des transports et des industries. Pour prendre la tête de la course aux véhicules électriques, on a trois projets de très grandes usines, les gigafactories, dans le Nord : l'usine ACC qui ouvrira en mai avec une autonomie de production à horizon 2027 et une capacité à exporter à horizon 2030 en termes de batteries électriques.
Maintenant le combat va être de revenir sur l'amont pour sécuriser les éléments de la production, en amont de la batterie, sur notre sol en matière d'hydrogène, là aussi, avec des gigafactories d'électrolyseurs, de la production d'équipements pour la mobilité et deux premiers projets de production d'hydrogène décarboné. Nous avons par exemple les projets de Plastic Omnium, qui est le plus grand d'Europe en termes d'industrie automobile basée sur l'hydrogène, jusqu'à des projets comme GENVIA à Béziers, qui sont clés en termes d'innovation entre le CEA et Schlumberger, qui vont nous permettre de sécuriser l'amont et la production d'électrolyseurs. On est en train de sécuriser toute la chaîne et de tirer les leçons du passé, c’est-à-dire que nous ne développons pas simplement des solutions décarbonées, mais nous nous mettons en situation de produire les solutions industrielles, et de réduire nos dépendances sur toute la chaîne. C'est la même chose qu'on est en train de faire et qu'on veut accélérer avec la filière bois qui est absolument clé pour la décarbonation, à la fois en sécurisant l'aval et l'utilisation avec les changements réglementaires, la RE2020 et les nouvelles normes qui vont valoriser le bois dans la construction. C’est là aussi absolument clé pour notre décarbonation et avec toute une stratégie allant vers l'amont pour améliorer, baisser le coût de la production en continuant d'améliorer la qualité et permettre de mieux utiliser la forêt française. Cela suppose une structuration de l'amont, on le sait, des investissements qu'on est en train de faire et un accompagnement de tous les acteurs. Sans l'accompagnement constant de tous, et je veux vraiment tous vous remercier parce qu'à chaque fois, ce sont des logiques de territoires et de filières, c'est ça la matrice, ce sont les acteurs industriels, ce sont leurs salariés, ce sont les organisations syndicales, ce sont les organisations de branche et de filière, les élus de terrain et les services de l'État. Je veux vraiment remercier les ministres ici présents, leurs administrations et leurs équipes, pas simplement pour l'événement d'aujourd'hui, mais pour tout le travail qui est fait derrière et qui permet d'avoir ces résultats.
Au plan de l'innovation, nous avons aussi des résultats très convaincants. La France est devenue un pays entrepreneurial avec 25 000 startups et créations d'entreprises au plus haut. On est donc toujours dans les 2 ou 3 de tête en termes de nombre de création de start-ups, mais maintenant aussi en termes de nombre de tickets et de levées, de taille de ces tickets et de ces levées, on a consolidé notre tissu entrepreneurial, qui était déjà une force réelle depuis quasiment 10 ans. Les faiblesses qu'on avait en termes de consolidation et de croissance en Europe de nos start-ups, on y a répondu en approfondissant, en améliorant l'intégration du marché européen et en construisant des solutions de financement plus innovantes, avec en particulier le fonds Tibi et avec là plusieurs fonds sectoriels qui ont permis d'avoir des levées beaucoup plus importantes, en matière de santé, par exemple, mais également d'intelligence artificielle, de quantique, d'énergie et d'hydrogène. On a des start-ups qui montent et des start-ups industrielles qui irriguent le territoire avec nos fameuses Deep tech. Ces start-ups qui deviennent de plus en plus industrielles et contribuent aux objectifs que nous avons fixés, c'est Verkor qui va nous aider sur la production de véhicules électriques, Rosi Solar sur le recyclage, Pasqal sur le quantique et là aussi avec des résultats tout à fait clairs aux côtés de nos collectivités. C'est cette dynamique que j'évoquais qui rassemble l'ensemble de celles et ceux que je mentionnais, plus nos opérateurs, BPI France, Business France, l'ADEME, mais également la CRE et la Caisse des Dépôts et plusieurs autres, ici présents.
Alors, maintenant, qu’on a fait tout ça, on a irrigué le territoire, on a ces premiers résultats, on a montré qu'il n'y avait pas de fatalité, on a une vraie cohérence d'approche, il nous faut aller plus loin. C'est sur ce point que je voulais terminer mon propos en m’appuyant sur le travail qui a été mené — je les en remercie, par Bruno LE MAIRE et Roland LESCURE — les consultations très larges avec plusieurs parlementaires ici présents, qui ont travaillé à leurs côtés et élus et entreprises, entrepreneurs, salariés et syndicats pour bâtir le projet de loi industrie verte. Je veux ici le redire, l'industrie française de 2030, elle devra être décarbonée, respectueuse de la biodiversité, numérisée et transformée. C'est ce défi, au fond que nous voulons relever, que nous allons relever. C'est développer une filière bois dans ce sens ; une filière ciment qui doit se décarboner et plus globalement toute la filière construction hors site qui va se déployer ; une filière chimie, ça a été très bien dit, qui doit se transformer mais dont on ne peut pas se passer ; une filière électronique qui doit elle aussi se renforcer ; une filière hydrogène, batteries, capture de carbone qui doit émerger, et en même temps tout ce qu’on a su faire sur la filière santé. Pour ce faire et pour accélérer, on va concentrer notre effort d’abord en accélérant ce qui a marché et en tenant la ligne de la compétitivité. Je le dis ici avec beaucoup de clarté, j’entends les gens qui disent “il faudrait un tournant, un ceci, un cela”, ce qui marche le mieux, c’est de ne pas le casser. Je vous le dis en toute sincérité, j’aurai une politique de constance sur le plan macroéconomique.
Qu’a besoin de faire notre pays ? De continuer d’être compétitif sur le capital, le travail, l’innovation, de continuer d’être fiable et clair sur sa stratégie et d’augmenter la quantité de travail. C’est dans cette stratégie que s’inscrit la réforme des retraites, je le dis en l’assumant de manière très claire et très tranquille. Si la France s’est désindustrialisée et a une faiblesse par rapport aux voisins, et les 10 points de PIB d’écart avec l’Allemagne, c’est que nous travaillons moins que nos voisins dans le cycle de vie, c’est qu’il y a moins de jeunes qui sont dans l’emploi, c'est qu'on travaille moins dans les âges clés, et c'est qu'on travaille moins longtemps. Et ce n'est pas vrai qu'on réindustrialisera si on ne fait pas ça et ce n'est pas vrai qu'on aura le modèle social le plus ambitieux d'Europe si on dit “c'est formidable et ça va vivre de toute éternité.” Non. Donc on doit aussi réussir la bataille pour aller vers le plein emploi et plus d'emplois. Mais on doit aussi avoir une industrie compétitive. Nous allons donc tenir la ligne des baisses d'impôts, confirmer la baisse de la CVAE, offrir de la visibilité aux industriels pour qu'ils bénéficient d'une électricité décarbonée à des prix compétitifs. Cela s'appuie sur des politiques ciblées d'aide, quand il y a des envolées à très court terme, ce qu’on a assumé, une politique de réforme du marché européen qui est indispensable parce qu'elle va permettre d'éviter la volatilité parce que, compte tenu de notre structure de production et de nos coûts de production, il n'y a aucune raison qu'on ait de la volatilité, nous, en France, et donc la réforme du marché de l'électricité européen nous permettra de réduire la volatilité des prix et de les rapprocher des coûts de production et de notre mix électrique. Il faut simplement faire le pont jusqu'au début d'année prochaine quand elle entrera en vigueur. C'est le déploiement de notre stratégie propre qui est de continuer d'avoir de la production souveraine, décarbonée, nucléaire et renouvelable, avec deux textes majeurs qui ont été passés ces derniers mois avec des majorités ad hoc, et j’en félicite la ministre, mais qui ont permis d'accélérer les projets sur le renouvelable et de déployer une stratégie sur le nucléaire.
Le deuxième levier d'accélération de notre stratégie, c'est de continuer à amener les Français vers l'emploi et vers l'industrie. Nous allons en effet poursuivre nos efforts pour amener chacun vers l'emploi et au fond, répondre aux besoins et en même temps à la chance pour le pays.
C'est qu'on va avoir des offres d'emploi, vous l'avez parfaitement décrit, dans énormément de métiers et donc il faut à la fois casser les représentations qu'on se fait parfois, réussir à mieux orienter nos jeunes, à adapter nos formations et à investir au bon endroit. C'est ça la meilleure des batailles, et c'est celle que nous allons conduire. L'Industrie a besoin de compétences et si on veut gagner cette bataille d'accélération, c'est une formidable nouvelle, je vous donne les chiffres, 60 000 emplois sont non pourvus aujourd'hui dans l'industrie.
Et encore, ce n’est que la face émergée, on a 100.000 emplois, pour ne prendre qu'un exemple, dans le nucléaire pour les prochaines années. Donc on aura des centaines de milliers d'emplois qui vont apparaître dans la réindustrialisation du pays. Et donc nous devons tout faire pour former plus d'ingénieurs chaque année, de techniciens, d'opérateurs, de collaborateurs dans tous les domaines et à tous les niveaux de qualification. Pour cela, que va-t-on faire ?
Un, on doit améliorer l'orientation. Si on veut changer les représentations, il faut informer les jeunes et leurs familles dès la cinquième. C'est la journée à venir de l’apprentissage. J'ai besoin de vous. On a vécu dans un dogme jusqu'ici qui était en quelque sorte de fermer l'école au reste du monde. Je tiens, je crois, très profondément au modèle du collège unique et à la nécessité de former tous nos jeunes à l'apprentissage des connaissances, l'esprit critique jusqu'à la troisième au moins. Mais il faut leur donner la possibilité de s'orienter dans ce monde et de connaître des métiers. Le stage de troisième ne suffit pas. Et donc le travail d'orientation doit être fait par les acteurs du monde économique. Et donc faire rentrer pour expliquer, donner le goût, montrer où sont les opportunités, c'est ce dont on a besoin dans chaque territoire, avec les collectivités locales, les acteurs de l'industrie, de l'orientation.
Nous allons nous aussi mieux faire le lien entre le lycée et le collège pour améliorer celui-ci. Ensuite, c'est la réforme fondamentale du lycée professionnel. Elle est fondamentale parce que c'est un tiers de nos lycéens, 600.000 lycéens chaque année. Et c’est une des plus grandes injustices du pays. C’est 600 000 lycéens chaque année parce qu’on n’a pas suffisamment adapté la carte des formations. Il y en a un tiers d’entre eux qui vont décrocher et pour ceux qui iront jusqu’au bac ou qui auront un diplôme du supérieur, seuls 40 % auront un emploi. Si on avait ces chiffres sur le reste de notre système éducatif, il y a bien longtemps qu'on s'y serait attaqué. Simplement, c'est là que se concentrent les enfants des familles les plus modestes. Et donc on a pensé que parce qu'on avait 80 % de bacheliers, on pouvait ne pas réformer. On doit s'y attaquer.
Et la réindustrialisation est une opportunité formidable pour nos lycées pros. Et donc, qu'est-ce qu'on va faire ? On va d'abord changer la carte des formations, au plus près des territoires avec les régions, les villes, l'ensemble des acteurs du terrain pour se dire quels sont nos besoins aujourd'hui, quels sont nos besoins prospectifs et que donne chaque filière professionnelle ? Et quand une filière ne donne ni accès à un emploi, ni accès à un diplôme, il faut accepter de la fermer. Et donc il faut fermer les filières sans débouchés et il faut ouvrir les filières où il y a des besoins. On va mener ce travail ardemment dans les prochains mois pour changer la carte d'ici à la fin de l'année et réinvestir évidemment massivement dans les formations où il y a de la demande.
Le deuxième point : on va investir sur le zéro décrochage, ce qui veut dire avoir des classes de plus petit nombre, et investir sur les compétences pour qu'il n’y ait plus de décrochage en lycée pro et aller vers 100 % d’insertion, ce qui va permettre d'adapter la maquette pédagogique, le lien avec les entreprises, adapter la durée des stages et améliorer ce lien. Ceci, on le fait en s'appuyant sur le succès de l'apprentissage qu'on va évidemment consolider. Je le disais, on a triplé le nombre d'apprentis, on va aller au million. Mais à côté de ça, on va mener cette réforme du lycée pro. Et puis, on va continuer de rapprocher l'école et l'université des acteurs économiques.
Et à cet égard, nous allons poursuivre la réforme des filières courtes dans l'enseignement supérieur, du rapprochement entre nos universités et le monde de l'entreprise, ce qui est un élément décisif. À côté de ça, on va accélérer massivement sur la formation aux métiers d'avenir de l'industrie en s’en donnant les moyens. Avec les moyens de France 2030, plus de 15 000 nouvelles places de formation aux métiers de l'industrie seront ouvertes dès la rentrée 2023. Ça, c'est un travail avec les CFA, les écoles d'ingénieurs, les universités. Et c'est là aussi la déclinaison pour le supérieur de ce que je viens de dire pour le lycée professionnel. Mais ce sont des formations adaptées aux besoins, au plus près du terrain et qui permettent aussi de conjurer une autre forme d’inégalité. C’est que pour beaucoup de familles, envoyer les enfants se former à la Métropole, c’est un coût, en termes de logement, parfois de transport. Et donc, développer de la formation parfois plus courte, adaptée, supérieure, au plus près de l’endroit où on habite, parfois dans des villes, dans des sous-préfectures ou des petites préfectures, c’est beaucoup moins coûteux et c'est ce qui permet là aussi d'accéder à ces formations. On va accélérer cet effort, en particulier sur les métiers aujourd'hui en tension dans l'industrie, sur ceux de demain qui seront la clé. 700 millions d'euros seront aussi engagés dès les prochains jours et dans l'année à venir pour faire évoluer la carte des formations à tous les niveaux de diplôme et au fond, systématiser ce que je viens de dire dans le lycée professionnel jusqu'au master et au doctorat, mais aussi aux métiers de technicien et d'ingénieur, en passant par la requalification des salariés aux nouvelles technologies.
On a besoin, comme je le disais pour les jeunes qui sont en lycée professionnel, pour les jeunes qui entrent dans les premiers cycles universitaires, nos salariés qui se requalifient, les chômeurs de longue durée qui ont besoin de se requalifier, d'avoir à l'échelle de chaque territoire une carte des besoins et à côté de ça, des formations adaptées. Et c'est cet investissement qu'on va accélérer. C'est exactement ce qu'on a commencé à faire avec, par exemple, l'académie de la batterie dans le Nord, le projet de filière hydrogène en Occitanie, les écoles de production ou les campus des métiers qu'on a développé ces dernières années. Je pense qu'il y a aussi évidemment le rôle de nos écoles d'ingénieurs et de nos différents cycles universitaires. Pour ça, nous aurons besoin de vous, pour bâtir des parcours de formation adaptés et surtout pour les rendre attractifs.
Le troisième levier, c'est d’accélérer la dynamique de France 2030. Donc la compétitivité, la formation, les compétences et la dynamique de France 2030. On va continuer d'accélérer le déploiement avec l'ensemble des acteurs industriels. Sur France 2030, 13 milliards d'euros ont déjà été engagés pour 2 800 projets qui ont été soutenus et nous aurons engagé plus de 20 milliards d'euros avant la fin de l'année, avec des projets portés par des start-up industrielles comme des ETI ou des grands groupes, dans le domaine du spatial, du nucléaire, du médicament, de l'agroalimentaire, de la culture, avec aussi des premières usines. On a déjà une trentaine de projets annoncés et 13 nouveaux projets seront révélés aujourd'hui de deep tech et donc de startups industrielles.
Vous avez au sein de cette carte la représentation de l’ensemble des projets industriels, avec 13 nouveaux projets qui sont aujourd’hui révélés qui vont ainsi irriguer le territoire. Et là aussi, c’est dans la France entière. Et donc France 2030, c’est aussi, au-delà de cette politique d’accélération sur tous les territoires, un levier majeur de décarbonation sur les 50 sites les plus émetteurs. Je vous le rappelle, on l’a lancé il y a quelques mois. L’industrie, c’est 20% des émissions de CO2, et la moitié de cela, c’est sur 50 sites. On a donc concentré l’effort pour dire à ces sites “On fait un pacte, on vous aide et vous baissez les émissions.” Et on va accélérer cette démarche dans le cadre de la planification écologique, filière par filière et site par site.
Le quatrième levier d’accélération, c’est de réenclencher la dynamique des territoires et de démultiplier ce qui a marché et que j’évoquais. Et donc là aussi, le programme Territoires d’industrie va être relancé en faisant évoluer la carte des 149 territoires qui ont marché. Nous allons investir 100 millions d’euros dès cette année en appuyant des projets de réindustrialisation à fort impact territorial et en allant chercher, si je puis dire, des territoires qui sont encore plus en difficulté ou plus loin de l’emploi. Au fond, on a les modèles qui marchent très bien, sur lesquels on est déjà en train de réussir, type Dunkerque, parce qu'on avait du potentiel industriel existant mais la désindustrialisation avait mordu. On a déjà réparé les 10 dernières années et on va largement dépasser parce que c'est au cœur de la décarbonation et des filières d'avenir.
Dans la même région, on a des territoires très en déprime (Béthune, Denain) et là on va mettre le paquet avec Territoires d'industrie, deuxième génération, pour aller les chercher plus avant et rouvrir — on a commencé ces derniers mois à accélérer —des sites industriels et accélérer cette stratégie de réindustrialisation dans ces territoires. On va réenclencher une phase avec des élus, qui pour beaucoup sont là, pour avoir de la simplification, des projets qui sont portés au fond à l'échelle, de chaque sous-préfecture pour aller chercher les projets dont on a besoin et qui vont permettre de redonner des perspectives.
Et puis pour réussir cette accélération, on a besoin aussi d'ouvrir un nouveau chapitre et, au fond, de rentrer dans une logique nouvelle compte tenu de cette accélération du monde. Et c'est au fond le dernier point de cette accélération. C'est le sens même du nouveau cadre européen que j'évoquais. Qu'est-ce qu'on a fait au niveau européen ces derniers mois ? On a dit : on met en place, on adapte toutes les règles, on définit des objectifs de politique industrielle et on adapte nos règles d’aides d’État. On lève en quelque sorte nos contraintes pour répondre à un besoin de vitesse. C’est la même chose qu’on doit faire au niveau français et on doit le décliner. Et donc, si on veut ouvrir un nouveau chapitre et une nouvelle méthode, on doit s’appuyer sur ce qu’on a réussi ces dernières années mais en quelque sorte en le stressant, en le poussant à ses limites compte tenu de l'accélération des défis auxquels nous sommes confrontés.
Pour ce faire, on doit d'abord accélérer les implantations industrielles. Vous l'avez très bien dit. C'est une question de rythme. Et moi, ce qui me frappe, c'est que la force du plan américain, ce n'est pas seulement ses montants, c'est que c'est très clair et cela va très vite. Au fond, on peut proposer beaucoup de milliards à des industriels. Si on met trois ou quatre ans à les déployer, on est déjà en retard. La Chine va beaucoup plus vite. Les Américains sont en train d'aller beaucoup plus vite. Donc il est clair que nous, nous devons changer nos approches. Alors un très gros travail a été fait ces dernières années, en particulier la loi dite ASAP. Beaucoup de leviers de simplification. Le député KASBARIAN est là, qui en particulier porte ces sujets avec beaucoup de courage. Mais si on regarde les choses, les délais réels sur les projets industriels, aujourd'hui, c'est 17-18 mois. On les a déjà beaucoup réduits pour certains. Avant, c'était plutôt deux ou trois ans. Aujourd'hui, en réalité, c'est 17 ou 18 mois. Ce qu'on doit faire, c'est les amener en neuf mois garantis. Et donc, dans le projet de loi industrie verte, nous allons mettre en place un dispositif, qui va permettre de garantir à 9 mois, entre le moment où on dit on a l'ensemble des autorisations et le début des travaux peut se faire au maximum 9 mois après. C'est un élément clé de compétitivité et de réduction des délais et donc du coût pour un investisseur. Ça c'est possible.
Madame le maire l'a très bien dit en mettant en parallèle toutes les procédures. J'essaie de le dire de manière un peu concrète, mais vous l'avez sans doute tous vécu. On a des procédures qui sont complexes, mais qui sont le fruit aussi de demandes sociales, d'objectifs qu'on s'est donné. On ne va pas dire on va réindustrialiser en n'ayant plus aucune contrainte environnementale, de biodiversité ou autre, sinon je ne tiendrais pas la promesse que j'évoquais. Ce qui n'est pas cohérent, c'est que nos procédures se font bout à bout ; on a la procédure environnementale puis on a des procédures d'urbanisme, puis on a la procédure. C'est ça qui ne va pas. Là, en quelque sorte, on dit que toutes ces contraintes, c'est l'administration qui doit les prendre.
Vous avez un projet. On met une équipe projet, on prend la contrainte pour nous et tout le monde va faire son travail en parallèle et on vous garantit que dans 9 mois, les sujets environnementaux, administratifs, d’urbanismes, de phyto etc., sont traités. On vous le garantit et on sait le faire parce qu'en fait, on ne prend pas plus que ça aujourd'hui.
Deuxième chose, c'est que ça évite le recours abusif. Il y a du recours légitime, mais on sait très bien aujourd'hui que dans beaucoup de nos projets, on a du recours abusif qui s'installe sur coup à l'inefficacité de nos procédures. Et ça, ça crée du découragement. Quand des territoires n'ont plus la possibilité de faire un projet. Ce n'est pas vrai qu'au bout de 3 ans, les gens découvrent quelque chose de nouveau quand les études sont bien faites. Donc on va tous gagner en professionnalisation. On fait tout ça en parallèle et on garantit en 9 mois, élément clé. Ça veut dire, en fond, vous l'avez compris, diviser par deux les délais d'obtention des permis. Et tout ça, ça doit se faire, vous l'avez très bien dit, en consultant mieux les publics et donc en optimisant nos procédures, l'association des scientifiques, des experts, des publics dans la matière.
Et puis, pour des projets majeurs d'intérêt national, nous allons prévoir une procédure exceptionnelle pour éviter qu'ils ne partent vers des économies concurrentes. Et là, sur certains projets d'intérêt national, on doit se donner les moyens d'aller encore plus vite. Tout ça nous permettra, je le disais, d'aller vers de la réduction des délais de contentieux. Premier point sur la vitesse.
Si on veut aller encore plus loin et j'entends ce qui se dit parfois, je me déplace sur les territoires, on a au fond un autre défi. On veut lutter contre l'artificialisation de nos sols pour la biodiversité, c'est tout à fait légitime. Et donc les gens nous disent « vous avez mis plein de contraintes, avec la zéro artificialisation nette et vous voulez nous faire des projets industriels ? Ça ne va jamais marcher ». Si. Si on s'organise, qu'on planifie et qu'on prend la contrainte. On a environ besoin de 20 à 30 000 hectares nouveaux si on veut vraiment réindustrialiser massivement. Il se trouve que nous avons dans notre pays entre 90 000 et 150 000 hectares de friches industrielles. Il faut savoir les utiliser comme il faut.
Aujourd'hui, la grande difficulté, c'est qu'on laisse des communes qui n'ont parfois pas les moyens de faire cette conversion. On n'a pas de bon système d'indemnisation, c'est extrêmement cher de reconvertir ces sites, c'est trop long, trop lent. Et là, de la même manière, à l'heure de la sobriété foncière, on va s'attaquer à ces sites et à ces friches en planifiant nos implantations. Je crois qu'on peut faire du « en même temps » très concret sur ce sujet, pour citer les grands auteurs, qui est de la réindustrialisation et de la non-artificialisation et de l'hyper accélération.
En faisant quoi ? En dépolluant les friches et en mettant à disposition des sites pré-aménagés et prêts à l'emploi. En fait, il ne faut pas attendre d'avoir un projet pour réaménager ces friches. On doit dès maintenant s'y attaquer et c'est ce qu'on va faire. Et donc, on va bâtir une stratégie pour construire ce qu'on va appeler des sites France 2030. Avec les collectivités, on va identifier ces sites et donc c’est un travail avec les régions, les métropoles, les communes, etc, les intercommunalités. On va identifier ces friches où les acteurs locaux sont prêts à dire : on y va ; où il y a un consensus. On investit tout de suite. On n'attend pas que le projet soit sur la table, on les reviabilise, on met en place tout ce qu'on peut mettre en place avant d'avoir un projet. Et comme ça, on sait, le jour où il y a un projet, on a déjà fait les trois quarts du boulot, on les a reviabilisés. 1 milliard d'euros seront investis par la Banque des territoires pour ces projets industriels dans la transition et notamment sur ces sites en choisissant un terrain attractif pour les industriels et en préparant au maximum de l'aménagement. Et là, il faudra être très concret.
Il y a des terrains, on sait très bien, qui ne sont pas adaptés à certaines industries. Il y en a qui ont besoin de proximité, de connexions. Il y en a d'autres, pas forcément. Donc il faudra qu'on soit très pragmatique, réaliste, mais on va faire d'ores et déjà ce travail d'anticipation, de pré-aménagement, de pré-équipement. Et donc on mobilise 1 milliard d'euros avec la Banque des territoires, on mobilise les associations avec tous les élus qui y sont prêts et on accélère pour justement dégager du foncier industriel disponible en exploitant mieux les friches.
Pour mettre tout ça en musique, je souhaite que nous travaillions collectivement à une stratégie nationale dédiée à la question du foncier industriel, avec les collectivités évidemment, qui seront associées à ces travaux. Mais c'est également un énorme enjeu pour tous les acteurs de la filière du recyclage et de l'économie circulaire. Parce que derrière, il y a énormément de travail pour cette filière qu'on veut développer, qui est créatrice d'emplois. Quand on reviabilise un site, c'est énormément de potentiel d'activité pour des acteurs de l'économie circulaire et du recyclage. Donc ça, c'est une vraie stratégie d'accélération. Vous l'avez compris, dans le changement de paradigme et de nouveau chapitre, on accélère les implantations industrielles à travers ces nouveaux leviers.
Ensuite, on va aller plus loin en matière de financement. C'est au cœur du projet de loi que le ministre a préparé et qui sera présenté au prochain Conseil des ministres. Avec, au fond, on est les premiers en Europe à décliner ce que les textes européens nous permettent de faire. Je vous le disais, les Américains, leur IRA est bon parce qu’ils vont vite sur les procédures - c’est ce qu’on va faire avec ce que je viens de vous dire - et ils mettent en place des choses simples, du crédit d’impôt. On va mettre en place un crédit d’impôt industries vertes.
Pour soutenir les technologies vertes, en soutenant fiscalement la décarbonation, on va mettre en place un crédit d’impôt industries vertes pour les technologies identifiées dans les textes européens, c'est-à-dire les batteries, c'est-à-dire les pompes à chaleur, c'est-à-dire les éoliennes, les panneaux solaires. L’analyse qui est faite par le ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, c’est que ça permettra de déclencher 20 milliards d’investissement sur le territoire national d’ici 2030.
Pourquoi ? Parce que ce sont des mécanismes très simples, très visibles pour l’industriel et immédiats, qui d’ailleurs vient compléter des aides qu’on peut faire, des mécanismes de PIIEC européens. C’est tout de suite, c’est visible.
Après, on verra si on les pérennise en fonction de ce que font nos concurrents, mais c’est ce qui nous permettra aussi de diminuer massivement des importations d’équipements ou de composants stratégiques venant d’autres pays, qui en bénéficient. Parce que ce faisant, on se réaligne avec la Chine et les États-Unis.
Deuxième élément, pour accompagner toutes les 20 000 PME et ETI industrielles qui veulent décarboner, nos fameux coqs bleus, on va rendre plus lisibles toutes ces aides, avec les outils Bpifrance et ADEME et leurs dispositifs, prêts verts 1 milliard d'euros, des garanties vertes, 1 milliard d'euros qui sont portés par le texte, avec une subvention verte pour les TPE et PME et avec aussi de l'accompagnement en appui d’ailleurs avec les réseaux CDMA et CCI. Et donc c'est un dispositif de simplification des aides pour les acteurs qui sont les plus petits, si je puis dire, et de mise en synergie des réseaux de l'État, des collectivités locales et de tous les acteurs du territoire.
À côté de ces innovations et de ce travail, c'est la mobilisation de l'épargne privée. Le ministre aura l'occasion d'y revenir et de déployer, mais on va développer du capital investissement dans l'assurance-vie et le PER pour le flécher vers les industries vertes en développant des produits nouveaux et en permettant de démultiplier. Des produits nouveaux d'une part et de faire pour les industries vertes ce que nous avons fait sur les startups, et qu'on va d'ailleurs porter à la deuxième génération. J'aurai l'occasion d'y revenir lors de Viva Tech à mi-juin, ce sont les fameux fonds Tibi, c'est-à-dire mobiliser les financeurs institutionnels pour soulever plus d'argent et financer en fond propre des acteurs du secteur. Et puis, une labellisation industrie verte pour flécher les investissements vers les projets les plus vertueux pour le développement industriel en France, ce qui est là aussi absolument clé. Au total, avec France 2030, ce cadre de financement doit nous permettre de rivaliser avec l’IRA américain et nous serons un des premiers pays européens à être aussi attractifs en déployant l'ensemble des instruments que permet le texte proposé par la Commission. Tout cela sera précisé dans les prochaines heures et les prochains jours par les ministres. Ce sera présenté au Conseil des ministres de la semaine prochaine et arrivera au Parlement dans les prochaines semaines pour pouvoir être voté au plus vite. Et donc ce sont des choses qui vont se déployer dès cette année.
Et puis le dernier point pour compléter cette stratégie, vous l'avez compris, c'est intensifier ce qu'on a déjà fait. Ouvrir une nouvelle logique d’accélération, de nouveaux projets, qui est plus de financement en utilisant les textes européens, changer de logique de soutien, et au fond, assumer une nouvelle doctrine de sécurité économique européenne et de cohérence économique. Et je finirai sur ce point de doctrine que j'ai eu l'occasion d'évoquer chez certains de nos voisins européens, en particulier aux Pays-Bas, mais qui me tient à cœur. Au fond, je pense que ce que nous sommes en train de faire et que nous devons intensifier, c'est d'assumer le fait qu’on ne veut pas simplement être un marché vert, mais produire vert sur notre sol. Et donc on a déjà passé beaucoup de réglementations en européen, plus que tous les voisins. On est devant, en termes réglementaires, les Américains, les Chinois ou toute autre puissance au monde. On s'est donné les objectifs 2050 2030 pour décarboner, réduire les phytos, etc.
J'appelle à la pause réglementaire européenne. Maintenant, il faut qu'on exécute. Il ne faut pas qu'on fasse de nouveaux changements de règles parce qu'on va perdre tous les acteurs. Donc on a besoin de stabilité. Maintenant, il faut accélérer sur les déploiements parce que sinon, le risque qu’on court, c'est au fond d'être les mieux disant en termes de réglementation et les moins disant en termes de financement. Donc là, on est en train de compenser cela. Mais c'était le décalage qu'on avait post IRA américain. Donc premier point de resynchronisation et de cohérence au niveau européen. On va se battre pour ça. On met en œuvre ce qu'on a décidé, mais on arrête d'en rajouter chaque jour. Et on accélère les financements européens parce qu'on a besoin. Et je soutiendrai le fonds souveraineté proposé par la Commission dans les mois à venir. Il faut être très clair, on ne peut pas réussir la souveraineté technologique, la transition pour le climat et la biodiversité, pour nos industriels et pour accompagner les ménages, si on n'investit pas massivement au niveau européen. La priorité doit être là et donc on doit assumer une cohérence. On fait ce changement, on l'accompagne, il faut une vraie politique d'investissements massifs. À côté de ça, on doit avoir une politique cohérente et mettre le consommateur en situation de choisir. Plusieurs d'entre vous l’ont plaidé, c'est d'ailleurs un des vrais apports de la convention climat dans notre pays. Nous avons commencé à le faire avec le Score Carbone qui est prévu par la loi climat et résilience. Il faut avoir un instrument d'étiquetage carbone et dans l'idéal, il faudrait l’avoir au niveau européen. En franco-français, on aura dès l'année prochaine, on commencera sur les textiles. On va ensuite généraliser cela à l'alimentation. Mais ce Score Carbone, l'affichage environnemental, c'est une très bonne chose parce que pour le consommateur, le citoyen, c'est un levier de changement et c'est ce qui permet aussi de valoriser des industriels et des producteurs français et européens qui font l'effort et de permettre aux consommateurs de dire « Oui, le Score Carbone ou l'affichage environnemental est très mauvais parce que c'est un produit qui, certes est là, mais vient du bout du monde ». On doit avoir cette politique européenne, il faut l'étiquetage carbone et environnemental au niveau européen. On doit mener cette bataille, elle est clé pour être cohérents.
Troisième levier, une doctrine de cohérence et de sécurité économique. C'est qu'on doit accepter de cibler nos aides et nos politiques d'achat sur ce qui est bon pour le climat et ce qui est bon pour l'Europe. Et je le dis très clairement, nous ne devons pas répliquer les erreurs que nous avons faites sur, par exemple, le photovoltaïque. On a déployé massivement du photovoltaïque en Europe et on a, au même moment, massivement détruit notre industrie photovoltaïque. Et donc on a construit une dépendance à l'égard de la Chine et on a fait réussir l'industrie chinoise. Et je ne veux pas qu'on le réplique sur, en particulier la question de la batterie. C'est pourquoi, nous serons aussi le premier pays européen à réformer les critères d'attribution du bonus automobile dès le projet de loi, pour mieux prendre en compte l'empreinte carbone de la production du véhicule et pour que le soutien public soit ciblé sur ces objectifs. En somme, on va soutenir les batteries et les véhicules qui sont produits en Europe parce que leur empreinte carbone est bonne. Et on ne va pas mettre ces bonus, ça ne veut pas dire qu'on fait du protectionnisme, on ne va pas fermer le marché. Mais on ne va pas utiliser l’argent du contribuable français pour accélérer l’industrialisation non-européenne. Cela relève je crois d'un solide bon sens. Mais en fait, on va faire maintenant ce qu'on ne faisait pas jusqu'alors. Et donc, d'ici à la fin de l'année, nous allons flécher cela. C'est une petite révolution et c'est celle que nous voulons aussi mener au niveau européen. Quand je vois les discussions sur les règlements batteries, je le dis très clairement, je ne veux pas que l'Europe puisse aider dans le règlement de batteries des batteries qui ne sont pas faites en Europe parce qu'il se trouve que ni les Américains ni les Chinois n'aident les batteries qui sont faites en Europe. Pourquoi on serait le seul espace au monde qui aime ce qui est fait chez les concurrents ? On ne leur ferme pas la porte, mais alors même qu'ils ont des politiques non coopératives, on ne va pas en plus ajouter nos aides. Ça va mieux en le disant. C'est un changement très fort de notre politique, c'est une cohérence de la politique industrielle et de décarbonation, c'est de récompenser les entreprises vertueuses et c'est ce qu'on va faire. Et donc ce fléchage du bonus automobile dès le projet de loi industries vertes, le combat qu'on va ensuite mener en Europe et la récompense aux industries les plus vertueuses avec la mise en place du nouveau label Triple E pour certifier cette démarche, est clé.
C'est la même chose que nous allons faire au niveau de la commande publique. Et là-dessus, on va exactement faire la même chose. C'est une cohérence de doctrine et donc on en tire les conséquences. Nous allons privilégier une commande publique responsable, en particulier sur les marchés les plus critiques : panneaux solaires, éoliens, pompes à chaleur et autres. Nous allons accélérer de deux ans, c'est-à-dire dès juillet 24 au lieu d’août 26, la mise en œuvre obligatoire de critères environnementaux dans les marchés publics pour les produits clés de la décarbonation, par exemple ceux identifiés par le règlement européen sur l'industrie Net zéro. Sur les panneaux solaires et éoliens terrestres, les énergies renouvelables, maritimes, la géothermie, les pompes à chaleur. Ce qui veut dire qu'on va pouvoir très clairement dans nos commandes publiques favoriser la production européenne. Ça n’enlèvera pas de la concurrence intra européenne. Ça, c'est le crédit d'impôt qui répondra à ce que vous disiez et l'accélération de nos procédures. Mais cela veut surtout dire qu’on va arrêter de financer des non-européens avec nos marchés publics et donc ça, on le fera dès juillet 2024.
Plus largement, j'appelle tous les acheteurs publics de l'État, des collectivités, des hôpitaux, du secteur privé à nous suivre dans cette démarche. Les règles sont là, elles existent. Il faut que les acheteurs publics et privés s'en saisissent. Et ça, c'est une discipline collective. Et puis enfin, je crois pour ma part à un agenda de réciprocité. Nous allons continuer de défendre au niveau européen, évidemment, la taxe carbone aux frontières qui est un mécanisme de réciprocité, des réglementations sectorielles mais partout ce que nous appelons la clause miroir. Et c’est un point clé de cette stratégie industrielle et d’une doctrine de sécurité économique cohérente. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut dire que quand on impose à un industriel européen ou à un agriculteur européen une norme, on l’impose à son concurrent non-européen quand on importe le produit. Parce que sinon, ce qu’on fait ne sert à rien pour notre finalité. Parce qu’on réduit l’empreinte sur notre sol, mais si on continue à consommer des produits qui ne sont pas respectueux du climat et de la biodiversité simplement on les important, on ne les produisant plus, c’est la double perte. Je vous le dis, c'est ce qu'on fait aujourd'hui. Donc je ne suis pas pour les accords commerciaux faits avec des pays qui n'ont pas les mêmes contraintes et qui ne signent pas ces clauses miroirs. C'est pourquoi on va continuer de se battre pour dire que les accords commerciaux ne peuvent exister qu'avec des gens qui ont les mêmes normes sur le climat, la biodiversité, et les mêmes contraintes sanitaires que celles qu'on impose à nos industriels, à nos agriculteurs, etc. Parce que c'est le seul moyen d'avoir un vrai agenda de réindustrialisation et pro-climat et pro-biodiversité.
Voilà les quelques points sur lesquels je voulais ici revenir aujourd'hui, en vous remerciant pas simplement pour votre présence et votre attention, mais pour votre mobilisation. Vous l'avez compris, la bataille pour la réindustrialisation est clé sur le plan économique, est clé sur le plan géopolitique, est clé sur le plan politique et sur l'unité de la nation. Ces dernières années, nous avons beaucoup fait tous ensemble. Vous avez beaucoup fait pour réussir un vrai retournement collectif. On a conjuré des décennies de désindustrialisation, on a mis fin à cette période. Maintenant, on doit accélérer, aller beaucoup plus loin. Et donc le projet de loi que nous allons annoncer lundi, mais toute la stratégie qu'on va accélérer, nationale et européenne, est une accélération de cette réindustrialisation qui est absolument clé. Il nous faut plus de travail, plus de capital, plus de progrès technique, avec une finalité derrière tout ça : avoir une vraie réponse au climat et à la biodiversité, plus de bons emplois pour nos compatriotes et plus d’indépendance pour notre nation dans un monde géopolitique incertain. Ce cap est possible si nous avons de la constance, de l’ambition et de la mobilisation collective. C’est cela sur quoi je compte et donc c’est votre mobilisation à toutes et tous sur le cap que je viens de dresser et autour des quelques instruments que je viens d’évoquer pour les mois et les années qui viennent.
Vive la République et vive la France !
Emmanuel Macron, le jeudi 11 mai 2023 au Palais de l'Élysée à Paris.
« Il n'y a pas d'autre sortie de crise que le retrait de la réforme (…). On ne peut pas parler d'autres sujets tant qu'on ne retire pas cette réforme, le gouvernement doit le comprendre (…). D'une façon ou d'une autre, elle ne s'appliquera pas. » (Sophie Binet, le 3 avril 2023 sur France Inter).
La succession de Philippe Martinez à la tête de la CGT (Confédération générale du Travail), annoncée depuis un an, n'a pas été un long fleuve tranquille. Sur fond de surenchères du mouvement social contre la réforme des retraites du gouvernement, le 53e congrès qui s'est tenu à Clermont-Ferrand du 27 au 31 mars 2023 fut particulièrement chaotique. La désignation de Sophie Binet (41 ans) comme secrétaire générale de la CGT le matin du 31 mars 2023 a donc été une surprise même si son nom faisait partie des possibles.
Surprise car Sophie Binet n'était pas du tout candidate à ce poste. À l'origine, Marie Buisson (54 ans), enseignante et secrétaire générale de la fédération de l'éducation, de la recherche et de la culture de la CGT depuis 2017 (petite fédération) était proposée dès mai 2022 par Philippe Martinez pour être sa successeure. Mais elle a été vite contestée par les plus radicalisés.
Il y a d'abord eu le 28 mars 2023 le refus du congrès d'approuver le bilan de Philippe Martinez, mis ainsi en minorité. Il y a eu ensuite cette impossibilité de trancher entre trois candidats déclarés : Marie Buisson, donc, à qui on a mis en face une sympathisante mélenchoniste, Céline Verzeletti (54 ans), gardienne de prison et secrétaire générale de la CGT pénitentiaire, puis, secrétaire générale de l'Union fédérale des syndicats de l'État depuis 2021, mais elle n'a pas pu faire non plus le consensus.
Autre candidat également, Olivier Mateu (49 ans), membre du PCF, opposé à la fermeture des centrales nucléaires et des centrales au charbon, forestier sapeur et secrétaire de la fédération des Bouches-du-Rhône de la CGT depuis 2016, très médiatisé depuis l'été 2022, notamment par ses déclarations publiques contre Emmanuel Macron (le seul département où l'État n'a pas réquisitionné pour faire cesser la grève des raffineries), a aussi vu sa candidature être rejetée par le congrès.
Ce fut finalement Sophie Binet qui a été élue secrétaire générale de la CGT le 31 mars 2023, avec 82% des voix ; elle a fait le consensus après des discussions interminables sur fond de divisions pendant toute la nuit du 30 au 31. Il y a clairement deux axes au moins, des réformistes et des radicalisés.
Qui est Sophie Binet ?
Les médias l'ont donc présentée comme la première secrétaire générale de la CGT, et cela depuis sa création en 1895. Il faut saluer cela, même s'il y avait une forte probabilité qu'une femme allât succéder à Philippe Martinez dans tous les cas. Elle n'est cependant pas la première femme secrétaire générale d'un grand syndicat en France puisque la première femme est Nicole Notat qui a été secrétaire générale de la CFDT d'octobre 1992 à mai 2002. Du reste, Sophie Binet est également féministe et un tantinet écolo.
L'autre singularité est qu'elle émane des cadres et ingénieurs, ce qui est rare et nouveau. Déjà Philippe Martinez était technicien et pas ouvrier. Un cadre à la tête du syndicat supposé être le plus ouvrier est donc aussi une première. En effet, Sophie Binet est conseillère principale d'éducation (CPE), autrement dit, ce qu'était avant le surveillant général, ce qui est un cadre A de la fonction publique nécessitant un master. Elle a exercé son métier pendant neuf ans dans des lycées professionnels, d'abord à Marseille (dans les quartiers nord) puis au Blanc-Mesnil (en Seine-Saint-Denis). Son objectif personnel était d'aider les lycéens dans des quartiers difficiles pour qu'il s'en sortent et se retrouvent avec un vrai métier et une vraie situation.
Permanente de la CGT à partir de 2013, elle a été élue secrétaire générale adjointe, en 2014, puis secrétaire générale de l'Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens CGT depuis mars 2018 et a acquis une bonne connaissance de l'industrie à ce poste, selon le magazine professionnel "L'Usine nouvelle".
Pourtant, plus que femme, plus que cadre, j'insisterais plutôt sur une troisième singularité qui me paraît de taille : Sophie Binet a eu d'autres engagements, et le plus singulier est qu'elle ne s'est pas engagée au sein du parti communiste, mais du parti socialiste dont elle a été militante de 2008 à 2012. Au congrès de Reims, elle a en effet soutenu Benoît Hamon, puis à la primaire socialiste de 2011, la candidature de Martine Aubry. Après l'élection de François Hollande en 2012, elle a soutenu la motion majoritaire au congrès du PS à Toulouse, mais s'est éloignée du PS avec la loi Travail défendue par le gouvernement de Manuel Valls.
Plus exactement, on aurait du mal à ranger Sophie Binet dans une case. Ainsi, dans sa jeunesse, elle a d'abord milité à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) à Nantes avant de rejoindre le syndicat étudiant UNEF dont elle fut par la suite membre du bureau fédéral. L'ancien secrétaire général de Force ouvrière Jean-Claude Mailly l'a rencontrée dès début 2006 à l'époque des manifestations contre le CPE (contrat première embauche, pas conseiller principal d'éducation), alors qu'elle avait 23 ans.
Au contraire des militants CGT habituels qui sont plutôt favorables à la filière nucléaire (car pourvoyeuse de beaucoup d'emplois), Sophie Binet a plutôt des convictions écologistes. En 2016, elle s'est engagée dans le combat contre la loi Travail. En 2022, elle s'est lancée aussi dans un combat contre les violences sexistes et sexuelles dans le monde du travail (elle est par ailleurs membre du Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes de 2022 à 2025).
Plus généralement, Sophie Binet a toujours été une militante particulièrement efficace dans ses prises de parole. La CGT, qui a perdu la première place au profit de la CFDT sous son prédécesseur Philippe Martinez, tente ainsi un grand coup de renouvellement, plus jeune, féminin, pour relancer la centrale. Toutefois, lorsqu'on lit les réactions des nombreux internautes dans différents endroits du Web (articles de journaux, vidéo Youtube, etc.), on trouve très majoritairement, sinon exclusivement, des réactions scandalisées qui crient à la magouille et qui regrettent qu'Olivier Mateu ne fût pas désigné (avec lui, "on" aurait été défendus et renforcés dans le mouvement contre la réforme des retraites, selon eux).
Pour l'heure, il n'est pas question de ramollissement. L'élection de Sophie Binet a mis un coup d'arrêt aux divisions internes à la CGT, confortant l'unité de l'intersyndicale en annonçant dès le 31 mars 2023 sa participation à l'invitation de la Première Ministre Élisabeth Borne à venir discuter avec elle le 5 avril 2023 à Matignon tant sur le travail que sur la réforme des retraites. À la fin du congrès de la CGT, elle a chanté des paroles en menaçant Emmanuel Macron de coupures d'électricité.
Invitée de la matinale de France Inter le lundi 3 avril 2023, Sophie Binet a justifié la surprise du chef du congrès : « C'est le propre des organisations démocratiques de réserver des surprises et donc c'est ce que la CGT a fait (…). Ce sont des débats qui durent depuis longtemps et je pense que c'est d'abord ce que l'on appelle à la CGT notre culture des débats, notre capacité à dialoguer ensemble et à trouver des solutions plutôt que de s'enfermer dans des logiques de blocs qui ne correspondent pas du tout à l'identité et au mode de fonctionnement de la CGT. ».
Elle s'est aussi exprimée sur la valeur symbolique d'une femme à la tête de la CGT : « Je sais que cela représente un message très fort pour les syndiquées, les travailleuses et c'est aussi une responsabilité importante (…). Mais pour moi, il y a une chose importante, c'est que je ne serai pas l'arbre qui cache la forêt et donc d'avoir une impulsion à tous les niveaux dans la CGT et au-delà pour permettre qu'il y ait des femmes qui arrivent à tous les niveaux de responsabilités. L'émancipation des femmes se fait par les femmes elles-mêmes. ».
Secrétaire générale de compromis, elle laissera certainement exprimer pleinement sa personnalité dans ses nouvelles fonctions. En plein combat contre la réforme des retraites, Sophie Binet est donc immédiatement mise à l'épreuve dans ce mouvement social finalement très traditionnel. Sa référence, c'est le CPE, qui a été retiré il y a dix-sept ans par Jacques Chirac malgré son adoption au Parlement et sa future promulgation. La différence avec aujourd'hui, c'est que la contestation du CPE s'était propagée jusque dans les rangs de la majorité, avec un Nicolas Sarkozy préférant jouer le rôle d'un médiateur dont la prudente neutralité n'égalait que son désir de mettre des bâtons dans les roues de son possible rival Dominique de Villepin...