« Ce matin, le SCPRI a annoncé une légère hausse de la radioactivité de l’air, non significative pour la santé publique, dans le Sud-Est de la France et plus spécialement au-dessus de Monaco. » (Noël Mamère, le 1er mai 1986 au journal de 13 heures sur Antenne 2).
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À l'époque, Noël Mamère n'était pas encore un homme politique très engagé chez les écologistes, député-maire de Bègles pendant plus d'une vingtaine d'années et candidat à l'élection présidentielle en 2002. Il était un journaliste, présentateur du journal télévisé de la mi-journée "Antenne 2 Midi" et il lisait un communiqué du professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayons ionisants (SCPRI), organisme sous tutelle du Ministère (français) de la Santé, qu'il a fondé en 1956.
Mais revenons en arrière. Car on commémore cette année le quarantième anniversaire de la sinistre catastrophe nucléaire de Tchernobyl, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986. Je l'ai déjà évoquée en 2016 et je souhaiterais aujourd'hui plus particulièrement évoqué ses conséquences sanitaires en France et la communication des pouvoirs publics.
Ce n'est que le 28 avril 1986 dans la soirée que l'Union Soviétique a reconnu l'existence d'un grave accident nucléaire et d'une contamination radioactive de l'atmosphère. Cette communication n'était pas forcément volontaire mais était la conséquence d'une information par des autorités suédoises en milieu de journée le même jour, 28 avril 1986, sur une hausse du niveau de radioactivité.
La crainte, pour les pays ouest-européens, était une contamination atmosphérique par l'arrivée d'un "panache" radioactif. Dans le journal de 20 heures du 30 avril 1986 sur Antenne 2, la présentatrice météo Brigitte Simonetta a tenté de rassurer ses auditeurs. L'anticyclone des Açores devrait retarder l'arrivée du panache radioactif : « En France, l'anticyclone des Açores restera suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection ; il bloque en effet toutes les perturbations venant de l'Est. ».
Et c'était tant mieux, car le pont du 1er mai arrivait. Un long pont de quatre jours ! Il s'agissait d'un jeudi 1er mai 1986, si bien que beaucoup de fonctionnaires dans les ministères ont pris quelques jours de vacances, ainsi que les journalistes et même la Poste qui transportait avec retard des échantillons pour mesurer la radioactivité. Du reste, les ministères venaient à peine d'être pourvus puisque le 20 mars 1986, Jacques Chirac venait d'être nommé Premier Ministre de cohabitation et allait former son gouvernement. Michèle Barzach devenait la jeune Ministre de la Santé, pleine d'avenir et d'enthousiasme. Aucun texte n'indiquait clairement qui communiquerait quoi en cas d'accident nucléaire majeur, si bien que l'initiative du professeur Pierre Pellerin pour communiquer officiellement au grand public a été rapidement approuvée par le gouvernement car cela l'arrangeait bien.
Ainsi, dès le 29 avril 1986, le SCPRI a publié son premier communiqué qui se voulait très rassurant : « Aucune élévation significative de la radioactivité n'a été constatée. ». En fait, les prévisions météorologiques du 30 avril 1986 étaient erronées et le panache est quand même arrivé au Sud-Est de la France.
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Ph. Renaud et D. Louvat ont publié dans la revue scientifique "Radioprotection" (vol. 38, n°4, p. 529) une analyse soumise au comité de lecture le 19 décembre 2002 sur les mesures de radioprotection en France à la suite de la catastrophe de Tchernobyl.
Que dit cette analyse ? D'abord, elle rappelle les données du problème : « L’accident nucléaire de Tchernobyl représente le cas particulier d’une situation post-accidentelle à gérer sans connaître les détails de la phase accidentelle qui permettent d’en appréhender la gravité. La pertinence de la réponse à ce type de situation repose sur un réseau de mesures qui rend compte rapidement et de manière appropriée de l’existence d’une pollution, de son niveau et de son ampleur sur le territoire national. ».
Ensuite, l'étude entérine la teneur des communications rassurantes de l'époque : « Les mesures d’aérosols atmosphériques effectuées principalement par le SCPRI et le CEA, permettaient la caractérisation des masses d’air contaminé très rapidement en fournissant une bonne indication des niveaux d’activité atteints. Ces mesures (…) permettaient d’évaluer dans des délais satisfaisants les doses reçues par la population lors du passage du nuage. Ces doses efficaces qui sont faibles, inférieures à 0,5 μSv [microsievert] pour l’irradiation externe et inférieures à 20 μSv pour l’inhalation (IPSN, 1986 ; Renaud et al., 1999a), ne nécessitaient pas, à elles seules, de dispositions particulières de protection de la population (mise à l’abri ou distribution d’iode stable). ».
Néanmoins, l'analyse insiste aussi sur la sous-évaluation des retombées de la catastrophe de Tchernobyl dans les premiers communiqués du SCPRI : « Cette relation pluie-dépôt a permis d’aboutir à une carte des dépôts théoriques de césium 137 et d'iode 131 en 1986. Cette carte fait apparaître des dépôts supérieurs, voire très supérieurs aux estimations faites à l’époque, notamment sur toutes les zones de l’Est de la France ayant reçu des précipitations supérieures à 20 mm. Si l’on excepte le premier bilan établi le 7 mai par le SCPRI, mentionnant des dépôts extrêmement faibles et inférieurs à 1 000 Bq/m2 [becquerel par mètre carré], la première carte publiée par cet organisme dans son bulletin mensuel de juin 1986 (sorti quelques semaines plus tard) faisait état de dépôts moyens régionaux de césium 137 allant de 1 000 à 5 400 Bq/m2 dans l’Est de la France (SCPRI, 1986) alors qu’ils ont pu atteindre jusqu’à 40 000 Bq/m2. ».
Ce qui conduit à cette conclusion : « Dix-sept ans après l’accident de Tchernobyl, toutes les données de mesure de la radioactivité dans l’environnement faites a l’époque par les différents services de l'État ont été collationnées et validées. Ces données étaient appropriées pour évaluer dans des délais satisfaisants, les conséquences des retombées de cet accident pour la grande majorité de la population française. En revanche, elles ne permettaient pas, du fait de l’absence de prise en compte de l’importance des précipitations, d’évaluer la contamination des produits alimentaires locaux dans les régions de l’Est de la France où les dépôts ont été très supérieurs aux moyennes. Ainsi, la capacité de mesure mobilisée a la suite de cet accident n’a pu être focalisée sur des productions sensibles telles que les laits de brebis et de chèvre en Corse dont la consommation a pu conduire a des doses à la thyroïde des enfants significativement supérieures aux moyennes estimées pour l’Est de la France. Aujourd’hui, l’expérience de I’IRSN permettrait de mieux optimiser l’utilisation des moyens de mesures et de mieux assimiler les données produites. Toutefois cette optimisation ne pourra être complète sans que soit conduite l’analyse préalable de la sensibilité radioécologique des différentes composantes géographiques du territoire français qui doit guider toute stratégie d’échantillonnage. ».
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En clair, les mesures qui ont été faites étaient avec des valeurs faibles de radioactivité, mais elles auraient été insuffisantes pour être vraiment rassurantes car cela dépendait aussi des conditions météorologiques locales, des précipitations pouvant mettre en péril des biens de consommation comme le lait.
Dès le 12 mai 1986, en raison des commentaires alarmistes dans d'autres pays européens, le ton résolument rassurant des communications officielles en France a fait l'objet d'une polémique dans les médias, à partir d'un article du quotidien "Libération" dénonçant le supposé "mensonge" des autorités françaises, relayé par "Le Canard enchaîné", etc. ce qui a abouti à faire dire par Pierre Pellerin une phrase qu'il n'a jamais prononcée, à savoir que le panache radioactif se serait arrêté à la frontière française.
Le Prix Nobel de Physique Georges Charpak a considéré, dans un rapport publié en 2005, que les valeurs mesurées étaient peu élevées pour la santé publique : « La dose moyenne reçue par les populations françaises estimée pour 1986 est comprise entre moins de 0,025 mSv [millisievert] dans l'Ouest et 0,4 mSv dans l'Est. ». Toutefois, ce rapport a mis en évidence des communications erronées du SCPRI : « Le SCPRI avait pleinement connaissance du dépassement quelquefois très important des valeurs de la radioactivité. (…) Les cartes qui ont été fournies par le SCPRI sont inexactes dans plusieurs domaines. (…) Le SCPRI n'a visiblement pas restitué toutes les informations qui étaient en sa possession aux autorités décisionnaires ou au public (…). Les risques de contamination ont toujours été niés ainsi que l'irradiation de la population avec, pour conséquence, l'absence de toute prophylaxie et en particulier l'absence de l'administration d'iode. ». Pour la petite histoire, en plus de ses compétences en physique nucléaire, Georges Charpak avait des raisons d'être concerné personnellement par la catastrophe de Tchernobyl car il est né pas très loin du lieu.
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C'est la raison pour laquelle Pierre Pellerin a été mis en examen le 31 mai 2006 pour « tromperie aggravée ». Ces poursuites judiciaires qui lui ont valu un procès a fini le 7 septembre 2011 par un non-lieu, confirmé le 20 novembre 2012 par la Cour de Cassation qui a expliqué : « En l'état des connaissances scientifiques actuelles, [il est] impossible d'établir un lien de causalité certain entre les pathologies constatées et les retombées du panache radioactif de Tchernobyl. ». De plus : « Considérant qu'aux termes de l'instruction, il n'est pas démontré que le professeur Pellerin ait, de mauvaise foi, donné des informations fausses, inexactes ou tronquées sur les qualités substantielles, les contrôles des produits alimentaires atteints par la radioactivité ou les précaution à prendre après l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, que les faits reprochés ne peuvent recevoir la qualification de tromperie ou tout aucune qualification pénale. ». Et de préciser : « Aucune comparaison avec les décisions prises par les autres pays limitrophes de la France n'est pertinente en raison des différences de pluviométrie et de relief. ».
De quelles "pathologies constatées" parle-t-on ? D'une augmentation du nombre de cancers de la thyroïde en France. Dans son rapport, Georges Charpak a évalué à 100 cancers supplémentaires en un an, et environ 300 par an à la trentième année, soit un total autour de 10 000 : « La grande majorité des cancers ne sont pas causés par l'accident, y compris dans les zones les plus affectées, à la notable exception du cancer de la thyroïde de l'ensemble des cancers mortels sur la même période. ».
Toutefois, il est difficile d'être persuadé que l'origine de ces cancers supplémentaires soit la catastrophe nucléaire. En effet, depuis 1975, le nombre de cancers de la thyroïde est en augmentation constante à +7%/an et aucune inflexion n'a été observée en 1986. De plus, les zones géographiques qui ont connu le plus d'augmentation ne correspondent pas aux zones où les retombées radioactives étaient les plus importantes. Autre considération : l'augmentation des cancers secondaires de la thyroïde peut être lié à des traitements radiothérapiques plus nombreux qu'auparavant.
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Pour certains spécialistes, les plaignants atteints du cancer de la thyroïde, pour la plupart déjà adultes lors de la catastrophe de Tchernobyl (dans la région de Tchernobyl, on n'a relevé une augmentation du nombre de cancers de la thyroïde que parmi les enfants, une augmentation d'environ 5 000), seraient des "otages" du "lobby" antinucléaire. La Société française d'énergie nucléaire a rejeté la causalité entre cette augmentation du nombre de cancers de la thyroïde et les retombées de l'accident nucléaire : « Les registres des cancers ont révélé une augmentation préférentielle de cas à l’Ouest de la France, région la moins exposée aux retombées du nuage radioactif. ». La seule véritable exception serait la Corse où l'augmentation du nombre de cancers de la thyroïde (notamment chez les hommes alors que généralement cela concerne surtout les femmes) ne pourrait s'expliquer que par les retombées de l'accident de Tchernobyl.
Comme on le voit, on n'en sait pas vraiment plus sur les conséquences sanitaires en France qu'au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl. Les analyses statistiques ont souvent beaucoup de biais et corrélation ne signifie pas automatiquement causalité (on l'a vu avec le covid-19). Quant à la communication d'État, elle a été en partie défaillante plus par amateurisme et improvisation que par volonté consciente de cacher la vérité aux Français. La vraie question est : a-t-on appris de la catastrophe de Tchernobyl pour ne pas recommencer les mêmes errements ?
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (25 avril 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Tchernobyl et la France.
Fukushima, une psychose de 15 ans.
Hiroshima et Nagasaki : le mythe fondateur de la dissuasion nucléaire.
Le syndrome d'Hiroshima.
En France, record mondial pour la fusion nucléaire !
Dominique Voynet, la fossoyeuse de l'énergie nucléaire française.
La repentance nucléaire : Emmanuel Macron à Belfort.
La filière nucléaire en crise, par Marc Endeweld dans "La Tribune" du 9 février 2022.
COP26 : face à l’alarmisme, le leadership mondial d’Emmanuel Macron.
Rapport de RTE sur les perspectives de production d’électricité, publié le 25 octobre 2021 (à télécharger).
Rapport du GIEC publié le 9 août 2021 (à télécharger).
François Bayrou relance le programme nucléaire français.
Note de synthèse du 23 mars 2021 du haut-commissaire au Plan sur le programme nucléaire français (à télécharger).
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Au cœur de la tragédie einsteinienne.
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Fukushima, dix ans après.
Tchernobyl (1986).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260426-tchernobyl.html
https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/tchernobyl-et-la-france-268235
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