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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 03:02

« Mon père savait gré à Giscard de l’avoir aidé à remettre les finances à flot en dix-huit mois après son retour au pouvoir. "En réalité, soulignait-il, ce n'était pas le bon M. Pinay qui travaillait le plus, mais son secrétaire d'État, Valéry Giscard d'Estaing. Pinay venait au conseil des ministres avec son chapeau, poussait des grognements quand je l’interrogeais, puis remettait son chapeau et s’en allait en poussant des grognements. Et Giscard d’Estaing faisait tout le boulot derrière lui. Je n’ai jamais eu de meilleur grand argentier que lui". » (Philippe De Gaulle, dans "De Gaulle mon père : entretiens avec Michel Tauriac", vol. II, éd. Plon, 2004).



 


Valéry Giscard d'Estaing est né il y a 100 ans, le 2 février 1926 (en Allemagne). Ce centenaire, peu de monde le fête vraiment à cette époque où il n'y a plus beaucoup de grands fauves politiques en état de marche. VGE (comme on l'appelait plus simplement) a pourtant marqué durablement la société française parce qu'il a fait des réformes sociétales, quasiment les premières, dès le début de son septennat, ce qui a permis la modernisation de la nation : la majorité à 18 ans, le divorce à l'amiable, et bien sûr, ce qu'on cite souvent, la légalisation de l'IVG (avortement).

Mais à l'instar de Jacques Chirac et de François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing était d'abord, au-delà du réformateur de la démocratie française, un grand animal politique. Arrivé à la fin de l'adolescence dans une quasi-perfection : polytechnicien, énarque, inspecteur des finances... et même ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui a voulu la grande considération de De Gaulle malgré son autonomie politique. VGE était fait non seulement pour la politique, mais aussi pour le pouvoir. Conseiller du Ministre des Finances Edgar Faure dans le gouvernement de Pierre Mendès France à l'âge de 28 ans, député du Puy-de-Dôme à 29 ans, ministre à 32 ans (protégé de Michel Debré), chef de parti (président de la Fédération nationale des républicains indépendants) à 40 ans, il s'est fait élire Président de la République à 48 ans, puis, après son échec de 1981, est devenu ancien Président de la République à 55 ans. La retraite à 55 ans, c'était l'enfer giscardien.

L'ambitieux jeune homme a gravi rapidement toutes les marches du pouvoir jusqu'au sommet suprême. En tant que "républicain indépendant", il était le dépositaire d'un courant politique fort de l'histoire française, à savoir la droite industrielle, les indépendants et paysans, qui a eu plusieurs incarnations sous la Troisième République et la Quatrième République, à savoir André Tardieu, Joseph Laniel et surtout Antoine Pinay. Mais au-delà du courant politique, il était aussi l'allié exigeant des gaullistes : républicain de la Cinquième République, mais indépendant.
 


Son premier échec, une défaite électorale, il l'a connu au sommet du pouvoir, ce qui fut pour lui un échec magistral. Après 1981, sans jamais réussir à se retrouver au pouvoir (ni Matignon en 1986, ni l'Élysée en 1988, ni même un simple ministère comme le Quai d'Orsay), Valéry Giscard d'Estaing a repris un carrière politique classique de grand élu local avec, dès mars 1982, un mandat de conseiller général, puis député, député européen, président du conseil régional, il a aussi tenté sans succès d'être élu maire de Clermont-Ferrand... et il fut également président de l'UDF, un parti qui avait à l'époque un peu plus d'un tiers des députés.

Par la suite, beaucoup ont trouvé une analogie avec le destin de Nicolas Sarkozy voire de l'actuel Président Emmanuel Macron, pour sa jeunesse et son envie de réformer. Nicolas Sarkozy, élu Président de la République à 52 ans, avait le même volontarisme que VGE mais... la comparaison s'arrête là parce que VGE n'a eu aucune "mésaventure" judiciaire. Quant à Emmanuel Macron, il a détrôné VGE dans la course à la jeunesse (VGE était le plus jeune Président de la République à l'exception du futur Napoléon III), il avait aussi affiché un même volontarisme des réformes, mais VGE n'était pas un OVNI de la vie politique, il était déjà ancré localement et nationalement depuis une quinzaine d'années avant d'être élu à l'Élysée.
 


Lorsqu'il est mort le 2 décembre 2020, Valéry Giscard d'Estaing a été honoré comme il se devait. Il est parti discrètement, sans funérailles nationales, mais, alors que ce n'était pas évident de son vivant, on lui reconnaît désormais beaucoup d'avancées politiques et sociales, les réformes sociétales citées plus haut, mais aussi les avancées européennes provenant d'une véritable ingénierie politique, pour ne pas dire génie politique, comme la création du Conseil Européen (sommet des chefs d'État et de gouvernement des États européens, qui fut la seule instance réellement décisionnaire de l'Europe depuis cinquante ans), ou encore l'élection au suffrage universel direct des députés européens.
 


On peut même voir, par exemple, à Évry-Courcouronnes un grand boulevard baptisé de son nom comme l'un des Pères de l'Europe, exactement "Artisan de la construction européenne" (pour la petite histoire, le boulevard s'appelait à l'origine boulevard de l'Europe et est perpendiculaire au …boulevard des Champs-Élysées !). De même, au niveau du Musée d'Orsay à Paris, le quai a pris son nom (la pancarte a été brandie par son fils, Louis Giscard d'Estaing).
 


Valéry Giscard d'Estaing avait de quoi être fier de sa trajectoire qui l'a amené jusqu'à l'Académie française (où il s'ennuyait copieusement) même s'il pouvait regretter de ne pas avoir été Premier Ministre (ni sénateur), car les autres mandats, il les a tous connus ! Mais probablement qu'il a été le plus fier d'avoir été un très long grand argentier de la France. Il a été en effet Ministre de l'Économie et des Finances du 18 janvier 1962 au 8 janvier 1966 et du 20 juin 1969 au 27 mai 1974 (Pierre Bérégovoy et Bruno Le Maire furent également de "longs argentiers"). Il a d'ailleurs été très affecté lorsque De Gaulle ne l'a pas reconduit après sa réélection, ce qui l'a conduit à promouvoir la politique du "oui mais" (oui, je soutiens De Gaulle, mais à ma façon) avec la création de son propre parti politique, et qui se termina par un non au référendum du 27 avril 1969 (en fait, lui-même n'a pas voté non mais blanc). Et le Président Georges Pompidou a eu l'intelligence politique de le reprendre (à l'époque) rue de Rivoli pour s'en faire un allié fiable. En ce sens, Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Jacques Chirac a reproduit les relations de VGE vis-à-vis de De Gaulle.

Au-delà d'une politique économique volontariste en faveur des entreprises et d'une réputation d'un redressement financier (avec le nouveau franc et un emprunt), Valéry Giscard d'Estaing était ravi de la comparaison avec deux illustres prédécesseurs, Raymond Poincaré et Antoine Pinay. Pour Poincaré, cette admiration avait un but politique (après l'Élysée, il était toujours possible d'occuper Matignon). Pour Pinay, c'est un peu différent car il en était le contemporain (Antoine Pinay est mort le 13 décembre 1994 quelques jours avant ses 103 ans) et même le collaborateur (il était secrétaire d'État auprès d'un ministre appelé Antoine Pinay).

Mais restons avec Antoine Pinay. Ce dernier faisait partie des rares hommes politiques de la Quatrième République rescapés : nommé Ministre de l'Économie et des Finances le 1er juin 1958 par De Gaulle, il a donné sa démission au Général le 13 janvier 1960 en raison de son désaccord avec la politique algérienne. Mais au-delà de la position politique, les deux hommes ne se sont jamais appréciés : De Gaulle avait d'ailleurs missionné Jacques Rueff, ancien conseiller de Raymond Poincaré, pour faire le plan de redressement économique appelé improprement plan Pinay-Rueff (avec notamment le nouveau franc).
 


Dès lors, Antoine Pinay est devenu une statue du commandeur de la droite antigaulliste, et ce courant politique a réussi à faire adopter une motion de censure en 1962. La perspective de sa candidature de l'élection présidentielle de 1965, représentant le courant de centre droit, atlantiste, pro-européen et libéral, lui a donné une importance grandissante (en 1965, il avait 74 ans). Il a finalement renoncé à cette candidature pour des raisons obscures (on a retrouvé une raison apparemment pas très crédible, une rumeur sur les "ballets roses" qui l'auraient empêché de se présenter, mais la vraie raison semble que la DST aurait eu des preuves qu'il était un agent américain). Cette renonciation a fait éclater les partisans d'Antoine Pinay en soutiens à Jean Lecanuet, à De Gaulle (VGE) et même à Jean-Louis Tixier-Vignancour (Jean-Marie Le Pen).

En 1969, la situation était très différente. De Gaulle était hors-jeu et la vie politique revenait à la normale. Valéry Giscard d'Estaing était plutôt ennuyé car il comptait se présenter à l'élection présidentielle après De Gaulle dont le second septennat devait se terminer en décembre 1972. En avril 1969, alors qu'il avait 43 ans, VGE se trouvait trop jeune, avait besoin encore de quelques années (des centristes comme le Président du Sénat Alain Poher, Président de la République par intérim, l'ont pourtant encouragé à se présenter). Il a donc poussé son ancien mentor à la candidature présidentielle. Antoine Pinay, relativement populaire (très apprécié des petits épargnants), avait alors 77 ans.

Le calcul de VGE était double : d'une part, faire des républicains indépendants une force majeure de la vie politique en étant présents à l'échéance cruciale des institutions, et d'autre part, maintenir la place à l'Élysée au chaud en l'attendant lui-même. Il comptait qu'avec son grand âge, Antoine Pinay ne ferait pas un septennat complet.

Finalement, après un flottement de deux jours, Valéry Giscard d'Estaing a apporté le 30 avril 1969 son soutien à Georges Pompidou, l'héritier gaulliste naturel. Il a eu raison. Pendant cinq ans, il retrouva le Ministère de l'Économie et des Finances et, ensuite, il lui succéda à l'Élysée (avec l'aide du poulain de Georges Pompidou, Jacques Chirac). Il a prôné une manière de faire la politique apaisée et consensuelle sans beaucoup de succès. Quant à Antoine Pinay, il fut le premier Médiateur de la République, du 30 janvier 1973 au 18 mai 1974, fonction qui s'est transformée, le 22 juin 2011, en Défenseur des droits (par la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 janvier 2026)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Quand VGE poussait Pinay.
Valéry Giscard d'Estaing manque beaucoup à la vie politique française.
Valéry Giscard d'Estaing, à la postérité intacte...
Giscard à Carole Bouquet : est-ce que je peux visiter la maison ?
Anne-Aymone Giscard d'Estaing.
François Léotard, l'enfant terrible de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing et son problème, le peuple !
Michel Poniatowski, le bras droit sacrifié de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing, le rêveur d’Europe.
Hommage européen à Valéry Giscard d’Estaing le 2 décembre 2021 au Parlement Européen à Strasbourg (texte intégral et vidéos).
VGE en mai (1968).
Michel Debré aurait-il pu succéder à VGE ?
Le fantôme du Louvre.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?


 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/quand-vge-poussait-pinay-265265

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/01/30/article-sr-20260202-vge.html

 




 



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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 03:14

« Mes chers compatriotes. Le Président François Mitterrand est mort ce matin. Les Français ont appris avec émotion la disparition de celui qui les a guidés pendant quatorze ans. Je voudrais saluer la mémoire de l'homme d'État, mais aussi rendre hommage à l'homme, dans sa richesse et sa complexité. » (Jacques Chirac, allocution télévisée du 8 janvier 1996).





 


Il y a trente ans, le lundi 8 janvier 1996, l'ancien Président de la République François Mitterrand est mort à la suite d'un interminable combat qu'il a eu avec la maladie.

Alors l'un de ses adversaires les plus féroces, Jacques Chirac, son successeur, lui a immédiatement rendu hommage avec des mots que les plus fidèles et plus loyaux n'auraient jamais osé employer : « François Mitterrand, c'est une œuvre. (…) François Mitterrand, c'est une volonté. (…) Mais François Mitterrand, c'est d'abord et avant tout, je crois, une vie. Certaines existences sont paisibles, et égrènent des jours semblables, parsemés d'événements privés. Le Président Mitterrand, au contraire, donne le sentiment d'avoir débordé sa propre vie. Il a épousé son siècle. Plus de cinquante ans passés au cœur de l'arène politique, au cœur des choses en train de s'accomplir. La guerre. La résistance. Les mandats électoraux. Les ministères dont, très jeune, il assume la charge. La longue période ensuite, où il sera l'une des figures majeures de l'opposition, avec détermination, opiniâtreté, pugnacité. Les deux septennats enfin, où il prendra toute sa dimension, imprimant sa marque, son style à la France des années 80. (…) Ma situation est singulière, car j'ai été l'adversaire du Président François Mitterrand. Mais j'ai été aussi son Premier ministre, et je suis, aujourd'hui, son successeur. Tout cela tisse un lien particulier, où il entre du respect pour l'homme d'État et de l'admiration pour l'homme privé qui s'est battu contre la maladie avec un courage remarquable, la toisant en quelque sorte, et ne cessant de remporter des victoires contre elle. ». La légende était née.

Après sa réélection de 1988, et, finalement, la singularité d'avoir parcouru deux septennats complets (ce qui n'avait jamais été fait et ne se fera plus avec le quinquennat limité à deux mandats successifs), François Mitterrand était entré dans la cour des grands hommes politiques de la République française, et on disait que sous la Cinquième République, on ne retiendrait que De Gaulle et Mitterrand. Eh bien, non, François Mitterrand s'est éclipsé dans les oubliettes de l'histoire aussi sûrement que la vacuité de ses mandats. Seule est restée l'ambition de l'homme. Politicien, cumulard à carrière très longue, et la véritable incarnation de la monarchie républicaine, telle que pouvait le craindre De Gaulle, avec sa cour, ses privilèges, ses décorations, ses rites, ses modes, ses obséquiosités. En somme, dans une époque qui réclame transparence, renouvellement, rapidité, l'exemple type de tout le contraire qui serait recherché.

Alors, bien sûr, si on cherche bien, on trouvera l'abolition de la peine de mort, qui est une avancée majeure dans le respect de la personne humaine. Mais elle aurait eu lieu avec ou sans lui, c'était une question de temps. Si on cherche vraiment bien, on pourra aussi lui reconnaître d'avoir guidé vaillamment la France dans le sillage européen, et ce n'était pas gagné avec ses amis, son parti, sa tradition.

À son passif, il y a eu la retraite à 60 ans qui a été et reste la cause majeure de l'endettement massif de l'État et des déficits chroniques depuis quarante-cinq ans. Je ne dis pas que pour certaines professions, ce n'était pas adapté, mais en régime général, c'était une folie autant financière qu'humaine (à 60 ans, beaucoup souhaitent encore se trouver utiles). Aussi les nationalisations à 100% qui ont coûté très cher à l'État. Aussi l'impôt sur les grandes fortunes (à l'appellation changeante) qui a fait fuir beaucoup de capitaux susceptibles d'investir massivement en France et ainsi créer des emplois. Ce que l'actuel Président Emmanuel Macron a réussi à enrayer.

L'histoire est en cours de jugement, on dira, car elle jugera au regard du futur. François Mitterrand était ce genre de personnage d'un roman politique dont les lecteurs étaient les Français.

 


Je voudrais surtout revenir sur les circonstances de la mort de François Mitterrand, ou plutôt, sur sa maladie. La maladie du Président Georges Pompidou avait terriblement impressionné la classe politique et médiatique, et notamment ses adversaires. L'absence de communication sur la maladie, les souffrances manifestement endurées à cause de la maladie et, finalement, la transformation physique par la cortisone et le décès soudain du Président de la République ont probablement encouragé la candidature d'un jeune candidat de 48 ans en pleine santé, sportif, se montrant aussi dynamique intellectuellement que physiquement, à savoir Valéry Giscard d'Estaing.

Pendant sa campagne présidentielle de 1981, François Mitterrand, au nom de la démocratie et de la transparence, s'était engagé, en cas d'élection, à publier tous les six mois un certificat médical pour attester que le Président de la République était toujours en mesure d'assurer la plénitude de ses fonctions.


Manque de chance, on le sait maintenant, François Mitterrand était malade dès la première année de son premier septennat. Les premières douleurs se sont manifestées lors de sa présence à l'enterrement du Président égyptien Sadate le 10 octobre 1981 puis lors de la (fameuse) Conférence de Cancun les 22 et 23 octobre 1981. Alerté par ces douleurs, son médecin lui a fait faire une série d'examens médicaux dans le plus secret et le 7 novembre 1981 est découverte sa maladie. Il en aurait pris connaissance seulement le 13 novembre 1981. Entre-temps, pendant la cérémonie du 11 novembre 1981, François Mitterrand aurait répondu à Mgr Jean Vilnet, président de la Conférence des évêques de France, qui lui demandait comment il allait : « Vous voyez, monseigneur, mon cancer se porte bien ! ».

Il répondait ainsi au cardinal avec humour aux premières rumeurs de sa maladie, et je me souviens très bien en avoir eu l'écho dans la presse et à la radio, et, bien qu'opposant politique, je trouvais qu'on en faisait un peu trop contre François Mitterrand à l'élection duquel on s'inquiétait déjà de voir des chars soviétique sous la Tour Eiffel. À l'époque, l'opposition criait que l'expérience socialiste ne durerait pas un an (on peut sourire en repensant à ce souvenir, quand on sait que François Mitterrand a battu tous les records de longévité en restant à l'Élysée pendant quatorze ans !).

Concrètement, tout un protocole thérapeutique a été mis en place pour le soigner, dans le plus grand secret : seringues et autres matériels détruits discrètement dans un hôpital, analyses sous un faux nom, et, on l'a su aussi plus tard, toute une organisation impliquant des écoutes téléphoniques auprès d'un millier de personnes environ pour s'assurer que le secret resterait bien gardé (avec d'autres secrets, comme l'existence de sa fille Mazarine Pingeot).

Se basant sur les informations de son médecin, le Dr Claude Gubler, qui a révélé toute l'histoire quelques jours après la mort du Président (dans "Le Grand Secret", chez Plon), la page Wikipédia apporte des précisions sur le très petit comité des personnes mises dans la confidence : « L'information est tenue secrète, et seuls des très proches au Palais de l'Élysée sont mis dans la confidence, dont son conseiller spécial Jacques Attali, son compagnon de route Pierre Bérégovoy et son conseiller André Rousselet, le 17 novembre. Sa maîtresse Anne Pingeot est également mise au courant, tandis que sa femme Danielle Mitterrand est tenue à l'écart du secret. Il semblerait que plusieurs journalistes aient été au courant mais aient gardé le secret, dont Charles Villeneuve. Le journaliste Alain Duhamel, qui côtoyait Mitterrand dans le cadre de son activité d'éditorialiste, n'y croyait pas du tout. ».

Parmi les journalistes plus ou moins bien informés, Michèle Cotta a écrit dans ses "Cahiers secrets" (chez Fayard) une rencontre avec François Mitterrand qu'elle a eue dans son bureau à l'Élysée le 20 novembre 1981. Elle était alors la présidente de Radio France et le Président de la République lui a confié un soupçon de découragement.

Voici son témoignage : « Lorsque je pénètre dans le bureau de Mitterrand, il m'apparaît livide, figé en lui-même. À trois reprises, dans la conversation, il me parle de maladie. "Kreisky [le Chancelier autrichien, social-démocrate], me dit-il la première fois, est malade, maintenant". Il s'arrête, me regarde de ses yeux que je trouve en cet instant étrangement pâles. Il ajoute avec un sourire acide : "Moi aussi". Puis il me dit qu'il a mal au dos, qu'il souffre le martyre depuis plusieurs mois. Enfin, sur le pas de la porte, il me regarde à nouveau, cette fois sans sourire : "Quand je pense que pendant soixante-cinq ans je n'ai jamais été malade ! C'est malin !". Que répondre, que dire ? Je commence une phrase imbécile du genre : "C'est peut-être psycho-somatique". Je m'arrête devant l'angoisse que je lis dans ses yeux. ».


Et puis, sa réflexion juste après : « En remontant dans ma voiture dans la cour de l'Élysée, je me dis que je viens de vivre une minute historique. Cet homme s'est battu depuis qu'il a 30 ans pour arriver au pouvoir. Il a passé vingt-trois années dans l'opposition, il a construit le parti socialiste sur les décombres de la SFIO, il a vaincu les communistes ; et, aujourd'hui, cinq mois après avoir été élu à la Présidence de la République, il est malade. Pour qu'il m'en parle ainsi, c'est qu'il ne s'agit pas d'un simple rhume ni d'une vague indisposition. Le cœur ? Dans ce cas, pourquoi a-t-il mal au dos ? Un cancer ? Mais il n'a pas du tout l'air d'un cancéreux. Depuis que je le connais, il arbore souvent un visage de marbre, un teint cireux. Il l'avait encore aujourd'hui, ce qui fait que ça ne m'a pas paru plus grave que d'habitude. Tout de même, quelle malédiction ! Après Pompidou, Mitterrand, frappé à peine élu... Mais ne suis-je pas en train de me raconter des histoires ? Après tout, si ce n'était rien, ou peu de chose, une grosse fatigue passagère, une maladie bénigne ? ».

Quelques heures plus tard, dans une salle de réunion à la Maison de la Radio : « Le téléphone sonne. C'est André Rousselet. Je prends le téléphone et m'isole autant que je le peux du groupe qui continue de discuter. À peine ai-je le temps de lui dire que j'ai trouvé ce matin Mitterrand très inquiet de se savoir atteint d'un mal dont je ne sais rien, qu'il me coupe, des larmes dans les yeux : "Les pronostics sont pessimistes", me dit-il seulement. Je raccroche, j'ai trop peur que cette conversation téléphonique n'intrigue le petit groupe resté autour de la table de conférence. Et je ne tiens pas à paraître trop perturbée. ».

Le 26 novembre 1981, un tout autre son de cloche émanait du côté de l'Élysée : « André Rousselet encore. (…) Lorsque je l'ai eu au téléphone, Rousselet n'avait pas du tout la même voix que la semaine dernière. Je lui ai demandé avec une pointe d'angoisse comment allait Mitterrand. Il m'a dit rapidement qu'on s'était inquiété pour rien et que tout, désormais, était sous contrôle. Il ne m'en a pas dit davantage. Assez, cependant, pour que je me dise qu'une nouvelle fois mon imagination m'avait entraînée trop loin. Tout de même... ».

Le 30 novembre 1981, les rumeurs sont sorties dans l'espace public : « Évidemment, rien d'autre ne compte que la santé de Mitterrand. Je ne sais pas pourquoi, tout le monde en parle. Une indiscrétion ? Sans doute. Pas de moi, en tout cas. Michel Debré, par exemple, me raconte aujourd'hui à quel point Giscard et Chirac font des rêves en inventant leur avenir à partir de la maladie supposée de Mitterrand. ».

Et puis, dans le bureau de Pierre Bérégovoy, Secrétaire Général de l'Élysée, le 7 décembre 1981, juste avant une interview présidentielle qu'elle allait conduire : « La porte s'ouvre (il frappe avant d'entrer), et Mitterrand apparaît. Au premier regard, je suis frappé par le teint cireux, les yeux enfoncés, l'air inquiet. Et puis il parle. Sa voix est inchangée, ironique. Il me dit : "Il faut que vous me posiez des questions sur ma santé, par exemple..." ».

Et l'hypocrisie était devenue récurrente. Car François Mitterrand a ordonné à son médecin personnel (Dr Claude Gubler) de publier de faux certificats médicaux, dès le premier en décembre 1981, au nom d'un secret d'État, sa santé ! La sincère volonté de transparence était devenue une hypocrisie cynique. Officiellement, donc, il ne souffrait pas d'un cancer mais d'une sciatique.


Pourtant, le 2 février 1982, Michèle Cotta recevait le propre témoignage du Premier Ministre : « Mauroy, rencontré aujourd'hui. Lorsque je lui parle de Mitterrand, il ne me cache pas : 1) qu'il est malade ; 2) qu'il le lui a dit lui-même ; 3) que la maladie ne met pas immédiatement ses jours en danger. ».

La rumeur sur la maladie présidentielle s'est toutefois éteinte progressivement. Les traitements donnés à François Mitterrand ont semblé efficaces (alors qu'on ne lui donnait que quelques mois à vivre), et sa maladie se serait stabilisée en 1984, si bien qu'en mars 1988, il n'a pas hésité à se représenter à sa succession (des considérations purement politiques ayant écarté toutes autres considérations, notamment médicales).


Cela n'a duré qu'un temps car la maladie a repris au début de l'année 1990, avec de telles douleurs qu'il envisageait très sérieusement de donner sa démission. Une lettre de démission avait même été rédigée en ce sens. Lors d'une entrevue avec le Président des États-Unis George W. H. Bush, le 19 avril 1990, François Mitterrand en était tellement affecté que le "Time" a publié le 13 août 1990 un article sur "France : Mystery Malady" [France : la maladie mystérieuse], ce qui fut considéré en France comme une tentative de déstabilisation par la CIA.

Souhaitant démissionner en août 1990, François Mitterrand a demandé à ce que son certificat médical de juillet 1990 révélât partiellement sa maladie, mais un barrage de certains proches du Président à l'Élysée a empêché sa publication (envisageant le cas où François Mitterrand ne démissionnerait finalement pas). Le secret a donc été gardé encore pour deux années. Y compris pendant le débat télévisé avec Philippe Séguin le 3 septembre 1992 sur le Traité de Maastricht (sujet du référendum du 20 septembre 1992) : le député gaulliste s'est rendu compte de l'état de gravité de la maladie, car les médecins profitaient des pauses publicitaires pour soigner le Président. Ce n'est que le lendemain que Michèle Cotta a été au courant : « La pause de Mitterrand avant son duel avec Philippe Séguin ? Son médecin, Claude Gubler, a demandé, au moment de l'interruption, quatre minutes à Étienne Mougeotte qui se trouvait en coulisses. Sans doute pour lui administrer un dopant ou quelque chose comme cela. C'est trop, lui a dit Étienne qui ne pouvait interrompre l'émission que deux minutes. Mitterrand est resté néanmoins absent du plateau beaucoup plus longtemps. ».

C'est après son opération le 11 septembre 1992 à l'hôpital Cochin par le professeur Adolphe Steg qui le suivait que la révélation publique a eu lieu. C'était le professeur Bernard Debré, futur ministre, qui dirigeait alors le service hospitalier en question, et il s'est contenté de laisser planer le doute : « Il y a le communiqué de l'Élysée, moi je vous dis simplement les faits, je ne peux pas vous dire autre chose. Il y a un certain nombre de secrets médicaux qu'on ne peut révéler. ». Le 14 septembre 1992, le Premier Ministre Pierre Bérégovoy a confié à Michèle Cotta cette fausse confidence : « Bérégovoy, de passage au JT, nous dit que Mitterrand souffrait depuis plus d'un mois. Il pensait cependant pouvoir attendre le référendum sans encombre. ».

Le 16 septembre 1992, un communiqué a donc officiellement annoncé la maladie du Président, mais sans indiquer qu'elle était connue depuis novembre 1981, et donc, que les Français, notamment ses électeurs de 1988, avaient été trompés. Cette date de novembre 1981 est restée un secret d'État jusqu'à la publication du livre du Dr Claude Gubler (qui a été attaqué en justice pour violation du secret médical).


Pour Michèle Cotta, cette révélation a bouleversé tout le calendrier politique : « Annonce, ce matin, de lésions prostatiques cancéreuses chez Mitterrand. Un communiqué à la froideur pseudo-médicale, il fait état de "lésions adéno-carcinomateuses", tombe à 10 heures 26. Il émane du porte-parole de l'Élysée et annonce que le Président sortira mercredi de l'hôpital Cochin pour reprendre ses activités. Malgré tout, même si on s'y attendait un peu, c'est un choc, et quel choc ! Voilà qui modifie tout. D'abord, quant au lien qui unit les Français à leur Président ; ce lien est si ténu, si bizarre qu'il peut virtuellement être cassé par une annonce de ce genre. À moins qu'au contraire la maladie, le rendant plus vulnérable, ne le rende aussi plus proche d'eux. Aussi parce qu'elle est irréversible. Quelques minutes seulement après le communiqué élyséens, toutes les rédactions parlent déjà d'élection présidentielle. Comment endiguer ce flot. ».

Ce 16 septembre 1992 fut une journée très dense pour les journalistes. Ainsi, Bernard Debré était très sollicité : « Un peu plus tard dans la journée, vers midi, Bernard Debré, chef du service d'urologie où François Mitterrand a été hospitalisé, répond aux questions de la presse sur sa maladie : il confirme que le chef de l'État est bien atteint d'un cancer de la prostate, maladie, a-t-il dit, qui touche 30% des hommes à partir de 70 ans. "L'espérance de vie, souligne-t-il, est très longue dans ce cas : elle peut être de quinze à vingt ans". Il a beau vouloir rassurer sur l'état de santé du Président, Bernard Debré a une phrase qui aliment les interrogations : il précise qu'il n'y a pas "une grosse diffusion de métastases". Y en aurait-il une petite ? ».

Et Michèle Cotta de revenir sur le calendrier : « De toute façon, les calendriers sont bouleversés. L'hypothèse d'un départ avant mars prochain [1993], ou sitôt après le référendum [20 septembre 1992], ne peut plus être exclue. À ce moment de la journée, je pense que ce départ est même l'hypothèse la plus probable. Dans l'après-midi. Bulletins de santé sur bulletins de santé. Oui, c'est irréversible. Que Mitterrand le veuille ou non, qu'il ait envisagé ou non toutes les conséquences de son aveu, la mécanique politique fait que le processus de son départ est engagé. (…) Je n'oublierai jamais cette après-midi (…) où Mitterrand me dit : "Les hommes de ma famille ne dépassent jamais 75 ans". Alors qu'il s'interrogeait sur l'éventualité de se représenter en 1988, je lui avais répondu : "De ce point de vue, ça ne change rien ! Mourir pour mourir, mieux vaut mourir à l'Élysée !" ».

Les deux dernières années furent un calvaire de souffrances pour François Mitterrand qui restait la plupart de la journée allongé dans son lit. En automne 1994, tout indiquait qu'il y aurait une élection présidentielle à très brève échéance. Le centriste René Monory, alors Président du Sénat et deuxième homme de l'État, se préparait à occuper l'Élysée pour un intérim. François Mitterrand a tout essayé, y compris des médecines pas très catholiques ni orthodoxes, dirons-nous (qu'on dit "parallèles"), mais il a tenu ! Édouard Balladur, Premier Ministre de la cohabitation, en a profité pour prendre plus d'autonomie sur la politique étrangère et la défense, ce qui a définitivement rangé François Mitterrand dans le camp des partisans de son ancien redoutable adversaire Jacques Chirac, c'était son tour.

L'un des points forts de cette fin de règne fut cette interview extraordinaire accordée à Jean-Pierre Elkabbach le 12 septembre 1994 sur France 2, dont voici un commentaire attristé de Michèle Cotta : « Terrible ! D'abord parce qu'il a l'air visiblement très touché par le ou les traitements anticancéreux dont il est l'objet. Son apparence diaphane, sa peau livide et translucide, tout cela est révélé de manière cruelle par les caméras dont on ne se méfie jamais assez. (…) Au surplus, dans cette émission pathétique, il poursuivait sans doute deux objectifs : montrer que la vérité d'un homme est toujours plus complexe qu'on ne croit. (…) Le second objectif de ce passage, j'allais écrire aux aveux, de Mitterrand, était de montrer que, malgré sa maladie, il était en mesure de terminer son mandat. Après cette émission, malheureusement, le doute n'est pas levé. Qu'il dispose de l'intégrité de sa tête et de sa réflexion, c'est évident. Que, physiquement, il soit en état de supporter toutes les fatigues de la Présidence, surtout à la veille d'assumer la Présidence française de l'Europe, de cela personne n'était convaincu ce soir. J'en souffrais presque pour lui. ».

Effectivement, l'automne 1994 fut politiquement très difficile pour François Mitterrand qui devait répondre à un grand nombre de critiques, la polémique sur sa fille cachée, la polémique sur l'amitié avec René Bousquet, la polémique sur la francisque reçue des mains de Pétain, etc. au point que certains socialistes comme Lionel Jospin se sont éloignés de lui et lui ont réclamé un droit d'inventaire.

Le 18 novembre 1994, François Mitterrand a adressé un message à ses amis socialistes en congrès à Liévin. Commentaire de Michèle Cotta : « Émouvant parce qu'il est là, familier et lointain à la fois, comme lorsqu'il n'était pas encore Président de la République, entouré par la petite troupe qui ne craint plus son départ du pouvoir, mais sa mort prochaine. Personne ne le dit, mais pas un qui ne l'ait en tête. ». Le 14 décembre 1994, recevant à l'Élysée le prix de l'homme politique de l'année par la rédaction du "Nouvel Économiste", il était encore capable de prononcer un discours très construit pour s'autoflatter, pour rappeler qu'il n'était pas si opportuniste qu'on le dit pour rester vingt-quatre ans dans l'opposition : « Entre 1957 et 1981, je suis resté complètement en dehors des allées du pouvoir. Je ne suis pas allé une seule fois, pendant ces années-là, à la préfecture de Nevers, je ne suis jamais allé à la sous-préfecture de Château-Chinon ! Je n'ai jamais participé à une cérémonie officielle, je ne suis jamais allé dans un palais, dans un ministère. Je me permets de vous le dire : peut-être avais-je quelques convictions ! ».


Finalement, François Mitterrand a tenu bon jusqu'au bout de son second septennat, et le pouvoir, semble-t-il, a été le meilleur traitement pour résister à cette saleté de maladie, mais c'est tout un peuple qui en a fait les frais. Malgré les souffrances physiques qui l'ont handicapé, son mental aurait été totalement préservé (comme Georges Pompidou). En 2009, Édouard Balladur a témoigné en ce sens : « Ses capacités, son jugement demeuraient intacts. Jamais je n'avais constaté qu'il fût en défaut. ». Mais ce n'était pas l'avis de son (ancien) médecin personnel : « En novembre 1994, j'estimais que François Mitterrand n'était plus capable d'assumer le mandat pour lequel il avait été élu. À cette époque, son programme quotidien se déroulait dans son lit. Il arrivait le matin à l'Élysée vers 9 heures 30 et se recouchait jusqu'à l'heure du déjeuner. (...) Il ne travaillait plus, car rien ne l'intéressait sauf sa maladie. » (affirmation démentie par les archives de l'Élysée qui ont montré que François Mitterrand travaillait encore beaucoup de dossiers durant cette période).

Redevenu simple citoyen, il a pu fêter Noël 1995 à Assouan avec sa famille parallèle puis le Nouvel An 1996 à Latché avec sa famille officielle. La connaissance de métastases dans le cerveau l'ont amené à rendre les armes, à ne plus prendre ses traitements ni à s'alimenter. Il est mort ainsi en maîtrisant toute sa vie jusqu'à sa mort le 8 janvier 1996.

Le souvenir de Michèle Cotta encore : « André Rousselet, la voix cassée, me raconte au téléphone les dernières vacances qu'ils ont passées ensemble, il y a quelques jours seulement, en Égypte, sur les bords du Nil, dans cet hôtel que Mitterrand adorait : l'Old Cataract. Mazarine et sa mère étaient là, Mitterrand regardait sa fille avec fierté, il parlait à ses amis qui faisaient mine de ne pas remarquer son affaiblissement. ».

Et le témoignage de Roland Dumas du 12 janvier 1996 pourrait expliquer à quel point, bien qu'adversaire politique, Jacques Chirac s'était attaché à François Mitterrand et que son allocution du 8 janvier 1996 était sincère : « Roland Dumas (…) évoque les dernières semaines, les dernières heures de François Mitterrand. Il a travaillé, me dit-il, jusqu'à la fin, le samedi soir [6 janvier 1996]. Jacques Chirac a téléphoné avenue Frédéric-Le-Play [son dernier domicile] pour prendre de ses nouvelles ou lui parler à peu près tous les jours depuis plusieurs semaines. Ce qui a touché Chirac, selon Roland Dumas, c'est que Mitterrand l'ait invité, en mai dernier, place de la Concorde, à la cérémonie anniversaire de la victoire de 1945, alors qu'il était toujours élu mais pas encore proclamé élu. Il a aussi été touché qu'avant son départ de l'Élysée, Mitterrand ait pensé à remplacer, dans son bureau, le meuble moderne sur lequel il travaillait par celui du Général De Gaulle qu'il avait fait descendre dans les sous-sols du palais présidentiel en 1981. (…) Nous parlons de l'évolution de la maladie de François Mitterrand. Dumas me confirme qu'il avait entendu parler d'un cancer bien avant l'automne 1992, date de son opération au Val-de-Grâce [il s'est bien gardé de lui dire qu'il le savait depuis 1981 !]. En août de la même année, donc avant son hospitalisation, Roland Dumas avait trouvé le Président affaibli, très fatigué. "Je me suis levé dix-huit fois dans la nuit", lui avait-il confié ce jour-là. Les dernières volontés écrites de Mitterrand ont été rédigées avant l'opération de 1992, preuve, me dit Dumas, qu'il se sentait déjà très atteint. ».

Le combat contre la maladie est toujours un fait d'arme extraordinaire, il impressionne car il est rude, solitaire, forcément courageux, et rarement gagnant. Mais d'un Président de la République, on pourrait préférer le combat pour la France.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 janvier 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand, sa maladie, 30 ans plus tard.
Le testament européen de François Mitterrand.
Discours du Président François Mitterrand le 17 janvier 1995 devant le Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
Le PS de François Mitterrand.
Pierre Mauroy aurait dû se présenter en 2007.
Frédéric Mitterrand.
Roger Hanin.
Mazarine Pingeot.
Danielle Mitterrand.
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260108-mitterrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-mitterrand-sa-maladie-30-265378

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/01/05/article-sr-20260108-mitterrand.html


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22 décembre 2025 1 22 /12 /décembre /2025 03:08

« Formé à l'école de Pierre Mendès France, il m'a prêté son grand talent. Plus de vingt ans de travail en commun à la direction du Parti socialiste d'abord, Secrétaire Général à la Présidence de la République, puis membre du gouvernement, Ministre des Affaires sociales, Ministre de l'Économie et des Finances, enfin Premier Ministre. Son action m'autorise à redire aujourd'hui la capacité de l'homme d'État, l'honnêteté du citoyen qui a préféré mourir, plutôt que de subir l'affront du doute. » (François Mitterrand, le 4 mai 1993 à Nevers).




 


L'ancien Premier Ministre Pierre Bérégovoy est né il y a 100 ans, le 23 décembre 1925. C'est l'occasion de revenir sur cet homme exceptionnel en tout point de vue. Sa fin fait partie de sa légende, il est l'une des rares personnalités politiques à s'être suicidées pour des raisons d'honneur, à l'instar d'un autre socialiste, Roger Salengro, Ministre de l'Intérieur du Front populaire à qui l'on reprochait de ne pas avoir combattu pendant la guerre.

Béré, comme on le surnommait, ce n'était pas la guerre, mais l'argent, un malheureux emprunt d'un million de francs, sans intérêts, sans remboursement, d'un ami millionnaire... lui qui, au moment de sa déclaration de politique générale, avait menacé de sortir sa liste des noms de députés supposés corrompus. Pourtant, s'il avait emprunté, c'était bien parce qu'il n'était pas riche et qu'il n'avait pas reçu des sommes indues.

On a mis aussi le suicide du 1er mai 1993 sur le compte d'une amitié déçue avec le chef de l'État, François Mitterrand. Il avait tenté de le joindre au téléphone avant de se tirer une balle dans la tête. Probablement qu'il y a eu de l'amertume et de la déception avec son mentor éprouvé par le pouvoir quasi-absolu.

Et puis, la fonction de Premier Ministre est sans doute la plus prégnante, la plus stressante, la plus exaltante, la plus épuisante de toutes les activités humaines en France. Son arrêt, prévisible ou soudain, crée nécessairement une dépression, un gap gigantesque, un passage du trop plein au trop vide, ou au vide tout court. Considéré, à tort, comme le fauteur du désastre électoral des socialistes aux élections législatives de mars 1993, Pierre Bérégovoy se tenait de plus en plus isolé. D'attractif, il était devenu paria.


Par la suite, le complotisme, justifié ou pas, a laissé entendre qu'il ne serait pas mort par lui-même, qu'on l'aurait aidé, qu'il savait des choses embarrassantes, que d'autres suicides ou morts suspectes traînaient dans l'entourage assez glauque de François Mitterrand. Peut-être... Le complotisme, c'est l'idée que tout serait contrôlé, maîtrisé, mais à l'évidence, Pierre Bérégovoy avait disjoncté, il ne contrôlait plus rien, il n'avait pas supporté l'échec électoral et surtout l'isolement personnel qu'il avait injustement subi, après avoir être le maître de cérémonie pendant près d'une année. Il a tenté d'imiter ceux du sérail, les énarques et les polytechniciens, mais finalement, il n'avait pas le cuir assez costaud.

Pour comprendre Pierre Bérégovoy, il faut avoir deux images en tête.

Pas celle de l'ouvrier, celui qui ne serait jamais accepté parce qu'il ne venait pas de l'ENA, des grandes écoles, des grands corps, car il y a eu d'autres ouvriers illustres dans la vie politique. Non, ce qui a compté, c'était celle du disciple de François Mitterrand à une époque où il n'avait aucune chance d'atteindre le pouvoir, dans les années 1960, et il était son scribouillard, son secrétaire au sens propre, celui qui tenait le crayon. Il y avait déjà cette différenciation entre le seigneur et le serviteur, loin des pseudo-fidèles qui voulaient surtout une place de seigneur.
 


L'autre image, ce n'est justement pas François Mitterrand mais Pierre Mendès France. Pierre Bérégovoy était un héritier de Pierre Mendès France, homme de moralité plus que d'action politique. Du reste, c'est à peu près la seule personnalité politique qui émerge historiquement de la Quatrième République, très estimée par De Gaulle, mais en même temps, qui l'a beaucoup déçu.

Ces deux images s'entrechoquent lorsqu'il s'agit de socialisme à la conquête du pouvoir : l'ancien ouvrier serait de la première gauche, celle des combats sociaux, des grèves, des acquis... tandis que le mendésiste serait de la gauche moderne, cette seconde gauche incarnée longtemps par Michel Rocard, cette gauche pragmatique, du progrès économique incarnée par Jacques Delors.

Il faut aussi comprendre qu'en 1981, contrairement à beaucoup d'éléphants socialistes, Pierre Bérégovoy n'était rien, c'est-à-dire, n'avait aucun mandat électif, aucune implantation électorale. Il n'a été élu maire de Nevers qu'à partir de mars 1983, conseiller général de Nevers qu'à partir de mars 1985 et député de la Nièvre qu'à partir de mars 1986, seulement une fois sorti de l'anonymat comme ministre. Et parlons-en justement de cette fonction de ministre.


Lors de la victoire de François Mitterrand, Pierre Bérégovoy, qui avait longtemps travaillé sur les questions sociales au sein du PS, s'attendait à être nommé ministre dans ce domaine. Mais pour le Sphinx, pas question de laisser la lumière à ce fidèle d'entre les fidèles. Pierre Bérégovoy a été nommé Secrétaire Général de l'Élysée, c'est-à-dire, au cœur du pouvoir politique. Fonction généralement technocratique occupée par un technocrate, à savoir par un énarque. Il aurait dû, au contraire, être flatté d'être choisi à ce poste, mais Béré voulait la lumière. C'est Nicole Questiaux qui a pris son Ministre des Affaires sociales, repérée au Conseil d'État par un ami cher, d'autant plus cher que disparu avant la victoire (en 1979), Georges Dayan.

Finalement, Pierre Bérégovoy lui a succédé un an plus tard, le 29 juin 1982 : a commencé alors une brillante carrière gouvernementale. Ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale du 29 juin 1982 au 17 juillet 1984 dans les gouvernements de Pierre Mauroy, Pierre Bérégovoy a succédé à Jacques Delors au stratégique Ministre de l'Économie et des Finances du 19 juillet 1984 au 20 mars 1986 dans le gouvernement de Laurent Fabius, puis du 13 mai 1988 au 2 avril 1992, Ministre d'État, Ministre de l'Économie et des Finances (et de l'Industrie, puis du Commerce extérieur) dans les gouvernements de Michel Rocard et Édith Cresson.

Grand argentier pendant six ans sous une majorité socialiste, c'était sa marque de fabrique, comme Valéry Giscard d'Estaing l'avait été pendant la période gaulliste (ou Bruno Le Maire pendant sous Emmanuel Macron). Dans son hommage le 4 mai 1993 à Nevers, lors de son enterrement, François Mitterrand avait insisté sur cette fierté de l'ancien fraiseur : « Ses origines, son milieu, l'avaient naturellement porté à militer au sein du mouvement socialiste. Son expérience des luttes sociales, le mûrissement de sa propre pensée, l'ont ancré dans la conviction que là était sa voie, là était son devoir. Il n'en a plus bougé. Soucieux de concilier les obligations du réel aux aspirations de l'idéal qui l'animait et que partagent tant des nôtres. ».

Pour mieux honorer le Ministre des Finances reconnu du monde entier : « Cela fait du bien que d'entendre aussi, ou de lire ces appréciations venues de l'étranger et qui disent que "Pierre Bérégovoy mérite l'admiration pour avoir, (je cite ici le "New-York Times") accompli quelque chose d'extraordinaire, renforcé, réouvert l'économie française au point que les comptes de la Nation apparaissent en meilleure santé que ceux de l'Allemagne par exemple". Thème repris par le journal allemand "Frankfurter Allgemeine Zeitung" qui ne ménage pas son admiration, je cite encore "pour cet homme qui n'ayant pas fréquenté les écoles d'élites a réussi à s'imposer comme une autorité dans le monde". Ce à quoi le Directeur général du Fonds monétaire international ajoute : "M. Bérégovoy comptait parmi le petit nombre pouvant prétendre avoir réussi à gagner le respect international et la crédibilité pour la monnaie de son pays". Et c'est l'OCDE qui parlait à son propos "d'une performance exceptionnelle de la France", le "Wall Street Journal" qui consacrait une publication entière à ce qu'il appelait "ses succès". Il semblait à Pierre Bérégovoy avoir accompli tout ce qui dépendait de lui, tout ce qui relevait des moyens de la France pour restaurer les équilibres nécessaires à notre économie. Mais il ne pouvait empêcher que ce qui ne dépendait pas de lui au fort de la crise qui secoue le monde occidental continuât de frapper les Français et il ne se résignait pas au chômage, à la pauvreté, à la peine des gens simples. ».


Car Pierre Bérégovoy, devenu le Pinay de la gauche, ou le Poincaré de la gauche, a été celui qui a résolument amené la France dans l'axe raisonnable, celui de la réduction des déficits (monstrueux sous François Mitterrand en raison de sa politique très dépensière), avec l'idée qu'il fallait une économie qui tourne, des entreprises qui marchent pour pouvoir redistribuer la richesse. Ce que j'appellerais la gauche business (ce qui, pour moi, est une qualité), qui se distingue complètement de la gauche caviar de Laurent Fabius qui, elle, est hors-sol. Pierre Bérégovoy était, au contraire, bien ancré au réel, et c'est son pragmatisme qui a été félicité à l'étranger.
 


Toutefois, Pierre Bérégovoy convoitait Matignon depuis longtemps, dès mars 1983, il pensait qu'il serait choisi par François Mitterrand pour être son bras droit institutionnel. Il n'en a été que le plan B, ou plutôt C, D... Car à chaque changement de gouvernement, les rumeurs pensaient à lui : en mars 1983 après les désastreuses élections municipales pour les socialistes, en juillet 1984 après l'échec cinglant de la réforme Savary, en mai 1988 après la réélection de François Mitterrand, en mai 1991 après l'éviction de Michel Rocard. Chaque fois, Pierre Bérégovoy se tenait prêt... et se décourageait. Pas étonnant que dans le gouvernement d'Édith Cresson, il ait voulu se croire Vice-Premier Ministre, court-circuitant Matignon pour échanger directement avec l'Élysée. Au risque de paraître misogyne.

Après les désastreuses élections régionales (et cantonales) pour les socialistes, l'éviction d'Édith Cresson était évidente et il n'en restait plus qu'un... en fait, non, il y avait encore Michel Charasse, ou Michel Delebarre, ou bien Jean-Louis Bianco, son successeur au Secrétariat Général de l'Élysée. Pierre Bérégovoy n'y a cru qu'à la dernière minute, lors de sa nomination effective, du 2 avril 1992 au 29 mars 1993 (il fut aussi Ministre de la Défense par intérim du 9 au 29 mars 1993, après la démission de Pierre Joxe lui-même nommé Premier Président de la Cour des Comptes). À cette fonction très fatigante, il était le plus vieux Premier Ministre de la Cinquième République à sa nomination, 66 ans, aujourd'hui largement dépassé par Michel Barnier et François Bayrou (tous les deux 74 ans).

 


Mais c'était déjà trop tard. Amer, il insistait lourdement auprès de ses amis : « C’est trop tard, beaucoup trop tard ! ». Il savait que sa mission était d'aller dans le mur. Le désastre électoral était inévitable en 1993, et il regrettait de n'avoir été qu'une cinquième roue du carrosse pour terminer comme le Titanic. Il aurait pu imaginer un avenir politique encore après 1993, il pouvait s'imaginer le candidat des socialistes, pour l'honneur, à l'élection présidentielle de 1995, auquel cas Lionel Jospin ne serait resté qu'un piètre Ministre de l'Éducation nationale, redevenu ambassadeur après son échec.

Paradoxalement, sa postérité lui est bénéfique. Il a sombré politiquement et psychologiquement dans les affaires financières, mais on lui reconnaît aujourd'hui une honnêteté qui semblerait perdue dans la classe politique actuelle. Tout n'est qu'une question de perception. Pierre Bérégovoy était un politique et à ce titre, il clivait, il y avait ses amis et il y avait ses adversaires politiques. Mais parmi ses adversaires, il y en avait un qui reconnaissait aisément qu'il avait été un bon Ministre des Finances, et pas des moindres, Raymond Barre.

La classe politique continue ainsi à rendre hommage à l'un de ses hommes d'État, sans doute par scrupules de ne pas l'avoir sauvé au moment voulu. À son enterrement, François Mitterrand, avec son audace odieuse habituelle, a profité de l'hommage pour attaquer une certaine presse politique, avec ces mots désormais bien connus : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme et finalement sa vie au prix d'un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d'entre nous. ».


Et s'adressant à sa famille : « Avec nous, voyez cette foule, avant-garde des millions de Français qui dans tout le pays partagent notre douleur. Voyez Nevers, voyez la Nièvre, toutes opinions confondues, qui viennent à vous, qui vous retrouvent et qui vous aiment. J'ai moi-même tant et tant parcouru ces chemins que je reconnais la vieille terre fidèle où il va reposer, et je pense à ces derniers mots du grand savant Jacques Monod que chacun répète en soi-même jusqu'à la fin : "je cherche à comprendre". ».

Juste avant de quitter l'Élysée, François Mitterrand a réservé l'un de ses derniers déplacements à Pierre Bérégovoy en allant le 29 avril 1995 à Nevers pour y proclamer : « Pour beaucoup, c'est la reconnaissance de sa valeur qui s'est imposée trop tardivement, mêlée à un attachement profond dont a témoigné et témoigne encore l'émotion sincère qui n'a pas quitté les cœurs depuis deux ans. (…) Tous se souviennent du militant sincère et désintéressé, de l'homme politique compétent et rigoureux qui a mis toute son énergie et sa vie même au service de la Nation, d'une France forte, reconnue et généreuse. Il a consacré toute son énergie à convaincre ses concitoyens que la justice sociale doit être le but de toute action politique et qu'elle ne peut être construite que sur une économie solide, moderne et transparente. Il savait que ce sont d'abord les plus modestes qui paient les illusions de la facilité. Transmettez à tous ceux qui prennent part à l'hommage que vous organisez aujourd'hui, mes remerciements pour l'œuvre de justice et de fidélité qu'ils accomplissent ainsi et soyez assuré qu'au nom du pays tout entier, je m'y associe avec émotion. ».

Pour le centenaire de la naissance de Pierre Bérégovoy, l'Assemblée Nationale a voulu s'associer à l'émotion encore vive plus de trente-deux ans après son suicide. La Présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet a en effet présidée une cérémonie d'hommage le 16 décembre 2025 dans l'hémicycle où elle a inauguré une plaque à son honneur à la place n°516, en présence notamment de François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Manuel Valls, Olivier Faure et François de Rugy.
 


L'occasion de redire son attachement à la République du mérite : « Pierre Bérégovoy fut un premier et un pionnier, incarnant cette République des possibles qui brise tous les plafonds de verre. "Quel chemin parcouru !". Voici ce qu'il répète à ceux qu'il reçoit à l'Élysée. L’usine, la Résistance, le militantisme : Bérégovoy a tout connu. Tout subi aussi. (…) Pierre Bérégovoy, par ses passions, sa manière d’être et son caractère, était en effet un homme droit et simple, proche de la vie des gens. Il adorait passer ses soirées à regarder les matchs de football, à lire des romans policiers, et à jouer aux mots croisés et à la belote. Bon vivant et amateur des arts de la table, il régalait aussi ses invités en cuisinant, au barbecue, ses fameuses brochettes, avec son tablier décoré d’une grande tête de Mickey. Après de longs dîners en famille, il aimait enfin, par-dessus tout, danser et valser avec Gilberte, parfois jusqu'à 4 heures du matin, sur les chansons de Charles Trenet, son artiste préféré. ».

Yaël Braun-Pivet a aussi loué son action ministérielle : « Rigoureux, méticuleux, loyal, travailleur, il devient l’un des hommes forts du gouvernement, gagnant le respect des Français, incarnant cette réputation de sérieux budgétaire qui faisait défaut à la gauche. Son bilan est impressionnant : maîtrise des déficits publics, stabilisation de la monnaie, libéralisation des marchés financiers, renforcement de la compétitivité des entreprises, et lutte contre l’inflation, qu'il qualifiait "d’impôt sur les pauvres". Toutes ces mesures le rendent parfois impopulaire chez une partie de la gauche. Mais il en est convaincu : ces réformes, ce fameux "tournant de la rigueur", la France en a besoin pour sauver les avancées de 1981, comme pour entrer, réformée et renforcée, dans la mondialisation. ».

Évoquant son ambition de s'attaquer à la corruption, annoncée lors de sa déclaration de politique générale, la Présidente de l'Assemblée a résumé : « Pierre Bérégovoy, c’est l’exigence d’une vie politique plus morale. ». Mais après la défaite électorale de 1993 : « Pierre Bérégovoy est marqué par la défaite, l’isolement politique et les soupçons injustifiés sur sa probité. Sa fin tragique nous rappelle qu’au-delà des différences et des confrontations d’idées, la politique est une affaire de femmes et d’hommes dont les succès, les échecs et les polémiques prennent souvent des proportions dramatiques. (…) Le choc suscité par l’annonce de sa mort témoigne de la grande affection que les Français portaient à ce défenseur de l’intérêt général. En quelques jours, plus de 250 000 lettres de soutien sont adressées à Gilberte Bérégovoy et à la mairie de Nevers. ».


Et de conclure : « En rendant hommage à Pierre Bérégovoy, un siècle après sa naissance, nous célébrons la noblesse de la promesse républicaine, et l’engagement d’une vie pour l’intérêt général. Pour servir son pays. Et pour servir sa jeunesse. Car c'est bien la jeunesse que Pierre Bérégovoy plaçait au cœur de ses préoccupations. En effet, sa conviction profonde, et je le cite pour conclure, c’est "qu’il faut toujours faire confiance à la jeunesse, parce qu’elle voit plus loin, et donc elle voit plus juste". ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Bérégovoy.
Un Pinay de gauche.
Hommage de François Mitterrand à Pierre Bérégovoy le 4 mai 1993 à Nevers (texte intégral).
Nicole Questiaux.
Entre social-démocratie et union de la gauche.
André Chandernagor.
Louis Mermaz.
L'élection du croque-mort.
La mort du parti socialiste ?
Le fiasco de la candidate socialiste.
Le socialisme à Dunkerque.
Le PS à la Cour des Comptes.

 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251223-beregovoy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pierre-beregovoy-et-la-gauche-264261

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/21/article-sr-20251223-beregovoy.html


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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 03:39

« Après 1968 effectivement, nous étions nombreux à en avoir assez, assez d'une droite immobile et arrogante, assez d'une gauche qui éclatait dans ses divisions abstraites. Nous pensions que si nous, on venait au pouvoir, ça se passerait beaucoup mieux. » (Nicole Questiaux, le 26 octobre 2016 interrogée par Michèle Cotta et Ivan Levaï).




 


L'ancienne ministre socialiste Nicole Questiaux fête son 95e anniversaire ce vendredi 19 décembre 2025. C'est l'occasion de revenir sur sa trajectoire personnelle.

Étonnante trajectoire, d'ailleurs, qui l'a hissée très haut dans la hiérarchie gouvernementale après la victoire de François Mitterrand en 1981, puisqu'elle fut la première femme Ministre d'État nommée en France. Ministre d'État est un titre honorifique pour honorer certains ministres, ils ont généralement une fonction très politique (chaque ministre d'État représentant un courant politique de la majorité). Ce sont en quelques sortes des vice-chefs du gouvernement. Et donc, c'était étonnant qu'une inconnue (pas si inconnue que cela, en fait) fut aussi haut au sommet de l'État... et aussitôt après, retournât dans son anonymat d'origine.

La clef, c'est qu'avant d'être une politique, Nicole Questiaux est une haut fonctionnaire, qui a fait l'IEP Paris et est sortie de l'ENA à 24 ans dans la botte, comme on dit (c'est-à-dire en haut du classement) et qui a choisi le Conseil d'État où elle a fait une très belle carrière. Dans sa promotion à l'ENA, elle a côtoyé notamment Jean François-Poncet, Antoine Veil et Jacques Boutet.

En 1963, après avoir été auditrice, Nicole Questiaux fut la première femme à devenir commissaire du gouvernement (rapporteur public). Elle a contribué à une jurisprudence du Conseil d'État (jurisprudence dite des semoules, le 1
er mars 1968), celle de refuser d'apprécier la conformité d'un projet de loi avec un traité international, considérant que cela ne relève pas du droit administratif mais du droit constitutionnel. En 1980, elle est devenue conseillère d'État et, entre 1988 et 1995, présidente de la section des travaux publics du Conseil d'État.

Mais auparavant, Nicole Questiaux a fait une incursion dans la vie politique, et pas n'importe laquelle. Elle était de gauche et voulait l'unité de la gauche pour la voir arriver au pouvoir. Il se trouvait que le Conseil d'État était tout trouvé pour faire des propositions politiques (ce qui, soit dit en passant, est un véritable scandale, une institution publique devrait être toujours impartiale).

Au début des années 1970, Nicole Questiaux s'est ainsi retrouvée bombardée présidente de la délégation nationale pour l'unité des socialistes. Elle devait ainsi faire le lien avec tous les clubs plus ou moins à gauche et centre gauche (CIR, etc.) et le nouveau PS (ex-SFIO) dirigé par Alain Savary. Et son travail sur le programme a porté ses fruits puisque l'unité n'était pas seulement sur les structures et les hommes, mais aussi sur le programme.

Ainsi, c'est Nicole Questiaux qui, au cours d'une conférence de presse le 2 février 1971, a annoncé la tenue du prochain congrès du PS à Épinay-sur-Seine les 11 au 13 juin 1971. Le lendemain, elle a publié un appel à tous les socialistes pour s'unifier : « Le socialisme est à l'ordre du jour. Il dépend des socialistes qu’il devienne la réalité vivante de la France moderne. La responsabilité personnelle de chaque socialiste est en cause : qu'aucun d'entre eux ne laisse passer cette chance d'union. ».

 


Très naturellement, à l'ouverture de ce fameux congrès, le 11 juin 1971, c'est Nicole Questiaux qui présida la séance. Elle était donc la première personne à prendre la parole. Mais elle ne connaissait pas bien tous les acteurs politiques, et lorsqu'elle a donné la parole à François Mitterrand, qui allait alors prononcer son célèbre discours sur la rupture avec le capitalisme (c'était incroyable que l'assistance ait pu croire ce vieux routier de la politique !), le 13 juin 1971, elle n'avait pas imaginé qu'il faisait une OPA et que quelques heures plus tard, il deviendrait le premier secrétaire du PS (pour près de dix ans).

Lors d'un colloque au Louvre sur le 100e anniversaire de la naissance de François Mitterrand le 26 octobre 2016, en présence de vieux compagnons de route comme Pierre Joxe, André Laignel, Jean-Pierre Chevènement, Louis Mermaz, Paul Quilès et Michel Charasse, Nicole Questiaux a été interrogée par les journalistes Michèle Cotta et Ivan Levaï sur sa présence au congrès d'Épinay.





Concrètement, elle a rejoint Jean-Pierre Chevènement au CERES, le courant républicain au sein du PS, et a poursuivi son action sur le fond pendant les années 1970. Elle s'est présentée aux élections législatives de mars 1978 mais a échoué dans une circonscription des Yvelines très difficile (éliminée au premier tour à la quatrième place). C'est le futur maire RPR de Versailles, Étienne Pinte qui fut élu, battant au premier tour le député UDF sortant.

Dans ses affiches électorales, François Mitterrand l'avait notamment mobilisée pour montrer qu'il allait faire plus de place aux femmes. Malgré cet affichage, ce fut un étonnement d'apprendre que Nicole Questiaux a été nommée Ministre d'État, Ministre de la Solidarité nationale dans le premier gouvernement de Pierre Mauroy, du 22 mai 1981 au 23 juin 1981. Dans l'ordre protocolaire, elle étai la numéro trois derrière Pierre Mauroy et Gaston Defferre (Intérieur et Décentralisation) et devant Michel Jobert (Commerce extérieur), Michel Rocard (Plan et Aménagement du Territoire) et Jean-Pierre Chevènement (Recherche et Technologie), ses autres collègues ministres d'État.

Au-delà de l'ordre protocolaire, Nicole Questiaux régnait sur un très grand ministère et bénéficiait de l'aide de trois secrétaires d'État : François Autain (Sécurité sociale puis Immigrés), Joseph Franceschi (Personnes âgées) et Georgina Dufoix (Famille).

 


Aux élections législatives de juin 1981, Nicole Questiaux a changé de circonscription et s'est présentée à Paris dans le treizième arrondissement où elle a supplanté au premier tour la députée PCF sortante (Gisèle Moreau) et a été élue avec 62,0% des voix au second tour contre un adversaire RPR, considérée comme la députée socialiste la mieux élue (mais je doute de cette mention car elle n'a même pas été élue au premier tour).

Si elle continua à siéger dans le deuxième gouvernement de Pierre Mauroy, nommé le 23 juin 1981, elle a perdu son titre de ministre d'État, victime de l'introduction de quatre ministres communistes au nouveau gouvernement, dont un ministre d'État, Charles Fiterman aux Transports. Elle s'est retrouvée premier des ministres simples. Elle a démissionné du gouvernement le 29 juin 1982.

Pendant cette année, il faut citer deux actions importantes de sa part.

La première a été un désastre financier dont on paie encore le prix quarante-trois ans plus tard, et qui est la principale cause des 3 300 milliards d'euros de dette publique actuelle : c'est Nicole Questiaux qui a porté la retraite à 60 ans (au lieu de 65 ans) après 37,5 ans de travail avec le taux plein, à savoir 50% du salaire moyen des dix meilleures années.
 


Invitée du journal télévisé sur TF1 le 30 mars 1982, voici ce qu'elle en disait : « Au fond, tout se passe comme si ce qui se faisait à 65 descend à 60 ans, et ce qui se faisait à 60 descend, par les contrats de solidarité, à 55. Alors, la vraie et la bonne retraite à 60 ans, qu’est-ce que c’est ? C’est le droit de partir, et non pas l’obligation, bien sûr, après 37 ans et demi de carrière. Et ce qui est très important, je crois que les auditeurs doivent s’en rendre compte, c'est 37 ans et demi, toutes professions. Auparavant, on avait songé, si vous voulez, on ne reliait pas les professions entre elles. Tandis que là, comme au fond, les gens changent de profession dans leur vie, toutes ces années comptent pour leur ouvrir droit à la retraite à 60 ans. Donc, et à ce moment-là, on touche à 60 ans 50% du salaire dans le Régime général. Bon, tout ce qui doit être fait dans le Régime général est en place et déjà prêt, prêt à être financé, les engagements de l'État sont pris. Mais cela n’entre en vigueur, comme vous l’avez dit vous-même tout à heure, que dans un an pour donner le temps de la négociation de la partie complémentaire de la retraite. ».

La seconde contribution de la ministre Questiaux, c'est sur le travail social. En 1981, elle a publié une circulaire intitulée "Orientations principales sur le travail social" qui reste encore un texte de référence pour les professionnels du travail social.





Pierre Bérégovoy, qui mourait d'envie d'occuper un ministère, a succédé à Nicole Questiaux, avec le titre de Ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale. Quant à elle, elle a poursuivi sa carrière au Conseil d'État mais aussi dans des instances où elle cherchait à ce que les droits soient effectivement appliqués. Nicole Questiaux a ainsi été qualifiée par le sociologue Bruno Latour comme une « virtuose du droit administratif ».

Ainsi, elle a été membre de la sous-commission de lutte contre les discriminations des Nations Unies de 1970 à 1982, présidente de la commission nationale consultative des droits de l'homme de 1984 à 1986, membre en 1984 puis vice-présidente en 1999 du Comité national consultatif d'éthique, présidente de la commission nationale de médecine et de biologie de la reproduction et du diagnostic prénatal de 1999 à 2002 et membre du comité international de bioéthique de l'UNESCO en 2000.


Le 21 juin 2004, Nicole Questiaux a accordé une interview pour la revue "Droits fondamentaux" où elle s'expliquait sur le principe d'un comité d'éthique et la manière de concilier le nécessaire progrès scientifique : « C’est tout le sens de la démarche dans laquelle la France s’est engagée depuis les années 1980 en créant un Comité national d’éthique, démarche qui s’est révélée tellement appropriée au fil du temps qu’on a vu des comités d’éthique fleurir dans de nombreux pays. La même institution existe maintenant au plan européen et international sous des formes ou des vocables différents. Il est intéressant de partir de l’origine. Pourquoi un gouvernement prend-il un décret pour créer un comité d’éthique ? Au départ, cette institution ne m’impressionnait pas particulièrement et j’étais loin de penser qu’elle présenterait l’intérêt que nous lui avons connu par la suite. En fait, ce comité est né des préoccupations des scientifiques, qui se sont questionnés eux-mêmes. Les scientifiques ne trouvaient pas de réponses satisfaisantes, ni dans le droit, ni dans la morale, ni dans les bonnes pratiques. C’est ainsi qu’ils ont été amenés à vouloir partager ces questions entre eux pour tenter d’y apporter une réponse. Autrement dit, l’éthique n’existait pas comme une discipline constituée que l’on allait concilier avec la science, elle est le fruit de ces interrogations. L’éthique est née de la confluence de deux idées. La communauté scientifique a d’une part été marquée par le souvenir de la seconde guerre mondiale et les horreurs du nazisme qui ont montré que les scientifiques pouvaient abdiquer toute conscience et se rendre complice des crimes. D’autre part, les scientifiques ont été eux-mêmes impressionnés en se rendant compte, qu’avec l’essor de la biologie, ils touchaient à des choses essentielles, fondamentales, constitutives de l’être humain. À cet égard, il est révélateur que l’on emploie le terme "manipulation" : les scientifiques ont eu le sentiment que leur science pouvait entraîner des conséquences qu’ils ne maîtriseraient éventuellement pas. (…) Nous avons ainsi mis en œuvre une méthode pour tenter de concilier les progrès de la science et l’éthique. Les avis du Comité sont consultatifs. Si le Comité avait pris des décisions, la communauté scientifique les aurait rejetées. En donnant des conseils, il a pris peu à peu une place dans la pensée, et ses analyses successives sur des problèmes difficiles ont commencé à constituer un corps de réponses, ce qui a été une grande nouveauté. » (Propos recueillis par Claire Callejon et Claire de Beausse de La Hougue).

Dans les deux vidéos proposées à la fin de cet article, on peut entendre Nicole Questiaux s'exprimer sur les droits fondamentaux et d'abord, sur la Déclaration universelle des droits de l'homme. Nicole Questiaux s'est montrée une sorte de théologienne des droits humains. Elle est l'auteur de plusieurs livres qui font référence dans le domaine du droit social. Personne de la classe politique d'aujourd'hui ne tient rigueur à Nicole Questiaux d'avoir fait la retraite à 60 ans. Étonnant, non ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicole Questiaux.
Entre social-démocratie et union de la gauche.
André Chandernagor.
Louis Mermaz.
L'élection du croque-mort.
La mort du parti socialiste ?
Le fiasco de la candidate socialiste.
Le socialisme à Dunkerque.
Le PS à la Cour des Comptes.




 

 




 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251219-nicole-questiaux.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nicole-questiaux-la-premiere-femme-264195

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/19/article-sr-20251219-nicole-questiaux.html


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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 03:32

« Notre premier objectif est de retrouver l'électorat modéré traditionnel libéré de ses attaches avec l'extrême droite et qui, pour diverses raisons, s'est dispersé. Notre seconde ambition est d'attirer tous ceux qui au centre estiment que, pour avoir un régime de stabilité et d'efficacité, il convient d'apporter son concours à la majorité : le clivage se fera sur l'acceptation ou le refus d'une majorité. » (Valéry Giscard d'Estaing, le 10 mai 1966 à Paris).




 


L'ancien Président de la République Valéry Giscard d'Estaing est mort il y a cinq ans, le 2 décembre 2020, à l'âge de 94 ans et demi. À quelques jours des premières injections du vaccin contre le covid-19, il est mort hélas de cette maladie, faisant partie des personnes fragiles. Effondré par la perte de sa fille, il a été enterré très discrètement selon ses dernières volontés ; aucun hommage national, aucune cérémonie aux Invalides ne lui a été rendu, seulement un hommage européen. La modestie de sa fin a contrasté avec l'image souvent de condescendance et d'orgueil véhiculée à son encontre. VGE voulait faire partie du peuple, mais il fallait le reconnaître, il n'était pas un citoyen "normal" comme les autres.

Cet article rappelle une action importante de VGE dans l'histoire de la vie politique française : le rassemblement des modérés. Revenons au 10 mai 1966 dans une salle du Palais-Bourbon. Valéry Giscard d'Estaing n'est plus qu'un ancien (grand) Ministre des Finances, évincé le 8 janvier 1966 par De Gaulle juste après la réélection de ce dernier le 19 décembre 1965.

L'objectif du très ambitieux jeune ancien ministre, c'était de continuer à faire partie de la majorité (gaulliste) mais avec sa propre partition (au risque de la cacophonie : le fameux "oui, mais"). L'échéance à préparer, c'étaient les élections législatives de mars 1967 avec des risques de victoire de la gauche.


En quelque sorte, VGE a fait ce qu'allait faire bien plus tard Édouard Philippe avec Horizons : rester dans la majorité après avoir été disgracié par le Président de la République, mais en ayant sa propre formation politique et en faisant entendre sa particularité. Il est alors redevenu inspecteur des impôts entre janvier 1966 et mars 1967, dans l'attente de retrouver son mandat parlementaire.

Valéry Giscard d'Estaing était alors à la tête d'un parti assez modeste appelé le CNIP (Conseil national des indépendants et paysans), devenu le 1er juin 1966 la Fédération nationale des républicains indépendants (FNRI), plus simplement appelé les Républicains indépendants (RI), puis, quelques années plus tard, le Parti républicain (PR). À l'origine, c'est le vieux parti de Joseph Laniel et Antoine Pinay, de la droite modérée, républicaine et libérale, favorable à l'initiative économique. Certains étaient pourtant assez proches de l'extrême droite (en raison principalement de la guerre d'Algérie). VGE a trouvé l'appellation "républicains indépendants" par le "indépendants" de l'ancien parti, et aussi parce que les "républicains", dans les années 1960, c'étaient les gaullistes favorables à la Cinquième République (UNR, puis UDR, puis RPR, le R de République, repris aussi dans LR) et "indépendants" pour montrer sa distinction et son autonomie politique.

Il a réuni ainsi ses amis politiques dans une salle du Palais-Bourbon le 10 mai 1966 : y participaient notamment Raymond Mondon (maire de Metz), président du groupe RI à l'Assemblée, Jean Chamant, vice-président RI de l'Assemblée, Raymond Marcellin, Ministre RI de l'Industrie, et Jean de Broglie, Secrétaire d'État RI aux Affaires étrangères, qui allaient être membres du comité de liaison de la majorité installé le lendemain, 11 mai 1966, par le Premier Ministre Georges Pompidou.

Dans sa conférence de presse du 10 mai 1966, VGE était assez clair sur ses intentions : soutien aux élections législatives de mars 1967 aux candidats les mieux placés, sans exclure une double candidature (un candidat gaulliste et un candidat républicain indépendant) au premier tour, mais discipline rigoureuse au second tour pour faire gagner la majorité sortante.

 


L'objectif clairement affiché, c'était aussi, dans un terme beaucoup plus long, de rassembler les modérés sous sa bannière, ceux issus du centre (dont certains n'étaient pas dans la majorité), et ceux issus de la droite (dont certains pouvaient flirter avec l'extrême droite) : « Notre premier objectif est de retrouver l'électorat modéré traditionnel libéré de ses attaches avec l'extrême droite et qui, pour diverses raisons, s'est dispersé. Notre seconde ambition est d'attirer tous ceux qui au centre estiment que, pour avoir un régime de stabilité et d'efficacité, il convient d'apporter son concours à la majorité : le clivage se fera sur l'acceptation ou le refus d'une majorité. ».

Résultats des courses en mars 1967 : la majorité était reconduite, mais de justesse, avec seulement un siège de majorité absolue. Elle s'est rééquilibrée en défaveur des gaullistes et en faveur des républicains indépendants (passant de 35 à 42 députés). Les républicains indépendants étaient désormais incontournables pour la majorité. VGE fut alors intronisé président de la commission des finances. En juin 1968 après la dissolution et mai 1968, le groupe parlementaire de VGE s'est encore renforcé avec 64 députés RI, mais l'UDR n'avait plus besoin des RI, ayant gagné la majorité absolue à elle toute seule ; VGE a alors perdu sa présidence de commission. François Mauriac, dans son bloc-note, y a vu une étape supplémentaire de la maturité du futur candidat à l'élection présidentielle : « Nous le voyons avec plaisir sous notre nez, retoucher, jour après jour, le personnage du plus jeune Ministre des Finances qu'il a été et du plus jeune Président de la République qu'il sera, s'il plaît à Dieu et s'il n'y a pas d'accident de parcours. Ce n'est qu'un barreau de son échelle que l'UDR vient de scier sous son pied. ».

Avec l'élection de Georges Pompidou à la Présidence de la République en 1969, la majorité s'est complétée par une partie des démocrates chrétiens, une dissidence du Centre démocrate de Jean Lecanuet devenue pompidolienne, avec le CDP (Jacques Duhamel, Joseph Fontanet, etc.). Puis, avec l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la Présidence de la République en 1974, le reste des centristes a rejoint la majorité. Les centristes se sont alors réunifiés au sein du CDS (Centre des démocrates sociaux) et VGE s'est retrouvé avec une majorité dominée par les gaullistes (UDR puis RPR).

L'erreur de Valéry Giscard d'Estaing a sans doute été de ne pas dissoudre l'Assemblée en mai 1974. L'Assemblée avait été élue en mars 1973 avec l'UDR en parti dominant. Pour VGE, la nomination du gaulliste Jacques Chirac à Matignon lui permettait de maîtriser les gaullistes à l'Assemblée. Seulement, il n'avait pas imaginé qu'en 1976, Jacques Chirac se retournerait contre lui, quitterait Matignon de son propre chef, et bataillerait pendant cinq ans contre lui jusqu'à favoriser l'élection de leur adversaire commun, François Mitterrand.

C'est là où Valéry Giscard d'Estaing a fait preuve d'une grande habileté politique. Les élections législatives de mars 1978 avaient une importance fondamentale : d'une part, les sondages donnaient favorite l'union de la gauche ; d'autre part, ce serait la première Assemblée élue sous le septennat giscardien, un moyen aussi de "giscardiser" sa majorité.


Pour cela, il a réussi ce que personne avant lui n'avait réussi à faire depuis le début de la Troisième République, à savoir unifier les républicains modérés au sein d'une même formation politique, de type confédérale afin de ne pas dissoudre chaque parti et sa tradition philosophique. Ainsi a vu le jour l'UDF, l'Union pour la démocratie française, le 1er février 1978, regroupant les républicains indépendants (RI), les centristes (CDS), les radicaux (Parti radical), et quelques autres mini-partis. L'appellation de l'UDF a été savamment conçue par VGE lui-même, reprenant le titre de son livre présidentiel ("Démocratie française", éd. Fayard, sorti en 1976) et était assez proche de l'UDR (gaulliste) qui venait de se transformer en RPR.

Aux élections législatives de mars 1978, quelques semaines plus tard, l'opération de Valéry Giscard d'Estaing a fonctionné avec succès : non seulement la gauche a raté (de loin) la majorité à l'Assemblée, mais la majorité, reconduite largement avec 291 sièges, s'est rééquilibrée en faveur de l'UDF qui a gagné quelques sièges : 137 sièges face à 148 sièges pour le RPR (qui a perdu une trentaine de sièges). Le succès de l'UDF allait être confirmé aux premières élections européennes de juin 1979 en devenant le premier parti de France avec 27,6% des voix et 25 sièges sur 81. Jamais l'UDF n'a renouvelé un tel succès électoral à l'exception des élections législatives de mars 1993.


À partir de 2002, l'UDF allait pourtant s'effondrer et se disloquer (information régulièrement prédite depuis 1981 !) avec la fondation de l'UMP. Car Jacques Chirac, Président de la République, a aussi voulu structurer sa majorité UDF-RPR en caporalisant ces deux formations politiques dans une seule, l'UMP. Mais loin de préserver la diversité des tendances philosophiques, il s'agissait d'uniformiser, ce qui a eu pour conséquence, d'une part, de ne pas intégrer complètement l'UDF (ceux fidèles à François Bayrou sont restés autonomes), et d'autre part, d'engendrer des vagues de scissions au fil des élections présidentielles (en 2010, les radicaux ont quitté l'UMP, etc.).

Aujourd'hui, il manque la capacité à rassembler tous les modérés au sein d'une même formation politique, et il manque la personnalité pour le faire. Emmanuel Macron, loin d'avoir rassemblé, a créé ex nihilo une formation politique (En marche, puis LREM, puis Renaissance), sans tradition philosophique (du reste comme le parti gaulliste), qui a attiré des membres des formations existantes, tant de LR (ex-UMP), du MoDem (ex-UDF) que du PS ou du PRG. Il manque un Valéry Giscard d'Estaing capable d'unifier ceux pour qui la construction européenne reste la chance salutaire de la France.

Concrètement, c'est la majorité-là, ces républicains modérés, qui gouverne ensemble la France depuis l'été 2024 : en clair, la majorité macroniste de 2017 à 2024 (Renaissance, MoDem, Horizons) et LR. Mais c'est une majorité contrainte, imposée par la configuration de l'Assemblée et d'ailleurs très largement insuffisante arithmétiquement pour éviter une motion de censure (décembre 2024) ou le rejet d'un vote de confiance (septembre 2025).

Pourquoi une telle restructuration des modérés est-elle absolument nécessaire ? Parce que les perspectives de l'élection présidentielle de 2027 sont inquiétantes pour eux. Le risque d'un second tour entre les deux extrêmes, entre le candidat du RN (Jordan Bardella ou Marine Le Pen) et le candidat des insoumis, Jean-Luc Mélenchon, est loin d'être faible. La seule possibilité pour que les modérés puissent être représentés par un candidat au second tour de la prochaine élection présidentielle, c'est que Renaissance, le MoDem, Horizons et LR s'organisent pour qu'il n'y ait qu'un seul candidat au premier tour, sans dispersion de voix (notamment entre macronistes et LR).

Emmanuel Macron ne s'est jamais intéressé à construire une formation politique qui vive et qui reste après lui. Valéry Giscard d'Estaing, lui, aurait sans doute su l'encourager. C'est l'une des différences fondamentales entre ces deux (plus jeunes) Présidents de la Cinquième République.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 novembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Valéry Giscard d'Estaing manque beaucoup à la vie politique française.
Valéry Giscard d'Estaing, à la postérité intacte...
Giscard à Carole Bouquet : est-ce que je peux visiter la maison ?
Anne-Aymone Giscard d'Estaing.
François Léotard, l'enfant terrible de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing et son problème, le peuple !
Michel Poniatowski, le bras droit sacrifié de Giscard.
Valéry Giscard d’Estaing, le rêveur d’Europe.
Hommage européen à Valéry Giscard d’Estaing le 2 décembre 2021 au Parlement Européen à Strasbourg (texte intégral et vidéos).
VGE en mai (1968).
Michel Debré aurait-il pu succéder à VGE ?
Le fantôme du Louvre.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?



 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/valery-giscard-d-estaing-manque-263884

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8 novembre 2025 6 08 /11 /novembre /2025 03:37

« Ah, si De Gaulle avait été là, il aurait… Qu’aurait-il fait ? Eh bien, en fait, personne n’en sait rien ! Il n’y a rien de pire que faire parler un mort. Ce qui le caractérisait avant tout, c’était le pragmatisme, face à une situation donnée, dans l’intérêt du peuple français. En dehors de toute idéologie et de tout dogmatisme, De Gaulle était un vrai pragmatique. L’indépendance de l’Algérie l’a démontré. (…) En aucune façon un homme né au XIXe siècle ne pourrait raisonnablement résoudre des problèmes du XXIe siècle, mais ceux qui sont aujourd’hui en charge de les résoudre pourront toujours s’inspirer de son pragmatisme, mais devront quand même innover, trouver des solutions originales, sortir des sentiers battus, exactement comme De Gaulle avait innové en son temps. » (22 novembre 2015).




 


Ce dimanche 9 novembre 2025, on commémore le 55e anniversaire de la mort du Général De Gaulle. Certains vont courir se recueillir devant la tombe à Colombey-les-Deux-Églises. Un immense homme d'État comme il s'en présente peu dans l'Histoire de France. Napoléon, Louis XIV, Jeanne d'Arc... Il y a quelques héros de la vie nationale, mais aussi quelques héros de l'histoire politique, comme Thiers, Jaurès, Clemenceau... Le gaullisme est probablement mort le même jour que le Général, le 9 novembre 1970.

Étranges circonstances de la mort de De Gaulle. Il faisait simplement une réussite, avant d'écouter le journal de 20 heures à la télévision. Rien d'héroïque. Presque dérisoire, étonnant pour un si grand héros qui se pressait pour finir de rédiger ses mémoires.

De Gaulle a toujours été pour moi un repère historique mais aussi politique. Une sorte d'horizon, d'exemple, de modèle. Pour autant, je ne me suis jamais senti "gaulliste", et encore moins proche des "partis gaullistes", en particulier l'UDR puis le RPR, et j'ai du mal à imaginer que l'UMP puis Les Républicains en est l'héritier. J'ai considéré De Gaulle comme un modèle de méthode, avec deux faits marquants, 1940, bien sûr, et l'esprit de Résistance, et 1958, avec la Cinquième République qu'il a bâtie, seul régime capable d'être à la fois monarchique (appel à l'homme providentiel) et démocratique (homme providentiel élu).

Pour autant, mes références politiques et philosophiques seraient plus à chercher dans la démocratie chrétienne et le catholicisme social, le MRP puis le CDS, qui n'a pas, à mon sens, vraiment d'héritier en terme de courant politique aujourd'hui (même si le MoDem de François Bayrou en est l'héritier formel). Beaucoup de résistants se sont retrouvés, à la Libération à la fois démocrates chrétiens et gaullistes, comme Maurice Schumann et surtout Edmond Michelet, et la plupart ont finalement préféré rejoindre les gaullistes.

Je me garderai bien d'imposer ma vision des choses, de juger qui est gaulliste et ce qu'est le gaullisme en 2025, malgré mon titre. J'ai déjà évoqué ce sujet deux fois, en novembre 2015 et en novembre 2020. Deux voire trois générations sont passées depuis la mort de De Gaulle. Autant dire qu'il n'y a plus de juge pour dire qui est gaulliste, qui n'est pas gaulliste, ou ce qu'est le gaullisme et ce qu'il n'est pas. Il appartient à l'histoire et ceux qui s'en réfèrent à notre époque sont plutôt, à mon sens, des escrocs intellectuels. Source d'inspiration, oui, mais identité politique, certainement pas.

C'est pour eux, ces gaullistes de la cinquante-cinquième heure, une sorte de religion. Ils brandissent De Gaulle mais ils sont les adversaires de toutes ses idées. Car pour le gaullisme, il y a beaucoup de contrefaçons de nos jours.

 


De Gaulle, c'est d'abord l'esprit de Résistance. Mais qu'est-ce que c'est ? C'est aimer son pays tellement que lorsqu'on croit qu'il n'y a plus d'espoir, comme en juin 1940, on reste tout de même persuadé que son pays sera suffisamment fort pour s'en sortir : tout le contraire des dénigreurs professionnels, des démagogues de tous poils, des populistes et des extrémistes. De Gaulle était d'abord un optimiste qui positivait. Qui aujourd'hui se réjouit de la croissance plus soutenue que prévu au troisième trimestre de 2025 (+0,5%) ? Qui aujourd'hui se réjouit de l'augmentation de la production industrielle en France en septembre 2025 (+0,8%), huit fois plus que prévu ? Qui aujourd'hui se réjouit de la pluie de Prix Nobel français depuis plusieurs années, dont deux cette année, Michel Devoret et Philippe Aghion ?

De Gaulle, c'est aussi les institutions de la Cinquième République. Dans le nouveau paradigme gaullien, la clef de voûte est le Président de la République. Or, aujourd'hui, ceux qui remettent en cause la légitimité du Président Emmanuel Macron, réélu pour cinq ans en 2022 avec près de 60% des voix, ne peuvent se prétendre gaullistes. Il dénature la seule institution qui vaille, celle qui a assuré la stabilité politique et la confiance économique depuis 1958. Si De Gaulle a voulu la consacrer par l'élection au suffrage universel direct, c'est justement pour lui donner l'onction populaire, l'équivalent du sacre pour le monarque. Respecter l'institution présidentielle est une obligation gaulliste évidente.

Du reste, la démission de De Gaulle n'était pas un choix populaire mais un choix personnel. Lorsqu'il a mis sa démission dans la balance en avril 1969, il savait bien qu'il perdrait et dans sa décision, il y avait une part d'orgueil (très grand) et une autre part d'abandon (il était fatigué et avait besoin de temps pour rédiger ses mémoires). En mars 1967, il était au contraire déterminé, en cas d'échec aux élections législatives, à rester à l'Élysée, et il était encore plus déterminé, le 31 mai 1968, à se maintenir malgré les nombreuses demandes de démission. Même le 22 janvier 1969, De Gaulle a répété sa volonté de s'accrocher à l'Élysée : « Dans l'accomplissement de la tâche nationale qui m'incombe, j'ai été le 19 décembre 1965 réélu Président de la République pour sept ans par le peuple français. J'ai le devoir et l'intention de remplir ce mandat jusqu'à son terme. ». Emmanuel Macron ne dit pas autre chose (version quinquennat). Respecter le Président de la République, c'est d'abord respecter la légitimité de son mandat jusqu'à son terme.

Par ailleurs, sauvegarder les institutions gaulliennes, c'est vouloir absolument maintenir le scrutin majoritaire à deux tours pour les élections législatives. C'est un point essentiel, et peu de démagogues aujourd'hui le respectent malgré leur référence à De Gaulle. Ainsi, le 8 juillet 1965, De Gaulle confiait : « Debré a raison de dire que le scrutin majoritaire est le meilleur moyen d'assurer la stabilité des institutions. (…) Ce qu'on pourrait faire, c'est imposer des conditions sévères pour le changement de mode de scrutin, de manière à ne pas permettre à une majorité de manipuler les élections, au dernier moment, en changeant le système pour adopter celui qui lui serait le plus favorable. ».

 


On pourra toujours répliquer que le scrutin majoritaire ne permet pas forcément de dégager une majorité à l'Assemblée et ce serait mentir que de ne pas accepter cette observation : l'Assemblée issue des élections de l'été 2024 est éclatée en trois blocs. Ce ne sont ni les institutions, ni le mode de scrutin qui sont en cause, mais simplement les électeurs qui sont profondément divisés en trois blocs politiques incompatibles.

Ce qu'on peut affirmer en revanche, c'est qu'instaurer la proportionnelle, ce serait figer l'ingouvernabilité de l'Assemblée pour un temps long. Ce serait une catastrophe institutionnelle. La preuve a été faite, depuis juin 2022, que notre classe politique est incapable de s'entendre pour faire des concessions et aboutir à un compromis. Dès lors, le système de coalitions, très fréquent dans les démocraties parlementaires en Europe, n'est pas le bon système pour la France qui a besoin d'un chef, d'une majorité, et d'une ligne politique claire.

Au fil des lignes, le lecteur a pu s'apercevoir que je suis tombé moi-même dans le piège que je dénonçais au début, à savoir qu'il est vain de dire ce qu'est le gaullisme ou ce qu'il n'est pas, vain et prétentieux, car qui suis-je à juger d'une philosophie politique ? En fait, De Gaulle appartient à tout le monde, aux Français, et surtout, à l'Histoire. J'ai donné une vision, très parcellaire, de l'idée que je me fais du gaullisme. Et dans tous les cas, ouvrons les yeux, et méfions-nous des contrefaçons ! Les démagogues récupèrent tout ce qui a fonctionné dans le passé. La figure tutélaire de De Gaulle en fait partie.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle et le gaullisme en 2025.
De Gaulle, la Cour suprême et le peuple !
Les 25 ans du quinquennat.
Mandat présidentiel : démission, destitution ?
De Gaulle et les institutions républicaines.
De Gaulle et la Chine.
De Gaulle et les communistes.
Philippe De Gaulle.
Hommage du Président Emmanuel Macron à Philippe De Gaulle le 20 mars 2024 aux Invalides (texte intégral et vidéo).
De Gaulle à l'ombre du Général.
L'impossible Compagnon de la Libération.
Entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
La mort du père.
Le théorème de la locomotive.
De Gaulle, l’Europe et le volapük intégré.
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Quand Albin Chalandon se faisait rabrouer par De Gaulle.
L’année De Gaulle : le général Macron à Montcornet.
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
La Libération de Paris.
Discours du Général De Gaulle le 25 août 1944 à l’Hôtel de Ville de Paris (texte intégral).
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
De Gaulle, kamikaze référendaire au nom de la démocratie.
Les élections législatives de mars 1967.
Le retour au pouvoir en mai 1958.
De Gaulle : soixante ans de Constitution gaullienne.
L’amiral François Flohic.
Jean Moulin.
Le maréchal Philippe Leclerc.
De Gaulle et le Québec libre.
L’ambition en politique.
De Gaulle réélu.
Halte à la récupération de De Gaulle !
De Gaulle face à l’Histoire.
L’appel du 18 juin.
De Gaulle Président.
Les valeurs du gaullisme.
L’héritage du gaullisme.
Le Comité Rueff.
Vive la Cinquième République !

 


 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251109-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/de-gaulle-et-le-gaullisme-en-2025-264325

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/11/07/article-sr-20251109-de-gaulle.html


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16 octobre 2025 4 16 /10 /octobre /2025 04:02

« L’homme qui ose souhaiter la victoire de l’Allemagne s’est exclu de la France, il s’est condamné à mort. [Il est] un Judas doublé d’un maître-chanteur et triplé d’un négrier. (…) Pour forcer les ouvriers français à mener dans les usines bombardées du Reich une existence pire que celle des coolies [ouvriers agricoles d’origine asiatique], il a commencé par fermer mille trois cents usines, de manière à synchroniser la création du chômage avec l’invitation au voyage. » (Maurice Schumann, le 22 juin 1942 à la BBC).





 


C'était au petit matin. L'avenir était barré. L'homme fatigué a tenté son dernier pied de nez avec le destin, une ultime liberté. Capsule de cyanure ouverte dans la bouche. Mais on l'a ramené à la vie. On lui a fait un lavage d'estomac. Il s'est rétabli. Il allait pouvoir jouer sa dernière partition. À 12 heures 32, des coups sont partis. La petite histoire, c'est que dans la cour de la prison, un gamin de 9 ans et demi jouait et a entendu ces coups de feu. C'était Alain Delon, qui dira plus tard qu'on peut être traumatisé par un bruit, pas seulement une image.

Il y a quatre-vingts ans, le 15 octobre 1945, à la prison de Fresnes, Pierre Laval succombait aux tirs du peloton d'exécution. Il avait été jugé et condamné à mort dix jours auparavant. De Gaulle, le chef de l'État et Président du Gouvernement provisoire, qui avait gracié Pétain, lui aussi condamné à mort, n'avait pas voulu accorder la clémence de la France à celui qui l'avait engagée dans une monstrueuse politique de collaboration active avec l'Allemagne nazie
. L'élément majeur qui l'a condamné de manière irréversible ? « Je souhaite la victoire de l’Allemagne parce que, sans elle, le bolchevisme demain s’installerait partout ! ». Une déclaration publique folle, prononcée le 22 juin 1942 à l'occasion du première anniversaire de l'attaque de l'Allemagne nazie contre l'URSS, qui fut la trahison suprême, vouloir la victoire de l'ennemi.
 


Et pourtant, c'est intéressant de relire ce que disait De Gaulle sur Pierre Laval, de manière réfléchie, loin de l'émotion, dans ses "Mémoires du guerre" : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu'il arrive, il importe d'être au pouvoir, qu'un certain degré d'astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu'il n'est point d'événement qui ne se puisse tourner, d'hommes qui ne soient maniables. Il avait, dans le cataclysme, ressenti le malheur du pays mais aussi l'occasion de prendre les rênes et d'appliquer sur une vaste échelle la capacité qu'il avait de composer avec n'importe quoi. Mais le Reich victorieux était un partenaire qui n'entendait pas transiger. Pour que, malgré tout, le champ s'ouvrît à Pierre Laval, il lui fallait donc épouser le désastre de la France. Il accepta la condition. Il jugea qu'il était possible de tirer parti du pire, d'utiliser jusqu'à la servitude, de s'associer même à l'envahisseur, de se faire un atout de la plus affreuse répression. Pour mener sa politique, il renonça à l'honneur du pays, à l'indépendance de l'État, à la fierté nationale. Or, voici que ces éléments reparaissaient vivants et exigeants à mesure que fléchissait l'ennemi. Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. Sans doute, dans son gouvernement, déployant pour soutenir l'insoutenable toutes les ressources de la ruse, tous les ressorts de l'obstination, chercha-t-il à servir son pays. Que cela lui soit laissé ! ».

On le voit, le Général était capable de reconnaître, finalement chez son plus grand ennemi politique, sa volonté de « servir son pays ». Le problème est juste une question de définition ou de discernement. Jusqu'où transiger politiquement pour parfaire sa carrière politique et son goût du pouvoir ?

Élu député SFIO de Saint-Denis à 30 ans, maire d'Aubervilliers à 39 ans, ministre à 41 ans, Pierre Laval, avocat de la CGT, qui aurait pu intégrer le gouvernement de Georges Clemenceau dès novembre 1917 à la demande de Georges Mandel (les socialistes refusaient toute participation au gouvernement), était l'archétype de l'homme politique carriériste sous la Troisième République finissante, celle de l'entre-deux-guerres. Battu aux élections de 1919 et réélu en 1924, il a rapidement pris ses distances avec la SFIO et est devenu un socialiste indépendant prêt à toutes les combinaisons et manœuvres politiques, dans le sens le plus politicien du terme.

Cette capacité à prendre les bonnes places, à être un arriviste, a été couronnée de succès : il a été membre de seize gouvernements (avec des ministères importants : Travaux publics, Justice, Travail et Prévoyance, Intérieur, Affaires étrangères, Colonies) dont six fois il en était le chef. Quatre fois Président du Conseil du 27 janvier 1931 (il avait 47 ans) au 6 février 1932 et du 7 juin 1935 au 22 janvier 1936. L'infamie a été qu'il a été deux fois chef du gouvernement de Vichy, du 16 juillet 1940 au 13 décembre 1940, puis, remis par les nazis, du 18 avril 1942 au 19 août 1944.

 


C'est lui qui a organisé la fameuse séance du Parlement au casino de Vichy le 10 juillet 1940 pour imposer aux parlementaires de donner les pleins pouvoirs à Pétain (alors Président du Conseil), le rendant chef de l'État français (et tant pis pour Albert Lebrun, le Président de la République réélu pour sept ans en 1939), ce qui a marqué la mort de la Troisième République.

Mais malgré ces années de collaboration scandaleuse, Pierre Laval, qui a compris la victoire des Alliés en août 1944, a tenté de rétablir la Troisième République en faisant revenir Édouard Herriot, le Président de la Chambre en 1940, et Jules Jeanneney, le Président du Sénat en 1940. Le second refusant de s'y plier, le premier a finalement abandonné Pierre Laval à son triste sort.

Bénéficiant de quelques mois de répit à Barcelone selon un accord avec Franco, Pierre Laval voulait préparer sa défense et la défense de sa politique au procès de Pétain dont il fut témoin à son retour forcé en France. Il ne s'inquiétait pas de son propre procès qu'il considérait comme une sorte d'instance où il devrait expliquer sa politique de collaboration. Il n'imaginait pas qu'il serait condamné à mort et rapidement exécuté. Le plus curieux d'ailleurs, c'est que ce procès a été bâclé, très éloigné des normes de la procédure pénale, mais personne, à part sa famille, n'a réclamé sa réhabilitation ou un nouveau procès pour l'histoire, plus équitable. Il ne reste de l'action de Pierre Laval qu'une biographie, orientée mais intéressante, rédigée en 1983 par son gendre, l'avocat René de Chambrun (mort en 2002), dont je recommande la lecture pour ceux qui veulent comprendre ces temps troublés.

On n'a jamais tiré vraiment les leçons de la trajectoire vaseuse de Pierre Laval. Il était dans le camp progressiste, soucieux du bien-être social du peuple, défendant les petites gens, et il s'est retrouvé le laquais d'un bourreau suprême, d'un ennemi total, du mal absolu. Le pire, c'est qu'il n'a jamais été vraiment authentique idéologiquement. Lorsque Pétain a amorcé sa "Révolution nationale", qu'il a mis en avant le travail, la famille et la patrie, qu'il a rappelé l'importance des travaux agricoles, l'héroïsme des soldats, etc., il exprimait ses convictions et tentait d'imprimer les institutions par ses convictions, profitant des circonstances. Pierre Laval, pas du tout. Il pouvait retourner ses convictions comme sa veste ou même comme sa cravate perpétuellement blanche. Au prix de centaines de milliers voire de millions de morts !


Quand j'observe une personnalité politique, depuis les années 1980, je la replace toujours dans cette perspective historique. On dit souvent : à 20 ans en 1940, qu'aurais-je choisi de faire ? Résistant, collaborateur ou confortable passif ? C'est sûr, avec le regard a posteriori, c'est toujours facile de savoir qu'elle aurait été la bonne réponse, mais à l'époque ?

Il y a donc aussi une autre question : qui sont les Pierre Laval potentiels d'aujourd'hui, en cas de situation aussi catastrophique qu'en 1940. Qui seraient prêts à lâcher nos valeurs pour un vainqueur extérieur ? Qui aiment si mal la France qu'ils voudraient vendre l'Europe à la Russie de Poutine ? Qui aiment si mal la France qu'ils ne sont pas capables d'admirer ceux, parmi leurs compatriotes, qui ont montré leurs talents, comme les Prix Nobel, comme les créateurs d'entreprises innovantes, les champions sportifs, etc. ? Qui aiment si mal la France qu'ils voudraient voir leur pays bloqué, sans budget, sans gouvernement ?

Ce petit filtre permet d'éliminer certains candidats à l'élection présidentielle, notamment celle de 2027.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (1).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (2).
De l’arrivisme ordinaire à l’horreur politique (3).
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Général De Gaulle.
Maurice Schumann.

Léon Bourgeois.
150 ans de traditions républicaines françaises.




 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251015-pierre-laval.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pierre-laval-cauchemar-en-cuisine-263459

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2 octobre 2025 4 02 /10 /octobre /2025 04:20

« Il a la consistance froide, la couleur indéfinissablement blême, la pauvreté mentale, la rétractilité politique de la méduse. Toujours entre deux eaux, poussés par les courants, remué par ce qui passe, c'est un invertébré typique. » (André Figueras, en 1956, sur Guy Mollet).





 


L'ancien chef du gouvernement français Guy Mollet est mort il y a exactement cinquante ans, le 3 octobre 1975 à Paris, d'une crise cardiaque à l'âge de 69 ans (il est né le 31 décembre 1905 à Flers). C'est l'occasion de revenir sur la trajectoire de cet apparatchik socialiste dont le plus grand exploit est d'avoir dirigé le parti socialiste (ou plutôt, son ancêtre la SFIO) le plus longtemps de toute l'histoire de ce parti, secrétaire général de la SFIO du 1er septembre 1946 au 17 juillet 1969, soit presque vingt-trois ans.

Pourtant, il a fait un autre exploit, celui d'avoir dirigé le gouvernement le plus long de toute l'histoire de la Quatrième République, un régime politiquement ultra-instable à cause des divisions des partis propres à ne prendre en compte que leurs seuls intérêts politiques au détriment de l'intérêt national.


Sans doute que sa nomination comme Président du Conseil par le Président René Coty à l'issue des élections législatives anticipées du 2 janvier 1956 apporte une explication à sa postérité malmenée, mais malheureusement pour lui, justement malmenée.

Son prédécesseur Edgar Faure a pris la décision d'une dissolution avec un mode de scrutin proportionnel permettant des apparentements, si bien que le front républicain (cette expression vient de là) a gagné les élections. Il comprenait la SFIO, les radicaux et quelques micropartis centristes, mais le leader moral sinon politique en était Pierre Mendès France. Or, la SFIO a eu plus de sièges que les radicaux, si bien que René Coty a choisi le chef du parti le plus nombreux, Guy Mollet, alors que tout le monde, notamment les électeurs du front républicain, s'attendaient à voir Pierre Mendès France reprendre la direction du gouvernement (ce dernier avait lui-même renoncé à revenir à la Présidence du Conseil).

Avant la guerre, Guy Mollet est devenu professeur d'anglais et s'est engagé à la SFIO dès 1923, militant dans les instances de la jeunesse. Affecté à Arras, il s'y est implanté politiquement. Fait prisonnier en 1940, après sa libération, il s'est engagé dans la Résistance.


À la Libération, Guy Mollet a suivi la carrière classique d'un grand élu local et national : élu député du Pas-de-Calais sans discontinuité de novembre 1945 jusqu'à sa mort, en octobre 1975, ce qui l'a conduit à présider l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe de 1954 à 1956. Il a également été élu maire d'Arras de mai 1945 jusqu'à sa mort, en octobre 1975, aussi conseiller général du Pas-de-Calais d'octobre 1945 à mars 1949, et en particulier, il fut président du conseil général du Pas-de-Calais d'octobre 1945 à juin 1946. Il a cumulé donc jusqu'à trois fonctions, hors responsabilités de parti.

L'affaire de sa vie, c'était la SFIO. Il connaissait tellement bien la cuisine politicienne des socialistes (les motions, les courants, les contributions, les rapports, etc.) qu'il a réussi à se maintenir près de vingt-trois ans à leur tête, après la Libération. C'est lors du 38e congrès de la SFIO, tenu à la Mutualité, à Paris, du 29 août au 1er septembre 1946, qu'il a remporté la bataille décisive contre son adversaire, le résistant Daniel Mayer, qui était pourtant soutenu par le vieux leader historique Léon Blum, futur Président du Conseil Constitutionnel nommé par François Mitterrand en 1983, dans une autre République. Il avait alors 40 ans.

 


La bataille n'était pas évidente. Léon Blum a vu son rapport rejeté par les militants par 2 491 mandats contre, 1 745 pour et 207 abstentions. Il prônait une évolution du parti vers un socialisme humaniste, que d'autres pourraient qualifier de travaillisme. Menant l'opposition interne, Guy Mollet soutenait la conservation d'un socialisme basé sur le marxisme. C'est Jules Moch qui proposa une motion de synthèse pour conclure ce congrès, invoquant l'indépendance des socialistes et critiquant les autres partis éventuellement alliés (MRP, radicaux et aussi PCF : « Les communistes ne sont pas à gauche... Ils sont à l'Est ! »). Lors du comité directeur du 4 septembre 1946, Guy Mollet a été élu secrétaire général avec 16 voix contre 14 voix à Auguste Laurent, autre résistant socialiste et grand élu du Nord.

Si Guy Mollet a réussi à s'y maintenir aussi longtemps, c'est parce qu'il a sans arrêt mis de côté ses propres convictions pour adopter les convictions majoritaires de son parti. Ça ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si, c'était un maître de la synthèse, et son héritier spirituel, au-delà des générations et des époques, c'est bien François Hollande qui a, lui aussi, duré comme premier secrétaire du PS (de 1977 à 2008) en surfant sur l'opinion majoritaire de ses camarades, au risque d'être illisible et inaudible. Il faut noter que les deux se sont retrouvés chef de l'exécutif, ce qui reste remarquable du point de vue historique.

Comme la SFIO était l'un des principaux partis de gouvernement pendant toute la Quatrième République, Guy Mollet a été appelé à siéger dans de nombreux gouvernement, uniquement en qualité de Ministre d'État, c'est-à-dire sans portefeuille, juste pour l'honneur (sauf exception) : les gouvernements de Léon Blum du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947, de René Pleven du 12 juillet 1950 au 10 mars 1951 (chargé du Conseil de l'Europe), d'Henri Queuille du 10 mars 1951 au 11 août 1951 (Vice-Président du Conseil chargé du Conseil de l'Europe), de Pierre Pflimlin du 15 mai 1958 au 1er juin 1958 (Vice-Président du Conseil), et enfin, du dernier gouvernement de cette République, celui de De Gaulle, du 1er juin 1958 au 8 janvier 1959 (chargé à partir du 14 juin 1958 du statut général des fonctionnaires).

Comme je l'ai indiqué au début de cet article, Guy Mollet a été nommé et investi Président du Conseil du 1er février 1956 au 12 juin 1957, ce qui relevait de l'exploit (seize mois !). Ce fut du reste un gouvernement essentiel de la Quatrième République, pour comprendre comment celle-ci s'est effondrée en moins de deux ans.


La composition de son gouvernement est, elle aussi, une sorte de dream team qui marqua non seulement la Quatrième République mais aussi la Cinquième République. Le gouvernement Mollet comprenait trois ministres d'État pour représenter les trois composantes de la majorité : Pierre Mendès France pour les radicaux (qui a démissionné dès le 23 mai 1956), Jacques Chaban-Delmas pour les anciens RPF qui acceptaient d'aller à la soupe (républicains sociaux), et François Mitterrand qui obtenait en plus la Justice, pour le micro-parti centriste UDSR. Ensuite, il a nommé, en particulier, Christian Pineau (SFIO) aux Affaires étrangères, Maurice Bourgès-Maunoury (radical) à la Défense nationale et aux Forces armées, Robert Lacoste (SFIO) aux Affaires économiques et financières (puis Paul Ramadier), René Billères (radical) à l'Éducation nationale, Jeunesse et Sports (et fut promu Ministre d'État après la démission de Pierre Mendès France), Gaston Defferre (SFIO) à la France d'Outre-mer, Albert Gazier (SFIO) aux Affaires sociales, etc. On peut noter aussi la présence de Félix Houphouët-Boigny comme ministre délégué, et parmi les nombreux secrétaires d'État, le radical Maurice Faure aux Affaires étrangères, Alain Savary (SFIO) aux Affaires marocaine et tunisiennes, Max Lejeune (SFIO) aux Forces armées, chargé des Affaires algériennes, et Eugène Thomas (SFIO) aux PTT.
 


On peut considérer que Guy Mollet avait des convictions européennes qui n'ont pas varié, et c'est sous son gouvernement que fut signé le Traité de Rome, le 25 mars 1957, avec Maurice Faure et Christian Pineau comme représentants diplomatiques de la France. Parmi le bilan, il resta en particulier la loi-cadre de Gaston Defferre du 23 mars 1956 sur la France d'Outre-mer, réglant la décolonisation du Maroc et de la Tunisie (dont l'indépendance a été préparée sinon négociée par le gouvernement d'Edgar Faure). Le gouvernement Mollet a chuté le 21 mai 1957 lorsque Guy Mollet a engagé la responsabilité de son gouvernement sur son programme économique et fiscal, alors qu'il avait été soutenu lorsqu'il avait adopté la troisième semaine de congés payés. En outre, ce gouvernement a institué la fameuse vignette automobile, initialement pour financer l'aide aux personnes âgées sans ressources.

Le 14 juin 1954, peu après ce renversement, François Mauriac a écrit dans son "Bloc-notes" : « Il est vrai que la ruse de monsieur Guy Mollet a toujours été à ciel ouvert. Il a de gros sabots et on l'entend tout le temps venir. Au fond, est-il aussi malin qu'il en a l'air ? ».

Le Traité de Rome et la loi-cadre Defferre, ce n'était pas un mince bilan pour un gouvernement dans une république instable, mais, hélas pour Guy Mollet, la colonne du passif était beaucoup plus lourde avec deux mots, deux noms de lieu : Algérie et Suez.


L'échec de l'expédition militaire de Suez a été rude pour la France et le Royaume-Uni : l'événement a montré, au cas où ce n'était pas compris, que la France comme le Royaume-Uni n'étaient plus des puissances mondiales incontournables. Elles ont été remplacées, dans ce rôle, par les États-Unis et l'URSS. Cet échec a même nourri la conviction de Guy Mollet qu'il fallait ressusciter le vieux projet d'un État franco-anglais (la Frangleterre) imaginé par De Gaulle et Churchill en 1940 pour éviter de laisser le territoire français aux nazis. Comme le disait Pierre Haski le 16 janvier 2007 sur France Inter, Guy Mollet, « avait alors proposé que la France entre dans le Commonwealth, dans la communauté formée entre la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies au rang desquelles la République se serait ainsi trouvée mise, sous l’autorité, symbolique mais tout de même, de la monarchie britannique. Cent soixante sept ans après la Révolution, un socialiste français a envisagé que la République puisse se reconnaître un souverain, étranger qui plus est (…). Cette idée de "Frangleterre" avait une logique, celle de l’absolue nécessité d’aller vers l’union politique de l’Europe pour lui redonner un poids qu’aucun des pays européens ne pouvait plus, et ne peut plus, avoir à lui seul. ».





L'autre événement était encore pire puisque, en 1956, a commencé ce qu'on appelle la guerre d'Algérie. À l'origine, Guy Mollet avait prôné pendant la campagne électorale des négociations avec le FLN pour amorcer une certaine autonomie. Il avait promis la paix en Algérie. Et ce fut la guerre. En effet, lors de sa première visite à Alger, le 6 février 1956, la population européenne l'a vertement hué (un manifestant a lâché : « Quand on est maire d'Arras, il ne s'agit pas de caler. » ; François Mauriac, dans son "Bloc-notes", a écrit le 11 février 1956 : « Hélas ! Monsieur Guy Mollet n'a pas pris la foudre. Il a pris des tomates pourries, mais sur le nez. Et si ce n'était que sur le sien, nous nous serions fait une raison. Mais c'est l'État qui a reçu cet outrage. »), si bien que... Guy Mollet adopta une ligne dure et répressive, et nomma comme ministre-résident Robert Lacoste. L'armée fut alors chargée de rétablir l'ordre en Algérie, avec des pouvoirs étendus. L'arrestation de cinq dirigeants du FLN (en particulier Ahmeb Ben Bella) a définitivement fait envoler toute tentative de négociations (Guy Mollet n'était même pas au courant de ces arrestations mais les a politiquement assumées, malgré la démission d'Alain Savary). Censure de la presse, pouvoirs étendus de l'armée avec procédure judiciaire militaire sans instruction selon les pouvoirs spéciaux accordés par les députés le 12 mars 1956, etc.

Après la chute de son gouvernement, Guy Mollet a continué à être un personnage clef de la formation des gouvernements, jusqu'à son soutien à De Gaulle en 1958 pour son retour et le vote des pleins pouvoirs. Toutefois, dès janvier 1959, il a rejoint François Mitterrand et Pierre Mendès France dans l'opposition à cette pratique très gaullienne des institutions et pas assez parlementaire.


Replié sur la SFIO, Guy Mollet a voulu préparer sa succession. Il a promu en 1963 celui en qui il voyait un dauphin, Pierre Mauroy, alors jeune militant de 35 ans, bombardé secrétaire général adjoint de la SFIO en 1966. Pour autant, lorsqu'il a refondé la SFIO en nouveau parti socialiste (PS) en juillet 1969, Pierre Mauroy fut écarté au profit d'Alain Savary comme nouveau premier secrétaire (élu avec une voix d'avance). Pierre Mauroy apporta par la suite son courant de la gauche populaire à François Mitterrand lors de sa prise de contrôle au congrès d'Épinay en 1971 (mais c'est une autre histoire).

Guy Mollet n'était pas encore très vieux quand il s'est retiré de la scène nationale, et restait encore député-maire d'Arras. Il a publié une dizaine d'ouvrages politiques, mais a toujours refusé d'écrire ses mémoires pour se justifier, sans doute dans la continuité de cette devise de la reine Élisabeth II : never explain, never complain (« Quand on est à la première place, on assume ! » dans sa version molletienne). Guy Mollet resta synonyme d'absence de convictions ou de convictions molles, flottantes, voire de trahison politique. Il n'en reste pas moins un homme d'État qui a façonné la France d'aujourd'hui, ne serait-ce que par la construction européenne.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Guy Mollet.
Philippe Pétain.
Hiroshima et Nagasaki : le mythe fondateur de la dissuasion nucléaire.
Jules Moch.
Joseph Laniel.
Quel bovin vous amène ?
Le vote des femmes en France.
L'échec de la CED.
Mélinée et Missak Manouchian.
Séminaire gouvernemental, conseil de cabinet et conseil des ministres.
L'abbé Pierre.
André Figueras.
Jean-Marie Le Pen.

Jean Moulin.
Stéphane Hessel.
René Pleven.
Pierre Mendès France.
Léon Blum.
La création du RPF.
De Gaulle.
Germaine Tillion.
François Mitterrand.
Pierre Pflimlin.
Henri Queuille.
Robert Schuman.
Antoine Pinay.
Félix Gaillard.
Les radicaux.
Georges Bidault.
Débarquement en Normandie.
Libération de Paris.
Général Leclerc.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
Jean Monnet.
Joseph Kessel.
Maurice Druon.
André Malraux.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Daniel Mayer.
Edmond Michelet.
Alain Savary.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
René Coty.
Maurice Faure.
Gaston Defferre.
Edgar Faure.
René Cassin.
Édouard Bonnefous.
 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251003-guy-mollet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-mollesse-socialiste-de-guy-263081

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29 septembre 2025 1 29 /09 /septembre /2025 04:07

« Oublié Léon Bourgeois ; dépréciée son œuvre : ingratitude du temps qui passe ! Et cependant, en dehors de sa formidable idée de solidarisme, véritable projet de société, voilà une personnalité qui a consacré sa vie à la paix. » (Maurice Vaïsse, historien, conférence du 11 février 2022).





 


L'ancien chef du gouvernement français Léon Bourgeois est mort il y a cent ans, le 29 septembre 1925, à son domicile, au château d'Oger, à 13 kilomètres au sud-est d'Épernay et 34 kilomètres à l'ouest de Châlons-en-Champagne, atteint de cécité partielle, à l'âge de 74 ans (il est né le 29 mai 1851 à Paris).

Rendant hommage à Léon Bourgeois mais aussi à René Viviani disparu quelques jours avant lui, dans sa séance du 29 octobre 1925, le Président du Sénat Justin de Selves affirmait : « Au cours de l'intersession des Chambres, deux de nos plus collègues nous ont quittés, et chacun de nous a appris, avec le plus profond regret, la mort de René Viviani, la mort de Léon Bourgeois. (…) Avec Léon Bourgeois (…), jamais la moindre rudesse; quel charme, quelle grâce enchanteresse se dégageaient de toute sa personne ! Une rare culture semblait l'avoir (…) paré de la plus délicate finesse, que jamais Athénien ne dut posséder à un tel degré. (…) En lui, point d'emportement, rien de tumultueux, une douce et persuasive raison qui gagnait ses auditeurs les plus réfractaires, les déterminait souvent, les séduisait toujours. (…) Une orientation commune (…) guide [les grands hommes comme Viviani et Bourgeois], un même souci d'intérêt humain les dirige, lorsqu'ils sont à la fois grands par l'esprit et le cœur (…), [ils] se penchent, en effet, vers l'être humain qui souffre et ils écoutent ses plaintes : soit dans le langage tendre et doux de Bourgeois, soit dans celui plus vibrant et lyrique de Viviani. ».

Léon Bourgeois a été une figure exceptionnelle de la Troisième République, de ceux qui, par leur action et leur pensée, par leurs combats, ont rendu ou maintenu la noblesse à l'ambition politique. Comme le disait il y a trois ans, dans le cadre d'une conférence de l'École nationale des chartes, l'historien Maurice Vaïsse (qu'on peut écouter plus bas), il est désormais oublié, sa mémoire a probablement été emporté par la Société des Nations (SDN) dont il était non seulement un promoteur mais l'un des pères spirituels, ce qui l'a conduit à obtenir le Prix Nobel de la Paix en 1920.

On pourrait présenter Léon Bourgeois comme un homme politique comme un autre, avec une brillante carrière qui l'a amené à la tête du gouvernement français (brièvement mais à un âge assez jeune), et surtout à la Présidence de chacune des deux chambres, ce qui est très rare dans l'histoire de la République : seuls Gaston d'Audiffret-Pasquier (monarchiste) et Paul Doumer ont eu ce très rare doublon historique. À ce titre, il aurait pu aussi se faire élire Président de la République, car il avait tout à fait le profil d'un homme honorable qui n'aurait pas cherché à prendre le pouvoir par l'Élysée. C'est ce que rappelait "L'Illustration" : « Tout le monde sait bien que Léon Bourgeois eût pu obtenir, sans compétition, la plus haute magistrature de la République. À chaque élection présidentielle, des propositions lui étaient prodiguées : il les éluda, préférant aux honneurs la méditation dans la retraite. ». De même, il a été l'un des trois sénateurs français à avoir obtenu un Prix Nobel, avec Paul d'Estournelles de Constant (petit-neveu de Benjamin Constant) et Anatole France.

Mais il était aussi un théoricien, un penseur, un précurseur, en proposant une organisation de la société originale. Il a proposé le solidarisme, une troisième voie entre capitalisme (individualisme) et socialisme (collectivisme) à une époque où le socialisme (à la fin du XIXe siècle) était de plus en plus attractif. Il se plaisait à dire, en 1886 : « L'homme naît débiteur de l'association humaine. ». Autrement dit, il existe un « lien fraternel qui oblige tous les êtres humains les uns envers les autres, nous faisant un devoir d'assister ceux de nos semblables qui sont dans l'infortune ». Il a aussi été un des pères fondateurs du multilatéralisme, un initiateur d'une organisation mondiale des nations qui a abouti à la Société des Nations, d'où son Prix Nobel de la Paix.


Parmi ses innombrables casquettes, Léon Bourgeois fut aussi président de la Ligue de l'enseignement de 1894 à 1898, président du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) en 1900, 1910 et 1913, président de la Fédération générale des pupilles de l'Enseignement public de 1917 à 1925, président de la Société des Amis du Muséum national d'histoire naturelle, président de l'Alliance d'hygiène sociale, et même, en 1913, membre d'honneur de la Société nationale des Beaux-arts.

Car pour corser le tout, Léon Bourgeois était un artiste à ses heures, notamment sculpteur dont les œuvres sont exposées notamment au Musée des beaux-arts et d'archéologie de Châlons-en-Champagne et au Musée Alfred-Canel à Pont-Audemer, en Normandie.
 


Reprenons la carrière de cet homme. Brillant étudiant jusqu'à obtenir son doctorat en droit, il s'est investi comme haut fonctionnaire. Très rapidement, il a grimpé dans le corps préfectoral : sous-préfet de Reims en novembre 1880 (il avait 29 ans), préfet du Tarn en novembre 1882, préfet de la Haute-Garonne en 1885, préfet de police de Paris en novembre 1887 (devant le conseil municipal de Paris, il déclara le 21 novembre 1887 : « Deux pensées dicteront chacun de mes actes : le dévouement absolu à la République et l'amour de notre cher et grand Paris. Quant à mes devoirs envers le conseil municipal, ils m'apparaissent nettement, et je les remplirai avec une entière loyauté (…). Nous sommes divisés sur une question de principe ; c'est une nécessité de notre situation réciproque. ») et sa carrière administrative a ensuite laissé place à sa carrière politique.

Léon Bourgeois est en effet entré au Parlement après avoir largement battu le général Georges Boulanger. Élu cinq fois député de la Marne de février 1888 à novembre 1905, puis, élu dans une élection partielle pour succéder à un sénateur décédé (le duc Gaston d'Audiffret-Pasquier déjà cité plus haut), quatre fois élu sénateur de la Marne d'août 1905 à sa mort (septembre 1925), il a toujours milité sous l'étiquette radicale, participant même à la fondation du parti républicain, radical et radical-socialiste en 1900-1902 (ce parti existe toujours, le plus ancien actuellement).
 


Dès mai 1888, Léon Bourgeois est entré au gouvernement et il y occupa de très nombreuses fonctions ministérielles : Sous-Secrétaire d'État à l'Intérieur de mai 1888 au 14 février 1889, Ministre de l'Intérieur du 1er mars 1890 au 17 mars 1890, Ministre de l'Instruction et des Beaux-arts du 17 mars 1890 au 6 décembre 1892, Ministre de la Justice du 6 décembre 1892 au 4 avril 1893.

Léon Bourgeois fut ensuite investi (à l'âge de 44 ans) Président du Conseil du 1er novembre 1895 au 23 avril 1896, cumulant avec l'Intérieur du 1er novembre 1895 au 28 mars 1896 et avec les Affaires étrangères du 28 mars 1896 au 28 avril 1896. Ce gouvernement a été le premier gouvernement radical complètement homogène, soutenu, sans participation, par les républicains modérés. Appartenaient notamment à ce gouvernement Marcellin Berthelot aux Affaires étrangères (jusqu'au 28 mars 1896), Paul Doumer aux Finances, Émile Combes à l'Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes et Ferdinand Sarrien à l'Intérieur (à partir du 28 mars 1896).
 


Ce gouvernement a pris une position neutre dans l'Affaire Dreyfus naissante. En revanche, il avait de grandes ambitions sociales, mais sans soutien de la Chambre ou du Sénat, il n'a pas pu faire aboutir la mise en place d'un régime de retraite pour les ouvriers (il le fit bien plus tard comme Ministre du Travail), son projet d'impôt sur le revenu, et sa réforme sur les associations (qui allait être adoptée plus tard avec deux lois majeures, la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d'association et la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État).

Le gouvernement Léon Bourgeois est tombé (plus exactement a démissionné) le 23 avril 1896 sur, officiellement, l'absence de soutien du Sénat pour les crédits finançant l'expédition de Madagascar, mais aussi parce que Paul Doumer voulait soumettre son projet d'impôt sur le revenu malgré la position hostile d'une majorité des députés de la Chambre. Le 28 avril 1896, Jules Méline a succédé à Léon Bourgeois à la Présidence du Conseil.


C'est cet échec de son projet sur l'impôt sur le revenu qui a amené Léon Bourgeois à faire œuvre de pédagogie et à devenir le penseur de la philosophie générale de la Troisième République. Experts de la Fondation Jean-Jaurès, Paul Klotz et Milan Sen ont tenté de résumer la philosophie de Léon Bourgeois le 6 août 2025 pour "Marianne" : « Il publie "Solidarité", un ouvrage bref mais décisif, qui deviendra en quelques années la matrice philosophique de la IIIe République. Son influence s’étend rapidement, des bancs de l’Assemblée aux loges maçonniques et jusqu’aux manuels scolaires. Sa percée intellectuelle alimente bientôt une réflexion politique d’ampleur sur la justice fiscale. Léon Bourgeois part d’un constat fondamental. L’individu n’existe jamais seul : il naît inséré dans un ensemble social dont il tire des bénéfices indépendamment de sa volonté. En ce sens, le mot "solidarité" usité par Bourgeois n’est pas à comprendre comme une charité envers les plus démunis, mais comme une interdépendance entre les êtres : chacun profite d’un héritage, d’un milieu, ou d’une appartenance extérieure. Aussi, plus une société est développée, plus ses membres sont solidaires. Mais dire que les humains d’une même société sont solidaires, donc interdépendants entre eux, ne suffit pas : il faut, pour Bourgeois, donner à cette assertion une réalité juridique, en instaurant des obligations réciproques entre les individus. Car chaque individu, en naissant, contracte une "dette sociale", à la fois verticale (envers les générations passées dont il hérite les progrès) et horizontale (envers ses contemporains, dont il tire profit par la division du travail). Alfred Fouillée, philosophe contemporain de Léon Bourgeois, résume cette idée en une formule éclairante : "Celui qui a inventé la charrue laboure encore, invisible, à côté du laboureur". Aucun mérite individuel n’est entièrement autonome : toute réussite contient une part éminemment sociale. Dès lors, la propriété et le fruit du travail ne peuvent être considérés comme exclusivement individuels. Ils doivent comporter une "part sociale", qu’il s’agit de restituer. Pour cela, Bourgeois mobilise la notion juridique de "quasi-contrat" : sans consentement explicite, chacun est réputé avoir accepté une obligation envers la société qui le soutient. Ce quasi-contrat permet de transformer la solidarité en norme juridique : il ne s’agit plus d’un idéal moral, mais d’un devoir effectif, lequel se traduit concrètement par l’impôt, outil de redistribution matérialisant le remboursement de la dette sociale. Ainsi, l’individu n’est véritablement libre qu’à condition d’avoir acquitté cette dette à l’égard de la collectivité. (…) Redécouvrir Léon Bourgeois, c’est précisément retrouver la source d’une pensée qui articulait rigueur budgétaire et justice sociale et fiscale. À l’heure où le consentement à l’impôt se fissure, miné par l’impression que certains échappent à l’effort commun, son solidarisme nous rappelle qu’aucune fortune ne s’édifie sans le concours de la société tout entière. ».

Quelques années plus tard, Léon Bourgeois rentra au gouvernement comme Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts du 28 juin 1898 au 1er novembre 1898, Ministre des Affaires étrangères du 14 mars 1906 au 25 octobre 1906 et du 9 juin 1914 au 13 juin 1914, Ministre du Travail et de la Prévoyance sociale du 14 janvier 1912 au 21 janvier 1913, et Ministre d'État du 29 octobre 1915 au 12 décembre 1916 et du 12 septembre 1917 au 16 novembre 1917.


Parallèlement à cette carrière ministérielle, Léon Bourgeois a également suivi une brillante carrière parlementaire puisqu'il s'est fait élire Président de la Chambre des députés deux fois du 6 juin 1902 au 12 janvier 1904 et quatre fois Président du Sénat du 14 janvier 1920 au 22 février 1923, date à laquelle il a renoncé à cette fonction pour raison de santé. Le 14 janvier 1920, Léon Bourgeois a été élu au Plateau au troisième tour de scrutin par 147 voix contre 125 au Président sortant Antoine Dubost. Cette fonction l'a amené à présider la Haute Cour de justice lors du procès de Joseph Caillaux.

En tant que parlementaire, Léon Bourgeois a notamment soutenu le rétablissement du scrutin uninominal le 11 février 1889, voté pour les poursuites contre trois députés de la Ligue des patriotes le 14 mars 1889, ainsi que contre le général Boulanger le 4 avril 1889, déposé une proposition de loi pour créer des dispensaires d'hygiène sociale et de prévention antituberculeuse en 1913, qui fut adoptée le 15 avril 1916.

 


Dans "L'Illustration" du 10 octobre 1925 qui a consacré une page pour rendre hommage à Léon Bourgeois, on insistait sur le faiseur de paix : « L'homme politique sera vite oublié, mais l'histoire, quand elle évoquera la mémoire de Léon Bourgeois, le montrera surtout sous les traits d'un grand précurseur de la solidarité internationale et d'un grand organisateur de la paix, et c'est donc dans ce caractère qu'il convient de tracer de lui une image synthétique. ».

Le journal décrivait l'impression qu'il laissait dans la communauté internationale : « Pour calculer l'importance de la perte que la France a faite en la personne de M. Léon Bourgeois, il faut avoir assisté à une séance du Conseil de la Société des Nations où cet homme d'État jouissait d'une autorité et d'un prestige incomparable. M. Léon Bourgeois était là dans son atmosphère, au milieu de son œuvre ; il savait y parler un langage adéquat à toutes les circonstances, toujours opportun et toujours éminemment représentatif de l'intelligence française. (…) Lui, s'il y recherchait rarement l'effet éphémère des discours retentissants, montrait une attitude tout imprégnée d'une conviction persuasive ; il incarnait l'esprit même de la Société, puisqu'il l'avait conçue dans son imagination avant même qu'elle existât dans la réalité et qu'il avait inventé jusqu'à son nom ! ».

Dans sa thèse sur "Léon Bourgeois, père spirituel de la Société des Nations", soutenue en 2006 à la Sorbonne, Marie-Adélaïde Zeyer a évoqué la figure majeure de Léon Bourgeois ainsi : « Entre 1899, date de la première Conférence de la paix de La Haye, et 1919, date de la signature du Pacte de la Société des Nations, Léon Bourgeois (1851-1925), une figure éminente de la IIIe République, a pensé une "Société des Nations civilisées" et conçu un système de sécurité collective original, dont on peut voir encore les traces aujourd’hui dans certains articles de la Charte de l’Organisation des Nations-Unies. ». Son idéal et son but, c'était de faire du droit un instrument régulateur du monde et de l'arbitrage un moyen de règlement des conflits internationaux.

Et effectivement, Léon Bourgeois a eu beaucoup de responsabilités internationales. Marqué par la guerre de 1870, il était un pacifiste pragmatique : il fut le chef de la délégation française aux deux Conférences de la paix à La Haye en 1899 et en 1907, et un membre de la Cour d'arbitrage international de La Haye en 1903. Il a trouvé la consécration à son action le 28 juin 1919 à la Conférence de la paix à Paris, avec la signature du pacte de la Société des Nations. Tout naturellement, il fut le premier Président du Conseil de la Société des Nations, en séance le 16 janvier 1920 à Paris. À l'Institut des Hautes études internationales le 21 janvier 1922, il a tenu une conférence sur la morale internationale.


Le 13 novembre 1916, Léon Bourgeois écrivait une profession de foi à la fois déterminée et utopique : « Dans l’organisation internationale que nous prévoyons, chacun reconnaît, qu’au-dessus des intérêts distincts de chacun des peuples, il est un intérêt supérieur, commun à tous : celui de la justice, de l’ordre et de la paix fondés sur le Droit. Le jour où un conflit menacera de se produire, il faut que nous puissions mettre, de notre côté, dans la balance, toute la force du Droit. ». C'était la naissance du droit international.

Un peu plus tard, cette même utopie, qui fut fondatrice de ce droit international, s'est retrouvée dans le message écrit qu'a envoyé Léon Bourgeois au Comité Nobel du Parlement norvégien en décembre 1922 (en raison de son état de santé, il n'avait pas pu faire le déplacement pour recevoir son Prix Nobel). Comme cette réflexion : « La plus grande révolution de l’Histoire n’est-elle pas celle qui a permis à la raison de considérer vraiment l’Humanité toute entière comme sujet du droit et de reconnaître le titre d’homme à tous les humains. Tous les hommes égaux en droits et en devoirs, solidaires du sort de l’Humanité, quel rêve ! L’idée du droit maîtresse du monde va-t-elle enfin donner raison à la raison ? Sommes-nous arrivés à un développement de la moralité et de la civilisation universelles qui nous permette de considérer comme viable une Société des Nations ? Si elle est possible, quels sont les caractères et les limites mêmes qu’elle doit présenter pour correspondre à l’état actuel du Monde ? Certes, un progrès immense s’est déjà réalisé dans l’organisation politique, sociale, morale du plus grand nombre des États. L’extension de l’instruction publique dans presque toutes les parties du globe agit puissamment sur les esprits ; la prédominance des institutions démocratiques s’affirme dans tous les États civilisés ; la régression des préjugés de caste, qui s’opposent au passage d’une classe à l’autre et en retardent la disparition, l’échec, même en Russie, des systèmes d’organisation communistes qui prétendent imposer à la liberté et à l’initiative de l’individu des barrières infranchissables ; enfin, l’ensemble des institutions sociales d’assistance, de prévoyance et de solidarité qui mettent le devoir en regard du droit de chacun et, d’une manière générale, la conception d’une justice de plus en plus humaine où la responsabilité des fautes de l’individu ne sera plus séparée de la responsabilité de la société elle-même ; tous ces faits préparent, dans chacune des Nations, la révolution intellectuelle dont nous avons parlé et amène les peuples à concevoir et à comprendre la supériorité, bientôt même la nécessité d’institutions internationales où les mêmes principes seront reconnus et appliqués. ».

Membre influent du Grand Orient de France, il fut par ailleurs un soutien très actif du sionisme, expliquant en 1899 : « Le sionisme ! Certes j'en suis au courant. On devrait l'encourager, le soutenir. (…) Être sioniste, cela signifie faire face à l’antisémitisme. ».
 


Dans son hommage, "L'Illustration" (déjà citée) synthétisait ainsi la pensée de Léon Bourgeois à deux idées fortes, le solidarisme et l'arbitrage international. Le solidarisme voulait « démontrer que toutes les classes sociales, étroitement dépendantes les unes des autres, devaient rechercher, par un effort commun et une bonne volonté réciproque, un bonheur qui, en définitive, n'était pas inaccessible. Léon Bourgeois opposait au vieux mot de charité un terme plus moderne et jugé par lui plus efficace, celui de solidarité. ». Et l'arbitrage comme moyen de règlement des différends entre États : « Ce fut lui qui, le premier et avec une singulière élévation de la pensée, préconisa l'institution d'un tribunal souverain entre les nations, tribunal qui, tout en garantissant à chacune l'intégrité de ses droits, imposerait aussi à chacune une commune règle de justice. (…) Et, d'ailleurs, la civilisation ne s'y est pas trompée ; elle a toujours salué dans Léon Bourgeois un précurseur et un inspirateur du Président Wilson. Aussi, en 1919, quand il était envoyé à Genève comme chef de la délégation française, la Société des Nations, d'un élan unanime, l'acclamait et l'appelait à diriger ses travaux. ».

À la fin de sa communication au Comité Nobel en décembre 1922, Léon Bourgeois faisait une sorte de testament politique d'une étonnante lucidité : « Certes, il faudra encore bien des années d’épreuves, bien des retours en arrière avant que les passions humaines qui grondent chez tous les hommes soient prêtes à désarmer ; mais si la route est clairement tracée vers le but, si une organisation semblable à celle que représente actuellement la Société des Nations se complète et s’achève, la puissance bienfaisante de la paix et de la solidarité humaine l’emportera sur le mal. C’est en tout cas ce que nous avons le droit d’espérer; et, si nous considérons la route poursuivie depuis le commencement de l’Histoire jusqu’aux heures présentes, notre espoir se fortifiera jusqu’à devenir une foi véritable, un inébranlable foi. ».


Il n'a pas eu à connaître les sombres années 1930 et le retour inéluctable de la guerre, et non plus la construction de l'ONU avec un Conseil de Sécurité particulièrement utile comme levier armé des décisions politiques. Mais encore faut-il que les Nations-Unies soient toutes « civilisées », au sens que l'imaginait Léon Bourgeois...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site du Sénat sur Léon Bourgeois.
Léon Bourgeois.
René Viviani.
François Guizot.
L’affaire Dreyfus au cinéma.
Alfred Dreyfus bientôt général ?
Jules Verne.

Les 150 ans des lois constitutionnelles de la IIIe République.
Jean Jaurès.
Panthéon versus wokisme !
Centenaire du drame.
Anatole France.
Alexandre Dumas fils.
Pierre Waldeck-Rousseau.
Alexandre Millerand.
La victoire des impressionnistes.
Les 120 ans de l'Entente cordiale.
Mélinée et Missak Manouchian.
Le Débarquement en Normandie.
La crise du 6 février 1934.
Gustave Eiffel.

Maurice Barrès.
Joseph Paul-Boncour.
G. Bruno et son Tour de France par Deux Enfants.
Pierre Mendès France.
Léon Blum.
Jean Zay.
Le général Georges Boulanger.
Georges Clemenceau.
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau a perdu.
Au Panthéon de la République, Emmanuel Macron défend le droit au blasphème.
L'attentat de Sarajevo.
150 ans de traditions républicaines françaises.






https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250929-leon-bourgeois.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-fabuleuse-destinee-de-leon-263013

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/09/28/article-sr-20250929-leon-bourgeois.html


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6 septembre 2025 6 06 /09 /septembre /2025 04:17

« Rien ne faisait prévoir son décès subit, lorsque, dans la journée de dimanche, à 10 heures, M. Viviani fut pris de syncope. Cet accident se renouvela vers 15 heures et parut alors si sérieux que le directeur de l'établissement prévint aussitôt par télégramme M. Baffrey, préfet de la Vendée et neveu de M. Viviani, en même temps qu'il avisait par téléphone le beau-fils de l'ancien Président du Conseil, M. de Bouhélier. Le malade s'affaiblissait d'heure en heure et, à 23 h. 30, une nouvelle syncope l'emportait. » ("Le Figaro" du 8 septembre 1925).





 


C'était il y a cent ans : René Viviani est mort le dimanche 6 septembre 1925 près de Clamart, (au Plessis-Robinson) dans une maison de convalescence et de repos aménagée dans un ancien château (où il séjournait depuis six mois). Il avait 61 ans (né le 8 novembre 1863 en Algérie). Traumatisé par la mort d'un beau-fils pendant la guerre et celle de sa femme le 17 février 1923, il a eu une crise d'apoplexie pendant une intervention devant plein d'avocats le 8 juin 1923 qui l'a rendu paralysé jusqu'à sa mort deux ans plus tard. René Viviani, avocat, journaliste, écrivain (il a publié plusieurs ouvrages politiques), était un homme politique important de la Troisième République.

Bien que peu connu de nos jours, René Viviani a eu quelques "exploits" à faire valoir devant l'histoire, dont le principal fut sans doute que ce fut l'un des premiers socialistes français à avoir accepté de siéger dans un gouvernement dit bourgeois, avec Alexandre Millerand et Aristide Briand.

Fils d'un avocat (qui fut conseiller général d'Oran) et avocat lui-même (d'abord en Algérie puis à Paris), René Viviani a défendu les ouvriers socialistes, militants syndicalistes dans les grèves, notamment dans les chemins de fer et les mineurs de Carmaux. Rédacteur en chef de "La Petite République", principal journal socialiste où il côtoyait Jules Guesde et Jean Jaurès, René Viviani a ensuite cofondé avec ce dernier, en avril 1904, le journal "L'Humanité", l'actuel "organe" du parti communiste français (dont il a été aussi le rédacteur en chef au début).

L'engagement politique allait avec son engagement au socialisme. René Viviani a été élu député de la Paris en septembre 1893 (il n'avait pas encore 30 ans), réélu en mai 1898 mais battu en avril 1902 par un candidat nationaliste. En 1900, il a fait voter avec Raymond Poincaré une loi autorisant les femmes à devenir avocates. Il travaillait avec Alexandre Millerand, Jean Jaurès et Aristide Briand. Il a aussi beaucoup travaillé pour sanctionner les personnes impliquées dans le scandale de Panama (il a déposé le rapport de la commission d'enquête qui a été voté par 311 voix contre 174).

En mai 1906, René Viviani a retrouvé son siège de député de Paris, et s'est présenté ensuite, en mai 1910 dans la Creuse dont il est resté député jusqu'en octobre 1922 (réélu en avril 1914 et en novembre 1919). Il était alors membre du parti républicain socialiste, une mouvance qui était plus indépendante que la SFIO. En 1910, son successeur au siège de député de Paris fut Paul Painlevé, de la même génération que lui et socialiste indépendant comme lui (né le 5 décembre 1863). C'était d'ailleurs Paul Painlevé qui était Président du Conseil lorsque René Viviani est mort. En 1910, c'étaient les socialistes creusois de Paris qui lui ont demandé de se présenter dans la Creuse (à Bourganeuf), ce qu'il a accepté et ce qui a expliqué son parachutage.

À l'instar d'Alexandre Millerand et Aristide Briand, René Viviani a accepté la proposition de Clemenceau d'entrer dans son (premier) gouvernement le 25 octobre 1906 aux côtés de Georges Picquart (à la Guerre, le fameux lieutenant-colonel Picquart de l'affaire Dreyfus), Joseph Caillaux (aux Finances), Aristide Briand (à l'Instruction publique puis à la Justice), Gaston Doumergue, Louis Barthou, Albert Sarraut, etc. Ainsi démarra une belle carrière ministérielle puisqu'il a été nommé neuf fois au gouvernement dont deux fois au plus haut poste, chef du gouvernement.

 


René Viviani fut donc Ministre du Travail et de la Prévoyance sociale du 25 octobre 1906 au 3 novembre 1910 (également sous le gouvernement d'Aristide Briand). À ce titre, il était le premier titulaire du Ministère du Travail et a fait voter plusieurs réformes sociales, en particulier le salaire de la femme mariée, les assurances du travail, le bien de famille insaisissable, etc. (le repos hebdomadaire obligatoire a été voté avant ce gouvernement, le 13 juillet 1906).

Anticlérical comme Clemenceau, René Viviani a prononcé un célèbre discours le 8 novembre 1906 à la Chambre des députés qui allait lui donner le surnom d'homme qui éteignait les étoiles : « Nous avons arraché les consciences à la croyance. Lorsqu'un misérable, fatigué du poids du jour, ployait les genoux, nous lui avons dit que derrière les nuages, il n'y avait que des chimères. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des étoiles qu'on ne rallumera plus. » (extrait cité par Wikipédia).

Et, dans ce discours retranscrit par le site de l'Assemblée Nationale, René Viviani y a déclaré aussi : « Quelle est donc la revendication qui monte vers nous ? Messieurs, de moins en moins le bruit des conflits politiques passera le seuil de cette Chambre, mais, de plus en plus, le bruit sinistre des conflits sociaux parviendra à nos oreilles. Quel est donc le conflit qui est d'ailleurs à la racine du monde et que personne ici ne doit ignorer ? C'est le conflit entre la misère et la propriété. ». Cela a ouvert plus d'un siècle de revendications sociales et, ensuite, de défense des "acquis sociaux" dans une véritable tradition française.


Après novembre 1910, René Viviani a refusé de continuer ses aventures ministérielles (Ernest Monis, Raymond Poincaré et Louis Barthou lui avaient proposé de faire partie de leur gouvernement entre mars 1911 et décembre 1913) et en a profité pour cofonder le parti républicain socialiste (socialiste indépendant) avec Aristide Briand.

Toutefois, René Viviani a retrouvé un ministère dans le gouvernement de Gaston Doumergue, radical, comme Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts du 2 décembre 1913 au 9 juin 1914 (ministère qu'il retrouva pendant la guerre sous un gouvernement d'Aristide Briand du 12 décembre 1916 au 17 mars 1917).
 


Les élections législatives du 26 avril et 10 mai 1914 ont apporté une Chambre très à gauche. Trois blocs politiques se sont partagé les rangées du Palais-Bourbon : la Fédération des gauches (radicaux et socialistes indépendants) menée par Aristide Briand, avec 320 sièges sur 592 (et 48,4% des voix), la droite républicaine (catholique sociaux) menée par Jacques Piou, avec 169 sièges (et 34,2% des voix), et la SFIO (socialistes) menée par Jean Jaurès, avec 103 sièges (et 16,8% des voix).

À l'issue de ces élections (rappelons que l'attentat de Sarajevo allait se dérouler le 28 juin 1914), René Viviani était pressenti pour diriger le nouveau gouvernement, mais la tentative a échoué. Alexandre Ribot fut finalement Président du Conseil (pour son quatrième gouvernement) mais chuta trois jours plus tard (du 10 au 13 juin 1914). Raymond Poincaré (Président de la République) est donc revenu vers lui pour former le nouveau gouvernement.

René Viviani a même formé deux gouvernements à la suite. Ils se caractérisent par le fait qu'ils étaient les premiers gouvernements sous la Première Guerre mondiale. René Viviani, qui s'est pris aussi le portefeuille des Affaires étrangères au début, a eu la lourde tâche de décréter le 1er août 1914 la mobilisation générale et de recevoir le 3 août 1914 la déclaration de guerre de l'Allemagne des mains de l'ambassadeur d'Allemagne. Il faut bien comprendre que René Viviani était un pacifiste et croyait fermement à une organisation pacifique du monde. Le retour soudain de la force brutale l'a étonné alors qu'il était à la tête de la France, il ne s'y attendait pas.

Dans le premier gouvernement de René Viviani du 13 juin 1914 au 26 août 1914, il s'est basé notamment sur Gaston Doumergue (Affaires étrangères à partir du 3 août 1914), Victor Augagneur (Instruction publique puis Marine), Albert Sarraut (Instruction publique), et Louis Malvy (Intérieur). Durant ce gouvernement, la loi préparée par Joseph Caillaux a été adoptée le 2 juillet 1914 qui a institué l'impôt sur le revenu.


Du 20 au 23 juillet 1914, René Viviani s'est déplacé avec le Président Raymond Poincaré en Russie lors de l'ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie à la suite de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand, prince héritier de l'empire d'Autriche-Hongrie, à Sarajevo. Il n'est pas parvenu à tempérer la réaction du tsar Nicolas II. Pendant tout le mois de juillet 1914, il a en effet tenté d'éviter la guerre, jusqu'à décider de reculer de 10 kilomètres les troupes aux frontières en guise de signe d'apaisement. Toute ressemblance avec des faits d'aujourd'hui n'est que pure coïncidence... ou pas !

Le 4 août 1914, après avoir lu un message du Président de la République (Raymond Poincaré), René Viviani a prononcé un discours important aux parlementaires en demandant l'Union sacrée de toute la nation face à l'ennemi : « La France, injustement provoquée, n'a pas voulu la guerre. Elle a tout fait pour la conjurer. Puisqu'on la lui impose, elle se défendra contre l'Allemagne et contre toute puissance qui, n'ayant pas encore fait connaître son sentiment, prendrait part au côté de cette dernière au conflit entre les deux. ». Le vote des crédits pour la guerre a été obtenu à l'unanimité des deux Chambres. Le 11 août 1914, la France a déclaré la guerre à l'Autriche-Hongrie.


Le chef du gouvernement a fait aussi un appel aux femmes de France pour qu'elles s'occupassent des productions agricoles, en raison de la mobilisation des hommes sur le front : « La moisson est inachevée ; le temps des vendanges est proche. Au nom du gouvernement de la République, au nom de la Nation tout entière groupée derrière lui, je fais appel à votre vaillance, à celle des enfants que leur âge seul, et non leur courage, dérobe au combat. Je vous demande de maintenir l'activité des campagnes, de terminer les récoltes de l'année, de préparer celles de l'année prochaine ; vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service : ce n'est pas pour vous, c'est pour elle que je m'adresse à votre cœur. Il faut sauvegarder votre subsistance, l'approvisionnement des populations urbaines, et surtout, l'approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l'indépendance du pays, la civilisation et le droit. ».
 


René Viviani a alors formé un second cabinet, un gouvernement d'unité nationale (l'Union sacrée) pour combattre l'ennemi, du 26 août 1914 au 29 octobre 1915, avec notamment Aristide Briand (Justice) comme Vice-Président du Conseil, Théophile Delcassé (Affaires étrangères), Alexandre Millerand (Guerre), Albert Sarraut (Instruction publique), Louis Malvy (Intérieur), Victor Augagneur (Marine), Alexandre Ribot (Finances), Marcel Sembat (Travaux publics), Gaston Doumergue (Colonies), Jules Guesde (ministre sans portefeuille), etc.

Le second gouvernement Viviani fut renversé après l'échec des négociations avec la Bulgarie et la démission de Delcassé. Aristide Briand lui a succédé. René Viviani est resté encore ministre quelques deux ans : Ministre de la Justice du 29 octobre 1915 au 7 septembre 1917 dans les deux gouvernements d'Aristide Briand et le cinquième gouvernement d'Alexandre Ribot. Chargé de mission diplomatique, René Viviani s'est déplacé en Russie en 1916, puis aux États-Unis avec le maréchal Joffre en avril et mai 1917 pour demander leur participation à la guerre (ce n'était déjà pas facile !). De retour au pouvoir, Clemenceau l'a éloigné du gouvernement.

Réélu député en novembre 1919, René Viviani a été nommé par Alexandre Millerand à la Société des Nations (SDN), comme représentant de la France puis président d'une commission de 1920 à 1925. Son importance n'était pas négligeable puisque cela lui a valu d'être à la une sur la couverture de l'hebdomadaire américain "Time" le 19 mai 1923. Il fut en même temps élu sénateur de la Creuse en octobre 1922, siège qu'il occupa jusqu'à sa mort trois ans plus tard.
 


René Viviani, orateur éloquent, a cofondé "L'Humanité", a été le premier des Ministres du Travail, a dirigé le gouvernement de la France lorsqu'elle est entrée en guerre en 1914, et surtout, il a contribué à faire des socialistes un parti de gouvernement. Finalement, cela fait beaucoup pour un seul homme disparu de manière précoce.

Dans le Dictionnaire des parlementaires, Jean Jolly résuma ainsi le talent de René Viviani : « Viviani a brillé au barreau comme au parlement. Il a connu de ces succès qui, en se renouvelant, attestent un talent véritable et créent une sorte de prestige. Ardent et sensible, prompt à être ému et habile à provoquer l'émotion, aussi capable de brusques emportements que de causeries aisées, il donnait l'impression d'une nature accessible à toutes les images et à tous les sentiments, les rassemblant en soi et les exprimant ensuite immédiatement. Peu d'orateurs ont eu une facilité plus vraie, un don plus authentique. ».

Dans son éditorial publié dans "Le Figaro" du 8 septembre 1925, Lucien Romier racontait : « Ceux qui l'ont bien connu assurent qu'il eut alors conscience d'une énorme disproportion entre sa personnalité et le rôle que lui imposaient les circonstances. De là, paraît-il, le tremblement pathétique qui marquait tout son être, dans l'après-midi fameux du 4 août 1914. Le "ténor", en cet instant, approcha de la grandeur. Quarante-quatre années de patriotisme sentimental et résigné préparaient l'opinion française à trouver dans l'éloquence de Viviani l'instrument convenable d'une émotion collective. ».

Et de décrire l'homme : « C'était un homme de haute stature, vigoureux, avec des façons tour à tour grossières, fantasques et chaudes de garçon à qui on ne refuse rien et qui ne se refuse rien. Il avait de l'ardeur dans l'amitié ; il pratiquait le geste de camaraderie (…). Orateur extraordinaire, capable d'enthousiasmer n'importe quel auditoire et, pour ainsi dire, de lui ôter la raison, il maniait une phrase pompeuse, nourrie de cadences hugoliennes, que dépouillaient de tout ennui tantôt un débit pressant, tantôt une voix sourde et enflammée. Peu de talents ont montré autant que le sien l'abîme qui sépare le pur orateur du pur écrivain. (…) Connaissant assez le droit pratique pour exercer une véritable action de législateur, il eut des chances exceptionnelles. (…) En fait, son influence réelle s'exerça surtout dans les domaines de la législation sociale et de la législation criminelle. ».

La description du "Petit Journal" du 8 septembre 1925 confirmait ses confrères : « De stature puissante, large d'épaule et de figure énergique, M. René Viviani, pour soignée que fût sa tenue, et même élégante, avait cet aspect un peu fruste qu'on souvent les grands travailleurs, mais non pas les poètes. Or, l'éminent homme d'État fut toujours un poète, en même temps qu'un laborieux. Bien que dans la vie privée, il prît soin de dissimuler sous une brusquerie et parfois une rudesse de langage peut-être affectée la flamme d'enthousiasme qui brillait en lui, comment expliquer autrement que par cet enthousiasme quasi-prophétique l'étonnant lyrisme dont le moindre de ses discours était plein et qui lui donnait sur les assemblées, même lorsqu'elles discutaient les problèmes les plus matériels, un si prestigieux ascendants ? À côté de ceux de Jaurès et de Briand, le nom de Viviani demeurera comme celui d'un des orateurs les plus pathétiques de notre époque. ».

Et d'ajouter pour sa postérité : « Dans l'histoire de notre pays, M. René Viviani restera surtout l'homme qui était à la barre du gouvernement, aux jours tragiques de 1914. (…) L'histoire lui rendra cette justice qu'il a tout fait pour éviter la guerre. Elle se rappellera qu'il eut le courage de prescrire le maintien de nos troupes à 10 kilomètres de la frontière, geste qui innocente à jamais la France d'avoir voulu le massacre. (…) Rappellerons-nous enfin que le "Petit Journal" a eu l'honneur de compter M. Viviani parmi ses collaborateurs. (…) Depuis quelques années, sa parole éloquente n'éveillait plus les échos d'aucune tribune et sa lucide intelligence s'était obscurcie. Sa fin, dans une maison de santé de Clamart, témoigne des cruels accidents auxquels sont exposés ceux qui se dévouent sans réserve, corps et âme, au service du pays. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
René Viviani.
L’affaire Dreyfus au cinéma.
Alfred Dreyfus bientôt général ?
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Les 150 ans des lois constitutionnelles de la IIIe République.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250906-viviani.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/rene-viviani-l-homme-qui-eteignait-261845

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