« Ce que les astronautes d'Artemis II ont accompli au cours des dix derniers jours témoigne de leur bravoure. Et le fait qu'ils se soient aventurés plus loin de la Terre que quiconque auparavant, qu'ils aient réintégré notre atmosphère à plus de 24 000 mph et qu'ils aient amerri en toute sécurité, témoigne de l'ingéniosité humaine. » Barack Obama, le 11 avril 2026 sur Twitter).
L'ancien Président des États-Unis Barack Obama a continué à rendre hommage à la NASA et aux quatre astronautes qui ont achevé leur mission Artemis II autour de la Lune. C'est bien d'être fier d'être Américain, mais c'était Barack Obama qui avait coupé les fonds pour ce programme lunaire qui ne doit sa poursuite qu'à son successeur Donald Trump lors de son premier mandat, en 2017. Qu'importe ! L'exploit américain, ou plutôt, américano-canadien (parmi les astronautes, il y a un Canadien), dépasse largement les nationalités et les frontières, et c'est de l'humanité qu'il s'agit.
Dans un précédent article, j'avais évoqué le programme du voyage des quatre astronautes vers la Lune. Ils ont décollé dans la nuit du 1er au 2 avril 2026 à bord d'un vaisseau Orion et sont allés jusqu'à la Lune, survolant sa face cachée comme on ne l'a jamais fait, et sont repartis vers la Terre jusqu'à amerrir dans la nuit du 10 au 11 avril 2026.
Chance ou perfection de la préparation et de l'organisation (ou les deux), aucun fâcheux imprévu n'a eu lieu, si bien que le mission a été un grand succès à la fois technologique et, bien sûr, humain et politique.
Un record est désormais acquis : jamais des êtres humains ne sont allés aussi loin de leur planète Terre, à savoir à 406 711 kilomètres, atteints le 7 avril 2026 à 1 heure 02 (heure de Paris : je mets ici toutes les heures en heure de Paris). Le précédent record avait eu lieu au cours de la mission Apollo XIII à 400 171 kilomètres de la Terre (le 15 avril 1970, il y a cinquante-six ans).
Pondérons ce record : c'est un tout petit bout d'Espace que l'être humain s'est permis de visiter. En effet, l'Univers observable s'étend actuellement sur plus de 93 milliards d'années-lumière (une année-lumière, c'est la distance que parcourt la lumière pendant une année, c'est-à-dire à la vitesse de 300 000 kilomètres par seconde). En d'autres termes, l'Univers observable est une sphère de diamètre 93 milliards d'années-lumière dont le centre est la Terre (l'âge de l'Univers est de 13,8 milliards d'années et l'Univers est en expansion). 93 milliards d'années-lumière... et l'être humain n'est allé à ce jour qu'à 1,3 seconde-lumière de la Terre ! C'est très petit !
L'un des temps forts de cette mission a été le survol de la face cachée de la Lune, qui s'est fait à 6 545 kilomètres d'altitude, le 7 avril 2026 à 1 heure du matin. La Lune étant placée entre le vaisseau et la Terre, les communications ont été interrompues pendant le temps du survol, soit 40 minutes, le 7 avril 2026 entre 0 heure 46 et 1 heure 24.
Dès le 7 avril 2026 à 0 heure 41, les quatre astronautes ont pu admirer un coucher de Terre sur la Lune. Cette photographie de la NASA, mise au début de l'article, restera certainement dans l'histoire de l'exploration spatiale. Une autre photographie permet de voir plus nettement la surface lunaire (face cachée).
L'équipage a pu ainsi observer de près la face cachée et en particulier, ils ont pu mettre en évidence deux nouveaux cratères qu'ils ont découverts à cette occasion, l'un a été baptisé du prénom (Caroll) de l'épouse décédée du commandant de bord.
Quelques heures après le coucher de Terre, l'équipage a pu également admirer une éclipse totale du Soleil qui a duré 57 minutes, toujours le 7 avril 2026 entre 3 heures 35 et 4 heures 32. Une photographie a pu illustrer cette éclipse totale, la Lune cachant le Soleil, et l'on peut voir des points blancs qui sont des météorites qui se sont heurtées à la surface de la Lune.
L'observation de la couronne solaire dans ces conditions a été plus précise que sur Terre. La Terre a éclairé une partie de la Lune par sa réflexion de la lumière solaire. Des planètes du Système solaire étaient également observables, en particulier Mercure, Vénus, Mars et Saturne.
L'Espace est une aubaine pour l'observation astronomique. Ainsi, le 8 avril 2026, l'équipage a pu faire cette magnifique photographie de la Voie lactée et du Nuage de Magellan (10 secondes de pose à ISO 12800) beaucoup plus précise qu'à la surface de la Terre (qui, elle, est couverte d'une atmosphère).
Après ce survol de la face cachée de la Lune, le vaisseau a pris le chemin du retour, sans apport d'énergie, en s'aidant de la gravitation lunaire, pour revenir vers la Terre. Quelques heures après, toujours le 7 avril 2026, l'équipage a eu un appel téléphonique d'une quinzaine de minutes avec d'autres astronautes séjournant dans la station spatiale internationale (ISS), en particulier avec la Française Sophie Adenot.
Après trois jours de voyage, Orion est arrivé à proximité de la Terre, prêt à amerrir. C'était un moment très critique, voire le plus crucial. Lors de la mission Artemis I, le retour dans l'atmosphère a été tellement "chaud" que cela avait endommagé le bouclier thermique du vaisseau. Pour Artemis II, il a été décidé de rentrer dans l'atmosphère encore plus rapidement avec un angle d'inclinaison plus fort, pour réduire les dommages possibles en réduisant la durée des échauffements.
Cela restait pourtant très dangereux pour la vie des passagers. Jugez-en vous-mêmes ! Toute l'opération (critique) a duré environ trois heures en tout. L'équipage s'est vêtu d'une combinaison spéciale. Le 11 avril 2026 à 1 heure 23, le vaisseau s'est séparé du module ESM (le moteur du vaisseau, sa source d'énergie, ainsi que les réserves en eau et oxygène), qui s'est éloigné du vaisseau pour se désintégrer dans l'atmosphère.
À 1 heure 53, la vaisseau a rencontré les premières couches d'atmosphère, sollicitant très fortement le bouclier thermique par le frottement avec l'air. Sa température a atteint 2 760°C. Cela a créé un plasma (gaz ionisé) autour de la capsule, qui, heureusement, est resté à l'extérieur du vaisseau, et l'équipage était protégé par les matériaux fortement isolants du bouclier thermique. Orion est entré dans l'atmosphère à 122 kilomètres d'altitude et à la vitesse de 40 300 kilomètres par heure.
À 7,5 kilomètres d'altitude, deux premiers parachutes ont permis de réduire la vitesse de chute d'Orion à 500 kilomètres par heure. Puis d'autres parachutes sont venus renforcer le freinage jusqu'à une vitesse de 27 kilomètres par heure au moment du point d'impact avec l'Océan Pacifique le 11 avril 2026 à 2 heures 07 minutes 27 secondes du matin, au large de San Diego, en Californie. Ouf, tout s'est bien passé !
Ces trois heures de chute étaient effrayantes. Les quatre astronautes sont vraiment des héros. Vu le niveau des énergies, c'était presque suicidaire d'accepter une telle mission ; il faut imaginer qu'ils étaient entourés pendant treize longues minutes d'un plasma qui pouvait atteindre une température de plus de 2 500°C ! Et en plus, la présence du plasma empêchait toute communication avec la base.
L'équipage a été récupéré par la Marine américaine au bord d'un porte-avion. Après quelques heures de repos, les héros ont ensuite participé à une conférence de presse où ils ont été ovationnés par la foule. Cette mission a été un véritable succès et c'est presque un miracle qu'il n'y ait pas eu de problème...
Enfin, pas de problème majeur, qui aurait pu mettre en péril la vie des quatre membres d'équipage, car des petits problèmes, il y en a toujours eu et il en aura toujours, comme ce problème rencontré le 3 avril 2026 avec des toilettes bouchées ! En effet, le tube d'évacuation de l'urine a été bouché par le gel de l'urine, rendant impossible son évacuation à l'extérieur. Il a fallu faire pivoter le vaisseau pour chauffer le tube en question avec les rayons du Soleil et de l'air chaud pulsé par ailleurs.
Bravo donc au commandant de la mission Reid Wiseman, au pilote Victor Glover et aux deux spécialistes de mission Christina Koch (qui devient la première femme à approcher le plus près de la Lune et la première femme à s'éloigner le plus loin de la Terre) et Jeremy Hansen. Ce sont les héros du week-end, les héros de l'année ! Et bravo bien sûr à tous les autres qui ont contribué à rendre cette mission possible et réussie.
Il faudra atteindre la mission Artemis IV pour alunir de nouveau, après 1972, probablement à la fin de l'année 2027 ou en 2028. Les Chinois auront une chance non négligeable de fouler de leur pied le sol lunaire avant les Américains au XXIe siècle. Que les meilleurs gagnent !
« Notre programme spatial a toujours capturé une partie essentielle de ce que signifie aller au-delà de ce que nous pensions possible, et j'espère que les quatre courageux astronautes de cette mission inspireront une nouvelle génération à suivre leurs traces. » (Barack Obama, le 2 avril 2026 sur Twitter).
Dans ce monde de fous et cette période troublée, il n'existe pas beaucoup d'événements capables de faire rêver et de donner espérance. Le décollage de la fusée CM-003 Integrity de type Orion en fait partie. De quoi s'agit-il ? Du lancement de la mission Artemis II qui a pour but d'amener quatre astronautes sur l'orbite de la Lune.
Certes, aucun d'entre eux ne marchera sur le sol lunaire, mais envoyer des hommes (des humains) dans l'environnement immédiat de la Lune est une nouveauté depuis... décembre 1972 et la dernière mission lunaire, celle d'Apollo XVII (qui a amené les dernières hommes sur le sol lunaire du 11 au 14 décembre 1972). Cela fait donc cinquante-trois ans qu'une telle mission n'avait pas été remplie.
Avant de nous attarder sur la technique, reprenons le rêve et l'émotion. Car il faut bien comprendre qu'il y a forcément une émotion à observer le lancement d'une telle mission. J'ai eu l'extrême privilège d'avoir assisté en direct la nuit du 20 au 21 juillet 1969 au premier pas de l'humanité sur la Lune. D'y avoir assisté et de m'en souvenir, de me souvenir de l'émotion, le silence au milieu de la nuit, le silence de ceux qui m'entouraient, et de me souvenir des circonstances (nous étions allés chez notre voisine qui avait la télévision, ce qui n'était pas notre cas). Cette émotion n'avait rien de rationnel, j'aurais été incapable de dire que la Lune était à environ 300 000 kilomètres de la Terre. Mais j'avais bien la sensation qu'il se passait quelque chose de très important.
Mon émotion était toujours aussi forte, mais en revanche dotée d'une rationalité qui l'a amplifiée, cette émotion, lorsque j'ai assisté en direct (toujours à la télévision) le 12 avril 1981 au premier décollage de la navette Columbia, pour la première mission d'une navette spatiale. L'originalité, c'était qu'on récupérait le vaisseau au retour, au contraire des fusées. Au fil des décollages de navette, d'ailleurs, mon émotion était toujours aussi intense mais j'avais observé une certaine lassitude chez les journalistes, comme si c'était devenu commun, voire ennuyeux, de faire décoller une navette (ce serait comme un avion, somme toute). Malheureusement, l'accident au décollage de la navette Challenger le 28 janvier 1986, puis l'accident à l'entrée dans l'atmosphère de la navette Columbia le 1er février 2003 ont montré à quel point réussir une mission spatiale parfaitement était exceptionnel. (J'ai eu aussi la malchance d'assister en direct à ces deux terribles accidents qui ont vu les navettes se désintégrer... avec les passagers à bord).
Alors, cette émotion que j'ai ressentie la nuit du 1er au 2 avril 2026 était de même type que ces palpitations d'un exploit scientifique ajouté au courage de l'équipage. Une telle énergie pour quitter l'attraction terrestre est tellement énorme que c'est une véritable folie d'accepter de se poser juste au-dessus de ces réservoirs d'hydrogène liquide pour bondir dans l'Espace et je ne cesserai de remercier ces courageuses personnes de l'avoir fait pour faire progresser l'humanité.
Un mot aussi sur l'ancien Président Barack Obama : j'apprécie beaucoup le personnage mais je note une contradiction. Il vient saluer l'exploit du décollage... mais il faut reconnaître que c'est grâce à Donald Trump (version premier mandat) et malgré lui que ce programme a eu lieu. En effet, George W. Bush avait lancé un nouveau programme pour retourner sur la Lune, mais Barack Obama l'avait annulé considérant qu'il coûtait très cher, trop cher, et n'aurait pas d'intérêt scientifique, et il a préféré renforcer la couverture médicale des plus pauvres (c'est un choix tout à fait respectable).
Donald Trump a relancé le programme pour plusieurs raisons, et notamment le patriotisme (même si la mission Artemis II a bénéficié de collaboration de la NASA avec le Canada et surtout l'Europe, en particulier la France). L'idée générale est de retourner sur la Lune, mais plus durablement, avec la construction d'une base, avec une station orbitale lunaire et, dans une second temps, ce serait depuis la Lune que des missions de vol habité vers la planète Mars seraient envisageables (avec moins de gravité que sur Terre).
Petite cerise sur le gâteau, cette mission et les prochaines ridiculisent tout le complotisme que j'appellerais spatial qui s'est métastasé dans les réseaux sociaux : oui, l'homme a déjà marché sur la Lune, et pas qu'une fois, de 1969 à 1972, et non, la Terre n'est pas plate, il suffit de prendre un peu de hauteur et de voir notre bonne vieille planète de loin.
La mission Artemis II ne fera qu'effleurer le sujet lunaire puisqu'il est question de survoler le sol lunaire pendant environ quatre heures (il faudra attendre la mission Artemis IV pour remarcher sur la Lune, en principe au début de l'année 2028). Une dizaine de jours de vol sont nécessaires. Après une première journée à faire un tour complet de la Terre, le vaisseau Orion a quitté l'orbite terrestre la nuit du 2 au 3 avril 2026 pour foncer vers la Lune. L'équipage devrait rencontrer la Lune après six jours de vol, puis, changer de direction grâce à la gravitation de la Lune et retourner vers la Terre. La trajectoire a été étudiée pour que ce retour se fasse même en cas de pépin de moteur et d'énergie.
Le site Wikipédia a proposé deux animations pour comprendre la trajectoire. Dans la première version (référentiel géocentrique en rotation avec la Lune), on considère la Terre et la Lune immobiles (ce qui est faux), et curieusement, la trajectoire dessine une sorte de poisson, un véritable poisson d'avril puisque si le décollage a eu lieu le jeudi 2 avril 2026 à 0 heure 35 du matin, heure de Paris, c'était encore le 1er avril 2026 à 18 heures 35, heure de Floride ou de New York.
Dans la seconde version (référentiel géocentrique inertiel), cela donne (à mon avis) une meilleure vision de la trajectoire du vaisseau et de son croisement avec la Lune.
Comme on le voit, après le décollage et, ensuite, la sortie de l'orbite terrestre, il y a deux autres moments critiques : le croisement avec la Lune et son arrimage de quelques instants sur son orbite (Orion survolera la surface cachée de la Lune à une distance d'environ 7 600 kilomètres d'altitude), puis le retour, l'arrivée dans l'atmosphère terrestre où les forts échauffements avec l'air peuvent faire des dégâts considérables (comme le retour de Columbia sur Terre).
À ce titre, ce vol spatial pourra inclure trois records historiques : le vol aura amené des humains le plus loin de chez eux de toute l'histoire spatiale, à environ 407 000 kilomètres de la Terre ; la distance de survol de la Lune aura été très faible, autour de 7 600 kilomètres (déjà indiqué) ; enfin, la vitesse de rentrée dans l'atmosphère terrestre n'aura jamais été aussi élevée, environ 40 000 kilomètres par heure (en augmentant la vitesse de rentrée, on diminue la durée, et donc les échauffements).
Quant aux vols habités vers la Lune, qui, pour l'instant, sont exclusivement américains (les Chinois ont l'ambition lunaire également, et les Indiens aussi ; d'où une forte concurrence identique à la course spatiale des années 1950-1960), il y a aussi trois autres records dans l'équipage : la première femme dans une telle mission vers la Lune, le premier "Afro-américain", et enfin, le premier non Américain (un Canadien). La moyenne d'âge est par ailleurs nettement plus élevée (de près de dix ans) que dans les missions Apollo.
Et justement, rendons hommage aux quatre membres d'équipage dont le courage n'a d'égal que leurs compétences et leur talent. Le commandant est Reid Wiseman (50 ans). Le pilote est Victor Glover (il va avoir 50 ans à la fin du mois). Et les deux spécialistes de mission sont Christina Koch (47 ans) et le Canadien Jeremy Hansen (50 ans). Seul, le dernier cité est à son premier vol spatial, les trois autres ont déjà fait partie de l'équipage d'un vol spatial antérieur.
Je l'ai déjà écrit pour Jonhn Glenn, Neil Armstrong, Michael Collins, Thomas Pesquet et Sophie Adenot, je considère les astronautes (et spationautes, cosmonautes, taïkonautes) comme les héros des temps modernes. Qu'ils en reçoivent la reconnaissance de l'humanité entière, présente et à venir.
« J'ai été élevée dans une famille où la curiosité était très encouragée. (…) Je voulais vraiment avoir un métier qui combine la science, l'exploration et l'aventure, pour vivre une vie d'aventurière. (…) Je lisais aussi des biographies de femmes pionnières. » (Sophie Adenot).
Oui, la France d'aujourd'hui est toujours dans l'excellence scientifique. Oui, l'excellence française n'est pas un passé révolu, nostalgique ; il est bien présent et même futur. Pour preuve, ce vendredi 13 février 2026 (qui n'a pas porté malheur), à 11 heures 15, heure française, la spationaute française Sophie Adenot s'est envolée au bord du Crew Dragon pour la mission SpaceX Crew-12 dont le premier objectif est de rejoindre l'ISS (la station spatiale internationale). Elle restera neuf mois à 408 kilomètres d'altitude avec un emploi du temps de dingue ! Et reviendra sur Terre en novembre 2026.
Dans son vaisseau, le commandant est l'astronaute américaine de la Nasa, Jessica Meir (48 ans), le pilote l'Américain Jack Hathaway (43 ans), et deux spécialistes de mission, la Française Sophie Adenot (43 ans), de l'ESA (Agence spatiale européenne), et le Russe Andreï Fediaïev (44 ans), de Roscosmos. Remarquons qu'heureusement, malgré les tensions diplomatiques durables, le spatial jouit encore d'une belle coopération internationale entre les États-Unis, la Russie et l'Europe.
Aller dans l'Espace, c'est à la fois un rêve d'humain et un exploit tout autant scientifique que physique et psychologique. Il faut en effet être brillant en sciences, en sports et avoir une grande capacité psychologique pour pouvoir être sélectionné et faire partie d'un équipage pour voyager dans l'Espace. D'autant plus qu'en Europe, il y a treize ans entre deux promotions, il ne faut pas rater le coche !
Pour Sophie Adenot, devenir spationaute était une évidence. Une évidence plus du rêve qu'une réalité envisageable, mais un but en lui-même. Elle est la seconde femme française à partir dans l'Espace, et c'est quand elle a vu la première, Claudie Haigneré, quitter la Terre en 1996, elle avait alors 14 ans, qu'elle s'est dit, très impressionnée, que c'était sa passion et qu'elle ferait tout pour l'imiter. Mission personnelle réussie.
Son environnement familial la prédisposait à la curiosité scientifique, à l'aventure personnelle, à l'auto-apprentissage. La lecture aussi, la biographie de nombreux explorateurs... et de femmes de caractère. Sophie Adenot a eu pour référence Marie Curie. Elle visait donc très haut dès le départ... et elle a mis les moyens. Brillante élève, diplômée de Sup' Aéro à Toulouse, où elle est devenue pilote d'avion, puis une formation au MIT de Cambridge, aux États-Unis, pratiquant de nombreux sports (plongée, ski, VTT, parachutisme, etc.), ingénieure chez Airbus chargée de concevoir les cockpits d'hélicoptère, l'engagement dans l'armée de l'air, pilote d'essais sur hélicoptère, marchant dans les traces d'une pionnière de l'aviation, Jacqueline Auriol.
C'est avec cette formation adéquate et cette expérience solide que la colonelle Sophie Adenot a réussi à se faire sélectionner le 23 novembre 2022 parmi les 17 étudiants astronautes de l'Agence spatiale européenne (ESA). Au début du parcours, ils étaient 22 523, voyez la sélection ! Et le 22 avril 2024, elle a acquis son diplôme de spationaute de l'ESA, deuxième femme français à l'avoir obtenu, et a reçu sa première mission le 22 mai 2024, celle qui l'a conduit à décoller ce 13 février 2026 depuis la base de lancement SLC-40 de Cape Canaveral, en Floride, grâce au lanceur Falcon 9 Block 5 de SpaceX.
Comme Thomas Pesquet, Sophie Adenot a tout pour être cette héroïne française, en particulier un certain charisme qui fait transporter les (certainement nombreux) admirateurs : « J'ai envie d'embarquer les Français dans cette aventure. ». Avec ces sportifs de l'extrême, les Français peuvent voyager dans l'Espace par procuration.
Son collègue Thomas Pesquet, justement, quelques heures avant le décollage, lui avait adressé un message d'amitié sur Twitter : « Aujourd'hui, comment ne pas imaginer l'excitation mêlée d'incrédulité qui doit l'habiter, l'envie de performance et de le léger trac, les yeux qui brillent mais le pincement au ventre, que tous ressentent à l'approche du premier décollage. Le sourire qui tremble un peu au moment de vraiment partir. Ça n'a rien de facile de quitter la Terre et les siens aussi longtemps. Rien du tout. Mais c'est important, et ça en vaut tellement la peine. ».
Thomas Pesquet a rappelé comment il avait connu Sophie Adenot : « Je me souviens encore de notre rencontre suite à la sélection de 2009 qui nous a rapprochés, de tout son parcours, méthodique, pendant les années qui ont suivies, de ses questions, des étapes qu’elle a mises en place une par une sans jamais dévier un instant de son but : la sélection suivante, en 2022, qu’elle a brillamment réussie. ».
Le spationaute français a énuméré les raisons de ce rêve en même temps que cette folie : « Pour le progrès scientifique, bien sûr, mais aussi pour le supplément d’âme que ça nous donne à nous, qui restons sur la Terre, de voir quelqu’un réaliser son rêve de gosse, d’avoir surmonté tous les obstacles, d’avoir persévéré, progressé, d’y avoir cru, pour enfin se catapulter dans l’aventure d’une vie, et d’emmener un peu de notre humanité avec elle. ».
Et nous pouvons aussi partager ce cri du cœur : « Nul doute qu’elle a fait tout ce qu’il est humainement possible de faire pour être prête. Alors vas-y Sophie, allume le ciel ! On est tous avec toi. ». Merci à Sophie Adenot ! Avec elle, l'excellence française n'est pas une vaine expression !
« Je suis un militant de la science ! » (Alain Aspect, le 28 novembre 2025 à Villiers-le-Bâcle).
Moment magique et surréaliste ce vendredi 28 novembre 2025 dans la soirée. Dehors, pluie de saison. À l'intérieur de la Maison pour Tous de la Tête ronde, une salle municipale de Villiers-le-Bâcle, petit village de 1 000 habitants sur le Plateau de Saclay, à deux pas du CEA de Saclay, l'association du troisième âge avait fait venir un invité prestigieux, sans doute le plus grand physicien de France, Alain Aspect, récemment élu membre de l'Académie française.
Le public était nombreux... pour ce petit village : environ une centaine de participants avaient fait le déplacement, surtout des personnes âgées, mais également quelques jeunes, peut-être des étudiants. Étonnant paradoxe qu'un Prix Nobel de Physique puisse s'exprimer dans un cadre aussi confidentiel. Il faut dire qu'il n'y a pas eu beaucoup de publicité, c'était à sa demande, juste une communication de la mairie (qui n'en était pas l'organisatrice), quelques affiches. Heureusement, car avec un peu plus de promotion, il n'y aurait certainement pas eu assez de places pour tout le monde.
C'est un plaisir d'écouter Alain Aspect avec son petit accent du Sud-Ouest et ses moustaches qui lui donnent l'image d'un artisan qui aime le travail bien fait. S'il est venu dans cette enceinte si confidentielle, c'est parce qu'il a été invité par un vieux collègue qu'il connaît depuis cinquante-six ans, un technicien qui l'avait accueilli, lui, tout jeune agrégé qui allait préparer son doctorat. Ce collègue ainsi qu'un autre, un ingénieur indispensable à ses manipes, Gérard Roger, étaient présents pour le recevoir.
On ne s'étonne pas que le sujet de sa conférence concernait la physique quantique et, en particulier, l'intrication quantique grâce à laquelle il a reçu le Prix Nobel. Ses propos sont rigoureux, un talent de pédagogue incontestable, une aisance dans l'explication face à un public supposé profane à la science. La vulgarisation, c'est toujours un défi pour un scientifique : comment simplifier sans trahir le sujet ? Au fil de ses conférences, Alain Aspect a mis de l'eau dans son vin en acceptant de dire quelques approximations pour se faire comprendre.
Alain Aspect a rappelé les conditions de ses travaux. Il a été subjugué par le livre de physique quantique de Claude Cohen-Tannoudji à la fin des années 1960 et on lui a remis un dossier sur un sujet peu traité, les inégalités de Bell. John Bell a énoncé des inégalités en 1964 pour tenter de départager Niels Bohr et Albert Einstein dans leur opposition intellectuelle.
Ce débat était alors plus philosophique que scientifique. Il y a eu deux oppositions entre les deux plus grands chercheurs du XXe siècle. La première en 1927 a été "gagnée" par Niels Bohr avec la science. Mais à partir de 1935, le seconde opposition n'avait pas de "gagnant" car elle ne reposait que sur des concepts philosophiques. Albert Einstein n'était pas satisfait de la nature probabiliste de la physique quantique et considérait qu'il existait une réalité intrinsèque. Par conséquent, il imaginait, avec ses deux autres collègues Boris Podolsky et Nathan Rosen (paradoxe EPR), qu'il existait des variables cachées, encore méconnues, qui pouvaient mieux décrire la réalité, tandis que Niels Bohr considérait que la physique quantique se suffisait à elle-même. Attention ! Alain Aspect a beaucoup insisté sur le sujet : il n'y avait aucun désaccord sur la validité des prédictions de la physique quantique, seulement sur son interprétation épistémologique.
Alain Aspect a donné une analogie facile à comprendre : la théorie de l'Évolution et par la suite les théories sur l'hérédité se sont faites alors qu'on ne connaissait pas encore l'existence de chromosomes, mais on devinait qu'il y avait des variables (cachées) qui définissaient les caractères héréditaires des êtres (ce fut l'ADN). Einstein pensait qu'il fallait découvrir ces "chromosomes" de la physique quantique. C'était donc un raisonnement très raisonnable, plus raisonnable, en tout cas, que celui de Bohr plus pragmatique.
Le débat s'est terminé par la mort des deux chercheurs (en 1955 et 1962), mais John Bell, qui soutenait la réflexion d'Einstein, a élaboré en 1964 des inégalités qui donnaient un cadre théorique pour expérimenter l'hypothèse des variables cachées, et donc pour départager, cette fois-ci scientifiquement, le débat entre Bohr et Einstein.
Paradoxalement, à l'époque (fin des années 1960, début des années 1970), personne ne s'intéressait à cela. La physique quantique "marchait" et tout le monde considérait que Bohr avait raison. Seul, John Clauser avait fait des manipes en 1972, mais qui ne reprenaient pas exactement le protocole voulu par Bell et dont les conclusions n'étaient pas vraiment très claires. Alain Aspect s'est donné donc pour objectif de réaliser des expériences rigoureuses pour appliquer les inégalités de Bell.
Pour cela, il n'avait pas forcément beaucoup de moyens et, comme toujours, c'est par dispositifs successifs qu'il a pu perfectionner son dispositif. Il lui fallait un polariseur spécial, et c'est Philips qui le lui a fourni, cela coûtait tellement cher que la grande entreprise d'Eindhoven le lui a ...offert ! Alain Aspect a reconnu qu'il avait bénéficié d'une absence de concurrence (son sujet n'était pas "porteur"), ce qui lui permettait de travailler lentement, avec ses faibles moyens budgétaires et en approfondissant tous ses résultats.
Il a notamment réalisé le premier générateur de photons uniques. C'est important pour mettre en évidence la dualité onde/corpuscule de la lumière. Avec un miroir, un rayon de lumière peut être transmis ou réfléchi (ou les deux selon le miroir). Or, si on n'envoie qu'un seul photon, celui-ci devra bien aller à un seul endroit, soit réfléchi, soit transmis. Et pourtant, son onde associée passera en empruntant les deux trajets.
Je ne reviendrai pas sur le principe de son expérience d'intrication quantique (voir les liens en fin d'article), mais sur son aspect méthodologique. Alain Aspect a rappelé que les Prix Nobel sont attribués aux premiers expérimentateurs, aux initiateurs, mais c'est assez arbitraire. Lui-même était content d'avoir départagé Bohr et Einstein scientifiquement (les inégalités de Bell sont violées, donc Bohr avait raison, il n'y a pas de variables cachées), mais il n'avait pas pensé que cela pourrait aller plus loin. Après sa thèse, il a changé de sujet. Ce n'est qu'après les années 1990 qu'il s'est aperçu que l'intrication quantique pouvait avoir de grandes applications, grâce en particulier à Anton Zeilinger (John Clauser et Anton Zeileinger ont partagé le Prix Nobel avec Alain Aspect en 2022, Nobel voulait récompenser des découvertes qui avaient une application dans la vie quotidienne).
Le thème de la conférence d'Alain Aspect était les deux révolutions quantiques. Il y en a eu en effet deux.
D'abord, au début du XXe siècle, la première révolution quantique qui énonce la dualité onde/corpuscule de la lumière (photon) mais aussi de toute la matière (principalement, travaux d'Einstein, de Bohr et de Louis de Broglie). Cela a eu pour conséquence une physique "discontinue" (les valeurs d'énergie ne sont pas continues, par exemple, les électrons se retrouvent seulement à certains niveaux d'énergie, dans des orbitales). Cela a permis d'expliquer beaucoup de phénomènes physiques (pourquoi la matière ne s'écrase pas sur elle-même, pourquoi est-elle stable ?, comment se lient deux atomes ?, etc.), de découvrir de nouveaux phénomènes (supraconductivité, superfluidité, etc.), et a donné beaucoup de choses dans la vie courante : les transistors, les lasers, les circuits intégrés (donc les ordinateurs), etc. Pour Alain Aspect, cela a bouleversé la société autant que la machine à vapeur au XIXe siècle.
Il a rappelé le cycle habituel : d'abord l'idée, une révolution conceptuelle (dualité onde/corpuscule), ensuite la révolution scientifique (théorie, les équations, les calculs), et enfin la technologie (applications pour améliorer la vie quotidienne).
Ensuite, et Alain Aspect en a été l'un des initiateurs (sans le vouloir car il n'imaginait pas des applications), à la fin du XXe siècle, la seconde révolution quantique provient de l'intrication quantique. Elle va permettre (c'est presque au futur car les développements technologiques sont en cours) de concevoir de la cryptographie quantique (en utilisant la non-localité quantique : la clef de codage du message est définie seulement à l'arrivée du message, l'espion qui intercepte le message en cours de transfert n'a donc pas la clef de décodage) et surtout, concevoir des ordinateurs quantiques qui seront beaucoup plus puissants (il ne s'agit pas de deux bits intriqués, mais d'une centaine de bits intriqués, ce qui donnerait une puissance extraordinaire de calcul, à condition que tous les bits soient parfaits). L'intelligence artificielle nécessite cette puissance de calcul, donc, on ne peut pas imaginer ce qu'une telle puissance signifie dans l'avenir. Enfin, l'intrication quantique permet aussi de développer la métrologie quantique, pouvoir affiner les instruments de mesure.
Alain Aspect a aussi réfuté l'idée que la France allait mal pour la science. Il a aussi réfuté que l'herbe serait plus verte ailleurs. Reprenant les derniers Prix Nobel français, il a admis que Gérard Mourou avait fait sa carrière aux États-Unis, en revanche, les autres ont eu leur Nobel pour des travaux accomplis en France (en particulier au CEA de Saclay). Ainsi Anne L'Huillier, si elle habite en Suède, c'est pour des raisons affectives (elle s'est mariée avec un Suédois). Pierre Agostini, lui, n'avait pas fini ses travaux, mais on l'a mis d'office à la retraite beaucoup trop tôt, alors il a été accueilli par une université américaine. Quant au dernier Nobel français, Michel Devoret, il a travaillé au CEA de Saclay, et s'il a fait son stage postdoctoral aux États-Unis, c'est simplement parce que John Clarke (qui a reçu aussi le Nobel) a développé un domaine d'expertise unique au monde et Michel Devoret voulait acquérir cette connaissance.
De même, l'académicien nobélisé a refusé de se joindre aux pleurnicheurs de la recherche française. Il a expliqué qu'il manquait évidemment toujours des fonds pour la recherche, mais c'est parce que c'est un puits sans fond, et malgré tout, il avait quand même réussi, dans un domaine différent, à la fin de sa carrière, à obtenir 2,5 millions d'euros pour ses recherches grâce à des fonds européens, en précisant que ces fonds ne sont pas utilisés pour les salaires puisque les chercheurs sont payés par l'État, donc ces fonds sont utilisés exclusivement pour les équipements, etc. Il y a beaucoup d'aide, l'Europe, l'ANR, et aussi le Plan quantique pour pouvoir travailler dans de bonnes conditions en France. Cela faisait plaisir d'entendre ce son de cloche dans un climat français souvent morose et déprimé.
Après quelques questions de la salle et une courte séance de dédicace de son dernier livre "Si Einstein avait su" (éd. Odile Jacob), où il a imaginé qu'elle serait la position d'Einstein après la réalisation de ses expériences d'intrication quantique, Alain Aspect a rejoint la table du fond, celle où l'on servait un petit verre amical...
John Clarke, Michel Devoret et John H. Martinis ont reçu le Prix Nobel de Physique 2025 « pour la découverte de l'effet tunnel quantique macroscopique et de la quantification de l'énergie dans un circuit électrique ».
Ce mardi 7 octobre 2025, comme chaque année, a été annoncée par l'Académie royale des sciences de Suède à Stockholm l'attribution du Prix Nobel de Physique. Je sais que la science ne peut être qu'internationale, les équipes de recherche sont en coopération permanente et directe partout dans le monde, mais pour autant, je ne peux m'empêcher d'être une fois encore fier d'être Français et fier de la recherche française en physique de très haut niveau. Parmi les trois lauréats se trouve un chercheur français, Michel Devoret, et il ne faut pas oublier que depuis 2022, nous avons déjà eu, nous la France, quatre physiciens français récompensés par le Prix Nobel de Physique : Alain Aspect (2022), Pierre Agostini (2023), Anne L'Huillier (2023) et Michel Devoret (2025). En moyenne, un Nobel de Physique attribué à la France par an depuis le début du second quinquennat d'Emmanuel Macron !
Trêve de cocorico et revenons à qui et à pour quoi.
Trois chercheurs ont été donc récompensés. L'Académie royale a l'habitude de prendre l'ordre des âges décroissants, mais je commencerai par le Français Michel Devoret, qui a 72 ans.
Il a fait Sup Télécom en 1975, puis un DEA d'optique quantique à l'Université Paris-Orsay et un doctorat en physique atomique et moléculaire au CNRS, dans le laboratoire de photophysique moléculaire. Il a poursuivi avec un doctorat d'État (l'équivalent de l'habilitation à diriger des recherches) sur les transitions de phase de l'hydrogène solide au CEA de Saclay.
Au cours d'un passage postdoctoral à l'Université de Californie à Berkeley entre 1982 et 1984, Michel Devoret a travaillé au laboratoire de John Clarke pour mesurer des effets quantiques macroscopiques d'une jonction Josephson, avec également John Martinis, à l'époque doctorant. C'est sur ces recherches que ces trois chercheurs ont obtenu le Prix Nobel de Physique 2025 (c'est-à-dire quarante ans plus tard !). J'y reviens après les rapides biographies.
De retour en France, Michel Devoret a créé un groupe de Quantronique au CEA de Saclay, chargé d'étudier la physique mésoscopique et les circuits électriques quantiques, aboutissant à l'invention de la pompe à électrons et d'un bit quantique (appelé quantronium).
Après un passage aux Pays-Bas en 1996, il est nommé professeur de physique appliquée à la prestigieuse Université Yale de 2002 à 2024 où il travaillait également sur des nanotechnologies. Dans ce laboratoire qu'il a dirigé, il a conçu les premiers circuits quantiques supraconducteurs, bases de l'information quantique. Il a aussi beaucoup réfléchi sur les fondements de la physique quantique.
Membre de l'Académie française des sciences et de l'Académie américaine des arts et des sciences, Michel Devoret, qui a été professeur au Collège de France, à Paris, de 2007 à 2012 à la chaire de physique mésoscopique, a été également professeur à l'Université de Californie à Santa Barbara, à l'Institut de physique. Il est également un directeur scientifique du laboratoire de Google et de la NASA chargé de concevoir un ordinateur quantique, son job étant sur les matériaux supraconducteurs.
Les deux autres chercheurs récompensés sont le Britannique John Clarke et l'Américain John Martinis.
Après un doctorat de physique à la prestigieuse Université de Cambridge, John Clarke, 83 ans, a beaucoup travaillé sur la supraconductivité et l'électronique supraconductrice. Il a en particulier développé des SQUID (dispositifs supraconducteurs d'interférence quantique) capables de détecter des flux magnétiques très faibles. Il est professeur de physique expérimentale à l'Université de Californie à Berkeley et membre de la Royal Society (élu en 1986).
John Martinis, 67 ans, a été le doctorant de John Clarke (cela veut dire que ce dernier était son directeur de thèse) dans les années 1980 à Berkeley où il a travaillé avec Michel Devoret (post-doc). Il a aussi travaillé au CEA de Saclay puis au NIST (National Institute of Standards and Technology), et est professeur à l'Université de Californie à Santa Barbara.
Pour quoi ont-ils été récompensés ? Pour leurs travaux pendant les années 1980 sur l'effet tunnel macroscopique et la quantification de l'énergie dans un circuit électrique.
C'est un domaine passionnant car la physique quantique est l'ensemble des lois qui gouvernent l'infiniment petit, à l'échelle des particules. Mais on peut aussi obtenir des effets quantiques à l'échelle macroscopique.
Le plus impressionnant est l'effet tunnel, comme expliqué sur ce schéma du Comité Nobel : normalement, une balle rebondit contre un mur ; l'effet quantique veut qu'une balle puisse traverser le mur.
Parmi les autres travaux, il y a la compréhension des supraconducteurs.
Dans un matériau ordinaire, les électrons sont libres de circuler dans le volume, avec une certaine résistance. Dans certains matériaux à certaines températures (en dessous de la température de Curie), les électrons peuvent circuler plus plus rapidement et sans résistance, liés par paires dites paires de Cooper. Ces matériaux sont alors supraconducteurs. Normalement, les électrons sont "individuels" et ne peuvent être au même endroit avec les mêmes propriétés. Dans un supraconducteur, les électrons se mettent en paires (de Cooper) et les deux électrons peuvent être de mêmes propriétés. La paire a donc une seule fonction d'onde dans le système quantique qu'elle constitue.
En reliant deux supraconducteurs par une fine barrière isolante, on réalise une jonction Josephson qui a trouvé de nombreuses applications, en particulier la mesure précise des constantes physiques fondamentales et la mesure des champs magnétiques. Elle permet aussi de créer des outils pour explorer les aspects fondamentaux de la physique quantique, en particulier l'effet tunnel macroscopique à une jonction Josephson. C'est ce qu'ont réussi à démontrer l'équipe des trois chercheurs récompensés en concevant leur dispositif expérimental avec rigueur et finesse pour éviter toutes les interférences qui pollueraient les mesures.
Le Comité Nobel a évoqué, parmi les applications de ces recherches, la cryptographie quantique, les ordinateurs quantiques et les capteurs quantiques.
Comme on le voit, ces dernières années, de nombreux chercheurs en physique quantique ont été récompensés par un Prix Nobel de Physique (ou de Chimie). C'est le signe aussi que la physique quantique a quitté le stade purement théorique pour investir le champ expérimental des applications, et en particulier des applications macroscopiques. Inutile de préciser que cela participe aux technologies qui seront développées dans un avenir plus ou moins proche.
« C’est l’essentiel des phénomènes de la nature qui obéissent à cet autre type de hasard où l’on ne peut appliquer la loi des grands nombres. (…) Le modèle standard nous fait passer à côté de la plus grande partie de la réalité, et va jusqu’à nous empêcher même de la voir. » (Benoît Mandelbrot, 1973).
Le mathématicien Benoît Mandelbrot est né il y a juste 100 ans, le 20 novembre 1924, à Varsovie. Il est mort d'un cancer peu avant ses 86 ans le 14 octobre 2010 à Cambridge, dans le Massachusetts. J'ai déjà évoqué ce scientifique atypique et prolifique dans un article précédent, en particulier sur les fractales dont il est l'un des initiateurs.
Benoît Mandelbrot a eu à la fois de la chance et de la malchance dans ses origines juives polonaises (sa famille était lituanienne). La "malchance", car ce n'était pas du tout facile d'être Juif pendant cette partie du siècle sur cette terre européenne. En 1936, la famille a d'ailleurs émigré en France, rejoignant une autre partie de la famille déjà installée. Sous l'Occupation, le jeune homme a dû se cacher et changer souvent d'adresses pour éviter d'être déporté voire assassiné dans les camps de la mort. Le fait qu'il ait été épargné a été sa chance, mais plus encore, la chance d'être né dans une famille qui l'a encouragé et qui a encouragé le travail et la curiosité, notamment avec son oncle Szolem Mandelbrojt, scientifique aussi, membre du Collège de France depuis 1938, qui lui a permis, entre autres, de rencontrer de nombreux autres scientifiques (cet oncle était l'un des fondateurs du fameux groupe Bourbaki).
Polytechnicien, Benoît Mandelbrot se destinait à la recherche mathématique, mais loin de rester dans les cases de cette science dure, il voulait au contraire la relier avec des réalités quotidiennes. Il a été ainsi économiste ou linguiste autant que mathématicien. Faisant ses études en France, il est finalement parti aux États-Unis pour soutenir sa thèse de doctorat et toute sa vie, il a oscillé entre la France (et la Suisse) et les États-Unis, cumulant certains postes comme chercheur au CNRS, puis professeur d'université à Lille, en France, et professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) puis à Harvard, puis à Yale, ou encore chercheur à IBM à partir de 1958, aux USA (il a refusé le Collègue de France en 1973).
Il a quitté certains postes d'enseignement qui lui prenaient trop de temps afin de se consacrer à ses travaux de recherche, et probablement que son poste à IBM était le meilleur, puisque la compagnie informatique lui a laissé une liberté absolue dans ses activités. En effet, en tant que research fellow, ce qui est un grade privilégié dans une grande entreprise américaine, il n'avait pas vraiment d'impératif de management (projet ou hiérarchique) et pouvait se consacrer très librement à ses objectifs de recherche et même, bénéficier de temps de disponibilité pour pouvoir nouer des collaborations avec d'autres centres de recherche et rencontrer d'autres scientifiques.
Sur ce point, il faut m'arrêter pour comparer le système de recherche des États-Unis et celui de la France. En France, la recherche est particulièrement fournie dans le public, dans les universités et dans des instituts de recherche dont le plus prestigieux est sans doute le CNRS en raison de son interdisciplinarité. Une fois que le chercheur a un poste, soit d'enseignant-chercheur, soit de chercheur, il est libre de pouvoir orienter ses recherches comme bon lui semble et évoluer dans sa carrière avec l'idée que les promotions et les choix se font par cooptation. Le problème de ce système, c'est que l'argent public sert surtout à payer les salaires (relativement faibles pour le chercheur mais très lourds pour l'État) et les gros équipements (de type synchrotron, etc.), mais manque pour financer des équipements parfois coûteux des laboratoires.
D'où l'importance du privé en France. Ce n'est pas nouveau, mais la loi Pécresse de 2007 a considérablement aidé les laboratoires publics notamment en permettant aux universités de se doter d'argent privé. Même si c'était en contradiction idéologique avec la plupart des enseignants-chercheurs, cette loi a été largement acceptée par la communauté scientifique car elle a permis de poursuivre un financement que l'État (surendetté, et pas seulement de maintenant !) ne pouvait plus assurer. Non seulement les laboratoires publics ont gagné en autonomie, mais aussi en financement, sans pour autant être "vendus" aux entreprises.
Mais là, je ne parle que de recherche publique. La France a bien sûr aussi de la recherche privée, mais elle est de moins en moins importante. Depuis une vingtaine d'années, l'État d'ailleurs encourage fortement l'investissement dans le recherche au moyen du crédit impôt recherche qui est l'un des mécanismes non seulement pour encourager cet investissement mais aussi pour inciter les grands groupes internationaux à installer leurs centres de recherche en France. Il reste que la recherche privée est directement tributaire des marchés et à court terme, ce qui peut inquiéter sérieusement pour l'avenir du pays.
Autre point faible de la France, directement en rapport avec la conception de l'argent que se font beaucoup de Français (complexés par l'argent), il y a un réel chaînon manquant entre la découverte scientifique et sa valorisation industrielle. Il y a encore peu de dépôts de brevet au CNRS malgré la qualité excellente de la recherche de très nombreux scientifiques.
Aux États-Unis, comme il y a très peu d'État (et je devine que très prochainement, avec le retour de Donald Trump, il y en aura encore moins), tout fonctionne depuis toujours avec l'argent privé : universités, laboratoires de recherche, etc. Mais cela n'empêche pas l'autonomie des chercheurs. Dans les universités, un chercheur est à la fois chercheur et entrepreneur, car il est capable financièrement d'investir pour valoriser les fruits de sa recherche (on appelle cela essaimage, ou start-up). Inversement, et c'est ce qui s'est passé pour IBM (qui ont eu des chercheurs qui ont reçu le Prix Nobel de Physique, les plus connus furent en 1986 à Zurich), c'est que les grandes entreprises privées jouent le rôle de la recherche publique en France. Notamment avec ce type de poste de research fellow. D'ailleurs, Benoît Mandelbrot devait prendre sa retraite d'IBM en 1993 mais il a eu la possibilité de garder un bureau et de continuer à y travailler avec le titre de fellow emeritus jusqu'en 2006, date à laquelle il a vraiment pris sa retraite (et a arrêté de donner des cours à Yale).
Je termine cette grande parenthèse sur les chercheurs avec cette idée qu'un chercheur, qui est une personne très pointue dans un domaine très technique, dotée d'une forte intelligence couplée à une forte intuition, le tout avec un travail de longue haleine, persévérant et parfois infructueux, ne court pas, en général, après l'argent. Il existe des métiers (de type commercial) qui permettent de devenir riche beaucoup plus rapidement et avec beaucoup moins de labeur que de faire des mathématiques ou de la physique de très haut niveau. La passion et la curiosité sont des moteurs bien plus efficaces que l'argent pour les scientifiques. De plus, ils ont un autre moteur (commun également aux autres) qui est la reconnaissance. Et c'est aussi cette raison qui a conduit Benoît Mandelbrot à travailler plus aux États-Unis qu'en France où on s'intéressait peu à ses travaux.
L'un des traits de génie de Benoît Mandelbrot a été d'avoir été capable, à partir de travaux antérieurs, comme la loi de George Kingsley Zipf d'observation empirique de la fréquence d'un mot dans un texte en fonction de son rang et la théorie de l'information de Claude Shannon, d'en faire une loi plus générale, ce qui a été l'objet de sa thèse soutenue le 19 décembre 1952 ("Contribution à la théorie des jeux de communication") qui lui a apporté une grande notoriété outre-atlantique.
C'est à la fin des années 1960 que Benoît Mandelbrot s'est intéressé à ce qu'il a appelé les fractales, en voulant déterminer la longueur des côtes de la Grande-Bretagne, et en montrant que leur dimension de Hausdorff n'était ni 1 ni 2 mais entre 1 et 2 (non entière). Dans ce cadre, il s'est investi dans l'étude des fluctuations instantanées, essentielles pour mieux prévoir l'économie et les modèles financiers, trop souvent décrits par des moyennes qui ne rendent compte de rien. Au-delà de l'économie, les applications de ses travaux sont très nombreuses, de la forme des nuages aux crues du Nil en passant par la transmission du signal.
Dans sa leçon au Collège de France le 13 janvier 1973 sur les "Formes nouvelles du hasard dans les sciences", Benoît Mandelbrot a dit en introduction : « La variété des phénomène naturels est infinie, mais les techniques mathématiques susceptibles de les dompter sont fort peu nombreuses. Il arrive donc souvent que des phénomènes qui par ailleurs n'ont rien de commun se trouvent partager la même structure mathématique. C'est un tel cousinage conceptuel qui semble aujourd'hui porter l'une vers l'autre les fluctuations qui à la fois sont "très erratiques" et possèdent une "homothétie statistique interne". Leur matière va de l'économique à la biologie, à la géophysique, à diverses branches de la physique et au-delà, mais de deux points de vue ces fluctuations se ressemblent : l'échec d'une technique mathématique et le succès d'une autre. Le premier les définit comme "non laplaciennes" ou "très erratiques", par contraste avec les fluctuations familières qui peuvent être dites "laplaciennes" ou "bénignes". Le deuxième les définit comme "statistiquement homothétiques". (…) Je voudrais faire sentir aussi bien le degré d'unité que l'homothétie apporte, que la variété des problèmes spécifiques auxquels elle contribue à répondre. ».
L'Ensemble de Mandelbrot (inspiré par les travaux du mathématicien Gaston Julia) est la famille des fractales qui répondent à cette équation : z(0) = 0 et z(n+1) = z(n) puissance 2 + c (où c est un nombre complexe quelconque). Cela donne cette harmonieuse géométrie qui se répète de la plus grande à la plus petite échelle (cliquer ici).
Benoît Mandelbrot a publié en 1982 un livre complet de six cents pages sur le sujet "The Fractal Geometry of Nature" : « Au fur et à mesure que la technologie s'est améliorée, les fractales tracées par ordinateur, mathématiquement précises, sont devenues plus détaillées. Les premiers dessins étaient en noir et blanc à basse résolution ; les dessins ultérieurs étaient en haute résolution et en couleur. De nombreux exemples ont été créés par des programmeurs qui ont travaillé avec Mandelbrot, principalement au centre de recherche d'IBM. Ces visualisations ont renforcé la force de persuasion des livres et leur impact sur la communauté scientifique. ». Pour plus de précision, on peut relire ici.
« Sache que, dans ce monde, il y a de la compassion et de l’amitié. Mais il y a aussi de la méchanceté, de la cruauté, de l’horreur. Tu y seras peut-être confronté. Refuse obstinément d’y participer. II en va de ta dignité d’être humain. » (Hubert Reeves, le 14 mai 2020).
L'astrophysicien Hubert Reeves, directeur de recherches au CNRS de 1965 à 1999, est mort à Paris il y a un an, le vendredi 13 octobre 2023, à l'âge de 91 ans. Sa disparition a ému largement au-delà du cercle très fermé de la "communauté scientifique" parce qu'il a été l'un des rares scientifiques très médiatisés. Avec son petit accent québécois très reconnaissable et son excellent talent de vulgarisateur, Hubert Reeves était connu du grand public par ses participations à la télévision, à la radio, dans la presse grand public. Il était même un succulent vulgarisateur, pas un qui simplifiait trop, voire qui infantilisait, mais un qui tentait de transmettre à la fois la complexité de l'univers et sa passion d'homme de science.
Hubert Reeves aurait adoré vivre encore une année de plus, ne serait-ce que pour admirer ces aurores boréales qui se sont montrées en France (entre autres) dans la nuit du 10 au 11 octobre 2024 (on peut voir de très beaux clichés sur Internet), comme au mois de mai 2024.
Sa caractéristique, qui a fait sa popularité, c'était une immense bienveillance. On ne sentait pas chez lui de la haine ni de l'agacement même face à des contradicteurs. Il avait ses idées, les autres avaient les leurs, et cela ne méritait pas de s'en faire une guerre. Il était un écologiste scientifique, à l'opposé d'un écologiste idéologue pour qui contraindre, punir, imposer, interdire sont la méthode de persuasion.
Par exemple, cette chronique publiée en février 2007. C'est récent et en même temps, très ancien. Il voulait sensibiliser ses contemporains à la très grande richesse de l'eau : « À l'échelle cosmique, l'eau liquide est plus rare que l'or. Pour la vie, elle est infiniment plus précieuse. ». Et de compléter : « L'eau est un bien précieux. L'eau, c'est la vie. Toute personne assoiffée donnerait tout l'or du monde pour un verre d'eau. Mais pour que cette eau soit favorable à l'organisme humain, elle doit être potable. Une eau potable est celle qui peut être bue sans risque pour la santé. Donc les matières polluantes qu'elle contient doivent avoir une concentration ne mettant pas en danger la santé du consommateur. ».
Puis, il a donné quelques chiffres, issus de l'OMS : « Plus d'un milliard de personnes sont privées d'approvisionnement en eau propre tandis que 2,6 milliards vivent dans des conditions d'assainissement qui ne sont pas satisfaisantes. ». Les exemples sont nombreux, et les pays les plus pauvres n'ont pas l'eau potable courante pour toute la populaire. À Madagascar, par exemple, certains doivent encore faire des kilomètres pour chercher de l'eau potable. Cela freine le développement d'une société. Hubert Reeves enfonçait donc une porte ouverte en disant : « L'eau potable est trop précieuse pour être gaspillée. ».
Mais il croyait trop à la responsabilité individuelle pour s'arrêter à ce constant larmoyant, et aussi pour imaginer des mesures gouvernementales contraignantes (rationnement d'eau, taxation accrue proportionnellement à sa rareté, etc.). Les récentes trombes d'eau et crues ne doivent pas faire oublier que l'eau potable reste rare et précieuse. Ainsi, Hubert Reeves proposait à ses lecteurs de faire un petit quelque chose, une changement d'habitude pour les habitants d'une maison individuelle : « Évitons d'arroser nos pots de fleurs du balcon, et les plates-bandes des jardins, ou de laver la voiture avec l'eau du robinet. ». Le moyen ? Pas très compliqué : « Quand il pleut, l'eau coule sur les toits, rejoint les gouttières. Un récupérateur fixé sur le tuyau de descente de l'une d'elles dirigera le flot vers un récipient de collecte... ». Bref, il n'infantilisait pas disant par exemple de couper l'eau du robinet en se brossant les dents (une évidence) mais il suggérait quelques petits progrès, chacun à son niveau, à son échelle. Il n'a même pas évoqué l'idée de ne pas mettre d'eau potable pour la chasse d'eau des toilettes (c'est pourtant une hérésie de dilapider de l'eau potable pour simplement éjecter nos déjections !), parce que cela nécessiterait un gros investissement dans l'habitation, un doubleau réseau d'eau (potable, non potable) qui pourrait être très coûteux, au contraire d'un simplement récupérateur d'eaux pluviales pour l'arrosage du jardin.
Cela dit, sa bienveillance n'empêchait pas les ronchons et les jaloux d'exister. Ainsi, on peut encore lire sur le site de Jean-Pierre Petit (à l'origine scientifique), cette petite phrase sibylline qui date du 21 septembre 2002 : « Le discours scientifique est en fait un discours de type religieux. La science a ses prêtres, ses Pangloss, comme Hubert Reeves, grand dispensateur de poussière d'étoiles, tel un moderne marchand de sable. Ses phrases commencent par "on pense que..." et pour qui sait suivre des discours sur de long laps de temps, elles évoluent, elles aussi. Vous avez sans doute entendu le scientifique dire "que le mythe de l'Atlantide" était simplement lié à l'explosion du volcan de Santorin, dans les îles Grecques. Je suis allé là-bas. Effectivement ça a du être quelque chose. Le ras-de-marée qui en a résulté a peut-être pulvérisé quelques civilisations côtières. Platon a peut-être aussi simplement fabulé, à moins qu'il ne s'agisse de l'effet du passage de cet astéroïde ferreux évoqué plus haut. ». Remarque malveillante d'autant plus incongrue et gratuite qu'elle ne démontrait rien, si ce n'était que même consensuelle, une personnalité bienveillante avait toujours des détracteurs (selon l'adage : on ne peut pas plaire à tout le monde).
Hubert Reeves s'en moquait et préférait parler aux générations futures. Lors du choc terrible, psychologique, social, du premier confinement au printemps 2020, à cause du covid-19, France Inter a demandé à l'astrophysicien, comme à plein d'autres personnalités, d'écrire une lettre depuis chez eux, où ils étaient confinés, qui serait lue par le producteur Augustin Trapenard.
La lettre d'Hubert Reeves a été écrite le jeudi 14 mai 2020 et sa lecture a été faite le lendemain, vendredi 15. Dans sa lettre, il s'adressait à un petit enfant à naître. On aurait pu croire que c'était juste un exercice de style, mais pas du tout, l'enfant existait bien, encore dans le ventre de sa mère, qu'il avait croisée à la Maison de la Radio où elle travaillait. Son message n'en a été que plus fort.
Le chercheur avait le talent de replacer cette future naissance dans le contexte cosmique réel : « Quelque part dans l’immensité de l’univers, à la périphérie d’une galaxie appelée la Voie Lactée, près de l’étoile Soleil, sur la troisième planète de son système, la Terre, tu vas naître. Des myriades de petits spermatozoïdes vont monter à l’assaut dans le ventre obscur de ta mère. Le gagnant pénétrera son ovule et tu vas entrer dans l’existence. Tu es le fruit d’une longue gestation qui se poursuit depuis près de quatorze milliards d’années. Tout a commencé dans la lumière éblouissante d’un gigantesque et torride espace. Ne me demande pas ce qu’il y avait avant, je n’en sais rien. ».
Car le scientifique a toujours été un poète et s'il citait Louis Aragon dans le catastrophisme, c'était aussi pour mieux insister sur le trésor de la culture humaine : « La durée de ton existence sera, au mieux, de l’ordre d’un siècle, une durée infime par rapport à celle de l’univers. Pendant ce temps il te sera possible d’explorer le monde et de prendre conscience de tes devoirs et de tes responsabilités. Tu auras à affronter le cycle de la vie humaine avec ses moments de grâces et ses crises. "De temps en temps la terre tremble", écrit le poète Louis Aragon. (…) Tu auras l’immense chance d’entrer en contact avec le grand trésor de la culture humaine. Accumulé depuis des millénaires, les œuvres d’art, musique, peinture, littérature qui ont contribué à embellir nos vies. Les réflexions des penseurs de toutes les cultures, qui se sont penchés sur les mystères de notre existence. Tu pourras t’approprier ce riche patrimoine, en faire ton profit, aider à le préserver contre l’oubli et peut-être y contribuer toi-même. Tu laisseras en héritage les fruits de ton activité pour que ceux qui viendront après toi poursuivent la grande aventure de l’univers. ».
Et il a terminé par une citation d'un écrivain qui m'est cher, Albert Camus : « Fais en sorte qu’on dise de toi ces mots d’Albert Camus : "il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence". Tâche d’être à la hauteur de ta destinée. Ta vie y prendra son sens. Tu y trouveras ton bonheur. ».
Ce qui était rassurant, c'est qu'Hubert Reeves, bien que plutôt pessimiste, depuis cinquante ans, sur les capacités des êtres humains à prendre en charge collectivement la sauvegarde de la planète, de leur planète (et de l'humanité par voie de conséquence), n'avait pas du tout un ton de Cassandre, ou du prophète Philippulus, ce ton de promesse de cataclysmes à venir et d'annonce d'apocalypse. Au contraire, il faisait confiance aux générations futures, leur demandait d'être des citoyens éveillés, instruits, fiers de ce qu'ils sont et guidant leurs congénères vers un progrès humain qui n'est pas seulement technologique mais aussi social. Ça nous change des vendeurs de désastres à la mauvaise foi débordante.
« Philosophiquement, intellectuellement, à tout point de vue, la société humaine n'est pas préparée à l'essor de l'intelligence artificielle. (…) Sommes-nous en train de basculer dans une nouvelle phase de l'histoire humaine ? » (Henry Kissinger, en juin 2018).
Je sais que les sciences, c'est-à-dire, les sciences dures n'ont pas beaucoup de couverture médiatique en France, d'autant plus qu'on vit des moments très troublés d'ordre politique et international. Néanmoins, l'actualité scientifique est un élément important qui préfigure, voire configure notre avenir. Cette semaine est la semaine des attributions des Prix Nobel de 2024. Plutôt que d'insister sur les noms des lauréats, insistons sur les découvertes récompensées.
Lundi 7 octobre 2024 ont été récompensés du Prix Nobel de Médecine les généticiens américains Victor Ambros et Gary Ruvkun pour leurs travaux sur les micro-ARN et leur rôle dans la régulation génétique. Mercredi 9 octobre 2024 ont été récompensés du Prix Nobel de Chimie les biochimistes américains David Baker, Demis Hassabis et John M. Jumper (anglo-américain) pour leurs travaux sur les protéines, le premier (la moitié du Prix) pour leur conception numérique et les deux autres (chacun un quart du Prix) pour les prédictions de leur structure qui font appel à l'intelligence artificielle.
J'ai gardé pour la fin le Prix Nobel de Physique attribué le mardi 8 octobre 2024 au physicien américain John Hopfield et au chercheur anglo-canadien Geoffrey Hinton, spécialiste de l'intelligence artificielle, pour leurs travaux sur l'apprentissage automatique à l'aide de réseaux de neurones artificiels. Autant dire que la principale lauréate des Nobel en 2024, du reste non seulement de Physique mais aussi de Chimie, c'est l'intelligence artificielle.
Il faut déjà s'entendre sur les termes. L'expression intelligence artificielle est une pâle traduction de son équivalent anglais, pris dans le sens aussi d'intelligence économique. En fait d'intelligence, la traduction française plus précise serait plutôt veille, on parle de veille économique. C'est sûr que dire veille artificielle serait mal traduire, mais il y a de cela. Je trouve que le mot intelligence de cette expression est pourtant mal défini et induit en erreur. Intellego en latin signifie je comprends.
En français, la définition de l'intelligence, donnée par Le Robert, est : « faculté de connaître, de comprendre ; qualité de l'esprit qui comprend et s'adapte facilement ». Il y a une autre définition, dans le même sens : « l'ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance rationnelle (opposé à sensation et intuition) ». On y trouve aussi la définition de l'intelligence artificielle : « ensemble des théories et des techniques développant des programmes informatiques complexes capables de simuler certains traits de l'intelligence humaine (raisonnement, apprentissage…) ». Il y a aussi un autre sens, qui n'est pas ici pertinent : « d'intelligence : de connivence, par complicité » (par exemple : intelligence avec l'ennemi).
Pour reprendre la définition, il faut plus prendre le verbe connaître que le verbe comprendre pour parler d'intelligence artificielle (ce qui ne reprend pas l'étymologie latine du verbe comprendre). L'intelligence artificielle ne comprend rien, elle ne fait qu'accumuler, stocker, structurer et ressortir des connaissances d'un volume et d'une vitesse incomparables avec ce dont est capable l'être humain. En revanche, ce dernier comprend.
Les travaux sur les réseaux de neurones artificiels, qui viennent d'être récompensés, sont fondamentaux, comme l'a expliqué, le 8 octobre 2024 à Stockholm, la professeure Ellen Moons, présidente du Comité Nobel de Physique : « L'apprentissage est une capacité fascinante du cerveau humain. Nous pouvons reconnaître des images et des paroles et les associer à des souvenirs et à des expériences du passé. Des milliards de neurones nous confèrent des capacités cognitives uniques. Les réseaux de neurones artificiels sont inspirés par ce réseau de neurones dans notre cerveau. Les lauréats du Prix Nobel de Physique de cette année, John Hopfield et Geoffrey Hinton, ont utilisé les concepts des principes fondamentaux de la physique statistique pour concevoir des réseaux de neurones artificiels qui fonctionnent comme des mémoires associatives et trouvent des modèles dans de grands ensemble de données. Ces réseaux de neurones artificiels ont été utilisés pour faire progresser la recherche sur des sujets de physique aussi divers que la physique des particules, les sciences des matériaux et l'astrophysique. Ils sont également devenus une partie de notre vie quotidienne, par exemple, dans la reconnaissance faciale et la traduction linguistique. Les découvertes et inventions des lauréats constituent des éléments constitutifs de l'apprentissage automatique qui peuvent aider les humains à prendre des décisions plus rapides et plus fiables, par exemple lors du diagnostic de problèmes médicaux. Cependant, même si l'apprentissage automatique présente d'immenses avantages, son développement rapide a aussi soulevé des inquiétudes sur notre avenir. Les humains portent collectivement la responsabilité d'utiliser cette nouvelle technologie d'une manière sûre et éthique pour le plus grand bénéfice de l'humanité. ».
L'intelligence artificielle n'est pas nouvelle, et existe depuis les années 1950, et son principe est d'imiter le cerveau humain par un système de connexions de neurones. Ce qui est nouveau depuis une dizaine voire une vingtaine d'années, c'est qu'on est capable d'avoir un volume des mémoires et une vitesse, une puissance de calcul des microprocesseurs, extraordinaires, ce qui permet aux systèmes de neurones une évolution très rapide.
Son principe est l'auto-apprentissage, et je me souviens que dans les années 1980, on parlait de système expert pour cela dans les processus de recherche d'erreurs et de solutions. La machine progresse au fur et à mesure de son évolution, de ses erreurs, de ses interactions. C'est cet aspect qui peut faire peur, qui doit faire peur, car cet apprentissage est hors contrôle d'une conscience humaine.
Comme pour toute innovation scientifique, la question philosophique du bien, du mal, faut-il développer, freiner, n'a pas beaucoup de sens. Qu'on le veuille ou pas, l'intelligence artificielle existe depuis longtemps et surtout, est utilisée depuis longtemps et on ne reviendra pas en arrière. Il faut faire avec. Avec enthousiasme ou avec angoisse (ou plus probablement avec les deux).
On pourra toujours imaginer une solution politique ou institutionnelle, comme pour l'énergie nucléaire. Certes, l'énergie nucléaire nous chauffe, nous apporte toute sorte d'énergie, mais en même temps, elle permet la bombe nucléaire. Il y a des traités internationaux qui réduisent les risques politiques, en limitant la prolifération de l'arme nucléaire, mais rien n'empêche des États de refuser de s'y soumettre.
Pour l'intelligence artificielle, la situation est différente car si, pour maîtriser le nucléaire, la puissance d'un État est nécessaire, le développement de l'intelligence artificielle est accessible aux entreprises, notamment les plus grandes d'entre elles, les GAFAM dont la puissance financière permet d'investir massivement dans l'intelligence artificielle. Il faudrait donc imaginer une sorte d'accord international qui contraindrait tant les États que les entreprises à... à je ne sais pas quoi car comment limiter les risques d'abus de l'intelligence artificielle ? Sur quels paramètres jouer ?
Mais revenons au sujet de fond. On ne connaît pas le fonctionnement exact du cerveau humain, et on ne connaîtra pas plus le fonctionnement réel de l'intelligence artificielle. C'est cela qui peut inquiéter à juste titre. Henry Kissinger (autre Prix Nobel, mais de la Paix), qui est mort centenaire l'an dernier, a réfléchi jusqu'au bout de sa vie aux grands enjeux du monde, et a beaucoup étudié l'intelligence artificielle dont il voyait l'essor comme aussi crucial que l'invention de l'imprimerie. En juin 2018, il se posait effectivement quelques questions : « La Toile nous a habitués à extraire et à manipuler des stocks d’informations non contextualisées, en fonction de nos besoins immédiats et pratiques. En outre, les algorithmes personnalisent les réponses en fonction de ce qu’ils savent de nous du fait de nos recherches précédentes. Du coup, la vérité est devenue relative. (…) Le monde digital valorise la vitesse au détriment de la réflexion, les positions radicales plutôt que la réflexion. L’information y supplante la sagesse. ».
Il pose ainsi un véritable problème, celui des sources : le nombre devient alors un critère de vérité (au contraire de tout ce que j'ai appris dans ma culture classique), justement parce que c'est l'information qui l'emporte sur la compréhension. C'est la dure réalité de l'influence des fake news (fausses informations) qui peut avoir des conséquences électorales graves dans les pays démocratiques (pour lesquels les élections sont à l'origine de toute légitimité de pouvoir). De même que le problème des sources, celui d'une unique source : la pluralité des intelligences artificielles est indispensable pour éviter tout risque de big-brothérisation, si je puis m'exprimer ainsi !
Sans doute l'ouverture de l'utilisation de l'intelligence artificielle au grand public est une nouvelle étape. Un peu dans le même genre d'importance que si l'on autorisait à chaque particulier de faire sa propre petite centrale nucléaire. Tout le monde pourra faire sa petite expérimentation. Plus ou moins réussie.
Il faut reconnaître que c'est bluffant. Bien sûr, la traduction est l'une des applications fréquentes, et elle est de plus en plus fine et sophistiquée (même si elle n'est pas encore parfaite). Le dialogue humain/machine est donc renouvelé par une sorte de forme humaine à l'expression qui est assez intrigante. L'intelligence artificielle risque donc d'engendrer de la paresse intellectuelle dans les exposés, les résumés, les comptes rendus sur des connaissances déjà acquises (certainement pas sur des connaissances à construire). Faut-il s'en inquiéter ? À la fois oui et non.
Oui, parce qu'il a été prouvé que lorsqu'on sait que la mémoire réside à l'extérieur du cerveau (dans un ordinateur, par exemple), alors, elle s'échappe du cerveau, elle ne reste plus mentalement parce qu'elle n'y est plus obligée. Bref, le cerveau ne va pas forcément évoluer en bien si on se fait de plus en plus assister par un ordinateur. La meilleure preuve est la course d'orientation, Qui, parmi les jeunes, sait même se servir d'une boussole ? Pourtant, savoir lire une carte IGN est indispensable au développement intellectuel, même si, aujourd'hui, il existe les GPS. D'une part, les GPS ne sont pas immortels (c'est un système de satellites qui ont chacun une durée de vie) ; d'autre part, cela nécessite de se reposer totalement sur la machine sans plan B. En plein désert, ou en pleine jungle, avec la batterie déchargée, que vaut un smartphone ?! C'est aussi le problème de la numérisation, des sauvegardes dans les clouds et de l'absence d'archives papiers.
Se reposer totalement sur la machine risque de faire perdre des milliards de compétences humaines au fil des générations. Rien que la calculatrice est un instrument intéressant et utile car elle permet de calculer rapidement, mais encore faut-il que son utilisateur sache calculer lui-même pour qu'il comprenne bien la nature du résultat qu'une calculatrice lui fournit. On pourrait le dire de toute assistance par ordinateur. Si on n'apprend plus à calculer, on sera contraint de n'utiliser que les machines.
Non, ce n'est pas inquiétant, parce qu'avec ce que la machine peut faire et épargner à l'humain, l'humain peut se concentrer sur d'autres tâches. Toutes les machines qui ont remplacé la force mécanique de l'homme lui ont permis de mieux penser, mieux conceptualiser. Que faire si la machine pense et conceptualise à la place ? C'est l'enjeu des prochaines décennies.
Autre source d'inquiétude, je l'ai évoqué pour les fake news, c'est la capacité, avec l'intelligence artificielle, de créer des fake news bien plus redoutables qu'auparavant. Il est possible de prendre l'image d'un homme public et de le faire parler, avec le mouvement des lèvres adapté, et lui faire dire n'importe quoi dans n'importe quelle langue. La réalité devient sujette à falsification. Ce n'est plus la photo qui est truquée, mais le film.
Le problème de la machine, c'est peut-être qu'elle ne prend pas en compte les imperfections du système, les bugs, les erreurs qui peuvent avoir des répercussions très graves. Un exemple intéressant d'intelligence artificielle, pas tout à fait encore au point et qui m'inquiéterait, c'est la conduire d'automobile par la machine. On imagine surtout le cas limite d'un risque d'accident, où l'on doit choisir entre continuer tout droit et s'écraser contre un autre véhicule ou dévier et écraser un piéton. Kissinger ne s'en moquait pas : « Dans l’avenir, nous serons de plus en plus souvent dépendants d’arbitrages opérés par des machines. L’action humaine est inspirée par des valeurs. Tel n’est pas le cas de ces machines intelligentes. Ne risque-t-on pas se laisser contaminer par leur vision instrumentale et amorale du monde ? ».
C'est là le gros problème de l'intelligence artificielle : elle n'a pas de valeur, pas de morale. On pourrait toujours imaginer les robots selon Azimov, avec leurs règles dont celle de ne pas tuer d'humain, mais aujourd'hui les drones utilisent déjà l'intelligence artificielle pour définir leur cible et tirer. C'est déjà trop tard.
Le 7 octobre 2021, le diplomate français Gérard Araud, très médiatisé ces dernières années, a écrit sur Kissinger et sur sa réflexion sur l'intelligence artificielle : « Trop d'information tue l'information mais en appelle encore toujours plus. Jamais on n'en a su autant ; jamais on n'en a compris si peu. Dans ce contexte, l'émotion et le consensus tiennent lieu d'une réflexion dont nul n'a plus le temps. Le risque est alors grand que, face à cet océan de faits, ne s'impose progressivement la tyrannie des algorithmes pour les traiter et l'expulsion progressive et volontaire de l'homme de la définition de son propre destin. Revenant à l'humanisme qui a fondé la culture de sa génération, Kissinger en appelle à des dirigeants qui, s'appuyant sur les faits, puissent les intégrer dans une vision historique et philosophique. Il n'est pas besoin de tout savoir pour tout comprendre. (…) Il ne s'agit pas des inquiétudes d'un vieil homme qui ne comprendrait plus son temps. J'ai moi-même été surpris des connaissances qu'il avait accumulées sur le sujet. C'est tout au contraire la réaction de quelqu'un qui a été confronté à la nécessité de prendre des décisions dans l'urgence et qui craint que la solution de facilité ne soit de s'en remettre à un algorithme. ».
Le nouveau Prix Nobel de Physique John Hopfield est lui-même très conscient des risques de l'intelligence artificielle : « En tant que physicien, je suis très troublé par quelque chose qui n'est pas contrôlé. (…) Quelque chose que je ne comprends pas assez bien pour savoir quelle sont les limites que l'on peut imposer à cette technologie. ».
Toutefois, les applications de l'intelligence artificielle sont nombreuses et opérationnelles et sauvent même des vies. Le professeur Anders Irbäck, membre du Comité Nobel de Physique, a cité deux domaines d'application importants, la modélisation dans les sciences des matériaux, et surtout la santé, l'analyse des images médicales, l'intelligence artificielle, bien plus que le médecin, est capable de déceler le début d'une tumeur cancéreuse à partir d'un cliché radiologique (IRM ou scanner), et j'ajouterai la régularité du rythme cardiaque, etc.
Ce qui est sûr et fabuleux, c'est que l'homme est en train de faire imiter par la machine son propre fonctionnement cérébral, sans forcément bien le comprendre, mais avec des avantages énormes... et sans doute des menaces qui sont aujourd'hui encore difficilement définissables. J'aurai l'occasion de continuer à évoquer ce sujet très important dans un article ultérieur.
« Robert Tournier était visionnaire, moteur et avec une très grande culture scientifique, ouverte sur les applications. » (Klaus Hasselbach et Jean-LouisTholence, le 20 septembre 2024).
Émotion, stupeur, tristesse (et nostalgie) lorsque j'ai appris, il y a un an, un samedi soir (21 septembre), la mort, le 16 septembre 2024, de Robert Tournier à l'âge de 90 ans. Déjà 90 ans ! Je me souviens d'avoir échangé avec lui il y a trente ans, à la mort du cardinal Albert Decourtray (archevêque de Lyon, donc un voisin de Grenoble), le 16 septembre 1994, à seulement 71 ans, et lui me disait : je n'en ai peut-être plus que pour dix ans à vivre (il n'en avait que 60 ans à l'époque). Par chance, il en avait encore pour trente ans, exactement trente ans au jour près !, qu'il a utilisés à fond puisqu'il n'a jamais arrêté de travailler. Un chercheur passionné, ça ne prend pas de retraite !
Étrange conversation si on en juge par des relations professionnelles, mais il faut bien le dire, loin d'être la seule conversation assez atypique. J'ai eu ce que j'appellerais aujourd'hui le privilège (c'est toujours un privilège d'avoir côtoyé une personne exceptionnelle) de voir pratiquement tous les jours Robert Tournier pendant quatre à cinq ans au début des années 1990. Il a fait partie des personnes, peu nombreuses, qu'on peut compter sur les doigts des deux mains, qui ont marqué mon existence. J'ai connu ses humeurs, son enthousiasme, ses défaitismes, mais avant tout, sa passion et sa curiosité, son exigence et sa rigueur. Il fallait le ménager avec les mauvaises nouvelles et ne surtout pas donner en même temps les bonnes nouvelles, en garder toujours en réserve pour les mauvais jours !
Alors, précisons, même si c'est déjà indiqué dans mon titre, à dessein : Robert Tournier était un grand physicien, mais à la différence des grands historiens, des grands philosophes et des grands médecins, les grands physiciens français sont souvent inconnus des Français, pas intéressants pour les médias, les équations sont peu sexy ! et seul, le Prix Nobel peut, éventuellement !, donner un peu de curiosité aux journalistes. Et encore, quel journaliste saurait énumérer, sans oublier un seul nom, nos derniers Prix Nobel de Physique, nos, je veux dire, les derniers Prix Nobel de Physique français ?
Citons-les tous dans l'ordre décroissant, il y en a eu seize : Anne L'Huillier et Pierre Agostini (2023), Alain Aspect (2022), Gérard Mourou (2018), Serge Haroche (2012), Albert Fert (2007), Claude Cohen-Tannoudji (1997), Georges Charpak (1992), Pierre-Gilles de Gennes (1991), Louis Néel (1970), Alfred Kastler (1966), Louis de Broglie (1929), Jean Perrin (1926), Pierre et Marie Curie (1903) et Henri Becquerel (1903).
On s'aperçoit que depuis une vingtaine d'années, il y en a au moins un par quinquennat (et ça s'accélère ces dernières années), mais avant 1990, c'était le vide complet pendant vingt ans. Pourquoi est-ce que je l'évoque ? Pour bien montrer l'importance de Louis Néel, Prix Nobel français très rare (deux seuls Français entre 1930 et 1990 !).
Or, Louis Néel (1904-2000) est un fondateur des recherches sur le magnétisme en particulier à Grenoble, il a travaillé sur le ferrimagnétisme et l'antiferromagnétisme (on a même baptisé une propriété magnétique d'un matériaux "température de Néel"). Il a été le directeur de thèse d'un autre grand physicien grenoblois Louis Weil (1914-1968), spécialisé dans le magnétisme, la cryogénie (les très basses températures) et la supraconductivité. Louis Weil, qui a soutenu sa thèse de doctorat en 1941, est mort trop jeune pour voir son mentor récompensé par le Nobel. Après la guerre (après une tentative de retour à Strasbourg), Louis Néel et Louis Weil ont tous les deux fait de Grenoble un centre de recherche scientifique d'excellence internationale qui a permis d'essaimer de nombreuses autres recherches en physique expérimentale.
Louis Néel fut notamment à l'origine du Centre d'études nucléaires de Grenoble (CENG, filiale du CEA), du premier laboratoire européen, l'Institut Laue-Langevin (ILL), et du Service national des champs magnétiques intenses (SNCI), tous les trois installés dans le Polygone scientifique (la presqu'île grenobloise entre l'Isère et le Drac, une zone de 250 hectares consacrée à la recherche scientifique de très haut niveau).
Robert Tournier, qui a eu pour directeur de thèse Louis Weil, a donc été à très bonne école, une école d'exigence, de rigueur mais aussi de passion et d'enthousiasme. Robert Tournier a soutenu sa thèse de doctorat en 1965 et il a publié ses travaux avec Louis Weil notamment en 1959 sur la « construction et installation d'une bobine sans fer pour mesures magnétiques en-dessous de 1 K par la désaimantation adiabatique ».
Certes, l'enthousiasme a toujours son revers psychologique, et Robert Tournier marchait beaucoup à l'affection. Ce n'est pas pour rien que dans leur court hommage, publié le 20 septembre 2024 dans le Journal du CNRS, Klaus Hasselbach et Jean-Louis Tholence ont écrit qu'il « entretenait des relations humaines fortes » avec ses collaborateurs.
Certains directeurs de thèse ne viennent voir leurs doctorants qu'une fois par trimestre. Avantage : liberté pour organiser leurs travaux ; inconvénient : absence d'encadrement, risque de suivre de mauvaises pistes. Ce n'était pas du tout la philosophie de Robert Tournier qui était un directeur de thèse "pressant", c'est-à-dire qui venait voir ses doctorants trois fois par jour (il pouvait suivre une dizaine de doctorants ou stagiaires de fin de cycle), en leur donnant mille idées nouvelles (dont certaines inexploitables), et gare à celui qui avait une panne (c'était de la physique expérimentale, donc il y avait beaucoup d'équipements de haute technologie, très évolués mais qui pouvaient tomber en panne rapidement et pour longtemps par manque de pièces).
J'ai fait ma première rencontre avec Robert Tournier dans un cadre très particulier. C'était en plein été 1990 et il m'avait invité chez lui, dans une maison neuve, dans un quartier neuf près d'un lac. Les voies n'étaient pas encore achevées. Il était en arrêt maladie car il s'était cassé le dos à vouloir réparer son toit et il était donc immobilisé chez lui. Ses collaborateurs avaient ainsi un peu de répit même si le téléphone sonnait très souvent (pas de télétravail car pas de visioconférence à l'époque).
Toute son équipe était prête à travailler la nuit, les 15 août, les dimanches, s'il le fallait. Le CNRS pouvait être une collectivité de non-droit que seule la passion du chercheur équilibre. Oui, répétons-le, un physicien, qui a fait de très nombreuses années d'études, et qui n'est pas rémunéré en conséquence, s'il est là, c'est parce qu'il a passion de ce qu'il fait. Et il faut bien le dire : au CNRS régnait une extrême liberté, et il était de coutume que les chercheurs pouvaient se permettre de prendre 10% de leur temps (ou quelques chose comme ça) pour des recherches hors programmation, pas budgétisées, juste pour vérifier un truc et voir si la piste était bonne, dans le secret de la manipe du samedi après-midi.
Quand je l'ai connu, Robert Tournier était déjà un directeur de recherche du CNRS en classe exceptionnelle. On a inventé la classe exceptionnelle pour lui et quelques autres, parce que les grilles de la fonction publique ne tenaient pas la route avec son talent de chercheur. L'exception qui confirme la règle, ou plutôt, la grille.
Il n'était pas forcément un grand communicant ni un grand pédagogue, mais était assurément un grand créateur de connaissances. Il n'était pas un universitaire, pas un professeur des universités pour se consacrer à 100% (plutôt 200% !) à ses travaux de recherche. L'avantage, c'est d'avoir du temps, ce que nous envient les chercheurs du monde entier qui sont toujours enseignants pour une part, mais l'inconvénient, c'est qu'il n'est pas au contact avec des étudiants et c'est donc plus difficile pour lui de trouver des collaborateurs, des doctorants et post-doctorants.
À l'époque, j'avais une activité politique assez fébrile (il faut imaginer le maire de Grenoble en prison, par exemple !), et j'avais toujours une cravate dans une poche de ma veste au cas où j'aurais une réunion imprévue le soir. Un jour, Robert, qui me connaissait assez bien, j'étais le seul à disposer d'une cravate de tout le labo !, m'a demandé paniqué si j'avais une cravate pour qu'il puisse la mettre dans l'heure qui suivait. En effet, un conseiller régional venait visiter son labo et il voulait le recevoir avec dignité. J'avais eu un petit sourire amer car je me disais qu'il était encore dans la sacralisation des personnalités politiques. Il se trouvait que je connaissais ce conseiller régional et que je ne le considérais pas comme le plus percutant d'intelligence, et je me désolais que Robert Tournier, d'une si grande intelligence, ait pu se soumettre psychologiquement devant un tel personnage. Mais il est vrai qu'il attendait des subventions du conseil régional de Rhône-Alpes.
D'ailleurs, il ne faisait que cela. Chercher des financements. À un moment, il me confiait qu'il était très frustré de ses activités concrètes car il ne faisait plus de science mais surtout des démarches administratives ou de la communication, ilétait devenu un VRP de l'élaboration par magnétisme. Il faut dire qu'il a créé une nouvelle activité.
Au départ (et j'étais arrivé à ce moment), il l'avait fait au sein d'un grand laboratoire du CNRS de Grenoble, le Centre de recherches sur les très basses températures (CRTBT), créé en 1962. Un laboratoire de 200 chercheurs, ce qui est important, physique fondamentale, comportement de l'hélium proche du zéro absolu (superfluide), phénomènes quantiques, etc. Ce laboratoire bénéficiait d'une très grand réputation internationale et d'une excellente infrastructure, en particulier d'un liquéfacteur et d'un réseau d'azote et d'hélium très rare même dans l'industrie.
Il avait dirigé pendant longtemps ce laboratoire et il était devenu un électron libre, car son nouveau job, c'était de travailler dans la synthèse de matériaux sous champ magnétique intense (5 Tesla). Une petite parenthèse : il faut imaginer l'énergie que cela suppose. Un champ magnétique de 5 Tesla est produit par une bobine supraconductrice de Niobium-Titane plongée dans l'hélium liquide (en-dessous de –269°C). De nos jours, on peut produire jusqu'à 35 voire 37 Tesla et l'objectif bientôt est de 43 Tesla ! Pour donner une idée, le coureur automobile Ayrton Senna venait de s'écraser contre un mur de béton à la vitesse de 212 kilomètres par heure à l'impact, le 1er mai 1994, et d'après les calculs, cela correspondait à peu près à l'énergie utilisée à chaque expérience de champ intense (5 Tesla). On comprend que les chercheurs doivent éviter d'être fatigués ou en état d'ébriété quand il font leurs expériences (même s'il n'y a pas de radar).
Les très basses températures étaient donc devenues plus un moyen (produire du champ magnétique intense) qu'une fin, qu'un objet d'étude, puisqu'il voulait synthétiser toute sorte de matériaux, en particulier des supraconducteurs, mais aussi des alliages industriels pour l'aéronautique et le nucléaire au point de faire "bouillir" la "marmite" jusqu'à +1600°C !
Et au-delà des sujets d'études, c'était son organisation qui posait un problème de fond : les expérimentations de Robert Tournier coûtaient très cher. Là encore, il faut s'arrêter sur le financement de la recherche publique en France (principalement le CNRS) : l'État paie bien sûr les salaires (la masse salariale), à l'époque, au début des années 1990, la moyenne d'âge était de 45 ans (donc salaires assez élevés), et les gros équipements (synchrotron, dont ceux de Grenoble et de Saclay, et quelques autres infrastructures ou participations, comme au CERN). Mais il manquait des moyens matériels pour les équipes de recherche, les équipements étant très coûteux car ajustés pour des objectifs très spécifiques.
Robert Tournier n'avait alors pas hésité : il a fait appel à des partenariats avec de grandes entreprises françaises, intéressées par la technologie ou par l'effet vitrine (c'est bien vu de faire des partenariats avec des laboratoires publics prestigieux). L'argent venait donc assez bien, mais certains collègues voyaient cela d'un mauvais œil, considérant qu'il s'était vendu au grand capital, ce qui ne manquait pas de stupidité quand on savait que parmi ces entreprises, il y avait par exemple Framatome, entreprise publique. Il faut reconnaître que chez certains physiciens, il y a un grand fond d'extrême gauche peu compatible avec la grande intelligence des personnes (cela m'a toujours étonné), c'était l'époque aussi de "Ras l'front" très implanté au CNRS de Grenoble (tiens, que deviennent-ils, avec un RN à 35% ?).
Ces considérations l'importaient peu, mais l'architecture administrative faisait que lorsqu'il avait un contrat avec un partenaire, l'argent devait transiter par le CRTBT avant de revenir à ses projets de recherche... amputé d'environ 20% du montant. Alors, il s'est mis dans l'objectif de créer son propre laboratoire. D'abord, un laboratoire autonome (Matformag), mais qui n'avait pas la taille critique pour subsister, puis en partenariat avec un grand laboratoire universitaire (de l'INPG, Institut national polytechnique de Grenoble) spécialisé dans la magnétohydrodynamique (le Madylam), puis finalement en créant le CRETA (Consortium de recherches pour l'émergence des technologies avancées). Pendant ces années-là, il s'est débattu pour obtenir des fonds pour construire un nouveau bâtiment de plusieurs millions de francs, etc.
Créé en 1978, le Madylam n'a pu, lui aussi, se développer qu'avec des contrats de partenariat avec des groupes industriels. Il est devenu le SIMAP-EPM (science et ingénierie des matériaux et procédé, élaboration par procédés magnétiques) et l'une de ses spécialisations est la coulée continue par creuset froid. La collaboration avec l'équipe de Robert Tournier était donc logique. À l'entrée du Madylam (SIMAP-EPM), sur le campus de Saint-Martin-d'Hères, trônent encore trois énormes mains métalliques, fabriquées en inox thermoformé avec des câbles en nickel-titane, un matériau à mémoire de forme, qui devaient bouger avec le projecteur vertical placé sous les trois mains : elles chauffent, s'ouvrent et sortent du cône du projecteur et refroidissent, se referment et reviennent dans le cône, se réchauffent, et ainsi de suite (œuvre d'Olivier Descamps, en 1990, mais une erreur de calcul empêche le mouvement réel des mains).
La passion, c'était aussi l'obsession, et j'imagine que la famille de Robert Tournier en était aussi une victime collatérale. Bien entendu, il arrivait tôt à son bureau, il repartait chez lui pour dîner mais souvent revenait dans la soirée. Il s'était installé dans une maison neuve et avait eu la mauvaise idée (selon lui) d'y mettre une piscine. Résultat, tous ses enfants y venaient avec les petits-enfants. Ce qui l'empêcher de réfléchir, alors il prenait son petit-déjeuner très tôt et partait à son laboratoire pour être dans le calme. Enfin, c'était une confidence, je ne sais pas si c'était surjoué mais je l'imaginais bien ainsi. Il faut imaginer un chercheur avec de l'hyperactivité mentale : l'idée trotte dans la tête, une autre arrive, une troisième arrive, etc. et tant qu'elles ne sont pas invalidées ou validées, ça continue de trotter, d'obséder le propriétaire du cerveau...
Revenons très brièvement au cœur de ses travaux pendant les années 1990. Robert Tournier a eu l'intuition qu'on pouvait mieux fabriquer des matériaux de haute technologie en appliquant un champ magnétique intense. Ainsi, on pouvait orienter l'axe cristallographique d'un cristal selon le champ magnétique (en profitant de son anisotropie magnétique), et aussi obtenir des monocristaux, ce qui réduisait les joints de grain, notamment pour des supraconducteurs à haute température critique (c'est-à-dire au-dessus de l'azote liquide, à savoir –196°C).
Les supraconducteurs à haute température critique étaient très en vogue à partir de 1986 (Prix Nobel attribué en 1987 à Johannes Bednorz et Karl Müller, physiciens d'IBM à Zurich) et pouvaient être l'option pour transmettre l'information et l'énergie rapidement (finalement, la fibre optique a gagné le combat). Le champ magnétique permettait de réduire les joints de grain et d'améliorer la qualité du matériau. Il était aussi possible de réduire ou d'augmenter la convection au sein d'un matériau liquide, avant solidification, grâce à la différence de susceptibilité magnétique en fonction de la température (selon le même principe que la convection thermique qui provient de la différence de densité en fonction de la température : on parle alors de convection magnétique).
Robert Tournier avait tellement d'applications de son procédé général en tête (aérospatial, télécommunications, nucléaire, etc.) qu'il est allé jusqu'à recruter un (très sympathique) biologiste (écossais) pour explorer la synthèse de plaquettes sanguines sous champ magnétique. Robert Tournier, qui était curieux de tout et s'intéressait à l'actualité scientifique, a aussi travaillé sur des alliages à mémoire de forme (nickel-titane) et des quasi-cristaux (de symétrie 5), des alliages à base d'aluminium-cuivre-fer, aux propriétés un peu bizarres.
Comme on le voit, Robert Tournier a travaillé au croisement de nombreuses disciplines scientifiques : magnétisme, cristallographie, cryogénie, chimie des matériaux, métallurgie, supraconduction, magnétohydrodynamique, ingénierie et procédé d'élaboration de matériaux, magnétorésistance, biologie, etc. Il a déterminé la variation de la susceptibilité magnétique en fonction de la température de nombreux matériaux, a révélé certaines phases particulières de matériaux, et dans les années 1990, ses deux principaux matériaux furent la céramique supraconductrice YBaCuO (oxyde d'yttrium, baryum, cuivre) et l'aimant NdFeB (néodyme, fer, bore) qu'il pouvait synthétiser avec une orientation cristallographique privilégiée.
L'un des points amusants, c'est que Robert Tournier ou ses collaborateurs étaient parfois contactés par des fantaisistes qui se renseignaient sur la possibilité de produire du champ magnétique intense dans des optiques totalement parascientifiques ou parapsychologiques (et loufoques) qui faisaient généralement bien rire. Le mot magnétisme, comme le mot quantique, est souvent couvert d'un mystère chez les profanes un peu charlatans ou hurluberlus sur les bords !
Plus sérieusement, il faut évoquer une publication intéressante, validée le 16 avril 1991, que Robert Tournier a sortie avec son doctorant Éric Beaugnon sur la lévitation de substances organiques par un champ magnétique intense (jusqu'à 27 Tesla). La matière organique (qui est un composé à base de carbone) est généralement diamagnétique, ce qui permet de stabiliser la lévitation à l'intérieur d'une bobine supraconductrice (au contraire de la sustentation fondée sur le ferromagnétisme). Cette publication a valu un petit article plus sensationnel dans le numéro 885 de "Science & Vie", celui de juin 91 (page 101), sur la lévitation d'une souris, mais l'article précisait surtout que l'intérêt était d'éviter les contacts pour synthétiser des cristaux organiques parfaitement purs, utiles dans l'étude des virus. Quant à faire léviter un humain, c'était peu possible car il faudrait un champ beaucoup plus élevé pour compenser la gravité.
Pour rendre hommage à Robert Tournier, je propose ici deux hommages. L'un écrit par Klaus Hasselbach et Jean-LouisTholence, le 20 septembre 2024, pour le CNRS, et l'autre en novembre 1985, où il était à l'époque le directeur du CRTBT, quand il a reçu le Prix Jaffé, un prix décerné par l'Institut de France sur proposition de l'Académie des sciences ("couronnant des travaux ou des expériences destinés au progrès et au bien-être de l'humanité" ; Yves Coppens en a été lauréat en 1974). Parmi les autres prix, Robert Tournier a reçu également le Prix Louis-Ancel en 1970, attribué par la Société française de Physique à un physicien français pour ses travaux en physique de la matière condensée (ses prédécesseurs lauréats, entre autres, étaient Pierre Auger en 1926, Francis Perrin en 1930, Pierre Aigrain en 1951, Jacques Friedel en 1956, et Pierre-Gilles de Gennes en 1959).
Hommage de délégation Alpes du CNRS (20 septembre 2024) :
« [Robert Tournier] avait été le premier à faire des mesures magnétiques en déplaçant la source froide (sel paramagnétique), et l'échantillon en même temps. À la suite de Louis Weil, il avait travaillé sur les alliages dilués, l'effet Kondo, les verres de spins, le magnétisme nucléaire, la supraconductivité à haute température critique et son lien avec le magnétisme, et créé le CRETA en interaction avec les entreprises. Directeur du CRTBT, il avait généralisé les réunions de laboratoire, à partir des réunions de groupe à Rencurel... Il avait eu des idées et de l'enthousiasme à partager avec tous ses doctorants (…). Il avait des interactions fructueuses autour des mesures magnétiques en champs fort avec les autres laboratoires du site, mais aussi des collaborations avec le Laboratoire de Physique des Solides et l’international. Il a travaillé jusqu'au bout (ses 90 ans) sur les transitions vitreuses, la croissance cristalline au-dessus de la température de fusion, réunissant une vaste bibliographie. ».
Hommage de l'Académie des sciences à l'occasion du Prix Jaffé (paru dans "La Vie des Sciences" de novembre 1985) :
« Le prix Jaffé est décerné à M. Robert Tournier, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique. Robert Tournier est entré au Centre de Recherches de Très Basses Températures du CNRS en 1957 [il a dû entrer au CNRS en 1957, mais le CRTBT a été créé en 1962], est actuellement Directeur de ce grand laboratoire. La perfection de ses expériences, souvent très difficiles et la profondeur de ses analyses théoriques lui valent rapidement une autorité internationale pour son étude des manifestations du magnétisme aux très basses températures. Il est aujourd'hui le Directeur de ce centre. Dès 1961, il attribue l'apparition du magnétisme dans les alliages très dilués du cobalt à l'existence d'amas de trois atomes de cobalt, résultat qu'il confirmera 10 ans plus tard en collaboration avec le regretté André Blandin. En 1965, Robert Tournier applique avec succès le modèle de Néel des grains fins (superparamagnétisme) aux phénomènes magnétiques et thermiques dépendant du temps dans les verres de spin. Ce travail a rendu plus circonspect théoriciens et expérimentateurs sur la notion de transition de phase dans ces matériaux. Par contre dans le verre de Spin CuMn, Robert Tournier apporte la preuve décisive d'une transition de phase en mesurant l'effet magnéto-calorique en 1982. Il collabore avec les laboratoires de Chimie du Solide de Grenoble, Bordeaux et Rennes et avec les physiciens de Yorktown Heights aux États-Unis sur un sujet d'actualité : la possible coexistence de la supraconductivité et du ferromagnétisme. Il parvient avec son groupe à induire un état de résistance nulle à 20 millikelvins dans la phase ferromagnétique HoMo6S8, état probablement localisé dans les parois des domaines ferromagnétiques. Il faudrait noter encore beaucoup d'autres travaux, sur l'effet Kondo, les fluctuations de spin, les interactions oscillantes entre impuretés magnétiques. Robert Tournier est dans le peloton de tête des chercheurs actifs dans le domaine du magnétisme aux très basses températures. ».
C'est très certainement cette dernière phrase qu'il faut garder à l'esprit pour évoquer Robert Tournier : il était « dans le peloton de tête des chercheurs actifs dans le domaine du magnétisme aux très basses températures ». Et aussi aux très hautes températures ! RIP.
« Cette soirée banale avait le charme d'une première fois. » (David Foenkinos, 2020).
Cette nuit du mardi 17 au mercredi 18 septembre 2024, une éclipse partielle de la Lune était visible partout sur la planète où il faisait nuit. La chance était aux Parisiens (entre autres) puisque la météo était parfaite : aucun nuage !
Rappelons très rapidement ce qu'est une éclipse de la Lune. C'est un concours de circonstances, si l'on peut dire. L'alignement de la Lune, de la Terre et du Soleil. Une éclipse lunaire est lorsque la Terre se trouve entre la Lune et le Soleil. La Lune reflète le rayonnement du Soleil et la Terre peut lui faire écran. Une éclipse du Soleil, c'est le contraire, c'est lorsque la Lune est entre le Soleil et la Terre et cache une partie voire tout le Soleil. Une éclipse lunaire se voit donc en pleine nuit au cours d'une Pleine Lune tandis qu'une éclipse solaire se voit en plein jour au cours d'une Nouvelle Lune. Notons que s'il faut des lunettes spéciales pour regarder une éclipse solaire (des filtres aluminium pour ne pas s'abîmer les rétines), ce n'est bien sûr pas nécessaire pour une éclipse lunaire.
En fait, c'est un petit plus compliqué qu'un simple alignement car nous sommes en trois dimensions et le plan orbital de la Terre est à un angle d'environ 5° avec le plan orbital de la Lune (les trois astres ne sont pas dans le même plan). L'alignement des trois astres est donc un événement plutôt rare (pour une éclipse lunaire, environ deux fois par an, voir plus loin).
De plus, il y a deux sortes d'obscurité, l'ombre que fait la Terre sur la Lune, dans le cône duquel aucun rayon du Soleil ne peut passer, et la pénombre, entre ombre et lumière, où l'obscurité est partielle. On voit dans le schéma proposé par le site pleine-lune.org les deux régions où la Lune se retrouve respectivement dans l'ombre et dans la pénombre. L'éclipse lunaire du 18 septembre 2024 n'est pas une éclipse totale, c'est-à-dire que la Lune ne passe pas entièrement dans le cône d'ombre. On dit alors que c'est une éclipse partielle.
En fait, c'était presque décevant, car la Lune a juste frôlé le cône d'ombre, en y passant un peu mais très légèrement. Le reste était en pénombre. Les heures à Paris étaient les suivantes (en heure de Paris) : 02h41 entrée dans la pénombre ; 04h13 entrée dans l'ombre ; 04h44 maximum ; 06h16 sortie de l'ombre ; 06h47 sortie de la pénombre. Parfois, lorsque la Lune est dans l'ombre, elle peut montrer (selon la météo et les poussières) une teinte rougeâtre (que je n'ai pas vue de mon point de vue).
Malheureusement, je ne disposais pas d'un appareil photo très perfectionné et non plus d'un trépied. Néanmoins, j'ai pu capter quelques images intéressantes. L'heure indiquée est approximative (à une ou deux minutes près). Inutile de dire que c'est l'excitation de l'observation qui m'a motivé à passer une grande partie de la nuit à fixer les leds de mon réveil pour regarder le ciel aux bons moments, au risque de me rendormir. Je l'ai déjà fait plusieurs autres fois et il y a toujours un petit côté je-campe-chez-moi assez amusant (un remue-ménage nocturne qui reste en tout état de cause complètement incompréhensible pour les chats).
Entrée dans la pénombre :
Entrée dans l'ombre :
Sortie de l'ombre :
Sortie de la pénombre :
Enfin, coucher de la Lune alors que le jour allait se lever :
Le site déjà cité a répertorié les différentes prochaines éclipses de Lune en indiquant dans le tableau si elles seront visibles depuis Paris et si elles seront totales, partielles ou seulement pénombrales. Les prochaines éclipses lunaires auront lieu le 14 mars 2025 dans la matinée et le 7 septembre 2025 dans la soirée, et elles seront totales.
Pour terminer, je propose une vidéo du site américain d'astronomie Time and Date qui a diffusé en direct l'éclipse lunaire de ce jour pour ceux qui n'auraient pas pu la voir eux-mêmes (à cause du temps, à cause du sommeil, à cause de leur situation géographique, etc.).