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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 03:25

« Mon grand-père a été envoyé en prison pendant dix jours à cause d’un poème qu’il avait écrit. Je n’ai pas encore été ainsi honoré. Peut-être est-ce ma faute, ou peut-être le monde a-t-il tellement périclité qu’il ne se sent plus offensé lorsqu’il est sévèrement critiqué. » (Friedrich Dürrenmatt).



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Il y a un siècle, le 5 janvier 1921, est né, près de Berne, le grand dramaturge suisse de langue allemande Friedrich Dürrenmatt. Il est mort il y a un peu plus de trente ans, le 14 décembre 1990, donc un peu avant ses 70 ans, à Neuchâtel où il a vécu toute sa vie. Il a notamment publié des nouvelles et des romans policiers, mais c’était plutôt de l’alimentaire, son œuvre principale est constituée surtout de ses pièces de théâtre où il a décrit une société dont il a fortement critiqué l’organisation. Écrivain donc rebelle mais devenu classique pour les germanophones, je me souviens même d’avoir étudié certains de ses textes en cours d’allemand (mais je ne sais plus lesquels).

L’œuvre de Dürrenmatt a été distinguée par divers prix et récompenses en Suisse, Allemagne, Autriche, tous de langue allemande, mais aussi aux États-Unis. Elle ne semble pas excessivement connue ou très popularisée en France (même si son théâtre fut joué en France). Lors du vingt-cinquième anniversaire de sa disparition, en 2015, la Suisse avait multiplié les événements de commémoration : conférences, expositions et bien sûr, représentation de ses pièces de théâtre.

La vingtaine en pleine guerre mais en Suisse, pays neutre, Dürrenmatt a fait peu d’études poussées, un peu à Zurich en littérature allemande et en philosophie, aussi un peu d’histoire de l’art (il a aussi une œuvre picturale moins connue). Sa passion a été très rapidement le théâtre et dès 1942 (il n’avait que 20 ans), il a écrit ses premières pièces de théâtre ("Le Bouton" mais sortie plus tard). Sa première pièce publiée fut "Les Anabaptistes" ("Les Fous de Dieu"), créée le 19 avril 1947 qui, par son lyrisme apocalyptique, a provoqué un scandale qui lui a assuré assez vite la célébrité dans les pays germanophones. En 1952, "Le Mariage de Monsieur Mississippi" montre l’univers théâtral de Dürrenmatt, plutôt obscur et inquiétant dans la description de la condition humaine.

Avant de continuer à évoquer quelques-unes de ses pièces, parlons très rapidement de ses romans et récits, souvent courts. Les titres sont ici traduits de l’allemand et la date de sortie correspond à celle dans l’édition originale en allemand, la sortie en français est parfois bien plus tardive. Chaque citation est un extrait du livre précédemment cité.

Ses romans policiers sont assez particuliers et peu "classiques". C’est plus la recherche de la justice que du coupable que souhaite le commissaire Bärlach dont la grave maladie semble débrider aussi ses pudeurs morales. Dans "Le Juge et son bourreau" (sorti en 1952), la mort de son bras droit est pour le commissaire héros un moyen de faire d’une pierre deux coups (tuer son ennemi personnel et confondre l’assassin de son collègue, qui ne sont pas une unique personne).

Verdict personnel : « Tu fais erreur, lui répondit le vieux commissaire, un peu frigorifié en se retrouvant dans l’air matinal sur la place découverte. Tu ne me tueras pas. Tu te trompes ! Je suis le seul à te connaître, et donc le seul aussi à pouvoir te juger. Et voici mon jugement, Gastmann : je t’ai condamné à mort. C’est aujourd’hui ton dernier jour, celui dont tu ne verras pas le lendemain. Car le bourreau que je t’envoie, c’est aujourd’hui qu’il va venir chez toi. ».

Dans "Le Soupçon" (sorti en 1952), dont le thème est très glauque, Dürrenmatt reprend le personnage principal et son ami médecin qui le soigne et qui reconnaît en la personne d’un collègue un médecin de type Mengele (qui faisait des expérimentations sur des déportés juifs) qui se serait suicidé à la fin de la guerre et qui, finalement, aurait réussi à interchanger les identités et à vivre tranquillement en travaillant dans une clinique à l’abri de tout soupçon.

Certains des romans policiers de Dürrenmatt ont été adaptés au cinéma, à la télévision voire en bande dessinée. De même que ses pièces, adaptées même en comédies musicales. Parfois, cela a pu être l’inverse.

Ainsi, "La Promesse : requiem pour le roman policier" (sorti en 1958), une enquête sur le meurtre d’une fillette, reprend l’histoire du film "Ça s’est passé en plein jour" de Ladislas Vajda (sorti le 9 juin 1958) dont Dürrenmatt fut l’un des trois coscénaristes.

Entropie croissante : « Je professe l’opinion que c’est un devoir qui incombe à chacun, dans notre pays d’ordre et de propreté, de se ménager quelque part, de constituer par principe de petits îlots de désordre, quand bien même ce ne serait qu’en cachette. ».

Folie, entre fin et moyen : « Opter pour la folie en guise de méthode, c’est peut-être assez héroïque et c’est certainement très courageux, je l’admets volontiers, puisque tous les excès ont quelque chose d’impressionnant de nos jours ; mais si jamais cette méthode manque son but, si elle ne vous conduit pas au résultat visé, alors, je le crains fort, il ne vous restera que la folie elle-même ! ».

Chansonnette imbécile : « Et la petite voix qui nous chantait inlassablement "À la claire fontaine" ne faisait que l’exaspérer davantage ; pour moi, il y avait longtemps que je ne pouvais plus supporter de l’entendre ; il y avait longtemps que la vue seulement de cette silhouette minuscule, le jupon rouge, la poupée, la bouche mièvre avec sa dentition incomplète, les nattes blondasses et ridicules de cette odieuse fillette, oui, il y avait longtemps que j’enrageais rien qu’à la voir ! À force de m’user les yeux sur elle, je la trouvais si banale, si quelconque, si commune et si vulgaire, cette gamine idiote, que j’aurais pu la tuer, l’étrangler de mes mains, la piétiner rien que pour ne plus l’entendre recommencer à chanter sa chansonnette imbécile ! ».

Errare humanum est : « Je ne dis pas que l’intelligence humaine et la saine raison ne puissent pas se tromper ; je dis seulement que ce risque d’erreur, il nous faut l’assumer, n’étant nous-mêmes que des hommes. ».

Dans d’autres récits, Dürrenmatt évoque surtout un thème particulier. Dans "Grec cherche Grecque" (sorti en 1955), l’auteur évoque l’histoire d’un homme ordinaire qui devient extraordinaire lorsqu’il veut se marier : « Elle avait fini par le convaincre de publier une annonce dans "Le Soir" et lui avait aussitôt apporté du papier, une plume et de l’encre. ».

Dans "La Ballade du Minotaure" (sorti en 1985), il parodie l’histoire mythologique en inversant ingénieusement les rôles de Thésée et du Minotaure.

Le "comprimé de roman" titré "La Chute d’A" (sorti en 1971) donne un aperçu d’une dictature communiste. Dürrenmatt n’appelle ses personnages, hiérarques du régime, que par des lettres et des expressions péjoratives (comme "l’eunuque" pour G, l’idéologue de la révolution ; "gin fizz junior" pour H, maréchal ministre de la défense ; "notre ballerine" pour I, ministre de l’agriculture ; la "muse du parti" pour la seule femme M, ministre de l’éducation ; etc.). L’histoire raconte une réunion du bureau politique (politburo) que le grand chef dictateur A souhaite dissoudre pour "démocratiser la révolution" (ne plus avoir d’intermédiaire entre le tyran et le peuple).

Autodissolution : « N discerna le danger. Il menaçait indirectement chacun et directement personne. La proposition de A était surprenante. Rien n’avait laissé supposer que A ferait une pareille proposition, elle répondait à une tactique fondée sur l’effet de surprise. ».

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Venons-en à quelques pièces de théâtre de Friedrich Dürrenmatt, style où il a exercé le mieux son talent de peintre du monde dans lequel il vivait.

Dans la "comédie historique ahistorique" (beaucoup d’éléments sont volontairement inexacts historiquement ou mélangent plusieurs périodes) intitulée "Romulus le Grand" (créée le 25 avril 1949 à Zurich), la scène se passe le 15 mars 476, à la chute de l’Empire romain d’Occident. L’empereur ne semble pas mesurer le danger des envahisseurs germaniques, ou plutôt, a renoncé à combattre, et continue à élever tranquillement ses poules qui ont pour nom des empereurs romains.  Romulus refuse de donner sa fille en mariage à un commerçant prêt à acheter la paix auprès des envahisseurs : « Il est beaucoup plus noble et plus difficile d’être fidèle à une personne qu’à un État. ». Dürrenmatt tourne en dérision cet événement capital dans l’histoire du monde.

Dans "La Visite de la vieille dame" (créé le 29 janvier 1956 à Zurich), pièce de Dürrenmatt la plus jouée au monde, Dürrenmatt use de son cynisme et de son humour noir habituels pour brosser des portraits peu flatteurs de ses personnages et de la société en général. La très riche Claire retourne dans son village ruiné qui espère profiter de la fortune de la vieille dame, qui, au contraire, bouscule tous les habitants en mettant à prix la vie d’un ancien amant qui l’a fuie après l’avoir mise enceinte dans leur jeunesse. Elle reconnaît qu’elle a elle-même voulu la ruine du village pour se venger. Grand Prix Schiller, "La Visite de la veille dame" a eu les honneurs de nombreux pays étrangers, et fut jouée à New York, Paris, Lyon, Rome, Londres, etc. En France, Line Renaud a joué le rôle de la vieille dame dans une adaptation de Jean-Pierre Porret, mise en scène de Régis Santon, créée le 20 septembre 1995 à Lyon.

L’enfer n’est pas les autres : « L’enfer est en vous-même. Vous êtes plus âgé que moi et  vous croyez connaître les hommes ; mais on ne connaît jamais que son propre cœur. Vous avez trahi une jeune fille par amour de l’argent ; vous en concluez naturellement que les hommes sont prêts à vous trahir aussi pour de l’argent. La raison de nos craintes est en nous, dans notre cœur, dans nos péchés. Si vous admettez cette vérité, vous aurez la seule arme efficace pour vaincre votre tourment. » (acte II).

Charité et puissance de la richesse : « Avec ma puissance financière, on s’offre un ordre nouveau à l’échelle mondiale. Le monde a fait de moi une putain ; je veux faire du monde un bordel. Si on tient à entrer dans la danse et si on n’a pas de quoi casquer, il faut y passer. Et vous avez voulu entrer dans la danse. Les gens convenables sont ceux qui paient. » (acte III).

Pièce écrite en 1956 et adaptée pour la radio en 1957, "La Panne" retrace l’histoire d’un commercial véreux qui tombe en panne automobile dans un village et ne peut être hébergé, faute de place ailleurs, que chez un juge à la retraite. Durant le dîner avec d’autres invités, un procureur à la retraite commence à interroger le curieux visiteur et à lui faire avouer ses fautes.

Culpabilité : « Sans doute le chemin qui conduit de la culpabilité à l’innocence reconnue est-il un chemin ardu, mais aucunement impraticable ; vouloir conserver une innocence intacte, par contre, est vraiment sans espoir et ne peut guère entraîner que des conséquences catastrophiques. Vous ne risquez plus que de perdre, là où vous aviez des chances de l’emporter ; sans compter qu’en négligeant de choisir vous-même votre culpabilité, vous serez contraint de porter celle qu’on vous imposera ! ».

Le juge et le procureur : « Une liesse délirante avait emporté le juge et le procureur en une folle sarabande autour de la pièce ; ils tambourinaient sur les murs, ils cabriolaient sur les chaises, se congratulaient avec effusion, brisaient les bouteilles vides, ne savaient plus que faire pour exprimer l’intensité vertigineuse de leur plaisir. Grimpé sur une chaise au beau milieu de la pièce, le procureur glapissait de toute la force de ses poumons que l’accusé avait avoué, avoué, avoué, et bientôt, assis maintenant sur le haut dossier, il chanta les louanges de ce cher invité qui jouait le jeu à la perfection de la perfection ! ».

Dans "Les Physiciens" (créée le 21 février 1962 à Zurich), grand succès international, Dürrenmatt se penche sur la modernité et sur les progrès scientifiques et leurs conséquences parfois néfastes sur la société. Le personnage principal Möbius est un savant qui a découvert une grande invention mais il a brûlé toutes ses notes de travail pour éviter que certains ne s’emparent de son invention pour mettre à mal le monde. Il se fait passer pour fou et se retrouve dans un asile psychiatrique où il rencontre Newton et Einstein, des faux bien sûr, l’un étant un agent américain et l’autre un agent soviétique (c’était en pleine guerre froide), tous les deux chargés de sympathiser avec Möbius pour essayer de prendre connaissance de cette mystérieuse invention. En fait, le plus malin et le plus fou n’est pas la personne qu’on pourrait imaginer…

L’imprévisibilité fondamentale du réel : « Plus les hommes agissent de façon planifiée, plus le hasard est à même de les frapper efficacement. ».

Durant son existence, Friedrich Dürrenmatt a également été un leader d’opinion, tenant de très nombreuses conférences partout dans le monde et visitant aussi le camp d’extermination d’Auschwitz. Ce centenaire Dürrenmatt a donc un intérêt, celui de découvrir ou redécouvrir un écrivain mondialement connu, certes cynique, crû, désabusé mais assurément très talentueux dans la satire et la caricature sociale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210105-durrenmatt.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/durrenmatt-critique-du-monde-229984

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/02/38737931.html









 

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