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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 03:00

« Je voulais qu'on regarde mon physique pour ne pas voir que j'étais quelqu'un de fragile à l'intérieur. » (Loana, le 5 mars 2018 sur RTL).





 


Oui, à l'évidence, elle était fragile. Très fragile. A-t-elle été comme Icare, se brûlant les ailes en virevoltant trop près du Soleil ? Elle s'était décrite elle-même comme une « bimbo idiote fière de sa gloire éphémère », sans se voiler la face, en toute lucidités. Le corps de Loana Petrucciani a été retrouvé ce mercredi 25 mars 2026 sans vie à son domicile de Nice. Elle est peut-être morte il y a plusieurs jours, et ce sont des voisins qui ont alerté la police municipale. Une enquête est en cours pour déterminer les circonstances exactes du décès. Elle avait 48 ans (elle est née le 30 août 1977 à Cannes, vingt ans avant la mort accidentelle de Lady Diana, à un jour près).

Pour beaucoup de Français, elle était la personnalité qui incarnait le mieux la téléréalité. Première émission de téléréalité, "Loft Story" a commencé il y a vingt-cinq ans, au printemps 2001, et montrait une bande de jeunes désœuvrés enfermés pendant plusieurs semaines dans un "loft" (d'où le joli jeu de mot). Le but de l'émission était d'éliminer (le mot est fort, féroce) une personne chaque semaine, choisie par les téléspectateurs, jusqu'à ce qu'il reste un jeune homme et une jeune femme, les gagnants de la saison (Loana a été la gagnante de la première saison). Il faut bien le dire, c'était très ennuyeux, car ils ne faisaient rien, sinon des jeux que la "production" essayait d'impulser de manière très artificielle, mais pour une raison qui devra encore attendre quelques études de sociologues, l'audience était au rendez-vous, ça a plu. Beaucoup plu. Beaucoup trop, sans doute.

 


Les gamins étaient observés comme des souris dans un laboratoire, mais ce n'était pas l'esprit scientifique qui motivait le public. Plutôt un voyeurisme léger, je dirais familial, celui de la mère qui veut observer les premiers émois de son enfant, que tout se passe bien, que la descendance soit déjà en route, etc. À l'époque, il n'existait internet que pour des aspects professionnels ou pratiques, mais pas pour se faire voir. Le narcissisme planétaire était encore une exception.

Plus généralement, cette époque a esquissé les premiers pas d'une société qui est la nôtre aujourd'hui, pas seulement celle du paraître et des paillettes (car cela a toujours été ainsi), mais aussi celle des influenceurs, des discours creux, des temps de cerveau vides, une société capable de mettre durablement un jeune homme de 30 ans qui n'a absolument rien fait à son actif en tête des intentions de vote, à 35%, un tiers des sondés !, pour devenir le prochain Président de la République. Une société du creux, des réseaux sociaux, des boucles algorithmiques qui s'autocongratulent. Sisyphe revisité.

L'une des premières curiosités sociologiques de cette drôle d'émission (qui a fait plein de petits, y compris chez la concurrence), c'était que le participant, à l'origine totalement anonyme, qui se faisait éliminer, comme il était complètement coupé du monde pendant plusieurs semaines, découvrait en reprenant sa vie normale à l'extérieur du bocal-loft qu'il avait acquis une énorme notoriété. Mais une notoriété qui ne reposait sur aucun talent, aucun exploit, aucun fait d'arme, seulement sur le fait d'avoir végété, traîné ses savates dans une sorte d'expérimentation télévisuelle.


Évidemment, cette notoriété n'a été que provisoire, les stars ne le restent pas souvent sans justement des faits d'arme. Et cette gloire éphémère était difficilement gérable pour une personne rattrapée par ses démons et ses addictions, car Loana avait eu une vie difficile déjà avant l'émission (elle avait une petite fille dont on lui a retiré la garde, par exemple). La productrice de l'émission Alexia Laroche-Joubert le formulait l'an dernier : « Elle rentre, c'est une inconnue. Elle sort, c'est une icône. ».

Loana a ainsi été cette étoile qui a cru qu'elle pouvait faire tout, que les champs du possible lui étaient grand ouverts, tant pour devenir mannequin (elle avait un physique qui pouvait s'y prêter), que chanteuse, styliste, animatrice de télévision. Alors, oui, certainement, elle a eu un fait d'arme, mais était-ce en sa faveur ? Elle a fait crac-crac en direct dans une piscine devant une caméra particulièrement intrusive et irrespectueuse de la personne humaine (même les lits étaient sous caméras) et donc devant des millions de téléspectateurs.
 


Elle a touché un peu à tout dans cet univers superficiel des médias, mais sans forcément connaître un succès fou. Et parallèlement à cela, elle a multiplié les ennuis, les pépins de santé, mentale autant que physique, les dépressions, les tentatives de suicide, la drogue, etc., elle a aussi été victimes de viols et d'agressions sexuelles (et pas sexuelles) dont elle n'a pas réussi vraiment à se remettre. Sans compter qu'elle s'est retrouvée à devoir demander le RSA malgré son prix d'environ 250 000 euros qu'elle avait reçue de "Loft Story", parce qu'elle a fréquenté des hommes qui l'ont ruinée, abusée d'elle et de ses fragilités, fait descendre dans les enfers de l'addiction et de la violence, alimentant principalement les chroniques de fait-divers...

À l'annonce de la mort de la lofteuse étoile, Benjamin Castaldi, qui avait présenté l'émission originelle, a publié sur Instagram : « Il y a des visages qu’on n’oublie jamais. Et le sien, celui de Loana fait partie de notre histoire collective. ». Lui aussi a acquis sa notoriété d'animateur de télévision grâce à "Loft Story", mais au moins, pas comme une souris de laboratoire. Comme un manipulateur, en quelque sorte.
 


Et d'ajouter : « Loana n’était pas un personnage. Elle était une femme. Une vraie. Avec ses fêlures, sa douceur, sa fragilité à ciel ouvert. Et c’est précisément pour ça qu’on l’a aimée. Mais c’est aussi pour ça qu’on l’a laissée tomber. On a applaudi sa lumière… sans protéger son ombre. On a consommé son authenticité… sans mesurer le prix qu’elle allait payer. On l’a regardée vivre, aimer, tomber… sans jamais vraiment se demander qui la relèverait après. (…) Elle incarnait une innocence brute dans un monde qui ne pardonne rien. ».

Benjamin Castaldi s'est même permis d'écrire : « La vérité, c'est qu'on est tous un peu responsables. Parce qu'on a tous regardé. Parce qu'on a tous commenté. Parce qu'on a tous, à un moment, détourné les yeux quand ça devenait trop dur. ». Cette généralisation est assez abjecte alors qu'il parlerait plutôt pour lui. Plutôt que culpabiliser des téléspectateurs d'avoir regardé la soupe qu'on leur a servie, on ferait mieux de réfléchir sur la responsabilité, réelle, de ceux qui ont conçu ce genre d'émission, pour qui c'était pécuniairement très profitable.

 


Sa compagne de l'émission (j'allais écrire de chambrée), demi-finaliste, Laure de Lattre l'a expliqué dans "Le Parisien" : « Le "Loft" aurait pu changer sa vie, mais sa vie est devenue pire, largement pire après. Ce qui l’a abîmée, ce n’est pas l’émission, c’est toute la vie qu’elle a eue après. On n’était pas préparés à ce qu’on a vécu. ». Ce n'est pas pour rien que Jean-Pierre Foucault, sur Twitter, a rappelé opportunément la participation de Loana dans l'émission brésilienne dont le titre ne manquait pas d'autodérision, "Je suis une célébrité, sortez-moi de la là !" : « Cette célébrité qui l’avait fragilisée et dont elle voulait désespérément sortir. Elle est partie, seule. ».

Autre compagnon d'émission, le seul, avec elle, qui a réussi à nourrir sa notoriété au fil du temps, Steevy Boulay s'est également exprimé sur Instagram : « Ton départ ailleurs, si soudain, me laisse sans voix. (…) Aujourd’hui, en repensant à tout cela, on peut dire que nous avons vécu un conte de fées. (…) Je t’ai vue tomber, te redresser, te battre, lutter, céder. Le temps est au repos maintenant. Je te laisse rejoindre le firmament. (…) Mon cœur, lui, reste lourd, définitivement marqué par toi, Loana. ». Ce n'est pas donné à tout le monde d'être célèbre...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mars 2026)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Loana, l'émoi.
Loft Story.
Vous avez dit audiovisuel public ?
Sondage Ipsos bva – CESI École d'Ingénieurs sur l'audiovisuel public publié le 6 décembre 2025 pour BFMTV et "La Tribune Dimanche" (à télécharger).
Thomas Legrand : les complotistes de la Bollosphère auraient-ils raison ?
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.


 

 

 

 

https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20260325-loana.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/loana-l-emoi-267794

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2026/03/25/article-sr-20260325-loana.html


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8 décembre 2025 1 08 /12 /décembre /2025 07:16

« Une enquête Ipsos bva-CESI École d'ingénieurs pour "La Tribune Dimanche" révèle que l’audiovisuel public bénéficie d’une image globalement positive auprès des Français, toutes sensibilités politiques confondues. Apprécié pour son accessibilité, sa capacité à promouvoir la création originale et la diversité des publics, il suscite néanmoins des débats sur son coût, son indépendance éditoriale et ses missions futures. Si une réforme est jugée souhaitable par près d’un Français sur deux, celle-ci devrait rester ciblée. La perspective d’une privatisation, quant à elle, suscite peu d’adhésion. » (Ipsos, le 6 décembre 2025).






 


On le sait depuis quelques années, il y a un plan d'envergure des médias Bolloré pour fustiger l'audiovisuel public, c'est-à-dire France Télévisions et Radio France (principalement). Une offensive sans complaisance. Ce n'est pas étonnant, c'est un combat idéologique et la propagation de l'idéologie se fait par les canaux de la communication grand public. Quelques milliardaires sont propriétaires de presse, chaînes de télévision et stations de radio, c'est rarement rentable économiquement, mais là n'est pas le problème quand l'objectif est messianique voire politique. Du reste, ce n'est pas nouveau pour la presse.

Des députés se prêtent aisément à ce petit jeu douteux de dénigrement systématique avec la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public. Après tout, c'est le rôle des parlementaires de contrôler l'argent public. Il y a juste la manière d'enquêter : on confond investigation avec inquisition.


C'est curieux qu'une chaîne comme CNews, qui, par excellence, est une chaîne d'opinion (en gros, on y répète matin midi et soir que le Président, il est méchant, il est mauvais) reproche à leurs concurrents d'avoir des opinions. Ce qui est d'ailleurs contestable puisque le principe rappelé par la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte, c'est justement la neutralité de l'audiovisuel public. France Inter l'a d'ailleurs expérimenté : en évinçant de supposés humoristes provocateurs qui exprimaient des opinions choquantes, la célèbre station de radio a été critiquée pour une prétendue censure.

D'ailleurs, il faut être conscient qu'aucun organe d'information ne saurait exprimer l'opinion de tous les Français, tant ceux-ci sont diversifiés (De Gaulle se posait la question d'un gouvernement pour un pays qui a autant de sortes de fromages).

Dans cette guerre de l'information et de désinformation, beaucoup de bêtises sont dites... Par exemple, parler encore de la redevance de l'audiovisuel public qui coûterait cher aux Français. Typiquement une réflexion qui sent bon la naphtaline de personnes qui ne connaissent pas la France. En effet, depuis plusieurs années, il n'y a plus de redevance, qui était payée en même temps que la taxe d'habitation, elle-même supprimée, du moins pour les résidences principales. Le résultat, c'est que l'audiovisuel public est financé par le budget de l'État, rediscuté chaque année, sans fonds fiscaux propres et réservés.

Autre exemple de désinformation : l'audience de l'audiovisuel public s'écroule. En fait, il y a un mouvement de fond depuis une dizaine d'années, c'est le changement des habitudes des Français : on écoute moins la radio, on regarde moins la télévision. Public ou privé. Pour la radio, c'est très clair : toutes les stations de radio ont chuté, en particulier une championne, RTL. Mais ces dernières années, malgré la baisse des auditeurs de l'ensemble des radios, la radio France Inter avait gagné de nouveaux auditeurs. Jusqu'à cette année où la radio publique n'a plus contenu le mouvement de fond. En revanche, Radio France est le champion des fournisseurs de podcasts. Les gens n'écoutent plus aux horaires de la radio, ils écoutent à l'heure qui leur convient. Radio France est d'autant plus fort dans les podcasts que beaucoup d'entre eux ne bénéficient même pas d'une diffusion radiophonique. Cette révolution de fond a été initiée il y a une dizaine d'années et il fallait beaucoup d'anticipation à ses dirigeants pour imaginer le changement des habitudes du public. Ce changement de paradigme, la radio publique l'a fait, pas la radio privée prisonnière de leur rente de situation de plus en plus affaiblie.


Si la télévision publique a du mal à se différencier de la télévision privée (le modèle économique reste basé sur la publicité, et les producteurs ne sont pas maison), la radio publique est très différente des radios privées, en particulier par sa très grande qualité sonore (c'est un métier, et pas seulement technique, également d'organisation). Et jamais une radio privée ne fera vivre deux orchestres philharmoniques à grande réputation internationale, une radio culturelle très ciblée (France Culture) ou un radio musicale (France Musique). C'est d'ailleurs très rares que des artistes musiciens puissent bénéficier d'un CDI, ce qui est le cas avec Radio France (après une sélection très rude). Si de tels orchestres sont gérés par des radios publiques partout dans le monde, ce n'est pas un hasard, c'est parce que l'art ne répond pas immédiatement à des modèles économiques classiques, c'est-à-dire marchands.

Après, l'audiovisuel public n'est pas exempt de critiques. On peut reprocher la partialité d'une émission comme "Commission d'enquête" qui fait parfois les vide-ordures, ou encore s'interroger sur une collusion entre certains journalistes et certains partis politiques. À propos de la polémique récente sur une vidéo volée d'un petit-déjeuner entre deux journalistes et deux responsables politiques du PS, rappelons que Thomas Legrand était rencontré en tant que journaliste de "Libération" (dont on connaît tous la proximité politique) et pas en tant que représentant de France Inter (il n'y faisait qu'une chronique hebdomadaire d'histoire). De même que Patrick Cohen n'est qu'un chroniqueur parmi de nombreux autres, comme Dominique Seux, etc. et n'a jamais eu la prétention de représenter la rédaction de la première chaîne de radio de France.

Je comprends très bien l'intérêt politique du RN et de ses alliés (ciottistes et zemmouriens) d'en vouloir à l'audiovisuel public, de vouloir l'éliminer, car ils ne supportent pas le pluralisme. Il faut comprendre que cette volonté s'étend désormais vers des parlementaires de LR, ce qui est fort inquiétant.


Pour autant, ce qui m'interroge le plus, c'est que l'audiovisuel public n'est plus défendu, sinon de manière caricaturale par des partisans gauchistes. France Télévisions et Radio France, entre autres, sont des biens nationaux qu'il s'agit de préserver précieusement. On pourra toujours dire que tout coûte trop cher. Que sont 4 milliards d'euros face aux 3 400 milliards d'euros de dettes ? Certainement pas la solution pour régler le problème du déficit, car il faut trouver 120 milliards d'euros par an, et les mêmes remettent en cause la réforme des retraite, ce qui coûtera bientôt à la France plusieurs dizaines de milliards d'euros par an. Les chiffres, on peut toujours jongler avec, ce n'est pas un argument vraiment convaincant.

L'État a des missions et la question est de savoir si ces missions sont correctement remplies ou pas, pas de les financer. Cette dépense a-t-elle une efficacité ou pas ? Personne de la classe politique défend fermement l'audiovisuel public, mais heureusement, le peuple est là ! Et ce n'est pas un hasard si un sondage réalisé par Ipsos bva – CESI École d'ingénieurs et publié le 6 décembre 2025 par "La Tribune Dimanche" vient rassurer ceux qui restent attachés à l'audiovisuel public (on peut le lire dans son intégralité ici). Car, en réaction aux cris politiques agressifs et haineux, ce sondage rassure en effet sur l'attachement des Français à leur audiovisuel public.

Une première question vise à donner l'image de l'audiovisuel public, et, ô surprise !, cette image est globalement bonne pour 69% des sondés. Autre surprise : même auprès de 59% des sympathisants du RN, elle est positive ! On ne s'étonnera pas, toutefois, que le seul groupe qui a une image négative (pour 60%), c'est ceux qui ne la regardent ou écoutent jamais ou rarement.
 


Quant à l'attachement des chaînes ou stations publiques, visiblement, il est réel pour la télévision (France 2, France 3, Arte qui ne fait pas partie de France Télévisions), et plus incertain pour les stations de radio (France Info, France Inter, réseau France Bleu rebaptisé Ici).
 


Une question a aussi testé les personnalités qui incarneraient le mieux l'audiovisuel public selon les sondés. On comprend mieux pourquoi la polémique sur Thomas Legrand n'a eu qu'un simple retentissement dans le microcosme politico-médiatique : Thomas Legrand n'est même pas cité et Patrick Cohen seulement par 7% des sondés.
 


J'évoquais les missions de l'audiovisuel public, et selon les sondés, elles sont remplies : l'audiovisuel public s'adresse à tout le monde et pas à une catégorie de la population en particulier (pour 71%) ; il permet des œuvres de création nouvelles et originales (pour 69%) ; il mise sur des programmes et des émissions de qualité (pour 59%) et il informe de manière fiable et indépendante (pour 52%). Alors, évidemment, en France, on veut toujours le beurre et l'argent du beurre, donc pas étonnant que 49% des sondés trouvent que l'audiovisuel public leur coûte trop cher (alors que la vraie question, c'est si l'argent est bien dépensé ou pas, ce qui semble le cas si l'on en juge par la perception qu'en ont les sondés).
 


Intuitivement, les sondés donnent pour missions principales de l'audiovisuel public une information nationale et internationale de référence et la promotion de la culture française, au fond, comme les missions de l'ORTF au temps du gaullisme triomphant.
 


Enfin, l'idée que les sondés ont d'une éventuelle privatisation devrait faire réfléchir les futurs candidats aux prochaines élections : même si ce n'est pas très net, une majorité craint que la privation dégrade plus que n'améliore l'accomplissement d'un certains nombres de missions.
 


Et c'est normal. Privatiser l'audiovisuel public, ce serait vendre des bijoux de famille. Leur valeur est historique. Un bien commun. Au profit d'une concurrence qui ne supporte pas la pluralité des expressions, ni la contradiction. L'État protecteur est bien là, protéger les citoyens de la toute-puissance de l'argent des milliardaires. Même si cette défense de l'audiovisuel public n'est pas encore très organisée, la privatisation de la télévision et de la radio publiques toucherait une zone très sensible du patrimoine des Français, aussi sensible que lorsqu'on a voulu toucher à l'enseignement libre. L'affrontement idéologique n'est pas encore achevé.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Vous avez dit audiovisuel public ?
Sondage Ipsos bva – CESI École d'Ingénieurs sur l'audiovisuel public publié le 6 décembre 2025 pour BFMTV et "La Tribune Dimanche" (à télécharger).
Thomas Legrand : les complotistes de la Bollosphère auraient-ils raison ?
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.

 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251206-audiovisuel-public.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/vous-avez-dit-audiovisuel-public-265119

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/12/07/article-sr-20251206-audiovisuel-public.html


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7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 03:19

L'institut Ipsos bva – CESI École d'Ingénieurs a voulu tester l'opinion des sondés sur l'audiovisuel public français. On peut retrouver et lire sur Internet cette enquête d'opinions.

Cliquer sur le lien pour télécharger l'enquête d'opinion Ipsos (fichier .pdf) :
https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2025-12/enquete-audiovisuel-public-2025-rapport-complet.pdf

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20251206-audiovisuel-public.html

SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20251206-sondage-ipsos.html

 

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6 septembre 2025 6 06 /09 /septembre /2025 16:18

« Nous, on fait ce qu'il faut, hein... pour Dati... Patrick et moi ! » (Thomas Legrand, le 7 juillet 2025).




 


Méfiez-vous des espions... ou des voleurs de propos privés. Les smartphones ont révolutionné les conversations privées, et la polémique concernant le journaliste politique Thomas Legrand, producteur d'une émission sur France Inter et chroniqueur dans "Libération", en est une nouvelle illustration.

De quoi s'agit-il ? Dans un bistrot au centre chic de Paris, le 7 juillet 2025, quatre hommes trinquaient. Pas n'importe lesquels. Deux hommes politiques et deux journalistes. Deux des apparatchiks les plus influents du PS, Pierre Jouvet, député européen et secrétaire général du PS (numéro deux du PS), très proche d'Olivier Faure, et Luc Broussy, président du conseil national du PS (c'est-à-dire du "parlement" du PS) et ancien élu local du Val-d'Oise. Et deux des journalistes politiques les plus influents des médias français, Thomas Legrand et Patrick Cohen.

A priori, ces rencontres discrètes sont nombreuses : les journalistes discutent souvent en off avec les politiques pour mieux comprendre le positionnement des uns et des autres. C'est même le travail ordinaire des éditorialistes politiques. Le problème, ici, c'est que les quatre convives parlaient des perspectives des élections municipales, du positionnement des écologistes, de l'élection présidentielle, et... de la bataille de Paris.

La vidéo qui a été filmée à l'insu des protagonistes, visiblement à deux ou trois tables d'eux, comme s'ils avaient été épiés, a été diffusée ce vendredi 5 septembre 2025 par le site Internet d'extrême droite "L'Incorrect", proche de Marion Maréchal. Or, on entend assez bien une bribe de conversation.

Thomas Legrand a demandé à Pierre Jouvet : « Paris, c'est risqué ou pas, avec Dati ? ». Rien que la formulation de cette question prouve que le journaliste est dans le camp des socialistes. Pierre Jouvet ne lui a pas apporté beaucoup d'analyse, se contentant de répondre : « Bah, il va y avoir PLM à la fin de la semaine... ». "PLM", c'est la loi pour le mode de scrutin des élections municipales à Paris, Lyon et Marseille, qui a été définitivement adoptée le 10 juillet 2025 par le Parlement, promulguée en août après validation le 8 août 2025 par le Conseil Constitutionnel : la loi n°2025-795 du lundi 11 août 2025 visant à réformer le mode d’élection des membres du conseil de Paris et des conseils municipaux de Lyon et de Marseille, qui généralise le scrutin classique des conseils municipaux aux trois plus grandes villes de France.


Réplique de Thomas Legrand (fatale pour lui) : « Nous, on fait ce qu'il faut, hein... pour Dati... Patrick et moi ! ». Sous-entendu : on fait tout ce qu'il faut pour empêcher Rachida Dati d'être élue maire de Paris. Patrick, c'est bien sûr Patrick Cohen.

Ainsi, cette conversation confidentielle diffusée publiquement sans le consentement des protagonistes laisse entendre qu'il y a une manœuvre de journalistes visant à détruire la carrière de la Ministre de la Culture et à promouvoir la tendance socialiste (plus particulièrement Raphaël Glucksmann).

 


Pour Thomas Legrand qui travaille aussi à "Libération", son appartenance au camp socialiste n'est pas une surprise. Ni sans doute pour Patrick Cohen, à cela près qu'il a toujours été rigoureux dans ses enquêtes sur France 5 et ses éditoriaux sur France Inter, et ce dernier a déjà évoqué en termes négatifs les positions du parti socialiste. Le pire pour Patrick Cohen, c'est qu'il n'a rien dit (on ne peut pas lui reprocher de propos hors de la déontologie) mais il a été embarqué dans cette galère (« mouillé ») par son collègue, également à son insu.

Dès qu'elle a entendu cet échange partisan, Rachida Dati a évidemment violemment protesté, notamment sur Twitter le 5 septembre 2025 dans la soirée : « Des journalistes du service public et "Libération" affirment "faire ce qu'il faut" pour m'éliminer de l'élection Paris. Des propos graves et contraires à la déontologie qui peuvent exposer à des sanctions. Chacun doit prendre ses responsabilités. ».

En fait, dès la diffusion de ce passage, la radio France Inter a immédiatement suspendu Thomas Legrand : « Nous avons décidé de suspendre Thomas Legrand de l'antenne à titre conservatoire. Il ne sera pas à l'antenne ce dimanche. ».

Dans un message publié le 6 septembre 2025 à 13 heures 41 sur Bluesky, Thomas Legrand s'est défendu de toute combine favorisant les socialistes : « Je comprends que la diffusion de cette vidéo (…) puisse susciter la suspicion. ». Il a expliqué que ce type de rencontre était ordinaire, avec des personnalités politiques de toute tendance, « pour des discussions sans filtre ». Et cette discussion particulière fut, selon lui, « une franche explication, nos interlocuteurs reprochant le traitement journalistique que nous faisions d'Olivier Faure ».
 


À propos de Rachida Dati : « Si la tournure, extraite d'un échange tronqué et privé, est malheureuse, j'assume de "m'occuper" journalistiquement des mensonges de madame Dati. La Ministre de la Culture est venue sur France Inter, quelques temps auparavant. Elle y avait proféré plusieurs contre-vérités, suscitant la réaction de nombreux confrères. J'ai de mon côté écrit deux éditos dans "Libération", dont je suis salarié. ».

Et il a complété par ceci : « J'ai, pendant quatorze ans à ce poste à France Inter, pesé chacun de mes mots. La chimie des relations, faite de proximité et de distance, entre presse et politique, est complexe et repose sur le professionnalisme et l'honnêteté des journalistes. Il est possible, par l'intermédiaire d'une vidéo volée, de mettre en cause l'ensemble d'une profession. Ceux et celles qui tomberont dans ce piège évident fouleront les principes qui fondent notre espace public, à commencer par celui de la liberté de la presse. ».

Dans un communiqué à l'AFP, Thomas Legrand avait déjà insisté sur sa neutralité politique : « Mon travail est de combattre les mensonges de madame Dati et son attitude face à la presse. Je ne la combats pas politiquement. ».
 


Il faut reprendre le contexte. Cette diffusion arrive quelques heures après la conférence de presse de la rentrée de France Inter. Depuis plus d'un an, la réforme de l'audiovisuel public menée par Rachida Dati (création d'une holding rassemblant France Télévisions, Radio France et l'INA) inquiète beaucoup les salariés de Radio France (craignant d'être "mangés" par France Télévisions), mais la perspective de l'arrivée au pouvoir du RN inquiète encore plus, avec son projet de privatiser l'audiovisuel public.

Adèle Van Reeth, directrice de France Inter depuis septembre 2022, a tenté de supprimer toutes les raisons de croire que la station serait partiale et dévouée au socialistes, dans une période où la Bollosphère (CNews, Europe 1, "Valeurs actuelles", le "Journal du dimanche") ne fait que dénigrer France Inter (à la fois par jalousie et par positionnement idéologique) et ne rate pas une erreur de partialité (CNews a consacré de longs développement à la polémique dans ses éditions matinales du 6 septembre 2025). À cet égard, on a reproché à la directrice-philosophe d'avoir remercié un humoriste polémiste d'extrême gauche Guillaume Meurice, et quelques autres, dont, plus récemment la journaliste Giulia Foïs (sœur de l'actrice Marine Foïs) qui n'a pas retrouvé son émission "En marge" dans la nouvelle grille de la rentrée 2025. On ne peut pas reprocher à une station de radio, en même temps, et son supposé gauchisme, et sa supposée chasse aux gauchistes !

 


La situation de Patrick Cohen est un peu différente car il n'a rien dit, même s'il semble naviguer avec le même voilier que Thomas Legrand. Pour l'instant, il n'est pas suspendu d'antenne ni sur France Inter (prochaine chronique ce lundi 8 septembre 2025), ni sur France 5 (prochaine prestation aussi ce lundi). Pour une fois (très rare !), je rejoins l'analyse du journaliste des médias Daniel Schneidermann qui a fait sa chronique du 6 septembre 2025 sur ce thème (intitulée judicieusement : « À Thomas Legrand, le complotisme reconnaissant ! »).

Au-delà de ses interrogations sur le contexte de cette vidéo (« Il faudra se demander d'où vient cet enregistrement (…). Il faudra éclaircir le statut de cette discussion matinale (…). »), Daniel Schneidermann s'est surtout inquiété de la confirmation d'une sorte de "complot" de certains journalistes de l'audiovisuel public : « Plus grave est l'étalage cynique de la stratégie de Legrand pour placer Raphaël Glucksmann au centre d'une candidature de la gauche non mélenchonniste pour la présidentielle de 2027 : "Le champ, c’est de Ruffin à Canfin, pas de Ruffin à Glucksmann (…). Si tu pars de Glucksmann à Ruffin, Glucksmann est en bordure ! L’intérêt de Canfin, c’est d’élargir la bordure pour que Glucksmann soit plus au milieu !". Sans parler de sa fanfaronnade sur l'instrumentalisation, à cette fin, de "France Inter, "pour aider les électeurs indécis à faire le bon choix au second tour : "Le marais centre droit, centre gauche, on ne les entend pas beaucoup, mais ils écoutent France Inter. Et ils écoutent en masse". Que la radio publique tente de propulser Glucksmann paraît aux quatre présents si évident qu'aucun ne le relève. ».

Et d'insister : « Mais non, le rôle de journalistes, a fortiori des médias de service public, ne consiste pas à souffler à des politiques de savantes stratégies électorales, ni à les assurer de la complicité de leur média. En toute logique, le temps de parole de Legrand sur les plateaux, s'il y est réinvité, devrait être décompté par l'ARCOM à Place publique, le mouvement de Glucksmann. ».


Pour Daniel Schneidermann, il y aura quelques victimes à cette polémique : d'abord les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen. Ensuite, « c'est l'audiovisuel public tout entier, gravement fragilisé par les deux zozos dans sa défense contre les attaques de l'extrême droite, politique et médiatique. Bravo ! Le champagne va couler à flots ce week-end chez Bolloré (et chez Rachida Dati, renvoyée devant le tribunal correctionnel pour corruption et trafic d'influence, et qui, en juin dernier, avait menacé à l'antenne Patrick Cohen, pour cause de questions trop offensives). ».

Enfin, la troisième victime sera sans doute Raphaël Glucksmann : « le voilà officiellement coiffé de la couronne de "candidat des médias 2027" ». Sans oublier sa compagne à la ville, consacrée, le 1er septembre 2025, reine de l'audiovisuel public : « Par ricochet, l'affaire n'a rien pour faciliter la tâche de sa compagne Léa Salamé, aux commandes du 20 heures de France 2, dont bien des citoyens de bonne foi vont se demander si elle a été placée là pour servir la candidature de Monsieur. ». Léa Salamé a déjà annoncé qu'elle se retirerait de l'antenne lorsque ou si son compagnon faisait campagne à l'élection présidentielle. Le problème, comme on le voit dans cette polémique, c'est que la campagne de Raphaël Glucksmann a déjà largement commencé dans l'audiovisuel public.

À mon sens, Daniel Schneidermann a oublié un autre gagnant que la Bollosphère (ce qui montre aussi ses amitiés) : tout simplement les insoumis qui voient dans cette polémique la preuve que l'audiovisuel public roule aussi contre ce parti d'excités. Raphaël Glucksmann s'était fermement opposé à tout accord de gouvernement avec les insoumis.


Il reste qu'Adèle Van Reeth n'est pas tout une complice de ce supposé "complot" médiatique et, en sanctionnant très rapidement et sans hésiter l'un des journalistes majeurs de la maison, souhaite au contraire montrer avec force que l'audiovisuel public restera toujours ce service public impartial, au service du public, de tout public, toute tendance confondue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Thomas Legrand : les complotistes de la Bollosphère auraient-ils raison ?
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.


 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250906-thomas-legrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/thomas-legrand-les-complotistes-de-263060

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/09/06/article-sr-20250906-thomas-legrand.html


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15 juillet 2025 2 15 /07 /juillet /2025 04:33

« Il y avait chez Thierry Ardisson ce qui manque sans doute le plus à la télévision française d’aujourd’hui : l’élégance de la transgression. Une transgression pas toujours fine, souvent grivoise, servie par des "snipers" sur le plateau de ses émissions dont la mission était de déstabiliser les invités. » (Richard Werly, le 14 juillet 2025, dans "Blick").




 


Et Richard Werly, chroniqueur pour le magazine suisse "Blick", de poursuivre : « Thierry Ardisson avait une qualité que tous ses concurrents et ses employeurs lui ont reconnue : l’inventivité. » (cité par "Le Courrier international"). Et on peut ajouter aussi le travail. Le temps est à l'imparfait, car Thierry Ardisson venait de mourir ce lundi 14 juillet 2025 à l'âge de 76 ans (d'une saleté de put... de maladie), une mort annoncée par son épouse, la journaliste Audrey Crespo-Mara.

La créativité, c'était son métier d'origine, celui de publicitaire, lorsqu'il cherchait, et trouvait, des slogans qui allaient faire le tour du monde, pour Lapeyre, Tropico, Wasa, Chaussée aux Moines, Ovomaltine, etc.


Il fallait prendre Ardisson comme il était, en un bloc, un peu comme la Révolution française selon le mot célèbre de Clemenceau ! On pourrait dire : on l'aime ou on ne l'aime pas, mais en fait, il ne cherchait pas à être aimé, du moins, de ses invités (car comme tout animateur d'émission de télévision, il tenait par son public).
 


Thierry Ardisson a commencé dans la télévision en 1985, il y a plus de quarante années, maintenant, et on découvrait un style original, atypique et surtout, transgressif, à la limite du respect. Du ricanement, de la bouffonnerie, du trash et des clashs. Pour tout dire, un genre de télé-poubelle qui a marché parce que le public était au rendez-vous. Cela changeait des éléments de langage obséquieux et des sourires hypocrites.

Le sommet le plus représentatif, ce fut sans doute son interview de Michel Rocard le 31 mars 2001 sur France 2. Voici un homme de 70 ans, d'un certain âge, donc, né avant la guerre, et plus encore, un ancien Premier Ministre, interrogé sur des considérations sexistes épouvantables, allant jusqu'à répondre à la question : « Sucer, c'est tromper ? » (qui faisait bien sûr référence à l'actualité américaine et au scandale sexuel qui a éclaboussé le Président Bill Clinton).





Je ne reprochais pas à Thierry Ardisson d'avoir posé cette question indélicate, mais plutôt à Michel Rocard de s'être prêté à ce petit jeu, monnayant ainsi son retour à la télévision et la promotion de son bouquin qui venait de sortir. Cela illustrait l'ascendant des hommes de médias sur les hommes politiques (j'écris "hommes" mais ça peut être aussi "femmes", bien sûr), d'autant plus que Michel Rocard, mesuré et pédagogue, n'était pas la personnalité la plus trash de la classe politique d'alors.

En fait, l'indélicatesse télévisuelle n'a pas tout de suite choqué le tout Paris et c'est un peu plus tard, une semaine plus tard, le 8 avril 2001, lorsque le chroniqueur de télévision Daniel Schneidermann a publié son commentaire dans "Le Monde", que tout le paysage politico-médiatique s'est enflammé (comme quoi, il faut des lanceurs d'alerte ; les indignés ne regardent pas toujours les émissions les plus indignes).

Le chroniqueur reconnaissait toutefois la qualité professionnelle du provocateur : « Ce cynisme d'Ardisson, ce froid regard porté sur les animaux politiques en activité ou au rebut, en fait aussi un des meilleurs intervieweurs de la télévision actuelle. Sur mai 68, les deux gauches, Mitterrand, la convocation de Chirac par le juge Halphen, Michel Rocard, au cours de la même émission, fut talentueusement interrogé. Le silence de Pierre Mendès France au meeting de Charléty, en 1968 [le 27 mai 1968], par exemple : Rocard le raconta remarquablement, estimant que cet instant-là avait marqué la fin du mouvement de mai 68, son impuissance à renverser le pouvoir gaulliste. Et ce fut presque pire. Si l'invité n'avait été qu'une épave priapique, le spectacle eût été moins douloureux. Mais sa voix, son phrasé, ses réponses politiques nous remettaient aussi en mémoire le poids d'espoirs et d'attentes qu'il avait naguère incarné. Dieu sait si l'on a glosé, sur le silence de Mendès à Charléty. Ce silence, ce refus de se saisir de l'instant, est un des moments importants de l'histoire politique contemporaine. Et ce moment-là nous était donc raconté par un témoin de première main, devant Baffie et Ardisson. ».

 


Ce même Daniel Schneidermann, un quart de siècle plus tard, s'est senti obligé de reparler de Thierry Ardisson à l'annonce de sa disparition, avec ce goût d'inachevé. Ils avaient prévu de se rencontrer publiquement pour effacer le combat ancien, mais la maladie ne leur a pas laissé le temps.

Dans sa chronique personnelle de ce 14 juillet 2025, Daniel Schneidermann a décrit assez justement le mécanisme de ces émissions ardissoniennes : « Jusqu'à Thierry Ardisson (…), le cynisme du divertissement télévisé français se cachait plus ou moins efficacement sous les sourires mielleux des faux gentils, les Arthur, les Drucker, les Foucault, les Sabatier, les Delarue, pardon d'en oublier. Écoute et bienveillance s'étalaient en prime time comme confiture sur la tartine. Au cœur de cette dégoulinade, arriva Ardisson. Il posa sa valise sur le plateau du service public, l'ouvrit, le cynisme en jaillit comme un génie de sa lampe, tout ricanant, tout grinçant, tout hideux, mais sidérant, avec son costume de gadgets chics et d'humiliations scintillantes des dominés. Promotion contre humiliation : le pacte n'était peut-être pas inédit, mais son dévoilement certainement. ».

Daniel Schneidermann, défenseur intraitable des habitants de Gaza, aurait pu rejoindre Thierry Ardisson lors d'une de ses dernières provocations publiques. Interrogé le 10 mai 2025 par Léa Salamé dans son émission "Quelle époque !", Thierry Ardisson s'est permis de clamer : « Gaza, c'est Auschwitz, voilà, c'est tout ce qu'il y a à dire ! », propos qu'il a regretté d'avoir dit en présentant ses excuses le lendemain « à ses amis Juifs ».

L'avancée d'une maladie qui annonçait l'issue finale a eu au moins cette fonction (de La Palice) d'annoncer la fin prochaine, au contraire des décès soudains. Cela a l'avantage de pouvoir préparer le bouquet final, et c'est ce que le présentateur avait fait. Son enterrement a été mûrement organisé par lui-même : « Je veux l’encens, les enfants de chœur… La totale ! J’ai déjà toute la playlist en tête. », avait-il confié le 9 juin 2025 à l'hebdomadaire "Le Point". Il n'est, hélas, pas le seul à qui cela arrive et je reste fasciné par ceux qui sont capables de penser à "l'après". Thierry Ardisson a inauguré l'ère du ricanement à la télévision, préfigurant les échanges sur les réseaux sociaux, mais il n'a jamais été égalé. RIP.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2025)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Thierry Ardisson : la provoc trash contre les mielleux.
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.


 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250714-thierry-ardisson.html

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30 juin 2025 1 30 /06 /juin /2025 20:01

« Nous partageons, je crois, l’ambition d’un service public fort, mais non la méthode ni la direction. Derrière cette réforme, il y a des hommes, il y a des femmes : journalistes, techniciens, producteurs, personnels administratifs, pigistes, intermittents. Ils s’inquiètent à juste titre ; ils savent à quel point leurs missions sont précieuses et fragiles. France Télévisions et Radio France innovent, dominent les audiences, renforcent leur présence numérique et font des économies depuis plusieurs années. Le travail des équipes au sein des territoires, pour une information de proximité, est incomparable ; celui de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) sur les archives, remarquable. (…) Ce débat dépassera les simples enjeux d’organisation interne : il touche à notre contrat démocratique. On ne construit pas l’avenir en détricotant ce qui fonctionne. Nous devons être fiers de notre audiovisuel public ; il mérite une vision partagée, un cap clair, la confiance accordée à celles et ceux qui, tous les jours, le font vivre. » (Fatiha Keloua Hachi, députée PS et présidente de la commission des affaires culturelles et de l'éducation, le 30 juin 2025 dans l'hémicycle).




 



On connaît l'objectif de Rachida Dati, ancienne Ministre de la Justice et actuelle maire du septième arrondissement, en entrant au gouvernement de Gabriel Attal en janvier 2024 comme Ministre de la Culture : se dépêcher de faire la réforme de l'audiovisuel public (j'explique plus loin de quoi il s'agit) pour laisser sa marque culturelle et pour pouvoir être libre en été 2025 et se préparer à faire sa campagne municipale à Paris pour mars 2026, son ambition ultime étant d'être maire de Paris et elle est la favorite à cette prochaine élection, soutenue certainement par le socle commun.

En restant Ministre de la Culture sous Michel Barnier puis sous François Bayrou, Rachida Dati a déjà réussi un petit exploit politique (combien de ministres actuels l'étaient-ils en janvier 2024 sans changer d'attribution, à part Sébastien Lecornu ?).

Et pourquoi cette réforme de l'audiovisuel public ? Pour Rachida Dati, c'est la manière de marquer son passage rue de Valois. Un marquage idéologique. Car quelle est la réforme de l'audiovisuel public actuelle ? Il s'agit d'abord d'une proposition de loi déposée par un sénateur centriste, Laurent Lafon, président de la commission de la culture, de l'éducation, de la communication et du sport, au Sénat, le 21 avril 2023, relative à la réforme de l'audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle. Cette proposition a été adoptée le 13 juin 2023 en première lecture par les sénateurs. Son passage à l'Assemblée Nationale a été difficile en raison de la dissolution le 9 juin 2024.

 


La proposition de loi a en effet été étudiée en commission les 14 et 22 mai 2024, puis les 17, 18 et 19 juin 2025. Il était d'ailleurs difficile de trouver un créneau pour son examen en séance publique, c'est fut fixé à cette semaine, le 30 juin et le 1er juillet 2025.

De quoi s'agit-il ? Il s'agit de regrouper les entreprises de l'audiovisuel public sous la houlette d'une société holding appelée France Médias : « La société France Médias est chargée de définir les orientations stratégiques des sociétés France Télévisions, Radio France et Institut national de l’audiovisuel, dont elle détient directement la totalité du capital, et de veiller à la cohérence et à la complémentarité de leurs offres de programmes au service des missions définies à l’article 43 11. Elle est chargée en outre de préparer la fusion-absorption de ces sociétés. Pour l’accomplissement de ses missions, elle conduit des actions communes et définit des projets de développement intégrant les nouvelles techniques de diffusion et de production. ».

Le texte de la commission du 15 mai 2024 a été légèrement modifié par la même commission du 17 au 19 juin 2025. Je ne devrais pas écrire la "même commission" car elle a été renouvelée par des élections anticipées entre-temps. En particulier pour la date de sa mise en vigueur, prévue initialement au 1er janvier 2025.

Parmi les modification, il y a l'une des missions, la « définition par la société France Médias des orientations stratégiques de ses filiales en garantissant le respect de leur indépendance et de leur liberté éditoriale ». Feraient partie de cette holding France Télévisions, Radio France et l'INA (Institut national de l'audiovisuel) qui prendrait le statut d'une société anonyme.

Dans l'article 3 de la proposition de loi, il est indiqué que le conseil d'administration de France Médias est composé du président-directeur général et de quatorze membres dont le mandat renouvelable est d'une durée de cinq ans. Parmi ces quatorze membres, il y a « cinq personnalités indépendantes nommées par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) en raison de leur compétence, dont l’une est chargée de veiller à l’impartialité, à l’honnêteté, à l’indépendance et au pluralisme de l’information ».
 


L'élément le plus important est celui-ci : « Le président de la société France Médias Monde est également président, président-directeur général, directeur général ou président du directoire de chacune des sociétés éditrices de programmes filiales de cette société. ». Cela signifie que le mandat des présidents actuels de France Télévisions, Radio France et l'INA serait interrompu le 1er février 2026, pour une mise en vigueur de la réforme prévue le 1er janvier 2026 (article 8). C'est pour cette raison que cette réforme inquiète particulièrement les salariés de Radio France qui se sentiraient absorbés par France Télévisions alors que ces deux sociétés sont très différentes avec des métiers et des missions très différents.

Le choix du nouveau grand patron de l'audiovisuel public se ferait par l'Arcom : « Le président-directeur général de la société France Médias est nommé pour cinq ans par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, au terme d’une procédure transparente, ouverte, effective et non discriminatoire arrêtée par délibération de l’autorité. Cette décision est prise à la majorité des membres qui composent l’autorité. Cette nomination fait l’objet d’une décision motivée se fondant sur des critères de compétence et d’expérience. Les candidatures sont présentées à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique et évaluées par cette dernière sur la base d’un projet stratégique. ».

En outre, dans le cas d'une erreur de casting : « Il peut être mis fin au mandat du président-directeur général de la société France Médias par décision motivée de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. Cette décision est fondée sur des éléments de nature à compromettre la capacité de l’intéressé à poursuivre sa mission dans des conditions garantissant le bon fonctionnement de la société, la préservation de son indépendance ou la mise en œuvre du projet stratégique pris en compte lors de sa nomination. Cette décision est prise à la majorité des membres de l’autorité. ».
 


La gauche est très fermement opposée à cette réforme car elle considère que cela préfigurerait une privatisation de France Télévisions et de Radio France. Or, une telle privatisation fait partie du programme du Rassemblement national depuis au moins 2024. Au contraire, Rachida Dati a expliqué que le rassemblement sous une même direction et présidence de tout l'audiovisuel public rendrait plus difficile sa privatisation car aucun intérêt privé ne serait prêt à acquérir tout l'ensemble. On peut cependant s'étonner du retour à l'ORTF alors que justement, la libéralisation de l'audiovisuel public à partir du début des années 1970 avait fait éclater en entités indépendantes les différentes chaînes de télévision et stations de radio.

L'éditorialiste Patrick Cohen expliquait le 18 juin 2025 sur France Inter que c'était même un retour en arrière plus ancien que l'ORTF : « On ne peut même pas parler du retour de l’ORTF, puisqu’il faut remonter à 1963, avant l’ORTF, pour trouver trace d’un directeur de l’information unique, radio et télé d’État. Et à l’époque, il n’y avait qu’une chaîne… ». Lorsqu'il était Ministre de la Culture, Franck Riester, premier porteur du projet de France Médias, rejetait la comparaison avec l'ORTF.
 


Défendant la motion de rejet préalable, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian a rappelé le 30 juin 2025 quelques performances à saluer : « Le budget de l’audiovisuel public est pratiquement au même niveau qu’en 2008, à ce détail près que sont passés par là 32% d’inflation, ce qui signifie que les médias publics, en vingt ans, ont été amputés du tiers de leurs capacités financières. (…) Quelle entreprise privée ayant perdu le tiers de ses capacités budgétaires serait capable de rivaliser avec nos médias publics ? Premier groupe radio en termes d’audiences, premier groupe télé en termes d’audiences, premier site internet d’information, Franceinfo.fr, de notre pays ; un podcast sur deux écoutés en France est produit par Radio France ; France Inter a gagné cette année 500 000 auditeurs, France Culture, en un an, 23% d’audience chez les moins de 35 ans ! Avec France 3, France Info et France Inter, le service public de l’audiovisuel occupait en 2024, devant "Le Monde", le podium des médias français en matière de qualité et de confiance dans l’information. Je pourrais vous citer une litanie de chiffres montrant que l’audiovisuel public fait déjà tant avec si peu. En Europe, seule la BBC, peut-être, réalise de meilleures audiences ; et si vous étiez sincère, madame la ministre, lorsque vous parlez de "BBC à la française", vous ajouteriez que la BBC dispose d’un budget deux fois supérieur à celui de l’audiovisuel français, si vous étiez sincère, vous vous engageriez à sortir le carnet de chèques. (…) Si l’audiovisuel public français, par la force de ses audiences et la qualité de ses offres, se révèle l’un des plus solides du paysage européen, c’est d’abord grâce à l’incroyable engagement de ses personnels, qui croient profondément au métier de journaliste, à l’exception culturelle française, les deux missions principales de service public audiovisuel. ».

Impacté forcément par la réforme puisque chroniqueur de Radio France, Patrick Cohen essayait de la comprendre le 18 juin 2025 : « La raison d’être de la holding serait de mieux armer l’audiovisuel public. Face à la concurrence des géants du numérique. Face à la désaffection des jeunes et des publics populaires. Contre la désinformation… Les constats sont aussi indiscutables que le raisonnement contestable. On ne voit pas bien en quoi un commandement unique permettrait de mieux répondre à tous ces défis. Il y a l’idée, répétée, que l’union fait la force, qu’une stratégie convergente est plus efficace qu’une offre diversifiée, mais ce n’est pas vraiment démontré. Sur le numérique par exemple, Radio France n’a pas attendu que la télé lui prenne la main pour amorcer ce virage : 85 millions d’écoutes par mois, près de la moitié des podcasts téléchargés en France sont des programmes Radio France. ».
 


Alors, on peut toujours s'étonner de l'adoption de la motion de rejet préalable dès le début de l'examen en séance publique à l'Assemblée Nationale, ce lundi 30 juin 2025. Car elle a été adoptée par 94 députés sur 132 votants, et seulement 38 députés ont voté contre ce rejet. Pour le rejet : 16 RN, 37 FI, 14 PS, 22 EELV, 2 LIOT, 2 PCF, 1 NI. Contre le rejet (a priori, la majorité) : 22 EPR, 6 LR, 4 MoDem, 5 Horizons, 1 LIOT.

Deux surprises : d'abord, le très faible nombre de députés de la majorité présents physiquement pour soutenir la proposition de loi (certains resteraient encore à convaincre) ; ensuite, le vote du RN en faveur du rejet (encore une fois où la gauche et l'extrême droite votent ensemble) alors qu'il serait plutôt favorable à cette réforme, faute de privatisation. Est-ce à dire que le RN pourrait voter la motion de censure des socialistes qui sera examinée ce mardi 1er juillet 2025 ? Rien n'est certain et tout reste possible avec une Assemblée aussi éclatée.

Pourtant, ce rejet préalable a une conséquence très favorable à la Ministre de la Culture. En effet, avec l'adoption de cette motion de rejet préalable (déposée par le groupe écologiste), Rachida Dati a gagné du temps avec l'accélération de la procédure. Le texte rejeté par l'Assemblée va retourner immédiatement au Sénat pour son examen en deuxième lecture. On a eu le même genre de procédure avec la proposition de loi Duplomb qui avait été dénaturée en commission.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juin 2025)
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Pour aller plus loin :
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
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Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
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L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.

 




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6 juin 2025 5 06 /06 /juin /2025 04:25

« C'est une des clefs de la vie : si on a une passion, la force et la construction familiales, ça compte. Pour mes parents, c’était un risque, une aventure, un danger, et peut-être un déchirement de me voir partir, mais en même temps c’était : "tu veux le faire, tu le fais". Alors je suis parti à 17 ans. J’en ai eu 18 sur les routes américaines. Et j’ai vécu une aventure qui a totalement changé ma vie, qui a déterminé ma carrière et peut-être même mon caractère. » (Philippe Labro, en février 2012 pour "Phosphore").




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"L'Essentiel chez Labro", c'était l'une de ses dernières émissions culturelles à la télévision, sur la chaîne disparue C8, diffusée le dimanche soir de mai 2021 à février 2025. Philippe Labro est mort ce mercredi 4 juin 2025. Troublante et triple coïncidence : il est mort le même jour, au même âge (88 ans) et de la même saleté de maladie que la sublime chanteuse Nicole Croisille. Un homme avec toi.

Difficile de caractériser celui qu'on pourrait appeler un dandy de la vie moderne : écrivain, journaliste, animateur de télévision, producteur, réalisateur de cinéma, parolier de Johnny Hallyday et Jane Birkin (une trentaine de chansons), patron de radio, commentateur sportif, etc., touchant aux images, à l'écrit, à l'oral, dans la presse écrite, à la radio et à la télévision. Il a failli recevoir deux fois le Goncourt, a eu le Prix Interallié (beau lot de consolation), a eu l'audace des folies, des défis, n'a pas hésité à partir à 17 ans en terre inconnue pour découvrir, se faire lui-même une idée du pays le plus influent du monde.

J'avais évoqué quelques éléments de sa très longue trajectoire il y a quelques années. Pour lui, le mot "retraite" était un gros mot, même à 88 ans ! Même malade ! S'il a arrêté son émission de télévision le 25 février 2025, ce n'était pas parce qu'il voulait la quitter, mais c'est la chaîne qui l'a quitté, disparue au fond de l'abîme de l'Arcom pour non-respect des conventions contractuelles. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est qu'il avait accumulé au fil des années une très vaste culture, autant livresque que sur le tas, une passion de la curiosité...


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Deux événements de sa vie l'ont particulièrement marqué, d'ordre médical. Deux pépins de santé majeurs.

Le premier événement fut un œdème du larynx et une pneumopathie foudroyante en 1994 : six semaines à l'hôpital, dont dix jours en réanimation à la suite d'un coma. À cette occasion, il a vécu une expérience de mort imminente qu'il a racontée deux années plus tard dans son roman "La Traversée".


« Les femmes sourient, comme les hommes. Je les aime tous, ces hommes et ces femmes. Ils ne sont pas plus d'une dizaine. Je les ai tous aimés, mais ils sont morts, et je les aime encore, puisqu'ils n'ont jamais quitté ma mémoire. Ce sont les morts de ma vie. Je me demande pourquoi je devrais les rejoindre. Ce n'est pas dans mes projets. Pourtant, ils insistent. On dirait qu'ils ont adopté la même rondeur dans le maintien, dans le sourire, la même gentillesse un peu lourde, un peu répétitive dans le ton. Il y a une douceur, une douceur ferme, lente, doucereuse :
– Viens, mais viens donc ! Qu'est-ce que tu attends ?
Une douceur au ralenti, comme leurs gestes, rares et ralentis. Ils savent ce qu'ils font et ce qu'ils veulent, et cela provoque chez moi un soupçon d'irritation. Car j'ai beau les aimer, je n'aime pas leur insistance, leur face de carême réjouie, cette espèce de componction qui les habite, leur certitude que ça va marcher et que je vais leur obéir et traverser la ligne ! Non : ce sont des morts. Je ne veux pas y aller.

Ils sont morts, ai-je dit, mais ils ne sont pas morts puisque je suis vivant et puisqu'ils sont là, bien présents le long du mur blanc-jaune, et puisqu'ils me parlent. Ou alors, est-ce moi qui ne suis plus vivant ? ».

De cette expérience personnelle très intime, Philippe Labro avait reçu plusieurs leçons.


La première est une leçon d'humanité : « Le malade est un égoïste, un enfant gâté qui attend tout, un "assisté" à 100%. Or, la jeune femme qui, à 6 heures du matin, vient lui porter ses premières gélules ; la jeune femme qui, à 8 heures, vient lui servir son thé chaud et ses tartines ; la jeune femme qui, à 9 heures, vient balayer et nettoyer le sol de sa chambre, la cuvette de ses toilettes, les cloisons de ses placards ; le jeune homme qui, à 10 heures, vient lui poser son aérosol ou prendre sa température ou son sang ; les femmes qui, à 11 heures, viennent changer les draps de son lit et son alaise ; les ouvriers et les ouvrières de cette incessante manufacture de la vie qu’est un hôpital méritent toutes et tous votre considération et votre compassion. Cette considération et cette compassion vous viennent d’autant plus aisément que vous sortez de la réa. Il est important de conserver ce sentiment et de l’entretenir sans artifice. Infirmières et infirmiers, kinés, femmes de ménage, surveillantes et internes, assistantes : ils sont comme vous et moi. Ils se posent la même question : qu’est-ce qu’on fait là, dans cette vie, qu’est-ce que je fais avec ce corps-là ? Ils savent même un peu mieux que vous et moi qu’ils doivent mourir, et que ce savoir nous rend différents de toutes les espèces et créatures vivantes sur cette terre. ».

Une autre leçon, fondamentale : « Il faut parler aux malades. N'écoutez pas les hommes de science et de technique, les hommes d'autorité et de compétence, les hommes de savoir dont la connaissance s'arrête aux portes des sentiments et dont la rationalité limite leur approche de la vie et des êtres. N'écoutez pas ceux qui vous disent que le malade, le comateux, voire le mourant, voire le mort !, ne vous entendent pas. Il faut parler à ceux dont on croit qu'ils ne sont plus en état de recevoir une parole, parce que, justement, la parole passe. Il suffit qu'elle soit parole d'amour. ».

Une leçon sur la douleur : « Il existe quatre étapes pour aborder la douleur. Premièrement, il faut la reconnaître. Deuxième étape, si tu l'as reconnue, il faut l'accepter. Troisième étape, puisque tu l'as acceptée, tu peux essayer d'en sortir. Quatrième et dernière étape, tu es donc capable de la dépasser, puisque tu la connais. ».

Une leçon sur les forces en présence : « Première force : la volonté et la résistance, transformées en un combat verbal entre les deux voix (la négative et la positive). Deuxième force : le rire. Troisième force : l'amour, les autres. ».

Une leçon d'amour et de vie : « Lorsque vous êtes en face d'un malade en proie à l'incertitude sur sa propre vie, et à la solitude provoquée par cette incertitude, ne lui dites pas seulement que vous l'aimez. Dites-lui aussi que les autres l'aiment, parlez-lui de ces "autres". Parlez-lui de ce qui fait une des beautés de la vie : parlez-lui des vivants. Car s'il passe ce seuil mystérieux au-delà duquel il devient étranger à vous et aux autres, alors le monde des vivants lui paraîtra une pure absurdité. Empêchez-le de tomber dans cette absurdité et poussez-le doucement à recenser tout ce qu'il doit à ceux qui l'aiment et qu'il aime. Poussez-le à comprendre que votre amour, comme celui des autres, ou celui qu'il a pour les autres, vaut qu'il lutte pour vivre. ».

Une leçon sur l'ordre des événements : « Tu pensais avoir encore beaucoup d'années, beaucoup de temps devant toi, mais que veux-tu, même si ce n'était pas programmé, c'est en train de se produire. Tu seras peut-être le premier à t'en aller des quatre frères qui formaient ta famille. Et pourtant, tu n'étais pas l'aîné, ni même le second, mais rien ni personne n'a jamais énoncé que l'on quitte la vie dans l'ordre dans lequel on l'a abordée. Rien ! Il n'y a pas de loi, c'est écrit nulle part. Il va falloir l'accepter. Tu seras le premier à rejoindre ton père. ».

La leçon pour reconnaître un menteur : « On comprend vite le discours d'un menteur. C'est toujours attirant mais on comprend, parce que c'est toujours le même discours. Et l'on finit par comprendre que le menteur lui-même y croit. C'est ce que l'on appelle un menteur de bonne foi. Ce sont les plus dangereux. Eh bien vois-tu, cet homme n'est pas un type bien. Un type bien, c'est le contraire de ce que tu viens de voir et d'entendre. ».

Une leçon sur la crétinisation ambiante : « Nous vivons une civilisation bombardée d'images et de sons crétinisants. Le monde se crétinise à vitesse accélérée, à la vitesse de l'image. C'est ce que je ressens en ce moment même, pendant que je vous parle. Je me dis que je devrai être plus attentif a préserver mes enfants de la communication de masse, de l'insuffisance de la Culture vers eux. Est-ce que nous les élevons correctement, est-ce que nous n'avons pas abandonné notre devoir d'explication, de nourriture esthétique à leur égard? Donnons-nous à l'éducation toute l'importance qu'elle devrait avoir ? ».

Où habitait-il alors ? Dans la capitale de la douleur : « L'image me convient, elle est appropriée : tu habites dans la Capitale de la Douleur, boulevard des Allongés, rue des Tubulés, impasse des Quasi-comateux, carrefour du Larynx Bouché, à l'étage de la Bactérie Inconnue et Non Identifiée, dans l'appartement des Perfusés, dans la pièce des Réanimés. Dans le quartier des Angoissés. ».


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Le second événement marquant fut une dépression nerveuse entre octobre 1999 et avril 2001. Il devait devenir président de RTL en 2000 après avoir été pendant une quinzaine d'années le directeur général des programmes de la station de radio, mais au lieu cela, il s'est retrouvé à l'hôpital. Descente aux enfers : « Acceptez la vérité, c'est déjà un remède. Consulter un médecin psychiatre ne constitue ni une faiblesse ni une tare. La dépression est une maladie. Ça ce soigne. On en guérit. ». Là encore, il a décrit cette étrange maladie dans un roman deux années plus tard, "Tomber sept fois, se relever huit".

« Faire semblant tout de même ! Par je ne sais quel réflexe d'orgueil, la peur de ne pas être à la hauteur de ce que je crois qu'on attend de moi, je vais m'accrocher à mon travail, au bureau, aux horaires et aux réunions. Je vais faire semblant d'être "opérationnel". Peut-être ai-je commis une erreur. J'aurais peut-être du tout lâcher et dire : "Voilà, je suis malade, je prends un congé, débrouilliez-vous sans moi, je vais me faire soigner". Mais d'abord, je n'avais pas encore admis et accepté que j'étais malade. Je n'arrivais d'ailleurs pas à définir la maladie. Il faut sauver la face, sauver le job aussi, peut-être ? ».

La description de son état de malade est précise, sincère, factuelle, glaçante.

L'extinction générale : « Tout fait peine. La voix et le regard sont éteints ? Mais c'est tout votre corps qui l'est, éteint ! ».

La course au sommeil : « Lassitude, épuisement, tout est lourd, difficile, insupportable. Seul projet, seul objectif : chercher le sommeil et s'y réfugier. Ah ! pouvoir dormir, pouvoir prolonger l'oubli de moi, mon corps, mes jours de la vie. Et espérer que le sommeil m'aidera et me réparera, que j'en ressortirai meilleur, plus en forme. Vite, vite : du sommeil, comme on réclame de l'eau, du pain, comme un clochard quémande de l'argent ! ».

L'isolement progressif : « Leurs visages et leurs expressions m'échappent, m'indiffèrent. Rien ne m'intéresse que la douleur qui est en train de m'isoler et dresser un mur de verre entre les autres et moi. ».

L'évolution narcissique : « Le déprimé est fondamentalement un égoïste, autocentré, il ne s'intéresse qu'à sa maladie, il est incapable de se mettre à la place des autres. Il ne connaît plus l'affection. Il est même d'une certaine façon amoureux de sa propre dépression. ».

Le vide retentissant : « Il y avait ce vide total, cette perte de toute perspective, toute projection dans l’immédiat, il y avait une peur absolue de tout et l’aveuglante certitude d’une absence de solution. Aucune pensée construite, aucune capacité de réfléchir à ce qui était en train de m’arriver. ».

L'inactivité : « L'épuisement de ne rien faire, ne plus exercer son corps ou son intelligence, ne plus toucher à un stylo, un crayon, du papier, ne voir venir aucune idée, aucun sujet, ne plus s'adonner à cette discipline salutaire et solitaire que j'avais observée depuis ma première jeunesse : prendre des notes ! ».

Les leçons de la dépression : « Quel est l'héritage d'une dépression ? Qu'ai-je reçu que je n'avais pas ou que j'avais oublié ? Un peu plus de modestie, une forte dose du sens de la relativité des choses, la conscience que ta douleur ne pèse d'aucun poids par rapport à celle de tant d'autres. Le simple recul d'un demi-millimètre sur toi-même, et tu mesures à quel point tes plaintes et souffrances n'étaient que pleurnicheries, eu égard à la misère absolue des condamnés de cette terre. ».

Ces deux événements de santé autour de 60 ans ont complètement retourné Philippe Labro. Son don de l'écriture et de la description lui a permis de mettre des mots à ses maux (formule qui est certes un poncif). Et surtout, de faire œuvre utile aux autres, à ceux qui souffrent de la dépression mais aussi à leur entourage pour qui c'est très difficile. Il s'est éteint d'un autre mal, lui aussi, hélas, très répandu, en forme de crabe...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 juin 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Touche-à-tout de l'audiovisuel français.
Philippe Labro.
Alain Duhamel.
André Siegfried.
Boualem Sansal.
Robert Badinter.
Charles De Gaulle.

Philippe De Gaulle.
Natacha Polony.
Alain Finkielkraut.
Cyril Hanouna.
Éric Zemmour.
Clémentine Autain.
Ségolène Royal.

Pierre Dac.
Julien Dray.
Jean-Louis Debré.
Jean-François Kahn.
Axel Kahn.
Philippe Val.
Sophia Aram.
Claude Allègre.
Hubert Reeves.
Alain Peyrefitte.
Jean-Pierre Elkabbach.
Patrick Cohen.
Fake news manipulatoires.
Bernard Pivot.
Christine Ockrent.
Vive la crise !
Yves Montand.
Jean Lacouture.
Marc Ferro.
Dominique Baudis.
Frédéric Mitterrand.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Christine Angot.
Jean-François Revel.
Philippe Alexandre.
Comment devient-on le chroniqueur politique le plus influent du pays ?

 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250604-philippe-labro.html

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 12:42

« Jean-François Kahn était un géant et un homme rare. Il incarnait le "centrisme révolutionnaire", l'humanisme et la fidélité. Nous l'aimions. » (François Bayrou, le 23 janvier 2025 sur Twitter).




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Le grand frère est venu rejoindre les deux autres, Olivier, parti il y a vingt-cinq ans, un génie de la chimie, qu'on a dit, et Axel, parti il y a trois ans et demi déjà, connu des plateaux de télévision comme généticien et penseur de l'éthique. L'éditorialiste passionné et essayiste politique Jean-François Kahn est mort ce mercredi 22 janvier 2025 à l'âge de 86 ans et demi.

Ami de François Bayrou de longue date, le journaliste est parti au moment où le président de la formation centriste, devenu Premier Ministre, se retrouve au cœur du gouvernement et des discussions pour faire coexister les institutions dans une Assemblée impossible. Cela aura été trop tard pour ce passionné de la politique à l'indignation trop systématique pour être sereine. Il s'était même engagé aux élections européennes de juin 2009 comme tête de liste du MoDem pour le Grand Est, mais en frôlant un score à deux chiffres, il n'a obtenu qu'un seul siège, trop peu pour siéger lui-même à Strasbourg et laissant la députée MoDem sortante de la région garder son siège.

Rejetant à la fois la gauche marxiste vieillotte mais aussi la droite néolibérale pas moins ringarde, JFK, comme l'appelait ses amis, s'était rapproché de François Bayrou sur sa volonté de sortir du clivage stérile et anachronique entre la droite et la gauche. Mais le risque de déplacer le clivage vers un duel entre le centre et les extrémismes, c'est de faire la part belle aux mouvements populistes et en particulier au parti fondé par Jean-Marie Le Pen qu'il va bientôt croiser quelque part au purgatoire, dans l'attente de l'aiguillage définitif par saint Pierre, si toutefois tout cela existe bien, évidemment ! Inquiet, il a lâché le 11 mai 2023 sur France 5 : « Si on continue les conneries, si on continue à jouer au con, évidemment que l'extrême droite va gagner les élections, évidemment. Alors, ce n'est pas fatal, j'espère qu'il y aura une espèce de réaction, et je ne vois pas qu'est-ce qui peut empêcher qu'on continue à jouer au con ! ». Qui était le "on" ? Sans doute Emmanuel Macron, bien sûr !

Auteur très prolifique, Jean-François Kahn a publié environ quarante-cinq essais politiques parfois très denses (de 1975 à 2024) pour expliquer le cheminement de sa pensée complexe. À l'origine, il ne s'était pas prédestiné au journalisme mais il a eu quand même une carrière d'une cinquantaine d'années très réussie (à partir de 1959) à la fois dans la presse ("Paris-Presse", "L'Intransigeant", "L'Express", "Le Nouvel Obs", "Les Nouvelles littéraires", "Le Monde", "Le Point", "Le Soir"), à la radio (France Inter, Radio-Canada, aussi un duel régulier avec Alain Duhamel sur Europe 1 d'où il a été licencié en 1986 parce qu'il avait traité ses propriétaires de "requins" !) et à la télévision (participant fréquemment à "L'Heure de vérité" sur Antenne 2, et à "C dans l'air" sur France 5), couvrant des événements majeurs comme la guerre d'Algérie, la guerre du Vietnam, l'affaire Ben Barka (qu'il a révélée comme grand reporter avec Jacques Derogy), le Printemps de Prague, la chute de Salvador Allende, etc.

Jean-François Kahn a créé et dirigé deux grands hebdomadaires, "L'Événement du Jeudi" en 1984 et "Marianne" en 1997 dont il a dirigé la publication jusqu'en 2007. Je me souviens d'un numéro de "L'Événement du Jeudi" vers 1985 où la une était consacrée à un sondage d'intentions de vote qui plaçait au second tour d'une élection présidentielle un duel entre l'ancien Premier Ministre Raymond Barre, alors l'une des personnalités politiques les plus populaires, et le Premier Ministre, alors en exercice, jeune et moderne, Laurent Fabius, remisant dans les placards les candidatures de Michel Rocard, Jacques Chirac, voire Lionel Jospin.

"Marianne" était son bébé et même une fois hors de la direction, Jean-François Kahn restait très influent sur la rédaction, n'hésitant pas à souffler fréquemment des titres de une, comme l'a expliqué "Le Monde" le 23 janvier 2025. Dans les premiers années du périodique, JFK remplissait "Marianne" avec cinq pseudonymes ! On ne s'est donc pas étonné de le voir le 6 juin 2024 en pleine contestation contre la vente du journal au milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin : « Je ne peux cautionner le fait qu’il y ait un acheteur qui, dans tous les domaines, soit l’exact inverse de ce pour quoi nous avons créé le journal. (…) Marianne ne peut devenir la propriété d’un personnage ultralibéral en matière économique, qui n’est pas laïc, et qui n’est pas patriote, car toujours exilé fiscal en Belgique. » a-t-il protesté auprès du journal "Le Monde".


La tentative de vente a finalement échoué, et Jean-François Kahn n'y était sans doute pas étranger. Même s'il affichait de nombreuses divergences politiques, notamment sur l'Europe et le souverainisme, avec l'avant-dernière directrice Natacha Polony (entre 2018 et 2024), celle-ci avait amarré l'hebdomadaire pour faire vivre le débat des idées, ce qui était le but originel des deux créateurs, Jean-François Kahn et Maurice Szafran, qui a affirmé auprès de l'AFP le 23 janvier 2025 que la conception de Jean-François Kahn était la suivante : « Le journalisme était un moyen de comprendre l'histoire, de faire l'histoire et de s'inscrire dans l'histoire. ».

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Lorsque Yann Plougastel a publié le 31 mai 2021 un article sur l'un des dernières livres de JFK, son autobiographie "Mémoires d'outres-vies", pour "Le Monde" (le second tome est paru l'année suivante), il a qualifié l'éditorialiste comme d'un « homme qui n'a cessé de s'intéresser à ce qui sort du cadre » et qui a « [privilégié] la complexité aux certitudes », ou encore d'un « diable d'homme, pour qui le maniement du paradoxe et le recours au pas de côté relèvent de l'éthique » et qui « s’est toujours refusé à être là où on l’attendait ».

Et Yann Plougastel de se demander qui était vraiment Jean-François Kahn à la lecture de ce livre-là : « Qui est-il vraiment ? Un historien devenu journaliste par hasard ? Un grand reporter qui se pique de philosophie ? Un ferrailleur d’idées qui abhorre la pensée unique (il fut l’inventeur de ce concept qu’il laissa ensuite à d’autres) et le politiquement correct ? Un amateur d’opéra qui connaît aussi sur le bout des doigts les chansons de Fréhel, Marie Dubas et Édith Piaf, et fredonne "La Varsovienne" dans la version des chœurs de l’Armée rouge ? Un cinéphile émérite qui, après être tombé sous le charme de "L’Arme fatale" avec Mel Gibson (1987), enjoignait à ses journalistes de démarrer leurs papiers avec le même rythme soutenu que ce film ? Un fumeur de cigares qui met le feu à la poubelle de son bureau de la rue Christine, dans le 6e arrondissement parisien, en s’en servant comme d’un cendrier, et l’éteint avec l’eau du bocal où nageait un poisson rouge offert par sa femme, sacrifiant ledit poisson (anecdote vécue par l’auteur de ces lignes qui travailla quinze ans sous sa direction, et à qui il fit jurer de ne jamais révéler cet incident après lui avoir enjoint d’acquérir fissa un nouveau poisson rouge quai de la Mégisserie sur note de frais) ? Un amateur de bonne chère et de plats roboratifs qui se gausse d’un Jean-Jacques Servan-Schreiber, son patron à "L’Express", ne mangeant que des avocats vinaigrette et, du coup, défendant, selon lui, une ligne éditoriale aussi peu enthousiasmante que le libéralisme light de Jean Lecanuet ? Un distrait qui, dans un avion au départ du Caire, se retrouve assis à côté d’un individu ressemblant vaguement à un notaire, lequel s’avère être Yasser Arafat sans son keffieh ? Un homme de son temps, qui n’a pas son permis de conduire, ne sait pas taper à la machine et ne parle pas anglais (en revanche, côté latin-grec, il assure, ce qui est pratique pour couvrir la guerre des Six-Jours, en juin 1967) ? Un ancien militant communiste, passé au réformisme, qui, dégoûté par les trahisons successives des sociaux-démocrates, opta pour des convictions "plus révolutionnaires", à savoir le centrisme. "Je me suis surpris à déborder la gauche molle à partir d’un centrisme dur", plaide-t-il ? ».

La note bibliographique du "Monde" de mai 2021 donnait ainsi des échantillons éloquents de sa « plume incisive » piochés dans les descriptions des personnalités qu'il a côtoyées, en particulier celles-ci. De Gaulle : « Il y a des gens qui sont, dans la vie, "Tartuffe" ou "Le Père Goriot" ou "Le Contrat social". De Gaulle était à lui tout seul "Les Mémoires d’outre-tombe" et "La Légende des siècles". ». Raymond Barre : « Il était à la démagogie ce que le marquis de Sade fut à l’Immaculée Conception. Il parlait vrai. ». Valéry Giscard d'Estaing : « Il parlait comme David peignait avant de se découvrir jacobin. Sa manière évoque un meuble Directoire que l’on aurait juste un peu trafiqué pour lui donner un petit air Régence. ».

Le penseur pouvait faire des boulettes, l'une des plus grosses a été sa réaction dans l'affaire DSK (Dominique Strauss-Kahn était un ami) avec cette sortie particulièrement malvenue et inutilement sexiste le 16 mai 2011 sur France Culture : « Si c’est un troussage de domestique, c’est pas bien ! » (sortie qui choquerait encore plus aujourd'hui !). Il s'en était rendu compte, avait présenté ses excuses et avait même renoncé à son métier de journaliste (sa dernière chronique dans "Marianne" date du 27 mai 2011), mais le mal était fait et la polémique avait fait grand bruit. Question de génération, diraient les plus généreux. Dans son blog, JFK confirmait que son expression était « injustifiable » : « L'expression n'en était pas moins totalement inacceptable. J’ai rarement vécu une telle déchirure intérieure. Il faut l’assumer. ». ll disait aussi le 23 mai 2011 dans "Le Monde" : « Un combat de 50 ans jeté aux oubliettes pour deux mots aussitôt répudiés, vous approuvez cela ? (…) Si vous approuvez, eh bien j’en tirerais les leçons. Car, moi, je ne veux pas d’un tel monde. ».

Son combat de cinquante ans ne sera pas jeté aux oubliettes, qu'il se rassure ! Il laisse à ses amis et à ses lecteurs un grand nombre d'essais politiques (quarante-cinq, ai-il indiqué) qui resteront une trace intellectuelle indélébile de son passage ici-bas. Toutes mes condoléances à la famille.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 janvier 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La pensée complexe.
Candidat du MoDem.
Portrait croisé Jean-François Kahn et Axel Kahn.
Les idéologues de la droite libérale.
Jean-François Kahn.
Axel Kahn.
Philippe Val.
Sophia Aram.
Claude Allègre.
Hubert Reeves.
Alain Peyrefitte.
Jean-Pierre Elkabbach.
Patrick Cohen.
Fake news manipulatoires.
Bernard Pivot.
Christine Ockrent.
Vive la crise !
Yves Montand.
Jean Lacouture.
Marc Ferro.
Dominique Baudis.
Frédéric Mitterrand.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Christine Angot.
Jean-François Revel.
Philippe Alexandre.
Alain Duhamel.


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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250122-jean-francois-kahn.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/jean-francois-kahn-l-intellectuel-258859

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3 octobre 2024 4 03 /10 /octobre /2024 03:51

« Un homme (…), qui voit toute sa vie à demeurer l'exact contemporain de son époque. Jean-Pierre Elkabbach voulait en être. En être de son époque, pleinement. En être des vedettes, des gens qui comptent, des princes du temps. En être, surtout, de l'histoire qui s'écrit et se raconte, se transmet et demeure. » (Emmanuel Macron, le 9 octobre 2023 à Paris).


 


Et il s'est tu. À la suite d'un accident et d'une maladie. Le journaliste Jean-Pierre Elkabbach est mort il y a un an, le 3 octobre 2023 à l'âge de 86 ans. Il représente pour beaucoup la compétence du journaliste, mais aussi sa trop grande proximité avec le pouvoir, quel que soit le pouvoir.

Jean-Pierre Elkabbach était un excellent journaliste dans le genre intervieweur, celui qui accouche les esprits, celui va chercher jusqu'à des personnalités improbables, peu connues du grand public mais qui ont beaucoup de choses intéressantes à raconter, en politique mais aussi en culture, en science, etc., et il était aussi un patron de presse très gourmand, voire un peu trop ! Sa notoriété, elle lui est venue d'avoir présenté le journal télévisé de la première chaîne de 1970 à 1972 puis de la seconde chaîne de 1972 à 1974, ce qui assurait une rapide célébrité, mais, au contraire de Christine Ockrent, Jean-Pierre Pernaut, Patrick Poivre d'Arvor, Yves Mourousi, Claire Chazal et quelques autres, ce n'était pas le cœur de ses passions audiovisuelles.

Patron de presse : il a été (entre autres) président de France Télévisions de 1993 à 1996, puis président de Public Sénat de 1999 à 2009 et président d'Europe 1 de 2005 à 2008. Intervieweur de talent : (entre autres) avec l'émission "Carte sur table" aux côtés du brillant politologue
Alain Duhamel sur Antenne 2 de 1977 à 1981 (d'où est née l'expression "Taisez-vous Elkabbach !" que n'aurait pas hurlé directement Georges Marchais, mais simplement son génial imitateur Thierry Le Luron), l'émission "Découvertes" sur Europe 1 de 1981 à 1987 (une émission quotidienne de 18h à 19h, assez longue pour comprendre en profondeur le message de son invité), la matinale d'Europe 1 de 1997 à 2017 ainsi que l'excellente émission culturelle "Bibliothèque Médicis" sur Public Sénat de 1999 à 2018.

Il a par ailleurs été la "vedette" de trois événements audiovisuels : c'est lui, aux côtés d'Étienne Mougeotte, qui a annoncé à la France entière la victoire de
François Mitterrand le 10 mai 1981 à 20 heures sur Antenne 2, une séquence de télévision qui a été très fréquemment reprise pour évoquer la victoire socialiste, avec sa disgrâce audiovisuelle, Jean-Pierre Elkabbach ayant été trop associé au septennat de Valéry Giscard d'Estaing ; ce qui ne l'a pas empêché de devenir un confident très particulier du successeur, François Mitterrand qui lui a accordé l'émission sans doute la plus importante de sa carrière, une interview à l'Élysée le 12 septembre 1994 sur France 2 pour évoquer son passé pendant la guerre, ses amitiés troublantes et sa fille Mazarine ; enfin, il a été beaucoup critiqué dans son mode de gestion sur France Télévisions, permettant à des producteurs-animateurs de s'enrichir énormément avec de l'argent public, ce qui l'a conduit à démissionner.

Tout cela, le Président de la République, dans un
hommage prononcé le 9 octobre 2023 dans les locaux même France Télévisions à Paris, l'a rappelé. Emmanuel Macron s'est souvenu de cette émission mémorable du 12 septembre 1994 avec son lointain prédécesseur socialiste : « Ainsi, les téléspectateurs virent deux hommes, deux vies françaises, deux rapports au pouvoir et au destin. Un Président frappé par la maladie, défendant son parcours à travers une époque de clair-obscur. Un journaliste se hissant à la hauteur du moment, implacable et subtil, intraitable et concentré. Ce moment dit tout du journaliste qu’était Jean-Pierre Elkabbach. Un journaliste qui voulait porter la plume, le Nagra, la caméra dans les plaies de l'époque. Un homme de presse avec ce que son métier, selon lui, supposait de proximité, de chaleur, de voisinage, avec les grands de France et du monde. Un patron qui avait le génie de fomenter, d'obtenir, d'organiser des coups naturellement, spontanément, instinctivement. ».

Le chef de l'État a aussi rappelé son professionnalisme : « Jean-Pierre Elkabbach, à force de vouloir écrire l'Histoire, s'y brûla parfois. Sa participation au
mai 68 de l'ORTF lui valut d'un court bannissement, mais parce qu'il exigeait, selon ses propres mots "du rythme et des idées", qu'il travaillait jour et nuit, obsédé et possédé par son métier, Jean-Pierre Elkabbach revint et reprit sa marche vers les sommets. ».
 


Pour montrer sa puissance d'innovation, Emmanuel Macron a cité son émission "Actuel 2" sur Antenne 2 en 1974 : « Le titre était un hommage à Albert Camus. Il était aussi comme sa devise personnelle, demeurer actuel. Dans cette émission profondément novatrice, on put voir alors ce qu’on ne voyait pas ailleurs : Brigitte Bardot interrogée par Nathalie Sarraute sur son manque de solidarité avec la cause des femmes. Jean-Edern Hallier, chroniqueur social des luttes de Lip face à François Mitterrand. René Dumont défendant un mot alors presqu’inconnu, celui d’écologie. Ou Delphine Seyrig racontant le procès de Bobigny. ».

Et d'ajouter : « Toujours, le journaliste voulait être de son temps. Cela supposait de bousculer, comme de faire émerger les talents, tels Gérard Holtz, Hervé Claude, Claude Sérillon, Nicole Cornu-Langlois, Noël Mamère, Daniel Bilalian, Patrick Poivre d'Arvor, et tant d’autres, d’inventer la rubrique Météo avec Alain Gillot-Pétré. Il fallait être toujours sur la brèche, transgressif et travailleur. ».

Marqué aussi par l'émission "Découvertes" sur Europe 1 : « Avec
Philippe Gildas, le directeur d’antenne, avec Béatrice Schönberg, tous les après-midis, Jean-Pierre Elkabbach se remit à faire ce qu’il savait faire de mieux : capturer l’esprit du temps, lire la modernité artistique, sociale, culturelle, sociologique et en déduire des émissions. La sienne s’appelait logiquement "Découvertes" et naviguait de Raymond Aron à Thierry Le Luron, des spectacles parisiens aux reportages en région. ».

Emmanuel Macron insista sur le talent d'intervieweur dont il fut l'une des victimes : « Ce serait une litote de dire que Jean-Pierre Elkabbach était un intervieweur redoutable, sans doute l'un des plus travailleurs, des plus rusés, le plus théâtral, le plus aguerri. Combien s'y sont fait prendre ? "Celui-là, la prochaine fois qu'il reviendra me voir, il aura appris la messe par cœur" concluait le journaliste après avoir terrassé un impétrant. N’hésitant pas à voler les invités à la concurrence, il cherchait à repérer les visages de demain en même temps que les valeurs du moment. Beaucoup, j’en suis, y accomplirent une sorte de baptême du feu. Les interviews de Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, puis brièvement sur CNews, entrèrent dans la légende, entrèrent même dans la liturgie de notre République. Il y avait les mardis et les mercredis, les questions au gouvernement et tous les matins, les questions de Jean-Pierre Elkabbach. Ses interviews se jouaient cartes sur table, opéraient toujours de vraies découvertes, ambitionnaient d'être actuelles, comme un résumé de toute sa carrière. ».

 


Paradoxalement, l'homme de cultures et de lectures qu'était Jean-Pierre Elkabbach n'a pas laissé beaucoup d'écrits. Il était un homme de l'audiovisuel, avec sa voix agréable et reconnaissable parmi toutes, mais pas une plume très prolifique. S'il a publié quatre ouvrages, il n'en a véritablement sorti qu'un seul exposant sa vie, un an avant sa mort, le 27 octobre 2022, son autobiographie (avec l'aide de Martin Veber), "Les Rives de la mémoire" dont les premiers mots évoquent son origine : « Je suis un enfant de la Méditerranée, de son soleil, de ses rivages arides, de la mer. J'ai quitté Oran, la ville où je suis né, à l'aube de ma vie d'adulte. C'était le début de la guerre d'indépendance. L'Algérie que je laissais derrière moi était devenue un pays de violence et de mort. Je suis parti sans regret. Pendant toute mon adolescence, je ne pensais qu'à cela : fuir Oran, cette ville sans horizon, rejoindre la France et surtout Paris, où tout me semblait possible. ».

Le professionnalisme de Jean-Pierre Elkabbach a transpiré pendant toute sa carrière, et il y a mille et un exemples. J'en prends un car il est très intéressant. Depuis qu'il fait de la politique,
Laurent Fabius n'est pas vraiment ma tasse de thé. Je n'ai jamais apprécié sa condescendance et son esprit partisan. Néanmoins, j'étais très étonné qu'on lui reprochât d'avoir été mêlé au scandale du sang contaminé car j'avais le souvenir, au contraire, qu'il avait, en tant que Premier Ministre, eu le courage d'anticiper les risques avec le sida. Je suis donc très heureux de lire dans l'autobiographie de Jean-Pierre Elkabbach le même genre de réflexion.

Il a eu de très mauvaises relations avec Laurent Fabius dont il a pourtant été le premier intervieweur en 1975 sur France Inter (invité avec
Jacques Attali pour promouvoir son premier livre). En effet, pendant la campagne présidentielle de 1981, Laurent Fabius, directeur de campagne de François Mitterrand, ne voulait pas que Jean-Pierre Elkabbach invitât Michel Rocard à la télévision. Il lui a téléphoné ainsi : « Il en est hors de question. Je suis le directeur de campagne, je ne veux pas de lui à l'antenne. ». Réponse immédiate : « Oui, mais le directeur de l'information, c'est moi, et c'est ma décision. ». Réplique et menace à peine voilée : « Si nous gagnons, vous allez voir ce que nous ferons des gens comme vous ! ». Mais il ne s'est pas laissé intimider : « Écoutez, faites ce que vous voulez. Ce soir, moi, je vous emm@rde ! ». Cela donne une idée du caractère bien trempé.

Évidemment, la gauche est arrivée au pouvoir et les relations entre Jean-Pierre Elkabbach et Laurent Fabius furent exécrables. Jusqu'à l'affaire du sang contaminé : « Pendant des années, il me poursuivit de sa rancune. Nos relations s'apaisèrent dans la tourmente de l'affaire du sang contaminé. Partout, on entendait que Fabius n'avait rien vu et avait failli. Or j'avais suivi les débats et je fis remarquer lors d'une émission qu'on lui faisait subir un mauvais procès. En effet, l'ancien Premier Ministre avait été le premier haut responsable à réagir aux alertes. Dès le 19 juin 1985, il avait prononcé devant une Assemblée Nationale indifférente le dépistage obligatoire des donneurs de sang afin d'éviter les contaminations lors des transfusions. Mon intervention n'était que justice et simple rappel des faits. Je n'aimais pas l'acharnement dont il était l'objet. Il m'appela pour me remercier et nous nous revîmes. J'étais l'un des rares à avoir publiquement pris sa défense. ».

Et de commenter sa relation jusqu'à sa mort : « Par la suite, nos rencontres furent empreintes d'une amabilité courtoise dont ni l'un ni l'autre n'était dupe. Aujourd'hui, la Présidence du Conseil Constitutionnel lui va bien. Il applique avec les huit sages la même méthode qu'avec moi : distance et parole rare. ». Un exemple : « Quand je le conviais aux matins d'Europe 1, il répondait avec parcimonie à mes invitations, mais il venait. Généralement, après l'entretien, les journalistes de la rédaction se pressaient autour de l'invité pour poursuivre les échanges plus librement, en quête de révélations. Leurs coqueluches étaient
Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Bernard Arnault, François Hollande et Arnaud Montebourg. Laurent Fabius, lui, faisait salle vide, victime de sa condescendance. ». Le journaliste conclut sur sa rancœur de ne pas avoir pu être Président de la République, dépassé par Michel Rocard, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, François Hollande... : « Un Président de la République vit la solitude du pouvoir. Laurent Fabius est un solitaire sans pouvoir. ».

Dans ce livre, qui rapporte une soixantaine d'années de carrière de journaliste politique, Jean-Pierre Elkabbach a bien sûr brossé bien des portraits de responsables politiques, dans sa franchise crûe de son point de vue.

Jean-Pierre Elkabbach a fait aussi état de l'une de ses dernières conversations avec Emmanuel Macron qui l'avait invité à un déjeuner en tête-à-tête en septembre 2022. Question de l'intervieweur professionnel sur l'accomplissement majeur du second quinquennat : « Cela se révélera après, comme dans un
tableau impressionniste. Sur le moment, on ne perçoit que des taches de lumières et c'est en prenant du recul que l'image apparaît dans sa force et sa clarté. Je veux réformer pour assurer notre indépendance nationale. Notre victoire serait que nos enfants puissent encore choisir leur destinée. ».

Et le journaliste a compris la grande frayeur du Président : « En 2027, Emmanuel Macron devra passer la main. Par-dessus tout, il redoute de transmettre sa charge à
Marine Le Pen et à l'extrême droite, qui croient leur heure arrivée. Pour l'éviter, il lui faut réussir son second quinquennat. Ensuite, rien ne l'empêchera de poursuivre son engagement politique et d'incarner l'Europe. Ce n'est pas à lui de régler sa succession, mais il doit promouvoir la génération qui a émergé grâce à lui, Élisabeth Borne, Julien Denormandie, Gabriel Attal, Sébastien Lecornu et surtout Jean Castex, qui quitta Matignon populaire, malgré la crise du covid. Il est l'un des rares à ne pas penser encore au rôle qu'il pourrait tenir en 2027. Avec sa simplicité, sa liberté, il est proche des Français et sait trouver les mots. Pourquoi me fait-il penser à Georges Pompidou à ses débuts ? Si aucune figure du "nouveau monde" ne se détache, le macronisme restera une parenthèse, refermée dès le départ de l'Élysée de son inspirateur, il est le premier à le savoir. La lutte pour le pouvoir, son exercice, les alliances qui se nouent et se dénouent, les opportunités que l'on saisit, les reniements, les ruptures laissent peu de place aux sentiments. La vie politique est impitoyable et requiert un sens aigu de la dissimulation. ».

Dans cette réflexion, comme figures du macronisme, Jean-Pierre Elkabbach a toutefois oublié
Édouard Philippe, Gérald Darmanin et Bruno Le Maire (il en a parlé un peu avant : « Il s'est révélé être un des piliers des deux quinquennats, utile pour faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine. Toutes les grandes décisions, il les discute directement avec le chef de l'État. Pourquoi, pense-t-il, ne pourrait-il pas lui succéder à l'Élysée ? »). En revanche, il avait bien vu pour Gabriel Attal dont il n'a pas su qu'il allait être nommé à Matignon.

Son livre se referme sur ces phrases : « Ma soif de connaissance, d'exploration, ne procède pas du journalisme. Elle était là dès l'enfance et c'est elle qui m'a conduit à mon métier. Pendant longtemps, elle s'est confondue avec lui. Désormais, peu à peu, elle s'en détache et reprend sa liberté. Elle oriente le cours de mes jours, nourrit de nouveaux projets et me mène vers de nouvelles causes. Tout bien réfléchi, ai-je tant changé ? Je n'ai pas guéri de ma curiosité. ». Point final.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 septembre 2024)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vous n'avez pas honte ?
Boulimique.
Hommage du Président Emmanuel Macron à Jean-Pierre Elkabbach le 9 octobre 2023.
Jean-Pierre Elkabbach.
Patrick Cohen.
Fake news : la scandaleuse manipulation politique du RN.
Bernard Pivot.
Christine Ockrent.
Vive la crise !
Yves Montand.
Jean Lacouture.
Marc Ferro.
Dominique Baudis.
Frédéric Mitterrand.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Christine Angot.
Jean-François Revel.
Philippe Alexandre.
Alain Duhamel.







https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20241003-elkabbach.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/taisez-vous-elkabbach-256892

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/10/02/article-sr-20241003-elkabbach.html



 

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6 juillet 2024 6 06 /07 /juillet /2024 03:38

« Les Français méritent mieux que ces méthodes trumpistes. Alors dimanche, ils trancheront démocratiquement, dans les urnes. » (Gabriel Attal, le 5 juillet 2024 sur Twitter).



 


L'extrême droite, c'est la plus basse manipulation politique. On pouvait croire que cette période était révolue, que nous étions entre personnes civilisées. Eh bien, pas du tout ! La campagne électorale du second tour des élections législatives se terminait ce vendredi 5 juillet 2024 à minuit. Mais deux heures avant, nous avons eu droit à une honteuse manipulation politique.

Je l'ai moi-même constaté par hasard en zappant et en tombant à 22 heures 08 sur la chaîne Bolloré CNews qui affichait ce curieux bandeau (avec une faute d'orthographe que je retranscris, on est patriote mais on est nul en français) : « L'éxécutif va suspendre la loi immigration (JDD) ».

Cette information n'était pas anodine : le Premier Ministre Gabriel Attal avait annoncé le 1er juillet 2024 sur TF1 que, dans un souci d'apaisement, il reportait la réforme de l'assurance-chômage dont il devait signer le décret le même jour. Donc, cette possibilité de suspension de la loi Immigration était crédible dès lors que des désistements réciproques avaient eu lieu pour faire barrage à l'extrême droite.

 


De plus, sur le fond, une telle information, si elle était vraie, donnerait une illustration éclatante de l'équation (évidemment fausse) Emmanuel Macron = Jean-Luc Mélenchon.

Une telle information était politiquement très importante pour le choix des électeurs. Et pourtant, aucun autre média ne l'a relayée : ni LCI, ni BFMTV, seulement CNews qui, bizarrement, a désormais le même propriétaire que la source de l'information, à savoir le "Journal du dimanche" (apparemment, Europe 1 a aussi relayé). Il faut savoir que depuis près d'un an, le JDD est un journal d'extrême droite qui n'est plus fiable. C'est ainsi. Comme "France-Soir", comme tant d'autres médias qui ont eu leur heure de gloire et qui ne sont plus qu'une marque qui trompe désormais par son ancienne réputation.

Le JDD titrait exactement : « Info JDD : le gouvernement s'apprête à suspendre la loi Immigration ». L'article mis en ligne vendredi soir mais les lecteurs de JDD l'ont découvert le samedi matin, expliquait : « L'exécutif pourrait envisager de retarder, de suspendre ou même de ne pas promulguer ces dispositions. ». Ce qui est faux puisque la loi a déjà été promulguée, le 26 janvier 2024.

 


Tout s'est passé deux heures avant minuit. Dès 22 heures, très au courant de l'information immédiate (!), le président du RN Jordan Bardella a retweeté l'information du JDD, ce qui est une très grossière manipulation vu la rapidité de la diffusion : « Alors qu'une immense majorité de Français souhaite maîtriser l'immigration, le gouvernement s'apprête à suspendre les quelques maigres mesures de fermeté de la Loi immigration. On peut empêcher cette coalition Macron-Mélenchon sous le contrôle de l'extrême gauche : mobilisation ! ».
 


Comme on le voit, l'extrême droite ne fait pas dans la sophistication, mais dans le gros bourrinage : plus c'est gros, plus ça passe. Mais le gouvernement a immédiatement démenti cette fausse information. Les autres médias ne s'étaient pas donné la peine d'en donner crédit.

À 22 heures 31, Gabriel Attal a réagi, sur le même média, Twitter : « Opérations bien huilée ! Juste avant la fin de campagne, une fausse information reprise immédiatement par le RN dans l'espoir que nous n'ayons pas le temps de répondre, et influer sur le vote. Belle coordination, mais dommage pour vous : information sitôt démentie. Cela ne montre qu'une chose : votre fébrilité. On l'a vue tout au long de cette semaine, où vous avez renoncé à faire campagne. On ne vous a pas vu sur le terrain. Vous avez refusé tous les débats qui vous étaient proposés avec moi cette semaine. Vos candidats eux-mêmes, par centaines, ont déclaré forfait pour les débats de la presse locale et ont joué la chaise vide, espérant masquer leur impréparation. Vous avez paniqué devant le voile levé sur votre programme catastrophique et certains de vos candidats aux propos racistes, antisémites et homophobes. ».
 


Certains militants du RN ont d'ailleurs refusé de croire aux démentis du gouvernement en montrant qu'aucun décret d'application n'avait encore été signé pour la loi Immigration. Sauf que certaines dispositions de la loi peuvent s'appliquer sans avoir besoin de décret d'application.
 


Ce n'est pas nouveau. Une manipulation de même type, c'est-à-dire grossière, de cour de récréation, a eu lieu dans la cinquième circonscription du Maine-et-Loire où le candidat soutenu RN Gilles Bourdouleix avait faussement annoncé qu'il se retirait, laissant ainsi ses deux concurrents Ensemble et NFP déposer leur candidature, et à une heure avant la fin du dépôt de candidature, il s'était finalement représenté, croyant éviter ainsi un désistement en sa défaveur (c'est bien une opération de cour de récréation car la candidate NFP a annoncé finalement qu'elle n'imprimerait pas ses bulletins de vote).

Le Ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a aussi immédiatement démenti : « C'est bien sûr totalement faux. ». Le Ministre des Affaires étrangères Stéphane Séjourné, par ailleurs secrétaire général de Renaissance, a réagi pour sa part : « Fake news et manipulation grossière à vingt-quatre heures du scrutin. Le JDD, CNews et Europe 1 s'emploient dans une opération coordonnée avec un parti politique à tromper les électeurs. ». Il comptait saisir le tribunal judiciaire de Paris d'une action anti-fake news.


Le JDD a modifié son article et supprimé le tweet en question dans la journée du samedi. En revanche, Jordan Bardella n'avait toujours pas retiré son tweet.
 


Citoyen parmi d'autres, le docteur Jérôme Marty, président d'un syndicat de médecins, était ulcéré par cette basse manipulation : « Je ne sais pas si l'on mesure bien ce que nous avons vu hier soir (…). Nous avons donc quelqu'un qui prétend aux plus hautes fonctions de l'État qui sciemment participe (organise ?) à un mensonge national électoral. Il faut réaliser l'importance de ce scandale et ce que cela augure des années à venir si l'extrême droite était au pouvoir. Jamais dans notre histoire républicaine une telle manœuvre n'avait été organisée. La proximité entre le groupe Bolloré et le RN est connue. Nous avons donc assisté hier soir à une déstabilisation orchestrée des législatives, une tentative de vol d'une élection par voie de presse. C'est gravissime. Cela pourrait-il casser ces élections. ».

La démocratie est toujours trop faible quand elle ne réagit pas aux attaques qu'elle subit sans arrêt. Heureusement, il y a un moyen simple et clair pour réaffirmer l'attachement aux valeurs républicaines et démocratiques, cela s'appelle le vote et c'est dimanche.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juillet 2024)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fake news : la scandaleuse manipulation politique du RN.
Loi Immigration.
Le nouveau JDD.
Le nouveau patron du JDD.
 




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240705-manipulation-jdd.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/fake-news-la-scandaleuse-255668

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/07/06/article-sr-20240705-manipulation-jdd.html



 

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