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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 01:42

(dépêche)


"Travailler plus pour tenter de gagner pareil"

15 déc 2008 - il y a 38 min - LeMonde.fr

Consacré à la restauration, le dernier niveau du centre commercial Créteil Soleil, dans le Val-de-Marne, est le seul étage qui laisse filtrer par des verrières quelques rayons du jour. Echappés de la lumière artificielle des paliers inférieurs, des employés profitent des pauses pour faire provision de ce vrai soleil. C'est aussi le lieu où on peut parler librement entre collègues, loin de l'atmosphère étouffante des magasins.

Trois salariées de Carrefour discutent autour d'un café. Nicole Guilbeau, Marie-France Bouiller et Odile Levasseur ont toutes plus de vingt ans de maison, portent le gilet de l'hypermarché comme une deuxième peau. Elles sont déléguées du personnel, FO pour les deux premières, CGT pour la troisième, et abordent l'actualité du moment : la proposition de loi qui prévoit l'extension du travail dominical, au-delà des cinq dimanches annuels actuellement autorisés.

Les syndicalistes y sont opposées mais doivent admettre la difficulté de mobiliser les 650 employés du Carrefour de Créteil. "Ils ont la tête dans le guidon, dépensent une telle énergie dans le quotidien, constate Odile Levasseur. Ils ont des problèmes d'intendance à gérer, des galères au jour le jour. C'est difficile de les intéresser à autre chose, de leur faire ne serait-ce que lire un tract. Et puis, beaucoup sont au bord de l'asphyxie financière."

Les compensations pécuniaires promises par le président de la République à longueur de discours et reprises même de manière floue dans le texte législatif sont un irrésistible appât. "Les gens ne voient que l'argent qui peut rentrer à court terme", regrette Nicole Guilbeau.

Cette année encore, l'hypermarché a trouvé sans peine des volontaires pour travailler les trois dimanches précédant les fêtes de Noël, contraintes assorties soit d'un triple salaire, soit d'un double salaire et d'une journée de récupération. Cela fait entre 70 et 140 euros supplémentaires pour ce jour ouvré, qui plus est versé sur le compte en banque avant les fêtes de fin d'année. Lors des réunions avec la direction, les syndicats s'abstiennent donc sur le sujet, de peur d'indisposer la base.

Mais les déléguées ne sont pas dupes de ce "volontariat". "Les gens sont demandeurs, admet Marie-France Bouiller. Mais, en même temps, ils n'ont pas le choix. Ils ont besoin de cet argent." Selon les syndicats (Carrefour n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien avec la direction et des salariés), un tiers seulement des caissières est à plein-temps. La moitié est embauchée sur une base de trente heures, gagne moins de 1 000 euros par mois. "Impossible de boucler un budget avec si peu", explique Odile Levasseur.

Les trois femmes se souviennent de leurs premières années à Carrefour. "Une bonne boîte", "une entreprise d'avant-garde", même. Les embauches se faisaient au-dessus du smic. Le salaire était complété de quelques primes, forfaits, heures majorées, poignées de francs ajoutées par ci par là et qui, additionnés, mettaient du beurre dans les épinards. Rien que l'intéressement et la participation représentaient régulièrement un mois et demi supplémentaire.

Ces avantages ont été rognés au fil des années. Les primes ont été peu à peu gelées ou intégrées dans le salaire de base qui est lui-même descendu au minimum légal. L'annualisation du temps de travail a fait disparaître les heures supplémentaires. L'intéressement et la participation se sont réduits et ne font même plus un mois de bonus. Ils s'annoncent dérisoires en 2008, crise de la consommation oblige. Alors Odile Levasseur ironise : "Le dimanche, ce n'est pas travailler plus pour gagner plus, mais travailler plus pour tenter de gagner pareil."

Même si les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient dans le passé, les salariés de Carrefour se savent pourtant "privilégiés" dans le secteur du commerce. D'autres enseignes accordent moins d'avantages pour les dimanches travaillés de Noël. Dans les 200 magasins, souvent franchisés, qui se sont regroupés à Créteil Soleil, difficile de sonder les états d'âme et plus encore de connaître les contrats de travail. Les bouches se ferment, les patrons éconduisent. "Même nous qui travaillons à côté, on ne sait pas ce qui se passe, explique Nicole Guilbeau. On voit seulement que les têtes changent sans cesse." "Nous avons parfois des échos très négatifs sur le respect du code du travail", constate Françoise Nicoletta, secrétaire fédérale FO du commerce, chargée des questions juridiques.

A Créteil, avant même l'éventuel vote de la loi, le travail dominical à longueur d'année est déjà une réalité. Non loin du centre commercial, entre bretelles d'autoroutes et usine d'incinération, le lieu-dit du carrefour Pompadour accueille des enseignes de bricolage, d'habillement, d'ameublement ou d'électroménager. Depuis plusieurs années, ces moyennes surfaces sont ouvertes tous les dimanches, en toute illégalité. Cette année, le gouvernement a entériné a posteriori ces ouvertures sauvages pour les magasins d'ameublement. Les autres continuent de le faire sans autorisation, mais en toute impunité.

A Castorama, la présence se fait sur la base du volontariat, à raison d'un dimanche sur trois. "Mais, comment refuser cette disposition en signant votre contrat de travail ?", explique Laurence Vernet, déléguée CFE-CGC. En contrepartie, le salarié se voit octroyer une augmentation de salaire de 7 % mensuels et dispose d'un samedi libre. Philippe et Evelyne travaillent dans l'enseigne de bricolage, lui comme chef de rayon, elle comme simple employée. Ils gagnent 2 800 euros à deux. Le couple évalue le bonus dominical entre 200 à 400 euros par mois. "Cela nous donne une petite aisance. On y prend vite goût. Sans ce supplément, il nous faudrait compter encore plus", reconnaît Philippe. Jusqu'à ce qu'elle rencontre son nouveau conjoint, en septembre, Evelyne était mère célibataire, habitait à 60 km du magasin, ne parvenait pas à vivre de son salaire. "Elle finissait tous les mois à découvert", constate son nouvel ami. A deux, ils s'en sortent.

Le dimanche, Evelyne laisse son enfant chez les parents de Philippe. "S'il fallait payer une nourrice, ce ne serait même pas la peine." Le chef de rayon a dû, lui, abandonner son activité sportive en fin de semaine. "Je n'arrivais plus à m'organiser, à me motiver, remarque l'intéressé. Quand on s'investit dans ce genre de travail, il n'y a plus beaucoup de place pour autre chose." Les vies familiales et sociales s'en trouvent fragilisées. "Avec la flexibilité des horaires, les plannings qui changent, le dimanche travaillé, si le conjoint est dans le même cas, les couples ne font plus que se croiser à la maison", insiste Laurence Vernet.

Comme Carrefour, Castorama passe pour une entreprise plutôt sociale. Difficile en revanche de sonder ce qui se passe dans les autres enseignes, à Pompadour. Les employés, souvent jeunes, préfèrent fuir les questions. Pour ces étudiants, le travail dominical reste une aubaine. A n'importe quel prix.

C'est le même imbroglio juridique pour les autres catégories de personnel qui gravitent autour du commerce. Comme les démonstrateurs que les grandes marques envoient dans les hypermarchés au service après-vente sept jours sur sept, service parfois sous-traité à de petites entreprises. Il y a là autant de statuts différents, de conditions variables.

Les conventions dans le secteur de la propreté prévoient 20 % supplémentaires le dimanche. Le régime négocié pour la sécurité est de 10 %. "Cela fait de l'ordre de 8 euros de plus dans la journée, explique S.B., délégué CFDT de la société Richebourg, qui assure le gardiennage de Créteil Soleil. Nous avons depuis longtemps l'obligation de travailler le dimanche. Mais la nouvelle loi sur l'ouverture des magasins va nous changer la vie. En termes de stress, c'est une chose de garder un endroit vide et une autre de surveiller un lieu rempli de clients." Là encore, Richebourg est une entreprise qui a pignon sur rue et bonne réputation dans le milieu de la sécurité. "Des entreprises du secteur agissent en dehors de toute légalité et payent leurs employés en dessous du minimum, même le dimanche", constate Emmanuel Mougneau, responsable de la commission juridique CFDT de la branche sécurité, qui leur fait la chasse.

A Créteil Soleil, pour l'heure, seuls les cinémas et les restaurants sont ouverts tous les dimanches. Une servitude traditionnelle dans ces professions, sans gratification pour les employés. "Ce jour-là, on a juste le droit de manger à la carte", explique un serveur. Que le dimanche passe de l'exception à la norme, c'est justement ce que redoute Gualbert Ntouari, secrétaire départemental FO du Val-de-Marne et salarié de Carrefour. "Le danger du nouveau texte, c'est qu'il va le banaliser. Qui sait si les patrons vont continuer à le payer plus cher ?"

Chrystelle Derrien, déléguée centrale CFDT des Castorama de France, pose le même problème, sous un angle différent. "Au-delà du commerce, de plus en plus de professions vont être concernées par le dimanche travaillé. Pourquoi pas demain les livreurs, les chauffeurs routiers, les crèches, les banques peut-être ? Il faudra plus de bus, de tramways, de métros pour transporter ces salariés. Et après les grandes villes, les autres territoires français seront concernés. Or les gens veulent voir les magasins ouverts mais n'envisagent évidemment pas de travailler eux-mêmes." Philippe, le chef de rayon de Castorama, confirme cette ambivalence des visiteurs du septième jour. "Certains clients viennent faire leurs courses mais me glissent qu'eux n'aimeraient pas devoir bosser. Ceux-là, j'avoue avoir du mal à les comprendre."




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