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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 03:01

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. » (Nerval, 1855).


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Nouveau coup de théâtre en Italie : la crise politique se prolonge avec l’échec du Président du Conseil sortant Giuseppe Conte à rassembler une nouvelle majorité. Petit rappel succinct : lorsque Matteo Renzi a décidé de retirer son soutien à la coalition gouvernementale, Giuseppe Conte a demandé et obtenu la confiance des deux chambres parlementaires le 19 janvier 2021, mais seulement avec une majorité relative au Sénat, car plusieurs sénateurs s’étaient abstenus. Refusant cette épée de Damoclès qui mettrait son gouvernement sous chantage politique permanent, Giuseppe Conte a préféré prendre de vitesse ses rivaux en donnant sa démission le 26 janvier 2021, comme il l’avait déjà fait avec succès en août 2019.

Cependant, le 2 février 2021, dans l’incapacité de réunir une nouvelle majorité (à cause de Matteo Renzi), Giuseppe Conte a jeté l’éponge et renoncé à former le prochain gouvernement. Il faut cependant insister sur le fait qu’il quitte la Présidence du Conseil avec une belle cote de popularité et finalement, avec une longévité d’exercice du pouvoir sans interruption pas aussi ridicule qu’on aurait pu le croire en 2018. En dehors de Matteo Renzi (de justesse) et de Silvio Berlusconi, il faut remonter à Giulio Andreotti en 1989 pour retrouver un chef du gouvernement aussi "long" que Giuseppe Conte. Et si on remonte jusqu’aux gouvernements d’Aldo Moro à la fin des années 1960, Giuseppe Conte fait partie des cinq chefs de gouvernement les plus "longs" sans interruption des cinquante dernières années, avec (en plus des personnes déjà citées) Bettino Craxi.

Hantant tous les esprits depuis près de trois semaines, Mario Draghi a été appelé le 3 février 2021 par le Président de la République Sergio Mattarella à former le nouveau gouvernement. Si sa désignation n’est donc pas une surprise, l’homme est associé, dans la presse, à un mot unique, unanime, qui dit bien ce qu’il veut dire : sauveur. Mario Draghi le sauveur de l’Italie, après avoir été le sauveur de l’Europe ? Du moins, de l’euro.

Le journal "Le Monde" a expliqué le 3 février 2021 : « Force est de constater qu’après un vote de confiance où il est apparu que le gouvernement ne disposait plus que d’une majorité relative au Sénat (19 janvier), une démission tactique (26 janvier) et de peu reluisantes tractations en coulisses (…), les chefs de l’actuelle majorité n’étaient pas beaucoup plus avancés. ».

Qui est Mario Draghi ? Il fut pendant la décennie 2010 l’un des responsables les plus importants de l’Europe et même, n’hésitons pas à le dire, du monde. Il fut le président de la Banque centrale européenne (BCE), un équivalent de gouverneur d’une banque fédérale, du 1er novembre 2011 au 31 octobre 2019. Il a succédé à un Français, Jean-Claude Trichet, et a laissé sa place à une Française, ancienne directrice générale du FMI, Christine Lagarde. À ce titre, il était le responsable de la monnaie unique européenne, l’euro.

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Âgé de 73 ans, qualifié par France 24 de « discret, sérieux, déterminé », Mario Draghi est un économiste et pas un homme politique. Il a fait une carrière universitaire à Florence et à Turin et, "en même temps", il a exercé des fonctions opérationnelles au sein de l’appareil d’État en Italie. En particulier, il fut chargé des privatisations pendant la décennie 1990 (il fut directeur général du Trésor public de 1991 à 2001). Il fut vice-président de la branche européenne de la banque américain Goldman Sachs entre 2002 et 2005 et a rejeté tout conflit d’intérêt car il ne se serait occupé que du secteur privé. Le 29 décembre 2005, alors Président du Conseil, Silvio Berlusconi l’a nommé gouverneur de la Banque d’Italie, du 16 janvier 2006 au 31 octobre 2011. Mario Draghi a démissionné de ces fonctions pour prendre la tête de la BCE où il a été nommé le 24 juin 2011 par le Conseil Européen.

C’est pour la zone euro qu’il a pris une solide réputation de "sauveur". Sauveur de la Grèce, d’abord, et plus généralement, sauveur de l’euro lorsque la crise a été majeure. Le 6 septembre 2012, il a accepté de racheter les dettes des pays de la zone euro qui n’ont pas pu refinancer leurs dettes sur le marché privé. Il est le premier promoteur du "quoi qu’il en coûte".

Par ailleurs, Mario Draghi a maintenu bas le taux directeur sans faire perdre la valeur à la monnaie. Mieux, il l’a baissé de 2% à 0% le 10 mars 2016 : l’argent est donc devenu "gratuit" pour les banques européennes afin de redynamiser l’économie européenne. Il s’est donc éloigné des mécanismes d’orthodoxie monétaire classique avec une certaine réussite.

La respectabilité de Mario Draghi dépasse largement les frontières de l’Italie et même de l’Europe. Il a été d’ailleurs probablement l’un des Italiens les plus puissants dans le monde depuis plusieurs décennies. Il n’a jamais exercé d’activités gouvernementales, mais c’est plutôt la tradition en Italie de faire appel à un "technicien" très honorable pour diriger un gouvernement de la dernière chance.

L’Italie a vécu deux très graves vagues du covid-19, elle fut le premier pays européen à être atteint en février et mars 2020, et elle ne fut pas ménagée par la seconde vague dont elle se sort très timidement en ce moment. En raison de ces difficultés, le pays "touchera" le plus grand montant de la relance européenne, à savoir 209 milliards d’euros et cette somme sera l’enjeu principal du futur gouvernement : comment dépenser cet argent, où investir ? C’était aussi la raison officielle du désaccord entre Italia Viva, le microparti de Matteo Renzi, et le reste de la coalition gouvernementale.

Rien n’est encore joué et en Italie plus particulièrement, il faut rester très prudent sur les possibles rebondissements "politiciens". Néanmoins, l’aura national et international de Mario Draghi devrait faire bouger les lignes. Le Parti démocrate dirigé par Nicola Zingaretti soutient sa désignation à la tête du gouvernement italien, tandis que Forza Italia n’est pas non plus opposé, le parti de Silvio Berlusconi n’a effectivement aucune raison de se déjuger alors que c’est ce dernier qui l’a poussé à prendre la tête de la BCE. De son côté, le "fauteur de crise" Matteo Renzi, satisfait de l’éviction de Giuseppe Conte, soutient avec enthousiasme Mario Draghi : « Toutes les personnes de bonne volonté doivent répondre à l’appel du Président Mattarella et soutenir le gouvernement de Mario Draghi. » (Twitter).

Cependant, Forza Italia et le Parti démocrate sont loin de recueillir la majorité absolue au Parlement italien. Ils représentent les partis "anciens" et avaient été sérieusement désapprouvés lors du dernier scrutin général en mars 2018. Tout va donc dépendre de la position du Mouvement 5 Étoiles (M5E), le plus grand parti parlementaire (un tiers des sièges) et de Lega (la Ligue), de Matteo Salvini (qui représente un sixième des sièges). On explique d’ailleurs que Beppe Grillo, le créateur d’origine du M5E, serait à Rome en pleines négociations.

En fait, des deux côtés, les risques de scission sont très forts.

Du côté du M5E, la ligne modérée avait gagné en interne avant les élections de 2018, avec Luigi Di Maio (l’actuel Ministre des Affaires étrangères), si bien qu’il lui devenait possible de faire des alliances et d’intégrer une coalition gouvernementale. Auparavant, le M5E, parti par essence anti-système, refusait obstinément toute "compromission" avec un parti déjà en place. Depuis 2018, le M5E s’est donc "banalisé" en étant un parti de gouvernement comme un autre, sans spécificité d’anti-système. Par ailleurs, le choix de Mario Draghi est un choix contre des considérations politiques au bénéfice de la compétence. Le risque d’une fracture du M5E est d’autant plus fort que les groupes parlementaires ont beaucoup d’effectifs. Vito Crimi, le chef des sénateurs M5E, a déjà annoncé qu’il refuserait la solution d’un gouvernement technique dirigé par Mario Draghi.

Du côté de Lega, la situation n’est pas plus simple non plus. Matteo Salvini, depuis 2019, souhaite revenir le plus rapidement aux urnes car il pense que son parti deviendra majoritaire, ou du moins, sera le pivot central d’une future majorité. Il n’aurait donc aucun intérêt à laisser gouverner Mario Draghi, d’autant plus qu’il est le symbole de l’Italie européenne, intégrée dans l’Europe et surtout, bénéficiant des mécanismes européens dont l’octroi des 209 milliards d’euros n’en constitue pas le moindre. Mais la Ligue est aussi constituée de nombreux chefs d’entreprise d’Italie du Nord qui ont bien compris l’intérêt d’une stabilité politique pour relancer l’économie effondrée, comme chez ses voisins, par la pandémie de covid-19. Eux souhaiteront certainement soutenir Mario Draghi et Matteo Salvini devra faire avec eux ou sans eux.

Cela signifie aussi que la tâche de Mario Draghi va être extrêmement compliquée si l’idée n’est pas de négocier avec les partis, mais directement avec les parlementaires. Le Président Sergio Mattarella voudrait à tout prix éviter l’échec de cette tentative, qui aboutirait à des élections générales anticipées au printemps 2021, ce qui serait une catastrophe économique, sociale et sanitaire. Le pays a besoin d’être gouverné et la perspective d’une possible victoire électorale de Matteo Salvini à court terme aurait des conséquences désastreuses immédiates sur les taux d’intérêt italiens. En outre, le plan de 209 milliards d’euros provenant de l’Union Européenne doit être présenté à Bruxelles avant le 30 avril 2021.

Mario Draghi n’a pas caché ses priorités : vaincre la pandémie, renforcer la campagne de vaccination, relancer l’économie italienne par des investissements massifs. Il a au moins l’avantage de connaître parfaitement les rouages financiers nationaux et européens. La Bourse de Milan a fait un saut de plus de 3% lorsque Mario Draghi a annoncé qu’il acceptait la mission qui lui a été confiée.

Pour terminer ici sur la situation politique italienne qui est particulièrement incertaine, je voudrais quand même rappeler la raison de ce bourbier ("marécage" pour le quotidien "Ouest France") : le scrutin proportionnel. Effectivement, la parcellisation de l’électorat (commune à toutes les démocraties, y compris israélienne et allemande) rend particulièrement dangereux le scrutin proportionnel qui empêche la constitution de toute majorité ou de tout gouvernement. L’exemple d’Israël est très éloquent puisque, même en votant trois fois, aucune majorité n’a pu se dégager et la situation, surtout en pleine pandémie, est grave.

Le scrutin proportionnel, en faisant obstacle à toute coalition majoritaire, mise en place pour des raisons supposées de meilleure démocratie, est en fait le scrutin le moins démocratique possible. En effet, l’exemple de l’Italie est lui aussi très parlant. Les électeurs italiens ne se sont prononcés qu’une fois, en mars 2018. Ils ont d’abord eu un gouvernement de tendance anti-européenne avec un parti anti-système et un parti extrémiste dont le leader a été nommé Ministre de l’Intérieur.

Ensuite, sans nouvelles élections, ils ont eu un gouvernement complètement différent, plutôt de centre gauche, de tendance proeuropéenne. Si l’opération Draghi réussit, ils auront une troisième autre coalition très différente, incluant nécessairement le parti de Silvio Berlusconi. Tout cela sans aucun retour aux urnes. À quoi les élections servent si leur conséquence, c’est de faire tous les gouvernements possibles, sans prendre en compte le choix de l’un d’eux (majoritaire) ?

Cela montre bien que le scrutin proportionnel n’est pas capable de choisir clairement qui doit gouverner et qui doit rester dans l’opposition. Seul, un changement de mode de scrutin pourra en finir avec ces perpétuelles crises politiques qui freinent toute reprise sérieuse de l’économie et discréditent encore un peu plus tous les acteurs de la vie politique italienne...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Super Mario Draghi, l’homme providentiel de l’Italie ?
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Pourquoi Giuseppe Conte a démissionné le 26 janvier 2021.
Giuseppe Conte.
Good bye Salvini !
Salvini, le double Mitterrand italien ?
Sueurs froides à l’italienne.
L’Italie en pleine dérive ?
Élections législatives italiennes du 4 mars 2018.
Carlo Ciampi.
Ennio Morricone.
Emilio Colombo.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210203-draghi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/super-mario-draghi-l-homme-230759

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/05/38798749.html







 

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