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8 août 2022 1 08 /08 /août /2022 05:28

« On ne sait jamais vraiment quand on perd son temps ! » (Roger Penrose, 1973).



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C’est le principe de la recherche, on ne sait pas ce qui va advenir d’une pensée. Parfois, des observations dérisoires peuvent effectivement être à l’origine de grandes découvertes. C’est l’essentiel du scientifique : être une bon observateur et avoir de l’imagination. Or, ces deux qualités ne fonctionnent pas 35 heures par semaine, mais bien 24 heures sur 24, on n’arrête jamais un penseur de penser !

L’astrophysicien et mathématicien britannique Roger Penrose fête son 91e anniversaire ce lundi 8 août 2022. Ce spécialiste de physique théorique est très connu pour avoir beaucoup travaillé avec le physicien Stephen Hawking sur les trous noirs notamment.

Alors qu’on considérait que Stephen Hawking ne pourrait jamais avoir de Nobel car ce prix récompense des découvertes qui ont une incidence sur la vie quotidienne des gens, et a fortiori, on pouvait aussi le penser pour Roger Penrose, ce dernier a quand même eu la consécration, certes tardive, de ses travaux par l’obtention du Prix Nobel de Physique le 6 octobre 2020. À cause du covid-19, il n’y a pas eu de réception officielle en 2020, mais il a fait une lecture pour le Nobel le 8 décembre 2020 et a reçu la médaille des mains de l’ambassadeur de Suède au Royaume-Uni dans la résidence de celui-ci à Londres.

Roger Penrose a ainsi été récompensé par l’Académie royale des sciences de Suède « for the discovery that black hole formation is a robust prediction of the general theory of relativity » [pour la découverte que la formation des trous noirs était une prédiction solide de la théorie de la relativité générale].

Effectivement, le principal travail de Roger Penrose a été de faire en 1965 de la modélisation mathématique pour prouver que la théorie de la relativité générale, énoncée par Albert Einstein, avait pour conséquence l’existence de trous noirs. Un trou noir, c’est un objet cosmique qui a une telle densité en masse que la gravitation y est très forte, si forte que même les rayons de lumière ne peuvent s’y échapper (d’où le nom, en anglais "black hole", mais je trouve que l’expression prête à confusion car ce n’est pas un trou, ce serait plutôt un trop-plein).

En fait, Roger Penrose a partagé son Prix Nobel à moitié (50%, pas un tiers) avec deux autres physiciens, l’Allemand Reinhard Genzel et l’Américaine Andrea Ghez, ces deux derniers pour la découverte d’un trou noir massif au centre de la Voie lactée (Sagittarius A*), à 27 000 années-lumière de chez nous. La présence de ce trou noir massif, qui correspondrait à 4 millions de notre Soleil, explique la vitesse très élevée des étoiles à cet endroit de notre galaxie et son aspect général d’une spirale tourbillonnante.

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Au contraire des trous noirs "classiques" que la théorie avait prédit avant leur observation, notamment grâce aux travaux de Roger Penrose à partir de ceux d’Einstein, les trous noirs supermassifs n’étaient pas envisagés avant leurs observations par les astronomes. C’est pourquoi le Prix Nobel de 2020 a récompensé les deux composantes habituelles, complémentaires, très différentes de la science, la théorie qu’on valide ensuite par l’observation, et l’observation qu’on explique ensuite par la théorie.

Le trou noir était une idée conçue dès 1783 par John Michell, un physicien de Cambridge (où ont travaillé plus tard Stephen Hawking et Roger Penrose pour sa thèse sur le calcul tensoriel en géométrie algébrique en 1958), qui se demandait si un objet pouvait être suffisamment massif pour que sa gravitation empêche la lumière de quitter l’astre. Puisqu’on savait déjà à l’époque qu’il fallait une vitesse particulière pour pouvoir quitter un astre et sa gravité, l’astronome se demandait ce qui se passerait-il si la vitesse de libération était supérieure à la vitesse de la lumière.

Einstein a émis l’idée en 1915, dans sa théorie de la relativité générale, que de tels astres pourraient être des étoiles qui s’effondreraient sur elles-mêmes jusqu’à n’être qu’un point au volume nul et à la densité infinie, et donc, à la gravité infinie, ce qu’on appellerait une "singularité gravitationnelle". Mais il n’y croyait pas vraiment et l’existence de trous noirs a été sujet à caution dans la "communauté scientifique" jusqu’aux travaux de Stephen Hawking et Roger Penrose. Hawking a notamment démontré qu’il existait, malgré la forte gravité, un rayonnement qui s’échappait du trou noir, appelé Hawking radiation. En outre, il était quand même possible d’absorber de l’énergie du trou noir grâce à son moment cinétique.

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Pour les observer, les trous noirs étant par définition invisibles, c’est leur entourage qu’il faut apprécier, les déviations de la lumière qui est gobée par le trou noir. Einstein a ainsi montré par image qu’un trou noir pouvait être une sorte de puits dans une nappe homogène, comme une boule de pétanque qui enfoncerait la surface d’un drap vers le bas à cause de la gravité, et cette déformation du drap (assimilé à l’espace-temps) montre que le trou attire naturellement tout ce qui passe au voisinage. Par ailleurs, lorsqu’on s’approcherait d’un trou noir, si jamais il était possible de le faire, évidemment, on constaterait que le temps deviendrait de plus en plus lent jusqu’à s’arrêter à l’horizon des événements, tandis qu’au-delà du voisinage, le temps est toujours aussi rapide.

En 1969, Roger Penrose a aussi proposé la conjecture dite de la "censure cosmique" (jolie expression) selon laquelle il n’existerait pas de "singularité nue", c’est-à-dire d’espace qui soit à la fois visible et dont la lumière ne peut pas échapper …à l’exception du Big Bang. Pour Roger Penrose, les trous noirs sont à la base du second principe de la thermodynamique, comme il le précisait le 6 octobre 2020 à un responsable du Comité Nobel : « Ils sont en fait, voyez-vous, l’entropie dans l’univers, ou le caractère aléatoire si vous préférez, qui augmente avec le temps, et vous pourriez vous demander où se trouve la plus grande partie de l’entropie dans l’univers maintenant. Eh bien, de loin, avec un facteur absolument énorme, c’est dans les trous noirs. Et puis, où ça va ? Eh bien, Hawking nous dit que dans un avenir lointain, ces trous noirs s’évaporeront. ». Quand exactement ? Selon Hawking, dans 10 puissance 103 années (1 suivi de 103 zéros). On a encore le temps !

Interviewé sur CNews le 9 octobre 2020, Roger Penrose complétait : « Le Big Bang n’est pas le commencement. Il y avait quelque chose avant le Big Bang et ce quelque chose est précisément ce qui nous attend dans le futur. (…) Nous avons un univers qui se développe et se développe, et selon cette folle théorie qui est la mienne, dans un avenir lointain, toute cette masse finira par se désintégrer en un nouveau Big Bang donnant naissance à de nouveaux temps infinis. ».

Ce sont bien sûr des notions vertigineuses, qu’il est difficile de bien appréhender dans notre condition minuscule de petits Terriens sur une petite planète tournant autour d’une petite étoile qui anime un petit système solaire en banlieue périphérique d’une petite galaxie… Néanmoins, le génie humain est là, non seulement capable de réfléchir et d’arriver à des résultats théoriques intéressants mais aussi capable de fabriquer des instruments très sophistiqués, dont le dernier en date, mis en route très récemment, le télescope spatial James-Webb, promet de très belles découvertes à venir (premières images prises le 7 juin 2022 et diffusée par la NASA le 11 juillet 2022). Cet outil d’observation, de plus en plus puissant et de plus en plu précis, va nous permettre de voir en direct le Big Bang.

Roger Penrose a eu de très nombreuses récompenses avant le Nobel, en particulier le Prix Wolf en physique en 1988 avec Stephen Hawking, le Prix Dirac en 1989 et la Médaille Albert-Einstein en 1990.

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Au-delà de ses travaux sur les trous noirs, Roger Penrose a beaucoup joué avec la géométrie. En particulier, inspiré par les travaux de l’artiste suédois Oscar Reutersvärd, il a conçu en 1958 le triangle de Penrose, une tripoutre impossible à réaliser en trois dimensions à cause d’un paradoxe de perspective. Inspiré par Robert Berger, il a aussi conçu en 1974 les pavages de Penrose, qui sont un motif recouvrant tout un plan mais sans être périodique. Ces pavages non symétriques sont conçus par des règles telles qu’on les a utilisé comme modèles géométriques pour les quasi-cristaux (qui sont de pseudo-symétrie 5). Ces deux éléments géométriques, tripoutre et pavages, ont été beaucoup utilisés par le dessinateur MC Escher dans la composition de ses œuvres "impossibles".

Quand on manie autant de concepts théoriques, encore que lorsqu’il imagine les trous noirs, en quatre dimensions, Roger Penrose voit la géométrie avant d’y voir les équations, on ne peut pas rester insensible à la philosophie, on ne peut pas résister à la tentation de spéculer sur l’humain, le monde, l’univers alors qu’on tente une théorie du tout. C’est en cela que le cosmologue théoricien est également un grand philosophe et, pourquoi pas, également un grand poète.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Albert Einstein.
Roger Penrose.
La mort de l’horloge parlante.
Yves Coppens.
Cédric Villani.
Pierre-Gilles de Gennes.
Pierre Teilhard de Chardin.
Luc Montagnier.
La Science, la Recherche et le Doute.
François Jacob.
Jacques Testart.
Robert Edwards.
Katalin Kariko.
Klim Tchourioumov.
L’exploit de Blue Origin, la fabrique du tourisme spatial écolo-compatible.
John Glenn.
Michael Collins.
Atterrissage de la navette Atlantis le 21 juillet 2011.
SpaceX en 2020.
Thomas Pesquet.
60 ans après Vostok 1.
Youri Gagarine.
Spoutnik.
Rosetta, mission remplie !
Le dernier vol des navettes spatiales.
André Brahic.
Les petits humanoïdes de Roswell…
Evry Schatzman.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Le syndrome de Hiroshima.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
La relativité générale.
La PMA pour toutes les femmes désormais autorisée en France.
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Roland Omnès.
Marie Curie.










https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220808-roger-penrose.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/roger-penrose-le-mathematicien-des-243077

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/30/39576699.html










 

 
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23 juin 2022 4 23 /06 /juin /2022 04:37

« Cela fait trois millions d‘années que nous sommes libres. Trois millions d’années que nous avons la responsabilité de notre liberté : cela nous donne droit au bonheur et à l’espoir. » (Yves Coppens, le 28 octobre 2021 sur le site de RTE France).




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Le paléontologue français Yves Coppens est mort ce mercredi 22 juin 2022 à l’âge de 87 ans (il est né le 9 août 1934 à Vannes). Homme de science mais aussi homme des médias, il était très connu pour ses nombreux livres, conférences et émissions expliquant sa passion, la paléontologie et la paléoanthropologie. La plupart des scientifiques sont peu connus parce qu’ils ne communiquent pas au grand public, souvent ils préfèrent parler à leurs collègues ou futurs collègues (c’est-à-dire aux étudiants). Ce n’était pas le cas d’Yves Coppens par ailleurs multirécompensé dans le monde des sciences et entre autres, professeur au Collège de France de 1983 à 2005 à chaire de paléontologie et préhistoire, membre de nombreuses académies scientifiques, y compris au Vatican, mais pas de l’Académie française où il avait tenté en vain sa chance en 1998. Vanité du scientifique ?

À l’annonce de sa disparition, Bruno Maureille, chercheur au CNRS, a témoigné avec émotion : « Les sciences préhistoriques et plus globalement les sciences du passé, de la paléoanthropologie aux recherches sur les paléoenvironnements très anciens africains, viennent certainement de perdre leur meilleur ambassadeur français. Sa passion pour la transmission des savoirs lui permettait d’intéresser tous les publics, des plus petits aux plus âgés de nos aînés et que cela soit lors d’une conférence grand public, à la radio ou à la télévision. Sa voix était reconnue de tous, ou presque. ». C’est parce que Yves Coppens poussait les jeunes chercheurs que Bruno Maureille a pu présenter (pour la première fois) ses travaux au prestigieux Collège de France le 8 novembre 1994. Pédagogue, il était aussi découvreur de talents. Affecté par la disparition de toutes les personnalités qui ont fait rayonner la France, l’Élysée a communiqué notamment : « Le Président de la République salue le parcours de ce pionnier, scandé d’inestimables découvertes qui permirent à la paléontologie française d’éclairer d’une lumière nouvelle les origines de l’humanité tout entière. ».

L’avantage d’être un homme de science communicant est de pouvoir transmettre à des "profanes" les passions et les enjeux scientifiques, vulgariser les choses établies, mais aussi promouvoir des théories, des suppositions, des raisonnements, des hypothèses pas encore vérifiées ou encore infirmées par la suite, originales ou acquises par cette impalpable "communauté scientifique". Sur le plan des hypothèses, Yves Coppens en a imaginé beaucoup, parfois en était revenu, bref, il réfléchissait à voix haute et, comme tout le monde, pouvait être dans l’erreur.

Yves Coppens a au moins donné la passion à de nombreuses personnes non scientifiques sur un sujet très compliqué qui tente de répondre à cette question impossible : d’où venons-nous ? Et par-dessus le marché, il a même tenté la question : où allons-nous ? qui n’est finalement qu’un corollaire de la première question. En 2020, il reprenait ce questionnement dans son dernier livre "Le savant, le fossile et le prince" (éd. Odile Jacob) : « Il est en outre facile de comprendre que tout fossile pose les questions scientifiques et philosophiques fondamentales de l’histoire de la Terre et de celle de la Vie et, qui plus est, de l’origine et de l’évolution de l’Homme, questions auxquelles personne n’est vraiment tout à fait indifférent. ».

Au fil des découvertes (quelques os par-ci par-là), on a cru à une lignée simple où l’homo sapiens suivait l’australopithèque (concrètement, c’était ce que j’avais appris en classe et j’ai été profondément traumatisé de voir un savoir scolaire remis en cause aussi magistralement !). En fait, c’est bien plus compliqué, et chaque fossile retrouvé amène de la surprise et de la complexité. Il y a eu plein de branches d’hominidés à certaines époques, beaucoup de "tentatives humaines" qui n’ont pas abouti.

D’un père physicien à Nancy (professeur à l’INPL), Yves Coppens fut rapidement passionné par la paléontologie et par les fouilles archéologiques. Après une thèse de doctorat sur les proboscidiens à la Sorbonne, il commença ses travaux de recherches en 1956 au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle et a collaboré avec des géologues qui ont trouvé des fossiles. À partir de années 1960, il a fait beaucoup d’expéditions en Afrique, en particulier au Tchad, au Kenya, en Éthiopie, au Sénégal, en Mauritanie, etc.

Au cours de ces expéditions, toujours collectives, il a fait quelques découvertes. La plus connue est un fossile à moitié complet d’Australopithecus afarensis dans la valléede l’Awash à Hadar, en Éthiopie, le 30 novembre 1974. Ce fut une codécouverte dans une grande expédition dirigée par lui mais aussi par le paléoanthropologue américain Donald Johanson, le géologue français Maurice Taieb et paléontologue français Claude Guillemot.

Du nom de Lucy (à cause d’une chanson des Beatles), c’est l’un des fossiles les plus complets trouvés au monde avec 52 fragments d’os (sur 206). Au fil des années d’analyse, il a été établi que c’était un primate femelle de 1 mètre 10 mort à l’âge de 25 ans possiblement d’une chute d’une douzaine de mètres. Ce qui est remarquable, c’est que Lucy date de 3,18 millions d’années et… marchait sur ses deux jambes (bien que le dos fût encore courbé). La bipédie n’était donc pas réservée aux seuls homo sapiens qui, eux, sont apparus seulement il y a 300 000 ans. Loin d’être notre grand-mère, elle est plutôt une cousine éloignée dans une branche parallèle aux homo sapiens.

Auparavant, en 1967, il a codécouvert un fossile de Paranthropus aethiopicus dans la vallée de l’Omo en Éthiopie. Yves Coppens pouvait se permettre de mimer Shakespeare en regardant un crâne d’australopithèque et se poser la question : naître ou ne pas naître ?

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Comment et pourquoi les primates sont-ils parvenus à se mouvoir sur deux seules jambes. Yves Coppens a tenté de proposer une théorie de l’évolution par l’environnement et considérait plus importants les facteurs culturels que les facteurs biologiques.

Dans son livre "Aux origines de l’humanité" (éd. Fayard) sorti en 2001, le paléontologue livrait quelques réflexions sur les bipèdes : « Le cerveau exige une régulation thermique très stricte ; chez un bipède parcourant la savane, la boîte crânienne est particulièrement exposée aux rayons solaires. Cette situation exige des solutions originales chez les mammifères, le poil sert à protéger des rayons solaires, tandis que l’halètement provoque une forte évacuation au niveau des muqueuses buccales. L’homme se distingue par la transpiration : seule la tête et les épaules sont durement exposées. Cela explique sûrement pourquoi la pilosité fut conservée autour de notre cerveau, alors que le développement de glandes sudoripares l’a ailleurs remplacée. De plus, la fin de l’halètement induit une respiration contrôlée, permettant un langage articulé. ».

Yves Coppens a pris part aussi aux débats sur l’origine de l’homo sapiens (l’homme moderne), considéré très majoritairement comme issu de l’Afrique il y a 300 000 ans et se déplaçant vers les autres continents il y a 100 000 à 60 000 ans. Yves Coppens toutefois croyait plutôt à une apparition sur plusieurs continents en parallèle mais là encore avec des branches parallèles aboutissant à l’homme de Neandertal), sans exclure un mélange entre les homo des lieux et l’homo sapiens arrivant.

C’est une discipline très analytique où le moindre fossile pourrait faire changer complètement une théorie. Parce qu’il communiquait beaucoup avec le grand public, Yves Coppens a su faire passer cette exaltante recherche auprès de nombreux Français.

Son rival français est le paléontologue Michel Brunet qui, lui, a codécouvert au Tchad en 1995 un fragment de l’australopithèque Abel, daté de 3,6 millions d’années, puis, toujours au Tchad, le19 juillet 2001, le crâne de Toumaï, encore une nouvelle espèce, daté de 7 millions d’années, la plus ancienne espèce d’hominine découverte à ce jour. Chaque nouveau fossile remet en cause les analyses des précédents.

Je propose cette vidéo d’un débat entre Yves Coppens et Michel Brunet à Poitiers où travaille Michel Brunet, ainsi que, plus loin, une vidéo d’une des nombreuses conférences d’Yves Coppens.





Malgré son grand âge, Yves Coppens restait toujours présent dans les médias et à l’affût de l’actualité. Le site de RTE France (Réseau de transport d’électricité) l’a interrogé le 28 octobre 2021 alors que la pandémie de covid-19 sévissait depuis un an et demi. Voici quelques extraits intéressants.

Les mutations du virus : « Un virus, c’est avant toute chose un petit être qui vit, comme les autres, avec l’obsession de survivre. Les virus mutent comme nous l’avons fait et ne cessons de le faire nous-mêmes. Mais ces organismes, à la vie plus courte, mutent plus vite. Et comme pour survivre, les virus doivent de mieux en mieux s’adapter, ils vont plus volontiers retenir, par sélection naturelle, les mutations qui leur sont le plus favorables, celles qui leur permettent par exemple de se transmettre plus vite. Ainsi, les "variants" qui réussissent sont ceux qui sont les plus contagieux. ».

Les vaccins : « L’homme est fascinant par sa faculté à trouver des solutions à ses malheurs. Face au coronavirus, il n’a pas seulement réussi à fabriquer un mais plusieurs types de vaccins (…). Cette réponse rapide à la situation pandémique est à la gloire de l’humanité… ».

Le réchauffement climatique : « L’humanité est suffisamment géniale pour trouver d’autres solutions que celle de ne plus circuler dans Paris… (…) Nous avons du coup mieux pris conscience des limites de la Terre et c’est un premier pas vers une réflexion en toute connaissance de cause. (…) L’humanité est magique, intelligente, et elle ne va pas se laisser avoir, même si elle réagit souvent au dernier moment. Avec nos milliards de cerveaux, on a d’autant plus de "forces vives" pour réfléchir, résoudre et agir. Et puis l’humanité va aussi aller s’installer sur d’autres planètes et décharger un petit peu la Terre. Cela m’intéresse d’ailleurs beaucoup car la séparation, par exemple, entre "terriens" et "martiens" entraînera une dérive génétique. Les descendants des deux populations ne seront plus les mêmes ; quand on retournera voir nos cousins martiens, on sera surpris de voir "la tête" qu’ils auront acquise et, du coup, "la tête" qu’ils feront en revoyant la nôtre ! ».

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Dans son livre "Évolution" (éd. Carnets nord) sorti le 25 octobre 2017, le sage Coppens a écrit, un brin malicieux voire excité : « L’homme de Neandertal était petit, râblé, puissant. On le voit bien meilleur boxeur et catcheur, quand l’homo sapiens était certainement plus fort à la course à pied. Ce serait drôle de voir leurs différentes qualités sportives si nous les mettions tous les deux sur un stade !: ». Cette idée de compétition sportive entre les espèces humaines est à la fois effrayante et passionnante. Mais la question ne se pose plus, il ne reste à ce jour qu’une seule espèce humaine, la nôtre : « Nous sommes tous des Africains, nés il y a trois millions d’années, cela devrait nous inciter à la fraternité ! ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 juin 2022)
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Pour aller plus loin :
Yves Coppens.
Cédric Villani.
Pierre-Gilles de Gennes.
Pierre Teilhard de Chardin.
Luc Montagnier.
La Science, la Recherche et le Doute.
François Jacob.
Jacques Testart.
Robert Edwards.
Katalin Kariko.
Klim Tchourioumov.
L’exploit de Blue Origin, la fabrique du tourisme spatial écolo-compatible.
John Glenn.
Michael Collins.
Atterrissage de la navette Atlantis le 21 juillet 2011.
SpaceX en 2020.
Thomas Pesquet.
60 ans après Vostok 1.
Youri Gagarine.
Spoutnik.
Rosetta, mission remplie !
Le dernier vol des navettes spatiales.
André Brahic.
Les petits humanoïdes de Roswell…
Evry Schatzman.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
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Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
La relativité générale.
La PMA pour toutes les femmes désormais autorisée en France.
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Roland Omnès.
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https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/lucy-retrouve-yves-coppens-242346

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18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 03:46

« Le vrai point d’honneur n’est pas d’être toujours dans le vrai. Il est d’oser, de proposer des idées neuves, et ensuite de les vérifier. » (Pierre-Gilles de Gennes).




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Le physicien français Pierre-Gilles de Gennes est mort à Orsay il y a juste quinze ans, le 18 mai 2007 des suites d’un cancer, à l’âge de 74 ans (il est né à Paris le 24 octobre 1932). C’est l’occasion de revenir sur cette personnalité hors du commun que certains de ses collègues ont appelé le "Newton de notre temps" (ce que sa modestie avait réfuté catégoriquement en parlant de « l’expression du lyrisme nordique »). Il est du reste, comme Pierre Curie, un descendant direct du grand physicien (et mathématicien) Johann Bernoulli (attention, un seul i !) dont le fils Daniel est bien connu pour ses équations de mécaflotte. Pierre-Gilles de Gennes fut marqué par des physiciens comme Yves Rocard (père de Michel Rocard), Pierre Aigrain, Giuseppe Occhialini, Alfred Kastler, etc.

Lorsque le 16 octobre 1991, l’Académie royale des sciences de Suède a attribué le Prix Nobel de Physique à Pierre-Gilles de Gennes, la plupart des journalistes et a fortiori le grand public ne connaissaient ni son nom ni ses travaux ni même parfois le nom des disciplines scientifiques dans lesquelles il travaillait. C’est toujours comme cela : nous sommes l’une des nations les plus scientifiques et en même temps, l’une où l’esprit scientifique est le moins développé. Il suffit de voir la transmission d’informations scientifiques par les journalistes généralistes pour voir le gap de culture et de connaissances. La crise du covid-19 en a d’ailleurs apporté un aperçu aux conséquences parfois graves (la vie de patients était en jeu).

Et donc, en France, le Prix Nobel, qui est une valeur sûre, un argument d’autorité indéniable pour le grand public et les médias, est essentiel pour les scientifiques pour faire connaître leurs travaux, les vulgariser (aussi trouver des financements), puisque le Palais de la Découverte, la Cité des Sciences et d’autres initiatives ne sont pas suffisants. Pour un scientifique de science dure (même s’il joue avec la "matière molle" !), c’est un accélérateur de notoriété.

Ainsi, Pierre-Gilles de Gennes est devenu du jour au lendemain une star, invité de tous les médias mais aussi de tous les établissements scolaires et universitaires. Il en a visité de nombreux pour faire des exposés, répondre aux questions, donner envie de faire de la science, etc. au point qu’après sa mort, plusieurs d’entre eux portent désormais son nom. Sa non-notoriété d’avant-Prix Nobel était plutôt injuste car il avait élu membre de l’Académie des sciences dès 1979 et reçu la Médaille d’or du CNRS dès 1980, qui est souvent l’antichambre du Prix Nobel (la Médaille d’or du CNRS me paraît être la récompense la plus prestigieuse obtenue en France, hors Nobel et Médaille Fields).

Le hasard a fait d’ailleurs que l’année suivante, en octobre 1992, un autre physicien français Georges Charpak a aussi obtenu le Prix Nobel de Physique, ce qui a fait que la physique était relativement célébrée par des médias généralistes à l’origine assez imperméables aux sciences dures.

Revenons à Pierre-Gilles de Gennes. Normalien, agrégé de physique, avec un doctorat préparé au CEA sur la physique des solides, il a eu une carrière scientifique prestigieuse, travaillant à Orsay puis à Paris et aussi à l’étranger (en particulier à Berkeley, en Californie). Professeur du Collège de France dès 1971 (il avait 38 ans) à la chaire de la matière condensée (c’est-à-dire solide ou liquide), il a surtout marqué de son empreinte "Physique Chimie" (PC), l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI Paris), qu’il a dirigée de 1976 à 2002, et dont il a sensiblement modifié les méthodes d’enseignement et de recherches (mettant en avant les procédés expérimentaux et aussi la biologie). Marie Curie a découvert le radium à Physique Chimie. Pierre-Gilles de Gennes a arrêté ses cours au Collège de France en 2004.

L’intérêt pour la biologie dans la physique n’était d’ailleurs pas nouveau pour lui puisqu’il avait fait une "prépa" qui intégrait la biologie, ce qui était rare chez les candidats aux concours des grandes écoles. Le Prix Nobel l’a d’ailleurs conforté tant dans ses travaux de recherches que dans ses responsabilités universitaires (dans les financements des programmes). Après l’ESPCI, il a travaillé à l’Institut Curie où il s’est surtout penché sur la biologie et les neurosciences.

Quand on regarde les disciplines abordées par Pierre-Gilles de Gennes au cours de toute sa carrière, on s’étonne de leur grand nombre. Il était un touche-à-tout génial et théorisait même l’idée qu’il fallait changer de domaine après un certain nombre d’années, car au bout d’un moment, on en a fait le tour et qu’on réagit plus par réflexe que comme candide. Or, l’œil du candide est nécessaire pour trouver d’autres angles de recherches, d’autres perspectives, d’autres idées, d’autres pistes pour aborder les problèmes.

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Il a d’abord commencé par le magnétisme, une discipline très rigoureuse. Certains de mes anciens collègues grenoblois m’expliquaient que dans son jeune âge, Pierre-Gilles de Gennes ne croyait pas du tout en l’avenir des supraconducteurs (sur lesquels il avait travaillé en début de carrière), notamment parce que la température critique était bien trop faible (au niveau de l’hélium liquide, trop coûteux pour généraliser). Ils me l’avaient dit à l’époque où la supraconductivité était à la mode (dans les années 1990), car on en avait découvert à haute température critique (de l’ordre de l’azote liquide, là, cela devenait industriellement abordable). Mais l’histoire a finalement montré que l’optique quantique l’a emporté et aujourd’hui, les fibres optiques, la photonique, sont plus à l’ordre du jour que les supraconducteurs (on a trouvé un supraconducteur à la température ambiante en 2020, mais sous une pression équivalente à celle se trouvant au centre de la Terre !). On peut donc, dans une intuition, avoir tort ou raison selon des époques données. La fusion nucléaire non plus, il n’y croyait pas comme production contrôlée d’énergie (il a souvent critiqué le projet ITER).

Une très courte parenthèse : Pierre-Gilles de Gennes revendiquait l’idée de se tromper (beaucoup). Mais dans le flot des idées originales, certaines peuvent déboucher sur des découvertes réelles (lire la citation en début d’article).

Pierre-Gilles de Gennes s’est occupé de l’ordre dans la matière pour des systèmes complexes. Il a ainsi décrit les phénomènes dans des dipôles magnétiques ainsi que les transitions de phases magnétiques (par exemple, au-delà de la température de Curie, les matériaux ferromagnétiques, c’est-à-dire, aimants, deviennent paramagnétiques). Il expliquait la transition de phase comme un « basculement d’opinion » (ce qui est très original comme analogie mais très bien vu).

Cela lui a permis de proposer des nouvelles applications pour les cristaux liquides qui furent l’une de ses expertises. Les cristaux liquides ont eu effectivement des applications très importantes à partir des années 1960 pour l’affichage des calculatrices, des montres, etc. Les molécules sont arrangées selon l’application d’un faible champ électrique ou magnétique. Ils mobilisent peu d’espace et peu d’énergie. Les cristaux liquides ont remplacé très rapidement les gros afficheurs peu commodes des années 1950-1960. Pierre-Gilles de Gennes a pu définir de nombreuses phases dans lesquelles le matériau s’écoule comme un liquide, ou alors comme dans du savon, en deux dimensions, en couches parallèles, etc. Il fut l’auteur d’un livre référence sur le sujet, la bible des cristaux liquides : "The Physics of Liquiq Crystals" (sorti en 1974).

Il a ensuite poursuivi dans une branche très différente de la physique du solide, du moins en apparence, les polymères (les "matériaux plastiques"). Or, il a réussi à décrire des transitions de phase (ordre vers désordre) avec le même modèle mathématique quels que ce soient les matériaux, des cristaux liquides, des polymères, des aimants, des supraconducteurs. Cette généralisation mathématique était assez bluffante, alors que ses prédécesseurs s’étaient gardés de trop explorer dans ces contrées complexes.

Avec les polymères, Pierre-Gilles de Gennes a complètement changé de domaine et surtout, de point de vue. Il a abordé les polymères sous l’œil du "magnéticien" ! Il a utilisé des techniques de calcul de physique des particules pour la  dynamique des polymères, en reprenant le principe des transitions de phases. Mettre en équation l’écoulement d’un tas de sable n’est pas si évident que cela (la matière est simple, la description mathématique est très compliquée), et c’était sur ce genre de problématique que travaillait Pierre-Gilles de Gennes. Ou encore sur les gels, les milieux poreux, sur les colles et le phénomène d’adhésion entre deux surfaces, bref, tout ce qu’on a appelé plus tard la "matière molle". L’un de ses livres références sur le sujet est "Scaling Concepts in Polymer Physics" (sorti en 1979) qui lui a valu sa notoriété scientifique (à défaut du grand public).

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Bien que sa modestie en souffrît, certains jurés du Nobel l’ont appelé le Newton. Dans le communiqué annonçant son Nobel, on justifiait le titre ainsi : « Pierre-Gilles de Gennes has by some judges been called "the Isaac Newton of our time". The reason for this hyghly appreciative epithet is probably that De Gennes has succeeded in perceiving common features in order phenomena in very widely differing physical systems, and has been able to formulate rules for how such systems move from order to disorder. Some of the systems De Gennes has treated have been so complicated that few physicists had earlier thought it possible to incorporate them at all in a general physical description. Physicists often take pride in dealing with systems that are as simple and "pure" as possible, but De Gennes’ work has shown that even "untidy" physical systems can successfully be described in general terms. In this way he has opened new fields in physics and stimulated a great deal of theoretical and experimental work in these fields. ».

J’ai préféré mettre le texte d’origine en anglais car on ne qualifie pas sérieusement un chercheur de Newton des temps modernes sans en donner rigoureusement la justification. Cet extrait peut être traduit en français ainsi : « Pierre-Gilles de Gennes a été appelé "l’Isaac Newton de notre temps". La raison de cette épithète très flatteuse est probablement que De Gennes a réussi à saisir des caractères communs dans les phénomènes d’ordre dans des systèmes physiques très différents, et a été capable de formuler des règles sur la façon dont ces systèmes passe de l’ordre au désordre. Certains de ces systèmes que De Gennes a traités ont été si compliqués que peu de physiciens avaient auparavant pensé qu’il était possible de les inclure dans une description physique générale. Les physiciens sont souvent fiers de traiter de systèmes aussi simples et élémentaires ("purs") que possible, mais les travaux de De Gennes ont montré que même des systèmes physiques "désordonnés" (compliqués) pouvaient être décrits avec succès de manière générale. Ainsi, il a ouvert de nouveaux horizons en physique et a favorisé un grand nombre de travaux théorique et expérimentaux dans ces domaines. ».

La question que certains se posaient a été : qu’a fait Pierre-Gilles de Gennes du montant de son Prix Nobel ? À ma connaissance, il l’a réinjecté dans ses activités de recherches et de pédagogie, mais aussi, il en a consacré une partie au restaurant qu’avait ouvert son épouse à Orsay en 1975.

La même année que son Prix Nobel, Pierre-Gilles de Gennes a reçu également le Prix Wolf de Physique, qui est aussi un prix international très prestigieux. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les autres lauréats de ce prix en physique, en particulier : Giuseppe Occhialini (1979), Martin Perl (1982), Erwin Hahn (1983), Philippe Nozières (1985), Roger Penrose et Stephen Hawking (1988), Benoît Mandelbrot (1993), John Wheeler (1997), Robert Brout, François Englert et Peter Higgs (2004), Albert Fert (2006), Alain Aspect (2010), etc.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre-Gilles de Gennes.
Pierre Teilhard de Chardin.
Luc Montagnier.
La Science, la Recherche et le Doute.
François Jacob.
Jacques Testart.
Robert Edwards.
Katalin Kariko.
Klim Tchourioumov.
L’exploit de Blue Origin, la fabrique du tourisme spatial écolo-compatible.
John Glenn.
Michael Collins.
Atterrissage de la navette Atlantis le 21 juillet 2011.
SpaceX en 2020.
Thomas Pesquet.
60 ans après Vostok 1.
Youri Gagarine.
Spoutnik.
Rosetta, mission remplie !
Le dernier vol des navettes spatiales.
André Brahic.
Les petits humanoïdes de Roswell…
Evry Schatzman.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Le syndrome de Hiroshima.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
La relativité générale.
La PMA pour toutes les femmes désormais autorisée en France.
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Roland Omnès.
Marie Curie.











https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220518-pierre-gilles-de-gennes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/pierre-gilles-de-gennes-l-241651

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/01/39459035.html







 

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10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 15:48

La disparition du professeur Luc Montagnier a été suivie d’une journée de silence médiatique consécutive à l’absence de confirmation de son décès. Retour sur un chercheur de haut niveau et sur des considérations un peu moins scientifiques.



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Le professeur Luc Montagnier, biologiste et virologue, est mort ce mardi 8 février 2022 à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine à six mois de ses 90 ans (il est né le 18 août 1932). L’annonce tardive de sa disparition a été l’objet d’un dernier pied de nez (involontaire) à la communauté médiatique si ce n’est scientifique.

Bien évidemment, j’éprouve de l’émotion pour le départ d’un homme qui a fait partie des talents français, des héros français, qui a contribué à l’excellence française, scientifique et médicale. Je l’avais évoqué lors de l’attribution de son Prix Nobel de Médecine le 6 octobre 2008. À l’époque, il avait 76 ans et (encore) toute sa tête et cela faisait déjà dix ans qu’il n’avait plus le droit d’exercer son métier de chercheur dans la recherche publique française à cause de cette stupide limite d’âge qui avait été instaurée par François Mitterrand pour virer Pierre Desgraupes de la tête d’Antenne 2. Il est parti quatre ans à New York pour y enseigner et faire de la recherche avant de faire de même à Shanghai, et il avait tenté aussi de faire de la recherche au Cameroun (sur la capacité de l’homéopathie à guérir du sida). Il a été un exemple en France de la "fuite des cerveaux" après la retraite (souvent, cette fuite des cerveaux apparaît en début de carrière, dès la fin du doctorat par manque de moyens de la recherche française). Il avait cependant continué à travailler parallèlement en France.

Sa colauréate française, Françoise Barré-Sinoussi, 61 ans à l’époque, continuait à travailler à l’Institut Pasteur (où Luc Montagnier avait fait sa carrière). Les deux chercheurs français ont partagé le Prix Nobel avec un virologue allemand, Harald zur Hausen (lui pour un autre sujet). Cette récompense suprême pour un chercheur rendait hommage, tardivement, à la découverte du virus du sida (le VIH, HIV en anglais) et à la reconnaissance de l’unique contribution française.

La paternité française exclusive de l’Institut Pasteur était contestée par l’équipe américaine du professeur Robert Gallo qui avait isolé un rétrovirus en cause dans les mécanismes d’une leucémie mais dont l’expertise a permis la caractérisation du VIH. Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi ont regretté que leur Prix Nobel ne fût pas partagé avec le professeur Jean-Claude Chermann, cosignataire de la publication du 20 mai 1983 dans "Science", grand oublié. Françoise Barré-Sinoussi a effectivement déclaré le 8 octobre 2008 sur France 3 : « C’est avec le professeur Chermann que je travaillais à l’époque ; mon responsable de laboratoire, c’était lui (…). C’est lui qui m’a formée à la recherche depuis le début (…). C’est lui qui m’a soutenue pour ma thèse (…). C’est lui qui m’a envoyée en post-doc à l’étranger [stage post-doctoral] (…). Je lui dois beaucoup (…). Comment voulez-vous que je comprenne qu’il ne soit pas primé ? ». À l’époque du conflit entre les deux équipes (française et américaine), Jean-Claude Chermann avait refusé de signer un accord avec Robert Gallo pour partager la paternité (il y avait de l’argent en jeu, avec le dépistage du sida), et a claqué la porte de l’Institut Pasteur tandis que Luc Montagnier, son responsable administratif, avait poursuivi ses travaux de recherche. Le Président Nicolas Sarkozy aurait tenté de compenser "l’injustice" en finançant les travaux du professeur Jean-Claude Chermann.

Il a fallu vingt-cinq ans pour obtenir cette reconnaissance de l’exclusivité de la paternité (le virus a été vu pour la première fois au microscope électronique à balayage le 4 février 1983 à l’Institut Pasteur), comme il a fallu aussi attendre plutôt la fin de sa vie au physicien américain Peter Higgs d’être récompensé en octobre 2013 par un Nobel pour son intuition, dans les années 1960, de l’existence d’une particule élémentaire, le boson de Higgs (qui s’appelle en fait en y ajoutant d’autres contributeurs également récompensés) qui a été observée finalement le 4 juillet 2012.

Comme beaucoup de chercheurs de haut niveau, le professeur Luc Montagnier alliait une très haute intelligence et des intuitions qui provenaient d’un esprit très original. Par ailleurs, il était un esprit indépendant. Il a multiplié les reconnaissances nationales et internationales, bien avant l’obtention de son Prix Nobel, membre de l’Académie des sciences, membre de l’Académie nationale de médecine, médaille d’argent du CNRS (dont il était un directeur de recherches), etc.

L’objet ici n’est pas de préciser l’ensemble de ses nombreux travaux de recherche, ni de remettre en question des compétences qu’il a démontrées tout au long de sa carrière, mais cependant d’évoquer deux points, un proche de la science et l’autre plus sociologique sur l’annonce de son décès.

Pour sa mémoire, il vaut mieux oublier ses dernières déclarations et supposés travaux scientifiques. Dès le milieu des années 2000 et ce fut plus fort après l’attribution de son Prix Nobel, le professeur Luc Montagnier a en effet "divergé" dans le processus scientifique. Il a créé plusieurs entreprises de biotechnologies pour poursuivre ses travaux de recherche, en particulier Nanectis à Jouy-en-Josas créée en 2006. Le Prix Nobel (qu’il a reçu après cette création) lui a permis en particulier d’assurer un financement, même si la réputation acquise valait plus (encore que pour lui, sa réputation internationale n’était plus à faire).

Pendant une quinzaine d’années, il a détonné dans plusieurs domaines sans passer par les règles classiques et rigoureuses de la démarche scientifique. En ce sens, on peut comprendre que le professeur Didier Raoult ne soit pas le seul à tordre la réalité scientifique, il existe des chercheurs qui, souvent réputés, se permettent de ne plus avoir cette culture du doute et de la preuve scientifiques.

L’une des preuves d’un phénomène scientifique, c’est sa reproductibilité : un chercheur ayant le même savoir-faire doit être capable de reproduire le phénomène et obtenir les mêmes résultats d’origine. L’un des exemples très connus est la "mémoire de l’eau" du professeur Jacques Benveniste. Curieux de ses hypothèses, je me souviens l’avoir rencontré dans le Var en 1989 et ce qui était très étonnant, c’était son apparente sincérité, d’ailleurs, son jusqu’au-boutisme ne lui était pas favorable puisqu’il a eu sa carrière brisée par ce sujet. On peut se tromper de bonne foi. J’écris "apparente" car ses travaux étaient à enjeux pécuniaires très élevés puisqu’ils justifieraient scientifiquement l’homéopathie (d’un enjeu industriel très profitable). Or, encore maintenant, personne n’a pu reproduire ce que prétendait prouver Jacques Benveniste.

Fallait-il alors s’étonner que justement, Luc Montagnier fût allé dans ces domaines de la "mémoire de l’eau" pour s’y fourvoyer ? Il a tenté plusieurs domaines qui sortaient des sentiers battus, même si c’est le propre des grands scientifiques de s’y rendre. Malheureusement, tous ces travaux depuis cette quinzaine d’années ont été rejetés par ses pairs, au point même que lorsqu’il a fallu confirmer l’annonce de son décès (voir plus loin), Françoise Barré-Sinoussi, contactée par "Libération", a avoué qu’elle n’entretenait plus de relations avec lui depuis longtemps, tant il s’était éloigné des standards de la recherche scientifique. Entre autres "intuitions", Luc Montagnier étudiait les ondes électromagnétiques émises par l’ADN.

Plusieurs sujets polémiques ont fait régulièrement les titres de journaux (téléportation d’ADN, guérison du sida par un régime alimentaire, etc.) qui malheureusement n’étaient plus de la science, mais ce que j’appellerais de la "parascience". Dans ces sujets, rien n’est anodin et leur publicité entraîne des espoirs parmi les malades du sida, toujours déçus. Le "pire" a été ces deux dernières années de pandémie de covid-19 où il s’est enfoncé dans des déclarations malheureuses qui ont nourri le complotisme antivax dont l’influence a pu coûter de nombreuses vies de personnes crédules, confortées par leurs croyances.

Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de "la vieillesse qui est un naufrage" pour cet exemple, mais certains, comme le cancérologue David H. Gorski, l’appellent plutôt la "maladie du Nobel", on parle aussi d’ultracrépidarianisme (sutor, ne supra crepidam). Tout le monde ne l’a pas, heureusement, mais il est vrai que le fait de recevoir un Nobel vous expose médiatiquement et surtout, vous êtes écouté, on vous considère comme un "gourou" (que vous n’êtes pas, en principe). Sur le sujet où vous êtes spécialement compétent, c’est justifié, mais dans les autres domaines, c’est très exagéré. Pierre-Gilles de Gennes (autre Prix Nobel) avait certes fait l’éloge du candide, en disant qu’on aborde mieux un domaine scientifique quand on ne le connaît pas au départ car cela apporte une autre vision des problèmes (et lui est passé des supraconducteurs aux polymères au cours de sa carrière, ce qui était très téméraire en terme de carrière), mais en travaillant toujours avec la rigueur scientifique.

Le biochimiste américain James Dewey Watson, codécouvreur de l’ADN et Prix Nobel de Médecine en 1962, a, depuis une quinzaine d’années, fait des déclarations jugées racistes qui promeuvent l’eugénisme et qui ont provoqué plusieurs polémiques qui sortaient de son champ de compétences. Beaucoup de physiciens quantiques ont aussi émis des spéculations philosophiques, mais la plupart ont séparé alors la science de la croyance, même si ce n’est pas facile pour le lecteur profane de faire la différence. Moins polémique et plus intéressant, Georges Charpak, Prix Nobel, avait proposé une démarche pour essayer de connaître la prononciation des langues parlées dans l’Antiquité. Cela sortait aussi de son champ de compétences, montrait beaucoup d’intuition et de créativité (deux qualités des chercheurs en plus de la raison), paraissait pertinent et ne créait aucune polémique.

Ce qui a été navrant, c’est la sorte de prise d’otage par les complotistes antivax de la réputation du professeur Luc Montagnier (en a-t-il était conscient ou pas ? probablement), au point de croire que la supposée "science officielle" (expression qui n’a aucune pertinence, il n’y a pas de science officielle, il y a juste des approches démontrées ou démontées, validées ou réfutées, en tout cas, réfutables) aurait fait le black out sur son décès. C’est d’autant plus stupide que le professeur Luc Montagnier était au sommet de la hiérarchie des chercheurs, par sa carrière de chercheur et d’universitaire, par ses prix dont le plus prestigieux, une des réussites éclatantes du "système".

J’en viens à mon second point, l’annonce de son décès. Il est mort à l’hôpital le 8 février 2022. Logiquement (et c’est la loi), l’hôpital, de lui-même en tout cas, n’a voulu communiquer aucune information à cause du secret médical. Ce qui est étonnant, c’est que la famille n’ait pas communiqué tout de suite la nouvelle de son décès, ou ses proches collaborateurs s’il était encore concrètement en activité. Le lendemain, dans l’après-midi du 9 février 2022, le pseudo-journal "FranceSoir" a eu l’information (parce qu’il était souvent son invité pour développer des thèses complotistes sur la pandémie), et l’a donc annoncé, entre autres par tweet : « Le professeur Luc Montagnier, Prix Nobel de Médecine 2008, s’est éteint paisiblement le 8 février 2022 en présence de ses enfants. (…) Paix à l’âme de ce grand homme. ».

Toute la nuit et la matinée du surlendemain, 10 février 2022, aucune confirmation n’a eu lieu, sinon de l’autoconfirmation, très typique avec les réseaux sociaux qui, désormais, font tourner en rond. Ainsi, si vous êtes un "proche" d’une personnalité mais que vous n’avez pas eu de contact personnel avec lui depuis plusieurs semaines, mois ou années, et que vous voyez cette information, même non confirmée, vous êtes choqué, ému, et vous retransmettez cette information pour exprimer votre tristesse. Or, ce transfert par vous, qui connaissiez la personnalité, vaut valeur de confirmation alors que vous-mêmes n’aviez pas cherché à confirmer.

C’est ce qu’il s’est passé en septembre 2021 pour Paul Quilès, dont un ami, un élu local du Tarn, avait confirmé le décès alors qu’il n’était pas (encore) mort. Il n’y a rien de plus terrible pour la crédibilité d’un journaliste que d’annoncer la mort d’une personne vivante, et avec les réseaux sociaux, ce risque augmente car des anonymes peuvent émettre de fausses informations pour une raison ou un autre (mauvais compréhension, canular, médisance, etc.). J’ai à l’esprit plusieurs illustrations. Marcel Dassault, par exemple, en avril 1986, dont la mort avait été annoncée quelques jours avant sa vraie mort. Il avait eu le temps de lire la une de son journal attristé par la nouvelle et avait pu dire en rigolant : j’ai aimé lire ma nécro. Il y a aussi l’exemple de Jacques Chazot, il me semble, en juillet 1993, dont la mort avait été annoncée quelques jours avant l’heure. Généralement, ces rumeurs, même fausses, n’augurent rien de bon et anticipent seulement de quelques jours. Même le Président Jacques Chirac a été victime de cette anticipation puisque des sources journalistiques le donnaient mort le 21 septembre 2016, trois ans avant son décès réel. On peut aussi évoquer les rumeurs d’une fin imminente du Président François Mitterrand en septembre 1994, ce n’était pas l’annonce de sa mort, mais j’avais eu des sources m’affirmant qu’il n’était question que de quelques jours sinon heures. Il a vécu encore plus d’une année.

Parallèlement, il y a sur le Web des petits sites Internet servant à faire des clics qui se jouent de ces fausses rumeurs. L’un en particulier est divisé en trois sites dont ils précisent, en tout petit en bas à droit, que c’est faux : un site qui annonce la mort d’une personnalité à la date du jour du clicc (c’est un robot, ce site le décline avec des milliers de personnalités connues et vivantes, plus elles sont connues, plus cela fait des clics) ; un autre site qui fait référence au premier site en disant que c’est faux et que cette rumeur "odieuse" est "démentie" ; enfin, un troisième site qui évoque un pseudo-sondage disant que X% (une majorité) des sondés est "en colère" contre cette "odieuse" rumeur. Ce sont des robots, qui roulent avec toutes les personnalités tous les jours, juridiquement, cela doit être suffisamment verrouillé pour que cela soit légal (c’est spécifié que les articles de ces sites sont par nature imaginaire basés sur la presse réelle), et des pubs y sont présentes, entreprise commerciale. Souvent, c’est rarement visible car on ne recherche pas la mort de quelqu’un qui n’est pas mort et dont aucune rumeur n’en fait état. Pour Luc Montagnier, ça a marché à plein puisque le robot de ce site avait sa page "rumeur démentie", de quoi rassurer les lecteurs dupés.

Plus précautionneux, le site Wikipédia fait très attention à ses informations et demande à ses contributeurs de ne pas se précipiter, car c’est un site encyclopédique, pas site d’actualité. Ainsi, je peux témoigner avoir lu sur Wikipédia la mort de Gérard Depardieu le jour de l’annonce de la mort de son fils Guillaume, un contributeur ayant dû faire la confusion entre les deux acteurs. Généralement, ce type d’erreur ne reste pas longtemps en ligne et est vite corrigée, mais cela explique la désormais extrême prudence de tous les passeurs d’informations sur une information non confirmée, d’autant plus si elle a été annoncée par un site complotiste comme FranceSoir, qui, depuis septembre 2019, n’a plus rien à voir avec du journalisme (les derniers journalistes ont été licencié en 2019) ou même du sérieux (même si pour le coup, c’était là une information exacte).

Le silence pendant 24 heures des grands médias (qui paient de vrais journalistes) s’est donc justifié par l’impossibilité d’avoir une confirmation du décès du professeur Montagnier. Des personnalités comme le docteur Willy Rozenbaum, codécouvreur du virus du sida et coauteur de la publication d’origine, ont été interrogées et affirmaient ne plus avoir de contact avec le professeur Montagnier depuis des décennies. Willy Rozenbaum : « Il s’était trop éloigné de la sphère scientifique et ne suscitait guère une empathie suffisante pour maintenir un lien ne serait-ce que social. » ("Le Parisien", le 10 février 2022).

À ma connaissance, la première confirmation a été diffusée par "Libération" le 10 février 2022 à 16 heures 34 : « Selon deux sources différentes jointes par ChecksNews, l’une médicale, l’autre politique, Luc Montagnier est bien décédé, mardi, à l’âge de 89 ans, à l’hôpital américain de Neuilly. La docteure Béatrice Milbert (avec qui il avait été question qu’il organise un colloque à Genève en janvier 2021) nous a également informé de sa mort. La mairie de Neuilly, enfin, nous a confirmé, en fin d’après-midi, le dépôt du certificat de décès. ».

De son côté, "Le Parisien" a aussi enquêté pendant cette journée de silence : « "Le Parisien" a passé plus de 24 heures à tenter de se faire confirmer ou infirmer l’information. ». L’article de Nicolas Berrod et Clémence Bauduin, diffusé le 10 février 2022 à 18 heurs 59, explique les investigations des deux journalistes. Le quotidien a contacté la maire de Jouy-en-Josas Marie-Hélène Aubert car Luc Montagnier y avait le siège d’une de ses entreprises de biotechnologies, et la maire a répondu qu’elle ne savait pas et que même le préfet des Yvelines l’avait appelée pour en savoir plus ! Même au plus haut niveau de l’État (l’Élysée), on a demandé des nouvelles, et un "conseiller ministériel" a lâché, agacé : « On n’a jamais demandé au gouvernement de confirmer ou d’infirmer la mort de quelqu’un. ». Et "Le Parisien" conclut que tant que le certificat de décès n’a pas été annoncé (d’où le temps d’attente), aucune confirmation n’a eu lieu : « Notre rédaction a lancé de très nombreuses pistes pour se faire confirmer l’information depuis la publication de l’article de FranceSoir mercredi. Aucun autre média n’y était parvenu faute de contact informé du décès, mais l’information du site a été largement diffusée. ».

Toujours est-il que les complotistes antivax, se croyant seuls dépositaires de l’importance scientifique du professeur Montagnier, ont mis ce silence médiatique pendant une journée sur le dos d’un nouveau "complot", les médias "officiels" se relayant pour garder silence sur ce décès. Les heures qui ont suivi ont évidemment démenti ces stupides assertions, non seulement parce qu’une fois la nouvelle hélas confirmée, c’est bien l’hommage unanime qui a pris le dessus dans tous les médias sur toute autre considération, y compris ses récents errements farfelus, qu’il vaudrait mieux oublier, et même la Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal, dès qu’elle l’a appris, a exprimé, en son nom et au nom de toute la nation, sa grande émotion. Tous les médias ont annoncé cette disparition au niveau que cette personnalité méritait.

Pour preuve que la France est officiellement endeuillée, même sur le site du Président de la République Emmanuel Macron, le 10 février 2022 (où est rappelé aussi l’apport du professeur Jean-Claude Chermann), il est indiqué : « Dès lors, premier chef du département "Sida et rétrovirus" de l’Institut Pasteur, qu’il dirige de 1991 à 1997, Luc Montagnier fait de la lutte contre le VIH une préoccupation de chaque instant, créant aussi, en 1993, la Fondation Mondiale Prévention et Recherche Sida, sous l’égide de l’UNESCO, pour développer des centres de recherche partout dans le monde et les coordonner entre eux. Ses travaux précurseurs, son inlassable combat, lui valurent en 2008 cette consécration suprême : un Prix Nobel de Médecine, partagé avec Françoise Barré-Sinoussi. Le Président de la République salue la contribution majeure de Luc Montagnier à la lutte contre le sida, qui reste l’un des grands défis médicaux et scientifiques du XXIe siècle. Il adresse toutes ses condoléances à sa famille et à ses proches. ».

Quant à la manière dont l’annonce de la disparition a été diffusée, cela fera certainement l’objet de nombreuses études sociologiques dans les écoles de journalisme. Que sa mémoire soit honorée et pas salie par des récupérateurs de complots.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 février 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Le fameux premier article publié par l’équipe de Luc Montagnier sur le virus du sida :

Barré-Sinoussi F, Chermann JC, Rey F, Nugeyre MT, Chamaret S, Gruest J, Dauguet C, Axler-Blin C, Vézinet-Brun F, Rouzioux C, Rozenbaum W, Montagnier L., « Isolation of a T-lymphotropic retrovirus from a patient at risk for acquired immune deficiency syndrome (AIDS). », dans "Science", n°220, 20 Mai 1983, 4599, p. 868-71.


Luc Montagnier.
La Science, la Recherche et le Doute.
Le Nobel 2008 conforte la paternité française de la découverte du virus du sida.
Un nouvel espoir contre le sida ? (31 octobre 2007).
Réflexions sur l’attribution des Prix Nobel (17 octobre 2007).
Omicron tue encore !
Luc Montagnier nobélisé.
François Jacob.
Jacques Testart.
Robert Edwards.
Katalin Kariko.
Li Wenliang.
Karine Lacombe.
Didier Raoult.
Claude Malhuret.
Martin Blachier.
Agnès Buzyn.
Olivier Véran.
Martin Hirsch.
Bertrand Guidet.
Axel Kahn.
Bernard Debré.
Claude Huriet.
Albert Jacquard.
Maurice Tubiana.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220208-luc-montagnier.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/dernier-pied-de-nez-du-professeur-239305

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/02/10/39342580.html









 

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 03:21

« Le bonheur est une potiche posée sur le nez d’un mandarin ivre et qui éternue. » (Pierre Loti).



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La question de mon titre mérite d’être abordée puisque depuis le 18 août 2021, il est question de la succession du professeur Didier Raoult à la tête de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection. Depuis un an et demi, Didier Raoult, microbiologiste désormais très connu médiatiquement, a fait beaucoup de tort en disant sans prudence beaucoup trop de choses peu pertinentes, tort tant à la lutte contre la pandémie de covid-19 en France qu’à la réputation scientifique internationale du prestigieux organisme de recherche qu’il dirige.

La première remarque introductive est sans doute la seule vraie réponse valable, certes banale, à la question : Didier Raoult a 69 ans et demi, né le 13 mars 1952, ce qui en fait une personne déjà d’un certain âge, comme on le dit généralement, ce qui est tout à son honneur car cela signifie expérience et (en principe) sagesse. Vouloir jouer sur les deux tableaux, prendre sa retraite d’une part (le monde est ce qu’il est, le temps passe), et jouer la victime d’autre part, a évidemment un avantage médiatique. On l’a vu dans d’autres circonstances avec d’autres métiers (par exemple, le départ très victimaire de l’humoriste Stéphane Guillon de France Inter). Une retraite du reste programmée depuis des années !

Grâce à Nicolas Sarkozy, il a pu d’ailleurs poursuivre sa carrière au-delà des fatidiques 68 ans, car il a permis à tous les actifs de pouvoir travailler jusqu’à 70 ans (ce qui a coûté assez cher aux entreprises au moment de la crise de 2008). Le président de l’Université Aix-Marseille Éric Berton a en effet annoncé sa mise à la retraite le 31 août 2021 en tant que professeur des universités-praticien hospitalier.

Car Didier Raoult, en tant que mandarin, a plusieurs métiers en un : médecin (praticien), enseignant (à l’université), mais aussi chercheur (microbiologiste, l’un des recordman français comme auteur de publications scientifiques, je n’insiste pas sur le sujet mais il y aurait beaucoup de choses à dire), et enfin, gestionnaire d’un grand organisme public de recherche, qui est l’IHU Méditerranée Infection qu’il dirige d’une main de fer depuis sa création, en 2011.

Représentant à l’extrême le système de la recherche publique, Didier Raoult a d’ailleurs bénéficié une précédente fois des décisions présidentielles de Nicolas Sarkozy. Grâce aux investissements d’avenir décidés le 22 juin 2009, il a pu ainsi recevoir la subvention publique plus élevée consacrée à la recherche médicale en France, à savoir 72,3 millions d’euros, et faire construire un nouveau bâtiment plus adapté de 27 000 mètres carrés qui a été inauguré en mars 2018. Il s’agissait de réunir dans un même organisme tout ce que la "région" de Marseille comptait en moyen de lutter contre les maladies infectieuses. 75 lits ont été créés sur place mais aucune place en réanimation, les patients en soins critiques sont transférés à l’hôpital de la Timone. L’IHU Méditerranée Infection, qui a obtenu des fonds européens et des aides d’entreprises privées, emploie 800 salariés dont un tiers consacré à la recherche. Près d’une dizaine de start-up sont hébergées à l’institut ; Didier Raoult possède ainsi 23% du capital de Techno-Jouvence, selon la presse.

Parmi les membres fondateurs de l’IHU Méditerranée Infection, il y a ses tutelles, l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), l’Université d’Aix-Marseille, BioMérieux, l’Établissement du sang, le Service santé des armées, l’IRD (qui souhaite se désengager). L’INSERM et le CNRS ont du reste retiré leur label à cet institut dès 2018, après l’évaluation scientifique médiocre de l’IHU par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, une autorité administrative indépendante de l’État créée par la loi n°2013-660 du 22 juillet 2013. Cette évaluation trouve notamment qu’il y a un gros volume de publications sans intérêt, que la création d’une revue scientifique est une tentative "désespérée" de publier des articles refusés par d’autres revues, qu’il y a un manque d’expertise dans des domaines clefs, etc.

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Nommé directeur général de l’AP-HM par décret le 3 juin 2021, François Crémieux (51 ans) vient de succéder à Jean-Olivier Arnaud, en poste depuis mai 2017, qui a fait valoir ses droits à la retraite après quarante et unes années de bons et loyaux services consacrés à l’hôpital public. Très expérimenté dans le management hospitalier, François Crémieux était auparavant le directeur général adjoint de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) depuis septembre 2018 après avoir été notamment le conseiller de la ministre Marisol Touraine entre 2012 et 2014. Il a par ailleurs une longue expérience des pays en guerre et des politiques de santé dans les périodes de reconstruction après un conflit.

Ses premières déclarations sont donc sans surprise : « L’AP-HM est un des premiers CHU de France comme en témoignent sa place au cœur de l’offre de soins en région Sud Provence Alpes Côte d’Azur, ses missions d’établissement de référence au-delà de sa seule région et dans certains domaines, son excellence et son leadership de niveau national voire international. Je mettrai tout mon engagement pour mobiliser l’AP-HM autour d’une ambition collective positive de grand CHU européen. ».

François Crémieux a donc demandé à Didier Raoult de quitter son poste de directeur de l’IHU. En principe, le fait d’être retraité interdit administrativement à Didier Raoult de continuer à diriger un organisme public afin de ne pas cumuler sa retraite avec un emploi.

Alors, certes, on pourra dire que le "méchant pouvoir" a voulu limoger le professeur Didier Raoult, mais la réalité, c’est qu’il existe un âge de la retraite et que celui-ci est déjà passé, et il fait déjà du "rab". Si le gouvernement avait voulu s’en "débarrasser", il n’aurait sans doute pas attendu un an et demi pour le faire. La gouvernance de la recherche et des universités est d’ailleurs très particulière, et suit un principe auquel les chercheurs tiennent avant tout : leur indépendance du pouvoir, justement.

Cela n’entraîne pas la fin de la vie intellectuelle de Didier Raoult, au contraire, il aura même beaucoup plus le temps de se répandre dans les médias et sur ses vidéos personnelles (où trouvait-il donc le temps de communiquer autant ?). Et ce sera très bien pour le débat scientifique. Sa propre réputation restera la même mais il y aura un élément majeur qui changera : il n’engagera plus la réputation scientifique de l’un des plus grands organismes de recherche médicale en France, subventionné par l’État. Et pour les contribuables que nous sommes tous, c’est certainement un grand soulagement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Veut-on vraiment virer le professeur Didier Raoult de la direction de l’IHU Méditerranée Infection ?
Covid-19 : la France plus vaccinée qu’Israël.
Les supposés "bons" résultats de l’IHU Méditerranée du professeur Didier Raoult…
Didier Raoult, candidat des populistes à l’élection présidentielle de 2022 ?
Hydroxychloroquine : l’affaire est entendue…
Didier Raoult, médecin ou gourou ?
Hydroxychloroquine : attention au populisme scientifique !
Polémique avec le professeur Didier Raoult : gardons notre sang-froid !
Hydroxychloroquine vs covid-19 : Didier Raoult est-il un nouveau Pasteur ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210818-didier-raoult.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/veut-on-vraiment-virer-le-235305

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/24/39106893.html










 

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 03:32

« La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est cet éclair qui est tout. » (Henri Poincaré, 1905).



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Je souhaite m’arrêter ici sur quelques considérations sur la science. La crise sanitaire depuis janvier 2020 a placé la science dans les premiers sujets de conversation de monsieur tout-le-monde. Cela pourrait être fort intéressant mais cela dépend de la discipline scientifique et lorsque cette science, c’est la biologie et la médecine, lorsqu’il s’agit de la santé de mes contemporains et donc, de leur vie, il est plus périlleux de dire n’importe quoi que lorsqu’il s‘agit de matière inerte ou encore de considérations vaguement célestes.

J’avais donné un exemple il y a déjà longtemps avec la recherche sur un vaccin contre le sida. Vaccin ou traitements, il est évident que lorsqu’une information scientifique arrive jusqu’à l’oreille du grand public, elle peut être plus ou moins "conséquente" (dans le sens propre de l’adjectif). Elle peut intéresser les passionnés profanes ou amateurs, c’est le cas pour l’astronomie, l’aéronautique, aussi de la paléontologie, égyptologie, archéologie, etc.

Elle n’a alors que peu de conséquences sinon intellectuelles, sinon qu’il faille parfois réécrire certains manuels scolaires. Je fais partie d’une génération qui, en sixième, a appris que l’homo sapiens descendait de l’homme de Neandertal qui descendait de l’australopithèque. J’ai eu beaucoup de mal à me défaire de ce schéma intellectuel, sachant maintenant que c’étaient des branches cousines (encore que… tout puisse être encore remis en cause), et j’ai surtout compris aujourd’hui qu’on sait très peu de chose, retrouvant quelques os dans un coin de la planète, quelques autres dans un autre coin et ainsi de suite, que nos performants outils de caractérisation permettent de dater les découvertes, et de donner quelques autres indications précieuses, et l’on en arrive plutôt à une sorte d’impossibilité de conclure, avec de nombreux maillons manquants, composant un puzzle avec de trous que de pleins.

L’exemple de la recherche de nos ascendants est intéressant car la réalité, c’est que plus on en sait, moins on comprend. Car on comprend surtout que c’est compliqué. L’ignorance, généralement, laisse croire que les choses sont plus simples que ce qu’elles sont réellement. Normal, l’ignorance fait passer à côté de nombreuses subtilités.

Mais il est des domaines scientifiques plus périlleux : tout ce qui touche le vivant en est. Pourquoi ? Parce que cela impacte des personnes directement. La recherche contre le cancer, contre d’autres maladies touchent évidemment tous ceux qui sont atteints de ces maladies, ainsi que leurs proches, aussi. Mais les informations scientifiques dans ces domaines qui arrivent au grand public doivent être d’autant plus prudentes : on n’a pas le droit, par exemple, de donner des faux espoirs à des personnes gravement malades. Surtout que l’état psychologique d’un patient peut influer sur sa pathologie.

Vous me voyez venir avec les grands sabots : la pandémie de covid-19 a été un exemple terrible de communication scientifique mal maîtrisée dès le début et pour une maladie qui non seulement, a tué plus de 4,3 millions de personnes dans le monde (estimation largement sous-évaluée), mais aussi qui a impacté la vie grosso modo des presque huit milliards d’êtres humains que compte la Terre (par des confinements, des gestes barrières, des crises économiques, sociales, etc.). On peut dire que c’est l’exemple historique à ne pas faire. Mais pouvait-on éviter ce désordre intellectuel géant ? Probablement pas.

C’est vrai qu’en France (mais je doute que cela ne soit qu’une caractéristique française), monsieur tout-le-monde a directement obtenu au café du commerce son diplôme de politologue, de footballogue et (depuis un an et sept mois), son diplôme d’épidémiologiste, infectiologue et virologue. Tous médecins, devrait-on indiquer désormais.

Le professeur Didier Raoult, dont la réputation scientifique n’est plus à faire, a subtilement insinué le doute partout où c’est possible (sauf dans la vaccination, il reste encore un médecin "raisonnable" et responsable), pour d’obscures raisons d’égocentrisme (pas écouté par les gouvernements depuis une quinzaine d’années sur les risques de terrorisme biologique), a paradé en disant que la science se nourrissait de confrontation et qu’il n’y avait pas de "consensus" scientifique qui fasse avancer la science. Il a un peu raison mais pas tout à fait. En fait, on mélange un peu tout en disant cela.

La clef de compréhension pourrait être donnée par ce qu’a évoqué il y a quelques semaines (ou mois) le physicien Étienne Klein. Il a voulu différencier quelque chose que les "scientifiques" connaissent bien.

Quand j’écris "scientifiques", je veux dire les "chercheurs", c’est-à-dire des créateurs de savoirs, des créateurs de connaissances scientifiques. Par exemple, lorsqu’un apprenti chercheur, c’est-à-dire un doctorant (un thésard, quoi !), soutient (en anglais, on dit "défend") sa thèse de doctorat, il est en fait celui qui connaît le mieux son sujet, puisqu’il s’agit d’un sujet de recherche et qu’il est le seul (ou parmi les seuls) à avoir investigué dans ce domaine (sinon, cela n’aurait aucun intérêt de redécouvrir le monde). La seule chose que les membres du jury puissent faire pour "juger" de tels travaux, c’est de savoir s’il n’y a pas de "biais", de mauvaises méthodes, de mauvais protocoles, de savoir comment a bossé l’apprenti chercheur pour savoir si ses conclusions sont scientifiquement pertinentes ou simplement spéculatives, issues d’interprétations hasardeuses.

Je précise d’ailleurs qu’un "scientifique" n’est pas un "enseignant" et réciproquement. Un scientifique est un créateur de contenu d’enseignement. Certes, les métiers sont souvent associés (à l’université, on parle d’enseignant-chercheur et au CNRS, par exemple, les chercheurs sont souvent chargés de cours), mais ce sont deux métiers très différents : l’un crée, l’autre raconte. C’est la même différence qu’entre le romancier et le critique littéraire (voire le professeur de littérature), la même différence qu’entre le peintre et le critique d’art. Cela n’empêche pas d’être les deux (beaucoup des réalisateurs de la nouvelle vague étaient des critiques de cinéma à l’origine).

Donc, un professeur de mathématiques n’est pas, en principe, par cette seule fonction, un mathématicien. Un professeur de philosophie n’est pas, de cette fonction, un philosophe. Beaucoup d’appelés (enseignants), peu d’élus (chercheurs qui ont trouvé et qui proposent des découvertes utilisables et enseignées par la suite). Ainsi, un médecin n’est pas un chercheur, c’est un praticien de la connaissance, pas un créateur de connaissances. Beaucoup de professeurs et praticiens hospitaliers sont toutefois chercheurs ; par exemple, le professeur Didier Raoult est à la fois enseignant, praticien et chercheur (et même gestionnaire d’établissement de santé et de recherche, qui est un quatrième métier). Mais ce n’est pas le cas de tous les médecins, surtout dans la médecine de ville.

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Je reviens donc à la distinction d’Étienne Klein. Il veut différencier, avec raison à mon sens, la science de la recherche, la science de la recherche scientifique. Science et recherche sont deux éléments très différents.

La science, c’est l’ensemble des connaissances scientifiques qu’on a trouvées, découvertes, etc. depuis le début des temps et que rien n’a encore remis en cause (c’est possible). C’est l’acquis. Revenir sur les domaines propres à la science, c’est faire de la marche arrière. Là, il n’y a plus de doute. La Terre sphérique, qui tourne autour du Soleil, c’est de la science. C’est un acquis. Le second principe de thermodynamique (c’est-à-dire l’entropie croissante), cela n’a jamais été démontrée mais c’est aussi de l’acquis, jamais remis en cause, c’est de la science (et tant pis pour les supposées ingénieuses pseudo-machines à mouvement perpétuel, il y a forcément un truc qui cloche avec elles). Pour la science, il n’y a pas de doute, et tout débat sur le sujet est vain et inutile. Les scientifiques, sauf pour des considérations épistémologiques, évitent donc de s’insérer dans des débats qui leur feraient perdre du temps. Des débats anachroniques. Dépassés.

La science ne peut s’embarrasser du doute, ou alors, il va falloir être très rigoureux pour être prêt à déboulonner un édifice aussi efficace et surtout, aussi cohérent. Cela s’est déjà fait, on appelle cela "révolution", et il y en aura d’autres, mais ce n’est pas le premier profane venu qui paraît le plus outillé pour faire cette révolution. D’autant plus que la plupart des révolutions ne détruisent pas l’existant mais le précisent, le peaufinent (par exemple, la physique quantique n’est pas incompatible avec la mécanique newtonienne, simplement, elle donne des éléments de précision dans le microscopique, mais la trajectoire d’une pomme reste toujours parabolique avec une équation assez simple). Cela ne veut pas dire que la science est doctrine. Elle reste humble et est prête à reculer si la raison le demande. Parler de "doctrine scientifique" n’a aucun sens et l’expression ne peut pas provenir de scientifiques. On peut parler d’interprétation, de philosophie, mais pas de science.

En revanche, il en est tout autre chose de la recherche. La recherche, c’est-à-dire l’objet de tous les travaux actuels des chercheurs du moment, c’est de la science en devenir, de la science en cours de construction, donc, pas encore construite. La science, c’est une discipline qui peut évoluer très rapidement (en fonction du nombre de chercheurs dans le monde, des montants d’investissements pour la recherche sur le sujet, etc.). C’est pour cela qu’un bon chercheur est aussi un bon lecteur : il doit connaître ce qu’on appelle "l’état de l’art". C’est le travail premier d’un doctorant, pas très rigolo. Faire de la bibliographie : avant d’avoir l’audace de créer la connaissance, il faut connaître déjà ce que les prédécesseurs ont fait, d’une part, pour éviter de réinventer le monde (aujourd’hui, on n’a plus le temps ni l’argent pour réinventer le monde, car ici, ça n’a aucune valeur pédagogique, on n’est pas dans l’enseignement, on est dans la création de connaissances) ; d’autre part, pour éventuellement déceler les enjeux scientifiques, là où il faut approfondir, ou reprendre une piste peu explorée, etc. C’est dans l’identification du sujet de recherche que le scientifique montre son "flair", c’est-à-dire, son "intuition". Elle peut être riche en conséquences, fertiles, ou au contraire, stérile, mais chaque piste qui mène nulle part, c’est quand même une information scientifique capitale (qui permet de créer un parcours, comme un GPS qui connaît les travaux et déviations routières).

Mes gros sabots arrivent : tous les travaux sur le covid-19 sont évidemment du domaine de la recherche et pas de la science. Un virus qu’on ne connaissait pas en décembre 2019 mais qui impacte près de huit milliards de personnes, c’est chose peu commune, surtout avec les moyens de communication d’aujourd’hui où la moindre remarque d’un ivrogne du café du commerce, qui aurait peut-être influencé seulement ses trois ou quatre compagnons de bistrot, pourrait être reprise et amplifiée à l’autre bout de la planète comme preuve infaillible de la réalité d’une stupidité.

J’aime bien ceux, sur Internet, qui donnent, pour preuves ou sources scientifiques, des liens qui arrivent sur FaceBook, Twitter ou Youtube. Cela me fait sourire et m’informe sur l’auteur qui n’est donc pas un scientifique, car les seules sources scientifiques valables, ce sont des liens avec des publications dans des revues scientifiques à comité de lecture. Certes, il y a toujours eu des scandales, des collusions, des impostures avec ces revues (on n’est jamais à l’abri d’une arnaque), mais avec elles, il y a bien plus de contrôle (d’ailleurs, c’est pour cela que l’on connaît ces impostures) que sur des liens de personnes qui n’ont aucune qualification pour créer de la connaissance scientifique (car ici, il ne s’agit pas d’enseigner mais de créer). Sur des sites qui ne sont pas ces revues, l’arnaque est quasi-généralisée, puisque, aujourd’hui, tout le monde est médecin, urgentiste, épidémiologiste, etc. et peut dire n’importe quoi n’importe où à n’importe qui.

Mais l’irruption soudaine d’une maladie mortelle, c’est-à-dire, qui ne laisse pas indifférent, a aussi un effet trompeur sincère. Comme la rapidité de la recherche devient une nécessité, beaucoup de publications soumises à une revue mais pas encore acceptées par elles ont été malgré tout prépubliées sur Internet (préprint) avec les mêmes "apparences" qu’une publication totalement acceptées, ce qui peut tromper des profanes, surtout si le draft est finalement refusé par le comité de lecture (en fait, dans une publication scientifique, même sans préprint, tout ce qui est indiqué peut tromper le profane).

Pour une pandémie, la cinétique est en effet importante. Il faut aller vite : vite pour réduire les contaminations en séparant physiquement (gestes barrières, masques, etc.), en confinant, etc. et aussi pour prévenir (en vaccinant). Il y a donc un grand débat social d’éthique entre les considérations sanitaires collectives (ou nationales) et les considérations sociales individuelles. C’est tout le débat, par exemple, du passe sanitaire et de l’avis très équilibré du Conseil Constitutionnel qui devait "arbitrer" entre deux exigences à valeur constitutionnelle : la protection de la santé (obligation fondamentale de tout gouvernement) et les libertés individuelles (exigence d’une démocratie). C’est justement parce que nous sommes une démocratie qu’il y a eu débat public, débat parlementaire, manifestations, etc. Dans un régime autoritaire, il n’y aurait pas tout cela.

Le débat a eu lieu en France en janvier 2021, sur la nécessité de confiner ou d’accepter les 300 décès par jour pendant trois mois (et Emmanuel Macron, à mon grand regret, avait décidé de ne pas reconfiner). La réalité, c’est que cela se résume concrètement à : jusqu’à combien de morts une société est-elle prête pour ne pas avoir à sacrifier temporairement (quelques semaines) sa liberté ? Les 112 100 familles endeuillées apprécieront la question.

Le gouvernement, comme l’avait dit au début de la crise sanitaire Édouard Philippe, reste donc toujours sur une ligne de crête entre laisser la société libre et protéger les citoyens d’un virus mortel pour une partie de la population. Et avec l’humilité de rappeler qu’au début, on ne savait rien, ou plutôt, on ne savait que ce qu’en disaient les autorités chinoises. Mais comme le virus s’est exporté à bon compte, il était facile d’avoir très rapidement accès au virus et c’est là la très grande différence avec les précédentes épidémies : c’est qu’on possède maintenant des moyens d’investigations scientifiques rudement efficaces. Ainsi, le génome du virus SARS-CoV-2 a été connu avant même la fin du mois de janvier 2020. Pas étonnant alors de comprendre la rapidité du développement des vaccins à ARN messager : ils avaient été déjà conçus pour le virus Ebola (entre autres) et il suffisait donc de connaître le génome du nouveau virus pour adapter le vaccin au covid-19.

De toute façon, ce qui est long, ce sont les tests cliniques, les phases 2 et 3, et lorsqu’il n’y a que quelques milliers de personnes contaminées par an, comme pour Ebola, il faut des dizaines d’années avant de conclure. Quand plus de 202 millions de personnes sont touchées dans le monde en dix-huit mois, nécessairement, ces tests cliniques sont plus rapides (à moins de vouloir inocule une maladie moins fréquente directement aux patients des tests cliniques, auquel cas j’appellerais cela des assassinats programmés). D’ailleurs, aujourd’hui, avec plusieurs milliards de doses injectées dans le monde, jamais un vaccin n’a été aussi "sûr" que celui contre le covid-19, en ce sens que les rapports de pharmacovigilance sont transparents, publics, et que le grand nombre de personnes vaccinées a pu montrer à la fois son innocuité et son efficacité (les deux choses qu’on recherche d’un vaccin).

Pour le coup, évidemment que la recherche sur l’ARN messager a eu un départ en fanfare avec la pandémie de covid-19, grâce aux nombreux financements (rappelons-nous, l’argent n’est qu’un facteur d’accélération ou de ralentissement de la recherche : plus de chercheurs sur le sujet, plus d’équipements pour les accompagner, et pour le covid, il y a urgence). Dans plusieurs décennies, probablement qu’on se souviendra plus de la connaissance heureuse des vaccins à ARN messager que de la (triste) pandémie elle-même. On proposera des vaccins à ARN messager pour remplacer tous les vaccins actuels. On voit d’ailleurs bien que la recherche sur les vaccins dits "classiques" (à virus désactivé) n’a pas abouti pour trouver une parade au sida, et ceux contre le covid-19 ne semblent pas très efficaces (le cas du vaccin chinois). La recherche contre le cancer fera probablement des bonds, même si, effectivement, dire cela n’est qu’une intuition et pas une réalité.

Tout ce qui concerne le covid-19 depuis dix-neuf mois est donc toujours avec le sceau du doute parce qu’il s’agit d’une connaissance en construction. Il y a eu des hypothèses, qui ont été soit confirmées, soit invalidées (comme l’hydroxychloroquine), il y a eu donc des va-et-vient particulièrement difficiles à comprendre pour un profane, parce que la communication au grand public peut avoir un temps de retard.

Ne serait-ce même que les analyses des statistiques de l’épidémie sont souvent très évolutives, et un "leader d’opinion" (disons, quelqu’un qui peut influencer ceux qui l’écoutent ou le lisent) qui prend des chiffres trop anciens pourrait dire n’importe quoi. C’est assez notable pour la quatrième vague avec le variant delta, certains disaient que l’épidémie continuait à baisser quand d’autres, un peu plus rigoureux car se mettant à jour plus récemment, voyaient qu’elle remontait. Et réciproquement pour la Grande-Bretagne, par exemple. Donc, sans arrêt, le "profane", c’est-à-dire celui qui fait confiance à celui qu’il entend ou lit et qui ne vérifie pas nécessairement par lui-même avec des sources dignes de foi et de sérieux (aujourd’hui, la plupart des données épidémiologiques sont en "open data"), se retrouve dans des flux contradictoires de ce qui est vrai ou faux et se fait alors sa petit religion personnelle et pourra toujours trouver sur Internet de quoi étayer ses impressions.

Quand le gouvernement français, en mars 2020, voulait limiter le port du masque aux seuls soignants de personnes contaminées, ce n’était pas seulement parce qu’il y avait une pénurie et qu’il fallait les réserver aux seuls soignants (pénurie que voulait éviter Roselyne Bachelot lorsqu’elle était Ministre de la Santé ; honneur à elle d’avoir su comprendre l’intérêt de la Nation malgré les nombreuses critiques voire insultes qu’elle a dû essuyer pendant une décennie), c’était aussi parce que les médecins, dans leur grande majorité, ont été formés ainsi, que le masque ne devait pas être porté par le grand public qui risquait de renforcer la contamination s’il le manipulait mal.

Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’on a compris l’intérêt du masque. Je me rappelle qu’au début, on considérait que la principale source de contamination était sur les surfaces, d’où le gel hydroalcoolique, les gants etc. En fait, la contamination par aérosol est beaucoup plus fréquente, si bien que le masque est même plus important que le gel hydroalcoolique. Cela explique aussi la baisse des maladies contagieuses (comme la grippe ou la gastro).

Tiens, à ce propos, sourions encore sur ce qu’un profane peut proférer comme bêtise : j’ai lu que les trous du masque sont plus gros que le virus, donc, le masque ne fait pas obstacle au virus. C’est là où la compétence est un atout indéniable. Car le virus, il ne se promène pas tout seul dans l’air (il serait immédiatement détruit), il le fait dans les postillons, et les masques, justement, font obstacle aux postillons. C’est un exemple, parmi de milliers d’autres, où l’on peut dire que sur la pandémie, tout et n’importe quoi ont été dits.

Un autre exemple moins stupide, c’est de dire que le vaccin à ARN messager n’empêchait pas la contamination. On l’a dit au début car on ne savait rien et l’on a dit par prudence qu’il fallait faire attention (et dans tous les cas, il faut continuer à faire attention, à garder les gestes barrières, car une efficacité n’est jamais à 100%). Or, après plusieurs mois et plus d’un milliard de personnes vaccinées, on a maintenant des données qui montrent que le vaccin freine énormément la circulation du virus. C’est d’ailleurs la réalité de la quatrième vague, une réalité heureuse puisque le pire ne semble pas être sûr à cet égard et que le virus semble s’épuiser rapidement dans un environnement où les personnes sont fortement vaccinées. On en a des exemples en France, Royaume-Uni, etc., et malheureusement des contre-exemples en Indonésie, Russie, Brésil, etc.

On peut donc comprendre comment le complotisme peut se nourrir de fausses informations, ou d’informations périmées au fil des jours sur la connaissance de la maladie qui s’accroît (la connaissance) en permanence. Un tel complotisme est à l’œuvre en raison de personnes réellement sincères en recherche d’informations qui parfois sont donc erronées mais aussi du fait de véritables manipulateurs, qui s’autoproclament spécialistes de ce qu’ils ne connaissent pas, pour des motivations très diverses, des oppositions politiciennes (comme si Emmanuel Macron avait apporté lui-même le virus et que la France était le seul pays touché !), des égocentrismes de mandarins en mal de reconnaissance, des intérêts commerciaux (bouquins à vendre, sites Internet à cliquer, voire stages divers vaguement sectaires), sans oublier les allumés et les benêts qui serviront parfois des soupes pas très appétissantes à ceux qui cherchent à en tirer profits.

Pour terminer ce bavardage, je vous propose une vidéo qui montre comment cela se passe quand la science devient de la postvérité, et quelques citations sur la science.

Un proverbe français qui illustre à merveilles le "tous médecins" : « Si la barbe donnait la science, les chèvres seraient toutes docteures. ».

Même idée attribuée à Bouddha : « Un sot a beau demeurer des années en contact avec la science, il ne connaîtra pas plus le goût de la science que la cuillère plongée dans la sauce ne connaît le goût de la sauce. ».

Enfin, la plus pertinente pour parler de l’évolution (rapide) des connaissances sur le covid-19, d’Aristote : « La science consiste à passer d’un étonnement à un autre. ».

Alors, étonnons-nous, avant de vouloir étonner les autres !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Le passe sanitaire validé par le Conseil Constitutionnel.
Décision n°2021-824 DC du 5 août 2021 du Conseil Constitutionnel sur la loi relative à la gestion de la crise sanitaire (texte intégral).
Couverture vaccinale : la France dépasse les États-Unis et l’Allemagne.
L’heureux engagement du Président Macron en faveur de la vaccination des jeunes.
Mathématiques alternatives (une vidéo à voir absolument).
La Science, la Recherche et le Doute.
Covid-19 : se faire vacciner, c’est résister !
Audition d’Olivier Véran au Sénat le 22 juillet 2021 sur le passe sanitaire (à télécharger).
Motion de rejet préalable sur l passe sanitaire le 25 juillet 2021.
Variant delta : la territorialisation des restrictions sanitaires.
Covid-19 : les bénéfices-risques de la vaccination des adolescents.
4e vague : passe sanitaire ou reconfinement ?
Les outrances désolantes des antivax, enfants gâtés de la planète.
Fête nationale : cinq ans plus tard…
Emmanuel Macron, la méthode forte.
Emmanuel Macron face à la 4e vague (2).
Emmanuel Macron face à la 4e vague (1).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210731-covid-dy-science.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/la-science-la-recherche-et-le-234813

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/31/39079227.html







 

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1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 01:57

« La seule religion acceptable pour l’Homme est celle qui lui apprendra d’abord à reconnaître, aimer, et servir passionnément l’Univers dont il est l’élément le plus important. » (Pierre Teilhard de Chardin, 1949).



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Penseur majeur dans l’histoire de la philosophie et des sciences du XXsiècle, Pierre Teilhard de Chardin est mort à New York il y a soixante-cinq ans, le 10 avril 1955, un jour de Pâques, d’une crise cardiaque. Il allait avoir 74 ans (né le 1er mai 1881 près de Clermont-Ferrand).

Pierre Teilhard de Chardin fut un prêtre jésuite, un théologien et philosophe, mais surtout, un grand scientifique à la réputation internationale, un paléontologue, un géologue. Il fut élu à l’Académie des Sciences en 1950, nommé directeur de recherches au CNRS en 1951. Il s’est spécialisé dans la Chine à l’époque "pré-préhistorique" du Carbonifère jusqu’au Pliocène (entre il y a 359 millions d’années à 2,6 millions d’années). Il a pu ainsi vérifier la théorie de l’Évolution de Darwin et vu les différentes formes que prenait la vie.

Sa mère était l’arrière-petite-nièce de Voltaire. Dès 1904, il fit sa première expédition scientifique à Jersey. Il est allé ensuite au Liban. Pendant la Première Guerre mondiale, des actes de courage lui ont valu la médaille militaire et la Légion d’honneur. En 1922, après des études de géologie, de zoologie et de botanique, il a soutenu à la Sorbonne sa thèse de doctorat en sciences sur les "mammifères de l’Éocène inférieur français et leurs gisements". Pour lui rendre hommage, en 1940, le paléontologue américain George Gaylord Simpson (1902-1984) baptisa un genre de primates primitifs ayant vécu entre il y a 56 et 47 millions d’années : "Teilhardina". Plus tard, Teilhard de Chardin a multiplié les expéditions de paléoanthropologie, surtout en Chine en 1923, en 1926 et en 1939-1946 (il participa activement à la découverte du sinanthrope), puis en Éthiopie en 1928, États-Unis en 1930, Inde en 1935, Java en 1936, Birmanie en 1937, Afrique du Sud en 1951 et 1953…

Un homme d’église et grand scientifique, voilà un CV très atypique et pourtant essentiel. Car jamais la foi n’a été en compétition avec la science. Si, de son vivant, le Vatican avait eu des différends philosophiques et théologiques avec Pierre Teilhard de Chardin (notamment sur le péché originel), il fut une solide référence pour les trois derniers papes, Jean-Paul II, Benoît XVI et le pape François.

Notamment Benoît XVI qui fut l’auteur de l’excellente encyclique de son prédécesseur "Fides et Ratio" (Foi et Raison) du 14 septembre 1998 et qui a écrit dès 1968, lui-même théologien : « C’est un grand mérite de Teilhard de Chardin d’avoir repensé ces rapports, Christ, Humanité, à partir de l’image actuelle du monde. » ("La Foi chrétienne hier et aujourd’hui"). Benoît XVI, devenu pape, a ajouté en 2010 : « Dieu a pu, au-delà de la biosphère et de la noosphère, comme le dit Teilhard de Chardin, créer encore une nouvelle sphère dans laquelle l’homme et le monde ne font qu’un avec Dieu. » ("Lumière du monde"). Il est vrai que les Jésuites ont toujours été des modernistes, souvent trop en avance sur leur temps avec l’Église catholique. Le cardinal français Mgr Paul Poupard a même présidé, au nom du pape Jean-Paul II, un colloque international sur Teilhard de Chardin en octobre 2004 à l’Université pontificale grégorienne de Rome (dirigée par les Jésuites).

Pierre Teilhard de Chardin a fait partie de ces personnalités audacieuses qui voulaient construire un pont entre la foi et la raison, entre Dieu et la science, entre le mystère religieux et la réalité scientifique. C’était audacieux, car cela pouvait évidemment susciter l’incompréhension des deux "camps", des "religieux" d’un côté, mais aussi des "scientifiques" de l’autre côté. Ce qui lui a permis d’être considéré comme sérieux, c’était évidemment son honnêteté intellectuelle en séparant bien ce qui était de l’ordre du fait scientifique et ce qui était de l’ordre de la spéculation spirituelle. Un exemple de grande différenciation entre science et foi : « Sur le fait général qu’il y ait une évolution, tous les chercheurs (…) sont désormais d’accord. Sur la question de savoir si cette évolution est dirigée, il en va autrement. ».

Et assurément, Teilhard de Chardin a voulu avancer dans l’histoire de la pensée à partir de la rive scientifique, pas de la rive religieuse : « Vivant au cœur du christianisme, je pourrais être soupçonné de vouloir en introduire artificieusement une apologie. Or, ici encore, et autant qu’un homme peut séparer en lui divers plans de connaissance, ce n’est pas le croyant convaincu, c’est le naturaliste qui parle et qui demande à être entendu. ».

Cet avertissement, il l’a écrit dans son livre le plus célèbre, le plus connu de la trentaine d’ouvrages, le plus accessible au grand public : "Le Phénomène humain", qui a été publié quelques mois après sa mort en 1955. C’est pour moi un livre essentiel dans la pensée humaine, qu’il faut avoir lu une fois dans son existence (son auteur avait même eu cette "prétention" d’en faire une « introduction à une explication du Monde »).

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Dans les lignes qui suivent, je vais proposer un commentaire très personnel et atypique de ce livre. Je reviendrai peut-être plus tard (peut-être pas) dans une analyse plus rigoureuse et structurée du livre. Quand je l’ai lu, il ne m’a pas semblé compliqué à comprendre, mais peut-être que son style reste cependant assez ardu pour certains lecteurs.

Je le répète, bien que prêtre, bien que théologien (il a publié des essais de théologie dès 1916, "La Vie Cosmique", et 1919, "Puissance spirituelle de la Matière"), Teilhard de Chardin a écrit "Le Phénomène humain" en tant que scientifique avant tout. Le livre parle avant tout de l’Évolution et de la place de l’être humain dans l’Univers.

À ce stade de mon article, je veux faire un petit arrêt sur image. Je suis plutôt un visuel, plus visuel qu’auditif. Cela se traduit par une excellente mémoire des nombres, des chiffres, donc des dates, des pourcentages, etc., et par une mémoire assez médiocre des proses ou des vers. Dans mon cerveau, les chiffres, comme du reste les voyelles, sont des couleurs. Il analyse les nombres sans passer par une case d’analyse rationnelle. Il "sent" les nombres immédiatement. Quand j’ouvre un livre au milieu, mon cerveau peut détecter immédiatement une faute d’orthographe sur l’une des pages avant même d’avoir compris un seul mot de la page. C’est pareil pour les nombres. Il y a de l’instantanée. Aucun fait extraordinaire, j’indique simplement un mécanisme cérébral. Cela signifie que l’évolution d’une valeur numérique, je la "sens" rapidement. Un triste exemple d’aujourd’hui, ce sont les (nombreuses) données sur la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2. Quand, chaque jour, je prends connaissance des désastreuses statistiques du jour pour différents pays, mon cerveau en détermine assez rapidement la dérivée première et la dérivée seconde, s’il y a un espoir ou au contraire, si on reste plongé dans un interminable cauchemar.

Cette capacité à traduire rapidement l’évolution d’une grandeur physique, je l’ai appliquée en particulier lorsque j’ai lu "Le Phénomène humain". À cette époque, je m’amusais à fondre des alliages. On joue comme on peut. Je ne veux pas en dire trop sur cette activité ludique, si ce n’est que (pour faire simple), j’avais construit une marmite (dont je contrôlais l’atmosphère), mis un matériau dedans (métal ou alliage, je ne précise pas lesquels ici), et mis deux thermocouples (des thermomètres en situation un peu particulière), l’un pour réguler la température de ma marmite, l’autre pour mesurer la température de mon plat de lentilles (enfin, de mon matériau). L’idée était de monter en température pour fondre, puis de redescendre pour solidifier. La régulation était assez simple (aussi simple qu’un thermostat) : montée en température avec une pente donnée (°C par heure), palier puis redescente.

Les deux températures étaient inscrites sur un enregistreur à papier millimétré. J’avais un ordinateur qui enregristrait les données, mais j’avais gardé l’enregistreur physique car il me permettait justement de sentir ce qu’il se passait en direct dans ma marmite. Pourquoi ? Parce qu’on pourrait imaginer que les deux températures fussent parallèles. C’était vrai pour la plupart du temps, sauf… quand il y avait un changement de phase.

Le principal changement de phase, c’était évidemment le passage de l’état solide à l’état liquide (fusion qu’on dit "fonte" dans le milieu verrier pour éviter la confusion avec la fusion nucléaire, du reste, le verre ne change pas de phase puisqu’il est  toujours liquide, même durci) ou le contraire (solidification), mais pas seulement, certains métaux peuvent aussi avoir, à haute température, des transformations de phases magnétiques (passage de ferromagnétique à paramagnétique, par exemple, au-delà d’une température appelée température de Curie).

Or, ces transformations de phase, elles se font au prix d’un gain ou d’une perte d’énergie (selon que la transformation est endo- ou exothermique, c’est la raison des chaleurs de solidification, etc.). Ces transformations de la matière sont alors palpables sur un enregistreur où la température du matériau ne suit plus celle du régulateur, parfois en étant plus élevée, parfois moins élevée que la température de référence. Cela permettait, dans mon jeu, de déceler l’apparition d’un changement de phase, de le dater même (puisque sur l’enregistreur papier, le temps est en abscisses), début et fin. Je termine ici mon arrêt sur images.

Pourquoi ai-je parlé de ce petit jeu de cuistot ? Parce qu’en lisant "Le Phénomène humain" (en attendant que mes lentilles cuisissent), je me suis fait la même remarque que Teilhard de Chardin. Avec mes températures, j’y voyais la même analogie, une autre analogie que celle qu’il avait lui-même formulée avec l’Évolution.

En (très) gros, Teilhard de Chardin propose dans son essai une histoire de l’Univers avec des changements de phase. Il imagine la formation du monde (ce qu’on appellera le Big-bang qui pourrait être l’alfa de l’Évolution, j’y reviendrai peut-être une autre fois, mais notons que le Big-bang est très "catho-compatible", c’est du reste un prêtre catholique, belge, qui fut le premier à l’imaginer), puis, la formation des minéraux, puis celle de molécules de chimie organique (eau, oxygène, azote, carbone), puis l’apparition des végétaux, puis celle des animaux, enfin, celle des êtres humains… Plus exactement, l’apparition du vivant dans le minéral, puis l’apparition de la conscience dans le vivant.

À chaque nouvelle apparition, on pourrait dire qu’il y a eu transformation de phase, avec une énergie qui n’est plus linéaire. Ce qui peut expliquer parfois des retours en arrière dans l’Évolution. Bon, aujourd’hui, il n’existe plus le règne minéral, le règne végétal et le règne animal, il y a aussi les bactéries, les archées, les champignons, etc. On pourrait même aller jusqu’aux virus et aux prions, qui sont des êtres particuliers car il serait difficile de dire que ce sont des êtres vivants. Il est communément admis que tous les êtres vivants ont un ancêtre commun, qu’on appelle LUCA, last universal common ancestor. Son apparition est à la vie ce que le Big-bang est à l’univers. Une sorte de singularité inexplicable, issue d’un hasard pour les uns, d’une nécessité pour les autres (d’un dessein vaguement divin).

L’idée de Teilhard de Chardin est donc géniale en ce sens qu’il prend l’Évolution comme une sorte de réaction chimique globale et continue depuis la création de l’Univers. Avec ses zones de singularité, ce que j’appellerais des zones de non-droit dans le sens où les lois de la physique ne fonctionnent plus, et qui sont des zones de transformation de phase, et cette progression au fil du temps, car évidemment, l’axe des abscisses est celui du temps, conduit l’ensemble vers une destination que le paléontologue, redevenu théologien, imagine divine.

Cette progression, c’est d’abord l’organisation de la matière de plus en plus complexe, et, chez les vivants, la structuration de plus en plus complexe du système nerveux (celui de l’humain est le plus complexe des mammifères) : « La Vie est née et se propage sur Terre comme une pulsation solitaire. C’est de cette onde unique qu’il s’agit maintenant de suivre, jusqu’à l’Homme, et si possible, jusqu’au-delà de l’Homme, la propagation. ».

Pour Teilhard de Chardin, l’apparition de l’être humain (dont la date reste trouble, entre 6 millions d’années et 30 000 ans pour "l’homme moderne") est associée à l’apparition de la conscience humaine. Le paléontologue français Jean Piveteau (1899-1991) a assez bien résumé la pensée de Teilhard de Chardin dans sa préface pour "La place de l’Homme dans la nature" que Teilhard de Chardin a publié en 1949 : « L’avènement de l’Homme marque un palier entièrement original, d’une importance égale à ce que fut l’apparition de la vie, et que l’on peut définir comme l’établissement sur la planète d’une sphère pensante, surimposée à la biosphère, la noosphère. En elle, l’immense effort de cérébralisation qui commença sur la Terre juvénile va s’achever en direction de l’organisation collective ou socialisation… ». On peut comprendre que la pensée de Teilhard de Chardin n’est pas exempte de considérations politiques, économiques et sociales.

Le génie, c’est effectivement de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Teilhard de Chardin était un historien, un paléontologue, c’est-à-dire un historien des temps très anciens, mais rien ne l’empêchait d’imaginer l’avenir. Car pour lui, c’est une évidence : plus le temps passe, plus la conscience se rapproche de Dieu, ce point oméga qui est le point final, la destination de toute cette longue et lente chaîne de l’Évolution : « l’humanité qui se rassemble pour rejoindre Dieu ».

Nous sommes les êtres humains, et notre échelle humaine est ultracourte en comparaison avec l’apparition des végétaux, celle des animaux, etc. Mais rien n’empêche de spéculer. D’imaginer, dans le futur, une nouvelle transformation de phase, l’apparition d’un nouveau "truc" (je ne sais comment l’appeler), un truc qui serait au-delà de la conscience humaine, une sorte de surhumain (pas au sens de Nietzsche en tout cas qui n’avait pas l’imagination du papillon pour imaginer une sur-chenille).

En 1922, Teilhard de Chardin a proposé un mot pour désigner ce "truc" : la noosphère (reprenant le mot esprit en grec), concept qu’il a partagé avec le chimiste russe Vladimir Vernadsky (1863-1945) et le mathématicien et philosophe français Édouard Le Roy (1870-1954), également ami de Teilhard de Chardin : « pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ». La noosphère pourrait être considérée comme une "conscience collective globale", une sorte de réseau de réflexions et de communications qu’on ne peut pas imaginer autrement que le réseau Internet d’aujourd’hui. Cette conscience qui peut prendre le pas sur des réalités plus basiques. Étonnante anticipation.

Teilhard de Chardin était même allé encore plus loin dans "Le Phénomène humain" puisqu’il envisageait déjà, quasiment, un accouplement entre deux mondes pensants : « Sous la tension croissante de l’Esprit à la surface du Globe, on peut d’abord se demander sérieusement si la vie n’arrivera pas un jour à forcer ingénieusement les barrières de sa prison terrestre, soit en trouvant le moyen d’envahir d’autres astres inhabités, soit, événement plus vertigineux encore, en établissant une liaison psychique avec d’autres foyers de conscience à travers l’Espace. La rencontre et la mutuelle fécondation de deux noosphères. ».

Cette vision très audacieuse de l’évolution de l’Univers fait ainsi de Teilhard de Chardin l’un des anticipateurs les plus exceptionnels de l’évolution future de l’humanité.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
"Erectus" de Xavier Müller.
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210501-teilhard-de-chardin.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/30/38948241.html


 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 04:29

« La correspondance entre la réalité et la théorie serait parfaite (…) si on ne voyait apparaître au tout dernier moment un gouffre infranchissable qui les sépare. C’est en ce vide béant que réside le "problème de la réalité", dit encore "problème de l’unicité". » (Roland Omnès, le 15 décembre 2008).



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Pas des particules mais des bougies : le physicien français Roland Omnès fête ses 90 ans ce jeudi 18 février 2021. Sommité de la physique théorique, Roland Omnès est connu pour ses travaux sur la physique quantique, ainsi que ses réflexions philosophiques, son interprétation de la physique quantique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation pour faire connaître et comprendre les rudiments de la physique quantique au grand public ainsi qu’un début d’interprétation.

Il n’y a pas de doute que l’homme est académique même s’il ne semble membre que de l’Académie internationale de la philosophie des sciences (il n’est pas membre de l’Académie des sciences, par exemple, ce qui peut étonner). Normalien à 20 ans, mathématicien, il a été professeur de physique théorique à l’Université Paris-Orsay (l’université des Prix Nobel de Physique), qu’il a même présidée de juin 1978 à juin 1983. Il présida aussi la Conférence des présidents d’université de janvier 1981 à septembre 1982, à une période cruciale pour la recherche française puisqu’en pleine alternance. Il a dans ces fonctions créer un service commun de formation continue pour toutes les universités et les IUT. Il a poursuivi ses travaux de recherches dans le Laboratoire de Physique Théorique (UMR 8627 du CNRS).

Les années 1980. L’ambiance était alors au refus de collaboration entre recherche et industrie (ce qui peut expliquer l’absence de vaccin contre le covid-19 délivré rapidement sur le marché, j’y reviendrai peut-être), et quand il y a des contrats, refus de clause de confidentialité. Grâce à la loi Pécresse en 2007, les chercheurs ont compris que les relations avec les entreprises pouvaient leur être profitables, d’autant plus que si l’État prend en charge les salaires et les investissements pour les gros équipements, il n’y a quasiment plus rien pour les budgets ordinaires des projets de recherche.

En 1959, Roland Omnès a été l’un des premiers lauréats du prestigieux Prix Paul-Langevin qui récompense les chercheurs en physique théorique. Après lui, on peut citer parmi les lauréats Philippe Nozières, Claude Cohen-Tannoudji, Édouard Brézin, Gérard Toulouse, Yves Pomeau, Pierre Fayet, Thibault Damour, Silke Biermann, etc.

À l’époque, Roland Omnès venait de terminer sa thèse de doctorat de sciences physiques, qu’il a soutenue le 9 mai 1957 à la Faculté des sciences de l’Université de Paris, avec pour titre : "Équations intégrales non linéaires en théorie quantique des champs. Application à la production mésonique des mésons". Le président de son jury de thèse était un physicien prestigieux de l’histoire de la physique quantique puisqu’il s’agissait de Louis de Broglie, Prix Nobel de Physique. Roland Omnès avait réalisé ses travaux notamment au CERN (Centre européen de recherches nucléaires) à Genève et ceux-ci avaient été suggérés par deux physiciens français, Bernard d’Espagnat et Jacques Prentki.

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Il faut bien comprendre aussi que si la physique quantique s’est développée dès les années 1920 et 1930 avec de grands noms de l’histoire des sciences, cette discipline n’est véritablement entrée à l’université française que à la fin des années 1960 et au début des années 1970, ce qui est très tardif. Roland Omnès a fait d’ailleurs partie de ceux qui l’ont introduite dans les programmes des étudiants en science. Pourquoi un tel retard ? Probablement pour de mauvaises raisons, des raisons politiques d’après-guerre, et paradoxalement, avec des raisons antagonistes : la physique quantique pouvait être considérée comme une "science allemande" (ce qui est une idée assez stupide, la science n’a pas de frontières) et les rares sommités françaises qui travaillaient sur la physique quantique étaient souvent (pas toujours) proches du parti communiste (par exemple, Paul Langevin). Là encore, la science n’a pas d’idéologie politique, n’est pas d’une idéologie politique.

Les travaux de Roland Omnès ont donc beaucoup apporté dans le développement de la physique quantique en France. L’une de ses motivations reste la capacité d’interpréter les résultats étonnants de la physique quantique, étonnants pour le bon sens. Parmi ces étrangetés, l’intrication quantique et plus généralement, le caractère probabiliste de la réalité et la réduction du paquet d’onde. Beaucoup de ses réflexions ont donc des composantes à la fois scientifiques (c’est son métier) mais aussi philosophiques (ce n’est pas son métier) et donc des composantes purement spéculatives (de nombreux physiciens se sont aussi aventurés dans ce registre, c’était le cas de Stephen Hawking, David Bohm, Bernard d’Espagnat, etc.).

Parmi les travaux de Roland Omnès, on peut bien sûr citer le problème du "wave function collapse" qu’on pourrait (mal) traduire ici par l’effondrement de la fonction d’onde. Il a écrit beaucoup de publications scientifiques et d’ouvrages sur le sujet : « Les progrès des dernières décennies en matière d’interprétation furent dus à part égale aux travaux des expérimentateurs et des théoriciens. Chez ces derniers, trois idées se sont révélées fécondes : la décohérence, la dérivation de la physique classique, et la remise en place de la logique dans les histoires cohérentes de Griffiths. Toutes trois s’appuient directement sur les principes quantiques, comme si ceux-ci contenaient en eux-mêmes tous les concepts nécessaires à leur propre interprétation, mais à une exception près de très grande taille : la fameuse réduction de la fonction d’onde, ou la "réduction" de manière plus générale. Quant à moi, peu à peu, le plaisir insistant de méditer sur la nature des lois me conduisait à prendre une idée simple de plus en plus au sérieux : se pourrait-il que tout résulte des principes, y compris la réduction ? » (2008).

Le physicien américain Robert B. Griffiths a travaillé avec Roland Omnès, Murray Gell-Mann et James Hartle avec qui il a développé l'approche des "histoires cohérentes" [ou "histoire décohérentes] de la physique quantique, approche qui vise à donner une interprétation moderne de la physique quantique en généralisant l’interprétation de Copenhague et en proposant une interprétation naturelle de la cosmologie quantique.

Toute la question est de savoir ce qu’est la réalité physique des phénomènes quantiques. Dans la thèse d’Adrien Vila-Valls sur la diffusion de la physique quantique en France (soutenue le 14 novembre 2012 à l’Université Claude-Bernard de Lyon), l’auteur rappelle que Roland Omnès « lutte contre les déviances spiritualistes inspirées par les théories quantiques » et qu’il avait par ailleurs travaillé avec le physicien français Edmond Bauer pour la traduction française d’un ouvrage de Niels Bohr. Edmond Bauer a dialogué avec Louis de Broglie pour comprendre ce qu’est la réalité dans la physique quantique.

Dans une publication plus philosophique que physique aux Presses universitaires de Caen, le 25 décembre 2008, Roland Omnès s’attaque ainsi au problème de la réalité qu’il définit ainsi : « La mécanique quantique se fonde sur le hasard et c’est donc une théorie statistique, dans son essence. En tant que telle, elle ne peut prédire que des possibilités et leur attribuer des probabilités, de sorte que rien ne lui est plus étranger, du moins en apparence, que l’unicité du Réel. Or on sait que des philosophes (…) voient dans cette unicité le caractère essentiel de la réalité. (…) En outre, on sait qu’en philosophie des sciences, l’unicité du réel, c’est-à-dire des faits, est la base absolue de la méthode expérimentale, si bien que lorsqu’on constate que les principes quantiques s’écartent de cette unicité, tout l’édifice de la connaissance tremble sur ses bases. ».

Reprenant l’équation de Schrödinger : « Le principe de superposition est ainsi sans aucun doute l’aspect le plus profond des lois quantiques. Mais c’est aussi l’obstacle majeur qui s’oppose à penser les lois de façon conventionnelle, c’est-à-dire au travers d’une conception trop banale de la philosophie de la connaissance. Toute la construction du modèle standard des leptons et des quarks a montré la supériorité théorique et pratique des conceptions de Feynman sur les formulations antérieures. Penser la nature comme une superposition de tous les possibles s’est ainsi révélé plus fécond que l’idée plus ancienne d’une fonction d’onde, qui ne peut exprimer que le hasard. Or, cette constatation n’a pas vraiment pénétré la philosophie des sciences, parce que notre cerveau y fait obstacle. ».

Certains n’ont pas hésité à être parfois sévères avec les ambitions de Roland Omnès, à l’image de l’épistémologue canadien Yves Gauthier, de l’Université de Montréal, qui commentait le livre de Roland Omnès, "Philosophie de la science contemporaine" (éd. Gallimard, sorti en septembre 1994) dans  un article de "Philosophiques" publié en automne 2000 avec ces mots : « Roland Omnès (…) veut réhabiliter le sens commun afin de sortir de l’impasse où se trouve l’épistémologie contemporaine. C’est là le propos ou le vœu d’un auteur qui n’est ni philosophe des sciences, ni logicien mais qui semble croire qu’en ces matières, tout honnête homme est pourvu des lumières naturelles et qu’il suffit en quelque sorte de réfléchir pour parvenir à des vues éclairantes sur toutes choses. Cette invitation à une philosophie populaire n’est en réalité qu’un travail de vulgarisation philosophique et on peut se demander si la philosophie spontanée du savant n’est autre chose que ce sens commun, si bien partagé entre les hommes, que seuls les philosophes "professionnels" en seraient apparemment dépourvus. (…) L’ouvrage d’Omnès, après ceux de Prigogine et de nombreux autres, ne s’adresse sans doute pas aux philosophes des sciences (avertis !), mais les néophytes n’y trouveront pas nécessairement leur compte, malgré la clarté du style et la simplicité des idées que le scientifique a voulu rendre accessibles au "commun" des mortels. » (Société de philosophie du Québec).

Je termine par cette confidence de Roland Omnès dans la publication déjà citée du 15 décembre 2008 : « J’ai conscience à la fois de l’âge que j’ai atteint et d’une certaine chance à pouvoir exercer encore ma réflexion. L’âge me dissuade de croire que je pourrais contribuer à résoudre ce grand problème, alors que le plaisir de penser le ramène sans cesse devant mes yeux. J’ai formidablement envie de connaître la réponse avant de rencontrer saint Pierre ou le porte-clef du silence. ». Souhaitons-lui d’avoir encore un peu de temps pour y déceler cette réponse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
Katalin Kariko.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210218-roland-omnes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/les-90-particules-quantiques-du-231035

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/17/38820817.html





 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 18:26

Voici une publication scientifique intéressante à lire pour mieux comprendre l'origine du coronavirus SARS-CoV-2, ou plutôt, pour mieux ne pas comprendre cette origine.

Published: 06 February 2021
Titre : Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort.
Auteurs : Fabrice Carrat, Julie Figoni, Joseph Henny, Jean-Claude Desenclos, Sofiane Kab, Xavier de Lamballerie & Marie Zins.
Revue : European Journal of Epidemiology (2021)

Cliquer sur le lien pour télécharger la publi (fichier .pdf) :
https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s10654-020-00716-2.pdf


Carrat, F., Figoni, J., Henny, J. et al. Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort. Eur J Epidemiol (2021). https://doi.org/10.1007/s10654-020-00716-2

Received : 04 December 2020
Accepted : 19 December 2020
Published : 06 February 2021

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210210-covid-cp-inserm.html


SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20210206-publi-inserm-coronavirus.html



 

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23 janvier 2021 6 23 /01 /janvier /2021 03:48

« Il faut préciser qu’à l’époque, la communauté scientifique est concentrée sur les recherches autour de l’ADN. Malgré tout, Katalin Kariko s’accroche à son sujet d’étude, l’ARN messager, qui apporte aux cellules un mode d’emploi sous forme de code génétique pour combattre les maladies. » (France Inter, le 20 décembre 2020).



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La biochimiste Katalin Kariko sera-t-elle la sauveuse de l’humanité, délivrée de la pandémie de covid-19 ? La pandémie continue à faire des ravages humains dans la population mondiale. La situation reste alarmante. Plus de 2,1 millions de décès sont dus au covid-19 dans le monde depuis le début de la pandémie (cela augmente de 100 000 chaque semaine), plus de 420 000 aux États-Unis, 96 000 au Royaume-Uni, 85 000 en Italie, 72 000 en France, 52 000 en Allemagne, etc. Le rythme des nouvelles contaminations détectées est rapide, on en est à près de 100 millions de cas détectés depuis le début de la pandémie (nombre ultraminoré), la France a atteint ce jour 3 millions de cas, etc.

Avec un tel tableau qui est loin, hélas, d’être définitif, on peut comprendre que le Prix Nobel est loin des préoccupations de la chercheuse d’origine hongroise de 66 ans Katalin Kariko, même si, pour son ego, ce serait la revanche de son obstination. En finir avec la pandémie sera un bilan de vie bien plus satisfaisant pour ses valeurs qu’une distinction, aussi suprême soit-elle. Sauveuse de l’humanité, c’est cela, la distinction suprême, et personne n’est assez juge pour l’attribuer.

Elle vit "modestement" dans un petit pavillon de banlieue résidentielle, à une heure de Philadelphie, où elle télétravaille dans un petit bureau avec son ordinateur. Elle a l’humilité des scientifiques, ce qui étonne les journalistes, les juristes, les politiques, et tous ceux pour qui le paraître fait partie intégrante de leur métier.

Un scientifique ne le devient que par passion personnelle pour son sujet ou discipline : les études sont longues et difficiles, c’est souvent des sujets compliqués rarement compréhensibles au grand public, et dont les applications sont souvent rarement visibles, c’est mal payé, c’est peu valorisant à tout point de vue et c’est même parfois difficile pour la famille et la vie affective en général, car un chercheur cherche vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pense à son sujet d’étude vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La motivation des scientifiques est pourtant d’une ambition très forte, voire carrément folle : au-delà de la curiosité intellectuelle, il y a cette vocation, presque une prétention, à vouloir deviner le monde, à vouloir découvrir les lois de la nature, et plus généralement, à vouloir construire la Connaissance, y apporter leur pierre.

L’humilité de Katalin Kariko n’est donc pas surprenante, c’est la norme dans les sciences dites dures où la blouse blanche est plus souvent portée que le costume cravate ou le tailleur. Elle est en ce sens très représentative de nombreux chercheurs dans le monde dont certains sont connus mais c’est très rare, parce qu’il y a eu une découverte extraordinaire. Elle bénéficie depuis quelques mois de cette exposition médiatique parce que, justement, elle le mérite. Elle est à l’origine des vaccins à ARN messager, ceux justement qui permettent d’entrevoir une sortie de la pandémie de covid-19 avant la fin de l’année 2021 (sans lesquels l’horizon de toute la décennie aurait été particulièrement sombre).

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Née dans une famille modeste le 17 janvier 1955 à Szolnok, à 100 kilomètres à l’est de Budapest, Katalin Kariko a connu la dictature communiste en Hongrie (elle avait 1 an et demi quand les chars soviétiques sont entrés à Budapest). Passionnée par la biologie, elle a fait des études scientifiques et s’est fait recruter, comme thésarde sur la synthèse chimique de l'ARN messager, en 1978 par le Centre de recherche biologique de l’Académie des sciences de Hongrie situé à Szeged, à 175 kilomètres au sud-est de Budapest. Elle a soutenu sa thèse de doctorat en biochimie à l'Université de Szeged en 1982.

Son laboratoire n’ayant aucun moyen, la petite famille (avec son mari et leur fille née en 1982) également, ils ont décidé de s’expatrier en 1985 aux États-Unis, pays des libertés. Pour cela, ils ont revendu leur automobile pour avoir un petit pécule mais comme ils n’avaient pas le droit de sortir des devises à l’étranger, Katalin Kariko a caché l’argent à l’intérieur de la peluche de leur fille de 2 ans.

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Pour l’anecdote, la fille en question, Zsuzsanna Francia est devenue criminologue en 2004 (diplômée de l’Université de Pennsylvanie) mais surtout, a connu ses heures de gloire (bien avant sa mère) comme rameuse, championne olympique d’aviron (deux fois médaille d’or en 2008 et 2012) et championne du monde d’aviron (cinq fois médaille d’or en 2006, 2007, deux fois en 2009 et  2011) pour le compte des États-Unis qui ont toujours considéré, jusqu’à il y a quelques années, que l’immigration était une chance pour leur nation.

Mais l’installation aux États-Unis n’était pas aussi heureuse que prévue (comme souvent quand on émigre). Katalin Kariko fut recrutée comme "postdoc" (bourse postdoctorale) par la Temple University à Philadelphie, au département de biochimie pour travailler dans les sciences de la santé. Elle a participé à des essais cliniques sur des patients atteints par des maladies du sang ou par le sida. Puis, elle fut recrutée en 1987 par l’Université de Pennsylvanie (Penn), située également à Philadelphie pour donner des cours tout en poursuivant des travaux de recherche. L’Université de Pennsylvanie est très sélective et prestigieuse, d’excellente réputation pas parce qu’elle a accueilli Donald Trump et William Henry Harrison, ainsi que quatorze autres futurs chefs d’État (Alassane Ouattara, et de très nombreuses célébrités (Noam Chomsky, Warren Buffet, Elon Musk, Ivanka Trump, etc.), mais aussi parce que trente-six chercheurs y ont été récompensés par le Prix Nobel.

Dans ses relations avec Katalin Kariko, cette université n’a cependant pas brillé par une moralité irréprochable. La voici professeure et à partir du début des années 1990, elle a voulu travailler sur l’ARN messager. Son intuition, c’était que l’ARN messager pourrait soigner de nombreuses maladies. Mais personne ne l’a écoutée et personne ne croyait en cette technologie. On préférait travailler avec l’ADN pour traiter les malades de la mucoviscidose et du cancer, mais l’ADN pouvait modifier le génome des cellules et avoir de fâcheuses conséquences. Elle préférait au contraire travailler avec l’ARN messager, moins risquée. En 1995, l’Université de Pennsylvanie a refusé de la titulariser à cause de son obstination à vouloir travailler sur l’ARN messager et elle est donc restée enseignante dans une situation précaire, sans beaucoup de moyens.

Pendant des années, Katalin Kariko est restée obstinée et a continué malgré tout à travailler sur l’ARN messager. Elle croyait aux grandes potentialités de l’ARN messager, notamment dans le traitement contre le cancer ou même pour régénérer les cellules après un AVC (accident vasculaire cérébral). Personne ne croyait en elle parmi ses collègues qui l’ont méprisée. Seule sa mère y croyait tellement que chaque année, elle s’attendait à ce que sa fille fût la future lauréate du Prix Nobel. Mais c’était impossible, la "communauté scientifique" ne connaissait même pas son nom !





Sur le plan scientifique, elle avait deux problèmes, entre autres, à résoudre. D’une part, la molécule d’ARN messager est très instable si bien qu’il fallait trouver le moyen de la stabiliser pour le temps d’arriver dans l’organisme. D’autre part, le plus difficile à résoudre, l’ARN messager engendre de la part de l’organisme une réponse immunitaire beaucoup trop forte, ce qui était un obstacle majeur à son utilisation dans le corps humain.

En 2005, avec son collègue, l’immunologiste américain Drew Weissman, elle a réussi à prévenir la réaction inflammatoire en modifiant certains nucléosides. Un peu plus tard, ils ont résolu le problème de l’instabilité en réussissant à insérer l’ARN messager dans des nanoparticules lipidiques (considérées comme un enrobage protecteur). Ces travaux ont été publiés en 2015. Ils ont déposé un brevet sur cette technologie en 2012, mais comme c’est le cas pour tous les chercheurs, le brevet appartient à l’organisme dans lequel ils ont réalisé leurs travaux, ici l’Université de Pennsylvanie. Entre 2006 et 2013, les deux chercheurs ont créé et dirigé une petite start-up.

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Ce fut ce brevet dont des licences ont été vendues à deux start-up spécialisées dans les biotechnologies, Biontech et Moderna. L’entreprise allemande Biontech (1 300 employés en 2019) a été créée en juin 2008 et est dirigée par un couple de médecins et chercheurs allemands d’origine turque, Ugur Sahin (cancérologue) et Özlem Türeci. L’entreprise américaine Moderna (820 employés en 2019) a été créée en 2010 et est dirigée depuis 2011 par le Français Stéphane Bancel ; son nom signifie d’ailleurs "Modified RNA", c’est-à-dire "ARN modifié". En mars 2013, Moderna et AstraZeneca ont conclu un accord de coopération pour développer les technologies avec ARN messager, portant sur 240 millions de dollars.

On comprend que si tous ces acteurs n’étaient évidemment pas au courant de la survenue du coronavirus SARS-CoV-2 en 2020 (seuls les complotistes de bas étages peuvent l’imaginer), ils étaient parmi les rares prêts à cette technologie depuis de nombreuses années et ont pu entrer dans la course au vaccin avec un avantage de rapidité dans le développement. On comprend aussi pourquoi Sanofi n’a pas encore achevé ses travaux, car un vaccin dit classique met plus de quatre ans, ordinairement, pour être développé. Les deux entreprises Biontech et Moderna ont pu réussir leur Blitzkrieg contre le virus grâce à la décennie de développement déjà réalisé.

Sans ce brevet de Kalalin Kariko et Drew Weissman, jamais le vaccin à ARN messager contre le covid-19 aurait pu être développé aussi rapidement, c’est-à-dire en moins d’un an après le séquençage du génome du coronavirus SARS-CoV-2. Katalin Kariko a compris qu’elle pourrait continuer ses recherches sur l’ARN messager dans ce genre d’entreprises plutôt qu’à l’Université de Pennsylvanie qu’elle a quittée en 2013 (pour ses travaux de recherche, elle continue à y enseigner) pour rejoindre Biontech comme Vice-Présidente senior. Elle a obtenu une "prime" de 3 millions de dollars pour avoir été l’auteure du brevet qui sert aujourd’hui cette société, mais elle ne s’est pas enrichie comme les patrons de Moderna et de Biontech, devenus milliardaires grâce à "son" brevet dont elle n’était pas propriétaire.

Depuis quelques mois, ses travaux sur l’ARN messager ont donc été largement reconnus avec l’arrivée sur le marché des deux vaccins à ARN messager contre le covid-19, celui de Biontech/Pfizer et celui de Moderna qui se servent, tous les deux, de la technologie développée depuis une quarantaine d’années par elle. Le succès de la vaccination dans la phase 3 des essais cliniques (en grandeur nature, les premiers résultats sur l’immunité collective sont à observer en premier lieu en Israël qui est très en avance dans sa campagne de vaccination) sera donc à mettre sur la ténacité et l’intuition de Katalin Kariko. Sa reconnaissance devra donc dépasser largement les limites de sa famille !

Devenue ultracélébre depuis la première annonce de Pfizer sur le vaccin contre le covid-19, Kalalin Kariko passe désormais un temps important avec les nombreux médias du monde entier venus l’interviewer. Dans son message principal récurrent, il y a un agacement venu en réaction aux nombreuses "fake-news" (fausses informations) ayant pour objectif de discréditer les vaccins. En particulier, sur la supposée capacité du vaccin à ARN messager à modifier le génome de la cellule humaine. C’est complètement faux et cela a de quoi la mettre en colère car c’était justement l’une des raisons qui l’avaient convaincue de travailler sur l’ARN messager au lieu de l’ADN. Car l’ADN pouvait avoir des conséquences génétiques à long terme difficilement contrôlables, alors que c’était impossible avec l’ARN messager.

Rappelons que l’ARN messager est une molécule très fragile, c’est pour cela qu’il faut stocker les doses de vaccin dans des supercongélateurs car à température plus élevée, l’ARN messager se disloque au bout de quelques minutes ou heures. Injectée dans l’organisme, la molécule a juste le temps de faire créer une protéine (celle qui permet au coronavirus SARS-CoV-2 d’entrer dans la cellule humaine) et de susciter une réaction immunitaire de l’organisme. Mais même si elle était stable, l’ARN messager n’aurait aucune capacité à intervenir sur le génome puisqu’elle serait incapable d’entrer dans le noyau de la cellule (et même si elle le pouvait, il n’y aurait aucune interaction, c’est absolument impossible). Avec de tels vaccins, il n’y a donc aucune possibilité d’incorporation de matériel génétique dans le génome de la cellule.

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Ce qui fait que le vaccin à ARN messager cumule de très nombreux avantages. Je les rappelle brièvement.

Premièrement, son innocuité de principe, car on n’injecte aucun virus même désactivé dans l’organisme. Cela signifie qu’il est impossible d’avoir la maladie avec le seul vaccin (la protéine synthétisée par l’organisme n’est pas dangereuse en elle-même, comme une "coque" du coronavirus).

Deuxièmement, il n’y a pas lieu de renforcer la réaction immunitaire (c’est même l’inverse qui a été fait, voir plus haut), si bien qu’il n’y a pas besoin d’adjuvant, cause principale de polémique pour les militants anti-vaccins.

Troisièmement, grâce à cette technologie extraordinaire, l’efficacité du vaccin est très élevée (95%), ce qui est assez rare pour les vaccins (attention malgré tout, cela veut dire que 5% des personnes vaccinées peuvent quand même avoir une forme grave de la maladie).

Quatrièmement, et c’est à mon sens un avantage incroyable, surtout à cette époque de détection de plusieurs variants plus ou moins très agressifs, cette technologie est rapide à mettre en œuvre et il suffirait de quelques semaines pour adapter le vaccin aux variants les plus récents le cas échéant (alors qu’on n’adapte le vaccin contre la grippe, de technologie classique, seulement avec les variants connus de l’année précédente, car il faut un temps long de développement). Cela permet une meilleure réactivité face aux mutations du coronavirus.

Cinquièmement, cette technologie pourrait aussi s’adapter dans la recherche sur le cancer et sur les AVC (entre autres). Bref, cela ouvre une porte géante dans la capacité à progresser médicalement et le succès du vaccin contre le covid-19 a mis un coup de projecteur sur cette technologie qui, initialement boudée, pourra bénéficier d’un afflux massif de financement pour d’autres applications (ce qui est un vrai retournement par rapport aux années 2000 où personne n’y croyait).

Pour être honnête, bien sûr, il faut donner les inconvénients, mais à ce jour (et à ma connaissance), étant donné que les effets secondaires sont les mêmes que pour les vaccins classiques, le seul vrai problème est très matériel, de logistique, le besoin de stocker le produit à une température très faible, ce qui nécessite des centres de stockage et de vaccination moins nombreux que dans le cas du vaccin contre la grippe qui, lui, peut être injecté dans tous les cabinets médicaux en ville et toutes les pharmacies. Cela nécessite donc une organisation très forte des États, ce qui rend plus difficile la vaccination dans les pays désorganisés (par la guerre, la dictature ou la pauvreté), en particulier dans les pays chauds où la chaîne du froid est encore plus difficile à maintenir.

Cette technologie à ARN messager n’est donc pas si nouvelle quel cela, elle n’a pas fait irruption en un an, mais c’est bien l’aboutissement de plusieurs décennies de travail sur le sujet. Les premières injections d’un vaccin à ARN messager sur des animaux ont eu lieu en 1990, soit il y a plus de trente ans, ce qui donne beaucoup de recul sur des éventuelles évolutions à long terme d’un point de vue général. Par ailleurs, signalons (sans faire de cocorico) que la molécule d’ARN messager a été mise en évidence en 1960 par deux chercheurs français, Jacques Monod et François Jacob, qui ont reçu tous les deux le Prix Nobel de Médecine en 1965 pour cette découverte.

Au-delà de son talent et de ses intuitions, qui sont en train de sauver le monde (rien que cela), la figure de Katalin Kariko est très représentative de beaucoup d’éléments sociaux concernant la recherche scientifique.

D’abord, une misogynie résiduelle dans un milieu souvent masculin. Pendant souvent, on considérait que Katalin Kariko était supervisée par un homme car personne n’imaginait qu’elle pouvait mener elle-même ses travaux. Ensuite, son statut d’immigré est très caractéristique aux États-Unis. Le pays s’est enrichi de l’apport de nombreux immigrés venus de tous les pays du monde, renforçant la synergie des manières de penser. Cela explique pourquoi les États-Unis concentrent à eux tous seuls autant de lauréats du Prix Nobel et autant de projets scientifiques et technologiques. Enfin, le parcours de la biochimiste rappelle celui, très fréquent, de beaucoup de chercheurs, y compris européens, qui n’ont pas forcément obtenu les financements nécessaires mais dont la passion leur a permis quand même d’avancer. En France, il est très courant que des docteurs après des bourses postdoctorales n’aient pas encore d’emploi pérenne à l’âge de 35 ans malgré leur haute valeur ajoutée.

Katalin Kariko aura peut-être le prochain Nobel, ou pas. Qu’importe ! Elle le mériterait en tout cas, et elle est déjà entrée dans le grand livre de l’histoire des sciences, une sorte de Marie Curie du XXIe siècle. Qu’elle soit remerciée de ses travaux qui ont déjà trouvé de manière inattendue un débouché absolument fabuleux : sauver des millions d’êtres humains. Incontestablement, parmi les humains, il y en a qui ont apporté plus que d’autres.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
7 questions sur les vaccins contre le covid-19.
Covid-19 : vaccins et informations parcellaires.
Faudra-t-il rendre obligatoire le futur vaccin contre le covid-19 ?
Katalin Kariko.
Li Wenliang.
Karine Lacombe.
Claude Huriet.
Didier Raoult.
Agnès Buzyn.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
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Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210121-katalin-kariko.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/katalin-kariko-pionniere-des-230411

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/21/38772774.html








 

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