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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 04:29

« La correspondance entre la réalité et la théorie serait parfaite (…) si on ne voyait apparaître au tout dernier moment un gouffre infranchissable qui les sépare. C’est en ce vide béant que réside le "problème de la réalité", dit encore "problème de l’unicité". » (Roland Omnès, le 15 décembre 2008).



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Pas des particules mais des bougies : le physicien français Roland Omnès fête ses 90 ans ce jeudi 18 février 2021. Sommité de la physique théorique, Roland Omnès est connu pour ses travaux sur la physique quantique, ainsi que ses réflexions philosophiques, son interprétation de la physique quantique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation pour faire connaître et comprendre les rudiments de la physique quantique au grand public ainsi qu’un début d’interprétation.

Il n’y a pas de doute que l’homme est académique même s’il ne semble membre que de l’Académie internationale de la philosophie des sciences (il n’est pas membre de l’Académie des sciences, par exemple, ce qui peut étonner). Normalien à 20 ans, mathématicien, il a été professeur de physique théorique à l’Université Paris-Orsay (l’université des Prix Nobel de Physique), qu’il a même présidée de juin 1978 à juin 1983. Il présida aussi la Conférence des présidents d’université de janvier 1981 à septembre 1982, à une période cruciale pour la recherche française puisqu’en pleine alternance. Il a dans ces fonctions créer un service commun de formation continue pour toutes les universités et les IUT. Il a poursuivi ses travaux de recherches dans le Laboratoire de Physique Théorique (UMR 8627 du CNRS).

Les années 1980. L’ambiance était alors au refus de collaboration entre recherche et industrie (ce qui peut expliquer l’absence de vaccin contre le covid-19 délivré rapidement sur le marché, j’y reviendrai peut-être), et quand il y a des contrats, refus de clause de confidentialité. Grâce à la loi Pécresse en 2007, les chercheurs ont compris que les relations avec les entreprises pouvaient leur être profitables, d’autant plus que si l’État prend en charge les salaires et les investissements pour les gros équipements, il n’y a quasiment plus rien pour les budgets ordinaires des projets de recherche.

En 1959, Roland Omnès a été l’un des premiers lauréats du prestigieux Prix Paul-Langevin qui récompense les chercheurs en physique théorique. Après lui, on peut citer parmi les lauréats Philippe Nozières, Claude Cohen-Tannoudji, Édouard Brézin, Gérard Toulouse, Yves Pomeau, Pierre Fayet, Thibault Damour, Silke Biermann, etc.

À l’époque, Roland Omnès venait de terminer sa thèse de doctorat de sciences physiques, qu’il a soutenue le 9 mai 1957 à la Faculté des sciences de l’Université de Paris, avec pour titre : "Équations intégrales non linéaires en théorie quantique des champs. Application à la production mésonique des mésons". Le président de son jury de thèse était un physicien prestigieux de l’histoire de la physique quantique puisqu’il s’agissait de Louis de Broglie, Prix Nobel de Physique. Roland Omnès avait réalisé ses travaux notamment au CERN (Centre européen de recherches nucléaires) à Genève et ceux-ci avaient été suggérés par deux physiciens français, Bernard d’Espagnat et Jacques Prentki.

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Il faut bien comprendre aussi que si la physique quantique s’est développée dès les années 1920 et 1930 avec de grands noms de l’histoire des sciences, cette discipline n’est véritablement entrée à l’université française que à la fin des années 1960 et au début des années 1970, ce qui est très tardif. Roland Omnès a fait d’ailleurs partie de ceux qui l’ont introduite dans les programmes des étudiants en science. Pourquoi un tel retard ? Probablement pour de mauvaises raisons, des raisons politiques d’après-guerre, et paradoxalement, avec des raisons antagonistes : la physique quantique pouvait être considérée comme une "science allemande" (ce qui est une idée assez stupide, la science n’a pas de frontières) et les rares sommités françaises qui travaillaient sur la physique quantique étaient souvent (pas toujours) proches du parti communiste (par exemple, Paul Langevin). Là encore, la science n’a pas d’idéologie politique, n’est pas d’une idéologie politique.

Les travaux de Roland Omnès ont donc beaucoup apporté dans le développement de la physique quantique en France. L’une de ses motivations reste la capacité d’interpréter les résultats étonnants de la physique quantique, étonnants pour le bon sens. Parmi ces étrangetés, l’intrication quantique et plus généralement, le caractère probabiliste de la réalité et la réduction du paquet d’onde. Beaucoup de ses réflexions ont donc des composantes à la fois scientifiques (c’est son métier) mais aussi philosophiques (ce n’est pas son métier) et donc des composantes purement spéculatives (de nombreux physiciens se sont aussi aventurés dans ce registre, c’était le cas de Stephen Hawking, David Bohm, Bernard d’Espagnat, etc.).

Parmi les travaux de Roland Omnès, on peut bien sûr citer le problème du "wave function collapse" qu’on pourrait (mal) traduire ici par l’effondrement de la fonction d’onde. Il a écrit beaucoup de publications scientifiques et d’ouvrages sur le sujet : « Les progrès des dernières décennies en matière d’interprétation furent dus à part égale aux travaux des expérimentateurs et des théoriciens. Chez ces derniers, trois idées se sont révélées fécondes : la décohérence, la dérivation de la physique classique, et la remise en place de la logique dans les histoires cohérentes de Griffiths. Toutes trois s’appuient directement sur les principes quantiques, comme si ceux-ci contenaient en eux-mêmes tous les concepts nécessaires à leur propre interprétation, mais à une exception près de très grande taille : la fameuse réduction de la fonction d’onde, ou la "réduction" de manière plus générale. Quant à moi, peu à peu, le plaisir insistant de méditer sur la nature des lois me conduisait à prendre une idée simple de plus en plus au sérieux : se pourrait-il que tout résulte des principes, y compris la réduction ? » (2008).

Le physicien américain Robert B. Griffiths a travaillé avec Roland Omnès, Murray Gell-Mann et James Hartle avec qui il a développé l'approche des "histoires cohérentes" [ou "histoire décohérentes] de la physique quantique, approche qui vise à donner une interprétation moderne de la physique quantique en généralisant l’interprétation de Copenhague et en proposant une interprétation naturelle de la cosmologie quantique.

Toute la question est de savoir ce qu’est la réalité physique des phénomènes quantiques. Dans la thèse d’Adrien Vila-Valls sur la diffusion de la physique quantique en France (soutenue le 14 novembre 2012 à l’Université Claude-Bernard de Lyon), l’auteur rappelle que Roland Omnès « lutte contre les déviances spiritualistes inspirées par les théories quantiques » et qu’il avait par ailleurs travaillé avec le physicien français Edmond Bauer pour la traduction française d’un ouvrage de Niels Bohr. Edmond Bauer a dialogué avec Louis de Broglie pour comprendre ce qu’est la réalité dans la physique quantique.

Dans une publication plus philosophique que physique aux Presses universitaires de Caen, le 25 décembre 2008, Roland Omnès s’attaque ainsi au problème de la réalité qu’il définit ainsi : « La mécanique quantique se fonde sur le hasard et c’est donc une théorie statistique, dans son essence. En tant que telle, elle ne peut prédire que des possibilités et leur attribuer des probabilités, de sorte que rien ne lui est plus étranger, du moins en apparence, que l’unicité du Réel. Or on sait que des philosophes (…) voient dans cette unicité le caractère essentiel de la réalité. (…) En outre, on sait qu’en philosophie des sciences, l’unicité du réel, c’est-à-dire des faits, est la base absolue de la méthode expérimentale, si bien que lorsqu’on constate que les principes quantiques s’écartent de cette unicité, tout l’édifice de la connaissance tremble sur ses bases. ».

Reprenant l’équation de Schrödinger : « Le principe de superposition est ainsi sans aucun doute l’aspect le plus profond des lois quantiques. Mais c’est aussi l’obstacle majeur qui s’oppose à penser les lois de façon conventionnelle, c’est-à-dire au travers d’une conception trop banale de la philosophie de la connaissance. Toute la construction du modèle standard des leptons et des quarks a montré la supériorité théorique et pratique des conceptions de Feynman sur les formulations antérieures. Penser la nature comme une superposition de tous les possibles s’est ainsi révélé plus fécond que l’idée plus ancienne d’une fonction d’onde, qui ne peut exprimer que le hasard. Or, cette constatation n’a pas vraiment pénétré la philosophie des sciences, parce que notre cerveau y fait obstacle. ».

Certains n’ont pas hésité à être parfois sévères avec les ambitions de Roland Omnès, à l’image de l’épistémologue canadien Yves Gauthier, de l’Université de Montréal, qui commentait le livre de Roland Omnès, "Philosophie de la science contemporaine" (éd. Gallimard, sorti en septembre 1994) dans  un article de "Philosophiques" publié en automne 2000 avec ces mots : « Roland Omnès (…) veut réhabiliter le sens commun afin de sortir de l’impasse où se trouve l’épistémologie contemporaine. C’est là le propos ou le vœu d’un auteur qui n’est ni philosophe des sciences, ni logicien mais qui semble croire qu’en ces matières, tout honnête homme est pourvu des lumières naturelles et qu’il suffit en quelque sorte de réfléchir pour parvenir à des vues éclairantes sur toutes choses. Cette invitation à une philosophie populaire n’est en réalité qu’un travail de vulgarisation philosophique et on peut se demander si la philosophie spontanée du savant n’est autre chose que ce sens commun, si bien partagé entre les hommes, que seuls les philosophes "professionnels" en seraient apparemment dépourvus. (…) L’ouvrage d’Omnès, après ceux de Prigogine et de nombreux autres, ne s’adresse sans doute pas aux philosophes des sciences (avertis !), mais les néophytes n’y trouveront pas nécessairement leur compte, malgré la clarté du style et la simplicité des idées que le scientifique a voulu rendre accessibles au "commun" des mortels. » (Société de philosophie du Québec).

Je termine par cette confidence de Roland Omnès dans la publication déjà citée du 15 décembre 2008 : « J’ai conscience à la fois de l’âge que j’ai atteint et d’une certaine chance à pouvoir exercer encore ma réflexion. L’âge me dissuade de croire que je pourrais contribuer à résoudre ce grand problème, alors que le plaisir de penser le ramène sans cesse devant mes yeux. J’ai formidablement envie de connaître la réponse avant de rencontrer saint Pierre ou le porte-clef du silence. ». Souhaitons-lui d’avoir encore un peu de temps pour y déceler cette réponse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
Katalin Kariko.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210218-roland-omnes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/les-90-particules-quantiques-du-231035

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/17/38820817.html





 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 18:26

Voici une publication scientifique intéressante à lire pour mieux comprendre l'origine du coronavirus SARS-CoV-2, ou plutôt, pour mieux ne pas comprendre cette origine.

Published: 06 February 2021
Titre : Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort.
Auteurs : Fabrice Carrat, Julie Figoni, Joseph Henny, Jean-Claude Desenclos, Sofiane Kab, Xavier de Lamballerie & Marie Zins.
Revue : European Journal of Epidemiology (2021)

Cliquer sur le lien pour télécharger la publi (fichier .pdf) :
https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s10654-020-00716-2.pdf


Carrat, F., Figoni, J., Henny, J. et al. Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort. Eur J Epidemiol (2021). https://doi.org/10.1007/s10654-020-00716-2

Received : 04 December 2020
Accepted : 19 December 2020
Published : 06 February 2021

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210210-covid-cp-inserm.html


SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20210206-publi-inserm-coronavirus.html



 

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23 janvier 2021 6 23 /01 /janvier /2021 03:48

« Il faut préciser qu’à l’époque, la communauté scientifique est concentrée sur les recherches autour de l’ADN. Malgré tout, Katalin Kariko s’accroche à son sujet d’étude, l’ARN messager, qui apporte aux cellules un mode d’emploi sous forme de code génétique pour combattre les maladies. » (France Inter, le 20 décembre 2020).



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La biochimiste Katalin Kariko sera-t-elle la sauveuse de l’humanité, délivrée de la pandémie de covid-19 ? La pandémie continue à faire des ravages humains dans la population mondiale. La situation reste alarmante. Plus de 2,1 millions de décès sont dus au covid-19 dans le monde depuis le début de la pandémie (cela augmente de 100 000 chaque semaine), plus de 420 000 aux États-Unis, 96 000 au Royaume-Uni, 85 000 en Italie, 72 000 en France, 52 000 en Allemagne, etc. Le rythme des nouvelles contaminations détectées est rapide, on en est à près de 100 millions de cas détectés depuis le début de la pandémie (nombre ultraminoré), la France a atteint ce jour 3 millions de cas, etc.

Avec un tel tableau qui est loin, hélas, d’être définitif, on peut comprendre que le Prix Nobel est loin des préoccupations de la chercheuse d’origine hongroise de 66 ans Katalin Kariko, même si, pour son ego, ce serait la revanche de son obstination. En finir avec la pandémie sera un bilan de vie bien plus satisfaisant pour ses valeurs qu’une distinction, aussi suprême soit-elle. Sauveuse de l’humanité, c’est cela, la distinction suprême, et personne n’est assez juge pour l’attribuer.

Elle vit "modestement" dans un petit pavillon de banlieue résidentielle, à une heure de Philadelphie, où elle télétravaille dans un petit bureau avec son ordinateur. Elle a l’humilité des scientifiques, ce qui étonne les journalistes, les juristes, les politiques, et tous ceux pour qui le paraître fait partie intégrante de leur métier.

Un scientifique ne le devient que par passion personnelle pour son sujet ou discipline : les études sont longues et difficiles, c’est souvent des sujets compliqués rarement compréhensibles au grand public, et dont les applications sont souvent rarement visibles, c’est mal payé, c’est peu valorisant à tout point de vue et c’est même parfois difficile pour la famille et la vie affective en général, car un chercheur cherche vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pense à son sujet d’étude vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La motivation des scientifiques est pourtant d’une ambition très forte, voire carrément folle : au-delà de la curiosité intellectuelle, il y a cette vocation, presque une prétention, à vouloir deviner le monde, à vouloir découvrir les lois de la nature, et plus généralement, à vouloir construire la Connaissance, y apporter leur pierre.

L’humilité de Katalin Kariko n’est donc pas surprenante, c’est la norme dans les sciences dites dures où la blouse blanche est plus souvent portée que le costume cravate ou le tailleur. Elle est en ce sens très représentative de nombreux chercheurs dans le monde dont certains sont connus mais c’est très rare, parce qu’il y a eu une découverte extraordinaire. Elle bénéficie depuis quelques mois de cette exposition médiatique parce que, justement, elle le mérite. Elle est à l’origine des vaccins à ARN messager, ceux justement qui permettent d’entrevoir une sortie de la pandémie de covid-19 avant la fin de l’année 2021 (sans lesquels l’horizon de toute la décennie aurait été particulièrement sombre).

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Née dans une famille modeste le 17 janvier 1955 à Szolnok, à 100 kilomètres à l’est de Budapest, Katalin Kariko a connu la dictature communiste en Hongrie (elle avait 1 an et demi quand les chars soviétiques sont entrés à Budapest). Passionnée par la biologie, elle a fait des études scientifiques et s’est fait recruter, comme thésarde sur la synthèse chimique de l'ARN messager, en 1978 par le Centre de recherche biologique de l’Académie des sciences de Hongrie situé à Szeged, à 175 kilomètres au sud-est de Budapest. Elle a soutenu sa thèse de doctorat en biochimie à l'Université de Szeged en 1982.

Son laboratoire n’ayant aucun moyen, la petite famille (avec son mari et leur fille née en 1982) également, ils ont décidé de s’expatrier en 1985 aux États-Unis, pays des libertés. Pour cela, ils ont revendu leur automobile pour avoir un petit pécule mais comme ils n’avaient pas le droit de sortir des devises à l’étranger, Katalin Kariko a caché l’argent à l’intérieur de la peluche de leur fille de 2 ans.

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Pour l’anecdote, la fille en question, Zsuzsanna Francia est devenue criminologue en 2004 (diplômée de l’Université de Pennsylvanie) mais surtout, a connu ses heures de gloire (bien avant sa mère) comme rameuse, championne olympique d’aviron (deux fois médaille d’or en 2008 et 2012) et championne du monde d’aviron (cinq fois médaille d’or en 2006, 2007, deux fois en 2009 et  2011) pour le compte des États-Unis qui ont toujours considéré, jusqu’à il y a quelques années, que l’immigration était une chance pour leur nation.

Mais l’installation aux États-Unis n’était pas aussi heureuse que prévue (comme souvent quand on émigre). Katalin Kariko fut recrutée comme "postdoc" (bourse postdoctorale) par la Temple University à Philadelphie, au département de biochimie pour travailler dans les sciences de la santé. Elle a participé à des essais cliniques sur des patients atteints par des maladies du sang ou par le sida. Puis, elle fut recrutée en 1987 par l’Université de Pennsylvanie (Penn), située également à Philadelphie pour donner des cours tout en poursuivant des travaux de recherche. L’Université de Pennsylvanie est très sélective et prestigieuse, d’excellente réputation pas parce qu’elle a accueilli Donald Trump et William Henry Harrison, ainsi que quatorze autres futurs chefs d’État (Alassane Ouattara, et de très nombreuses célébrités (Noam Chomsky, Warren Buffet, Elon Musk, Ivanka Trump, etc.), mais aussi parce que trente-six chercheurs y ont été récompensés par le Prix Nobel.

Dans ses relations avec Katalin Kariko, cette université n’a cependant pas brillé par une moralité irréprochable. La voici professeure et à partir du début des années 1990, elle a voulu travailler sur l’ARN messager. Son intuition, c’était que l’ARN messager pourrait soigner de nombreuses maladies. Mais personne ne l’a écoutée et personne ne croyait en cette technologie. On préférait travailler avec l’ADN pour traiter les malades de la mucoviscidose et du cancer, mais l’ADN pouvait modifier le génome des cellules et avoir de fâcheuses conséquences. Elle préférait au contraire travailler avec l’ARN messager, moins risquée. En 1995, l’Université de Pennsylvanie a refusé de la titulariser à cause de son obstination à vouloir travailler sur l’ARN messager et elle est donc restée enseignante dans une situation précaire, sans beaucoup de moyens.

Pendant des années, Katalin Kariko est restée obstinée et a continué malgré tout à travailler sur l’ARN messager. Elle croyait aux grandes potentialités de l’ARN messager, notamment dans le traitement contre le cancer ou même pour régénérer les cellules après un AVC (accident vasculaire cérébral). Personne ne croyait en elle parmi ses collègues qui l’ont méprisée. Seule sa mère y croyait tellement que chaque année, elle s’attendait à ce que sa fille fût la future lauréate du Prix Nobel. Mais c’était impossible, la "communauté scientifique" ne connaissait même pas son nom !





Sur le plan scientifique, elle avait deux problèmes, entre autres, à résoudre. D’une part, la molécule d’ARN messager est très instable si bien qu’il fallait trouver le moyen de la stabiliser pour le temps d’arriver dans l’organisme. D’autre part, le plus difficile à résoudre, l’ARN messager engendre de la part de l’organisme une réponse immunitaire beaucoup trop forte, ce qui était un obstacle majeur à son utilisation dans le corps humain.

En 2005, avec son collègue, l’immunologiste américain Drew Weissman, elle a réussi à prévenir la réaction inflammatoire en modifiant certains nucléosides. Un peu plus tard, ils ont résolu le problème de l’instabilité en réussissant à insérer l’ARN messager dans des nanoparticules lipidiques (considérées comme un enrobage protecteur). Ces travaux ont été publiés en 2015. Ils ont déposé un brevet sur cette technologie en 2012, mais comme c’est le cas pour tous les chercheurs, le brevet appartient à l’organisme dans lequel ils ont réalisé leurs travaux, ici l’Université de Pennsylvanie. Entre 2006 et 2013, les deux chercheurs ont créé et dirigé une petite start-up.

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Ce fut ce brevet dont des licences ont été vendues à deux start-up spécialisées dans les biotechnologies, Biontech et Moderna. L’entreprise allemande Biontech (1 300 employés en 2019) a été créée en juin 2008 et est dirigée par un couple de médecins et chercheurs allemands d’origine turque, Ugur Sahin (cancérologue) et Özlem Türeci. L’entreprise américaine Moderna (820 employés en 2019) a été créée en 2010 et est dirigée depuis 2011 par le Français Stéphane Bancel ; son nom signifie d’ailleurs "Modified RNA", c’est-à-dire "ARN modifié". En mars 2013, Moderna et AstraZeneca ont conclu un accord de coopération pour développer les technologies avec ARN messager, portant sur 240 millions de dollars.

On comprend que si tous ces acteurs n’étaient évidemment pas au courant de la survenue du coronavirus SARS-CoV-2 en 2020 (seuls les complotistes de bas étages peuvent l’imaginer), ils étaient parmi les rares prêts à cette technologie depuis de nombreuses années et ont pu entrer dans la course au vaccin avec un avantage de rapidité dans le développement. On comprend aussi pourquoi Sanofi n’a pas encore achevé ses travaux, car un vaccin dit classique met plus de quatre ans, ordinairement, pour être développé. Les deux entreprises Biontech et Moderna ont pu réussir leur Blitzkrieg contre le virus grâce à la décennie de développement déjà réalisé.

Sans ce brevet de Kalalin Kariko et Drew Weissman, jamais le vaccin à ARN messager contre le covid-19 aurait pu être développé aussi rapidement, c’est-à-dire en moins d’un an après le séquençage du génome du coronavirus SARS-CoV-2. Katalin Kariko a compris qu’elle pourrait continuer ses recherches sur l’ARN messager dans ce genre d’entreprises plutôt qu’à l’Université de Pennsylvanie qu’elle a quittée en 2013 (pour ses travaux de recherche, elle continue à y enseigner) pour rejoindre Biontech comme Vice-Présidente senior. Elle a obtenu une "prime" de 3 millions de dollars pour avoir été l’auteure du brevet qui sert aujourd’hui cette société, mais elle ne s’est pas enrichie comme les patrons de Moderna et de Biontech, devenus milliardaires grâce à "son" brevet dont elle n’était pas propriétaire.

Depuis quelques mois, ses travaux sur l’ARN messager ont donc été largement reconnus avec l’arrivée sur le marché des deux vaccins à ARN messager contre le covid-19, celui de Biontech/Pfizer et celui de Moderna qui se servent, tous les deux, de la technologie développée depuis une quarantaine d’années par elle. Le succès de la vaccination dans la phase 3 des essais cliniques (en grandeur nature, les premiers résultats sur l’immunité collective sont à observer en premier lieu en Israël qui est très en avance dans sa campagne de vaccination) sera donc à mettre sur la ténacité et l’intuition de Katalin Kariko. Sa reconnaissance devra donc dépasser largement les limites de sa famille !

Devenue ultracélébre depuis la première annonce de Pfizer sur le vaccin contre le covid-19, Kalalin Kariko passe désormais un temps important avec les nombreux médias du monde entier venus l’interviewer. Dans son message principal récurrent, il y a un agacement venu en réaction aux nombreuses "fake-news" (fausses informations) ayant pour objectif de discréditer les vaccins. En particulier, sur la supposée capacité du vaccin à ARN messager à modifier le génome de la cellule humaine. C’est complètement faux et cela a de quoi la mettre en colère car c’était justement l’une des raisons qui l’avaient convaincue de travailler sur l’ARN messager au lieu de l’ADN. Car l’ADN pouvait avoir des conséquences génétiques à long terme difficilement contrôlables, alors que c’était impossible avec l’ARN messager.

Rappelons que l’ARN messager est une molécule très fragile, c’est pour cela qu’il faut stocker les doses de vaccin dans des supercongélateurs car à température plus élevée, l’ARN messager se disloque au bout de quelques minutes ou heures. Injectée dans l’organisme, la molécule a juste le temps de faire créer une protéine (celle qui permet au coronavirus SARS-CoV-2 d’entrer dans la cellule humaine) et de susciter une réaction immunitaire de l’organisme. Mais même si elle était stable, l’ARN messager n’aurait aucune capacité à intervenir sur le génome puisqu’elle serait incapable d’entrer dans le noyau de la cellule (et même si elle le pouvait, il n’y aurait aucune interaction, c’est absolument impossible). Avec de tels vaccins, il n’y a donc aucune possibilité d’incorporation de matériel génétique dans le génome de la cellule.

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Ce qui fait que le vaccin à ARN messager cumule de très nombreux avantages. Je les rappelle brièvement.

Premièrement, son innocuité de principe, car on n’injecte aucun virus même désactivé dans l’organisme. Cela signifie qu’il est impossible d’avoir la maladie avec le seul vaccin (la protéine synthétisée par l’organisme n’est pas dangereuse en elle-même, comme une "coque" du coronavirus).

Deuxièmement, il n’y a pas lieu de renforcer la réaction immunitaire (c’est même l’inverse qui a été fait, voir plus haut), si bien qu’il n’y a pas besoin d’adjuvant, cause principale de polémique pour les militants anti-vaccins.

Troisièmement, grâce à cette technologie extraordinaire, l’efficacité du vaccin est très élevée (95%), ce qui est assez rare pour les vaccins (attention malgré tout, cela veut dire que 5% des personnes vaccinées peuvent quand même avoir une forme grave de la maladie).

Quatrièmement, et c’est à mon sens un avantage incroyable, surtout à cette époque de détection de plusieurs variants plus ou moins très agressifs, cette technologie est rapide à mettre en œuvre et il suffirait de quelques semaines pour adapter le vaccin aux variants les plus récents le cas échéant (alors qu’on n’adapte le vaccin contre la grippe, de technologie classique, seulement avec les variants connus de l’année précédente, car il faut un temps long de développement). Cela permet une meilleure réactivité face aux mutations du coronavirus.

Cinquièmement, cette technologie pourrait aussi s’adapter dans la recherche sur le cancer et sur les AVC (entre autres). Bref, cela ouvre une porte géante dans la capacité à progresser médicalement et le succès du vaccin contre le covid-19 a mis un coup de projecteur sur cette technologie qui, initialement boudée, pourra bénéficier d’un afflux massif de financement pour d’autres applications (ce qui est un vrai retournement par rapport aux années 2000 où personne n’y croyait).

Pour être honnête, bien sûr, il faut donner les inconvénients, mais à ce jour (et à ma connaissance), étant donné que les effets secondaires sont les mêmes que pour les vaccins classiques, le seul vrai problème est très matériel, de logistique, le besoin de stocker le produit à une température très faible, ce qui nécessite des centres de stockage et de vaccination moins nombreux que dans le cas du vaccin contre la grippe qui, lui, peut être injecté dans tous les cabinets médicaux en ville et toutes les pharmacies. Cela nécessite donc une organisation très forte des États, ce qui rend plus difficile la vaccination dans les pays désorganisés (par la guerre, la dictature ou la pauvreté), en particulier dans les pays chauds où la chaîne du froid est encore plus difficile à maintenir.

Cette technologie à ARN messager n’est donc pas si nouvelle quel cela, elle n’a pas fait irruption en un an, mais c’est bien l’aboutissement de plusieurs décennies de travail sur le sujet. Les premières injections d’un vaccin à ARN messager sur des animaux ont eu lieu en 1990, soit il y a plus de trente ans, ce qui donne beaucoup de recul sur des éventuelles évolutions à long terme d’un point de vue général. Par ailleurs, signalons (sans faire de cocorico) que la molécule d’ARN messager a été mise en évidence en 1960 par deux chercheurs français, Jacques Monod et François Jacob, qui ont reçu tous les deux le Prix Nobel de Médecine en 1965 pour cette découverte.

Au-delà de son talent et de ses intuitions, qui sont en train de sauver le monde (rien que cela), la figure de Katalin Kariko est très représentative de beaucoup d’éléments sociaux concernant la recherche scientifique.

D’abord, une misogynie résiduelle dans un milieu souvent masculin. Pendant souvent, on considérait que Katalin Kariko était supervisée par un homme car personne n’imaginait qu’elle pouvait mener elle-même ses travaux. Ensuite, son statut d’immigré est très caractéristique aux États-Unis. Le pays s’est enrichi de l’apport de nombreux immigrés venus de tous les pays du monde, renforçant la synergie des manières de penser. Cela explique pourquoi les États-Unis concentrent à eux tous seuls autant de lauréats du Prix Nobel et autant de projets scientifiques et technologiques. Enfin, le parcours de la biochimiste rappelle celui, très fréquent, de beaucoup de chercheurs, y compris européens, qui n’ont pas forcément obtenu les financements nécessaires mais dont la passion leur a permis quand même d’avancer. En France, il est très courant que des docteurs après des bourses postdoctorales n’aient pas encore d’emploi pérenne à l’âge de 35 ans malgré leur haute valeur ajoutée.

Katalin Kariko aura peut-être le prochain Nobel, ou pas. Qu’importe ! Elle le mériterait en tout cas, et elle est déjà entrée dans le grand livre de l’histoire des sciences, une sorte de Marie Curie du XXIe siècle. Qu’elle soit remerciée de ses travaux qui ont déjà trouvé de manière inattendue un débouché absolument fabuleux : sauver des millions d’êtres humains. Incontestablement, parmi les humains, il y en a qui ont apporté plus que d’autres.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
7 questions sur les vaccins contre le covid-19.
Covid-19 : vaccins et informations parcellaires.
Faudra-t-il rendre obligatoire le futur vaccin contre le covid-19 ?
Katalin Kariko.
Li Wenliang.
Karine Lacombe.
Claude Huriet.
Didier Raoult.
Agnès Buzyn.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210121-katalin-kariko.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/katalin-kariko-pionniere-des-230411

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 03:19

« Il s’agit d’un effort absolument majeur, qui témoigne avant tout de la volonté du gouvernement et du Président de la République, de faire de la France un des acteurs majeurs de ces technologies au niveau européen et international. » (Communiqué de l’Élysée, le 21 janvier 2021).


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Le Président Emmanuel Macron a visité l’Université Paris-Saclay ce jeudi 21 janvier 2021. Ce n’était pas son premier déplacement dans l’une des universités phares de la France, qui a compté déjà de nombreux Nobel de sciences dures et où sont regroupés de nombreux laboratoires de recherche contribuant à l’excellence scientifique française, pôle exceptionnel du Grand Paris en pleine ébullition avec la perspective de la ligne de métro 18 prévue pour 2026 (dans cinq ans seulement).

Emmanuel Macron a notamment rencontré des étudiants pour leur annoncer quelques mesures importantes visant à rendre aux étudiantes la crise sanitaire plus facile à vivre, tant socialement que psychologiquement (le repas au restaurant universitaire à 1 euro pour tous les étudiants, 20% de présentiel dans les établissements universitaires, création de chèque-psy pour ne pas avancer les frais de consultation d’un psychologue).

Dans sa volonté de ne pas faire seulement de la "gestion de crise covid-19" mais aussi des impulsions pour préparer l’avenir national, Emmanuel Macron a fait le déplacement également pour lancer ce qu’il a appelé la stratégie quantique de la France.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’investir massivement dans l’un des domaines scientifiques majeurs du XXIe siècle, à savoir l’informatique quantique. Je vais tenter en quelques trop courts mots d’expliquer très grossièrement l’enjeu.

Depuis l’apparition des ordinateurs (depuis la fin de la guerre et plus particulièrement à partir du début des années 1980 avec le développement des ordinateurs individuels, l’informatique se faisait avec le basique "bit" qui est un composant binaire : soit en position 0, soit en position 1. Toute la programmation et les calculs ne sont qu’une suite logique de bits.

En cinquante ans, les ordinateurs ont bénéficié d’énormes progrès, notamment de la science des matériaux, dans l’électronique, dans l’énergétique, etc. Toute personne âgée de plus 50 ans qui a pu toucher des ordinateurs dans les années 1980 ont pu voir le chemin parcouru : la taille des composants et des ordinateurs, leur rapidité, la capacité des mémoires (vive ou de stockage), tout s’est miniaturisé et s’est "purifié". Plus le matériau du composant est "pur", plus il augmente ses performances physico-chimiques. Plus les circuits imprimés sont fins, plus les équipements associés sont petits, ou à taille constante, plus ils sont puissants.

Beaucoup de technologies ont été développées notamment pour graver plus finement (laser, etc.). Mais on peut comprendre aisément qu’il va y avoir une limite matérielle irréductible : la taille des atomes  (on prévoyait qu’on atteindrait cette dimension en 2020, ce qui est un peu en avance sur la réalité). Actuellement, on en est à des couches d’une dizaine d’atomes. Il va donc être compliqué de renforcer la puissance des ordinateurs sans technologie disruptive, en restant dans l’informatique qu’on pourrait qualifier de classique.

Deux voies sont possibles pour lever ce verrou matériel, il y en a peut-être d’autres d’ailleurs. Le premier que je n’indique que par simple intérêt, c’est l’ordinateur biologique : l’utilisation de synapses ou même d’ADN pourrait contourner les limites de la matière en permettant de faire des opérations logiques complexes sur un "matériel biologique" plus compact que les simples matériaux utilisés jusqu’alors.

L’autre voie, très importante depuis une quarantaine d’années (proposée notamment par le célèbre Prix Nobel Richard Feynmann  en 1982), et renforcée depuis une vingtaine d’années, c’est l’ordinateur quantique.

Qu’est-ce que l’informatique quantique ? Eh bien, au lieu d’être constitué de "bits" qui ne peuvent dire que 0 ou 1, l’ordinateur quantique est constitué de "qubits", autrement dit, de "bits quantiques" qui auraient bien plus de possibilités qu’être 0 ou 1, il y aurait en fait une grande possibilité d’états probabilistes. En théorie, le qubit pourrait même transporter une infinité d’informations (une infinité de combinaisons), ce qui pourrait rendre un ordinateur doté de qubits des centaines de milliards de fois plus puissant que les ordinateurs actuels.

Un ordinateur quantique calcule de manière parallèle et pas séquentielle. Sur l’article sur le sujet, Wikipédia cite Thierry Breton. À l’époque, il était le patron d’Atos (une entreprise qui a beaucoup investi avec Bull et le CEA dans l’informatique quantique) et aussi le président de l’ANRT (Association nationale de la recherche et de la technologie). Il évoquait ce sujet passionnant sur France Culture le 27 juin 2017 en prenant un exemple pour servir son analogie. On cherche dans une salle de mille personnes celles qui mesurent plus de 1,80 mètre et qui savent parler anglais. L’ordinateur classique va interroger chaque personne succeessivement et leur poser les deux questions, mettre un oui ou un non aux deux colonnes (taille, anglais) et ensuite, il va sélectionner ceux qui ont deux oui. L’ordinateur quantique, lui, va juste interroger la salle en demandant que ceux qui mesurent plus de 1,80 mètre et qui parlent anglais lèvent la main. On a immédiatement l’information souhaitée. C’est un peu cela, l’informatique quantique, un traitement généralisé en parallèle, d’autres algorithmes plus futés pour réduire leur durée, mais aussi une base matérielle à effet quantique.

Bien entendu, c’est l’idée théorique, il y a énormément de technologies déployées pour réaliser un ordinateur quantique. On peut utiliser de nombreux effets, dont l’intrication quantique. Pour être en zone d’effet quantique, il faut se débarrasser la plupart du temps des agitations atomiques dues à la température et donc être proche du zéro absolu (0 Kelvin, soit –273,15°C). Cela nécessite donc un environnement industriel lourd (un liquéfacteur pour fournir en hélium liquide).

Gagner en puissance de calculs, c’est-à-dire en gros, faire en quelques secondes ce que nos ordinateurs actuels ne pourraient faire qu’en plusieurs milliards d’années, c’est nous ouvrir de très nombreuses portes sur le progrès : meilleure modélisation de la météo, reconnaissance vocale, fonctionnement de l’univers, modélisation moléculaire plus complexe que la simple molécule de dihydrogène, et même, puisqu’on est en pleine pandémie, découverte de nouveaux médicaments.

Mais il y a aussi des inconvénients, car cette puissance de calculs peut aussi servir le "mal" et pas seulement le "bien" : les protections sur les transactions bancaires, sur les processus nucléaires, etc. pourraient être facilement détruites avec ces ordinateurs quantiques. Parallèlement au développement de cette nouvelle génération d’ordinateurs, il faut donc développer ce qu’on appelle la cryptographie quantique.

La France compte des laboratoires d’excellence dans ce domaine, en particulier à Paris-Saclay et à Grenoble. Le physicien français Serge Haroche a même reçu le Prix Nobel de Physique en 2012 sur ce sujet (avec son collègue américain David Wineland).

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Emmanuel Macron, peut-être par sa génération, mais pas par sa formation, est sans doute le Président de la République qui a le mieux compris les enjeux des hautes technologies. On l’a vu pour le développement des vaccins : ce n’est plus des grands groupes, comme dans les années 1960 et 1970, qui arrivent le mieux et le plus rapidement à sortir une technologie nouvelle, ce sont d’abord des petites structures, des start-up, qui ensuite s’associent à des groupes industriels pour leur phase de production.

À Paris-Saclay, le Président de la République a d’abord rappelé les mesures pour doper la recherche scientifique depuis 2017 : la loi de programmation pour la recherche (c’est sans précédent, et j’espère que cette loi sera renouvelée par les majorités suivantes), le programme d’investissements d’avenir, le plan France Relance, et enfin, le plan sur l’intelligence artificielle lancé à la suite du rapport remis le 29 mars 2018 par le député et mathématicien Cédric Villani.

Le plan quantique a pour objectif de mettre à la disposition des chercheurs, des start-up et des industriels, de nouveaux moyens dont la formation, de développer l’informatique quantique et d’investir massivement dans les technologies associées : communications, capteurs et cryptographie.

D’un point de vue financier, Emmanuel Macron a posé 1,8 milliard d’euros sur cinq ans, dont 1,050 milliard d’euros provenant pour moitié de l’État (programme d’investissements d’avenir) et pour moitié d’établissements affiliés (CEA, CNRS, INRIA), 200 millions d’euros de crédits européens et 550 millions d’euros du secteur privé (c’est un classique du genre qu’un représentant de l’État annonce un financement avec une partie qui ne vient pas du secteur public, donc, qu’il n’a pas).

Si on reste en dépenses publiques, cela signifie que la France va passer en rythme annuel de 60 millions d’euros à 200 millions d’euros, soit plus du triple, ce qui n’est pas négligeable, même si cela ne correspond qu’à une grosse moitié des dépenses publiques américaines (400 millions de dollars). Ces dotations placeront la France en troisième position d’investisseur public sur le quantique derrière les États-Unis et la Chine. Pour avoir une petite idée de l’évolution dans le temps, en 2005, seulement 75 millions d’euros avaient été consacrés en dépenses publiques aux États-Unis pour le quantique, 25 millions d’euros au Japon, 12 millions d’euros au Canada, 8 millions d’euros en Europe et 6 millions d’euros en Australie.

Cette enveloppe budgétaire permettra de financer notamment une centaine de bourses de thèse, une cinquantaine de bourses post-doctorales, et le recrutement d’une dizaine d’excellents chercheurs étrangers en séjour pendant une année dans un laboratoire français.





La répartition du 1,8 milliard d’euros selon les secteurs est le suivant : 350 millions d’euros pour les simulateurs quantiques, 430 millions d’euros pour les prototypes d’ordinateur quantique, 150 millions d’euros pour la cryptographie post-quantique, 250 millions d’euros pour les capteurs quantiques, 320 millions d’euros pour les communications quantiques. Le reste est consacré aux technologies à développer pour construire des machines quantiques comme 300 millions d’euros pour la cryogénie. Le quantique, c’est en effet, avant tout, l’étude de l’ultra-froid et de l’infiniment petit. Hypermétropes frileux s’abstenir !

Ce qui a été bien compris par le gouvernement, au-delà du besoin en investissements sonnants et trébuchants, c’est l’important d’une synergie complète entre les grands laboratoires universitaires ou issus de grands organismes publics, des industries, les start-up et les grandes entreprises, sans oublier, essentielles, les relations internationales qui oscillent toujours entre coopération et concurrence.

C’est donc très heureux qu’avec ce plan quantique, la France, fort de son potentiel très fort de recherche, se donne les moyens de se placer parmi les grands leaders mondiaux d’un des domaines essentiels à horizon 2030 voire 2050. On aura peut-être oublié qui a pris cette décision, mais on n’oubliera pas qu’elle a été prise…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
1,8 milliard d’euros pour le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
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Jean d’Alembert.
David Bohm.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210121-strategie-quantique.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/paris-saclay-la-strategie-230377

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