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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 03:21

« Le bonheur est une potiche posée sur le nez d’un mandarin ivre et qui éternue. » (Pierre Loti).



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La question de mon titre mérite d’être abordée puisque depuis le 18 août 2021, il est question de la succession du professeur Didier Raoult à la tête de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection. Depuis un an et demi, Didier Raoult, microbiologiste désormais très connu médiatiquement, a fait beaucoup de tort en disant sans prudence beaucoup trop de choses peu pertinentes, tort tant à la lutte contre la pandémie de covid-19 en France qu’à la réputation scientifique internationale du prestigieux organisme de recherche qu’il dirige.

La première remarque introductive est sans doute la seule vraie réponse valable, certes banale, à la question : Didier Raoult a 69 ans et demi, né le 13 mars 1952, ce qui en fait une personne déjà d’un certain âge, comme on le dit généralement, ce qui est tout à son honneur car cela signifie expérience et (en principe) sagesse. Vouloir jouer sur les deux tableaux, prendre sa retraite d’une part (le monde est ce qu’il est, le temps passe), et jouer la victime d’autre part, a évidemment un avantage médiatique. On l’a vu dans d’autres circonstances avec d’autres métiers (par exemple, le départ très victimaire de l’humoriste Stéphane Guillon de France Inter). Une retraite du reste programmée depuis des années !

Grâce à Nicolas Sarkozy, il a pu d’ailleurs poursuivre sa carrière au-delà des fatidiques 68 ans, car il a permis à tous les actifs de pouvoir travailler jusqu’à 70 ans (ce qui a coûté assez cher aux entreprises au moment de la crise de 2008). Le président de l’Université Aix-Marseille Éric Berton a en effet annoncé sa mise à la retraite le 31 août 2021 en tant que professeur des universités-praticien hospitalier.

Car Didier Raoult, en tant que mandarin, a plusieurs métiers en un : médecin (praticien), enseignant (à l’université), mais aussi chercheur (microbiologiste, l’un des recordman français comme auteur de publications scientifiques, je n’insiste pas sur le sujet mais il y aurait beaucoup de choses à dire), et enfin, gestionnaire d’un grand organisme public de recherche, qui est l’IHU Méditerranée Infection qu’il dirige d’une main de fer depuis sa création, en 2011.

Représentant à l’extrême le système de la recherche publique, Didier Raoult a d’ailleurs bénéficié une précédente fois des décisions présidentielles de Nicolas Sarkozy. Grâce aux investissements d’avenir décidés le 22 juin 2009, il a pu ainsi recevoir la subvention publique plus élevée consacrée à la recherche médicale en France, à savoir 72,3 millions d’euros, et faire construire un nouveau bâtiment plus adapté de 27 000 mètres carrés qui a été inauguré en mars 2018. Il s’agissait de réunir dans un même organisme tout ce que la "région" de Marseille comptait en moyen de lutter contre les maladies infectieuses. 75 lits ont été créés sur place mais aucune place en réanimation, les patients en soins critiques sont transférés à l’hôpital de la Timone. L’IHU Méditerranée Infection, qui a obtenu des fonds européens et des aides d’entreprises privées, emploie 800 salariés dont un tiers consacré à la recherche. Près d’une dizaine de start-up sont hébergées à l’institut ; Didier Raoult possède ainsi 23% du capital de Techno-Jouvence, selon la presse.

Parmi les membres fondateurs de l’IHU Méditerranée Infection, il y a ses tutelles, l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), l’Université d’Aix-Marseille, BioMérieux, l’Établissement du sang, le Service santé des armées, l’IRD (qui souhaite se désengager). L’INSERM et le CNRS ont du reste retiré leur label à cet institut dès 2018, après l’évaluation scientifique médiocre de l’IHU par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, une autorité administrative indépendante de l’État créée par la loi n°2013-660 du 22 juillet 2013. Cette évaluation trouve notamment qu’il y a un gros volume de publications sans intérêt, que la création d’une revue scientifique est une tentative "désespérée" de publier des articles refusés par d’autres revues, qu’il y a un manque d’expertise dans des domaines clefs, etc.

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Nommé directeur général de l’AP-HM par décret le 3 juin 2021, François Crémieux (51 ans) vient de succéder à Jean-Olivier Arnaud, en poste depuis mai 2017, qui a fait valoir ses droits à la retraite après quarante et unes années de bons et loyaux services consacrés à l’hôpital public. Très expérimenté dans le management hospitalier, François Crémieux était auparavant le directeur général adjoint de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) depuis septembre 2018 après avoir été notamment le conseiller de la ministre Marisol Touraine entre 2012 et 2014. Il a par ailleurs une longue expérience des pays en guerre et des politiques de santé dans les périodes de reconstruction après un conflit.

Ses premières déclarations sont donc sans surprise : « L’AP-HM est un des premiers CHU de France comme en témoignent sa place au cœur de l’offre de soins en région Sud Provence Alpes Côte d’Azur, ses missions d’établissement de référence au-delà de sa seule région et dans certains domaines, son excellence et son leadership de niveau national voire international. Je mettrai tout mon engagement pour mobiliser l’AP-HM autour d’une ambition collective positive de grand CHU européen. ».

François Crémieux a donc demandé à Didier Raoult de quitter son poste de directeur de l’IHU. En principe, le fait d’être retraité interdit administrativement à Didier Raoult de continuer à diriger un organisme public afin de ne pas cumuler sa retraite avec un emploi.

Alors, certes, on pourra dire que le "méchant pouvoir" a voulu limoger le professeur Didier Raoult, mais la réalité, c’est qu’il existe un âge de la retraite et que celui-ci est déjà passé, et il fait déjà du "rab". Si le gouvernement avait voulu s’en "débarrasser", il n’aurait sans doute pas attendu un an et demi pour le faire. La gouvernance de la recherche et des universités est d’ailleurs très particulière, et suit un principe auquel les chercheurs tiennent avant tout : leur indépendance du pouvoir, justement.

Cela n’entraîne pas la fin de la vie intellectuelle de Didier Raoult, au contraire, il aura même beaucoup plus le temps de se répandre dans les médias et sur ses vidéos personnelles (où trouvait-il donc le temps de communiquer autant ?). Et ce sera très bien pour le débat scientifique. Sa propre réputation restera la même mais il y aura un élément majeur qui changera : il n’engagera plus la réputation scientifique de l’un des plus grands organismes de recherche médicale en France, subventionné par l’État. Et pour les contribuables que nous sommes tous, c’est certainement un grand soulagement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Veut-on vraiment virer le professeur Didier Raoult de la direction de l’IHU Méditerranée Infection ?
Covid-19 : la France plus vaccinée qu’Israël.
Les supposés "bons" résultats de l’IHU Méditerranée du professeur Didier Raoult…
Didier Raoult, candidat des populistes à l’élection présidentielle de 2022 ?
Hydroxychloroquine : l’affaire est entendue…
Didier Raoult, médecin ou gourou ?
Hydroxychloroquine : attention au populisme scientifique !
Polémique avec le professeur Didier Raoult : gardons notre sang-froid !
Hydroxychloroquine vs covid-19 : Didier Raoult est-il un nouveau Pasteur ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210818-didier-raoult.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/veut-on-vraiment-virer-le-235305

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/24/39106893.html










 

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 03:32

« La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est cet éclair qui est tout. » (Henri Poincaré, 1905).



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Je souhaite m’arrêter ici sur quelques considérations sur la science. La crise sanitaire depuis janvier 2020 a placé la science dans les premiers sujets de conversation de monsieur tout-le-monde. Cela pourrait être fort intéressant mais cela dépend de la discipline scientifique et lorsque cette science, c’est la biologie et la médecine, lorsqu’il s’agit de la santé de mes contemporains et donc, de leur vie, il est plus périlleux de dire n’importe quoi que lorsqu’il s‘agit de matière inerte ou encore de considérations vaguement célestes.

J’avais donné un exemple il y a déjà longtemps avec la recherche sur un vaccin contre le sida. Vaccin ou traitements, il est évident que lorsqu’une information scientifique arrive jusqu’à l’oreille du grand public, elle peut être plus ou moins "conséquente" (dans le sens propre de l’adjectif). Elle peut intéresser les passionnés profanes ou amateurs, c’est le cas pour l’astronomie, l’aéronautique, aussi de la paléontologie, égyptologie, archéologie, etc.

Elle n’a alors que peu de conséquences sinon intellectuelles, sinon qu’il faille parfois réécrire certains manuels scolaires. Je fais partie d’une génération qui, en sixième, a appris que l’homo sapiens descendait de l’homme de Neandertal qui descendait de l’australopithèque. J’ai eu beaucoup de mal à me défaire de ce schéma intellectuel, sachant maintenant que c’étaient des branches cousines (encore que… tout puisse être encore remis en cause), et j’ai surtout compris aujourd’hui qu’on sait très peu de chose, retrouvant quelques os dans un coin de la planète, quelques autres dans un autre coin et ainsi de suite, que nos performants outils de caractérisation permettent de dater les découvertes, et de donner quelques autres indications précieuses, et l’on en arrive plutôt à une sorte d’impossibilité de conclure, avec de nombreux maillons manquants, composant un puzzle avec de trous que de pleins.

L’exemple de la recherche de nos ascendants est intéressant car la réalité, c’est que plus on en sait, moins on comprend. Car on comprend surtout que c’est compliqué. L’ignorance, généralement, laisse croire que les choses sont plus simples que ce qu’elles sont réellement. Normal, l’ignorance fait passer à côté de nombreuses subtilités.

Mais il est des domaines scientifiques plus périlleux : tout ce qui touche le vivant en est. Pourquoi ? Parce que cela impacte des personnes directement. La recherche contre le cancer, contre d’autres maladies touchent évidemment tous ceux qui sont atteints de ces maladies, ainsi que leurs proches, aussi. Mais les informations scientifiques dans ces domaines qui arrivent au grand public doivent être d’autant plus prudentes : on n’a pas le droit, par exemple, de donner des faux espoirs à des personnes gravement malades. Surtout que l’état psychologique d’un patient peut influer sur sa pathologie.

Vous me voyez venir avec les grands sabots : la pandémie de covid-19 a été un exemple terrible de communication scientifique mal maîtrisée dès le début et pour une maladie qui non seulement, a tué plus de 4,3 millions de personnes dans le monde (estimation largement sous-évaluée), mais aussi qui a impacté la vie grosso modo des presque huit milliards d’êtres humains que compte la Terre (par des confinements, des gestes barrières, des crises économiques, sociales, etc.). On peut dire que c’est l’exemple historique à ne pas faire. Mais pouvait-on éviter ce désordre intellectuel géant ? Probablement pas.

C’est vrai qu’en France (mais je doute que cela ne soit qu’une caractéristique française), monsieur tout-le-monde a directement obtenu au café du commerce son diplôme de politologue, de footballogue et (depuis un an et sept mois), son diplôme d’épidémiologiste, infectiologue et virologue. Tous médecins, devrait-on indiquer désormais.

Le professeur Didier Raoult, dont la réputation scientifique n’est plus à faire, a subtilement insinué le doute partout où c’est possible (sauf dans la vaccination, il reste encore un médecin "raisonnable" et responsable), pour d’obscures raisons d’égocentrisme (pas écouté par les gouvernements depuis une quinzaine d’années sur les risques de terrorisme biologique), a paradé en disant que la science se nourrissait de confrontation et qu’il n’y avait pas de "consensus" scientifique qui fasse avancer la science. Il a un peu raison mais pas tout à fait. En fait, on mélange un peu tout en disant cela.

La clef de compréhension pourrait être donnée par ce qu’a évoqué il y a quelques semaines (ou mois) le physicien Étienne Klein. Il a voulu différencier quelque chose que les "scientifiques" connaissent bien.

Quand j’écris "scientifiques", je veux dire les "chercheurs", c’est-à-dire des créateurs de savoirs, des créateurs de connaissances scientifiques. Par exemple, lorsqu’un apprenti chercheur, c’est-à-dire un doctorant (un thésard, quoi !), soutient (en anglais, on dit "défend") sa thèse de doctorat, il est en fait celui qui connaît le mieux son sujet, puisqu’il s’agit d’un sujet de recherche et qu’il est le seul (ou parmi les seuls) à avoir investigué dans ce domaine (sinon, cela n’aurait aucun intérêt de redécouvrir le monde). La seule chose que les membres du jury puissent faire pour "juger" de tels travaux, c’est de savoir s’il n’y a pas de "biais", de mauvaises méthodes, de mauvais protocoles, de savoir comment a bossé l’apprenti chercheur pour savoir si ses conclusions sont scientifiquement pertinentes ou simplement spéculatives, issues d’interprétations hasardeuses.

Je précise d’ailleurs qu’un "scientifique" n’est pas un "enseignant" et réciproquement. Un scientifique est un créateur de contenu d’enseignement. Certes, les métiers sont souvent associés (à l’université, on parle d’enseignant-chercheur et au CNRS, par exemple, les chercheurs sont souvent chargés de cours), mais ce sont deux métiers très différents : l’un crée, l’autre raconte. C’est la même différence qu’entre le romancier et le critique littéraire (voire le professeur de littérature), la même différence qu’entre le peintre et le critique d’art. Cela n’empêche pas d’être les deux (beaucoup des réalisateurs de la nouvelle vague étaient des critiques de cinéma à l’origine).

Donc, un professeur de mathématiques n’est pas, en principe, par cette seule fonction, un mathématicien. Un professeur de philosophie n’est pas, de cette fonction, un philosophe. Beaucoup d’appelés (enseignants), peu d’élus (chercheurs qui ont trouvé et qui proposent des découvertes utilisables et enseignées par la suite). Ainsi, un médecin n’est pas un chercheur, c’est un praticien de la connaissance, pas un créateur de connaissances. Beaucoup de professeurs et praticiens hospitaliers sont toutefois chercheurs ; par exemple, le professeur Didier Raoult est à la fois enseignant, praticien et chercheur (et même gestionnaire d’établissement de santé et de recherche, qui est un quatrième métier). Mais ce n’est pas le cas de tous les médecins, surtout dans la médecine de ville.

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Je reviens donc à la distinction d’Étienne Klein. Il veut différencier, avec raison à mon sens, la science de la recherche, la science de la recherche scientifique. Science et recherche sont deux éléments très différents.

La science, c’est l’ensemble des connaissances scientifiques qu’on a trouvées, découvertes, etc. depuis le début des temps et que rien n’a encore remis en cause (c’est possible). C’est l’acquis. Revenir sur les domaines propres à la science, c’est faire de la marche arrière. Là, il n’y a plus de doute. La Terre sphérique, qui tourne autour du Soleil, c’est de la science. C’est un acquis. Le second principe de thermodynamique (c’est-à-dire l’entropie croissante), cela n’a jamais été démontrée mais c’est aussi de l’acquis, jamais remis en cause, c’est de la science (et tant pis pour les supposées ingénieuses pseudo-machines à mouvement perpétuel, il y a forcément un truc qui cloche avec elles). Pour la science, il n’y a pas de doute, et tout débat sur le sujet est vain et inutile. Les scientifiques, sauf pour des considérations épistémologiques, évitent donc de s’insérer dans des débats qui leur feraient perdre du temps. Des débats anachroniques. Dépassés.

La science ne peut s’embarrasser du doute, ou alors, il va falloir être très rigoureux pour être prêt à déboulonner un édifice aussi efficace et surtout, aussi cohérent. Cela s’est déjà fait, on appelle cela "révolution", et il y en aura d’autres, mais ce n’est pas le premier profane venu qui paraît le plus outillé pour faire cette révolution. D’autant plus que la plupart des révolutions ne détruisent pas l’existant mais le précisent, le peaufinent (par exemple, la physique quantique n’est pas incompatible avec la mécanique newtonienne, simplement, elle donne des éléments de précision dans le microscopique, mais la trajectoire d’une pomme reste toujours parabolique avec une équation assez simple). Cela ne veut pas dire que la science est doctrine. Elle reste humble et est prête à reculer si la raison le demande. Parler de "doctrine scientifique" n’a aucun sens et l’expression ne peut pas provenir de scientifiques. On peut parler d’interprétation, de philosophie, mais pas de science.

En revanche, il en est tout autre chose de la recherche. La recherche, c’est-à-dire l’objet de tous les travaux actuels des chercheurs du moment, c’est de la science en devenir, de la science en cours de construction, donc, pas encore construite. La science, c’est une discipline qui peut évoluer très rapidement (en fonction du nombre de chercheurs dans le monde, des montants d’investissements pour la recherche sur le sujet, etc.). C’est pour cela qu’un bon chercheur est aussi un bon lecteur : il doit connaître ce qu’on appelle "l’état de l’art". C’est le travail premier d’un doctorant, pas très rigolo. Faire de la bibliographie : avant d’avoir l’audace de créer la connaissance, il faut connaître déjà ce que les prédécesseurs ont fait, d’une part, pour éviter de réinventer le monde (aujourd’hui, on n’a plus le temps ni l’argent pour réinventer le monde, car ici, ça n’a aucune valeur pédagogique, on n’est pas dans l’enseignement, on est dans la création de connaissances) ; d’autre part, pour éventuellement déceler les enjeux scientifiques, là où il faut approfondir, ou reprendre une piste peu explorée, etc. C’est dans l’identification du sujet de recherche que le scientifique montre son "flair", c’est-à-dire, son "intuition". Elle peut être riche en conséquences, fertiles, ou au contraire, stérile, mais chaque piste qui mène nulle part, c’est quand même une information scientifique capitale (qui permet de créer un parcours, comme un GPS qui connaît les travaux et déviations routières).

Mes gros sabots arrivent : tous les travaux sur le covid-19 sont évidemment du domaine de la recherche et pas de la science. Un virus qu’on ne connaissait pas en décembre 2019 mais qui impacte près de huit milliards de personnes, c’est chose peu commune, surtout avec les moyens de communication d’aujourd’hui où la moindre remarque d’un ivrogne du café du commerce, qui aurait peut-être influencé seulement ses trois ou quatre compagnons de bistrot, pourrait être reprise et amplifiée à l’autre bout de la planète comme preuve infaillible de la réalité d’une stupidité.

J’aime bien ceux, sur Internet, qui donnent, pour preuves ou sources scientifiques, des liens qui arrivent sur FaceBook, Twitter ou Youtube. Cela me fait sourire et m’informe sur l’auteur qui n’est donc pas un scientifique, car les seules sources scientifiques valables, ce sont des liens avec des publications dans des revues scientifiques à comité de lecture. Certes, il y a toujours eu des scandales, des collusions, des impostures avec ces revues (on n’est jamais à l’abri d’une arnaque), mais avec elles, il y a bien plus de contrôle (d’ailleurs, c’est pour cela que l’on connaît ces impostures) que sur des liens de personnes qui n’ont aucune qualification pour créer de la connaissance scientifique (car ici, il ne s’agit pas d’enseigner mais de créer). Sur des sites qui ne sont pas ces revues, l’arnaque est quasi-généralisée, puisque, aujourd’hui, tout le monde est médecin, urgentiste, épidémiologiste, etc. et peut dire n’importe quoi n’importe où à n’importe qui.

Mais l’irruption soudaine d’une maladie mortelle, c’est-à-dire, qui ne laisse pas indifférent, a aussi un effet trompeur sincère. Comme la rapidité de la recherche devient une nécessité, beaucoup de publications soumises à une revue mais pas encore acceptées par elles ont été malgré tout prépubliées sur Internet (préprint) avec les mêmes "apparences" qu’une publication totalement acceptées, ce qui peut tromper des profanes, surtout si le draft est finalement refusé par le comité de lecture (en fait, dans une publication scientifique, même sans préprint, tout ce qui est indiqué peut tromper le profane).

Pour une pandémie, la cinétique est en effet importante. Il faut aller vite : vite pour réduire les contaminations en séparant physiquement (gestes barrières, masques, etc.), en confinant, etc. et aussi pour prévenir (en vaccinant). Il y a donc un grand débat social d’éthique entre les considérations sanitaires collectives (ou nationales) et les considérations sociales individuelles. C’est tout le débat, par exemple, du passe sanitaire et de l’avis très équilibré du Conseil Constitutionnel qui devait "arbitrer" entre deux exigences à valeur constitutionnelle : la protection de la santé (obligation fondamentale de tout gouvernement) et les libertés individuelles (exigence d’une démocratie). C’est justement parce que nous sommes une démocratie qu’il y a eu débat public, débat parlementaire, manifestations, etc. Dans un régime autoritaire, il n’y aurait pas tout cela.

Le débat a eu lieu en France en janvier 2021, sur la nécessité de confiner ou d’accepter les 300 décès par jour pendant trois mois (et Emmanuel Macron, à mon grand regret, avait décidé de ne pas reconfiner). La réalité, c’est que cela se résume concrètement à : jusqu’à combien de morts une société est-elle prête pour ne pas avoir à sacrifier temporairement (quelques semaines) sa liberté ? Les 112 100 familles endeuillées apprécieront la question.

Le gouvernement, comme l’avait dit au début de la crise sanitaire Édouard Philippe, reste donc toujours sur une ligne de crête entre laisser la société libre et protéger les citoyens d’un virus mortel pour une partie de la population. Et avec l’humilité de rappeler qu’au début, on ne savait rien, ou plutôt, on ne savait que ce qu’en disaient les autorités chinoises. Mais comme le virus s’est exporté à bon compte, il était facile d’avoir très rapidement accès au virus et c’est là la très grande différence avec les précédentes épidémies : c’est qu’on possède maintenant des moyens d’investigations scientifiques rudement efficaces. Ainsi, le génome du virus SARS-CoV-2 a été connu avant même la fin du mois de janvier 2020. Pas étonnant alors de comprendre la rapidité du développement des vaccins à ARN messager : ils avaient été déjà conçus pour le virus Ebola (entre autres) et il suffisait donc de connaître le génome du nouveau virus pour adapter le vaccin au covid-19.

De toute façon, ce qui est long, ce sont les tests cliniques, les phases 2 et 3, et lorsqu’il n’y a que quelques milliers de personnes contaminées par an, comme pour Ebola, il faut des dizaines d’années avant de conclure. Quand plus de 202 millions de personnes sont touchées dans le monde en dix-huit mois, nécessairement, ces tests cliniques sont plus rapides (à moins de vouloir inocule une maladie moins fréquente directement aux patients des tests cliniques, auquel cas j’appellerais cela des assassinats programmés). D’ailleurs, aujourd’hui, avec plusieurs milliards de doses injectées dans le monde, jamais un vaccin n’a été aussi "sûr" que celui contre le covid-19, en ce sens que les rapports de pharmacovigilance sont transparents, publics, et que le grand nombre de personnes vaccinées a pu montrer à la fois son innocuité et son efficacité (les deux choses qu’on recherche d’un vaccin).

Pour le coup, évidemment que la recherche sur l’ARN messager a eu un départ en fanfare avec la pandémie de covid-19, grâce aux nombreux financements (rappelons-nous, l’argent n’est qu’un facteur d’accélération ou de ralentissement de la recherche : plus de chercheurs sur le sujet, plus d’équipements pour les accompagner, et pour le covid, il y a urgence). Dans plusieurs décennies, probablement qu’on se souviendra plus de la connaissance heureuse des vaccins à ARN messager que de la (triste) pandémie elle-même. On proposera des vaccins à ARN messager pour remplacer tous les vaccins actuels. On voit d’ailleurs bien que la recherche sur les vaccins dits "classiques" (à virus désactivé) n’a pas abouti pour trouver une parade au sida, et ceux contre le covid-19 ne semblent pas très efficaces (le cas du vaccin chinois). La recherche contre le cancer fera probablement des bonds, même si, effectivement, dire cela n’est qu’une intuition et pas une réalité.

Tout ce qui concerne le covid-19 depuis dix-neuf mois est donc toujours avec le sceau du doute parce qu’il s’agit d’une connaissance en construction. Il y a eu des hypothèses, qui ont été soit confirmées, soit invalidées (comme l’hydroxychloroquine), il y a eu donc des va-et-vient particulièrement difficiles à comprendre pour un profane, parce que la communication au grand public peut avoir un temps de retard.

Ne serait-ce même que les analyses des statistiques de l’épidémie sont souvent très évolutives, et un "leader d’opinion" (disons, quelqu’un qui peut influencer ceux qui l’écoutent ou le lisent) qui prend des chiffres trop anciens pourrait dire n’importe quoi. C’est assez notable pour la quatrième vague avec le variant delta, certains disaient que l’épidémie continuait à baisser quand d’autres, un peu plus rigoureux car se mettant à jour plus récemment, voyaient qu’elle remontait. Et réciproquement pour la Grande-Bretagne, par exemple. Donc, sans arrêt, le "profane", c’est-à-dire celui qui fait confiance à celui qu’il entend ou lit et qui ne vérifie pas nécessairement par lui-même avec des sources dignes de foi et de sérieux (aujourd’hui, la plupart des données épidémiologiques sont en "open data"), se retrouve dans des flux contradictoires de ce qui est vrai ou faux et se fait alors sa petit religion personnelle et pourra toujours trouver sur Internet de quoi étayer ses impressions.

Quand le gouvernement français, en mars 2020, voulait limiter le port du masque aux seuls soignants de personnes contaminées, ce n’était pas seulement parce qu’il y avait une pénurie et qu’il fallait les réserver aux seuls soignants (pénurie que voulait éviter Roselyne Bachelot lorsqu’elle était Ministre de la Santé ; honneur à elle d’avoir su comprendre l’intérêt de la Nation malgré les nombreuses critiques voire insultes qu’elle a dû essuyer pendant une décennie), c’était aussi parce que les médecins, dans leur grande majorité, ont été formés ainsi, que le masque ne devait pas être porté par le grand public qui risquait de renforcer la contamination s’il le manipulait mal.

Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’on a compris l’intérêt du masque. Je me rappelle qu’au début, on considérait que la principale source de contamination était sur les surfaces, d’où le gel hydroalcoolique, les gants etc. En fait, la contamination par aérosol est beaucoup plus fréquente, si bien que le masque est même plus important que le gel hydroalcoolique. Cela explique aussi la baisse des maladies contagieuses (comme la grippe ou la gastro).

Tiens, à ce propos, sourions encore sur ce qu’un profane peut proférer comme bêtise : j’ai lu que les trous du masque sont plus gros que le virus, donc, le masque ne fait pas obstacle au virus. C’est là où la compétence est un atout indéniable. Car le virus, il ne se promène pas tout seul dans l’air (il serait immédiatement détruit), il le fait dans les postillons, et les masques, justement, font obstacle aux postillons. C’est un exemple, parmi de milliers d’autres, où l’on peut dire que sur la pandémie, tout et n’importe quoi ont été dits.

Un autre exemple moins stupide, c’est de dire que le vaccin à ARN messager n’empêchait pas la contamination. On l’a dit au début car on ne savait rien et l’on a dit par prudence qu’il fallait faire attention (et dans tous les cas, il faut continuer à faire attention, à garder les gestes barrières, car une efficacité n’est jamais à 100%). Or, après plusieurs mois et plus d’un milliard de personnes vaccinées, on a maintenant des données qui montrent que le vaccin freine énormément la circulation du virus. C’est d’ailleurs la réalité de la quatrième vague, une réalité heureuse puisque le pire ne semble pas être sûr à cet égard et que le virus semble s’épuiser rapidement dans un environnement où les personnes sont fortement vaccinées. On en a des exemples en France, Royaume-Uni, etc., et malheureusement des contre-exemples en Indonésie, Russie, Brésil, etc.

On peut donc comprendre comment le complotisme peut se nourrir de fausses informations, ou d’informations périmées au fil des jours sur la connaissance de la maladie qui s’accroît (la connaissance) en permanence. Un tel complotisme est à l’œuvre en raison de personnes réellement sincères en recherche d’informations qui parfois sont donc erronées mais aussi du fait de véritables manipulateurs, qui s’autoproclament spécialistes de ce qu’ils ne connaissent pas, pour des motivations très diverses, des oppositions politiciennes (comme si Emmanuel Macron avait apporté lui-même le virus et que la France était le seul pays touché !), des égocentrismes de mandarins en mal de reconnaissance, des intérêts commerciaux (bouquins à vendre, sites Internet à cliquer, voire stages divers vaguement sectaires), sans oublier les allumés et les benêts qui serviront parfois des soupes pas très appétissantes à ceux qui cherchent à en tirer profits.

Pour terminer ce bavardage, je vous propose une vidéo qui montre comment cela se passe quand la science devient de la postvérité, et quelques citations sur la science.

Un proverbe français qui illustre à merveilles le "tous médecins" : « Si la barbe donnait la science, les chèvres seraient toutes docteures. ».

Même idée attribuée à Bouddha : « Un sot a beau demeurer des années en contact avec la science, il ne connaîtra pas plus le goût de la science que la cuillère plongée dans la sauce ne connaît le goût de la sauce. ».

Enfin, la plus pertinente pour parler de l’évolution (rapide) des connaissances sur le covid-19, d’Aristote : « La science consiste à passer d’un étonnement à un autre. ».

Alors, étonnons-nous, avant de vouloir étonner les autres !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Le passe sanitaire validé par le Conseil Constitutionnel.
Décision n°2021-824 DC du 5 août 2021 du Conseil Constitutionnel sur la loi relative à la gestion de la crise sanitaire (texte intégral).
Couverture vaccinale : la France dépasse les États-Unis et l’Allemagne.
L’heureux engagement du Président Macron en faveur de la vaccination des jeunes.
Mathématiques alternatives (une vidéo à voir absolument).
La Science, la Recherche et le Doute.
Covid-19 : se faire vacciner, c’est résister !
Audition d’Olivier Véran au Sénat le 22 juillet 2021 sur le passe sanitaire (à télécharger).
Motion de rejet préalable sur l passe sanitaire le 25 juillet 2021.
Variant delta : la territorialisation des restrictions sanitaires.
Covid-19 : les bénéfices-risques de la vaccination des adolescents.
4e vague : passe sanitaire ou reconfinement ?
Les outrances désolantes des antivax, enfants gâtés de la planète.
Fête nationale : cinq ans plus tard…
Emmanuel Macron, la méthode forte.
Emmanuel Macron face à la 4e vague (2).
Emmanuel Macron face à la 4e vague (1).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210731-covid-dy-science.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/la-science-la-recherche-et-le-234813

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/31/39079227.html







 

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1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 01:57

« La seule religion acceptable pour l’Homme est celle qui lui apprendra d’abord à reconnaître, aimer, et servir passionnément l’Univers dont il est l’élément le plus important. » (Pierre Teilhard de Chardin, 1949).



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Penseur majeur dans l’histoire de la philosophie et des sciences du XXsiècle, Pierre Teilhard de Chardin est mort à New York il y a soixante-cinq ans, le 10 avril 1955, un jour de Pâques, d’une crise cardiaque. Il allait avoir 74 ans (né le 1er mai 1881 près de Clermont-Ferrand).

Pierre Teilhard de Chardin fut un prêtre jésuite, un théologien et philosophe, mais surtout, un grand scientifique à la réputation internationale, un paléontologue, un géologue. Il fut élu à l’Académie des Sciences en 1950, nommé directeur de recherches au CNRS en 1951. Il s’est spécialisé dans la Chine à l’époque "pré-préhistorique" du Carbonifère jusqu’au Pliocène (entre il y a 359 millions d’années à 2,6 millions d’années). Il a pu ainsi vérifier la théorie de l’Évolution de Darwin et vu les différentes formes que prenait la vie.

Sa mère était l’arrière-petite-nièce de Voltaire. Dès 1904, il fit sa première expédition scientifique à Jersey. Il est allé ensuite au Liban. Pendant la Première Guerre mondiale, des actes de courage lui ont valu la médaille militaire et la Légion d’honneur. En 1922, après des études de géologie, de zoologie et de botanique, il a soutenu à la Sorbonne sa thèse de doctorat en sciences sur les "mammifères de l’Éocène inférieur français et leurs gisements". Pour lui rendre hommage, en 1940, le paléontologue américain George Gaylord Simpson (1902-1984) baptisa un genre de primates primitifs ayant vécu entre il y a 56 et 47 millions d’années : "Teilhardina". Plus tard, Teilhard de Chardin a multiplié les expéditions de paléoanthropologie, surtout en Chine en 1923, en 1926 et en 1939-1946 (il participa activement à la découverte du sinanthrope), puis en Éthiopie en 1928, États-Unis en 1930, Inde en 1935, Java en 1936, Birmanie en 1937, Afrique du Sud en 1951 et 1953…

Un homme d’église et grand scientifique, voilà un CV très atypique et pourtant essentiel. Car jamais la foi n’a été en compétition avec la science. Si, de son vivant, le Vatican avait eu des différends philosophiques et théologiques avec Pierre Teilhard de Chardin (notamment sur le péché originel), il fut une solide référence pour les trois derniers papes, Jean-Paul II, Benoît XVI et le pape François.

Notamment Benoît XVI qui fut l’auteur de l’excellente encyclique de son prédécesseur "Fides et Ratio" (Foi et Raison) du 14 septembre 1998 et qui a écrit dès 1968, lui-même théologien : « C’est un grand mérite de Teilhard de Chardin d’avoir repensé ces rapports, Christ, Humanité, à partir de l’image actuelle du monde. » ("La Foi chrétienne hier et aujourd’hui"). Benoît XVI, devenu pape, a ajouté en 2010 : « Dieu a pu, au-delà de la biosphère et de la noosphère, comme le dit Teilhard de Chardin, créer encore une nouvelle sphère dans laquelle l’homme et le monde ne font qu’un avec Dieu. » ("Lumière du monde"). Il est vrai que les Jésuites ont toujours été des modernistes, souvent trop en avance sur leur temps avec l’Église catholique. Le cardinal français Mgr Paul Poupard a même présidé, au nom du pape Jean-Paul II, un colloque international sur Teilhard de Chardin en octobre 2004 à l’Université pontificale grégorienne de Rome (dirigée par les Jésuites).

Pierre Teilhard de Chardin a fait partie de ces personnalités audacieuses qui voulaient construire un pont entre la foi et la raison, entre Dieu et la science, entre le mystère religieux et la réalité scientifique. C’était audacieux, car cela pouvait évidemment susciter l’incompréhension des deux "camps", des "religieux" d’un côté, mais aussi des "scientifiques" de l’autre côté. Ce qui lui a permis d’être considéré comme sérieux, c’était évidemment son honnêteté intellectuelle en séparant bien ce qui était de l’ordre du fait scientifique et ce qui était de l’ordre de la spéculation spirituelle. Un exemple de grande différenciation entre science et foi : « Sur le fait général qu’il y ait une évolution, tous les chercheurs (…) sont désormais d’accord. Sur la question de savoir si cette évolution est dirigée, il en va autrement. ».

Et assurément, Teilhard de Chardin a voulu avancer dans l’histoire de la pensée à partir de la rive scientifique, pas de la rive religieuse : « Vivant au cœur du christianisme, je pourrais être soupçonné de vouloir en introduire artificieusement une apologie. Or, ici encore, et autant qu’un homme peut séparer en lui divers plans de connaissance, ce n’est pas le croyant convaincu, c’est le naturaliste qui parle et qui demande à être entendu. ».

Cet avertissement, il l’a écrit dans son livre le plus célèbre, le plus connu de la trentaine d’ouvrages, le plus accessible au grand public : "Le Phénomène humain", qui a été publié quelques mois après sa mort en 1955. C’est pour moi un livre essentiel dans la pensée humaine, qu’il faut avoir lu une fois dans son existence (son auteur avait même eu cette "prétention" d’en faire une « introduction à une explication du Monde »).

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Dans les lignes qui suivent, je vais proposer un commentaire très personnel et atypique de ce livre. Je reviendrai peut-être plus tard (peut-être pas) dans une analyse plus rigoureuse et structurée du livre. Quand je l’ai lu, il ne m’a pas semblé compliqué à comprendre, mais peut-être que son style reste cependant assez ardu pour certains lecteurs.

Je le répète, bien que prêtre, bien que théologien (il a publié des essais de théologie dès 1916, "La Vie Cosmique", et 1919, "Puissance spirituelle de la Matière"), Teilhard de Chardin a écrit "Le Phénomène humain" en tant que scientifique avant tout. Le livre parle avant tout de l’Évolution et de la place de l’être humain dans l’Univers.

À ce stade de mon article, je veux faire un petit arrêt sur image. Je suis plutôt un visuel, plus visuel qu’auditif. Cela se traduit par une excellente mémoire des nombres, des chiffres, donc des dates, des pourcentages, etc., et par une mémoire assez médiocre des proses ou des vers. Dans mon cerveau, les chiffres, comme du reste les voyelles, sont des couleurs. Il analyse les nombres sans passer par une case d’analyse rationnelle. Il "sent" les nombres immédiatement. Quand j’ouvre un livre au milieu, mon cerveau peut détecter immédiatement une faute d’orthographe sur l’une des pages avant même d’avoir compris un seul mot de la page. C’est pareil pour les nombres. Il y a de l’instantanée. Aucun fait extraordinaire, j’indique simplement un mécanisme cérébral. Cela signifie que l’évolution d’une valeur numérique, je la "sens" rapidement. Un triste exemple d’aujourd’hui, ce sont les (nombreuses) données sur la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2. Quand, chaque jour, je prends connaissance des désastreuses statistiques du jour pour différents pays, mon cerveau en détermine assez rapidement la dérivée première et la dérivée seconde, s’il y a un espoir ou au contraire, si on reste plongé dans un interminable cauchemar.

Cette capacité à traduire rapidement l’évolution d’une grandeur physique, je l’ai appliquée en particulier lorsque j’ai lu "Le Phénomène humain". À cette époque, je m’amusais à fondre des alliages. On joue comme on peut. Je ne veux pas en dire trop sur cette activité ludique, si ce n’est que (pour faire simple), j’avais construit une marmite (dont je contrôlais l’atmosphère), mis un matériau dedans (métal ou alliage, je ne précise pas lesquels ici), et mis deux thermocouples (des thermomètres en situation un peu particulière), l’un pour réguler la température de ma marmite, l’autre pour mesurer la température de mon plat de lentilles (enfin, de mon matériau). L’idée était de monter en température pour fondre, puis de redescendre pour solidifier. La régulation était assez simple (aussi simple qu’un thermostat) : montée en température avec une pente donnée (°C par heure), palier puis redescente.

Les deux températures étaient inscrites sur un enregistreur à papier millimétré. J’avais un ordinateur qui enregristrait les données, mais j’avais gardé l’enregistreur physique car il me permettait justement de sentir ce qu’il se passait en direct dans ma marmite. Pourquoi ? Parce qu’on pourrait imaginer que les deux températures fussent parallèles. C’était vrai pour la plupart du temps, sauf… quand il y avait un changement de phase.

Le principal changement de phase, c’était évidemment le passage de l’état solide à l’état liquide (fusion qu’on dit "fonte" dans le milieu verrier pour éviter la confusion avec la fusion nucléaire, du reste, le verre ne change pas de phase puisqu’il est  toujours liquide, même durci) ou le contraire (solidification), mais pas seulement, certains métaux peuvent aussi avoir, à haute température, des transformations de phases magnétiques (passage de ferromagnétique à paramagnétique, par exemple, au-delà d’une température appelée température de Curie).

Or, ces transformations de phase, elles se font au prix d’un gain ou d’une perte d’énergie (selon que la transformation est endo- ou exothermique, c’est la raison des chaleurs de solidification, etc.). Ces transformations de la matière sont alors palpables sur un enregistreur où la température du matériau ne suit plus celle du régulateur, parfois en étant plus élevée, parfois moins élevée que la température de référence. Cela permettait, dans mon jeu, de déceler l’apparition d’un changement de phase, de le dater même (puisque sur l’enregistreur papier, le temps est en abscisses), début et fin. Je termine ici mon arrêt sur images.

Pourquoi ai-je parlé de ce petit jeu de cuistot ? Parce qu’en lisant "Le Phénomène humain" (en attendant que mes lentilles cuisissent), je me suis fait la même remarque que Teilhard de Chardin. Avec mes températures, j’y voyais la même analogie, une autre analogie que celle qu’il avait lui-même formulée avec l’Évolution.

En (très) gros, Teilhard de Chardin propose dans son essai une histoire de l’Univers avec des changements de phase. Il imagine la formation du monde (ce qu’on appellera le Big-bang qui pourrait être l’alfa de l’Évolution, j’y reviendrai peut-être une autre fois, mais notons que le Big-bang est très "catho-compatible", c’est du reste un prêtre catholique, belge, qui fut le premier à l’imaginer), puis, la formation des minéraux, puis celle de molécules de chimie organique (eau, oxygène, azote, carbone), puis l’apparition des végétaux, puis celle des animaux, enfin, celle des êtres humains… Plus exactement, l’apparition du vivant dans le minéral, puis l’apparition de la conscience dans le vivant.

À chaque nouvelle apparition, on pourrait dire qu’il y a eu transformation de phase, avec une énergie qui n’est plus linéaire. Ce qui peut expliquer parfois des retours en arrière dans l’Évolution. Bon, aujourd’hui, il n’existe plus le règne minéral, le règne végétal et le règne animal, il y a aussi les bactéries, les archées, les champignons, etc. On pourrait même aller jusqu’aux virus et aux prions, qui sont des êtres particuliers car il serait difficile de dire que ce sont des êtres vivants. Il est communément admis que tous les êtres vivants ont un ancêtre commun, qu’on appelle LUCA, last universal common ancestor. Son apparition est à la vie ce que le Big-bang est à l’univers. Une sorte de singularité inexplicable, issue d’un hasard pour les uns, d’une nécessité pour les autres (d’un dessein vaguement divin).

L’idée de Teilhard de Chardin est donc géniale en ce sens qu’il prend l’Évolution comme une sorte de réaction chimique globale et continue depuis la création de l’Univers. Avec ses zones de singularité, ce que j’appellerais des zones de non-droit dans le sens où les lois de la physique ne fonctionnent plus, et qui sont des zones de transformation de phase, et cette progression au fil du temps, car évidemment, l’axe des abscisses est celui du temps, conduit l’ensemble vers une destination que le paléontologue, redevenu théologien, imagine divine.

Cette progression, c’est d’abord l’organisation de la matière de plus en plus complexe, et, chez les vivants, la structuration de plus en plus complexe du système nerveux (celui de l’humain est le plus complexe des mammifères) : « La Vie est née et se propage sur Terre comme une pulsation solitaire. C’est de cette onde unique qu’il s’agit maintenant de suivre, jusqu’à l’Homme, et si possible, jusqu’au-delà de l’Homme, la propagation. ».

Pour Teilhard de Chardin, l’apparition de l’être humain (dont la date reste trouble, entre 6 millions d’années et 30 000 ans pour "l’homme moderne") est associée à l’apparition de la conscience humaine. Le paléontologue français Jean Piveteau (1899-1991) a assez bien résumé la pensée de Teilhard de Chardin dans sa préface pour "La place de l’Homme dans la nature" que Teilhard de Chardin a publié en 1949 : « L’avènement de l’Homme marque un palier entièrement original, d’une importance égale à ce que fut l’apparition de la vie, et que l’on peut définir comme l’établissement sur la planète d’une sphère pensante, surimposée à la biosphère, la noosphère. En elle, l’immense effort de cérébralisation qui commença sur la Terre juvénile va s’achever en direction de l’organisation collective ou socialisation… ». On peut comprendre que la pensée de Teilhard de Chardin n’est pas exempte de considérations politiques, économiques et sociales.

Le génie, c’est effectivement de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Teilhard de Chardin était un historien, un paléontologue, c’est-à-dire un historien des temps très anciens, mais rien ne l’empêchait d’imaginer l’avenir. Car pour lui, c’est une évidence : plus le temps passe, plus la conscience se rapproche de Dieu, ce point oméga qui est le point final, la destination de toute cette longue et lente chaîne de l’Évolution : « l’humanité qui se rassemble pour rejoindre Dieu ».

Nous sommes les êtres humains, et notre échelle humaine est ultracourte en comparaison avec l’apparition des végétaux, celle des animaux, etc. Mais rien n’empêche de spéculer. D’imaginer, dans le futur, une nouvelle transformation de phase, l’apparition d’un nouveau "truc" (je ne sais comment l’appeler), un truc qui serait au-delà de la conscience humaine, une sorte de surhumain (pas au sens de Nietzsche en tout cas qui n’avait pas l’imagination du papillon pour imaginer une sur-chenille).

En 1922, Teilhard de Chardin a proposé un mot pour désigner ce "truc" : la noosphère (reprenant le mot esprit en grec), concept qu’il a partagé avec le chimiste russe Vladimir Vernadsky (1863-1945) et le mathématicien et philosophe français Édouard Le Roy (1870-1954), également ami de Teilhard de Chardin : « pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ». La noosphère pourrait être considérée comme une "conscience collective globale", une sorte de réseau de réflexions et de communications qu’on ne peut pas imaginer autrement que le réseau Internet d’aujourd’hui. Cette conscience qui peut prendre le pas sur des réalités plus basiques. Étonnante anticipation.

Teilhard de Chardin était même allé encore plus loin dans "Le Phénomène humain" puisqu’il envisageait déjà, quasiment, un accouplement entre deux mondes pensants : « Sous la tension croissante de l’Esprit à la surface du Globe, on peut d’abord se demander sérieusement si la vie n’arrivera pas un jour à forcer ingénieusement les barrières de sa prison terrestre, soit en trouvant le moyen d’envahir d’autres astres inhabités, soit, événement plus vertigineux encore, en établissant une liaison psychique avec d’autres foyers de conscience à travers l’Espace. La rencontre et la mutuelle fécondation de deux noosphères. ».

Cette vision très audacieuse de l’évolution de l’Univers fait ainsi de Teilhard de Chardin l’un des anticipateurs les plus exceptionnels de l’évolution future de l’humanité.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
"Erectus" de Xavier Müller.
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210501-teilhard-de-chardin.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/30/38948241.html


 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 04:29

« La correspondance entre la réalité et la théorie serait parfaite (…) si on ne voyait apparaître au tout dernier moment un gouffre infranchissable qui les sépare. C’est en ce vide béant que réside le "problème de la réalité", dit encore "problème de l’unicité". » (Roland Omnès, le 15 décembre 2008).



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Pas des particules mais des bougies : le physicien français Roland Omnès fête ses 90 ans ce jeudi 18 février 2021. Sommité de la physique théorique, Roland Omnès est connu pour ses travaux sur la physique quantique, ainsi que ses réflexions philosophiques, son interprétation de la physique quantique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation pour faire connaître et comprendre les rudiments de la physique quantique au grand public ainsi qu’un début d’interprétation.

Il n’y a pas de doute que l’homme est académique même s’il ne semble membre que de l’Académie internationale de la philosophie des sciences (il n’est pas membre de l’Académie des sciences, par exemple, ce qui peut étonner). Normalien à 20 ans, mathématicien, il a été professeur de physique théorique à l’Université Paris-Orsay (l’université des Prix Nobel de Physique), qu’il a même présidée de juin 1978 à juin 1983. Il présida aussi la Conférence des présidents d’université de janvier 1981 à septembre 1982, à une période cruciale pour la recherche française puisqu’en pleine alternance. Il a dans ces fonctions créer un service commun de formation continue pour toutes les universités et les IUT. Il a poursuivi ses travaux de recherches dans le Laboratoire de Physique Théorique (UMR 8627 du CNRS).

Les années 1980. L’ambiance était alors au refus de collaboration entre recherche et industrie (ce qui peut expliquer l’absence de vaccin contre le covid-19 délivré rapidement sur le marché, j’y reviendrai peut-être), et quand il y a des contrats, refus de clause de confidentialité. Grâce à la loi Pécresse en 2007, les chercheurs ont compris que les relations avec les entreprises pouvaient leur être profitables, d’autant plus que si l’État prend en charge les salaires et les investissements pour les gros équipements, il n’y a quasiment plus rien pour les budgets ordinaires des projets de recherche.

En 1959, Roland Omnès a été l’un des premiers lauréats du prestigieux Prix Paul-Langevin qui récompense les chercheurs en physique théorique. Après lui, on peut citer parmi les lauréats Philippe Nozières, Claude Cohen-Tannoudji, Édouard Brézin, Gérard Toulouse, Yves Pomeau, Pierre Fayet, Thibault Damour, Silke Biermann, etc.

À l’époque, Roland Omnès venait de terminer sa thèse de doctorat de sciences physiques, qu’il a soutenue le 9 mai 1957 à la Faculté des sciences de l’Université de Paris, avec pour titre : "Équations intégrales non linéaires en théorie quantique des champs. Application à la production mésonique des mésons". Le président de son jury de thèse était un physicien prestigieux de l’histoire de la physique quantique puisqu’il s’agissait de Louis de Broglie, Prix Nobel de Physique. Roland Omnès avait réalisé ses travaux notamment au CERN (Centre européen de recherches nucléaires) à Genève et ceux-ci avaient été suggérés par deux physiciens français, Bernard d’Espagnat et Jacques Prentki.

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Il faut bien comprendre aussi que si la physique quantique s’est développée dès les années 1920 et 1930 avec de grands noms de l’histoire des sciences, cette discipline n’est véritablement entrée à l’université française que à la fin des années 1960 et au début des années 1970, ce qui est très tardif. Roland Omnès a fait d’ailleurs partie de ceux qui l’ont introduite dans les programmes des étudiants en science. Pourquoi un tel retard ? Probablement pour de mauvaises raisons, des raisons politiques d’après-guerre, et paradoxalement, avec des raisons antagonistes : la physique quantique pouvait être considérée comme une "science allemande" (ce qui est une idée assez stupide, la science n’a pas de frontières) et les rares sommités françaises qui travaillaient sur la physique quantique étaient souvent (pas toujours) proches du parti communiste (par exemple, Paul Langevin). Là encore, la science n’a pas d’idéologie politique, n’est pas d’une idéologie politique.

Les travaux de Roland Omnès ont donc beaucoup apporté dans le développement de la physique quantique en France. L’une de ses motivations reste la capacité d’interpréter les résultats étonnants de la physique quantique, étonnants pour le bon sens. Parmi ces étrangetés, l’intrication quantique et plus généralement, le caractère probabiliste de la réalité et la réduction du paquet d’onde. Beaucoup de ses réflexions ont donc des composantes à la fois scientifiques (c’est son métier) mais aussi philosophiques (ce n’est pas son métier) et donc des composantes purement spéculatives (de nombreux physiciens se sont aussi aventurés dans ce registre, c’était le cas de Stephen Hawking, David Bohm, Bernard d’Espagnat, etc.).

Parmi les travaux de Roland Omnès, on peut bien sûr citer le problème du "wave function collapse" qu’on pourrait (mal) traduire ici par l’effondrement de la fonction d’onde. Il a écrit beaucoup de publications scientifiques et d’ouvrages sur le sujet : « Les progrès des dernières décennies en matière d’interprétation furent dus à part égale aux travaux des expérimentateurs et des théoriciens. Chez ces derniers, trois idées se sont révélées fécondes : la décohérence, la dérivation de la physique classique, et la remise en place de la logique dans les histoires cohérentes de Griffiths. Toutes trois s’appuient directement sur les principes quantiques, comme si ceux-ci contenaient en eux-mêmes tous les concepts nécessaires à leur propre interprétation, mais à une exception près de très grande taille : la fameuse réduction de la fonction d’onde, ou la "réduction" de manière plus générale. Quant à moi, peu à peu, le plaisir insistant de méditer sur la nature des lois me conduisait à prendre une idée simple de plus en plus au sérieux : se pourrait-il que tout résulte des principes, y compris la réduction ? » (2008).

Le physicien américain Robert B. Griffiths a travaillé avec Roland Omnès, Murray Gell-Mann et James Hartle avec qui il a développé l'approche des "histoires cohérentes" [ou "histoire décohérentes] de la physique quantique, approche qui vise à donner une interprétation moderne de la physique quantique en généralisant l’interprétation de Copenhague et en proposant une interprétation naturelle de la cosmologie quantique.

Toute la question est de savoir ce qu’est la réalité physique des phénomènes quantiques. Dans la thèse d’Adrien Vila-Valls sur la diffusion de la physique quantique en France (soutenue le 14 novembre 2012 à l’Université Claude-Bernard de Lyon), l’auteur rappelle que Roland Omnès « lutte contre les déviances spiritualistes inspirées par les théories quantiques » et qu’il avait par ailleurs travaillé avec le physicien français Edmond Bauer pour la traduction française d’un ouvrage de Niels Bohr. Edmond Bauer a dialogué avec Louis de Broglie pour comprendre ce qu’est la réalité dans la physique quantique.

Dans une publication plus philosophique que physique aux Presses universitaires de Caen, le 25 décembre 2008, Roland Omnès s’attaque ainsi au problème de la réalité qu’il définit ainsi : « La mécanique quantique se fonde sur le hasard et c’est donc une théorie statistique, dans son essence. En tant que telle, elle ne peut prédire que des possibilités et leur attribuer des probabilités, de sorte que rien ne lui est plus étranger, du moins en apparence, que l’unicité du Réel. Or on sait que des philosophes (…) voient dans cette unicité le caractère essentiel de la réalité. (…) En outre, on sait qu’en philosophie des sciences, l’unicité du réel, c’est-à-dire des faits, est la base absolue de la méthode expérimentale, si bien que lorsqu’on constate que les principes quantiques s’écartent de cette unicité, tout l’édifice de la connaissance tremble sur ses bases. ».

Reprenant l’équation de Schrödinger : « Le principe de superposition est ainsi sans aucun doute l’aspect le plus profond des lois quantiques. Mais c’est aussi l’obstacle majeur qui s’oppose à penser les lois de façon conventionnelle, c’est-à-dire au travers d’une conception trop banale de la philosophie de la connaissance. Toute la construction du modèle standard des leptons et des quarks a montré la supériorité théorique et pratique des conceptions de Feynman sur les formulations antérieures. Penser la nature comme une superposition de tous les possibles s’est ainsi révélé plus fécond que l’idée plus ancienne d’une fonction d’onde, qui ne peut exprimer que le hasard. Or, cette constatation n’a pas vraiment pénétré la philosophie des sciences, parce que notre cerveau y fait obstacle. ».

Certains n’ont pas hésité à être parfois sévères avec les ambitions de Roland Omnès, à l’image de l’épistémologue canadien Yves Gauthier, de l’Université de Montréal, qui commentait le livre de Roland Omnès, "Philosophie de la science contemporaine" (éd. Gallimard, sorti en septembre 1994) dans  un article de "Philosophiques" publié en automne 2000 avec ces mots : « Roland Omnès (…) veut réhabiliter le sens commun afin de sortir de l’impasse où se trouve l’épistémologie contemporaine. C’est là le propos ou le vœu d’un auteur qui n’est ni philosophe des sciences, ni logicien mais qui semble croire qu’en ces matières, tout honnête homme est pourvu des lumières naturelles et qu’il suffit en quelque sorte de réfléchir pour parvenir à des vues éclairantes sur toutes choses. Cette invitation à une philosophie populaire n’est en réalité qu’un travail de vulgarisation philosophique et on peut se demander si la philosophie spontanée du savant n’est autre chose que ce sens commun, si bien partagé entre les hommes, que seuls les philosophes "professionnels" en seraient apparemment dépourvus. (…) L’ouvrage d’Omnès, après ceux de Prigogine et de nombreux autres, ne s’adresse sans doute pas aux philosophes des sciences (avertis !), mais les néophytes n’y trouveront pas nécessairement leur compte, malgré la clarté du style et la simplicité des idées que le scientifique a voulu rendre accessibles au "commun" des mortels. » (Société de philosophie du Québec).

Je termine par cette confidence de Roland Omnès dans la publication déjà citée du 15 décembre 2008 : « J’ai conscience à la fois de l’âge que j’ai atteint et d’une certaine chance à pouvoir exercer encore ma réflexion. L’âge me dissuade de croire que je pourrais contribuer à résoudre ce grand problème, alors que le plaisir de penser le ramène sans cesse devant mes yeux. J’ai formidablement envie de connaître la réponse avant de rencontrer saint Pierre ou le porte-clef du silence. ». Souhaitons-lui d’avoir encore un peu de temps pour y déceler cette réponse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
Katalin Kariko.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210218-roland-omnes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/les-90-particules-quantiques-du-231035

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/17/38820817.html





 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 18:26

Voici une publication scientifique intéressante à lire pour mieux comprendre l'origine du coronavirus SARS-CoV-2, ou plutôt, pour mieux ne pas comprendre cette origine.

Published: 06 February 2021
Titre : Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort.
Auteurs : Fabrice Carrat, Julie Figoni, Joseph Henny, Jean-Claude Desenclos, Sofiane Kab, Xavier de Lamballerie & Marie Zins.
Revue : European Journal of Epidemiology (2021)

Cliquer sur le lien pour télécharger la publi (fichier .pdf) :
https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s10654-020-00716-2.pdf


Carrat, F., Figoni, J., Henny, J. et al. Evidence of early circulation of SARS-CoV-2 in France: findings from the population-based “CONSTANCES” cohort. Eur J Epidemiol (2021). https://doi.org/10.1007/s10654-020-00716-2

Received : 04 December 2020
Accepted : 19 December 2020
Published : 06 February 2021

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210210-covid-cp-inserm.html


SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20210206-publi-inserm-coronavirus.html



 

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23 janvier 2021 6 23 /01 /janvier /2021 03:48

« Il faut préciser qu’à l’époque, la communauté scientifique est concentrée sur les recherches autour de l’ADN. Malgré tout, Katalin Kariko s’accroche à son sujet d’étude, l’ARN messager, qui apporte aux cellules un mode d’emploi sous forme de code génétique pour combattre les maladies. » (France Inter, le 20 décembre 2020).



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La biochimiste Katalin Kariko sera-t-elle la sauveuse de l’humanité, délivrée de la pandémie de covid-19 ? La pandémie continue à faire des ravages humains dans la population mondiale. La situation reste alarmante. Plus de 2,1 millions de décès sont dus au covid-19 dans le monde depuis le début de la pandémie (cela augmente de 100 000 chaque semaine), plus de 420 000 aux États-Unis, 96 000 au Royaume-Uni, 85 000 en Italie, 72 000 en France, 52 000 en Allemagne, etc. Le rythme des nouvelles contaminations détectées est rapide, on en est à près de 100 millions de cas détectés depuis le début de la pandémie (nombre ultraminoré), la France a atteint ce jour 3 millions de cas, etc.

Avec un tel tableau qui est loin, hélas, d’être définitif, on peut comprendre que le Prix Nobel est loin des préoccupations de la chercheuse d’origine hongroise de 66 ans Katalin Kariko, même si, pour son ego, ce serait la revanche de son obstination. En finir avec la pandémie sera un bilan de vie bien plus satisfaisant pour ses valeurs qu’une distinction, aussi suprême soit-elle. Sauveuse de l’humanité, c’est cela, la distinction suprême, et personne n’est assez juge pour l’attribuer.

Elle vit "modestement" dans un petit pavillon de banlieue résidentielle, à une heure de Philadelphie, où elle télétravaille dans un petit bureau avec son ordinateur. Elle a l’humilité des scientifiques, ce qui étonne les journalistes, les juristes, les politiques, et tous ceux pour qui le paraître fait partie intégrante de leur métier.

Un scientifique ne le devient que par passion personnelle pour son sujet ou discipline : les études sont longues et difficiles, c’est souvent des sujets compliqués rarement compréhensibles au grand public, et dont les applications sont souvent rarement visibles, c’est mal payé, c’est peu valorisant à tout point de vue et c’est même parfois difficile pour la famille et la vie affective en général, car un chercheur cherche vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pense à son sujet d’étude vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La motivation des scientifiques est pourtant d’une ambition très forte, voire carrément folle : au-delà de la curiosité intellectuelle, il y a cette vocation, presque une prétention, à vouloir deviner le monde, à vouloir découvrir les lois de la nature, et plus généralement, à vouloir construire la Connaissance, y apporter leur pierre.

L’humilité de Katalin Kariko n’est donc pas surprenante, c’est la norme dans les sciences dites dures où la blouse blanche est plus souvent portée que le costume cravate ou le tailleur. Elle est en ce sens très représentative de nombreux chercheurs dans le monde dont certains sont connus mais c’est très rare, parce qu’il y a eu une découverte extraordinaire. Elle bénéficie depuis quelques mois de cette exposition médiatique parce que, justement, elle le mérite. Elle est à l’origine des vaccins à ARN messager, ceux justement qui permettent d’entrevoir une sortie de la pandémie de covid-19 avant la fin de l’année 2021 (sans lesquels l’horizon de toute la décennie aurait été particulièrement sombre).

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Née dans une famille modeste le 17 janvier 1955 à Szolnok, à 100 kilomètres à l’est de Budapest, Katalin Kariko a connu la dictature communiste en Hongrie (elle avait 1 an et demi quand les chars soviétiques sont entrés à Budapest). Passionnée par la biologie, elle a fait des études scientifiques et s’est fait recruter, comme thésarde sur la synthèse chimique de l'ARN messager, en 1978 par le Centre de recherche biologique de l’Académie des sciences de Hongrie situé à Szeged, à 175 kilomètres au sud-est de Budapest. Elle a soutenu sa thèse de doctorat en biochimie à l'Université de Szeged en 1982.

Son laboratoire n’ayant aucun moyen, la petite famille (avec son mari et leur fille née en 1982) également, ils ont décidé de s’expatrier en 1985 aux États-Unis, pays des libertés. Pour cela, ils ont revendu leur automobile pour avoir un petit pécule mais comme ils n’avaient pas le droit de sortir des devises à l’étranger, Katalin Kariko a caché l’argent à l’intérieur de la peluche de leur fille de 2 ans.

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Pour l’anecdote, la fille en question, Zsuzsanna Francia est devenue criminologue en 2004 (diplômée de l’Université de Pennsylvanie) mais surtout, a connu ses heures de gloire (bien avant sa mère) comme rameuse, championne olympique d’aviron (deux fois médaille d’or en 2008 et 2012) et championne du monde d’aviron (cinq fois médaille d’or en 2006, 2007, deux fois en 2009 et  2011) pour le compte des États-Unis qui ont toujours considéré, jusqu’à il y a quelques années, que l’immigration était une chance pour leur nation.

Mais l’installation aux États-Unis n’était pas aussi heureuse que prévue (comme souvent quand on émigre). Katalin Kariko fut recrutée comme "postdoc" (bourse postdoctorale) par la Temple University à Philadelphie, au département de biochimie pour travailler dans les sciences de la santé. Elle a participé à des essais cliniques sur des patients atteints par des maladies du sang ou par le sida. Puis, elle fut recrutée en 1987 par l’Université de Pennsylvanie (Penn), située également à Philadelphie pour donner des cours tout en poursuivant des travaux de recherche. L’Université de Pennsylvanie est très sélective et prestigieuse, d’excellente réputation pas parce qu’elle a accueilli Donald Trump et William Henry Harrison, ainsi que quatorze autres futurs chefs d’État (Alassane Ouattara, et de très nombreuses célébrités (Noam Chomsky, Warren Buffet, Elon Musk, Ivanka Trump, etc.), mais aussi parce que trente-six chercheurs y ont été récompensés par le Prix Nobel.

Dans ses relations avec Katalin Kariko, cette université n’a cependant pas brillé par une moralité irréprochable. La voici professeure et à partir du début des années 1990, elle a voulu travailler sur l’ARN messager. Son intuition, c’était que l’ARN messager pourrait soigner de nombreuses maladies. Mais personne ne l’a écoutée et personne ne croyait en cette technologie. On préférait travailler avec l’ADN pour traiter les malades de la mucoviscidose et du cancer, mais l’ADN pouvait modifier le génome des cellules et avoir de fâcheuses conséquences. Elle préférait au contraire travailler avec l’ARN messager, moins risquée. En 1995, l’Université de Pennsylvanie a refusé de la titulariser à cause de son obstination à vouloir travailler sur l’ARN messager et elle est donc restée enseignante dans une situation précaire, sans beaucoup de moyens.

Pendant des années, Katalin Kariko est restée obstinée et a continué malgré tout à travailler sur l’ARN messager. Elle croyait aux grandes potentialités de l’ARN messager, notamment dans le traitement contre le cancer ou même pour régénérer les cellules après un AVC (accident vasculaire cérébral). Personne ne croyait en elle parmi ses collègues qui l’ont méprisée. Seule sa mère y croyait tellement que chaque année, elle s’attendait à ce que sa fille fût la future lauréate du Prix Nobel. Mais c’était impossible, la "communauté scientifique" ne connaissait même pas son nom !





Sur le plan scientifique, elle avait deux problèmes, entre autres, à résoudre. D’une part, la molécule d’ARN messager est très instable si bien qu’il fallait trouver le moyen de la stabiliser pour le temps d’arriver dans l’organisme. D’autre part, le plus difficile à résoudre, l’ARN messager engendre de la part de l’organisme une réponse immunitaire beaucoup trop forte, ce qui était un obstacle majeur à son utilisation dans le corps humain.

En 2005, avec son collègue, l’immunologiste américain Drew Weissman, elle a réussi à prévenir la réaction inflammatoire en modifiant certains nucléosides. Un peu plus tard, ils ont résolu le problème de l’instabilité en réussissant à insérer l’ARN messager dans des nanoparticules lipidiques (considérées comme un enrobage protecteur). Ces travaux ont été publiés en 2015. Ils ont déposé un brevet sur cette technologie en 2012, mais comme c’est le cas pour tous les chercheurs, le brevet appartient à l’organisme dans lequel ils ont réalisé leurs travaux, ici l’Université de Pennsylvanie. Entre 2006 et 2013, les deux chercheurs ont créé et dirigé une petite start-up.

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Ce fut ce brevet dont des licences ont été vendues à deux start-up spécialisées dans les biotechnologies, Biontech et Moderna. L’entreprise allemande Biontech (1 300 employés en 2019) a été créée en juin 2008 et est dirigée par un couple de médecins et chercheurs allemands d’origine turque, Ugur Sahin (cancérologue) et Özlem Türeci. L’entreprise américaine Moderna (820 employés en 2019) a été créée en 2010 et est dirigée depuis 2011 par le Français Stéphane Bancel ; son nom signifie d’ailleurs "Modified RNA", c’est-à-dire "ARN modifié". En mars 2013, Moderna et AstraZeneca ont conclu un accord de coopération pour développer les technologies avec ARN messager, portant sur 240 millions de dollars.

On comprend que si tous ces acteurs n’étaient évidemment pas au courant de la survenue du coronavirus SARS-CoV-2 en 2020 (seuls les complotistes de bas étages peuvent l’imaginer), ils étaient parmi les rares prêts à cette technologie depuis de nombreuses années et ont pu entrer dans la course au vaccin avec un avantage de rapidité dans le développement. On comprend aussi pourquoi Sanofi n’a pas encore achevé ses travaux, car un vaccin dit classique met plus de quatre ans, ordinairement, pour être développé. Les deux entreprises Biontech et Moderna ont pu réussir leur Blitzkrieg contre le virus grâce à la décennie de développement déjà réalisé.

Sans ce brevet de Kalalin Kariko et Drew Weissman, jamais le vaccin à ARN messager contre le covid-19 aurait pu être développé aussi rapidement, c’est-à-dire en moins d’un an après le séquençage du génome du coronavirus SARS-CoV-2. Katalin Kariko a compris qu’elle pourrait continuer ses recherches sur l’ARN messager dans ce genre d’entreprises plutôt qu’à l’Université de Pennsylvanie qu’elle a quittée en 2013 (pour ses travaux de recherche, elle continue à y enseigner) pour rejoindre Biontech comme Vice-Présidente senior. Elle a obtenu une "prime" de 3 millions de dollars pour avoir été l’auteure du brevet qui sert aujourd’hui cette société, mais elle ne s’est pas enrichie comme les patrons de Moderna et de Biontech, devenus milliardaires grâce à "son" brevet dont elle n’était pas propriétaire.

Depuis quelques mois, ses travaux sur l’ARN messager ont donc été largement reconnus avec l’arrivée sur le marché des deux vaccins à ARN messager contre le covid-19, celui de Biontech/Pfizer et celui de Moderna qui se servent, tous les deux, de la technologie développée depuis une quarantaine d’années par elle. Le succès de la vaccination dans la phase 3 des essais cliniques (en grandeur nature, les premiers résultats sur l’immunité collective sont à observer en premier lieu en Israël qui est très en avance dans sa campagne de vaccination) sera donc à mettre sur la ténacité et l’intuition de Katalin Kariko. Sa reconnaissance devra donc dépasser largement les limites de sa famille !

Devenue ultracélébre depuis la première annonce de Pfizer sur le vaccin contre le covid-19, Kalalin Kariko passe désormais un temps important avec les nombreux médias du monde entier venus l’interviewer. Dans son message principal récurrent, il y a un agacement venu en réaction aux nombreuses "fake-news" (fausses informations) ayant pour objectif de discréditer les vaccins. En particulier, sur la supposée capacité du vaccin à ARN messager à modifier le génome de la cellule humaine. C’est complètement faux et cela a de quoi la mettre en colère car c’était justement l’une des raisons qui l’avaient convaincue de travailler sur l’ARN messager au lieu de l’ADN. Car l’ADN pouvait avoir des conséquences génétiques à long terme difficilement contrôlables, alors que c’était impossible avec l’ARN messager.

Rappelons que l’ARN messager est une molécule très fragile, c’est pour cela qu’il faut stocker les doses de vaccin dans des supercongélateurs car à température plus élevée, l’ARN messager se disloque au bout de quelques minutes ou heures. Injectée dans l’organisme, la molécule a juste le temps de faire créer une protéine (celle qui permet au coronavirus SARS-CoV-2 d’entrer dans la cellule humaine) et de susciter une réaction immunitaire de l’organisme. Mais même si elle était stable, l’ARN messager n’aurait aucune capacité à intervenir sur le génome puisqu’elle serait incapable d’entrer dans le noyau de la cellule (et même si elle le pouvait, il n’y aurait aucune interaction, c’est absolument impossible). Avec de tels vaccins, il n’y a donc aucune possibilité d’incorporation de matériel génétique dans le génome de la cellule.

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Ce qui fait que le vaccin à ARN messager cumule de très nombreux avantages. Je les rappelle brièvement.

Premièrement, son innocuité de principe, car on n’injecte aucun virus même désactivé dans l’organisme. Cela signifie qu’il est impossible d’avoir la maladie avec le seul vaccin (la protéine synthétisée par l’organisme n’est pas dangereuse en elle-même, comme une "coque" du coronavirus).

Deuxièmement, il n’y a pas lieu de renforcer la réaction immunitaire (c’est même l’inverse qui a été fait, voir plus haut), si bien qu’il n’y a pas besoin d’adjuvant, cause principale de polémique pour les militants anti-vaccins.

Troisièmement, grâce à cette technologie extraordinaire, l’efficacité du vaccin est très élevée (95%), ce qui est assez rare pour les vaccins (attention malgré tout, cela veut dire que 5% des personnes vaccinées peuvent quand même avoir une forme grave de la maladie).

Quatrièmement, et c’est à mon sens un avantage incroyable, surtout à cette époque de détection de plusieurs variants plus ou moins très agressifs, cette technologie est rapide à mettre en œuvre et il suffirait de quelques semaines pour adapter le vaccin aux variants les plus récents le cas échéant (alors qu’on n’adapte le vaccin contre la grippe, de technologie classique, seulement avec les variants connus de l’année précédente, car il faut un temps long de développement). Cela permet une meilleure réactivité face aux mutations du coronavirus.

Cinquièmement, cette technologie pourrait aussi s’adapter dans la recherche sur le cancer et sur les AVC (entre autres). Bref, cela ouvre une porte géante dans la capacité à progresser médicalement et le succès du vaccin contre le covid-19 a mis un coup de projecteur sur cette technologie qui, initialement boudée, pourra bénéficier d’un afflux massif de financement pour d’autres applications (ce qui est un vrai retournement par rapport aux années 2000 où personne n’y croyait).

Pour être honnête, bien sûr, il faut donner les inconvénients, mais à ce jour (et à ma connaissance), étant donné que les effets secondaires sont les mêmes que pour les vaccins classiques, le seul vrai problème est très matériel, de logistique, le besoin de stocker le produit à une température très faible, ce qui nécessite des centres de stockage et de vaccination moins nombreux que dans le cas du vaccin contre la grippe qui, lui, peut être injecté dans tous les cabinets médicaux en ville et toutes les pharmacies. Cela nécessite donc une organisation très forte des États, ce qui rend plus difficile la vaccination dans les pays désorganisés (par la guerre, la dictature ou la pauvreté), en particulier dans les pays chauds où la chaîne du froid est encore plus difficile à maintenir.

Cette technologie à ARN messager n’est donc pas si nouvelle quel cela, elle n’a pas fait irruption en un an, mais c’est bien l’aboutissement de plusieurs décennies de travail sur le sujet. Les premières injections d’un vaccin à ARN messager sur des animaux ont eu lieu en 1990, soit il y a plus de trente ans, ce qui donne beaucoup de recul sur des éventuelles évolutions à long terme d’un point de vue général. Par ailleurs, signalons (sans faire de cocorico) que la molécule d’ARN messager a été mise en évidence en 1960 par deux chercheurs français, Jacques Monod et François Jacob, qui ont reçu tous les deux le Prix Nobel de Médecine en 1965 pour cette découverte.

Au-delà de son talent et de ses intuitions, qui sont en train de sauver le monde (rien que cela), la figure de Katalin Kariko est très représentative de beaucoup d’éléments sociaux concernant la recherche scientifique.

D’abord, une misogynie résiduelle dans un milieu souvent masculin. Pendant souvent, on considérait que Katalin Kariko était supervisée par un homme car personne n’imaginait qu’elle pouvait mener elle-même ses travaux. Ensuite, son statut d’immigré est très caractéristique aux États-Unis. Le pays s’est enrichi de l’apport de nombreux immigrés venus de tous les pays du monde, renforçant la synergie des manières de penser. Cela explique pourquoi les États-Unis concentrent à eux tous seuls autant de lauréats du Prix Nobel et autant de projets scientifiques et technologiques. Enfin, le parcours de la biochimiste rappelle celui, très fréquent, de beaucoup de chercheurs, y compris européens, qui n’ont pas forcément obtenu les financements nécessaires mais dont la passion leur a permis quand même d’avancer. En France, il est très courant que des docteurs après des bourses postdoctorales n’aient pas encore d’emploi pérenne à l’âge de 35 ans malgré leur haute valeur ajoutée.

Katalin Kariko aura peut-être le prochain Nobel, ou pas. Qu’importe ! Elle le mériterait en tout cas, et elle est déjà entrée dans le grand livre de l’histoire des sciences, une sorte de Marie Curie du XXIe siècle. Qu’elle soit remerciée de ses travaux qui ont déjà trouvé de manière inattendue un débouché absolument fabuleux : sauver des millions d’êtres humains. Incontestablement, parmi les humains, il y en a qui ont apporté plus que d’autres.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
7 questions sur les vaccins contre le covid-19.
Covid-19 : vaccins et informations parcellaires.
Faudra-t-il rendre obligatoire le futur vaccin contre le covid-19 ?
Katalin Kariko.
Li Wenliang.
Karine Lacombe.
Claude Huriet.
Didier Raoult.
Agnès Buzyn.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210121-katalin-kariko.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/katalin-kariko-pionniere-des-230411

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/21/38772774.html








 

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 03:19

« Il s’agit d’un effort absolument majeur, qui témoigne avant tout de la volonté du gouvernement et du Président de la République, de faire de la France un des acteurs majeurs de ces technologies au niveau européen et international. » (Communiqué de l’Élysée, le 21 janvier 2021).


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Le Président Emmanuel Macron a visité l’Université Paris-Saclay ce jeudi 21 janvier 2021. Ce n’était pas son premier déplacement dans l’une des universités phares de la France, qui a compté déjà de nombreux Nobel de sciences dures et où sont regroupés de nombreux laboratoires de recherche contribuant à l’excellence scientifique française, pôle exceptionnel du Grand Paris en pleine ébullition avec la perspective de la ligne de métro 18 prévue pour 2026 (dans cinq ans seulement).

Emmanuel Macron a notamment rencontré des étudiants pour leur annoncer quelques mesures importantes visant à rendre aux étudiantes la crise sanitaire plus facile à vivre, tant socialement que psychologiquement (le repas au restaurant universitaire à 1 euro pour tous les étudiants, 20% de présentiel dans les établissements universitaires, création de chèque-psy pour ne pas avancer les frais de consultation d’un psychologue).

Dans sa volonté de ne pas faire seulement de la "gestion de crise covid-19" mais aussi des impulsions pour préparer l’avenir national, Emmanuel Macron a fait le déplacement également pour lancer ce qu’il a appelé la stratégie quantique de la France.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’investir massivement dans l’un des domaines scientifiques majeurs du XXIe siècle, à savoir l’informatique quantique. Je vais tenter en quelques trop courts mots d’expliquer très grossièrement l’enjeu.

Depuis l’apparition des ordinateurs (depuis la fin de la guerre et plus particulièrement à partir du début des années 1980 avec le développement des ordinateurs individuels, l’informatique se faisait avec le basique "bit" qui est un composant binaire : soit en position 0, soit en position 1. Toute la programmation et les calculs ne sont qu’une suite logique de bits.

En cinquante ans, les ordinateurs ont bénéficié d’énormes progrès, notamment de la science des matériaux, dans l’électronique, dans l’énergétique, etc. Toute personne âgée de plus 50 ans qui a pu toucher des ordinateurs dans les années 1980 ont pu voir le chemin parcouru : la taille des composants et des ordinateurs, leur rapidité, la capacité des mémoires (vive ou de stockage), tout s’est miniaturisé et s’est "purifié". Plus le matériau du composant est "pur", plus il augmente ses performances physico-chimiques. Plus les circuits imprimés sont fins, plus les équipements associés sont petits, ou à taille constante, plus ils sont puissants.

Beaucoup de technologies ont été développées notamment pour graver plus finement (laser, etc.). Mais on peut comprendre aisément qu’il va y avoir une limite matérielle irréductible : la taille des atomes  (on prévoyait qu’on atteindrait cette dimension en 2020, ce qui est un peu en avance sur la réalité). Actuellement, on en est à des couches d’une dizaine d’atomes. Il va donc être compliqué de renforcer la puissance des ordinateurs sans technologie disruptive, en restant dans l’informatique qu’on pourrait qualifier de classique.

Deux voies sont possibles pour lever ce verrou matériel, il y en a peut-être d’autres d’ailleurs. Le premier que je n’indique que par simple intérêt, c’est l’ordinateur biologique : l’utilisation de synapses ou même d’ADN pourrait contourner les limites de la matière en permettant de faire des opérations logiques complexes sur un "matériel biologique" plus compact que les simples matériaux utilisés jusqu’alors.

L’autre voie, très importante depuis une quarantaine d’années (proposée notamment par le célèbre Prix Nobel Richard Feynmann  en 1982), et renforcée depuis une vingtaine d’années, c’est l’ordinateur quantique.

Qu’est-ce que l’informatique quantique ? Eh bien, au lieu d’être constitué de "bits" qui ne peuvent dire que 0 ou 1, l’ordinateur quantique est constitué de "qubits", autrement dit, de "bits quantiques" qui auraient bien plus de possibilités qu’être 0 ou 1, il y aurait en fait une grande possibilité d’états probabilistes. En théorie, le qubit pourrait même transporter une infinité d’informations (une infinité de combinaisons), ce qui pourrait rendre un ordinateur doté de qubits des centaines de milliards de fois plus puissant que les ordinateurs actuels.

Un ordinateur quantique calcule de manière parallèle et pas séquentielle. Sur l’article sur le sujet, Wikipédia cite Thierry Breton. À l’époque, il était le patron d’Atos (une entreprise qui a beaucoup investi avec Bull et le CEA dans l’informatique quantique) et aussi le président de l’ANRT (Association nationale de la recherche et de la technologie). Il évoquait ce sujet passionnant sur France Culture le 27 juin 2017 en prenant un exemple pour servir son analogie. On cherche dans une salle de mille personnes celles qui mesurent plus de 1,80 mètre et qui savent parler anglais. L’ordinateur classique va interroger chaque personne succeessivement et leur poser les deux questions, mettre un oui ou un non aux deux colonnes (taille, anglais) et ensuite, il va sélectionner ceux qui ont deux oui. L’ordinateur quantique, lui, va juste interroger la salle en demandant que ceux qui mesurent plus de 1,80 mètre et qui parlent anglais lèvent la main. On a immédiatement l’information souhaitée. C’est un peu cela, l’informatique quantique, un traitement généralisé en parallèle, d’autres algorithmes plus futés pour réduire leur durée, mais aussi une base matérielle à effet quantique.

Bien entendu, c’est l’idée théorique, il y a énormément de technologies déployées pour réaliser un ordinateur quantique. On peut utiliser de nombreux effets, dont l’intrication quantique. Pour être en zone d’effet quantique, il faut se débarrasser la plupart du temps des agitations atomiques dues à la température et donc être proche du zéro absolu (0 Kelvin, soit –273,15°C). Cela nécessite donc un environnement industriel lourd (un liquéfacteur pour fournir en hélium liquide).

Gagner en puissance de calculs, c’est-à-dire en gros, faire en quelques secondes ce que nos ordinateurs actuels ne pourraient faire qu’en plusieurs milliards d’années, c’est nous ouvrir de très nombreuses portes sur le progrès : meilleure modélisation de la météo, reconnaissance vocale, fonctionnement de l’univers, modélisation moléculaire plus complexe que la simple molécule de dihydrogène, et même, puisqu’on est en pleine pandémie, découverte de nouveaux médicaments.

Mais il y a aussi des inconvénients, car cette puissance de calculs peut aussi servir le "mal" et pas seulement le "bien" : les protections sur les transactions bancaires, sur les processus nucléaires, etc. pourraient être facilement détruites avec ces ordinateurs quantiques. Parallèlement au développement de cette nouvelle génération d’ordinateurs, il faut donc développer ce qu’on appelle la cryptographie quantique.

La France compte des laboratoires d’excellence dans ce domaine, en particulier à Paris-Saclay et à Grenoble. Le physicien français Serge Haroche a même reçu le Prix Nobel de Physique en 2012 sur ce sujet (avec son collègue américain David Wineland).

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Emmanuel Macron, peut-être par sa génération, mais pas par sa formation, est sans doute le Président de la République qui a le mieux compris les enjeux des hautes technologies. On l’a vu pour le développement des vaccins : ce n’est plus des grands groupes, comme dans les années 1960 et 1970, qui arrivent le mieux et le plus rapidement à sortir une technologie nouvelle, ce sont d’abord des petites structures, des start-up, qui ensuite s’associent à des groupes industriels pour leur phase de production.

À Paris-Saclay, le Président de la République a d’abord rappelé les mesures pour doper la recherche scientifique depuis 2017 : la loi de programmation pour la recherche (c’est sans précédent, et j’espère que cette loi sera renouvelée par les majorités suivantes), le programme d’investissements d’avenir, le plan France Relance, et enfin, le plan sur l’intelligence artificielle lancé à la suite du rapport remis le 29 mars 2018 par le député et mathématicien Cédric Villani.

Le plan quantique a pour objectif de mettre à la disposition des chercheurs, des start-up et des industriels, de nouveaux moyens dont la formation, de développer l’informatique quantique et d’investir massivement dans les technologies associées : communications, capteurs et cryptographie.

D’un point de vue financier, Emmanuel Macron a posé 1,8 milliard d’euros sur cinq ans, dont 1,050 milliard d’euros provenant pour moitié de l’État (programme d’investissements d’avenir) et pour moitié d’établissements affiliés (CEA, CNRS, INRIA), 200 millions d’euros de crédits européens et 550 millions d’euros du secteur privé (c’est un classique du genre qu’un représentant de l’État annonce un financement avec une partie qui ne vient pas du secteur public, donc, qu’il n’a pas).

Si on reste en dépenses publiques, cela signifie que la France va passer en rythme annuel de 60 millions d’euros à 200 millions d’euros, soit plus du triple, ce qui n’est pas négligeable, même si cela ne correspond qu’à une grosse moitié des dépenses publiques américaines (400 millions de dollars). Ces dotations placeront la France en troisième position d’investisseur public sur le quantique derrière les États-Unis et la Chine. Pour avoir une petite idée de l’évolution dans le temps, en 2005, seulement 75 millions d’euros avaient été consacrés en dépenses publiques aux États-Unis pour le quantique, 25 millions d’euros au Japon, 12 millions d’euros au Canada, 8 millions d’euros en Europe et 6 millions d’euros en Australie.

Cette enveloppe budgétaire permettra de financer notamment une centaine de bourses de thèse, une cinquantaine de bourses post-doctorales, et le recrutement d’une dizaine d’excellents chercheurs étrangers en séjour pendant une année dans un laboratoire français.





La répartition du 1,8 milliard d’euros selon les secteurs est le suivant : 350 millions d’euros pour les simulateurs quantiques, 430 millions d’euros pour les prototypes d’ordinateur quantique, 150 millions d’euros pour la cryptographie post-quantique, 250 millions d’euros pour les capteurs quantiques, 320 millions d’euros pour les communications quantiques. Le reste est consacré aux technologies à développer pour construire des machines quantiques comme 300 millions d’euros pour la cryogénie. Le quantique, c’est en effet, avant tout, l’étude de l’ultra-froid et de l’infiniment petit. Hypermétropes frileux s’abstenir !

Ce qui a été bien compris par le gouvernement, au-delà du besoin en investissements sonnants et trébuchants, c’est l’important d’une synergie complète entre les grands laboratoires universitaires ou issus de grands organismes publics, des industries, les start-up et les grandes entreprises, sans oublier, essentielles, les relations internationales qui oscillent toujours entre coopération et concurrence.

C’est donc très heureux qu’avec ce plan quantique, la France, fort de son potentiel très fort de recherche, se donne les moyens de se placer parmi les grands leaders mondiaux d’un des domaines essentiels à horizon 2030 voire 2050. On aura peut-être oublié qui a pris cette décision, mais on n’oubliera pas qu’elle a été prise…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
1,8 milliard d’euros pour le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210121-strategie-quantique.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/paris-saclay-la-strategie-230377

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/21/38772765.html







 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 01:35

Pour mieux comprendre les travaux du mathématicien Benoît Mandelbrot, on peut lire cette publication à télécharger (cliquer sur le lien pour télécharger le fichier .pdf).

Tan, Lei. Similarity between the Mandelbrot set and Julia sets. Comm. Math. Phys. 134 (1990), no. 3, 587-617.
https://projecteuclid.org/download/pdf_1/euclid.cmp/1104201823

Pour en savoir plus sur Benoît Mandelbrot :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201014-benoit-mandelbrot.html

SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20201014-publi-mandelbrot-julia.html

 

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17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 01:51

Ancien résistant, biologiste, médecin, académicien, l’homme a eu, très tôt, la pleine consécration de la communauté scientifique pour ses recherches sur la génétique et les bactéries.


yartiJacobFrancois01Dix jours après le professeur Robert Edwards (1925-2013), prix Nobel de Médecine 2010 et père du premier bébé éprouvette, le professeur François Jacob s’est éteint ce samedi 20 avril 2013 à 92 ans. Il fut l’un des grands chercheurs du XXe siècle qui a permis de comprendre beaucoup sur les mécanismes génétiques et dont les travaux ont eu une incidence directe sur la connaissance du cancer. Comme d’autres prix Nobel, il est devenu immortel en se faisant élire le 19 décembre 1996 à l’Académie française (ce fut aussi le cas récent du professeur Jules Hoffmann, prix Nobel de Médecine 2011, élu académicien le 1er mars 2012). François Jacob fut également un militaire et résistant courageux.


Résistant à 20 ans

François Jacob est né à Nancy le 17 juin 1920. C’est dire à quel point il venait d’avoir 20 ans lors du fameux appel du 18 juin 1940. Quarante années plus tard, il expliquait : « L’exceptionnel dans l’appel du 18 juin, c’était d’abord la rencontre de vérités simples, parce que le droit de la France se confondait avec les droits de l’homme et le patriotisme avec la liberté. C’était aussi la rébellion, l’insubordination du soldat à des ordres jugés indignes, parce que l’obéissance du Français à l’intérêt et à l’honneur du pays doit l’emporter sur l’obéissance du militaire à ses chefs. ».

Dès le 1er juillet 1940, petit-fils d’un général quatre étoiles, il s’est engagé dans la Résistance en rejoignant Londres. Sa mère venait de mourir quelques semaines avant. Comme il se destinait à devenir chirurgien (il avait déjà suivi deux ans d’études de médecine), on l’affecta au service santé et il s’occupa des blessés en Afrique du Nord (il sauva même un homme en faisant une trépanation). Il a eu cinq citations et fut considéré comme « consciencieux et calme ». Mais il faillit perdre la vie en Normandie, le 8 août 1944, lorsqu’il préféra rester près d’un soldat mourant angoissé de rester seul au lieu de se réfugier dans un fossé pour se protéger des bombes. Résultat, le jeune homme fut gravement blessé, resta longtemps hospitalisé (sept mois) et n’a pas pu entamer une carrière de chirurgien.

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Maurice Schumann, la fameuse voix de la BBC "Les Français parlent aux Français" qui a reçu solennellement François Jacob à l’Académie française le 27 novembre 1997, a eu ces mots très pesés : « Dans les sentiers difficiles du monde, un être d’exception laisse toujours deux traces : celle qu’a gravée sa vie ; celle qu’a dessinée sa légende. La légende de François Jacob se ramène à cette affirmation têtue : la science est redevable de vos découvertes à la tragédie qui a failli faire de vous un "mort pour la France" parmi tant d’autres ; si cette "ardente souffrance du grand blessé" que chant Apollinaire et dont vous ne parlez qu’à vous-même n’était pas restée la compagne de votre solitude, on ne trouverait votre nom que dans les annales de la chirurgie ; en d’autres termes, votre prix Nobel serait, en quelque sorte, la conséquence de ce coup du sort qui vous a interdit d’obéir à votre vocation, la compensation surnaturelle d’une des innombrables horreurs de la guerre. ».


Médecin puis biologiste à l’Institut Pasteur

En 1947, François Jacob a soutenu sa thèse de médecine à Paris après quelques années de travaux en laboratoire. Il s’est ainsi familiarisé avec les bactéries et les antibiotiques, avec les expérimentations sur des souches. Sa thèse portait sur la tyrothricine (un antibiotique peu connu) et il expliqua cette passion soudaine pour la biologie « par nécessité intérieure et hasard extérieur » ("La Statue intérieure", 1987).

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Il fut intégré à l’Institut Pasteur en 1950 au département de physiologie microbienne dirigé par André Lwoff (1902-1994) qui fut pour lui comme un père pour sa scientifique. Bien plus tard, il présida ce prestigieux établissement de 1982 à 1988. Il se tourna vers la biologie en reprenant des études, en repassant une licence. En 1954, il a soutenu à la Sorbonne sa thèse de biologie sur la lysogénie bactérienne en analysant les mutations éventuelles du génome bactérien. En 1960, il dirigea jusqu’en 1991 le service de génétique cellulaire de l’Institut Pasteur. En 1964, on lui a créé la chaire de génétique cellulaire au Collège de France qu’il inaugura le 7 mai 1965, et qu’il occupa jusqu’en 1991.

À partir de 1958, François Jacob collabora de manière très fructueuse avec Jacques Monod (1910-1976) dans l’étude expérimentale sur les échanges de gènes entre bactéries, ce qui leur permet de réaliser des actions nouvelles comme produire des protéines. C’est donc partagé avec André Lwoff et Jacques Monod que François Jacob a reçu en 1965 le prix Nobel de Médecine, à 45 ans, pour la mise en évidence du mécanisme utilisé par certains virus pour infecter des bactéries.


L’éclair et ses conséquences

L’idée de la découverte venait d’une petite lueur de génie en juillet 1958, en train de regarder un film ennuyeux au cinéma : « Et soudain, un éclair. L’éblouissement de l’évidence. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Contrairement à ce qu’on a cru trop longtemps, les gènes ne sont pas des structures intangibles, hors d’atteinte. On peut les activer ou les inhiber, les faire travailler ou les forcer au repos. ».

Les enjeux de cette recherche sont immenses. Le professeur Moeller, cancérologue suédois, lui avait tout de suite signalé ses espoirs : « Si vos découvertes n’ont pas conduit directement à des résultats pratiques, elles ont projeté une lumière entièrement nouvelle sur la formation des gènes et des cellules, donc permis d’étudier le mécanisme par lequel le cancer se déclenche. », ce qu’avait confirmé également le corécompensé Jacques Monod : « Cela ne veut pas forcément dire que nous aboutirons à une thérapeutique. Mais de quoi s’agit-il ? D’apporter une aide à la compréhension du cancer. ».

En 1966, François Jacob créa avec Jacques Monod à l’Université Paris VII et au CNRS un institut de biologie moléculaire qui prit en 1982 le nom d’Institut Jacques-Monod.


Réflexions philosophiques

La Fondation Royaumont (du nom de l’abbaye cistercienne située dans le Val d’Oise) avait accueilli dans les années 1970 entre autres François Jacob, Jacques Monod et Edgar Morin pour des réflexions sur l’anthropologie et la biologie. Jacques Monod avait alimenté le débat philosophique avec la publication de son fameux livre "Le Hasard et la nécessité" (1970) où il écrivait notamment : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers, d’où il a émergé par hasard. Non plis que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbre. ». Les deux prix Nobel ont à l’époque beaucoup communiqué avec le grand public sur le rôle de l’ADN et de la programmation génétique qui engendre le développement des organismes vivants.

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La contribution de François Jacob au débat philosophique fut essentiellement dans ses livres "Le jeu des possibles, essai sur la diversité du vivant" (1981) et "La Souris, la Mouche et l’Homme" (1997). Il a également publié une autobiographie, "La Statue intérieure" (1987), éditée par sa fille Odile Jacob.


Honneurs et reconnaissance au-delà de la communauté scientifique

Élu membre de l’Académie des sciences le 22 novembre 1976, François Jacob fut ensuite élu à l’Académie française dix ans plus tard, remerciant ses confrères d’avoir fait entrer un scientifique : « Nous sommes faits d’un étrange mélange d’acides nucléiques et de souvenirs, de rêves et de protéines, de cellules et de mots. Votre Compagnie s’intéresse avant tout aux souvenirs, aux rêves et aux mots. Vous montrez aujourd’hui que, parfois, elle ne dédaigne pas d’accueillir aussi un confrère, plus préoccupé, lui, d’acides nucléiques et de cellules. Un écrivain, un artiste peut se prévaloir d’une œuvre qui lui appartient en propre. À cette œuvre qu’il a lui-même entièrement créée, il peut donc, à bon droit, attribuer votre faveur. Il en va tout autrement d’un scientifique. Celui-ci ne fait jamais que poursuivre une entreprise née des efforts accumulés par les générations précédentes. ».

Des honneurs, François Jacob en a eu plein. Dans de nombreuses universités et académies dans le monde. Mais sans doute le plus grand honneur fut militaire, comme Compagnon de la Libération, celui d’être considéré, dans le protocole officiel, comme le seizième personnage de l’État, en tant que chancelier de l’Ordre de la Libération, du 12 octobre 2007 au 11 octobre 2011, succédant à l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer qu’il avait reçu lui-même le 10 février 2000 à l’Académie française (Pierre Messmer a été élu à l’Académie française au fauteuil de Maurice Schumann et Simone Veil lui a succédé, élue le 20 novembre 2008).


Un combat pour favoriser la recherche

Il y a dix ans, le 7 avril 2003, François Jacob avait pris la plume pour exprimer ses inquiétudes dans une tribune du journal "Le Monde" sur la politique de la recherche : « Deux signes infaillibles sur l’état de notre recherche : diminution du nombre de brevets pris par les laboratoires français, d’où des dépenses croissantes pour l’achat de médicaments ; accroissement du nombre de jeunes chercheurs parmi les plus brillants qui s’exilent pour travailler dans des laboratoires étrangers. (…) Alors la recherche en France va continuer à décliner lentement dans l’indifférence des responsables politiques. Et, avec elle, notre potentiel de développement industriel, ou agronomique, ou militaire. Jusqu’au jour où arrivera peut-être au pouvoir une volonté politique nouvelle, décidée à remonter la pente. ».

Il existe encore beaucoup de pesanteurs dans la recherche française, mais pendant cette décennie (2003-2012), sept prix Nobel et médaille Fields (mathématiques) furent cependant attribués à neuf chercheurs français : Yves Chauvin (Chimie, 2005), Albert Fert (Physique, 2007), Luc Montagnier et François Barré-Sinoussi (Médecine, 2008), Jean-Marie Le Clézio (Littérature, 2008), Cédric Villani et Ngo Bao Chau (médaille Fields, 2010), Jules Hoffmann (Médecine, 2011) et Serge Haroche (Physique, 2012).


L’hommage de la République

François Jacob fait partie, dans le patrimoine intellectuel de la France, des grands penseurs de l’après-guerre, comme par exemple Paul Ricœur, Edgar Morin (91 ans), Germaine Tillion, Jacqueline de Romilly, Maurice Allais, Evry Schatzman, Claude Lévi-Strauss etc.

Le Président de la République François Hollande lui rendra hommage avec les honneurs militaires dans la cour d’honneur des Invalides à Paris le mercredi 24 avril 2013 à 11h30, avant son inhumation dans l’intimité familiale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 avril 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de réception de François Jacob à l’Académie française (20 novembre 1997).
Robert Edwards.
Luc Montagnier.
Edgar Morin.
Réflexion sur les prix Nobel.

yartiJacobFrancois05 


 


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200617-francois-jacob.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/06/12/38365851.html

 

 

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 01:22

Le professeur Claude Huriet a fait la conférence inaugurale d'un colloque à la faculté de droit de Nancy le 23 février 2017 sur l'intégrité scientifique. Il a aussi évoqué la charte de déontologie des métiers de la recherche du 26 janvier 2015.

Cliquer sur les liens pour télécharger les fichiers (.pdf) correspondants.

Conférence inaugurale du professeur Claude Huriet le 23 février 2017 à Nancy :
http://murs.fr/wp-content/uploads/2017/05/OUVERTURE-COLLOQUE-Nancy-V4.pdf

Charte  de déontologie des métiers de la recherche du 29 janvier 2015 :
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2015/01/charte_deontologie_29-janv-15-Pasteur.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200524-claude-huriet.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200522-ethique-scientifique.html




 

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