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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 01:35

Pour mieux comprendre les travaux du mathématicien Benoît Mandelbrot, on peut lire cette publication à télécharger (cliquer sur le lien pour télécharger le fichier .pdf).

Tan, Lei. Similarity between the Mandelbrot set and Julia sets. Comm. Math. Phys. 134 (1990), no. 3, 587-617.
https://projecteuclid.org/download/pdf_1/euclid.cmp/1104201823

Pour en savoir plus sur Benoît Mandelbrot :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201014-benoit-mandelbrot.html

SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20201014-publi-mandelbrot-julia.html

 

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17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 01:51

Ancien résistant, biologiste, médecin, académicien, l’homme a eu, très tôt, la pleine consécration de la communauté scientifique pour ses recherches sur la génétique et les bactéries.


yartiJacobFrancois01Dix jours après le professeur Robert Edwards (1925-2013), prix Nobel de Médecine 2010 et père du premier bébé éprouvette, le professeur François Jacob s’est éteint ce samedi 20 avril 2013 à 92 ans. Il fut l’un des grands chercheurs du XXe siècle qui a permis de comprendre beaucoup sur les mécanismes génétiques et dont les travaux ont eu une incidence directe sur la connaissance du cancer. Comme d’autres prix Nobel, il est devenu immortel en se faisant élire le 19 décembre 1996 à l’Académie française (ce fut aussi le cas récent du professeur Jules Hoffmann, prix Nobel de Médecine 2011, élu académicien le 1er mars 2012). François Jacob fut également un militaire et résistant courageux.


Résistant à 20 ans

François Jacob est né à Nancy le 17 juin 1920. C’est dire à quel point il venait d’avoir 20 ans lors du fameux appel du 18 juin 1940. Quarante années plus tard, il expliquait : « L’exceptionnel dans l’appel du 18 juin, c’était d’abord la rencontre de vérités simples, parce que le droit de la France se confondait avec les droits de l’homme et le patriotisme avec la liberté. C’était aussi la rébellion, l’insubordination du soldat à des ordres jugés indignes, parce que l’obéissance du Français à l’intérêt et à l’honneur du pays doit l’emporter sur l’obéissance du militaire à ses chefs. ».

Dès le 1er juillet 1940, petit-fils d’un général quatre étoiles, il s’est engagé dans la Résistance en rejoignant Londres. Sa mère venait de mourir quelques semaines avant. Comme il se destinait à devenir chirurgien (il avait déjà suivi deux ans d’études de médecine), on l’affecta au service santé et il s’occupa des blessés en Afrique du Nord (il sauva même un homme en faisant une trépanation). Il a eu cinq citations et fut considéré comme « consciencieux et calme ». Mais il faillit perdre la vie en Normandie, le 8 août 1944, lorsqu’il préféra rester près d’un soldat mourant angoissé de rester seul au lieu de se réfugier dans un fossé pour se protéger des bombes. Résultat, le jeune homme fut gravement blessé, resta longtemps hospitalisé (sept mois) et n’a pas pu entamer une carrière de chirurgien.

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Maurice Schumann, la fameuse voix de la BBC "Les Français parlent aux Français" qui a reçu solennellement François Jacob à l’Académie française le 27 novembre 1997, a eu ces mots très pesés : « Dans les sentiers difficiles du monde, un être d’exception laisse toujours deux traces : celle qu’a gravée sa vie ; celle qu’a dessinée sa légende. La légende de François Jacob se ramène à cette affirmation têtue : la science est redevable de vos découvertes à la tragédie qui a failli faire de vous un "mort pour la France" parmi tant d’autres ; si cette "ardente souffrance du grand blessé" que chant Apollinaire et dont vous ne parlez qu’à vous-même n’était pas restée la compagne de votre solitude, on ne trouverait votre nom que dans les annales de la chirurgie ; en d’autres termes, votre prix Nobel serait, en quelque sorte, la conséquence de ce coup du sort qui vous a interdit d’obéir à votre vocation, la compensation surnaturelle d’une des innombrables horreurs de la guerre. ».


Médecin puis biologiste à l’Institut Pasteur

En 1947, François Jacob a soutenu sa thèse de médecine à Paris après quelques années de travaux en laboratoire. Il s’est ainsi familiarisé avec les bactéries et les antibiotiques, avec les expérimentations sur des souches. Sa thèse portait sur la tyrothricine (un antibiotique peu connu) et il expliqua cette passion soudaine pour la biologie « par nécessité intérieure et hasard extérieur » ("La Statue intérieure", 1987).

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Il fut intégré à l’Institut Pasteur en 1950 au département de physiologie microbienne dirigé par André Lwoff (1902-1994) qui fut pour lui comme un père pour sa scientifique. Bien plus tard, il présida ce prestigieux établissement de 1982 à 1988. Il se tourna vers la biologie en reprenant des études, en repassant une licence. En 1954, il a soutenu à la Sorbonne sa thèse de biologie sur la lysogénie bactérienne en analysant les mutations éventuelles du génome bactérien. En 1960, il dirigea jusqu’en 1991 le service de génétique cellulaire de l’Institut Pasteur. En 1964, on lui a créé la chaire de génétique cellulaire au Collège de France qu’il inaugura le 7 mai 1965, et qu’il occupa jusqu’en 1991.

À partir de 1958, François Jacob collabora de manière très fructueuse avec Jacques Monod (1910-1976) dans l’étude expérimentale sur les échanges de gènes entre bactéries, ce qui leur permet de réaliser des actions nouvelles comme produire des protéines. C’est donc partagé avec André Lwoff et Jacques Monod que François Jacob a reçu en 1965 le prix Nobel de Médecine, à 45 ans, pour la mise en évidence du mécanisme utilisé par certains virus pour infecter des bactéries.


L’éclair et ses conséquences

L’idée de la découverte venait d’une petite lueur de génie en juillet 1958, en train de regarder un film ennuyeux au cinéma : « Et soudain, un éclair. L’éblouissement de l’évidence. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Contrairement à ce qu’on a cru trop longtemps, les gènes ne sont pas des structures intangibles, hors d’atteinte. On peut les activer ou les inhiber, les faire travailler ou les forcer au repos. ».

Les enjeux de cette recherche sont immenses. Le professeur Moeller, cancérologue suédois, lui avait tout de suite signalé ses espoirs : « Si vos découvertes n’ont pas conduit directement à des résultats pratiques, elles ont projeté une lumière entièrement nouvelle sur la formation des gènes et des cellules, donc permis d’étudier le mécanisme par lequel le cancer se déclenche. », ce qu’avait confirmé également le corécompensé Jacques Monod : « Cela ne veut pas forcément dire que nous aboutirons à une thérapeutique. Mais de quoi s’agit-il ? D’apporter une aide à la compréhension du cancer. ».

En 1966, François Jacob créa avec Jacques Monod à l’Université Paris VII et au CNRS un institut de biologie moléculaire qui prit en 1982 le nom d’Institut Jacques-Monod.


Réflexions philosophiques

La Fondation Royaumont (du nom de l’abbaye cistercienne située dans le Val d’Oise) avait accueilli dans les années 1970 entre autres François Jacob, Jacques Monod et Edgar Morin pour des réflexions sur l’anthropologie et la biologie. Jacques Monod avait alimenté le débat philosophique avec la publication de son fameux livre "Le Hasard et la nécessité" (1970) où il écrivait notamment : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers, d’où il a émergé par hasard. Non plis que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbre. ». Les deux prix Nobel ont à l’époque beaucoup communiqué avec le grand public sur le rôle de l’ADN et de la programmation génétique qui engendre le développement des organismes vivants.

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La contribution de François Jacob au débat philosophique fut essentiellement dans ses livres "Le jeu des possibles, essai sur la diversité du vivant" (1981) et "La Souris, la Mouche et l’Homme" (1997). Il a également publié une autobiographie, "La Statue intérieure" (1987), éditée par sa fille Odile Jacob.


Honneurs et reconnaissance au-delà de la communauté scientifique

Élu membre de l’Académie des sciences le 22 novembre 1976, François Jacob fut ensuite élu à l’Académie française dix ans plus tard, remerciant ses confrères d’avoir fait entrer un scientifique : « Nous sommes faits d’un étrange mélange d’acides nucléiques et de souvenirs, de rêves et de protéines, de cellules et de mots. Votre Compagnie s’intéresse avant tout aux souvenirs, aux rêves et aux mots. Vous montrez aujourd’hui que, parfois, elle ne dédaigne pas d’accueillir aussi un confrère, plus préoccupé, lui, d’acides nucléiques et de cellules. Un écrivain, un artiste peut se prévaloir d’une œuvre qui lui appartient en propre. À cette œuvre qu’il a lui-même entièrement créée, il peut donc, à bon droit, attribuer votre faveur. Il en va tout autrement d’un scientifique. Celui-ci ne fait jamais que poursuivre une entreprise née des efforts accumulés par les générations précédentes. ».

Des honneurs, François Jacob en a eu plein. Dans de nombreuses universités et académies dans le monde. Mais sans doute le plus grand honneur fut militaire, comme Compagnon de la Libération, celui d’être considéré, dans le protocole officiel, comme le seizième personnage de l’État, en tant que chancelier de l’Ordre de la Libération, du 12 octobre 2007 au 11 octobre 2011, succédant à l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer qu’il avait reçu lui-même le 10 février 2000 à l’Académie française (Pierre Messmer a été élu à l’Académie française au fauteuil de Maurice Schumann et Simone Veil lui a succédé, élue le 20 novembre 2008).


Un combat pour favoriser la recherche

Il y a dix ans, le 7 avril 2003, François Jacob avait pris la plume pour exprimer ses inquiétudes dans une tribune du journal "Le Monde" sur la politique de la recherche : « Deux signes infaillibles sur l’état de notre recherche : diminution du nombre de brevets pris par les laboratoires français, d’où des dépenses croissantes pour l’achat de médicaments ; accroissement du nombre de jeunes chercheurs parmi les plus brillants qui s’exilent pour travailler dans des laboratoires étrangers. (…) Alors la recherche en France va continuer à décliner lentement dans l’indifférence des responsables politiques. Et, avec elle, notre potentiel de développement industriel, ou agronomique, ou militaire. Jusqu’au jour où arrivera peut-être au pouvoir une volonté politique nouvelle, décidée à remonter la pente. ».

Il existe encore beaucoup de pesanteurs dans la recherche française, mais pendant cette décennie (2003-2012), sept prix Nobel et médaille Fields (mathématiques) furent cependant attribués à neuf chercheurs français : Yves Chauvin (Chimie, 2005), Albert Fert (Physique, 2007), Luc Montagnier et François Barré-Sinoussi (Médecine, 2008), Jean-Marie Le Clézio (Littérature, 2008), Cédric Villani et Ngo Bao Chau (médaille Fields, 2010), Jules Hoffmann (Médecine, 2011) et Serge Haroche (Physique, 2012).


L’hommage de la République

François Jacob fait partie, dans le patrimoine intellectuel de la France, des grands penseurs de l’après-guerre, comme par exemple Paul Ricœur, Edgar Morin (91 ans), Germaine Tillion, Jacqueline de Romilly, Maurice Allais, Evry Schatzman, Claude Lévi-Strauss etc.

Le Président de la République François Hollande lui rendra hommage avec les honneurs militaires dans la cour d’honneur des Invalides à Paris le mercredi 24 avril 2013 à 11h30, avant son inhumation dans l’intimité familiale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 avril 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de réception de François Jacob à l’Académie française (20 novembre 1997).
Robert Edwards.
Luc Montagnier.
Edgar Morin.
Réflexion sur les prix Nobel.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200617-francois-jacob.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/06/12/38365851.html

 

 

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 01:22

Le professeur Claude Huriet a fait la conférence inaugurale d'un colloque à la faculté de droit de Nancy le 23 février 2017 sur l'intégrité scientifique. Il a aussi évoqué la charte de déontologie des métiers de la recherche du 26 janvier 2015.

Cliquer sur les liens pour télécharger les fichiers (.pdf) correspondants.

Conférence inaugurale du professeur Claude Huriet le 23 février 2017 à Nancy :
http://murs.fr/wp-content/uploads/2017/05/OUVERTURE-COLLOQUE-Nancy-V4.pdf

Charte  de déontologie des métiers de la recherche du 29 janvier 2015 :
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2015/01/charte_deontologie_29-janv-15-Pasteur.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200524-claude-huriet.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200522-ethique-scientifique.html




 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 03:41

« L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution. » (Albert Einstein, 26 octobre 1929).


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Le très célèbre physicien Albert Einstein est mort il y a soixante-cinq ans, le 18 avril 1955. Tout le monde connaît Einstein et c’en est même étonnant alors que les concepts qu’il a développés sont particulièrement compliqués pour des "profanes" des disciplines concernées. Sa personnalité attachante, son look même, son esprit philosophe ont certainement favorisé cette popularité hors norme qui a incité les fondateurs de l’État d’Israël à vouloir le placer à sa tête (il a refusé : rendons à César… et puis : « Pour châtier mon mépris de l’autorité, le destin a fait de moi une autorité. »).

Rappelons rapidement le tableau de chasse d’Albert Einstein : la théorie de la relativité restreinte (en 1905) et la théorie de la relativité générale (en 1915) qui en ont fait un physicien de la gravitation à l’égal d’un Newton. Il n’était peut-être pas le meilleur en calculs mathématiques, mais il était absolument génial en intuition et en imagination : relier les mathématiques à des considérations physiques fut d’autant plus exceptionnel que l’observation a confirmé, a validé sa théorie : « En fait, c’est à Bruxelles que tout a commencé pour lui. Au congrès Solvay, en 1911, tous les plus grands physiciens du monde ont découvert que ce petit employé minable était un génie absolu… ». J’ai utilisé l’adverbe "absolument" avant de trouver cette citation du livre évoqué plus bas, qui inclut aussi "absolu".

Je rappelle à cette occasion que dans la méthode scientifique, il y a deux directions possibles : une observation bizarre, et l’on cherche une explication théorique (méthode empirique qui nécessite une bonne acuité d’observateur et donc, une intuition pour savoir quoi observer) ; une réflexion purement théorique, faite de déductions intellectuelles, de calculs mathématiques et de conclusions physiques, et on la valide par l’observation. Cette dernière méthode est beaucoup plus difficile car il faut une bonne intuition pour qu’une spéculation intellectuelle soit en accord avec la réalité physique et observable (si elle n’est pas observable, on ne peut rien dire, ni valider in invalider, c’était le drame du boson de Higgs pendant longtemps, mais heureusement, notre technologie de plus en plus performante et fine permet des observations parfois inimaginables au moment où certaines théories avaient été proposées).

Einstein fait partie de ces théoriciens que l’observation a couronnés. Pourtant, il n’a pas reçu le Prix Nobel en 1921 pour sa relativité (qui n’était pas une découverte "concrète" pour la vie de tous les jours, comme le souhaitait Alfred Nobel, ce qui a empêché Stephen Hawking d’être lauréat), pourtant, l’équivalence masse énergie allait avoir des conséquences très concrètes et c’est même grâce à cela que j’ai un domicile chauffé en hiver et que je peux utiliser l’Internet à cet instant. Il a été récompensé pour sa contribution majeure au développement de la physique quantique, et c’était, là aussi, mérité car ce qui a été primé, c’était l’effet photo-électrique, que la lumière pouvait être transformée en électricité et réciproquement. Une application basique, ce sont les portes de magasins qui s’ouvrent au passage du client, ou alors les différents systèmes de protection dans un musée, par exemple.

Cette contribution majeure a été suivie de discussions et de réticences majeures sur le développement de la physique quantique. En opposition avec ce qu’on a appelé l’école de Copenhague pour désigner Niels Bohr, Einstein n’a jamais cru à la théorie probabiliste, au fait que, selon la formule très célèbre, Dieu jouait aux dés. Il pensait qu’il manquait quelques maillons de compréhension, il voulait en rester à l’esprit déterministe qui avait dominé le XIXe siècle de la science triomphante, celle de la thermodynamique et celle de l’électromagnétisme (Maxwell).

Einstein "croyait" à la théorie des variables cachées (paradoxe EPR), des variables qu’on n’aurait pas su prendre en compte localement et avec lesquelles tout reviendrait sur son lit déterministe, sans probabilité, sans hasard, sans indétermination d’Heisenberg, sans réduction du paquet d’onde. L’histoire, sans complaisance, lui a donné tort grâce aux expériences d’intrication quantique menées par Alain Aspect (notamment), qui ont conclu à l’invalidation de l’hypothèse des variables cachées (voir plus loin). Cela ne signifie pas qu’il n’a pas été un contributeur majeur, car sans lui, pas d’expérience d’Alain Aspect par exemple. Ses doutes, ses réticences, ont permis paradoxalement de conforter et de perfectionner la théorie quantique, de s’appesantir sur les points qui dérangeaient, qui n’allaient pas, qui devaient être précisés.

Ici, je quitterais volontiers la science pour aller vers l’humain (bien que les deux ne soient pas incompatibles, lire l’encyclique "Caritas in veritate", par exemple !). Car Einstein a permis l’énergie nucléaire, a permis l’intrication quantique, a permis la commutation lumière/électricité, mais il a aussi eu un effet sur moi très surprenant : il m’a fait découvrir un romancier français, un auteur dont je ne connaissais que le nom mais dont je n’avais encore ouvert aucun ouvrage.

Je veux parler ici de Didier van Cauwelaert. En 2017, cet écrivain reconnu a sorti un petit roman très amusant "J’ai perdu Albert". Lu comme cela, je n’aurais pas apporté attention, mais comme je l’ai vu dans une librairie, la couverture ne laissait aucun doute sur le patronyme de ce fameux "Albert" : il s’agissait bien d’Einstein. Adopté dans mon petit panier qui commençait à s’alourdir dangereusement (dangereusement pour la carte bancaire qui, elle, allait s’alléger par la même occasion, dans un effet d’osmose ou, plus basiquement, de vases communicants). L’auteur en a même réalisé un film que je n’ai pas vu (sorti le 12 septembre 2018), avec Julie Ferrier et Stéphane Plaza, et qui n’a pas été un grand succès au cinéma.

Didier van Cauwelaert semble assez intéressé par l’idée de pouvoir communiquer avec les morts. Dans ce petit livre dont je vais tenter de ne pas dévoiler l’intrigue, il imagine qu’Einstein guide une jeune femme pseudo-voyante professionnelle dans ses visions : « La gamine se laisse glisser contre le flanc de la baignoire et noie ses larmes dans "La Théorie de la relativité restreinte", les doigts crispés sur le livre où sourit Einstein devant un tableau d’équations. ».

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Pourquoi Einstein et pas un autre homme ou femme célèbre ? Petit à petit, on découvre la vie du physicien, son manque de reconnaissance final (il est mort trop tôt, et il voudrait publier de nouveaux travaux scientifiques : « Le chaînon manquant, la fusion entre la gravitation et la mécanique quantique ! Dans la théorie des supercordes, ce qui manquait, c’est l’application aux perturbations de l’espace-temps ! »), et un regret qui l’encourage à rester encore lié avec les affaires terrestres, avec de nobles objectifs : « Réussir l’éducation et le bonheur d’un enfant. Arrêter toutes les guerres. Aider les êtres humains à s’aimer davantage, à maîtriser leur avenir… Et sauver les abeilles. ».

Ces objectifs de sa mort sont rappelés à la fin du livre : « Ce cahier des charges impossible que je me suis fixé durant mon incinération : désarmer les nations, sauver la planète, redonner aux hommes les clés de leur destin qu’ils se sont laissé voler par les religions, les idéologies, l’inculture et la peur… ».

Le roman n’est pas scientifique mais légèrement à tendance épistémologique quand même. Il évoque par exemple le déclencheur de la vocation d’Einstein : « En fin de compte, je dois tout ce que je fus à trois chocs d’enfance. Un : l’aiguille de la boussole que m’offrit mon père à quatre ans, preuve d’une action à distance dont le principe me conduira un jour à la théorie de la gravitation. Deux : la vibration des cordes sous l’archet de ma jolie professeur de violon, révélation de la nature ondulatoire et sexuée de la matière. Trois : Max Talmud, exclu de l’université en tant que Juif. Le reste, c’est de la littérature pour biographe. ». J’insiste sur le fait que le livre est simplement un roman et n’a aucune ambition de véracité historique. L’ami d’Einstein s’appelait Max Talmey (1867-1941) et Albert fut aussi très marqué à 12 ans par le cadeau de son oncle, un manuel de géométrie euclidienne qui lui a donné la passion des démonstrations claires et limpides.

Si l’histoire ne livre pas beaucoup de secret scientifique, il raconte néanmoins quelques éléments humains de la vie d’Einstein, et en particulier, sa vie affective relativement chaotique. Il n’a pas eu des relations idéales avec ses enfants (l’un, interné pour schizophrénie, n’a plus reçu de visite de son père à partir de 1933, d’abord à cause de l’exil, mais son père n’est pas retourné le voir après la guerre ; il est mort en 1965, dix ans après son père), ses deux mariages ne reflétaient pas non plus des réussites conjugales. Je reste toujours réticent à évoquer la vie privée de personnages publics car chacun vit comme il le veut et surtout, comme il le peut et toute personne, aussi extraordinaire soit-elle, est un humain avec ses failles.

Ainsi, Didier van Cauwelaert s’amuse à raconter quelques scènes de vie d’Einstein.

Comme celle-ci : « La cabine d’un paquebot. Une femme de chambre des années 30 est en train de défaire le lit, dans les reflets du soleil couchant que les miroirs diffusent sur les panneaux d’acajou. (…) Entre les deux hublots, un passager en tweed joue du violon dans un nuage de tabac, entouré de calculs et de partitions. Einstein à l’aube de la vieillesse, chevelure et moustache blanches. Il interrompt la mélodie pour noter un début d’équation. (…) Il hésite, repose sa pipe et son crayon, reprend son archet. La femme de chambre le dévore des yeux à la dérobée tout en lui préparant son lit pour la nuit. Il tourne la tête vers elle, l’observe avec la même discrétion, puis soudain un rhumatisme articulaire lui fait lâcher son instrument pour enserrer son poignet gauche. Le violon entraîne dans sa chute le voilier miniature qui lui sert de presse-papiers. ».

La suite, toujours en 1933 à bord du transatlantique vers les États-Unis : « Le physicien hirsute, pipe au bec et pieds nus dans ses mocassins, est en train de réparer le mât de son voilier miniature, retendant la ficelle des haubans. C’est le jouet que lui avait offert son père à quatre ans et demi, en même temps que la boussole qui allait décider de sa vocation. (…) On tape à la porte. Il grogne dans sa pipe pour dire d’entrer. La femme de chambre (…) entrebâille le battant, fléchit le genou droit dans une esquisse de révérence. "Did you call me, Sir ?". Derrière son nuage de fumée, Einstein lui répond dans son français haché par l’accent yiddish (…). Il lui déclare que, toute la traversée, il a rêvé de lui faire l’amour, mais qu’il n’a plus le cœur à tromper sa femme. D’ailleurs, elle occupe la cabine voisine. (…) Il pose sa pipe, prend le petit voilier dans sa main droite et se lève pour lui faire face. Tout en avançant lentement vers elle, il lui murmure que les nazis l’ont chassé de son pays, qu’il a dû abandonner ses enfants, qu’il est un père minable, un amoureux dispersé, un savant qui ne sait plus où il va. "Fous serez mon dernier rayon de bonheur, Juliette. En soufenir de ce qui aurait pi se passer…". Et il glisse avec sensualité le petit voilier dans la poche ventrale de son tablier blanc. Rougissant, très gênée, elle bredouille dans sa langue maternelle qu’elle regrette, mais que le bagagiste arrive tout de suite. Et elle plonge la main dans sa poche en dentelle pour lui rendre son cadeau. Il la plaque soudain contre lui, écrasant le voilier. Il l’embrasse fougueusement dans le cou. Elle se laisse faire, décontenancée. Tout à coup il fige, recule le torse en la dévisageant et articule lentement, illuminé (…). Comme s’il entrevoyait dans son excitation la solution de l’équation sur laquelle il butait. Elle lui demande pardon. Sur un ton d’évidence éblouie, il achève : "(…) Oh, merdzi ! Merdzi !". Il la serre contre lui avec enthousiasme, mais elle est tirée aussitôt en arrière par le bagagiste qui vient d’entrer. S’interposant pour la défendre, il empoigne le bras de l’agresseur qui lui flanque un coup de boule. ».

Autre souvenir, plus ancien, mais cette fois-ci à la première personne du singulier : « L’écriteau raconte en termes chatoyants les mois d’exil paisibles que j’ai savourés dans ma chère Belgique, protégé des tueurs nazis par l’amitié de la reine Élisabeth, merveilleuse violoniste avec qui j’avais tant de plaisir à jouer Mozart. Passons. On ne refait pas l’histoire quand les historiens s’en contentent. Mon passé appartient aux vivants ; je préfère de loin hanter leur présent pour leur chercher un avenir. Un futur différent de celui que tendent à façonner leurs peurs, leur bêtise agressive, leurs visions à court terme. ».

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Et très vite, le récit, toujours à la première personne du singulier, revient sur les rancœurs ressenties pendant la période nazie : « Ce n’est pas tout rose de renouer avec soi. Il y a la physique, bien sûr, ma passion dévorante, les lois que je viole et que je féconde, mais il y a aussi, hélas, la biographie. Tout ce qu’on m’a fait. Toutes les ignominies (…). ». Et d’évoquer les lois antisémites des nazis, l’interdiction faite aux Juifs de « l’exercice d’un métier afin de leur dénier, par voie de conséquence, le droit de vivre en tant que bouches inutiles. Et les camps de concentration (…) au souvenir des millions de personnes qui ont fini en fumée tandis que les gouvernants du monde se bouchaient le nez… Mais c’est une souffrance tellement partagée, transcendée par tant de victimes qu’elle a cessé de me gâcher la mort. Ce qui me revient de plein fouet, ce qui me retourne l’âme au fil des pages (…), ce sont les blessures que j’étais seul à subir. les trahisons de mes pairs. ».

Et il y a toute une liste de rancœurs du physicien, mais la plus importante, la plus cruciale, est sans doute au congrès Solvay, en 1927 : « Ces petits blancs-becs surdoués, tous unis en bloc derrière mon ami Niels Bohr, qui me rendent hommage en présentant leur mécanique quantique. Une physique nouvelle qui dépasse celle que j’ai inventée, disent-ils, mais qui en est "l’aboutissement logique". Le plus subtil affront qu’on ait pu me faire : honorer ma mémoire en concluant à ma place, sur des bases inédites, les travaux que j’avais initiés. Comme si j’étais déjà mort. J’ai quarante-sept ans, je sais que j’ai raison, je sais que ma théorie unitaire des champs rend leurs thèses incomplètes, je pressens la non-séparabilité des particules, leurs interactions perpétuelles alors même qu’elles ne sont plus en contact, mais il faudra attendre la technologie des années 80 pour qu’Alain Aspect le démontre expérimentalement à l’Institut d’optique d’Orsay, et que leurs successeurs quantiques aient le culot d’en déduire que cette confirmation me donne tort. ».

Nous sommes ainsi au cœur de la tragédie einsteinienne : « Pour l’heure, mes jeunes fossoyeurs soutiennent qu’aucune loi ne pourra jamais prédire le comportement d’une particule. Ils condamnent le scientifique à l’ignorance, le soumettent à l’inexplicable, ils érigent l’aléatoire en règle universelle. Je leur réponds que Dieu ne joue pas aux dés avec le monde. Ils ricanent, ne retiennent que le mot Dieu et non mes objections rationnelles à leur notion "d’incalculable". Je répète que, de la plus lointaine étoile à la moindre cellule de notre corps, il n’y a pas de hasard dans l’univers, que tout, absolument tout peut être mis en équation. Ils rappellent mon glorieux passé pour souligner combien j’ai perdu la boule, et me tournent en ridicule à coups d’éloges funèbres. ».

Autre polémique scientifique : « Ce sont mes pairs, la "communauté scientifique" comme ils se baptisent, qui m’obligent à me renier, dans mon propre intérêt, à déclarer que ma dernière théorie, la constante cosmologique justifiant l’énergie du vide, est la plus grande connerie de ma vie, sinon ils me coupent les vivres, me privent de conférences et de publications, pour m’éviter de mon vivant d’entacher ma mémoire avec des élucubrations, alors que j’avais raison ! Une fois de plus ! Seul, envers et contre tous ! Comme lorsque j’avais démontré dans l’indifférence générale l’existence des ondes gravitationnelles, ces déformations de l’espace-temps qui seront détectées cent ans plus tard, et présentées alors comme la découverte du siècle… ».

Mine de rien, Didier van Cauwelaert dévoile petit à petit l’Einstein tragique et l’Albert intime. La tragédie dans une théorie plus qu’incomplète qui n’est aujourd’hui plus à la mode car dépassée par la rude efficacité de la théorie quantique de l’école de Copenhague, et l’intimité d’un homme qui fut médiocre père, médiocre mari, parce que tout simplement, comme la plupart des génies, ils sont invivables, insupportables, obsédés par leur art, focalisés par leur passion, avec ce petit clin d’œil d’imaginer l’illumination d’une équation, sa découverte, cette lumière quand le filament éclaire l’ampoule placée au-dessus d’un personnage de bande dessinée… bref, ce fameux "eureka" si attendu des chercheurs, ici placé par le romancier au moment fatidique, unique, singulier …de l’orgasme. Un orgasme qui n’est pas, ici, quantique mais bel et bien humain ! Einstein vu de l’intérieur.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"J’ai perdu Albert" de Didier van Cauwelaert.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
La disparition de Stephen Hawking.
Un génie très atypique.
Les 60 ans de la NASA.
Document à télécharger : la publication de Max Planck du 7 janvier 1901, "On the Law of the Energy Distribution in the Normal Spectum", qui fit naître la physique quantique.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200418-einstein.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/au-coeur-de-la-tragedie-223378

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/13/38195846.html





 

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 03:54

« La seule religion acceptable pour l’Homme est celle qui lui apprendra d’abord à reconnaître, aimer, et servir passionnément l’Univers dont il est l’élément le plus important. » (Pierre Teilhard de Chardin, 1949).



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Penseur majeur dans l’histoire de la philosophie et des sciences du XXsiècle, Pierre Teilhard de Chardin est mort à New York il y a soixante-cinq ans, le 10 avril 1955, un jour de Pâques, d’une crise cardiaque. Il allait avoir 74 ans (né le 1er mai 1881 près de Clermont-Ferrand).

Pierre Teilhard de Chardin fut un prêtre jésuite, un théologien et philosophe, mais surtout, un grand scientifique à la réputation internationale, un paléontologue, un géologue. Il fut élu à l’Académie des Sciences en 1950, nommé directeur de recherches au CNRS en 1951. Il s’est spécialisé dans la Chine à l’époque "pré-préhistorique" du Carbonifère jusqu’au Pliocène (entre il y a 359 millions d’années à 2,6 millions d’années). Il a pu ainsi vérifier la théorie de l’Évolution de Darwin et vu les différentes formes que prenait la vie.

Sa mère était l’arrière-petite-nièce de Voltaire. Dès 1904, il fit sa première expédition scientifique à Jersey. Il est allé ensuite au Liban. Pendant la Première Guerre mondiale, des actes de courage lui ont valu la médaille militaire et la Légion d’honneur. En 1922, après des études de géologie, de zoologie et de botanique, il a soutenu à la Sorbonne sa thèse de doctorat en sciences sur les "mammifères de l’Éocène inférieur français et leurs gisements". Pour lui rendre hommage, en 1940, le paléontologue américain George Gaylord Simpson (1902-1984) baptisa un genre de primates primitifs ayant vécu entre il y a 56 et 47 millions d’années : "Teilhardina". Plus tard, Teilhard de Chardin a multiplié les expéditions de paléoanthropologie, surtout en Chine en 1923, en 1926 et en 1939-1946 (il participa activement à la découverte du sinanthrope), puis en Éthiopie en 1928, États-Unis en 1930, Inde en 1935, Java en 1936, Birmanie en 1937, Afrique du Sud en 1951 et 1953…

Un homme d’église et grand scientifique, voilà un CV très atypique et pourtant essentiel. Car jamais la foi n’a été en compétition avec la science. Si, de son vivant, le Vatican avait eu des différends philosophiques et théologiques avec Pierre Teilhard de Chardin (notamment sur le péché originel), il fut une solide référence pour les trois derniers papes, Jean-Paul II, Benoît XVI et le pape François.

Notamment Benoît XVI qui fut l’auteur de l’excellente encyclique de son prédécesseur "Fides et Ratio" (Foi et Raison) du 14 septembre 1998 et qui a écrit dès 1968, lui-même théologien : « C’est un grand mérite de Teilhard de Chardin d’avoir repensé ces rapports, Christ, Humanité, à partir de l’image actuelle du monde. » ("La Foi chrétienne hier et aujourd’hui"). Benoît XVI, devenu pape, a ajouté en 2010 : « Dieu a pu, au-delà de la biosphère et de la noosphère, comme le dit Teilhard de Chardin, créer encore une nouvelle sphère dans laquelle l’homme et le monde ne font qu’un avec Dieu. » ("Lumière du monde"). Il est vrai que les Jésuites ont toujours été des modernistes, souvent trop en avance sur leur temps avec l’Église catholique. Le cardinal français Mgr Paul Poupard a même présidé, au nom du pape Jean-Paul II, un colloque international sur Teilhard de Chardin en octobre 2004 à l’Université pontificale grégorienne de Rome (dirigée par les Jésuites).

Pierre Teilhard de Chardin a fait partie de ces personnalités audacieuses qui voulaient construire un pont entre la foi et la raison, entre Dieu et la science, entre le mystère religieux et la réalité scientifique. C’était audacieux, car cela pouvait évidemment susciter l’incompréhension des deux "camps", des "religieux" d’un côté, mais aussi des "scientifiques" de l’autre côté. Ce qui lui a permis d’être considéré comme sérieux, c’était évidemment son honnêteté intellectuelle en séparant bien ce qui était de l’ordre du fait scientifique et ce qui était de l’ordre de la spéculation spirituelle. Un exemple de grande différenciation entre science et foi : « Sur le fait général qu’il y ait une évolution, tous les chercheurs (…) sont désormais d’accord. Sur la question de savoir si cette évolution est dirigée, il en va autrement. ».

Et assurément, Teilhard de Chardin a voulu avancer dans l’histoire de la pensée à partir de la rive scientifique, pas de la rive religieuse : « Vivant au cœur du christianisme, je pourrais être soupçonné de vouloir en introduire artificieusement une apologie. Or, ici encore, et autant qu’un homme peut séparer en lui divers plans de connaissance, ce n’est pas le croyant convaincu, c’est le naturaliste qui parle et qui demande à être entendu. ».

Cet avertissement, il l’a écrit dans son livre le plus célèbre, le plus connu de la trentaine d’ouvrages, le plus accessible au grand public : "Le Phénomène humain", qui a été publié quelques mois après sa mort en 1955. C’est pour moi un livre essentiel dans la pensée humaine, qu’il faut avoir lu une fois dans son existence (son auteur avait même eu cette "prétention" d’en faire une « introduction à une explication du Monde »).

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Dans les lignes qui suivent, je vais proposer un commentaire très personnel et atypique de ce livre. Je reviendrai peut-être plus tard (peut-être pas) dans une analyse plus rigoureuse et structurée du livre. Quand je l’ai lu, il ne m’a pas semblé compliqué à comprendre, mais peut-être que son style reste cependant assez ardu pour certains lecteurs.

Je le répète, bien que prêtre, bien que théologien (il a publié des essais de théologie dès 1916, "La Vie Cosmique", et 1919, "Puissance spirituelle de la Matière"), Teilhard de Chardin a écrit "Le Phénomène humain" en tant que scientifique avant tout. Le livre parle avant tout de l’Évolution et de la place de l’être humain dans l’Univers.

À ce stade de mon article, je veux faire un petit arrêt sur image. Je suis plutôt un visuel, plus visuel qu’auditif. Cela se traduit par une excellente mémoire des nombres, des chiffres, donc des dates, des pourcentages, etc., et par une mémoire assez médiocre des proses ou des vers. Dans mon cerveau, les chiffres, comme du reste les voyelles, sont des couleurs. Il analyse les nombres sans passer par une case d’analyse rationnelle. Il "sent" les nombres immédiatement. Quand j’ouvre un livre au milieu, mon cerveau peut détecter immédiatement une faute d’orthographe sur l’une des pages avant même d’avoir compris un seul mot de la page. C’est pareil pour les nombres. Il y a de l’instantanée. Aucun fait extraordinaire, j’indique simplement un mécanisme cérébral. Cela signifie que l’évolution d’une valeur numérique, je la "sens" rapidement. Un triste exemple d’aujourd’hui, ce sont les (nombreuses) données sur la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2. Quand, chaque jour, je prends connaissance des désastreuses statistiques du jour pour différents pays, mon cerveau en détermine assez rapidement la dérivée première et la dérivée seconde, s’il y a un espoir ou au contraire, si on reste plongé dans un interminable cauchemar.

Cette capacité à traduire rapidement l’évolution d’une grandeur physique, je l’ai appliquée en particulier lorsque j’ai lu "Le Phénomène humain". À cette époque, je m’amusais à fondre des alliages. On joue comme on peut. Je ne veux pas en dire trop sur cette activité ludique, si ce n’est que (pour faire simple), j’avais construit une marmite (dont je contrôlais l’atmosphère), mis un matériau dedans (métal ou alliage, je ne précise pas lesquels ici), et mis deux thermocouples (des thermomètres en situation un peu particulière), l’un pour réguler la température de ma marmite, l’autre pour mesurer la température de mon plat de lentilles (enfin, de mon matériau). L’idée était de monter en température pour fondre, puis de redescendre pour solidifier. La régulation était assez simple (aussi simple qu’un thermostat) : montée en température avec une pente donnée (°C par heure), palier puis redescente.

Les deux températures étaient inscrites sur un enregistreur à papier millimétré. J’avais un ordinateur qui enregristrait les données, mais j’avais gardé l’enregistreur physique car il me permettait justement de sentir ce qu’il se passait en direct dans ma marmite. Pourquoi ? Parce qu’on pourrait imaginer que les deux températures fussent parallèles. C’était vrai pour la plupart du temps, sauf… quand il y avait un changement de phase.

Le principal changement de phase, c’était évidemment le passage de l’état solide à l’état liquide (fusion qu’on dit "fonte" dans le milieu verrier pour éviter la confusion avec la fusion nucléaire, du reste, le verre ne change pas de phase puisqu’il est  toujours liquide, même durci) ou le contraire (solidification), mais pas seulement, certains métaux peuvent aussi avoir, à haute température, des transformations de phases magnétiques (passage de ferromagnétique à paramagnétique, par exemple, au-delà d’une température appelée température de Curie).

Or, ces transformations de phase, elles se font au prix d’un gain ou d’une perte d’énergie (selon que la transformation est endo- ou exothermique, c’est la raison des chaleurs de solidification, etc.). Ces transformations de la matière sont alors palpables sur un enregistreur où la température du matériau ne suit plus celle du régulateur, parfois en étant plus élevée, parfois moins élevée que la température de référence. Cela permettait, dans mon jeu, de déceler l’apparition d’un changement de phase, de le dater même (puisque sur l’enregistreur papier, le temps est en abscisses), début et fin. Je termine ici mon arrêt sur images.

Pourquoi ai-je parlé de ce petit jeu de cuistot ? Parce qu’en lisant "Le Phénomène humain" (en attendant que mes lentilles cuisissent), je me suis fait la même remarque que Teilhard de Chardin. Avec mes températures, j’y voyais la même analogie, une autre analogie que celle qu’il avait lui-même formulée avec l’Évolution.

En (très) gros, Teilhard de Chardin propose dans son essai une histoire de l’Univers avec des changements de phase. Il imagine la formation du monde (ce qu’on appellera le Big-bang qui pourrait être l’alfa de l’Évolution, j’y reviendrai peut-être une autre fois, mais notons que le Big-bang est très "catho-compatible", c’est du reste un prêtre catholique, belge, qui fut le premier à l’imaginer), puis, la formation des minéraux, puis celle de molécules de chimie organique (eau, oxygène, azote, carbone), puis l’apparition des végétaux, puis celle des animaux, enfin, celle des êtres humains… Plus exactement, l’apparition du vivant dans le minéral, puis l’apparition de la conscience dans le vivant.

À chaque nouvelle apparition, on pourrait dire qu’il y a eu transformation de phase, avec une énergie qui n’est plus linéaire. Ce qui peut expliquer parfois des retours en arrière dans l’Évolution. Bon, aujourd’hui, il n’existe plus le règne minéral, le règne végétal et le règne animal, il y a aussi les bactéries, les archées, les champignons, etc. On pourrait même aller jusqu’aux virus et aux prions, qui sont des êtres particuliers car il serait difficile de dire que ce sont des êtres vivants. Il est communément admis que tous les êtres vivants ont un ancêtre commun, qu’on appelle LUCA, last universal common ancestor. Son apparition est à la vie ce que le Big-bang est à l’univers. Une sorte de singularité inexplicable, issue d’un hasard pour les uns, d’une nécessité pour les autres (d’un dessein vaguement divin).

L’idée de Teilhard de Chardin est donc géniale en ce sens qu’il prend l’Évolution comme une sorte de réaction chimique globale et continue depuis la création de l’Univers. Avec ses zones de singularité, ce que j’appellerais des zones de non-droit dans le sens où les lois de la physique ne fonctionnent plus, et qui sont des zones de transformation de phase, et cette progression au fil du temps, car évidemment, l’axe des abscisses est celui du temps, conduit l’ensemble vers une destination que le paléontologue, redevenu théologien, imagine divine.

Cette progression, c’est d’abord l’organisation de la matière de plus en plus complexe, et, chez les vivants, la structuration de plus en plus complexe du système nerveux (celui de l’humain est le plus complexe des mammifères) : « La Vie est née et se propage sur Terre comme une pulsation solitaire. C’est de cette onde unique qu’il s’agit maintenant de suivre, jusqu’à l’Homme, et si possible, jusqu’au-delà de l’Homme, la propagation. ».

Pour Teilhard de Chardin, l’apparition de l’être humain (dont la date reste trouble, entre 6 millions d’années et 30 000 ans pour "l’homme moderne") est associée à l’apparition de la conscience humaine. Le paléontologue français Jean Piveteau (1899-1991) a assez bien résumé la pensée de Teilhard de Chardin dans sa préface pour "La place de l’Homme dans la nature" que Teilhard de Chardin a publié en 1949 : « L’avènement de l’Homme marque un palier entièrement original, d’une importance égale à ce que fut l’apparition de la vie, et que l’on peut définir comme l’établissement sur la planète d’une sphère pensante, surimposée à la biosphère, la noosphère. En elle, l’immense effort de cérébralisation qui commença sur la Terre juvénile va s’achever en direction de l’organisation collective ou socialisation… ». On peut comprendre que la pensée de Teilhard de Chardin n’est pas exempte de considérations politiques, économiques et sociales.

Le génie, c’est effectivement de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Teilhard de Chardin était un historien, un paléontologue, c’est-à-dire un historien des temps très anciens, mais rien ne l’empêchait d’imaginer l’avenir. Car pour lui, c’est une évidence : plus le temps passe, plus la conscience se rapproche de Dieu, ce point oméga qui est le point final, la destination de toute cette longue et lente chaîne de l’Évolution : « l’humanité qui se rassemble pour rejoindre Dieu ».

Nous sommes les êtres humains, et notre échelle humaine est ultracourte en comparaison avec l’apparition des végétaux, celle des animaux, etc. Mais rien n’empêche de spéculer. D’imaginer, dans le futur, une nouvelle transformation de phase, l’apparition d’un nouveau "truc" (je ne sais comment l’appeler), un truc qui serait au-delà de la conscience humaine, une sorte de surhumain (pas au sens de Nietzsche en tout cas qui n’avait pas l’imagination du papillon pour imaginer une sur-chenille).

En 1922, Teilhard de Chardin a proposé un mot pour désigner ce "truc" : la noosphère (reprenant le mot esprit en grec), concept qu’il a partagé avec le chimiste russe Vladimir Vernadsky (1863-1945) et le mathématicien et philosophe français Édouard Le Roy (1870-1954), également ami de Teilhard de Chardin : « pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ». La noosphère pourrait être considérée comme une "conscience collective globale", une sorte de réseau de réflexions et de communications qu’on ne peut pas imaginer autrement que le réseau Internet d’aujourd’hui. Cette conscience qui peut prendre le pas sur des réalités plus basiques. Étonnante anticipation.

Teilhard de Chardin était même allé encore plus loin dans "Le Phénomène humain" puisqu’il envisageait déjà, quasiment, un accouplement entre deux mondes pensants : « Sous la tension croissante de l’Esprit à la surface du Globe, on peut d’abord se demander sérieusement si la vie n’arrivera pas un jour à forcer ingénieusement les barrières de sa prison terrestre, soit en trouvant le moyen d’envahir d’autres astres inhabités, soit, événement plus vertigineux encore, en établissant une liaison psychique avec d’autres foyers de conscience à travers l’Espace. La rencontre et la mutuelle fécondation de deux noosphères. ».

Cette vision très audacieuse de l’évolution de l’Univers fait ainsi de Teilhard de Chardin l’un des anticipateurs les plus exceptionnels de l’évolution future de l’humanité.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
"Erectus" de Xavier Müller.
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 21:54

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Le CNRS en quelques chiffres :
    32 000 personnes travaillent au CNRS
    Plus d’un millier de laboratoires dans le monde
    50 000 articles scientifiques publiés chaque année
    5 600 familles de brevets
    1 200 licences actives
    21 accords-cadres mis en œuvre
    1 400 start-up créées



Discours du Président Emmanuel Macron le 26 novembre 2019 à Paris


Merci beaucoup. Mesdames les ministres, Monsieur le président directeur général, Mesdames Messieurs les présidents, Monsieur le président de la conférence et Mesdames Messieurs les présidents d’organismes, d’universités, Mesdames Messieurs les parlementaires, chercheurs, vous avez parfaitement rappelé chacun dans ses grades et qualités donc je serai bref.

Je suis très content d’être parmi vous aujourd’hui d’abord pour, comme vous venez de le dire et entamant cette discussion, célébrer une page d’histoire et ces 80 ans qu’on a vus célébrés à travers le monde par la petite vidéo que vous venez de montrer je crois sont aussi le témoignage, l’illustration de la reconnaissance internationale de ce que durant ces 8 décennies le CNRS a réussi à faire par votre travail, parce que je reconnais beaucoup de visages, et quelles que soient les disciplines et de tout ce qui a été d’ores et déjà permis. Et en effet, vous l’avez dit, l’histoire même du CNRS n’est pas linéaire. Vous avez rappelé les chemins sinueux que le savoir et la science prennent parfois, il en est de même pour les institutions et il en fut de même, et il en est de même pour le CNRS. Il est quand même étonnant de constater qu’une institution comme celle-ci, qu’un organisme comme celui-ci qui éclaire, pense à l’avenir, à la recherche ait été fait il y a 80 ans à un moment où l’histoire de la France et de l’Europe pourrait sembler plus obscurcie que lumineuse. Ce ne sont pas les temps de la reconquête et de l’après-guerre, ce sont des temps de bascule. Et je crois qu’il faut en effet savoir rendre hommage à celles et ceux qui l’ont rendu possible. Vous avez évoqué Jean ZAY, Léon BLUM est également à évoquer et, cher Antoine, ceux qui vous ont aussi précédé : Jean PERRIN, Frédéric JOLIOT, Hubert CURIEN et tant d’autres. Alors si je suis là aujourd’hui ce n’est pas simplement avec vous pour célébrer ce passé, si glorieux fut-il, c’est aussi pour dire l’attachement mais pas un attachement pour conserver, un attachement si je puis dire sensible, de conviction, profond à ce que le CNRS représente, c’est-à-dire un modèle de liberté dans la recherche. Il n’y a pas un modèle de recherche dans le monde et nous nous avons nos spécificités qui vont avec je dirais avec nos propres turpitudes et nos propres maladies. La France est ce pays étrange où généralement on a conçu les choses qu’on voulait faire marcher, pardon Monsieur le président, à part de l’université. Depuis le Collège de France, nous avons cette histoire un peu étrange et peut-être arrivons-nous d’ailleurs au moment de notre histoire collective où grâce justement à ce que nous sommes en train de collectivement de faire on va pouvoir réconcilier tout cela. Mais le CNRS participe de cette histoire et donc quand on a voulu une grande recherche, quand le choses basculaient on a dit on a besoin de ce grand organisme. Et donc ce modèle de liberté vous l’avez rappelé c’est aussi celui qui permet ces chemins sinueux, ce temps, cette liberté offerte aux chercheurs, ce qu’on a parfois appelé le statut mais qui est au fond la préservation d’un cadre pour pouvoir bien travailler et avoir une recherche qui éclaire, irrigue et qui progressivement a su justement travailler avec tous les partenaires, qu’il s’agisse de la recherche française ou internationale. Ce modèle de liberté, en venant ici d’abord débattre avec vous et être présent parmi vous, je voulais aussi dire et redire que je pense qu’il est pertinent. Je pense qu’il a aidé le pays dans beaucoup de conquêtes et je pense qu’il demeure pertinent parce que la manière dont les connaissances cheminent, dont les découvertes se font gardera quelques-uns de ces fondamentaux et de ces invariants si je puis dire qui sont qu’il n’est pas possible de tout tracer, d’avoir partout du temps court, d’avoir partout de la mesure. Et que donc ce que ce modèle apporte au système français, à notre organisation collective est précieux. Ensuite parce qu’il a permis de donner une place, de la construire, de la consolider à la recherche fondamentale. Et de penser d’ailleurs aussi le continuum, vous l’avez d’ailleurs rappelé à l’instant dans votre propos en nous accueillant Monsieur le président directeur général, entre la recherche fondamentale et la recherche plus technologique ou appliquée. Et je crois que c’est aussi une force. On a besoin de cette recherche fondamentale qu’elles qu’en soient les disciplines ici présentes et que vous avez là aussi rappelées très profondément, on a besoin du dialogue interdisciplinaire et je crois de plus en plus parce que les frontières vers lesquelles nous sommes en train d’aller conjuguent en quelque sorte ces interdisciplinarités et font qu’on a de plus en plus besoin de décloisonnement. Et je pense très profondément que les 20 dernières années ont permis aussi à notre organisation collective — qu’il s’agisse d’ailleurs des unités mixtes, du travail des universités, des autres organismes de recherche, en passant par les hôpitaux, les entreprises — de montrer qu’on a progressivement su décloisonner aussi notre recherche. Et vous avez rappelé le nombre de startups, on pourrait aussi rappeler les brevets et la recherche partenariale qui est ainsi faite. Au-delà de ce message d’attachement à ce modèle de liberté, et vous l’avez évoqué en parlant du projet que la ministre porte depuis plusieurs mois et qui est l’objet aussi de tout un travail interministériel avec beaucoup de ses collègues mais qu’elle assume, qu’elle porte avec vous avec un gros travail et, je veux vous en remercier, des chercheurs, enseignants-chercheurs, étudiants, ingénieurs, personnels de recherche, de tous celles et ceux qui font la recherche en France, qui est cette loi de programmation. Et si je suis là aussi c’est pour dire ma conviction que ce n’est pas simplement l’attachement à ce modèle de liberté mais que c’est aussi la matrice avec l’ensemble de l’écosystème comme on dit de ce dont nous avons besoin pour le pays. Il n’y a pas de grand pays sans connaissance, recherche, enseignement supérieur forts. Il n’y en a pas. D’abord, et vous l’avez rappelé, pour des raisons économiques. Nous sommes dans une économie de l’innovation et des compétences où les ruptures sont profondes, rapides, radicales qu’il s’agisse de l’énergie, qu’il s’agisse des technologies de communication, de l’intelligence artificielle ou autres, elles sont éminemment interdisciplinaires, elles vont beaucoup plus vite. Et donc on a besoin aujourd’hui d’un investissement public et privé qui soit à la hauteur pour des raisons aussi profondément économiques. Et donc on ne peut pas penser la puissance économique française et européenne sans penser la force et l’investissement dans la recherche. Cela fait des décennies qu’on parle des 3 %, je crois que cet objectif doit être réaffirmé mais en nous donnant à travers cette loi de programmation aussi les moyens de la part publique qu’on y alloue. Je pense qu’il faut qu’on se donne la vérité des chiffres, ce sera pour moi un des objectifs des prochaines semaines et des annonces du début d’année prochaine. La deuxième chose, vous l’avez dit aussi, ce sont des raisons de souveraineté. Qu’on parle de recherche biomédicale, ce qui est un sujet fondamental sur lequel on a énormément d'avantages comparatifs, un sujet très stratégique qui est au cœur aussi de la stratégie de santé que porte la ministre par l'individualisation de la médecine et de beaucoup d'autres linéaments sur ce sujet, qu'on parle d'intelligence artificielle, qu'on parle de technologies de communication, à chaque fois, on a des sujets de souveraineté. Si nous ne portons pas au niveau français et européen cette recherche, on décide stratégiquement de dépendre de ceux qui la feront. Et même si j'ai conscience que ce n'est pas forcément votre quotidien et je ne parle pas au milieu qui a, si je puis dire, le plus de sensibilité sur ce sujet, et je le comprends totalement, vous appartenez à des communautés scientifiques qui sont sans frontières et profondément internationales, et c'est la force de la recherche. Dans le même temps, nous ne pouvons pas mésestimer le fait que nous sommes dans un monde qui se refracture et où il y a derrière des choix géopolitiques qui iront avec des choix de recherche. La 5G comme l'intelligence artificielle chinoise ou américaine n'est peut-être pas la même que l'intelligence artificielle ou la 5G européenne, de même pour les choix médicaux à un moment que nous aurons. Et donc je crois aussi très profondément dans la nécessité d'un investissement dans notre recherche publique parce que je pense que c'est un choix de souveraineté, parce que c'est la condition pour, à un moment donné, ne pas dépendre d'autres choix souverains, de puissances qui auront fait des avancées et ou, à un moment donné, ce qui est de l'ordre de cette coopération internationale ouverte se refracture parce qu'il en est de choix souverains, parce qu'ils doivent se mettre en œuvre soit par le truchement d'Etat, soit par le truchement de grandes entreprises, et on revient à des réalités plus nationales ou géographiques. Nous devons nous poser cette question. Elle se pose à nous aujourd'hui et elle justifie pleinement ce réinvestissement, et aussi parce que c'est, à mes yeux, un choix éthique et profondément politique. Si nous voulons choisir le monde qui se construit sur tous les sujets que vous avez commencé d'évoquer, si on veut pouvoir se poser ces questions au-delà des choix technologiques souverains, c'est aussi la possibilité de poser à un moment des limites éthiques, et donc, nous, de construire notre propre interdisciplinarité, quand on parle d'intelligence artificielle, de faire travailler justement des mathématiciens avec les meilleurs spécialistes de la robotique, de l'informatique mais aussi avec des philosophes, des linguistes, etc., pour se poser les questions sur les implications profondes cognitives, organisationnelles, et à un moment donné considérer que nous avons, par notre propre approche scientifique et nos propres choix, à poser aussi les limites éthiques, philosophiques et politiques de ce que nous sommes en train de bâtir. Et ça, nous ne pourrons le faire que si nous investissons à nouveau de manière beaucoup plus profonde dans notre recherche publique, avec aussi l'effet d'entraînement que cela a sur la recherche privée, mais je pense que l'un ne va pas sans l'autre et l'un ne peut pas se substituer à l'autre et que nous sommes en tout cas devant des choix radicaux. Pour toutes ces raisons, les prochaines semaines sont, pour moi, une étape importante pour préparer l'avenir du pays et du continent, parce que vous l'avez dit, pour moi, cette stratégie française s'inscrit dans une stratégie européenne, et je préfère être aussi parfaitement clair parce qu'il y a eu, sur ce sujet, parfois trop d'ambiguïtés : l'ambition que je veux pour notre pays n'est pas une ambition ni de substitution, ni par le truchement de l'Europe, elle s'additionne. On a besoin, nous, d'assumer des choix budgétaires organisationnels plus forts et plus clairs. Je pense qu'on va aussi en parler, et c'est un en même temps auquel je crois. Ce n'est pas simplement plus de moyens, c'est aussi savoir travailler sur nos propres barrières, sur ce qui a fait que, parfois, on n'a pas été sur tous les rendez-vous et donc sur les réformes profondes là où peut-être, en France, nous avons alterné entre réformer sans mettre d'argent ou mettre de l'argent sans réformer. Il faut faire les deux. Mais ce choix français doit aller aussi avec la réaffirmation d'un choix européen, c'est à dire la confirmation d'une ambition plus grande au niveau de l'Europe. Elle ne peut pas se faire en réduction, si je puis dire, d'une ambition européenne. Et donc le combat que nous devons mener aussi dans les prochaines semaines, au-delà de la préparation de cette loi de programmation, c'est de réaffirmer l'importance des grands programmes européens, y compris ceux que nous avons lancé récemment, ceux aussi qui ont marqué… Vous avez rappelé l'importance des ERC, on a parlé la semaine dernière avec plusieurs chercheurs impliqués dans ces grands programmes, mais de dire que l'Europe doit être au rendez-vous de ces grands programmes de recherche et qu'elle doit y mettre plus de moyens. Et quand je compare aujourd'hui l'Europe à la Chine ou aux Etats-Unis, il faut être lucides, indépendamment des efforts nationaux que nous pourrons faire pour les principaux pays, ça ne peut aller qu'en s'additionnant à un effort européen plus fort, et donc c'est aussi ce combat que nous aurons à mener dans les prochaines semaines et les prochains mois, et c'est cela que je suis venu, en quelque sorte, ici réaffirmer, au fond parce que ce dont nous parlons est au cœur de tous les sujets contemporains et, si je puis dire,  des grands moments de bascule. Je le disais, ce choix d'investissement, de confiance, il va aller avec un choix d'ouverture, ouverture qui est une réalité, qui est votre quotidien à l'international et à l'Europe, mais ouverture aussi à l'égard des autres institutions françaises, universités, organismes de recherche, hôpitaux, grandes écoles. Cette nouvelle ambition doit aller vers encore plus de décloisonnement, ouverture vers les entreprises, la société, ce que vous avez parfaitement rappelé un instant. Elle doit se conjuguer avec aussi, en quelque sorte, la combinaison du temps long et des capacités à avoir des exigences raisonnables de manière régulière, c'est à dire à se donner aussi des temps d'évaluation. On se dit : si on met plus de moyens, il est légitime qu'on regarde où vont les choses, à un rythme qui correspond à celui de la science, qui ne peut pas être tous les 6 mois ni même forcément tous les ans, mais qui n'est pas non plus l'absence de regard. Ça, ce n'est pas vrai que ça existe, en tout cas ça ne dure qu'un temps. C'est donc ce virage qu'il nous faut prendre, et au fond, je conclurai sur ce point. J'ai parfois comparé notre époque à celle des années 1930, donc je ne comparerai pas cette année à l'année d'il y a 80 ans, mais je suis sûr d'une chose, c'est que tous nos défis, aujourd'hui, ont besoin de science et de connaissances pour être relevés, les défis technologiques, les défis de capacité de la société à les relever, donc de sa propre compréhension, les défis anthropologiques qui sont les nôtres face à ces changements, le défi climatique, le défi organisationnel. Donc on a besoin de science plus que jamais. Et à ce moment-là que nous vivons, nous vivons, dans le même temps, peut-être une des plus grandes crises contemporaines du rapport à la science et à la vérité scientifique. On la voit chaque jour dans les réseaux sociaux, dans les médias aussi, où la remise en cause du fait, de la véracité est quotidienne. Ça me rend encore plus convaincu que cet investissement est une nécessité, mais cet investissement nous redit, si je puis dire, ce qui est à la racine même du CNRS et de ce combat depuis 80 ans, c'est qu'il y a, dans le CNRS, quelque chose de ce que j'appelle l'esprit de résistance français. Avoir la confiance dans l'avenir de notre pays pour monter un organisme de recherche comme ça en 1939, il fallait déjà avoir l'esprit de résistance. L'histoire même de l'organisme l'a montré dans les années puis les décennies qui ont suivi. C'est le même esprit de résistance qu'il nous faut aujourd'hui. Le président de la République et le gouvernement seront là, mais l'esprit de résistance, ça se partage et ça s'additionne. Je compte sur vous.

Emmanuel Macron, le 26 novembre 2019 à Paris.

Source : www.elysee.fr/

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20191126-discours-macron-cnrs.html

 

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29 mai 2019 3 29 /05 /mai /2019 03:07

« Au cours de ma première année comme maître de conférence [1960], j’étais à la recherche d’un programme de recherche qui valait le coup. Pendant les quatre années précédentes à Londres, j’avais perdu mon chemin dans la physique des particules et je m’étais intéressé à la gravité quantique. La symétrie m’avait fasciné depuis mes années d’étudiant et j’étais embarrassé par les symétries approximatives [approximate symmetries] (que l’on appelle maintenant les symétries de saveur [flavour symmetries]) de la physique des particules. » (Peter Higgs, le 8 décembre 2013 à Stockholm).



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Le physicien américain Murray Gell-Mann est mort à 89 ans ce vendredi 24 mai 2019. Il était spécialisé dans la physique des particules, notamment la théorie des quarks, et il a reçu le Prix Nobel de Physique en 1969 (il avait alors 40 ans) pour ses contributions à la classification des particules élémentaires et de leurs interactions. Je voudrais cependant évoquer un autre physicien de la même génération, lui encore bien vivant, qui a également beaucoup travaillé dans la physique des particules.

Effectivement, l’un des plus grands scientifiques contemporains, le physicien britannique Peter W. Higgs fête son 90e anniversaire ce mercredi 29 mai 2019. Ce chercheur, spécialisé dans la physique quantique, la physique des particules et la cosmologie, professeur de l’Université d’Édimbourg et diplômé du King’s College London, est à l’origine de la découverte, d’abord théorique, d’une particule qui porte (indûment !) son nom, le boson de Higgs.

J’ai écrit "indûment" et lui, très modeste, le reconnaît bien volontiers, car cette particule a été découverte par trois équipes de chercheurs de manière indépendante et quasi-simultanée : une première équipe avec François Englert (né en 1932) et Robert Brout (1928-2011), deux physiciens belges de l’Université libre de Bruxelles, une deuxième équipe avec Peter Higgs, et une troisième équipe avec Carl Richard Hagen (né en 1937), physicien américain de l’Université de Rochester, Gerald Guralnik (1936-2014), physicien américain de l’Université Brown (dans le Rhode Island), et Thomas Kibble (1932-2016), physicien britannique de l’Université d’Édimbourg. D’ailleurs, ces six théoriciens ont reçu en même temps et pour la même raison, le 10 février 2010, le Prix Sakurai 2010 de théorie physique des particules, l’un des plus prestigieux prix en physique.

Pour simplifier, je garderai cependant l’appellation écourtée de "boson de Higgs" alors qu’il faudrait l’appeler "boson de BEHHGK" (prononcer "Beck") pour "boson de Brout-Englert-Higgs-Hagen-Guralnik-Kibble" (dans l’ordre quasi-alphabétique) ou au moins, "boson de Brout-Englert-Higgs" (BEH). Je parlerai de la même manière de "mécanisme de Higgs" pour "mécanisme de BEHHGK" et champ de Higgs avec la même simplification. Certains appellent ce boson plus conventionnellement "boson scalaire massif" ou encore "boson scalaire de brisure spontanée de symétrie". Ce furent les autres physiciens qui appelèrent dès 1964 ce boson du nom de Peter Higgs, c’est pour cela que cette dénomination est encore utilisée.

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Précisons, pour être exact, que François Englert et Peter Higgs ne se connaissaient pas lorsqu’ils ont tous les deux conclu à l’existence du boson de Higgs. François Englert et Robert Brout ont eu l’antériorité puisque leur article a été déposé le 26 juin 1964 et publié le 31 août 1964 dans la (prestigieuse) revue "Physical Review Letters" ("Broken symmetry and the mass of gauge vector mesons", vol. 13 n°9, pp. 321-323).

Peter Higgs, lui, a déposé le sien seulement le jour de la publication de l’article de Englert et Brout, c’est-à-dire le 31 août 1964 et il a été publié plus tard, le 19 octobre 1964 dans la même revue ("Broken symmetries and the masses of gauge bosons", vol. 13 n°16, pp. 508-509). L’article de Peter Higgs fait d’ailleurs référence à celui de Englert et Brout (note 4). Leur deux approches mathématiques étaient différentes mais complémentaires.

Enfin, Gerald Guralnik, Carl Richard Hagen et Thomas Kibble ont déposé le 12 octobre 1964 et publié le 16 novembre 1964, toujours dans la même revue, leur propre article ("Global conservation laws et massless particles", vol. 13 n°20, pp. 585-587).

Pour bien comprendre les procédures de publication dans des revues scientifiques de référence, il faut rappeler que cela se passe comme le dépôt d’un brevet, c’est-à-dire que l’article est rigoureusement examiné par le comité de lecture de la revue. Un comité de lecture est une instance très puissante et essentielle pour la progression et la diffusion de la science car il sélectionne les articles sérieux et rejette les articles fantaisistes ou les arnaques. Il peut cependant se tromper, la réputation d’une revue est donc directement en rapport avec la rigueur de son comité de lecture.

Revenons à nos moutons bosons (il est commun d’assimiler les bosons à des moutons et les fermions à des loups).

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Alors, qu’est-ce que le boson de Higgs ? La particule fut prédite par ces trois équipes en 1964. Jusqu’en 2010, elle fut en quelque sorte la dernière particule à découvrir (mis à part le graviton qui est encore sujet à caution) pour consolider sinon confirmer la physique quantique actuelle, ce que la communauté scientifique nomme communément le "modèle standard".

C’est une particule qui permet aux bosons de l’interaction faible de ne pas avoir de masse nulle, contrairement à la particule impliquée dans l’électromagnétisme, à savoir le photon (qui, lui, a la masse nulle). La physique quantique a défini quatre forces dans la nature : l’interaction forte, l’interaction faible, la force électromagnétique et la gravitation, et à chaque interaction est associée un boson (gluon, photon, graviton, etc.). Si l’on veut être poétique, on dira que l’existence du boson de Higgs explique la "brisure spontanée de symétrie en théorie de jauge" à basse énergie. Sans boson de Higgs, selon le "modèle standard", tout volerait en éclats, tout serait en apesanteur. La découverte d’une telle particule était donc essentielle pour comprendre l’univers.

En quelques paragraphes, c’est assez difficile (fastidieux et trop ambitieux) d’expliquer clairement la physique quantique. Pour mieux faire comprendre, je me permets de reprendre une analogie provenant du physicien David J. Miller qui a comparé le boson de Higgs à une personnalité politique.

Imaginons une salle de réception dans laquelle des militants politiques, invités à ce cocktail mondain, sont répartis à peu près de manière uniforme. Tout semble "isotrope". Puis, soudain, la personnalité politique attendue (la "guest star") arrive dans la salle. Que se passe-t-il ? Tous les invités vont à sa rencontre, s’attroupent devant ou derrière elle, la suivent, la saluent, l’embrassent parfois, etc. Cela donne à ces militants une masse qu’ils n’avaient pas avant son arrivée.

C’est un peu ce qu’il se passe avec le mécanisme de Higgs. Le boson de Higgs crée le champ de Higgs (force de nature électrofaible) qui donne une masse aux particules.

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Pendant plus d’une quarantaine d’années, l’existence du boson de Higgs n’était que "théorique" et n’a jamais été prouvée expérimentalement. L’un des gros soucis pour le détecter est sa durée de vie ultra-courte : seulement seize cents millièmes d’un milliardième de milliardième de seconde !

Peter Higgs pensait-il qu’on arriverait un jour à découvrir expérimentalement sa particule ? Probablement pas, en tout cas, probablement pas de son vivant. C’était sans compter les imposants outils technologiques dont sont capables de se doter physiciens et ingénieurs. Or, l’installation au CERN (Centre d’études et de recherches nucléaires à Genève) du plus grand accélérateur de particules du monde, appelé le LHC pour Large Hadron Collider (grand collisionneur de hadrons) a donné beaucoup d’espoirs de confirmer des points de théorie quantique jamais encore prouvés expérimentalement.

Là non plus, mon but n’est pas d’expliquer trop précisément ce qu’est un accélérateur de particules. C’est un anneau qui permet de faire accélérer des particules. Plus l’anneau est grand, plus les particules peuvent prendre de la vitesse, plus l’énergie en jeu est grande, plus de nouvelles particules naissent et meurent au cours de ces "jets". Le LHC a une circonférence de presque 27 kilomètres. Avant le LHC, il y avait le LEP (Large Electron Positron), qui utilisait le même anneau, mais seulement pour accélérer des électrons (à masse très faible).

En faisant accélérer des protons (qui sont de la famille des hadrons), on fait accélérer des particules beaucoup plus lourdes et donc, beaucoup plus énergétiques. Ainsi, en créant une collision entre deux protons accélérés au maximum, le LHC peut obtenir une énergie de 14 TeV (téra-électron-volt). La puissance maximale du LHC est celle que peut avoir un seul proton, soit 7 TeV. Le LHC a été également conçu pour faire des collisions d’ions très lourds, comme du plomb, ce qui devrait générer une énergie de plus de 1 000 TeV.

Petit arrêt pour rappeler ce qu’est l’électron-volt : c’est une unité d’énergie, mais c'est aussi (quasiment) une unité de masse (à un rapport c2 près) en raison de la célèbre formule du physicien Albert Einstein E=mc2. La masse de l’électron a ainsi pour énergie 510 keV, tandis que la masse du proton est de 938 MeV/c2 (k=kilo, facteur 1 000, M=méga, facteur 1 million, T=téra, facteur 1 000 milliards).

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Je ne peux pas m’empêcher de faire ici un petit cocorico européen. La construction du LHC a été formellement décidée en décembre 1994 par un groupe de pays (je parle d’Europe mais pas d’Union Européenne). Il faut se souvenir qu’en 1993, les Américains avaient finalement renoncé, pour des raisons budgétaires, à construire ce qui aurait été le plus puissant accélérateur de particules, à Los Angeles, conçu pour atteindre une énergie de 20 TeV (au lieu de 7 TeV à Genève) dans un anneau d’environ 80 kilomètres. Quant au Tevatron, un accélérateur construit en 1983 à Chicago dimensionné pour une énergie de 1 TeV, il a dû fermer le 30 septembre 2011 en raison d’une absence de crédits et de clients (trop concurrencé par le LHC).

Le premier faisceau de protons a fait le tour de l’accélérateur le 10 septembre 2008 à 10 heures 28. Cette date marque une nouvelle période : les physiciens peuvent ainsi bénéficier d’un outil fabuleux et très puissant pour affiner ou confirmer leurs théories. La première collision de particules a eu lieu le 23 novembre 2009. L’un des premiers objectifs du LHC, c’était bien sûr d’observer le boson de Higgs. Certains physiciens, comme Stephen Hawking, ne croyaient pas du tout à cette possibilité (voir plus loin).

Il faut mesurer l’importance d’une observation expérimentale du boson de Higgs : cela confirmerait une des zones d’ombre du modèle standard (de la physique quantique). Mais cela n’expliquerait pas, pour autant, la "masse manquante" de l’univers. Au-delà de cette formidable victoire de la pensée humaine, une telle découverte expérimentale orienterait durablement l’évolution du modèle standard pour mieux comprendre la nature, notamment en infirmant certaines théories spéculatives (comme la théorie des cordes).

Les scientifiques sont d’abord des personnes raisonnables. Au contraire des personnages politiques, ils sont prudents, ils veulent être sûrs avant de s’avancer dans leur communication, tandis que les politiques parlent et ensuite, rament pour faire comme ils ont dit. Quand on croit observer quelque chose, on n’est pas forcément sûr, on veut être sûr, on veut confirmer, on veut refaire l’observation. Au contraire des "sciences molles" et des pas-sciences-du-tout, qui représentent environ 100% des sujets abordés dans un journal de vingt heures à la télévision, les "sciences dures" se veulent rigoureusement rigoureuses : il n’est pas question de lâcher dans la nature (ni dans "Nature") une information scientifique si elle n’est pas validée, vérifiée, contrôlée, confirmée, digérée, assurée, garantie, certaine, prouvée (ni réfutable au sens de Popper).

Mais peut-on éviter de communiquer le début d’une telle observation sensationnelle quand un millier de scientifiques, ingénieurs et techniciens sont impliqués dans ce projet ? Quand on vit dans un monde de rumeurs, de buzz, de tweets ? Impossible de garder un secret avec autant de monde. Il fallait donc communiquer tout en restant prudent, avant de perdre le contrôle de toute communication.

C’est ce qu’il s’est passé lors d’un séminaire à Genève le 13 décembre 2011 dans l’après-midi. On a indiqué que la détection du boson de Higgs était en cours, sans plus de précision. Il faut imaginer le travail : depuis l’été 2011, des milliards de milliards de collisions avaient été générées, et deux détecteurs du LHC (ATLAS : a toroidal LHC apparatus, et CMS : compact muon solenoid) avaient enregistré des collisions en excès qui devraient correspondre à l’existence (furtive, donc, vu la brièveté de sa durée de vie) de bosons de Higgs. Mais statistiquement, ce nombre d’excès était encore trop faible pour assurer la fiabilité de l’observation.

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Les deux détecteurs ont ainsi pu donner une estimation des caractéristiques de la particule. ATLAS a évalué la masse du boson de Higgs autour de 125 GeV/c2 (entre 116 et 130 GeV/c2 selon Fabiola Gianotti) et CMS autour de 124 GeV/c2 (entre 115 et 127 GeV/c2 selon Guido Tonelli), ce qui est cohérent. Cela a justifié ainsi, a posteriori, la nécessité d’un accélérateur de particules à haute énergie, puisque le boson de Higgs aurait alors une masse une centaine de fois plus grande que le proton (voir plus haut à propos de l’électron-volt).

Il a fallu finalement attendre le mercredi 4 juillet 2012 pour confirmer ces premières observations. Le directeur général du CERN Rolf Heuer n’a pas hésité à dire, très enthousiaste : « Nous avons franchi une nouvelle étape dans notre compréhension de la nature. ». L’observation du boson de Higgs a en effet été considérée comme statistiquement fiable à cette date. Sa masse serait de 125,3 (+/-0,6) GeV/c2, soit 133 fois celle du proton, avec une certitude (précision) de 99,9999%. La réaction de son père théorique a été celle-ci : « Je suis stupéfait par l’incroyable vitesse avec laquelle ces résultats ont été obtenus. ». Peter Higgs, qui avait fait le déplacement avec son collègue François Englert (Robert Brout n’a pas survécu jusque-là) au CERN de Genève, n’imaginait pas le voir un jour : « Je n’aurais jamais pensé assister à cela de mon vivant et je vais demander à ma famille de mettre le champagne au frais ! ».

Peter Higgs, qui a été malade que ses compatriotes  aient voté pour le Brexit en juin 2016 (parce que la science n'a pas de frontières), a été largement récompensé au cours de sa carrière pour son travail sur le boson de Higgs, en recevant de nombreux prix prestigieux, comme la Médaille Dirac en 1997 et le Prix Wolf de physique en 2004 (avec François Englert et Robert Brout). Mais il lui manquait encore le principal…

La découverte expérimentale de sa particule au CERN ne laissait aucun doute que le Prix Nobel de Physique lui serait décerné ainsi qu’à François Englert. Il fut annoncé le 8 octobre 2013 et la cérémonie de réception a eu lieu le 8 décembre 2013 à Stockholm (discours et vidéo à télécharger ici). On aurait pu imaginer aussi que la troisième équipe fût récompensée également, tout comme l’équipe des chercheurs du LHC impliqués dans la détection concrète de la particule imaginée par Higgs. En 1987, le Nobel de Physique, en effet, avait récompensé les deux physiciens (Karl Alexander Müller et son collaborateur Johannes Bednorz) qui avaient détecté la supraconductivité à haute température critique sur une céramique chez IBM à Zurich, mais c’étaient des chimistes normands qui avaient composé cette céramique (dans un tout autre but que la supraconductivité).

Peter Higgs et François Englert n’auraient jamais reçu de Prix Nobel si le boson de Higgs n’avait pas été détecté, car le prix récompense des découvertes concrètes et pas les prédictions purement théoriques et somme toute, spéculatives. C’était ce que pensait aussi le physicien britannique Stephen Hawking de sa découverte du rayonnement des trous noirs : « J’ai rencontré un certain succès dans ma carrière scientifique : la plupart des spécialistes de physique théorique ont admis, me semble-t-il, l’émission quantique des trous noirs que j’ai décrite, même si cela ne m’a pas encore valu de Prix Nobel, parce que c’est très difficile à vérifier de manière expérimentale. » ("Une brève historie de ma vie").

L’installation en 2008 d’un outil aussi puissant que le LHC pouvait donner beaucoup d’espoirs à beaucoup de physiciens de valider par l’observation leurs théories. Mais Stephen Hawking ne comptait pas trop là-dessus : « Le plus excitant pour moi serait qu’il [le LHC] trouve de petits trous noirs, car je recevrais alors le Prix Nobel. Cependant, comme je ne pense pas que ce soit très probable, je ne retiens pas mon souffle. ».

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Puisque j’évoque la figure de Stephen Hawking, je termine par une anecdote, par un match entre ces deux personnalités scientifiques de gros calibre qui a eu lieu le 2 septembre 2003 par presse interposée. Un article du journal "The Scotsman" a évoqué des propos tenus en privé par Peter Higgs lors d’un dîner dans un restaurant tranquille d’Édimbourg, organisé en l’honneur d’une pièce de théâtre inspirée des travaux de Paul Dirac. À l’époque (2003), Peter Higgs, homme pondéré et humble, était déjà reconnu par la communauté scientifique comme l’un des physiciens majeurs, mais n’avait pas encore reçu de Prix Nobel, tandis que la célébrité de Stephen Hawking était déjà mondiale en raison de son best-seller "Une brève histoire du temps".

Friand de paris, Stephen Hawking, qui ne croyait pas à l’existence du boson de Higgs, avait parié que les physiciens du LEP (l’ancien accélérateur du CERN de Genève, voir plus haut) ne trouveraient pas la particule. Lorsque le LEP a été définitivement fermé en 2002 (pour construire à la place le LHC), les physiciens qui avaient travaillé sur le sujet avaient été déçus, tandis que Stephen Hawking triomphait, mais agaçait aussi les chercheurs en physique des particules.

On avait là un duel ordinaire entre cosmologues (comme Hawking), étudiant l’infini grand (Relativité générale) et physiciens des particules (comme Higgs), étudiant l’infini petit (physique quantique). Beaucoup de physiciens des particules critiquaient l’arrogance de Stephen Hawking, mais se gardaient bien de le faire publiquement (la règle, c’est de ne pas critiquer publiquement Hawking, comme on ne critique pas publiquement Lady Di). Au cours du dîner évoqué, Peter Higgs a fait exception et a lâché à un journaliste à propos de Stephen Hawking : « Il est difficile de dialoguer avec lui, et il a donc échappé aux déclarations, d’une manière que les autres ne voudraient pas. Son statut de star lui donne une crédibilité instantanée que les autres n’ont pas. ».

Message reçu en pleine face par Stephen Hawking qui a immédiatement réagi dans "The Independent" sans aucun sens de l’humour : « Je suis surpris par la profondeur des sentiments dans les propos de Higgs. J’espère que l’on pourra discuter de questions scientifiques sans attaques personnelles. ». La polémique s’est arrêtée là.

Eh oui, la vie politique n’en a pas le monopole : la communauté scientifique n’est pas exclue des batailles d’ego et des échanges de petites phrases déplaisantes. Pour un résultat particulièrement stérile et ridicule par rapport aux contributions exceptionnelles que les deux physiciens ont apportées à la science et à la compréhension de l’univers.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le discours de réception de Peter Higgs le 8 décembre 2013 à Stockholm (vidéo et texte à télécharger).
Les trois publications scientifiques qui ont prédit l’existence du boson de Higgs (à télécharger).
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
La disparition de Stephen Hawking.
Un génie très atypique.
Les 60 ans de la NASA.
Document à télécharger : la publication de Max Planck du 7 janvier 1901, "On the Law of the Energy Distribution in the Normal Spectum", qui fit naître la physique quantique.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190529-peter-higgs.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/peter-higgs-sa-particule-son-boson-215472

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/16/37340585.html





 

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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 01:29

Trois équipes indépendantes ont proposé en 1964 l'idée de l'existence du boson de Higgs pour comprendre le modèle standard de la théorie quantique. On peut lire leurs publications sur Internet.

Cliquer sur les liens correspondant aux publications mises en référence (fichier .pdf).

François Englert et Robert Brout, « Broken Symmetry and the Mass of Gauge Vector Mesons », Physical Review Letters, vol. 13, no 9,‎ 31 août 1964, p. 321-321 (DOI 10.1103/PhysRevLett.13.321, Bibcode 1964PhRvL..13..321E).
http://journals.aps.org/prl/pdf/10.1103/PhysRevLett.13.321

Peter W. Higgs, « Broken Symmetries and the Masses of Gauge Bosons », Physical Review Letters, vol. 13, no 16,‎ 19 octobre 1964, p. 508-509 (DOI 10.1103/PhysRevLett.13.508, Bibcode 1964PhRvL..13..508H).
http://journals.aps.org/prl/pdf/10.1103/PhysRevLett.13.508

Gerald S. Guralnik, Carl R. Hagen et Thomas W. B. Kibble, « Global Conservation Laws and Massless Particles », Physical Review Letters, vol. 13, no 20,‎ 16 novembre 1964, p. 585-587 (DOI 10.1103/PhysRevLett.13.585, Bibcode 1964PhRvL..13..585G).
http://journals.aps.org/prl/pdf/10.1103/PhysRevLett.13.585

"Searches for Higgs Bosons" par P. Igo-Kemenes (Heidelberg), octobre 2005.
http://pdg.lbl.gov/2006/listings/s055.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190529-peter-higgs.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190529-publi-boson-higgs.html

 

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 12:12

Parmi les trois physiciens qui ont reçu le Prix Nobel de Physique ce mardi 2 octobre 2018; il y a le Français Gérard Mourou, chercheur à l'Ecole Polytechnique à Palaiseau et à l'Université du Michigan, spécialiste des lasers et des champs électriques, pour le procédé Chirped Pulse Amplification (CPA), mis au point avec son ancienne doctorante Donna Strickland à l'Université de Rochester,  permettant de créer des impulsions très brèves de très hautes puissances (de l'ordre du térawatt).

Cliquer sur le lien pour télécharger la présentation des travaux de Gérard Mourou (fichier .pdf) :
http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.fresnel.fr%2Fgis-photonique%2Fconf%2FPresentation%2520Gerard%2520Mourou.pdf

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181002-gerard-mourou.html


 

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4 août 2018 6 04 /08 /août /2018 11:57

Le 19 juin 2018, une jeune femme de 18 ans, Ewin Tang, a présenté à Berkeley une preuve qu'elle pouvait faire mieux, avec un algorithme classique, qu'avec un algorithme quantique. On dit souvent que l'avenir de l'informatique est aux ordinateurs quantiques, c'est-à-dire dont la logique n'est plus binaire (bits de 0 ou 1) mais quantique (qbits). Ce n'est pas si sûr. Voici la publication scientifique qui présente les travaux de la jeune mathématicienne, soumise le 10 juillet 2018.

Titre : A quantum-inspired classical algorithm for recommendation systems
Auteur : Ewin Tang
(Submitted on 10 Jul 2018)

Résumé :
A recommendation system suggests products to users based on data about user preferences. It is typically modeled by a problem of completing an m×n matrix of small rank k. We give the first classical algorithm to produce a recommendation in O(poly(k)polylog(m,n)) time, which is an exponential improvement on previous algorithms that run in time linear in m and n. Our strategy is inspired by a quantum algorithm by Kerenidis and Prakash: like the quantum algorithm, instead of reconstructing a user's full list of preferences, we only seek a randomized sample from the user's preferences. Our main result is an algorithm that samples high-weight entries from a low-rank approximation of the input matrix in time independent of m and n, given natural sampling assumptions on that input matrix. As a consequence, we show that Kerenidis and Prakash's quantum machine learning (QML) algorithm, one of the strongest candidates for provably exponential speedups in QML, does not in fact give an exponential speedup over classical algorithms.

Comments : 35 pages
Subjects : Information Retrieval (cs.IR); Data Structures and Algorithms (cs.DS); Machine Learning (cs.LG); Quantum Physics (quant-ph)
Cite as : arXiv:1807.04271 [cs.IR]
(or arXiv:1807.04271v1 [cs.IR] for this version)
Submission history
From: Ewin Tang
[v1] Tue, 10 Jul 2018 20:57:24 GMT (31kb)

Cliquer sur le lien pour télécharger la publication scientifique (fichier .pdf) :
https://arxiv.org/pdf/1807.04271

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180710-publi-algorithme-quantique.html


 

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