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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 03:58

« La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front. » (Félicité Robert de Lamennais, 1834).


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L’un des dirigeants chinois les plus importants de l’après-Mao, Li Peng est mort ce lundi 22 juillet 2019 à Pékin, à l’âge de 90 ans (il est né le 20 octobre 1928 à Chengdu). Pour l’histoire, il restera le boucher de Tiananmen, qui prit la pleine responsabilité du massacre du 4 juin 1989 après près de deux mois de manifestations pacifiques sur la principale place de Pékin.

Même si la responsabilité finale de la boucherie est revenue à Deng Xiaoping lui-même, qui craignait que le désordre politique allât mettre en péril ses réformes économiques, ce qui était d’ailleurs paradoxal puisque ces réformes prônaient une certaine ouverture vers le monde extérieur, Li Peng fut toujours considéré comme un conservateur, au point qu’il était lui-même en opposition avec Deng sur le plan économique, cherchant à renforcer ou à maintenir la planification dans l’économie chinoise.

Li Peng a été au sommet du pouvoir dans la Chine populaire pendant une dizaine d’années : il fut Premier Ministre du 24 novembre 1987 au 17 mars 1998, puis, en voie de placardisation (au cause de la limitation à deux mandats de cinq ans, à l’instigation du Président Jiang Zemin), il fut Président de l’Assemblée nationale populaire du 15 mars 1998 au 15 mars 2003. Son influence politique se prolongea cependant jusqu’au 22 octobre 2007, en raison de la présence d’un de ses proches, Luo Gan (84 ans), au sein du comité permanent du bureau politique du parti communiste chinois (PCC), qui occupait la fonction stratégique de secrétaire de la commission des Affaires politiques et juridiques du PCC.

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Bien que conservateur et contre les réformes économiques qui ont fait de la Chine l’un des pays les plus puissants du capitalisme mondial quelques décennies plus tard, Li Peng a dirigé un pays qui fut dans une croissance économique exceptionnelle (à deux chiffres) tandis que les pays européens étaient en pleine crise. Dans sa "retraite" après 1998, Li Peng s’est préoccupé de la bonne avancée de la construction du monumental barrage des Trois-Gorges, barrage très contesté (le plus grand du monde), évoqué notamment par l’excellent film chinois "Les Éternels".

Li Peng aura survécu trente années à la répression de Tiananmen. Au moment où il quitte ce monde, un autre vent de liberté s’est levé. Deng Xiaoping avait choisi l’option du carnage pour qu’il fût exemplaire et que le peuple chinois ne se risquât plus à réclamer sa liberté politique. Il a fallu aussi trente ans pour que ce peuple ressortît avec courage défier le pouvoir chinois central. En fait, ce n’est pas vraiment le même "peuple" puisqu’il s’agit d’une ancienne colonie anglaise.

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En effet, le territoire de Hongkong, qui compte aujourd’hui 7,5 millions d’habitants, anciennement britannique, fut rétrocédé à la Chine populaire le 1er juillet 1997 après l’accord passé entre le Royaume-Uni et la Chine le 19 décembre 1984. La rétrocession s’est réalisée au cours d’une cérémonie officielle en présence du Prince Charles. Hongkong est alors devenu une région administrative spéciale avec une grande autonomie par rapport au reste de la Chine populaire. Chaque 1er juillet, des dizaines de milliers d’habitants ont l’habitude de manifester pour maintenir une organisation démocratique (jusqu’à 500 000 manifestants le 1er juillet 2014).

La Chef de l’Exécutif de Hongkong depuis le 1er juillet 2017 (élue le 26 mars 2017, Carrie Lam a présenté le 29 mars 2019 un amendement à la loi d’extradition qui romprait avec l’indépendance du système judiciaire de Hongkong (les justiciables hongkongais pourraient ainsi être jugés en Chine continentale), ce qui remettrait en cause de manière grave l’autonomie du territoire. L’idée était de formaliser une coopération judiciaire entre Hongkong, la Chine continentale, Macao (une autre région administrative spéciale de la Chine) et Taiwan. Des manifestations pacifiques ont commencé dès que l’idée de cet amendement fut émise, en février 2019, pour s’y opposer. La première importante a eu lieu le 31 mars 2019. L’examen en première lecture de cet amendement a eu lieu le 3 avril 2019 par le Conseil législatif. Une autre manifestation s’est déroulée le 28 avril 2019.

Le 9 juin 2019, les manifestations ont rassemblé plus d’un million de personnes mais Carrie Lam a annoncé qu’elle ne reculerait pas en maintenant l’examen en deuxième lecture de la loi au 12 juin 2019. La fermeté de l’administration a provoqué une manifestation de près de deux millions de personnes le 16 juin 2019, mais elle avait cependant cédé en reportant finalement l’examen de la loi (le Conseil législatif était alors fermé à cause des manifestations), sans pour autant y renoncer.

La poursuite des grandes manifestations a conduit Carrie Lam à finalement renoncer à ce projet d’amendement le 8 juillet 2019, également à présenter ses excuses, mais les revendications des manifestations ont évolué en réclamant sa démission.

Pour l’instant, les manifestations sont restées heureusement pacifiques, accompagnées parfois de grèves, et si les forces de l’ordre ont réagi (on a déploré près de 150 blessés, dont 22 policiers, et une cinquantaine de personnes arrêtées), la situation était pour l’instant pacifique, bien que très tendue. Toutefois, la manifestation du 21 juillet 2019 a connu de grandes violences provenant de groupes mafieux qui auraient été soutenus par des pro-gouvernementaux pour réprimer des militants pro-démocratie (près d’une cinquantaine de blessés par triques et cannes). Un député a aussi menacé de mort un autre député au cours d’un débat télévisé le 23 juillet 2019 (la tombe des parents du député menaçant a été alors vandalisée en réaction à cet échange télévisé).

Par ailleurs, au moins cinq manifestants se sont suicidés pour cette cause du 15 juin au 22 juillet 2019, des jeunes gens âgés de 22 à 35 ans, dont trois femmes (Ling-Kit Leung, Hiu-Yan Lo, Hang-Yan Wu, Mak et Yuen-Chung Fan).

Ce qui n’était qu’une disposition judiciaire pour éviter l’impunité de criminels qui se seraient réfugiés à Hongkong a pris dès le début une tournure politique essentielle. Pour beaucoup de manifestants, cet amendement (désormais abandonné) aurait été le cheval de Troie d’une reprise en main de la Chine continentale sur la Justice hongkongaise. Mais comme dans tout conflit, les revendications vont désormais plus loin en demandant la démission du pouvoir. Ce qu’il se passe à Hongkong est donc, en quelques sortes, un début de renaissance du souffle de liberté que Li Peng avait réprimé à Pékin trente ans auparavant dans le sang.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Li Peng, de Tiananmen à Hongkong.
Manifestations à Hongkong.
La Paix céleste selon la Chine.
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng a 90 ans.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/li-peng-de-tiananmen-a-hongkong-216833

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4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 03:58

« Dans la pensée bouddhiste, les gens et les choses sont prédéterminés par le karma, jusqu’aux gestes les plus insignifiants comme ramasser une miette ou boire un verre d’eau. Tout ce qu’on fait aux autres, et inversement, appartient à l’omniprésente chaîne de causalité, bien qu’on ne le perçoive généralement pas sur le moment. Si on pousse le raisonnement jusqu’à la réincarnation, l’homme devient plus ou moins humain en conséquence de ses actes. Et dans une approche postmoderniste, on peut aussi penser que l’être et le devenir se matérialisent à travers les multiples ramifications des relations et interactions avec les autres. Au lieu de survenir comme une métamorphose à un moment donné, la transformation est le fruit d’un long processus rempli d’événements insignifiants tant qu’on ne les considère pas avec un certain recul. » (Qiu Xiaolong, "Becoming Inspector Chen", roman de 2015).


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Un sinistre anniversaire qui n’est (évidemment) pas commémoré en Chine : il y a trente ans, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, les manifestations étudiantes sur la place Tiananmen de Pékin ont été brutalement arrêtées par la force armée, après un mois et demi d’épreuve de force entre des manifestants désireux d’avoir un peu de démocratie et un pouvoir gérontocrate hésitant sur la ligne à tenir, entre la réforme politique et la répression sanglante.

Deng Xiaoping, qui avait une influence déterminante, et malgré le vent de liberté qui se levait dans l’Europe communiste et qui fut confirmé par la chute du mur de Berlin en automne et l’explosion de l’Union Soviétique deux ans plus tard, a préféré la sécurité de la nomenklatura à l’aventure d’une démocratisation en douceur. Pour lui, il était nécessaire de préserver la stabilité du système politique pour garantir le succès de ses réformes économiques, même au prix du sang humain. Le Premier Ministre Li Peng se chargea des basses œuvres. Entre quelques centaines et une dizaine de milliers de victimes ont été tuées dans cette répression qui a touché toutes les grandes villes chinoises (pas seulement Pékin).

L’immense place emblématique a pris le nom de l’entrée sud de la cité impériale, qui s’était appelée d’abord Porte de Chine (Zhonghuamen) avant de devenir Daqingmen (Porte des Qing), et enfin, après la destruction de celle-ci, ce fut, placée un peu plus au nord, Tiananmen, qui signifie la Porte de la Paix céleste.

Trente années plus tard, l’œuvre de Deng Xiaoping est manifestement une réussite économique, malgré les taches de sang. Depuis la fin des années 1970 (après la mort de Mao), Deng avait voulu placer la Chine dans une perspective mondialiste. Pour reprendre le titre d’un livre à succès du ministre Alain Peyrefitte, la Chine s’est réveillée durant ces dernières décennies. Le succès est manifeste puisque le pays est désormais classé au deuxième rang mondial en termes de PIB nominal.

Ainsi, selon le FMI (29 avril 2019 pour les statistiques de l’année 2018), la Chine a produit 13 407 milliards de dollars, encore loin derrière les États-Unis avec 20 494 milliards de dollars et derrière, éventuellement, si l’on se réfère à la puissance européenne (Union Européenne) avec 18 750 milliards de dollars. Le troisième pays est le Japon, près de 5 000 milliards de dollars, puis l’Allemagne 4 000 milliards de dollars, puis trois pays se disputent la cinquième place autour de 2 700-2 800 milliards de dollars : Royaume-Uni, France et Inde (selon d’autres calculs, l’Inde serait devant le Royaume-Uni et la France, pour le FMI, c’est le contraire), puis l’Italie et le Brésil autour de 2 000 milliards de dollars. L’objectif de la Chine à moyen terme, c’est de se retrouver numéro un, en devançant les États-Unis (ce qui nécessite une croissance d’encore 50% de son PIB !).

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Il est très difficile de comprendre la situation du pays. Certes, on parle souvent de "capitalisme d’État", néanmoins, c’est bien en Chine qu’on retrouve majoritairement les nouveaux millionnaires, années après années. La réussite économique de la Chine (qui est parfois contrastée, il ne faut pas sous-estimer certains problèmes) paraît peu compatible avec la dictature communiste qui structure actuellement le pays. D’ailleurs, dans ce classement des pays les plus riches, il faut atteindre la dix-huitième place, l’Arabie Saoudite, pour y trouver une autre dictature. On peut aussi considérer que la Russie, en onzième place, a encore des efforts à fournir pour devenir une démocratie réellement libre et sincère, mais dans les deux cas, ce sont leurs réserves naturelles en énergie qui leur permettent un bon niveau de PIB et pas leur organisation interne. Tous les autres pays jusqu’à cette dix-huitième place sont des démocraties, confirmées ou naissantes comme l’Indonésie mais considérées comme sincères.

Le principe d’une économie globalisée, c’est le commerce international. Un pays ne peut guère s’enrichir s’il ferme toutes ses frontières. Au mieux, il est en autarcie, autosuffisant, au pire, il se retrouve dans des situations terribles qui demandent des aides internationales. Le principe de l’enrichissement, c’est donc l’ouverture des frontières pour le commerce. C’est un point essentiel. Cela signifie aussi l’ouverture des frontières (dans les deux sens, entrée et sortie) pour les personnes. D’où l’arrivée massive de touristes chinois (issus de ceux qui ont "réussi" et se sont enrichis) en Europe et dans le monde en général. Ces touristes étaient inexistants il y a trente ans.

C’est là la contradiction fondamentale, du moins du point de vue des démocraties européennes et américaines : comment les Chinois peuvent-ils désormais circuler dans le monde, et donc, avoir accès, nécessairement et librement, à toutes sortes d’informations et de modes de vie, et accepter de rester dans un régime autocratique à candidature unique. Ne serait-ce que pour le principe de concurrence : les Chinois ont gagné de nombreuses parts de marché grâce à la loi économique sur la concurrence (proposant mieux ou moins cher), et ils ne pourraient pas mettre les candidats de leur gouvernement en concurrence ?

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Malgré le maintien au pouvoir des responsables du massacre de Tiananmen, les autorités chinoises ont cherché jusqu’à récemment une organisation politique plus rationnelle, avec un double mandat de cinq ans attribué à une triple fonction, celle de Secrétaire Général du Parti communiste chinois (PCC), le cœur du pouvoir politique, celle de Président de la République populaire de Chine et celle de Président de la Commission militaire centrale (du parti et de l’État) qui est le commandement suprême des forces armées (c’était la seule fonction officielle importante que Deng Xiaoping avait prise). Le cumul de ces trois fonctions a clarifié nettement la responsabilité du pouvoir réel en renforçant la figure du chef. Pourtant, parallèlement, la limitation à deux mandats, très discrètement imposée, fut à l’origine d’une réelle ouverture politique qui ne disait pas son nom. Un gouvernement, dirigé par un Premier Ministre (exactement Premier Ministre du Conseil des affaires de l’État de la République populaire de Chine) qui, lui aussi, avait ce même mandat de cinq ans reconductible une fois. Il ne manquait que plusieurs candidats (aux sièges de députés de l’Assemblée nationale populaire) pour libéraliser le régime politique.

L’actuel homme fort de la Chine populaire, Xi Jinping, réélu Secrétaire Général du PCC le 25 octobre 2017 et réélu Président de la République le 17 mars 2018 pour un deuxième mandat de cinq ans, a un peu bousculé cet équilibre acquis depuis une vingtaine d’années (depuis 1998).

Deux faits ont montré que ce savant équilibre, qui voulait façonner un État moderne dirigé par les meilleurs dirigeants possibles (une sorte de despotisme éclairé issu du concours général), a été rompu par Xi Jinping à la fin de son premier mandat. En effet le 24 octobre 2017, la "pensée de Xi Jinping" a été incluse dans la charte du PCC, ce qui est inédit depuis Mao et Deng, et le 11 mars 2018, les députés de l’Assemblée nationale populaire qui venait d’être installée ont voté l’abrogation de la limitation à deux mandats présidentiels. On parle même de culte de la personnalité pour celui qui n’hésite plus à se faire passer pour un nouveau "dieu".

Par ailleurs, les nouvelles technologies (génétique et informatique) contribuent largement à la surveillance généralisée des citoyens. Pour autant, la situation est complexe à comprendre. La Chine reste un pays très contrasté, entre entrepreneurs millionnaires des villes et paysans très pauvres et analphabètes des champs. Depuis seulement quelques années, une classe moyenne commence à se développer, ce qui est un phénomène très nouveau et qui pourrait peser sur ce qu’il est encore difficile d’appeler une "opinion publique".

De même, l’État de droit progresse en Chine. C’est même l’un des quatorze principes d’action de Xi Jinping. L’État de droit ne signifie pas la démocratie, et cela signifie encore moins l’abolition de la peine de mort, par exemple. L’État de droit, c’est de faire rejeter l’arbitraire et s’en remettre aux règles (aux lois) du pays. Ces lois peuvent rester iniques.

Deux autres principes de sa pensée sont très positifs. Le premier est : « L’objectif principal du développement est d’améliorer la vie et le bien-être des personnes. » (c’est une phrase très passe-partout). Le second : « Vivre en harmonie avec la nature, en mettant en œuvre des politiques de réduction des dépenses d’énergie et de protection de l’environnement et contribuer à la préservation écologique mondiale. ». Ce dernier principe paraît sincère si l’on en juge par les prises de positions internationales de Xi Jinping. C’est un défi majeur pour un pays qui est l’un des plus gros pollueurs de la planète. C’est sans doute la politique la plus ambitieuse de Xi Jinping.

Et la démocratisation ? Le Premier Ministre de l’équipe précédente, Wen Jiabao a évoqué le 21 août 2010 la possibilité de réformes politiques en considérant que le pouvoir était trop concentré, qu’il devait être contrôlé par le peuple, voire critiqué le cas échéant. Le Prix Nobel de la Paix 2010, Liu Xiaobo (1955-2017), un des courageux "résistants" ("dissidents") de Tiananmen, a demandé, quelques semaines plus tard, à peu près la même chose que le Premier Ministre, à savoir la liberté d’expression ainsi que la fin du rôle dirigeant du PCC.

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Beaucoup de responsables chinois ont expliqué pendant longtemps que la démocratisation serait une étape nouvelle après l’enrichissement économique du pays. Mais aujourd’hui, la concentration nouvelle des pouvoirs, tant par la Constitution que par la technologie, laisse planer beaucoup de doute sur cette volonté future. Pourtant, l’éclosion d’une classe moyenne va poser rapidement la question des réformes politiques. C’est au pouvoir de devancer cet appel pour éviter un nouveau bain de sang.

À défaut de paix céleste, c’est de paix sur Terre qu’il s’agit, et la Chine ne pourrait plus se permettre un nouveau massacre de Tiananmen. Tant sur le plan diplomatique que sur le plan intérieur, la Chine dépend désormais trop des puissances économiques européennes et américaines pour ne pas, un jour, évoluer comme elles vers une voie démocratique, probablement adaptée à la culture chinoise, mais la liberté et l’égalité restent des valeurs universelles. Il y a désormais trop d’imbrications commerciales pour ne pas considérer l’évolution de la Chine autrement que dans le cadre d’une communauté de destin.


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Sylvain Rakotoarison (03 juin 2019)
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Pour aller plus loin :
La Paix céleste selon la Chine.
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
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La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
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10 avril 2019 3 10 /04 /avril /2019 03:08

« Rien n’est plus pur que la cendre de volcan. Tout ce qui brûle à haute température se purifie. ».


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Cette réplique est sans doute l’une des plus importantes du (long) film du réalisateur chinois Jia Zhangke intitulé en français "Les Éternels" mais dont le titre anglais paraît plus adapté : "Ash is purest white". Elle a été prononcée par l’actrice Zhao Tao qui joue le rôle de Qiao, une jeune femme plus fidèle qu’amoureuse (« Je ne ressens plus rien pour toi ! »), sur fond de grands espaces, plaines et montagnes.

Je suis allé le voir au cinéma, film en principe de série noire sorti en France le 27 février 2019, non pas parce que j’aime les séries noires, mais pour une raison toute simple : parce que la Chine me fascine. Et je dois dire que ce film a répondu à toutes mes attentes : je l’ai adoré à tout point de vue.

J’ai peu l’habitude d’évoquer un film, je l’ai fait une ou deux fois ("Quai d’Orsay" pour un récent, "Le Président" pour un ancien). C’est toujours très difficile d’en parler sans casser la joie de la découverte des futurs spectateurs. Ne pas casser le "suspense dramatique", ne pas raconter l’histoire (qu’on peut de toute façon retrouver sur Internet), mais je voulais en parler pour encourager vivement d’aller le voir (je précise que je n’en ai aucun intérêt sinon une simple curiosité culturelle).

Depuis l’effondrement de l’URSS, il est assez facile, pour ceux qui n’y sont pas allés, d’avoir "accès" à la vie quotidienne contemporaine des Russes grâce aux livres, aux films, etc. La dictature communiste n’est plus que du passé en Russie et, même s’il peut y avoir parfois de la nostalgie (on parlait d’Ostalgie en Allemagne de l’Est), elle fait partie d’un passé irréversible. Notons d’ailleurs (je me tourne à ses laudateurs) que Vladimir Poutine n’a aucune vision communiste de la Russie mais une vision purement nationaliste.

Pour la Chine, la situation est très différente, car elle vit encore sous la dictature communiste. On pourrait disserter en long et en large sur l’expression "dictature communiste" associée à la Chine, mais le fait est qu’elle se revendique du "communisme" (certes, capitaliste, et le pays n’a rien de libéral, ceux qui confondent capitalisme et libéralisme devraient relire quelques manuels d’économie), et "dictature" parce que la voix d’un citoyen chinois n’est pas écoutée dans les choix qui déterminent la politique nationale du gouvernement chinois.

C’est donc plus difficile d’avoir une vision assez impartiale et réelle de la Chine contemporaine sans risque de propagande, d’un côté ou de l’autre, qu’on y soit allé ou pas, cela ne change pas beaucoup (même si un voyage rapproche d’une vision plus réaliste). Pourtant, il est difficile de dire que la Chine est un pays fermé.

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Depuis une vingtaine d’années, au contraire, c’est un pays ouvert. J’ai eu la chance de connaître des amis chinois venus en France, des chercheurs de haut niveau (dans la mécanique, dans la biologie, etc.) avec qui j’ai pu avoir des discussions passionnantes (avec une très grande culture et avec peu de différences intellectuelles avec des Européens), et à qui j’ai posé évidemment, parce que cela m’intéressait, la question de la démocratie. Leur réponse, malgré l’ouverture intellectuelle et culturelle dont ils ont toujours fait preuve, a toujours été du genre : nous avons le meilleur gouvernement possible, ceux qui sont à ces responsabilités sont les meilleurs, alors il faut les soutenir.

En gros, un gouvernement de concours général. Les Chinois sont souvent très élitistes (comme les Français souvent : le concept de "grandes écoles" n’est pas anglo-saxon ; aux États-Unis ou au Royaume-Uni, on se moque complètement du diplôme, aussi prestigieux soit-il, quand un candidat a déjà plusieurs dizaines d’années d’expérience, ce qui compte, évidemment, c’est l’expérience). Et quand je poussais plus loin la discussion, mes amis chinois me parlaient des scandales politico-financiers qui éclaboussaient la France, mais l’argument ne tient pas beaucoup car il y a aussi des affaires de corruption en Chine (utilisées d’ailleurs politiquement pour disgracier certains responsables).

Cette ouverture, elle est aussi dans le domaine commercial. J’ai déjà reçu plusieurs coups de téléphone de commerciaux très "agressifs" (pas dans le sens relationnel, au contraire, ils sont très sympathiques, mais dans le sens commercial) dans le domaine industriel et je m’étonnais qu’ayant accès à des "Occidentaux" (je n’aime pas l’expression mais je n’en ai pas trouvé d’autres), pourquoi ils ne me criaient pas qu’ils n’avaient pas de liberté d’expression et qu’ils préféraient m’inciter à acheter leurs produits (qui, pour l’occasion, étaient de très hautes performances).

Ce qui est clair, c’est que la société chinoise évolue à une vitesse effroyable. Elle est "plurielle" également, aussi contrastée que la société américaine (Côte Est, Texas, Californie, Middle East, etc.) : entre un citadin de Shanghai ou Canton, qui vit à cent à l’heure dans une société hypermodernisée et un paysan au fin fond d’une région reculée, ce n’est même pas une différence de géographie qu’il faut suggérer, c’est une différence d’époque, on remonte loin dans le temps…

Le film "Les Éternels" permet un peu de comprendre cela. L’unité de temps est une période assez longue, de 2001 à 2018. L’unité de lieu est aussi très vaste même si la majeure partie de l’histoire se passe à Datong (3,3 millions d’habitants), deuxième ville de la province du Shanxi. On peut ainsi admirer les très jolis paysages des régions chinoises (les paysages américains sont connus grâce aux westerns et autres films, ceux de Chine sont plus rarement visibles dans la culture accessible en Europe).

Pour l’anecdote, que l’histoire se passe dans le Shanxi n’est pas anodine puisque le réalisatrice et l’actrice principale sont originaires tous les deux de cette région… et se sont d’ailleurs mariés en 2012.

L’histoire a pour cadre, pour contexte, pour prétexte, la pègre chinoise. Pas la grande mafia, non, mais les petits trafiquants qui vivent grâce à leurs trafics dans une région dévastée, en perte de vitesse économique avec la fermeture des mines et l’absence de toute solution économique ou sociale de rechange proposée par les autorités. La pègre, c’est un peu le retour à l’ultralibéralisme, à la loi de la jungle, à une véritable liberté, mais clandestine (et les autorités, dans ce film, semblent plutôt fermer les yeux, sauf quand cela voit un peu trop, quand certains faits émergent de trop), mais c’est aussi une certaine morale, une certaine "loyauté et droiture".

Le scénario tient autour des deux acteurs principaux. L’héroïne, Qiao, jouée par Zhao Tao (42 ans), et le héros, Bin, joué par Liao Fan (45 ans), tous les deux déjà connus, reconnus et récompensés par le cinéma international. En écrivant cela, j’ai nommé les trois principaux personnages : le réalisateur et les deux acteurs. Il y a bien sûr d’autres acteurs, plutôt intéressants, mais ils ne sont là que comme soutiens aux deux principaux personnages, comme faire-valoir.

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Donc, histoire d’amour ? Peut-être, peut-être pas. En fait, l’amour n’est pas ici un long fleuve tranquille. Ni long, ni tranquille. C’est aussi noir qu’une série noire. Dans ce film, l’amour peut être lâcheté, peut être ingratitude, peut être oubli, peut être goujaterie… enfin, quand il est au masculin, parce que la performance de ce film, c’est de dire aussi que l’amour peut être fidélité lorsqu’il est au féminin, mais pas une simple fidélité comme on l’imagine, une fidélité à l’être aimé quand plus rien, plus aucun lien ne le retient, plutôt une fidélité à soi-même, à ce qui fait sa propre force. Un cœur, une fidélité aux couleurs du devoir moral ("loyauté et droiture").

Je ne veux pas en écrire trop car cela n’aurait d’intérêt que pour ceux qui ont déjà vu ce film de près de deux heures et demi. Ce que je souhaite affirmer ici, c’est que ce film est admirablement joué par les deux acteurs principaux, d’une crédibilité et d’une authenticité extraordinaires, et qu’il a été excellemment réalisé et monté. Ce n’était pas le premier essai pour Jia Zhangke, mais malheureusement, je n’ai vu aucun autre de ses onze précédents films (dont "Au-delà des montages" en 2015), mais certains critiques n’hésitent pas à dire que "Les Éternels" est son meilleur film et je n’en doute pas. Ce n’est pas pour rien qu’il a été sélectionné au Festival de Cannes de l’an dernier et ainsi, diffusé en avant-première le 11 mai 2018 (avant la sortie officielle en Chine le 21 septembre 2018).

Eh oui, un film chinois qui sort en Chine doit forcément être un film accepté par les autorités chinoises, donc, un film qui reste dans les limites de la "bien-pensance chinoise". Alors, parlons justement du réalisateur Jia Zhangke (48 ans). Il était étudiant à l’époque du massacre de Tiananmen et il a participé à des manifestations dans la province où il étudiait. Il a publié un roman en 1991 et son cinéma auquel il se consacre depuis 1993 n’est pas sans rapport avec ce qu’il a vécu pendant la répression.

D’ailleurs, à la fin des années 1990, il fut doublement censuré par les autorités chinoises : interdit de tourner et interdit d’être diffusé. Il réussit malgré tout à braver (du moins financièrement) certaines interdictions, d’autant plus qu’il commença à être connu internationalement à partir de 1998 (son premier long-métrage fut sélectionné au Festival de Berlin). Mais cette "censure" n’a pas duré très longtemps, seulement quelques années, car les autorités chinoises ont évolué aussi sur le cinéma (selon Philippe Grangereau, dans "Libération" du 10 décembre 2013) : pour elles, le cinéma présenté initialement comme un "outil de propagande idéologique primordial du gouvernement" s’est transformé simplement en "industrie". Où le dieu communiste se fait pervertir par le dieu argent !

Jia Zhangke fut consacré mondialement le 9 septembre 2006, lors de la 63e Mosrta de Venise (jury présidé par Catherine Deneuve), en obtenant le Lion d’or pour son film "Still Life" (2006). Signe qui montre qu’il a été "intronisé" comme un cinéaste "officiel", Jia Zhangke, tout rebelle qu’il ait été, a été élu en mars 2018 député de l’Assemblée nationale populaire et à ce titre, il a voté la fin de la limitation à deux mandats présidentiels du Président chinois Xi Jinping, ce qui a étonné beaucoup d’observateurs.

Pourtant, la production de son dernier film "Les Éternels" ne semble pas avoir réduit ses ardeurs de révolte, même si Jia Zhangke les exprime de manière très feutrée, très discrète, presque inaperçue pour pouvoir rester "raisonnable" aux yeux du gouvernement chinois. J’ai en tout cas dénombré deux sujets d’opposition très forte qui sont évoqués tout en douceur, tout en ellipse, implicitement mais non moins fermement.

Le premier concerne le fameux barrage des Trois-Gorges (je l’avais évoqué à propos de Li Rui), le plus grand barrage du monde, qui a englouti à partir de 2006 des centaines de villages, a fait déplacer près de 2 millions d’habitants et met en permanence en danger 75 millions d’habitants vivant en aval (notamment à Changshua et à Wuhan). Le film donne à voir en fait les bords du Yang-Tsé-Kiang avant l’immersion, ses très nombreux immeubles vidés, la population prenant le bateau pour quitter les lieux et cette annonce sonore surréaliste qui conseille de bien regarder et de photographier le paysage actuel car dans quelques années, il aura complètement changé avec la mise en service du barrage. C’est montré par petites touches discrètes, avec des images personnelles du réalisateur (des rushs non utilisés de ses précédents films), mais j’interprète cette scène comme une critique très sévère contre cette décision folle d’avoir construit un barrage qui ne couvre, avec ses 85 TWh par an, que 3% de la consommation nationale au lieu des 10% prévus.

Le second sujet, encore plus discrètement montré, est encore plus glacial. Tout à la fin du film, il y a un plan montrant l’installation d’une caméra de surveillance dans une rue… puis, l’une des dernières scènes du film, on voit l’héroïne, mais par écrans de caméras de surveillance interposés. Sans insistance, sans explication, tout en sous-entendu. Nous sommes alors en 2018 et le film s’arrête là, et laisse entendre que le gouvernement chinois est donc capable d’épier toutes les vies privées des habitants.

J’ai peut-être raté d’autres sujets d’opposition tout aussi discrètement évoqués, mais cela a toujours l’air "anodin" voire "équivoque", interprétable de plusieurs manières. C’est probablement la marque de fabrique du réalisateur qui joue beaucoup sur l’implicite, au point qu’il faut bien suivre le cheminement du film pour ne pas être perdu dans les unités de temps (on saute d’une époque à l’autre sans crier gare, mais toujours de manière chronologique, il n’y a pas de flash-back), et dans les unités de lieu, car avec ce film, c’est l’un des grands intérêts documentaires du film (Jia Zhangke a réalisé aussi plusieurs documentaires), fait voyager, le spectateur voyage avec l’héroïne, voit les villes (Wuhan), les montagnes, les plaines.










Quand on regarde ce film, on se rend compte que les mœurs de la société ont peu de différences avec celles de la société européenne, dans un cadre certes très différent, mais par exemple, le smarphone constitue un accessoire indispensable aux relations sociales et affectives, et aussi, les tentatives de drague à deux balles existent aussi bien en Chine qu’en Europe, comme l’exemple de ce chasseur d’extraterrestres. Ce dernier propose de recruter la jeune femme (l’héroïne), "recruter" dans tous les sens du terme, pour créer un (supposé) business dans le Xinjiang, la très étendue région ouïghoure (appelée aussi Turkestan oriental) située à l’extrême ouest, en proie à de graves tensions communautaires avec des attentats islamistes ayant tué des dizaines de personnes (le gouvernement chinois y a interdit le port du voile pour les femmes, le port de la barbe musulmane pour les hommes, l’attribution aux bébés de prénoms musulmans, comme Mohammed, etc.).

Pour essayer d’appréhender la Chine contemporaine, je trouve que ce film "Les Éternels" est excellent, émouvant, autant pour ce qu’il montre que pour l’histoire elle-même qui est elle aussi passionnante. J’encourage donc tous les cinéphiles et les sinophiles à aller le voir !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190303-cinema-les-eternels.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-chine-au-cinema-une-fidelite-a-213380

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/06/37155794.html



 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 03:29

« Si le parti communiste ne se réforme pas lui-même, s’il ne se transforme pas, il perdra sa vitalité et mourra de mort naturelle. » (26 février 2003).


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Ce samedi 16 février 2019 à Pékin s’est éteint l’historien, poète et homme politique chinois, Li Rui. Il avait 101 ans (né le 13 avril 1917) et il avait participé à la Révolution chinoise en s’engageant au parti communiste chinois en 1937. Lycéen à Hubei, il a dirigé la rébellion étudiante contre les chefs de guerre locaux. Étudiant ayant combattu les Japonais, il fut emprisonné par le Kuomintang pour prosélytisme marxiste. Une fois libéré, il a rédigé des éditoriaux politiques pour le journal du parti communiste. Il fut emprisonné encore un an pour espionnage.

Li Rui fut un collaborateur très proche de Mao Tsé-Toung dans les années 1950 puisqu’il fut très brièvement son conseiller personnel chargé des affaires industrielles, ce qui lui a permis de fréquenter l’élite dirigeante communiste. Il fut, en 1958, nommé vice-ministre des Travaux hydrauliques. Mais il fut disgracié en 1959 et enfermé dans un camp de travail pendant vingt ans, pour avoir osé critiquer le Grand Bond en avant. La disgrâce était totale puisque même sa propre fille, Li Nanyang, a refusé de le revoir parce qu’il était considéré comme ennemi du peuple (ils se sont retrouvés seulement après sa réhabilitation).

En effet, il fut réhabilité après la mort de Mao, en 1979, nommé au comité central du parti communiste en 1982, et a repris ses fonctions de vice-ministre des Travaux hydrauliques et de l’Électricité. Il s’était opposé à la construction du barrage des Trois-Gorges sur le Yang-Tsé-Kiang, dont les travaux ont finalement commencé le 14 décembre 1994 et qui fut mis en service en 2009 (une centaine de personnes seraient mortes à cause de cette construction, près de 2 millions de personnes furent déplacées, 15 villes et 116 villages ont été engloutis).

Dans une interview accordée le 2 juin 2005 à Jonathan Watts, correspondant du journal "The Guardian" à Pékin, Li Rui a décrit l’extrême froideur de Mao : « Sa façon de penser et de gouverner était terrifiante. Il ne valorisait pas la vie humaine. La mort des autres ne lui était rien. ». Il a estimé que les crimes de Mao étaient « le plus grand problème de la Chine » : « Mao était trop autocratique. Il ne supportait pas d’entendre les désaccords. Il croyait superstitieusement qu’il avait toujours raison. Mais le problème de Mao était aussi le problème du système. Il a été causé par le système du parti unique. ». À l’évidence, il n’aimait pas son ancien patron : « Les méthodes de Mao étaient encore plus sévères que celle des empereurs des temps anciens. Il a essayé de contrôler l’esprit des gens. ».

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Auteur d’essais et de poèmes qui fustigeaient la corruption, Li Rui a soutenu le secrétaire général du parti communiste chinois de l’époque, un "modéré" favorable au dialogue, Zhao Ziyang, lors du mouvement de la Place Tiananmen au printemps 1989 : « Les dirigeants n’ont pas compris les étudiants. Ils ont eu peur qu’ils fussent manipulés par des puissances étrangères et que ce fût une opération de prise de contrôle du parti. Les mesures prises ont été une erreur. Les appels des étudiants à plus de démocratie et moins de corruption étaient justes. (…) Nous devrions réévaluer ce qui s’est passé le 4 juin [1989]. Mais nous devons le faire correctement, pas maintenant. (…) Il est difficile de dire si cela prendra cinq, quinze ou vingt ans. » (2 juin 2005).

Li Rui n’était pourtant pas considéré comme un dissident. Il a toujours été un cadre du parti communiste depuis sa réhabilitation. Pendant sa longue retraite, il a vécu dans un immeuble réservé aux cadres retraités du régime communiste. Il a d’ailleurs admis qu’il y a eu beaucoup de progrès depuis les années 1970, puisque maintenant, il est possible de s’enrichir, en Chine, il est possible d’exprimer des points de vue différents du gouvernement aux étrangers, il est possible même de voyager à l’étranger : « Maintenant, je peux vous parler. Dans le passé, si j’avais parlé comme ça, j’aurais été tué ou emprisonné. ».

Cela ne l’a pas empêché d’être censuré par le gouvernement à partir de 2004. Il a commencé à écrire en 2002 pour demander des réformes politiques (il a eu le courage de le demander au moment du 16e congrès du PCC).

Sa dernière initiative politique a eu lieu à un moment symbolique : deux jours avant l’ouverture de la session plénière annuelle du parti communiste chinois, et quelques jours après l’attribution du Prix Nobel de la Paix au dissident chinois Liu Xiaobo (le 8 octobre 2010), dont il a trouvé la condamnation excessive.

Ce fut la diffusion le 13 octobre 2010 d’une lettre ouverte au comité permanent de l’Assemblée populaire nationale (texte intégral ici) demandant notamment la liberté de la presse et des réformes politiques, en particulier, la fin du parti unique et du candidat unique aux élections. La lettre commençait ainsi : « Chers membres du comité permanent de l’Assemblée populaire nationale, l’article 35 de la Constitution chinoise adoptée en 1982 stipule clairement que : "Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté d’expression, de presse, de réunion, d’association, de procession et de manifestation". Pendant vingt-huit ans, cet article n’a pas été appliqué, après avoir été neutralisé par des règles et des règlements détaillés en vue de son "application". Cette démocratie d’aveu formel et de déni concret est devenue une marque scandaleuse dans l’histoire de la démocratie mondiale. ».

Cette lettre ouverte, signée par vingt-trois anciens dignitaires communistes (dont Li Rui et Hu Jiwei, ancien rédacteur en chef du "Quotidien du peuple", organe officiel du parti communiste chinois), fut immédiatement censurée par le pouvoir chinois mais a pu être diffusée par des journaux étrangers comme le "Washington Post", le "New York Times", "The Guardian", etc. : « Les citoyens ont le droit de connaître les côtés sombres du parti au pouvoir. ».

Li Riu a cité, dans la lettre ouverte, plusieurs déclarations qui devaient être encourageantes, et pourtant, qui n’ont été que des mots.

La première est du Président de la République de l’époque Hu Jintao qui a déclaré le 26 février 2003 lors d’une réunion de consultation démocratique entre le comité permanent du bureau politique du comité central du parti communiste chinois et des paris démocratiques chinois ; « La levée des restrictions sur la presse et sur l’ouverture de l’opinion publique est une vision et une revendication dominantes de la société, elle est naturelle et devrait être acceptée par le processus législatif. Si le parti communiste ne se réforme pas lui-même, s’il ne se transforme pas, il perdra sa vitalité et mourra de mort naturelle. ».

La deuxième est du Premier Ministre de l’époque Wen Jiabao qui a répondu le 3 octobre 2003 à Fareed Zakaria dans une interview à CNN : « La liberté de parole est indispensable à toute nation. La Constitution confère à la population la liberté de parole. Les revendications du peuple en matière de démocratie ne peuvent faire l’objet d’une résistance. ».

Toujours Wen Jiabao, dans un discours le 21 août 2010 à Shenzhen : « Seules des réformes progressives permettront à notre pays d’avoir de brillantes perspectives (…). Nous ne devons pas seulement impulser des réformes économiques, mais aussi promouvoir des réformes politiques. Sans la protection offerte par les réformes politiques, les gains obtenus grâce aux réformes économiques seraient perdus et notre objectif de modernisation ne pourrait pas être atteint. ».

Propos répétés par Wen Jiabao le 22 septembre 2010 à New York, peu avant son discours à la 65e session de l’assemblée générale des Nations Unies : « En ce qui concerne les réformes politiques, j’ai déjà indiqué que si les réformes économiques ne bénéficiaient pas de la protection qui peut être donnée par les réformes politiques, nous n’aurions pas réussi entièrement et même, peut-être que les gains de nos progrès jusqu’à maintenant seraient perdus. ».

Cependant, ces belles déclarations n’ont jamais été suivies par des mesures concrètes en faveur des libertés politiques. Le rêve de Li Riu serait que le parti communiste chinois se transforme en parti social-démocrate "classique" et autorise la concurrence politique en instituant le pluripartisme.

Aujourd’hui, une autre génération de responsables sont au pouvoir en Chine et Xi Jinping ne semble pas favorable à de réelles réformes politiques, alors qu’une classe moyenne commence à se développer dans le pays…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Li Rui.
Lettre ouverte pour démocratiser la Chine communiste, publiée le 13 octobre 2010 (texte intégral avec la liste des signataires).
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190216-li-rui.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-chine-communiste-peut-elle-212703

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