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1 février 2023 3 01 /02 /février /2023 04:54

« Osez vous battre pour la victoire ! » (Xi Jinping, le 22 octobre 2022 à Pékin).




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Cela ne faisait plus aucun doute mais il fallait la confirmation. Elle a eu lieu ce dimanche 23 octobre 2022 avec la première réunion du nouveau comité central du parti communiste chinois (PCC) désigné à l'issue de son 20
e congrès. Le comité central a désigné le nouveau bureau politique, celui-ci le nouveau comité permanent du bureau politique et enfin, Xi Jinping a été réélu Secrétaire Général du parti communiste chinois. Difficile de donner l'ordre des désignations puisque tout a été parfaitement huilé, téléphoné, préparé, avec les sept heureux désignés arrivant sur l'estrade.

Pour Xi Jinping, c'était sans nul doute une nouvelle étape pour son pouvoir. Tant en termes constitutionnels (ravivant le culte de SA personnalité) qu'en termes d'équipe. La consécration de son pouvoir absolu. Le voici seul, en ayant écarté tous ceux qui, à l'intérieur de la direction du parti, aurait pu le gêner, du moins, le freiner. Les "nouveaux maîtres de la Chine communiste" se résument à un seul nom, le sien ! Il suffit de regarder en détail la composition du nouveau "comité permanent du bureau politique du comité central du parti communiste chinois" (ouf !) dont il fait évidemment partie. C'est le cœur du pouvoir en Chine.

Le numéro un
Xi Jinping (69 ans) reste toujours le plus ancien à ce comité, membre depuis le 22 octobre 2007. Désormais, les deux seuls autres plus anciens n'ont été nommés que le 25 octobre 2017, quand il était déjà le chef suprême, à savoir Zhao Leji (numéro trois) et Wang Huning (numéro quatre).

Zhao Leji
(65 ans) sera le prochain Président du comité permanent de l'Assemblée Nationale Populaire (en mars 2023). Il succédera à Li Zhanshu (72 ans) qui a quitté le comité permanent le 23 octobre 2022. Zhao Leji a été le secrétaire du comité central pour l'inspection disciplinaire du parti du 25 octobre 2017 au 23 octobre 2022.

Son prédécesseur à cette dernière fonction était Wang Qishan (74 ans), qui a quitté le comité permanent le 25 octobre 2017 et qui est l'actuel Vice-Président de la République populaire de Chine depuis le 17 mars 2018 (après avoir été Vice-Premier Ministre du 15 mars 2008 au 14 mars 2013). Très proche de Xi Jinping, Wang Qishan l'a représenté aux funérailles de la reine Élisabeth II le 19 septembre 2022.

Wang Huning
(67 ans) est le président de la commission centrale d'orientation sur la construction de la civilisation spirituelle depuis novembre 2017 et a été le premier secrétaire du Secrétariat du parti communiste chinois du 25 octobre 2017 au 23 octobre 2022. Politologue francophone, Wang Huning est considéré comme l'éminence grise de Xi Jinping et comme l'idéologue du parti depuis Jiang Zemin.

Les quatre autres membres du comité permanent sont donc de nouveaux membres, nommés le 23 octobre 2022. Les voici.

Le numéro deux
Li Qiang (63 ans) sera intronisé Premier Ministre de la Chine en mars 2023, qui succédera à Li Keqiang (72 ans), lui-même quittant le comité permanent le 23 octobre 2022. Li Qiang était le chef du parti à Shanghai du 29 octobre 2017 au 28 octobre 2022. Il a été par ailleurs gouverneur du Zhejiang du 21 décembre 2012 au 4 juillet 2016 et chef du parti du Jiangsu du 30 juin 2016 au 29 octobre 2017. Proche de Xi Jinping, il a beaucoup travaillé avec lui au Zhejiang.

Le numéro cinq
Cai Qi (67 ans) est le nouveau premier secrétaire du Secrétariat du parti depuis le 23 octobre 2022, prenant la succession de Wang Huning. Il a été le président du comité d'organisation des Jeux olympiques et paralympiques d'hiver à Pékin du 25 février 2018 au 13 mars 2022, maire de Pékin du 31 octobre 2016 au 27 mai 2017 et surtout, chef du parti à Pékin du 27 mai 2017 au 13 novembre 2022. Cai Qi est un très proche de Xi Jinping, il était en mai 1999 maire de Quzhou, en mars 2002 sous-chef du parti du Zhejiang, en avril 2004 chef du parti à Taizhou quand Xi Jinping était le chef du parti de Zhejiang (Taizhou est une ville de Zhejiang), puis en avril 2007 maire de Hangzhou, etc.

Le numéro six
Ding Xuexiang (60 ans) est le directeur de cabinet du Secrétaire Général du parti depuis mai 2013, directeur général du parti depuis le 15 novembre 2017, avec la supervision de nombreux services importants. Il a travaillé longtemps aux côtés de Xi Jinping, tant à Shanghai qu'à Pékin.

Enfin, le numéro sept
Li Xi (66 ans) a pris la succession de Zhao Leji le 23 octobre 2022 comme secrétaire du comité central pour l'inspection disciplinaire du parti. Il a été le gouverneur du Liaoning du 5 mai 2014 au 8 mai 2015, chef du parti du Liaoning du 4 mai 2015 au 28 octobre 2017 et chef du parti du Guangdong du 28 octobre 2017 au 28 octobre 2022. Il avait été auparavant sous-chef du parti à Shanghai. Li Xi est considéré comme un confident de Xi Jinping.

Comme on le voit, Xi Jinping a placé, à ces six postes stratégiques, ses propres hommes, dont il peut s'assurer d'une fidélité sans faille et d'une confiance acquise au fil de leur longue collaboration dans le passé. On note aussi qu'il y a intégré les deux chefs de parti les plus importants, celui de Pékin (Cai Qi) et aussi celui de Shanghai (Li Qiang) qui avait imposé le confinement d'une vingtaine de millions de personnes pendant plusieurs mois en raison de la présence de quelques centaines de cas de covid-19 (la politique du zéro-covid vient d'être énormément assouplie après beaucoup de contestation).

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On notera aussi le caractère "démocratique" du fonctionnement institutionnel de la Chine communiste (je fais dans l'ironie) : tous les cinq ans, un congrès du parti de plus de 2 000 délégués (en principe élus localement, mais avec un seul candidat) se réunit pendant une semaine pour choisir ses instances directives, le lendemain (le 23 octobre 2022 cette année) a lieu toutes les nominations pour les cinq ans à venir. Et en mars de l'année suivante (ici mars 2023) aura lieu l'élection de l'Assemblée Nationale Populaire (l'équivalent du Parlement), toujours avec le mode de la candidature unique, qui élit le Président de la République pour cinq ans et plus généralement, les instances directives non plus du parti mais de l'État.

Ce qui est extraordinaire, c'est la capacité à prédire l'avenir puisque Li Qiang, le nouveau numéro deux, est destiné à devenir Premier Ministre, mais comment peut-il être déjà désigné par avance chef d'un gouvernement qui aura la confiance d'une assemblée qui n'est pas encore élue ? C'est là toute la subtilité chinoise : les élections n'ont aucun rôle et certainement pas celui de choisir librement et en toute sincérité les représentants du peuple, elles ne sont que des procédés de vitrine pour asseoir un pouvoir déjà largement renforcé par les instances du parti. Les députés sont des représentants du chef, pas du peuple.

Peut-on, dès lors, parler de dictature pour qualifier la Chine ? Elle l'a toujours été depuis Mao, mais avant lui, elle n'était pas plus une démocratie. On pourrait envisager, au risque d'un racisme nationaliste, que le peuple chinois ne pourrait pas être dirigé par une démocratie, mais l'exemple de Taïwan, longtemps une autocratie, montre le contraire depuis que la démocratie a été installée avec plus ou moins de succès. Les nominations du 23 octobre 2022 confirment la dictature, c'était prévisible, mais ce qui est maintenant nouveau, c'est que la Chine est devenue une dictature unipersonnelle et non plus collective. En ce sens, ce régime se "poutinise".

Cela dit, pour en avoir discuté longuement avec quelques amis chinois dont la neutralité politique leur assure la bienveillance de leur pays pendant leur séjour d'expatriation en France, pour bien comprendre la vie politique chinoise, c'est l'efficacité qui l'emporte. Pourquoi perdre tant de temps à discutailler pendant des mois voire des années de campagne électorale sans rien construire ? Les campagnes électorales font perdre inutilement beaucoup d'énergie. Alors, selon eux, il vaut mieux dépassionner la désignation des dirigeants, y mettre "les meilleurs", et le pays sera parfaitement dirigé, uni vers un même but (à définir).

Mais partout, on a imaginé ce mode de gouvernement, il était très en cour au Siècle des Lumières, on parlait alors de "despotisme éclairé". Le problème, comme toujours, c'est la définition de "éclairé", de "les meilleurs", qui dit l'éclairage et qui juge du bon éclairage ? En 2022, assurément, en Chine, la réponse à cette question, c'est Xi Jinping.

Pour donner une certaine analogie, il faut imaginer la désignation des dirigeants de la Chine comme un vaste concours général, où les meilleurs atteignent les places supérieures, petit à petit. Ce n'est pas étonnant que la présentation des sept membres du comité permanent s'est faite finalement sur le même mode que la nomination des Césars et autres cérémonies de prix culturels : dans ces grand-messes, il n'y aura jamais de vrai débat sur les orientations politiques du pays. Seulement une attention portée aux personnalités.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (11 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jiang Zemin.
Xi Jinping confirmé empereur de Chine.
Xi Jinping sort renforcé du 20congrès du PCC.
À la veille du 20e congrès du parti communiste chinois...
Ieoh Ming Pei.
Zao Wou-Ki.
Laisser jaillir l'émotion intérieure.
Chu Teh-Chun.
De la théocratie à la démocratie laïque.
Les frontières arrêteront-elles le coronavirus ?
Le docteur Li Wenliang, lanceur d’alerte de l’épidémie de coronavirus.
Li Peng, de Tiananmen à Hongkong.
Manifestations à Hongkong.
La Paix céleste selon la Chine.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng a 90 ans.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221023-xi-jinping.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/xi-jinping-confirme-empereur-de-244537

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/23/39680259.html



 

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30 novembre 2022 3 30 /11 /novembre /2022 04:41

« Les informations qui ont circulé sur la mort de l'ancien numéro un chinois Jiang Zemin sont de "pures rumeurs", a rapporté (…) l'agence officielle Chine nouvelle, citant des "sources sûres". (…) Pour tenter de mettre un terme aux rumeurs, les censeurs de l'internet en Chine ont récemment bloqué les recherches sur le nom de Jiang Zemin sur le service de micro-blogging Weibo, ainsi que sur les mots "secrétaire général" et "infarctus du myocarde", entre autres. (…) Des médias chinois à Hong Kong et à l'étranger avaient annoncé mercredi le décès de l'homme qui a dirigé la Chine de 1989 à 2003. » (Dépêche de l'AFP du 7 juillet 2011).




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Ces fausses rumeurs, démenties rapidement, sur la mort du successeur de Deng Xiaoping, ont été émises il y a plus de onze ans, en juillet 2011. Aujourd'hui, c'est le régime communiste chinois lui-même qui l'a annoncée, avec le cérémonial qu'il convient d'adopter en de pareilles circonstances. L'ancien dirigeant suprême de la Chine communiste Jiang Zemin est en effet mort ce mercredi 30 novembre 2022 à Shanghai, terrassé par une leucémie à l'âge de 96 ans (il est né le 17 août 1926 à Yangzhou).

Jiang Zemin représentait depuis longtemps le fameux "clan de Shanghai", le patriarche avait "formé" à ses côtés bien des responsables politiques, en particulier l'ancien Premier Ministre Zhu Rongji (à peine plus jeune que lui) de 1998 à 2003, qui avait été maire de Shanghai de 1989 à 1991. Parmi les dirigeants chinois, cette faction avait une influence non négligeable à Pékin. Lors de l'une de ses dernières sorties publiques en juillet 2019, Jiang Zemin avait assisté difficilement à l'enterrement de l'ancien Premier Ministre Li Peng, surnommé le boucher de la place Tiananmen. Parmi les dirigeants communistes en 1989, Jiang Zemin fut de ceux qui avaient soutenu la répression sanglante.

Ingénieur en électrotechnique, il a adhéré au parti communiste chinois (PCC) dès 1946 (avant donc l'arrivée au pouvoir de Mao en 1949). Ce qu'est que sexagénaire que Jiang Zemin a commencé à prendre de l'importance politique, après avoir occupé quelques postes ministériels en poursuivant une carrière technocratique. Il fut maire de Shanghai de 1985 à 1988, puis secrétaire général du comité du PCC de Shanghai à partir de 1987 et bombardé membre du bureau politique à l'issue du 13e congrès, en novembre 1987. Il se retrouvait projeté au cœur du pouvoir communiste suprême, aux côtés de Li Peng, Yang Shangkun (Président de la République de 1988 à 1993 et partisan de la répression), Zhao Ziyang et Hu Yaobang.

Hu Yaobang était le Secrétaire Général du PCC entre 1980 et 1987 et justement, il venait d'être limogé de son poste (le poste le plus élevé dans la hiérarchie communiste chinoise) en raison de son comportement trop réformateur et pas assez ferme face aux manifestations d'étudiants. Il a été remplacé à ce congrès par le Premier Ministre d'alors, Zhao Ziyang qui allait aussi être sanctionné pour son manque de fermeté en juin 1989. En outre, Li Peng avait pris le poste de Premier Ministre de Zhao Ziyang.

La mort de Hu Yaobang le 15 avril 1989 a précipité les événements : considéré comme un héros par les manifestants étudiants, la contestation politique du régime n'a fait que grandir jusqu'au tristement célèbre massacre de la place Tiananmen à Pékin le 4 juin 1989, les chars communistes reprenant la place occupée depuis des semaines par des étudiants faisant des rêves de démocratie et de liberté. J'ai écrit que le poste de Secrétaire Général du PCC était le plus important, mais c'est en fait inexact entre la mort de Mao en 1976 et la mort de Deng Xiaoping en 1997.

Ce dernier, en effet, n'a plus occupé de fonctions officielles malgré son influence politique déterminante, sauf deux postes cruciaux dans les faits : le poste de président de la Commission militaire du parti et le poste de président de la Commission militaire de l'État, ce sont à peu près les mêmes organismes (l'État est un État parti, c'est l'un des principes du communisme), à quelques dates de transition près.

Alors que le pouvoir politique vacillait et envisageait sérieusement de négocier avec les étudiants un assouplissement de la dictature communiste, Deng Xiaoping a finalement choisi la seule méthode qu'il connaissait, dont parfois il a été victime sous Mao, à savoir la méthode forte, c'est-à-dire la répression sanglante. Le solde politique du massacre s'est fait assez rapidement à la suite : Li Peng, l'opérateur du massacre, a vu sa position renforcée, il est resté à la tête du gouvernement chinois encore près d'une décennie, tandis que Zhao Ziyang, sans surprise, a été évincé du bureau politique. Deng Xiaoping a choisi alors Jiang Zemin pour le remplacer, probablement parce qu'il était parmi les partisans de la répression, et pour tenter de tourner définitivement la page de ces événements du printemps.

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Ainsi, Jiang Zemin fut Secrétaire Général du PCC du 24 juin 1989 au 15 novembre 2002 (16e congrès) où il a pris sa retraite (il avait alors déjà 76 ans !). Il fut "réélu" aux 14e et 15e congrès, respectivement le 19 octobre 1992 et le 19 septembre 1997. Les dates des congrès tous les cinq ans sont immuables, chaque fois en automne xxx2 et xxx7. Toutefois, Deng Xiaoping s'est laissé le temps de le tester pendant quelques mois, puisque ce dernier est resté à la tête des commissions militaires encore quelque temps. En effet, Jiang Zemin lui a succédé à la présidence de ces commissions militaires respectivement le 9 novembre 1989 (date symbolique !) pour le parti (jusqu'au 19 septembre 2004) et le 19 mars 1990 pour l'État (jusqu'au 13 mars 2005).

Enfin, le 27 mars 1993, choisi officiellement par l'Assemblée Nationale Populaire, Jiang Zemin s'est fait "élire" Président de la République à la fin du mandat de Yang Shangkun (qui avait alors 85 ans !), écarté du bureau politique du PCC en octobre 1992 par Deng Xiaoping pour lui laisser le pouvoir absolu, et il s'est fait "réélire" le 17 mars 1998, pour un double mandat de dix ans au total, jusqu'au 15 mars 2003. C'est donc à partir de mars 1993 que Jiang Zemin a concentré tous les pouvoirs : chef du parti, chef des armées et chef de l'État. Il a en outre amené la Chine communiste dans un calendrier relativement régulier de ses dirigeants, jusqu'à 2022. En effet, lors de sa "réélection" en 1997 et en 1998 selon les fonctions, il a décidé de prendre sa retraite à la fin de ces mandats, et a ainsi régi la limite de deux mandats de cinq ans pour ses successeurs.

Au cours de sa Présidence, on retiendra surtout le retour sous l'autorité chinoise de Hong Kong et de Macao (rétrocession), tandis que Taïwan reste encore dans l'objectif lointain des dirigeants chinois. On rappellera sans doute aussi la répression au Tibet dont sont responsables Li Peng et Jiang Zemin. En mai 1997, le Président chinois a reçu son homologue français Jacques Chirac et lui a confié qu'il avait lu pendant ses études Victor Hugo, Alexandre Dumas, Romain Rolland, Alphonse Daudet, et qu'il admirait beaucoup la culture française qui l'a partiellement formé. Dommage que ces bagages littéraire ne l'aient pas encouragé à renoncer définitivement aux méthodes répressives.

En novembre 2002 et mars 2003, Jiang Zemin a cédé sa place à son dauphin, Vice-Président de la République en 1998 : Hu Jintao. Lui aussi adopta le double mandat de dix ans au total avant de prendre sa retraite. Jiang Zemin est toutefois encore resté au pouvoir pendant une période transitoire, en différant de deux ans son départ de la présidence des commissions militaires. À grand renfort de paroles officielles et de posters, Jiang Zemin est ainsi représenté en successeur de Mao et de Deng, oubliant les autres secrétaires généraux entre Mao et lui. Ses successeurs Hu Jintao et Xi Jinping allaient compléter le tableau, même si Xi Jinping se proclame désormais l'égal historique de Mao.

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En effet, adoubé au 18e congrès du PCC (le 15 novembre 2012), tant par Hu Jintao, son prédécesseur direct, que par Jiang Zemin, Xi Jinping a continué cyniquement la concentration des pouvoirs et entame depuis un peu plus d'un mois son troisième mandat à la tête du régime communiste. Il l'a fait en éliminant l'influence de Jiang Zemin dès 2012, en disgraciant l'un de ses proches, Zhou Yongkang, influent Ministre de la Sécurité publique de 2002 à 2007, évincé du bureau politique en novembre 2012 et exclu du PCC en décembre 2014 pour "corruption".

Le fils même de Jiang Zemin, Jiang Mianheng, docteur en génie électrique, fondateur de Grace Semiconductor Manufacturing Corporation et vice-président de l'Académie chinoise des sciences de 1999 à 2011, n'était pas parvenu à se faire "élire" au bureau politique en 2007, et avait été disgracié en novembre 2011 pour corruption et détournement de fond.

Aujourd'hui, des larmes de crocodiles vont être associées aux communications officielles pour honorer celui qui n'était plus qu'un vieillard sans influence. Xi Jinping n'a même plus cet œil pseudo-paternel qui aurait pu le freiner dans son exercice solitaire du pouvoir, comme pouvait justement le ressentir Jiang Zemin avec Deng Xiaoping. Après avoir été la patrie du capitalisme d'État, le communisme chinois est désormais devenu une monarchie bonapartiste. Jiang Zemin y a contribué.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (30 novembre 2022)
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22 octobre 2022 6 22 /10 /octobre /2022 19:59

« Au cours de ces cinquante ans, le peuple chinois a fait preuve de l'esprit intrépide et tenu le cap du développement de la Chine dans les changements, écrivant un chapitre épique dans l'histoire du développement de la Chine et de l'humanité. » (Xi Jinping).



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Et de poursuivre : « Sur la base de la construction et du développement du pays depuis la fondation de la Chine nouvelle, le peuple chinois a ouvert une nouvelle ère historique de la réforme et de l'ouverture, créé et développé avec succès le socialisme aux caractéristiques chinoises. Nous avons œuvré sans cesse à libérer et développer les forces productives sociales et à améliorer les conditions de vie de la population, et réalisé un essor historique permettant à la Chine de passer d'un État relativement arriéré en matière de forces productives à la deuxième économie du monde. (…) Au cours de ces cinquante ans, le peuple chinois a, en solidarité et en coopération avec les autres peuples du monde, défendu l'équité et la justice internationales, apportant une contribution majeure à la paix et au développement dans le monde. Le peuple chinois, très attaché à la paix et profondément conscient de l'importance de la paix et de la stabilité, poursuit depuis toujours la politique étrangère d'indépendance et de paix, travaille à défendre l'équité et la justice et  s'oppose fermement à l'hégémonisme et à la politique du plus fort. Nous soutenons fermement la juste cause des autres pays en développement de préserver leurs souveraineté, sécurité et intérêts de développement. Le peuple chinois œuvre à promouvoir le développement partagé. ».

On dirait le discours d'un dirigeant d'un pays à forte tradition démocratique. Eh non, il s'agit bien de Xi Jinping, dirigeant de la Chine communiste dont les paroles sont toujours lénifiantes, sur la paix, la justice, ainsi que l'équité sociale, la stabilité économique. Il est peu éloigné du discours qu'il avait prononcé il y a déjà plus de cinq à Davos. Il fait un peu penser à "Mars Attacks!", tout va bien, nous venons en paix. Ce récent discours ne date pas de cette semaine mais du 25 octobre 2021 devant l'Assemblée générale des Nations Unis : l'an dernier, la Chine fêtait effectivement le cinquantième anniversaire du rétablissement de son siège à l'ONU et celui de membre permanent au Conseil de Sécurité.

Je vous épargne le discours qu'a prononcé Xi Jinping à l'ouverture du 20
e congrès du parti communiste chinois (PCC) le 16 octobre 2022 où il faisait le bilan élogieux de ses dix années de pouvoir en lisant un rapport intitulé "Porter haut levé le grand drapeau du socialisme à la chinoise et lutter ensemble pour l’édification intégrale d’un pays socialiste moderne". Ce congrès s'est terminé ce samedi 22 octobre 2022 avec la désignation des 205 nouveaux membres du comité central du PCC.

Selon un décompte de l'AFP, 65% des titulaires sont nouveaux en raison principalement de la limite d'âge à 67 ans (que Xi Jinping n'applique pas pour lui-même, âgé de 69 ans). Ce congrès, qui a fait participer 2 379 personnes, les 2 296 délégués élus le 25 septembre 2022 ainsi que 83 délégués spécialement invités, pendant une semaine au Grand Palais du Peuple à Pékin, a mobilisé les quelque 2 500 journalistes internationaux accrédités. Un événement fortement médiatisé, donc (certains journaux ont parlé d'une "chorégraphie parfaitement huilée").

Sans surprise, Xi Jinping a été renouvelé au comité central. Il faut attendre ce dimanche 23 octobre 2022 et la première réunion du nouveau comité central pour connaître, d'une part, le nouveau bureau politique de 25 membres, puis, choisi par ce dernier, l'organe suprême du pouvoir, à savoir, les 7 membres du comité permanent du bureau politique. Il faut savoir que la plupart des citoyens chinois seraient bien incapables de citer la totalité des 7 membres du comité permanent, même si leur nom revient sans cesse dans les médias (au même titre que la plupart des Français seraient bien incapables de citer au moins sept ministres du gouvernement actuel).

La seule chose qu'on sait au 22 octobre 2022, c'est que parmi ces 205 membres, n'ont pas été renouvelés quatre des sept membres sortants du comité permanent, officiellement pour raison d'âge : il s'agit du Premier Ministre Li Keqiang, du Président de l'Assemblée nationale populaire Li Zhanshu, du Président de la Conférence consultative du peuple chinois (une instance sans pouvoir) Wang Yang et du Vice-Premier Ministre Han Zheng. Il reste donc au comité, outre Xi Jinping, deux autres membres sortants du comité permanent, des proches de ce dernier, Wang Huning et Zhao Leji, probablement renouvelés également au comité permanent dimanche.

Si le retrait de son poste de Premier Ministre en mars 2023 était prévu et annoncé, Li Keqiang aurait cependant pu rester au comité permanent mais il quitte donc même le comité central, ce qui montre la mise en place progressive d'instance en totalité fidèle à Xi Jinping. En outre, l'éviction de Wang Yang, considéré proche du courant libéral et qui était annoncé comme favori et probable futur Premier Ministre, est très significative. Leur éviction dès le comité central montre bien la mainmise totale de Xi Jinping sur l'appareil du parti.

D'ailleurs, un incident qui n'a pas été commenté ni même mentionné par les journaux officiels du régime mais observé par l'ensemble des journalistes internationaux a eu lieu en début de cette séance de clôture du congrès. Il s'agissait de l'éviction physique, manu militari, de l'ancien Président chinois Hu Jintao, le prédécesseur direct de Xi Jinping, qui était installé à la gauche de ce dernier. Ce dernier ("apparu affaibli pendant le congrès" selon l'AFP) s'est vu happer par deux gardes du corps venus le mettre debout et l'accompagner vers la sortie, visiblement sans son consentement. À son départ, il a cherché à s'adresser à Xi Jinping, puis à son voisin Li Keqiang qui n'ont pas répondu à sa demande, l'air presque indifférent. Tout le monde ignore si ce départ précipité est un signe politique d'éviction du courant vaguement libéral du parti ou s'il s'agissait plutôt d'une problème de santé (Hu Jintao va bientôt atteindre 80 ans).

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Au-delà des personnes dont les nominations conforteront à l'évidence Xi Jinping dans ses pouvoirs, ce congrès a aussi été l'occasion d'inscrire, ce 22 octobre 2022, dans les statuts du parti, l'obligation, pour tous les membres du parti, de « défendre la position centrale de Xi Jinping sur le comité central et dans le parti comme un tout ». Ce qui veut dire que toute opposition même interne à Xi Jinping est interdite par les statuts. Dans la charte du parti a été reconnu « le rôle central du camarade Xi Jinping » par une résolution adoptée à l'unanimité.

Et puisqu'il faut montrer sa puissance vis-à-vis notamment des États-Unis, a également été inscrite dans les statuts la motion qu'il fallait « combattre et freiner résolument toutes les tentatives séparatistes prônant l’indépendance de Taïwan ». Au moins, c'est clair. En conclusion du congrès, Xi Jinping a lancé à ses délégués : « Osez vous battre pour la victoire ! ». Pour quelle bataille ?

Après l'étape du 23 octobre 2022 où Xi Jinping devrait être réélu Secrétaire Général pour un troisième mandat, l'étape de mars 2023 verra le renouvellement des instances institutionnels de l'État, et pas du parti, de la République populaire de Chine. À ce titre, le Premier Ministre changera donc, mais à l'évidence, pas le Président de la République qui sollicitera certainement un troisième mandat de cinq ans.

Le 11 mars 2018, par 2 958 voix pour, 2 contre et 3 abstentions, l'Assemblée national populaire avait en effet adopté globalement vingt et un amendements à la Constitution, dont l'amendement à l'article 79 de la Constitution qui supprimait purement et simplement son alinéa 3 imposant la limitation à deux mandats consécutifs (en vigueur depuis 1982). Un autre amendement constitutionnel adopté a également complété l'article premier de la Constitution, d'une part en y intégrant « la pensée de Xi Jinping » et d'autre part, en mentionnant « le rôle dirigeant » du parti communiste chinois. Imaginez un instant que dans l'article premier de notre Constitution française y soit mentionnée la "pensée du citoyen Emmanuel Macron" ainsi que "le rôle dirigeant du parti Renaissance" !...

Pour l'heure, ce samedi 22 octobre 2022 dans la soirée, les 205 membres du nouveau comité central, ceux renouvelés et ceux nouvellement désignés, dont seulement onze femmes, étaient énumérés en boucle dans les médias chinois. De là à les retenir par cœur...


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (22 octobre 2022)
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Pour aller plus loin :
Xi Jinping sort renforcé du 20congrès du PCC.
À la veille du 20e congrès du parti communiste chinois...
Ieoh Ming Pei.
Zao Wou-Ki.
Laisser jaillir l'émotion intérieure.
Chu Teh-Chun.
De la théocratie à la démocratie laïque.
Les frontières arrêteront-elles le coronavirus ?
Le docteur Li Wenliang, lanceur d’alerte de l’épidémie de coronavirus.
Li Peng, de Tiananmen à Hongkong.
Manifestations à Hongkong.
La Paix céleste selon la Chine.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng a 90 ans.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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15 octobre 2022 6 15 /10 /octobre /2022 05:55

« Pour [le sinologue Marc Lanteigne], Xi Jinping a tellement concentré les pouvoirs entre ses mains qu’il pourra difficilement se dégager de toute responsabilité si certaines orientations politiques venaient à être remises en cause. Il y aurait donc deux scénarios possibles : un congrès qui confirme ou renforce la mainmise de Xi Jinping sur le parti ou un "sommet qui permettra de constater combien de pouvoir il a réussi à conserver malgré tout". » (Sébastian Seibt, le 14 octobre 2022 sur France 24).



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Le parti communiste chinois (PCC), qui a fêté l'an dernier ses 100 ans (il a été officiellement fondé le 1er juillet 1921, organise à partir de ce dimanche 16 octobre 2022 son 20e congrès national. Cet événement politique a lieu tous les cinq ans et est en principe extrêmement important puisqu'il est destiné à désigner les dirigeants de la Chine communiste pour les cinq prochaines années : les dirigeants du parti, qui compte plus de 96 millions d'adhérents, et par voie de conséquence, les dirigeants institutionnels de l'État dont le renouvellement aura lieu officiellement au printemps prochain.

Toujours en principe, il s'agit d'une assemblée de 2 296 délégués qui ont été désignés (candidats uniques choisis par le PCC) de novembre 2021 à juin 2022 dans les trente-huit unités territoriales du pays. Cette assemblée est censée choisir (élire par candidature unique) les 205 membres du comité central du PCC. Eux-mêmes sont amenés à élire les 25 membres du bureau politique du PCC. Ces derniers enfin sont conduits à choisir les 7 membres du comité permanent du bureau politique, l'instance réelle de direction du pays, eux-mêmes se choisissant en leur sein le Secrétaire Général du parti communiste chinois pour un mandat de cinq ans. Ce pays de plus de 1,4 milliard d'habitants est ainsi dirigé dans une structure hyperpyramidale et élitiste où le mode de désignation est principalement la cooptation.

Interrogée par RFI le 14 octobre 2022, le sinologue Jérôme Doyon a précisé la réalité des désignations : « Les candidats sont sélectionnés à l'avance, il n’y a pas de compétition, ce sont ces candidats-là qui sont propulsés au poste en question. Ce qui est important, c'est que ces candidats sont sélectionnés, mais ce ne sont pas eux qui se présentent : c'est l'organisation qui les a sélectionnés, ils ne font pas campagne, ne proposent pas de programmes politiques, ils héritent du programme qui leur est imposé. Finalement, leur personnalité est censée n’avoir qu’assez peu d’importance. ».

Ce 20e congrès est un moment historique et crucial car il s'agit de consolider définitivement le pouvoir de Xi Jinping, Secrétaire Général du PCC depuis le 15 novembre 2012, élu au 18e congrès, réélu le 25 octobre 2017, au 19e congrès, et désigné délégué le 22 avril 2022 à Nanning par la délégation de la région autonome zhuang du Guangxi. En effet, Xi Jinping a l'ambition de rester longtemps et profondément le leader de la Chine communiste, à l'égal d'un Mao Tsé-Toung et d'un Deng Xiaoping. Pour cela, il a fait amender la Constitution chinoise le 11 mars 2018 en supprimant l'alinéa 3 de son article 79 qui limitait le mandat du Président de la République à deux mandats de cinq ans. Il a fait également intégrer dans la Constitution sa propre pensée politique, aux côtés de celle des deux leaders historiques Mao et Deng, lui permettant d'amorcer un véritable culte de la personnalité.

Par ailleurs, si Xi Jinping va avoir 70 ans le 15 juin prochain, cela ne l'empêchera pourtant pas de rester au pouvoir tandis que la limite d'âge est fixée à 67 ans pour être membre du comité central et membre des instances de direction du parti. Une limite d'âge qui sera certainement appliquée à ses collègues (et éventuels rivaux). Ainsi, le Premier Ministre depuis le 15 mars 2013, Li Keqiang, membre du comité permanent du bureau politique depuis octobre 2007 et numéro deux du régime, considéré comme un réformiste, proche de l'ancien Président Hu Jintao, ne devrait pas être reconduit à la tête du gouvernement, peut-être même plus membre du comité permanent et prendrait sa retraite en mars 2023 (il aura 68 ans le 1er juillet prochain).

Beaucoup d'opacité, plus encore que d'habitude, lors des précédents congrès, entoure la préparation de ce nouveau congrès qui devrait être une chambre d'enregistrement pour confirmer la mainmise de Xi Jinping sur le pouvoir politique en Chine. Rien ne sera improvisé et il n'ya aucun moyen pour les délégués de pouvoir se réunir entre eux ou une partie d'entre eux avant et pendant les débats. Tout a été préparé, répété, organisé pour aller dans le sens de Xi Jinping. Ce dernier a organisé le 9 octobre 2022 une dernière réunion de répétition du comité central sur ce qui va se passer pendant le congrès.

Jérôme Doyon, toujours sur RFI : « Parmi ces délégués, combien seraient en accord ou en désaccord avec telle ou telle politique de Xi Jinping ? On n’en a aucune idée. Tout est fait pour qu'ils ne puissent pas s'organiser, on empêche les membres du parti de parler politique en public, on interdit aux délégués de se réunir en groupes avant l'organisation du congrès lui-même, pour être sûr qu’ils ne s'organisent pas en cliques ou en factions. C’est une obsession récurrente du parti communiste, l'unité et la cohésion du parti contre le factionnalisme. ».

Depuis juin 2022, les forces de sécurité sont en alerte maximale à Pékin. Les employés des grandes entreprises n'auront pas le droit de quitter Pékin pendant la durée du congrès, la police a déjà arrêté plus d'un million de personnes dans l'optique d'éviter toute manifestation, aussi minime soit-elle, contre le pouvoir en place. Il y en a eu, par exemple, des banderoles (accrochées le 13 octobre sur le pont de Sitong à Pékin) dénonçant la dictature de Xi Jinping, principalement en raison de sa politique sanitaire, de l'objectif zéro covid, qui a confiné des dizaines de millions de personnes pendant plusieurs semaines pour quelques centaines de cas de covid-19 (en comparaison, la stratégie française était très libérale, même à l'époque du premier confinement au printemps 2020). Ces banderoles ne sont pas restées longtemps mais ont été relayées dans les réseaux sociaux (comme WeChat et Weibo) mais eux aussi ne sont pas restés longtemps, de nombreux comptes ont été supprimés et des manœuvres de diversion ont eu lieu sur ces réseaux sociaux avec des centaines de comptes envoyant des photographies de jeunes filles sur le même hashtag que ceux utilisés pour la contestation.

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A priori, ce congrès sera celui de la confirmation du pouvoir absolu de Xi Jinping. Il sera dans une situation nouvelle, avec un troisième mandat de cinq ans à la tête du parti communiste chinois et donc, à la tête du pays, et cela est sans précédent depuis la mort de Mao. Malgré la précision de la préparation, peut-il y avoir des surprises ? Probablement pas, malgré des enjeux politiques très importants : l'avenir de Hong-Kong, l'avenir de Taïwan, la trop grande proximité avec la Russie de Vladimir Poutine qui emmène la planète vers un désordre économique global, sinon vers un conflit nucléaire, que la Chine ne voulait absolument pas, les relations difficiles avec les États-Unis dont elle est paradoxalement très dépendante commercialement, les relations avec une Corée du Nord un peu trop agitée, la politique sanitaire très contestée, bien sûr, les droits de l'Homme en Chine, etc. Les sujets d'inquiétude sont nombreux, autant intérieurs qu'extérieurs, mais Xi Jinping devrait être capable de mettre un grand couvercle dans cette marmite en pleine ébullition.

Quelques capteurs sont néanmoins envisagés par certains spécialistes. Le premier est le taux et la nature de renouvellement du comité central, dont la fonction est en principe limitée à 67 ans, ce qui suppose un large renouvellement. Xi Jinping aura-t-il réussi à y intégrer de nombreux (et jeunes) affidés ou, au contraire, doit-il encore tenir compte des autres factions, en particulier celles des deux anciens Présidents, Jiang Zemin (le clan de Shanghai) et Hu Juntao.

L'autre élément est le devenir de Li Keqiang, restera-t-il encore membre du comité permanent ? Et quel sera son successeur à la tête du gouvernement ? Si Xi Jinping n'arrivait pas à faire sortir Li Keqiang du jeu, cela voudrait dire, selon certains spécialistes, que le Président chinois n'aurait pas autant de pouvoir qu'on l'imagine sur le parti. Ainsi, le sinologue Marc Lanteigne a affirmé sur France 24 le 14 octobre 2022 : « Le Premier Ministre, bien qu’effacé, bénéficie d’une image d’homme sympathique qui a ses propres idées économiques [au début des années 2010, il avait été question des "Likonomics", NDLR de France 24]. Si Xi Jinping n’arrive pas à l’écarter, ce sera aussi un signe que le parti peut vouloir essayer une autre approche économique dans le contexte actuel de ralentissement de la croissance. ».

Certains évoquent aussi un changement dans le mode de direction du parti avec la création possible d'un poste de Président du PCC, fonction qu'avait occupée Mao Tsé-Toung entre 1943 et 1976 (avec Deng Xiaoping parallèlement Secrétaire Général de 1956 à 1967) et Hua Guofeng de 1976 à 1981 jusqu'à la suppression de la fonction en 1982, au bénéfice du Secrétaire Général Hu Yaobang.

Enfin, un autre élément symbolique, au-delà du choix des hommes, est la consécration idéologique et historique de Xi Jinping. Selon le sinologue Steve Tsang, directeur du China Institute de la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, interrogé par France 24 : « L’une des grandes questions sera de savoir si Xi Jinping va réussir à faire raccourcir le titre de son apport idéologique au parti qui s’appelle "La Pensée de Xi Jinping, sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère". ». En d'autres termes, si cela devenait plus sobrement "La Pensée de Xi Jinping", alors cette reformulation signifierait que Xi Jinping serait placé au-dessus du parti communiste chinois, ce qui « détruirait tout l’édifice d’une prise de décision collective et ferait de Xi Jinping non plus l’homme fort d’un parti, mais un dictateur » selon Steve Tsang.

Actuellement les sept membres du comité permanent du bureau politique, désignés au 19e congrès d'octobre 2017, sont les suivants : Xi Jinping (69 ans), Li Keqiang (67 ans), Li Zhanshu (72 ans), Président du comité permanent de l'Assemblée Nationale Populaire et proche de Xi Jinping, Wang Yang (67 ans), Président de la Conférence consultative politique du peuple chinois, Wang Huning (67 ans), chef de la commission centrale pour la construction d'une civilisation spirituelle du parti communiste chinois et proche de Xi Jinping, Zhao Leji (65 ans), chef de la commission centrale pour l'inspection disciplinaire et proche de Xi Jinping, et Han Zheng (68 ans), premier Vice-Premier Ministre.

Ces cinq derniers membres étaient de nouveaux membres du comité permanent lors du 19e congrès en octobre 2017, au contraire de Xi Jinping et Li Keqiang. Ils ont tous entre 65 et 70 ans. Le futur comité permanent issu de ce 20e congrès donnera donc une indication assez claire du renouvellement et du pouvoir réel que Xi Jinping exerce au sein de l'appareil du parti communiste chinois. Et tout est déjà acté. Que la grand-messe commence !


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Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2022)
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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 03:58

« La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front. » (Félicité Robert de Lamennais, 1834).


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L’un des dirigeants chinois les plus importants de l’après-Mao, Li Peng est mort ce lundi 22 juillet 2019 à Pékin, à l’âge de 90 ans (il est né le 20 octobre 1928 à Chengdu). Pour l’histoire, il restera le boucher de Tiananmen, qui prit la pleine responsabilité du massacre du 4 juin 1989 après près de deux mois de manifestations pacifiques sur la principale place de Pékin.

Même si la responsabilité finale de la boucherie est revenue à Deng Xiaoping lui-même, qui craignait que le désordre politique allât mettre en péril ses réformes économiques, ce qui était d’ailleurs paradoxal puisque ces réformes prônaient une certaine ouverture vers le monde extérieur, Li Peng fut toujours considéré comme un conservateur, au point qu’il était lui-même en opposition avec Deng sur le plan économique, cherchant à renforcer ou à maintenir la planification dans l’économie chinoise.

Li Peng a été au sommet du pouvoir dans la Chine populaire pendant une dizaine d’années : il fut Premier Ministre du 24 novembre 1987 au 17 mars 1998, puis, en voie de placardisation (au cause de la limitation à deux mandats de cinq ans, à l’instigation du Président Jiang Zemin), il fut Président de l’Assemblée nationale populaire du 15 mars 1998 au 15 mars 2003. Son influence politique se prolongea cependant jusqu’au 22 octobre 2007, en raison de la présence d’un de ses proches, Luo Gan (84 ans), au sein du comité permanent du bureau politique du parti communiste chinois (PCC), qui occupait la fonction stratégique de secrétaire de la commission des Affaires politiques et juridiques du PCC.

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Bien que conservateur et contre les réformes économiques qui ont fait de la Chine l’un des pays les plus puissants du capitalisme mondial quelques décennies plus tard, Li Peng a dirigé un pays qui fut dans une croissance économique exceptionnelle (à deux chiffres) tandis que les pays européens étaient en pleine crise. Dans sa "retraite" après 1998, Li Peng s’est préoccupé de la bonne avancée de la construction du monumental barrage des Trois-Gorges, barrage très contesté (le plus grand du monde), évoqué notamment par l’excellent film chinois "Les Éternels".

Li Peng aura survécu trente années à la répression de Tiananmen. Au moment où il quitte ce monde, un autre vent de liberté s’est levé. Deng Xiaoping avait choisi l’option du carnage pour qu’il fût exemplaire et que le peuple chinois ne se risquât plus à réclamer sa liberté politique. Il a fallu aussi trente ans pour que ce peuple ressortît avec courage défier le pouvoir chinois central. En fait, ce n’est pas vraiment le même "peuple" puisqu’il s’agit d’une ancienne colonie anglaise.

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En effet, le territoire de Hongkong, qui compte aujourd’hui 7,5 millions d’habitants, anciennement britannique, fut rétrocédé à la Chine populaire le 1er juillet 1997 après l’accord passé entre le Royaume-Uni et la Chine le 19 décembre 1984. La rétrocession s’est réalisée au cours d’une cérémonie officielle en présence du Prince Charles. Hongkong est alors devenu une région administrative spéciale avec une grande autonomie par rapport au reste de la Chine populaire. Chaque 1er juillet, des dizaines de milliers d’habitants ont l’habitude de manifester pour maintenir une organisation démocratique (jusqu’à 500 000 manifestants le 1er juillet 2014).

La Chef de l’Exécutif de Hongkong depuis le 1er juillet 2017 (élue le 26 mars 2017, Carrie Lam a présenté le 29 mars 2019 un amendement à la loi d’extradition qui romprait avec l’indépendance du système judiciaire de Hongkong (les justiciables hongkongais pourraient ainsi être jugés en Chine continentale), ce qui remettrait en cause de manière grave l’autonomie du territoire. L’idée était de formaliser une coopération judiciaire entre Hongkong, la Chine continentale, Macao (une autre région administrative spéciale de la Chine) et Taiwan. Des manifestations pacifiques ont commencé dès que l’idée de cet amendement fut émise, en février 2019, pour s’y opposer. La première importante a eu lieu le 31 mars 2019. L’examen en première lecture de cet amendement a eu lieu le 3 avril 2019 par le Conseil législatif. Une autre manifestation s’est déroulée le 28 avril 2019.

Le 9 juin 2019, les manifestations ont rassemblé plus d’un million de personnes mais Carrie Lam a annoncé qu’elle ne reculerait pas en maintenant l’examen en deuxième lecture de la loi au 12 juin 2019. La fermeté de l’administration a provoqué une manifestation de près de deux millions de personnes le 16 juin 2019, mais elle avait cependant cédé en reportant finalement l’examen de la loi (le Conseil législatif était alors fermé à cause des manifestations), sans pour autant y renoncer.

La poursuite des grandes manifestations a conduit Carrie Lam à finalement renoncer à ce projet d’amendement le 8 juillet 2019, également à présenter ses excuses, mais les revendications des manifestations ont évolué en réclamant sa démission.

Pour l’instant, les manifestations sont restées heureusement pacifiques, accompagnées parfois de grèves, et si les forces de l’ordre ont réagi (on a déploré près de 150 blessés, dont 22 policiers, et une cinquantaine de personnes arrêtées), la situation était pour l’instant pacifique, bien que très tendue. Toutefois, la manifestation du 21 juillet 2019 a connu de grandes violences provenant de groupes mafieux qui auraient été soutenus par des pro-gouvernementaux pour réprimer des militants pro-démocratie (près d’une cinquantaine de blessés par triques et cannes). Un député a aussi menacé de mort un autre député au cours d’un débat télévisé le 23 juillet 2019 (la tombe des parents du député menaçant a été alors vandalisée en réaction à cet échange télévisé).

Par ailleurs, au moins cinq manifestants se sont suicidés pour cette cause du 15 juin au 22 juillet 2019, des jeunes gens âgés de 22 à 35 ans, dont trois femmes (Ling-Kit Leung, Hiu-Yan Lo, Hang-Yan Wu, Mak et Yuen-Chung Fan).

Ce qui n’était qu’une disposition judiciaire pour éviter l’impunité de criminels qui se seraient réfugiés à Hongkong a pris dès le début une tournure politique essentielle. Pour beaucoup de manifestants, cet amendement (désormais abandonné) aurait été le cheval de Troie d’une reprise en main de la Chine continentale sur la Justice hongkongaise. Mais comme dans tout conflit, les revendications vont désormais plus loin en demandant la démission du pouvoir. Ce qu’il se passe à Hongkong est donc, en quelques sortes, un début de renaissance du souffle de liberté que Li Peng avait réprimé à Pékin trente ans auparavant dans le sang.


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Sylvain Rakotoarison (24 juillet 2019)
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4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 03:58

« Dans la pensée bouddhiste, les gens et les choses sont prédéterminés par le karma, jusqu’aux gestes les plus insignifiants comme ramasser une miette ou boire un verre d’eau. Tout ce qu’on fait aux autres, et inversement, appartient à l’omniprésente chaîne de causalité, bien qu’on ne le perçoive généralement pas sur le moment. Si on pousse le raisonnement jusqu’à la réincarnation, l’homme devient plus ou moins humain en conséquence de ses actes. Et dans une approche postmoderniste, on peut aussi penser que l’être et le devenir se matérialisent à travers les multiples ramifications des relations et interactions avec les autres. Au lieu de survenir comme une métamorphose à un moment donné, la transformation est le fruit d’un long processus rempli d’événements insignifiants tant qu’on ne les considère pas avec un certain recul. » (Qiu Xiaolong, "Becoming Inspector Chen", roman de 2015).


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Un sinistre anniversaire qui n’est (évidemment) pas commémoré en Chine : il y a trente ans, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, les manifestations étudiantes sur la place Tiananmen de Pékin ont été brutalement arrêtées par la force armée, après un mois et demi d’épreuve de force entre des manifestants désireux d’avoir un peu de démocratie et un pouvoir gérontocrate hésitant sur la ligne à tenir, entre la réforme politique et la répression sanglante.

Deng Xiaoping, qui avait une influence déterminante, et malgré le vent de liberté qui se levait dans l’Europe communiste et qui fut confirmé par la chute du mur de Berlin en automne et l’explosion de l’Union Soviétique deux ans plus tard, a préféré la sécurité de la nomenklatura à l’aventure d’une démocratisation en douceur. Pour lui, il était nécessaire de préserver la stabilité du système politique pour garantir le succès de ses réformes économiques, même au prix du sang humain. Le Premier Ministre Li Peng se chargea des basses œuvres. Entre quelques centaines et une dizaine de milliers de victimes ont été tuées dans cette répression qui a touché toutes les grandes villes chinoises (pas seulement Pékin).

L’immense place emblématique a pris le nom de l’entrée sud de la cité impériale, qui s’était appelée d’abord Porte de Chine (Zhonghuamen) avant de devenir Daqingmen (Porte des Qing), et enfin, après la destruction de celle-ci, ce fut, placée un peu plus au nord, Tiananmen, qui signifie la Porte de la Paix céleste.

Trente années plus tard, l’œuvre de Deng Xiaoping est manifestement une réussite économique, malgré les taches de sang. Depuis la fin des années 1970 (après la mort de Mao), Deng avait voulu placer la Chine dans une perspective mondialiste. Pour reprendre le titre d’un livre à succès du ministre Alain Peyrefitte, la Chine s’est réveillée durant ces dernières décennies. Le succès est manifeste puisque le pays est désormais classé au deuxième rang mondial en termes de PIB nominal.

Ainsi, selon le FMI (29 avril 2019 pour les statistiques de l’année 2018), la Chine a produit 13 407 milliards de dollars, encore loin derrière les États-Unis avec 20 494 milliards de dollars et derrière, éventuellement, si l’on se réfère à la puissance européenne (Union Européenne) avec 18 750 milliards de dollars. Le troisième pays est le Japon, près de 5 000 milliards de dollars, puis l’Allemagne 4 000 milliards de dollars, puis trois pays se disputent la cinquième place autour de 2 700-2 800 milliards de dollars : Royaume-Uni, France et Inde (selon d’autres calculs, l’Inde serait devant le Royaume-Uni et la France, pour le FMI, c’est le contraire), puis l’Italie et le Brésil autour de 2 000 milliards de dollars. L’objectif de la Chine à moyen terme, c’est de se retrouver numéro un, en devançant les États-Unis (ce qui nécessite une croissance d’encore 50% de son PIB !).

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Il est très difficile de comprendre la situation du pays. Certes, on parle souvent de "capitalisme d’État", néanmoins, c’est bien en Chine qu’on retrouve majoritairement les nouveaux millionnaires, années après années. La réussite économique de la Chine (qui est parfois contrastée, il ne faut pas sous-estimer certains problèmes) paraît peu compatible avec la dictature communiste qui structure actuellement le pays. D’ailleurs, dans ce classement des pays les plus riches, il faut atteindre la dix-huitième place, l’Arabie Saoudite, pour y trouver une autre dictature. On peut aussi considérer que la Russie, en onzième place, a encore des efforts à fournir pour devenir une démocratie réellement libre et sincère, mais dans les deux cas, ce sont leurs réserves naturelles en énergie qui leur permettent un bon niveau de PIB et pas leur organisation interne. Tous les autres pays jusqu’à cette dix-huitième place sont des démocraties, confirmées ou naissantes comme l’Indonésie mais considérées comme sincères.

Le principe d’une économie globalisée, c’est le commerce international. Un pays ne peut guère s’enrichir s’il ferme toutes ses frontières. Au mieux, il est en autarcie, autosuffisant, au pire, il se retrouve dans des situations terribles qui demandent des aides internationales. Le principe de l’enrichissement, c’est donc l’ouverture des frontières pour le commerce. C’est un point essentiel. Cela signifie aussi l’ouverture des frontières (dans les deux sens, entrée et sortie) pour les personnes. D’où l’arrivée massive de touristes chinois (issus de ceux qui ont "réussi" et se sont enrichis) en Europe et dans le monde en général. Ces touristes étaient inexistants il y a trente ans.

C’est là la contradiction fondamentale, du moins du point de vue des démocraties européennes et américaines : comment les Chinois peuvent-ils désormais circuler dans le monde, et donc, avoir accès, nécessairement et librement, à toutes sortes d’informations et de modes de vie, et accepter de rester dans un régime autocratique à candidature unique. Ne serait-ce que pour le principe de concurrence : les Chinois ont gagné de nombreuses parts de marché grâce à la loi économique sur la concurrence (proposant mieux ou moins cher), et ils ne pourraient pas mettre les candidats de leur gouvernement en concurrence ?

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Malgré le maintien au pouvoir des responsables du massacre de Tiananmen, les autorités chinoises ont cherché jusqu’à récemment une organisation politique plus rationnelle, avec un double mandat de cinq ans attribué à une triple fonction, celle de Secrétaire Général du Parti communiste chinois (PCC), le cœur du pouvoir politique, celle de Président de la République populaire de Chine et celle de Président de la Commission militaire centrale (du parti et de l’État) qui est le commandement suprême des forces armées (c’était la seule fonction officielle importante que Deng Xiaoping avait prise). Le cumul de ces trois fonctions a clarifié nettement la responsabilité du pouvoir réel en renforçant la figure du chef. Pourtant, parallèlement, la limitation à deux mandats, très discrètement imposée, fut à l’origine d’une réelle ouverture politique qui ne disait pas son nom. Un gouvernement, dirigé par un Premier Ministre (exactement Premier Ministre du Conseil des affaires de l’État de la République populaire de Chine) qui, lui aussi, avait ce même mandat de cinq ans reconductible une fois. Il ne manquait que plusieurs candidats (aux sièges de députés de l’Assemblée nationale populaire) pour libéraliser le régime politique.

L’actuel homme fort de la Chine populaire, Xi Jinping, réélu Secrétaire Général du PCC le 25 octobre 2017 et réélu Président de la République le 17 mars 2018 pour un deuxième mandat de cinq ans, a un peu bousculé cet équilibre acquis depuis une vingtaine d’années (depuis 1998).

Deux faits ont montré que ce savant équilibre, qui voulait façonner un État moderne dirigé par les meilleurs dirigeants possibles (une sorte de despotisme éclairé issu du concours général), a été rompu par Xi Jinping à la fin de son premier mandat. En effet le 24 octobre 2017, la "pensée de Xi Jinping" a été incluse dans la charte du PCC, ce qui est inédit depuis Mao et Deng, et le 11 mars 2018, les députés de l’Assemblée nationale populaire qui venait d’être installée ont voté l’abrogation de la limitation à deux mandats présidentiels. On parle même de culte de la personnalité pour celui qui n’hésite plus à se faire passer pour un nouveau "dieu".

Par ailleurs, les nouvelles technologies (génétique et informatique) contribuent largement à la surveillance généralisée des citoyens. Pour autant, la situation est complexe à comprendre. La Chine reste un pays très contrasté, entre entrepreneurs millionnaires des villes et paysans très pauvres et analphabètes des champs. Depuis seulement quelques années, une classe moyenne commence à se développer, ce qui est un phénomène très nouveau et qui pourrait peser sur ce qu’il est encore difficile d’appeler une "opinion publique".

De même, l’État de droit progresse en Chine. C’est même l’un des quatorze principes d’action de Xi Jinping. L’État de droit ne signifie pas la démocratie, et cela signifie encore moins l’abolition de la peine de mort, par exemple. L’État de droit, c’est de faire rejeter l’arbitraire et s’en remettre aux règles (aux lois) du pays. Ces lois peuvent rester iniques.

Deux autres principes de sa pensée sont très positifs. Le premier est : « L’objectif principal du développement est d’améliorer la vie et le bien-être des personnes. » (c’est une phrase très passe-partout). Le second : « Vivre en harmonie avec la nature, en mettant en œuvre des politiques de réduction des dépenses d’énergie et de protection de l’environnement et contribuer à la préservation écologique mondiale. ». Ce dernier principe paraît sincère si l’on en juge par les prises de positions internationales de Xi Jinping. C’est un défi majeur pour un pays qui est l’un des plus gros pollueurs de la planète. C’est sans doute la politique la plus ambitieuse de Xi Jinping.

Et la démocratisation ? Le Premier Ministre de l’équipe précédente, Wen Jiabao a évoqué le 21 août 2010 la possibilité de réformes politiques en considérant que le pouvoir était trop concentré, qu’il devait être contrôlé par le peuple, voire critiqué le cas échéant. Le Prix Nobel de la Paix 2010, Liu Xiaobo (1955-2017), un des courageux "résistants" ("dissidents") de Tiananmen, a demandé, quelques semaines plus tard, à peu près la même chose que le Premier Ministre, à savoir la liberté d’expression ainsi que la fin du rôle dirigeant du PCC.

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Beaucoup de responsables chinois ont expliqué pendant longtemps que la démocratisation serait une étape nouvelle après l’enrichissement économique du pays. Mais aujourd’hui, la concentration nouvelle des pouvoirs, tant par la Constitution que par la technologie, laisse planer beaucoup de doute sur cette volonté future. Pourtant, l’éclosion d’une classe moyenne va poser rapidement la question des réformes politiques. C’est au pouvoir de devancer cet appel pour éviter un nouveau bain de sang.

À défaut de paix céleste, c’est de paix sur Terre qu’il s’agit, et la Chine ne pourrait plus se permettre un nouveau massacre de Tiananmen. Tant sur le plan diplomatique que sur le plan intérieur, la Chine dépend désormais trop des puissances économiques européennes et américaines pour ne pas, un jour, évoluer comme elles vers une voie démocratique, probablement adaptée à la culture chinoise, mais la liberté et l’égalité restent des valeurs universelles. Il y a désormais trop d’imbrications commerciales pour ne pas considérer l’évolution de la Chine autrement que dans le cadre d’une communauté de destin.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juin 2019)
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Pour aller plus loin :
La Paix céleste selon la Chine.
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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10 avril 2019 3 10 /04 /avril /2019 03:08

« Rien n’est plus pur que la cendre de volcan. Tout ce qui brûle à haute température se purifie. ».


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Cette réplique est sans doute l’une des plus importantes du (long) film du réalisateur chinois Jia Zhangke intitulé en français "Les Éternels" mais dont le titre anglais paraît plus adapté : "Ash is purest white". Elle a été prononcée par l’actrice Zhao Tao qui joue le rôle de Qiao, une jeune femme plus fidèle qu’amoureuse (« Je ne ressens plus rien pour toi ! »), sur fond de grands espaces, plaines et montagnes.

Je suis allé le voir au cinéma, film en principe de série noire sorti en France le 27 février 2019, non pas parce que j’aime les séries noires, mais pour une raison toute simple : parce que la Chine me fascine. Et je dois dire que ce film a répondu à toutes mes attentes : je l’ai adoré à tout point de vue.

J’ai peu l’habitude d’évoquer un film, je l’ai fait une ou deux fois ("Quai d’Orsay" pour un récent, "Le Président" pour un ancien). C’est toujours très difficile d’en parler sans casser la joie de la découverte des futurs spectateurs. Ne pas casser le "suspense dramatique", ne pas raconter l’histoire (qu’on peut de toute façon retrouver sur Internet), mais je voulais en parler pour encourager vivement d’aller le voir (je précise que je n’en ai aucun intérêt sinon une simple curiosité culturelle).

Depuis l’effondrement de l’URSS, il est assez facile, pour ceux qui n’y sont pas allés, d’avoir "accès" à la vie quotidienne contemporaine des Russes grâce aux livres, aux films, etc. La dictature communiste n’est plus que du passé en Russie et, même s’il peut y avoir parfois de la nostalgie (on parlait d’Ostalgie en Allemagne de l’Est), elle fait partie d’un passé irréversible. Notons d’ailleurs (je me tourne à ses laudateurs) que Vladimir Poutine n’a aucune vision communiste de la Russie mais une vision purement nationaliste.

Pour la Chine, la situation est très différente, car elle vit encore sous la dictature communiste. On pourrait disserter en long et en large sur l’expression "dictature communiste" associée à la Chine, mais le fait est qu’elle se revendique du "communisme" (certes, capitaliste, et le pays n’a rien de libéral, ceux qui confondent capitalisme et libéralisme devraient relire quelques manuels d’économie), et "dictature" parce que la voix d’un citoyen chinois n’est pas écoutée dans les choix qui déterminent la politique nationale du gouvernement chinois.

C’est donc plus difficile d’avoir une vision assez impartiale et réelle de la Chine contemporaine sans risque de propagande, d’un côté ou de l’autre, qu’on y soit allé ou pas, cela ne change pas beaucoup (même si un voyage rapproche d’une vision plus réaliste). Pourtant, il est difficile de dire que la Chine est un pays fermé.

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Depuis une vingtaine d’années, au contraire, c’est un pays ouvert. J’ai eu la chance de connaître des amis chinois venus en France, des chercheurs de haut niveau (dans la mécanique, dans la biologie, etc.) avec qui j’ai pu avoir des discussions passionnantes (avec une très grande culture et avec peu de différences intellectuelles avec des Européens), et à qui j’ai posé évidemment, parce que cela m’intéressait, la question de la démocratie. Leur réponse, malgré l’ouverture intellectuelle et culturelle dont ils ont toujours fait preuve, a toujours été du genre : nous avons le meilleur gouvernement possible, ceux qui sont à ces responsabilités sont les meilleurs, alors il faut les soutenir.

En gros, un gouvernement de concours général. Les Chinois sont souvent très élitistes (comme les Français souvent : le concept de "grandes écoles" n’est pas anglo-saxon ; aux États-Unis ou au Royaume-Uni, on se moque complètement du diplôme, aussi prestigieux soit-il, quand un candidat a déjà plusieurs dizaines d’années d’expérience, ce qui compte, évidemment, c’est l’expérience). Et quand je poussais plus loin la discussion, mes amis chinois me parlaient des scandales politico-financiers qui éclaboussaient la France, mais l’argument ne tient pas beaucoup car il y a aussi des affaires de corruption en Chine (utilisées d’ailleurs politiquement pour disgracier certains responsables).

Cette ouverture, elle est aussi dans le domaine commercial. J’ai déjà reçu plusieurs coups de téléphone de commerciaux très "agressifs" (pas dans le sens relationnel, au contraire, ils sont très sympathiques, mais dans le sens commercial) dans le domaine industriel et je m’étonnais qu’ayant accès à des "Occidentaux" (je n’aime pas l’expression mais je n’en ai pas trouvé d’autres), pourquoi ils ne me criaient pas qu’ils n’avaient pas de liberté d’expression et qu’ils préféraient m’inciter à acheter leurs produits (qui, pour l’occasion, étaient de très hautes performances).

Ce qui est clair, c’est que la société chinoise évolue à une vitesse effroyable. Elle est "plurielle" également, aussi contrastée que la société américaine (Côte Est, Texas, Californie, Middle East, etc.) : entre un citadin de Shanghai ou Canton, qui vit à cent à l’heure dans une société hypermodernisée et un paysan au fin fond d’une région reculée, ce n’est même pas une différence de géographie qu’il faut suggérer, c’est une différence d’époque, on remonte loin dans le temps…

Le film "Les Éternels" permet un peu de comprendre cela. L’unité de temps est une période assez longue, de 2001 à 2018. L’unité de lieu est aussi très vaste même si la majeure partie de l’histoire se passe à Datong (3,3 millions d’habitants), deuxième ville de la province du Shanxi. On peut ainsi admirer les très jolis paysages des régions chinoises (les paysages américains sont connus grâce aux westerns et autres films, ceux de Chine sont plus rarement visibles dans la culture accessible en Europe).

Pour l’anecdote, que l’histoire se passe dans le Shanxi n’est pas anodine puisque le réalisatrice et l’actrice principale sont originaires tous les deux de cette région… et se sont d’ailleurs mariés en 2012.

L’histoire a pour cadre, pour contexte, pour prétexte, la pègre chinoise. Pas la grande mafia, non, mais les petits trafiquants qui vivent grâce à leurs trafics dans une région dévastée, en perte de vitesse économique avec la fermeture des mines et l’absence de toute solution économique ou sociale de rechange proposée par les autorités. La pègre, c’est un peu le retour à l’ultralibéralisme, à la loi de la jungle, à une véritable liberté, mais clandestine (et les autorités, dans ce film, semblent plutôt fermer les yeux, sauf quand cela voit un peu trop, quand certains faits émergent de trop), mais c’est aussi une certaine morale, une certaine "loyauté et droiture".

Le scénario tient autour des deux acteurs principaux. L’héroïne, Qiao, jouée par Zhao Tao (42 ans), et le héros, Bin, joué par Liao Fan (45 ans), tous les deux déjà connus, reconnus et récompensés par le cinéma international. En écrivant cela, j’ai nommé les trois principaux personnages : le réalisateur et les deux acteurs. Il y a bien sûr d’autres acteurs, plutôt intéressants, mais ils ne sont là que comme soutiens aux deux principaux personnages, comme faire-valoir.

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Donc, histoire d’amour ? Peut-être, peut-être pas. En fait, l’amour n’est pas ici un long fleuve tranquille. Ni long, ni tranquille. C’est aussi noir qu’une série noire. Dans ce film, l’amour peut être lâcheté, peut être ingratitude, peut être oubli, peut être goujaterie… enfin, quand il est au masculin, parce que la performance de ce film, c’est de dire aussi que l’amour peut être fidélité lorsqu’il est au féminin, mais pas une simple fidélité comme on l’imagine, une fidélité à l’être aimé quand plus rien, plus aucun lien ne le retient, plutôt une fidélité à soi-même, à ce qui fait sa propre force. Un cœur, une fidélité aux couleurs du devoir moral ("loyauté et droiture").

Je ne veux pas en écrire trop car cela n’aurait d’intérêt que pour ceux qui ont déjà vu ce film de près de deux heures et demi. Ce que je souhaite affirmer ici, c’est que ce film est admirablement joué par les deux acteurs principaux, d’une crédibilité et d’une authenticité extraordinaires, et qu’il a été excellemment réalisé et monté. Ce n’était pas le premier essai pour Jia Zhangke, mais malheureusement, je n’ai vu aucun autre de ses onze précédents films (dont "Au-delà des montages" en 2015), mais certains critiques n’hésitent pas à dire que "Les Éternels" est son meilleur film et je n’en doute pas. Ce n’est pas pour rien qu’il a été sélectionné au Festival de Cannes de l’an dernier et ainsi, diffusé en avant-première le 11 mai 2018 (avant la sortie officielle en Chine le 21 septembre 2018).

Eh oui, un film chinois qui sort en Chine doit forcément être un film accepté par les autorités chinoises, donc, un film qui reste dans les limites de la "bien-pensance chinoise". Alors, parlons justement du réalisateur Jia Zhangke (48 ans). Il était étudiant à l’époque du massacre de Tiananmen et il a participé à des manifestations dans la province où il étudiait. Il a publié un roman en 1991 et son cinéma auquel il se consacre depuis 1993 n’est pas sans rapport avec ce qu’il a vécu pendant la répression.

D’ailleurs, à la fin des années 1990, il fut doublement censuré par les autorités chinoises : interdit de tourner et interdit d’être diffusé. Il réussit malgré tout à braver (du moins financièrement) certaines interdictions, d’autant plus qu’il commença à être connu internationalement à partir de 1998 (son premier long-métrage fut sélectionné au Festival de Berlin). Mais cette "censure" n’a pas duré très longtemps, seulement quelques années, car les autorités chinoises ont évolué aussi sur le cinéma (selon Philippe Grangereau, dans "Libération" du 10 décembre 2013) : pour elles, le cinéma présenté initialement comme un "outil de propagande idéologique primordial du gouvernement" s’est transformé simplement en "industrie". Où le dieu communiste se fait pervertir par le dieu argent !

Jia Zhangke fut consacré mondialement le 9 septembre 2006, lors de la 63e Mosrta de Venise (jury présidé par Catherine Deneuve), en obtenant le Lion d’or pour son film "Still Life" (2006). Signe qui montre qu’il a été "intronisé" comme un cinéaste "officiel", Jia Zhangke, tout rebelle qu’il ait été, a été élu en mars 2018 député de l’Assemblée nationale populaire et à ce titre, il a voté la fin de la limitation à deux mandats présidentiels du Président chinois Xi Jinping, ce qui a étonné beaucoup d’observateurs.

Pourtant, la production de son dernier film "Les Éternels" ne semble pas avoir réduit ses ardeurs de révolte, même si Jia Zhangke les exprime de manière très feutrée, très discrète, presque inaperçue pour pouvoir rester "raisonnable" aux yeux du gouvernement chinois. J’ai en tout cas dénombré deux sujets d’opposition très forte qui sont évoqués tout en douceur, tout en ellipse, implicitement mais non moins fermement.

Le premier concerne le fameux barrage des Trois-Gorges (je l’avais évoqué à propos de Li Rui), le plus grand barrage du monde, qui a englouti à partir de 2006 des centaines de villages, a fait déplacer près de 2 millions d’habitants et met en permanence en danger 75 millions d’habitants vivant en aval (notamment à Changshua et à Wuhan). Le film donne à voir en fait les bords du Yang-Tsé-Kiang avant l’immersion, ses très nombreux immeubles vidés, la population prenant le bateau pour quitter les lieux et cette annonce sonore surréaliste qui conseille de bien regarder et de photographier le paysage actuel car dans quelques années, il aura complètement changé avec la mise en service du barrage. C’est montré par petites touches discrètes, avec des images personnelles du réalisateur (des rushs non utilisés de ses précédents films), mais j’interprète cette scène comme une critique très sévère contre cette décision folle d’avoir construit un barrage qui ne couvre, avec ses 85 TWh par an, que 3% de la consommation nationale au lieu des 10% prévus.

Le second sujet, encore plus discrètement montré, est encore plus glacial. Tout à la fin du film, il y a un plan montrant l’installation d’une caméra de surveillance dans une rue… puis, l’une des dernières scènes du film, on voit l’héroïne, mais par écrans de caméras de surveillance interposés. Sans insistance, sans explication, tout en sous-entendu. Nous sommes alors en 2018 et le film s’arrête là, et laisse entendre que le gouvernement chinois est donc capable d’épier toutes les vies privées des habitants.

J’ai peut-être raté d’autres sujets d’opposition tout aussi discrètement évoqués, mais cela a toujours l’air "anodin" voire "équivoque", interprétable de plusieurs manières. C’est probablement la marque de fabrique du réalisateur qui joue beaucoup sur l’implicite, au point qu’il faut bien suivre le cheminement du film pour ne pas être perdu dans les unités de temps (on saute d’une époque à l’autre sans crier gare, mais toujours de manière chronologique, il n’y a pas de flash-back), et dans les unités de lieu, car avec ce film, c’est l’un des grands intérêts documentaires du film (Jia Zhangke a réalisé aussi plusieurs documentaires), fait voyager, le spectateur voyage avec l’héroïne, voit les villes (Wuhan), les montagnes, les plaines.










Quand on regarde ce film, on se rend compte que les mœurs de la société ont peu de différences avec celles de la société européenne, dans un cadre certes très différent, mais par exemple, le smarphone constitue un accessoire indispensable aux relations sociales et affectives, et aussi, les tentatives de drague à deux balles existent aussi bien en Chine qu’en Europe, comme l’exemple de ce chasseur d’extraterrestres. Ce dernier propose de recruter la jeune femme (l’héroïne), "recruter" dans tous les sens du terme, pour créer un (supposé) business dans le Xinjiang, la très étendue région ouïghoure (appelée aussi Turkestan oriental) située à l’extrême ouest, en proie à de graves tensions communautaires avec des attentats islamistes ayant tué des dizaines de personnes (le gouvernement chinois y a interdit le port du voile pour les femmes, le port de la barbe musulmane pour les hommes, l’attribution aux bébés de prénoms musulmans, comme Mohammed, etc.).

Pour essayer d’appréhender la Chine contemporaine, je trouve que ce film "Les Éternels" est excellent, émouvant, autant pour ce qu’il montre que pour l’histoire elle-même qui est elle aussi passionnante. J’encourage donc tous les cinéphiles et les sinophiles à aller le voir !


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Sylvain Rakotoarison (11 mars 2019)
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Pour aller plus loin :
Chu Teh-Chun.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
La Chine communiste peut-elle devenir une grande démocratie ?
Li Rui.
Li Peng.
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Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
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Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
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Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 03:29

« Si le parti communiste ne se réforme pas lui-même, s’il ne se transforme pas, il perdra sa vitalité et mourra de mort naturelle. » (26 février 2003).


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Ce samedi 16 février 2019 à Pékin s’est éteint l’historien, poète et homme politique chinois, Li Rui. Il avait 101 ans (né le 13 avril 1917) et il avait participé à la Révolution chinoise en s’engageant au parti communiste chinois en 1937. Lycéen à Hubei, il a dirigé la rébellion étudiante contre les chefs de guerre locaux. Étudiant ayant combattu les Japonais, il fut emprisonné par le Kuomintang pour prosélytisme marxiste. Une fois libéré, il a rédigé des éditoriaux politiques pour le journal du parti communiste. Il fut emprisonné encore un an pour espionnage.

Li Rui fut un collaborateur très proche de Mao Tsé-Toung dans les années 1950 puisqu’il fut très brièvement son conseiller personnel chargé des affaires industrielles, ce qui lui a permis de fréquenter l’élite dirigeante communiste. Il fut, en 1958, nommé vice-ministre des Travaux hydrauliques. Mais il fut disgracié en 1959 et enfermé dans un camp de travail pendant vingt ans, pour avoir osé critiquer le Grand Bond en avant. La disgrâce était totale puisque même sa propre fille, Li Nanyang, a refusé de le revoir parce qu’il était considéré comme ennemi du peuple (ils se sont retrouvés seulement après sa réhabilitation).

En effet, il fut réhabilité après la mort de Mao, en 1979, nommé au comité central du parti communiste en 1982, et a repris ses fonctions de vice-ministre des Travaux hydrauliques et de l’Électricité. Il s’était opposé à la construction du barrage des Trois-Gorges sur le Yang-Tsé-Kiang, dont les travaux ont finalement commencé le 14 décembre 1994 et qui fut mis en service en 2009 (une centaine de personnes seraient mortes à cause de cette construction, près de 2 millions de personnes furent déplacées, 15 villes et 116 villages ont été engloutis).

Dans une interview accordée le 2 juin 2005 à Jonathan Watts, correspondant du journal "The Guardian" à Pékin, Li Rui a décrit l’extrême froideur de Mao : « Sa façon de penser et de gouverner était terrifiante. Il ne valorisait pas la vie humaine. La mort des autres ne lui était rien. ». Il a estimé que les crimes de Mao étaient « le plus grand problème de la Chine » : « Mao était trop autocratique. Il ne supportait pas d’entendre les désaccords. Il croyait superstitieusement qu’il avait toujours raison. Mais le problème de Mao était aussi le problème du système. Il a été causé par le système du parti unique. ». À l’évidence, il n’aimait pas son ancien patron : « Les méthodes de Mao étaient encore plus sévères que celle des empereurs des temps anciens. Il a essayé de contrôler l’esprit des gens. ».

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Auteur d’essais et de poèmes qui fustigeaient la corruption, Li Rui a soutenu le secrétaire général du parti communiste chinois de l’époque, un "modéré" favorable au dialogue, Zhao Ziyang, lors du mouvement de la Place Tiananmen au printemps 1989 : « Les dirigeants n’ont pas compris les étudiants. Ils ont eu peur qu’ils fussent manipulés par des puissances étrangères et que ce fût une opération de prise de contrôle du parti. Les mesures prises ont été une erreur. Les appels des étudiants à plus de démocratie et moins de corruption étaient justes. (…) Nous devrions réévaluer ce qui s’est passé le 4 juin [1989]. Mais nous devons le faire correctement, pas maintenant. (…) Il est difficile de dire si cela prendra cinq, quinze ou vingt ans. » (2 juin 2005).

Li Rui n’était pourtant pas considéré comme un dissident. Il a toujours été un cadre du parti communiste depuis sa réhabilitation. Pendant sa longue retraite, il a vécu dans un immeuble réservé aux cadres retraités du régime communiste. Il a d’ailleurs admis qu’il y a eu beaucoup de progrès depuis les années 1970, puisque maintenant, il est possible de s’enrichir, en Chine, il est possible d’exprimer des points de vue différents du gouvernement aux étrangers, il est possible même de voyager à l’étranger : « Maintenant, je peux vous parler. Dans le passé, si j’avais parlé comme ça, j’aurais été tué ou emprisonné. ».

Cela ne l’a pas empêché d’être censuré par le gouvernement à partir de 2004. Il a commencé à écrire en 2002 pour demander des réformes politiques (il a eu le courage de le demander au moment du 16e congrès du PCC).

Sa dernière initiative politique a eu lieu à un moment symbolique : deux jours avant l’ouverture de la session plénière annuelle du parti communiste chinois, et quelques jours après l’attribution du Prix Nobel de la Paix au dissident chinois Liu Xiaobo (le 8 octobre 2010), dont il a trouvé la condamnation excessive.

Ce fut la diffusion le 13 octobre 2010 d’une lettre ouverte au comité permanent de l’Assemblée populaire nationale (texte intégral ici) demandant notamment la liberté de la presse et des réformes politiques, en particulier, la fin du parti unique et du candidat unique aux élections. La lettre commençait ainsi : « Chers membres du comité permanent de l’Assemblée populaire nationale, l’article 35 de la Constitution chinoise adoptée en 1982 stipule clairement que : "Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté d’expression, de presse, de réunion, d’association, de procession et de manifestation". Pendant vingt-huit ans, cet article n’a pas été appliqué, après avoir été neutralisé par des règles et des règlements détaillés en vue de son "application". Cette démocratie d’aveu formel et de déni concret est devenue une marque scandaleuse dans l’histoire de la démocratie mondiale. ».

Cette lettre ouverte, signée par vingt-trois anciens dignitaires communistes (dont Li Rui et Hu Jiwei, ancien rédacteur en chef du "Quotidien du peuple", organe officiel du parti communiste chinois), fut immédiatement censurée par le pouvoir chinois mais a pu être diffusée par des journaux étrangers comme le "Washington Post", le "New York Times", "The Guardian", etc. : « Les citoyens ont le droit de connaître les côtés sombres du parti au pouvoir. ».

Li Riu a cité, dans la lettre ouverte, plusieurs déclarations qui devaient être encourageantes, et pourtant, qui n’ont été que des mots.

La première est du Président de la République de l’époque Hu Jintao qui a déclaré le 26 février 2003 lors d’une réunion de consultation démocratique entre le comité permanent du bureau politique du comité central du parti communiste chinois et des paris démocratiques chinois ; « La levée des restrictions sur la presse et sur l’ouverture de l’opinion publique est une vision et une revendication dominantes de la société, elle est naturelle et devrait être acceptée par le processus législatif. Si le parti communiste ne se réforme pas lui-même, s’il ne se transforme pas, il perdra sa vitalité et mourra de mort naturelle. ».

La deuxième est du Premier Ministre de l’époque Wen Jiabao qui a répondu le 3 octobre 2003 à Fareed Zakaria dans une interview à CNN : « La liberté de parole est indispensable à toute nation. La Constitution confère à la population la liberté de parole. Les revendications du peuple en matière de démocratie ne peuvent faire l’objet d’une résistance. ».

Toujours Wen Jiabao, dans un discours le 21 août 2010 à Shenzhen : « Seules des réformes progressives permettront à notre pays d’avoir de brillantes perspectives (…). Nous ne devons pas seulement impulser des réformes économiques, mais aussi promouvoir des réformes politiques. Sans la protection offerte par les réformes politiques, les gains obtenus grâce aux réformes économiques seraient perdus et notre objectif de modernisation ne pourrait pas être atteint. ».

Propos répétés par Wen Jiabao le 22 septembre 2010 à New York, peu avant son discours à la 65e session de l’assemblée générale des Nations Unies : « En ce qui concerne les réformes politiques, j’ai déjà indiqué que si les réformes économiques ne bénéficiaient pas de la protection qui peut être donnée par les réformes politiques, nous n’aurions pas réussi entièrement et même, peut-être que les gains de nos progrès jusqu’à maintenant seraient perdus. ».

Cependant, ces belles déclarations n’ont jamais été suivies par des mesures concrètes en faveur des libertés politiques. Le rêve de Li Riu serait que le parti communiste chinois se transforme en parti social-démocrate "classique" et autorise la concurrence politique en instituant le pluripartisme.

Aujourd’hui, une autre génération de responsables sont au pouvoir en Chine et Xi Jinping ne semble pas favorable à de réelles réformes politiques, alors qu’une classe moyenne commence à se développer dans le pays…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Li Rui.
Lettre ouverte pour démocratiser la Chine communiste, publiée le 13 octobre 2010 (texte intégral avec la liste des signataires).
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190216-li-rui.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-chine-communiste-peut-elle-212703

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 04:35

« L’art de gouverner n’a produit que des monstres. » (Saint-Just, 24 avril 1793).



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À partir du 21 avril 1989, sur la place Tiananmen, à Pékin, un vent de liberté se leva chez les étudiants. De liberté et de révolte. C’était le printemps des peuples. Les Polonais allaient voter librement pour la première fois depuis la fin de la guerre. Les Allemands de l’Est allaient pouvoir l’été rejoindre l’Allemagne de l’Ouest en passant par la Hongrie et l’Autriche. Mikhaïl Gorbatchev, le leader de l’Union Soviétique et concepteur de la perestroïka et de la glasnost, était en train de faire une visite officielle à Pékin le 15 mai 1989 quand la température monta, quand la société chinoise bouillonna. Dans le sillage de Gorbatchev, de nombreux médias étrangers étaient venus à Pékin pour "couvrir" l’événement, ce qui était une aubaine pour les manifestants aspirant aux libertés politiques et ayant besoin de soutiens internationaux.

Aux commandes de la Chine communiste, il y avait l’historique Deng Xiaoping (1904-1997). Sans titre vraiment officiel sauf celui d’être le chef reconnu et incontesté de l’Armée populaire de libération, le poste essentiel pour commander, Président de la Commission militaire centrale, du 28 juin 1981 au 19 mars 1990 (avec quelques différences dans les dates entre le poste au sein du parti et le poste au sein de l’État).

Il y avait aussi deux autres responsables politiques de premier plan : le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), Zhao Ziyang (1919-2005), considéré comme un "réformateur", qui venait d’être nommé à la tête du PCC le 16 janvier 1987, il avait été auparavant Premier Ministre du 10 septembre 1980 au 24 novembre 1987, et son successeur à la tête du gouvernement chinois, le Premier Ministre Li Peng.

Fils adoptif et protégé de l’ancien Premier Ministre Zhou Enlai (1898-1976) et ingénieur en hydroélectricité, Li Peng fut un apparatchik du parti communiste chinois, il fut nommé ministre en 1981 et Vice-Premier Ministre le 6 juin 1983. Il assura l’intérim du poste de Premier Ministre du 24 novembre 1987 au 25 mars 1988 avant d’être confirmé dans ce poste. Il entra au comité central du bureau politique du parti communiste chinois en 1987 sur la recommandation de son mentor, l’un des dirigeants historiques du PCC, Chen Yun (1905-1995), qui fut Vice-Premier Ministre de 1954 à 1965 et surtout, secrétaire du comité central pour l’inspection disciplinaire du parti du 22 décembre 1987 au 2 novembre 1987, puis président de la commission consultative centrale  du PCC jusqu’au 12 octobre 1992 (poste supprimé, auquel il avait succédé à Deng Xiaoping).

Li Peng était considéré comme un "conservateur", partisan de l’ordre et de la stabilité du système communiste, et, au contraire de Zhao Ziyang, il ne pouvait imaginer entamer une partie du pouvoir du parti communiste chinois au profit d’une certaine ouverture politique, comme cela était en train de se passer en URSS et en Europe centrale et orientale.

Li Peng est toujours vivant et fête ce samedi 20 octobre 2018 son 90e anniversaire. Il avait lui-même assisté au 90e anniversaire du parti communiste chinois au grand hall du peuple à Pékin le 1er juillet 2011. En Chine et en dehors de la Chine, Li Peng est très impopulaire en raison de sa responsabilité personnelle dans le massacre de la place Tiananmen.

Le mouvement étudiant commença avec l’enterrement d’un dirigeant chinois qui fut un "réformateur", Hu Yaobang (1915-1989), secrétaire général du PCC de septembre 1980 à janvier 1987 (proche de Deng Xiaoping) et limogé pour avoir vu avec trop de sympathie les manifestations favorables à la démocratie en 1986-1987. Sa popularité fut telle que les dirigeants communistes ont dû organiser des funérailles nationales en son honneur le 22 avril 1989. Sa mort a renforcé la détermination des manifestants à réclamer des réformes politiques. Zhao Ziyang n’y était pas défavorable, d’ailleurs. À partir du 21 avril 1989, la place Tiananmen fut occupée par les étudiants.

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Après un mois d’enlisement et de non dialogue, Li Peng et Zhao Ziyang sont venus rencontrer les étudiants le 19 mai 1989, certains ayant entamé depuis sept jours une grève de la faim. Zhao Ziyang a fait un discours d’apaisement : « Vous parlez de nous, vous nous critiquez, c’est légitime. (…) Vous êtes encore jeunes, avez de nombreux jours devant vous, vous devez vivre en bonne santé, pour pouvoir voir le jour où la Chine aura réalisé ses quatre modernisations. Vous n’êtes pas comme nous, qui sommes déjà vieux, et pour qui cela n’a plus d’importance. (…) Si vous cessez la grève de la faim, le gouvernement n’en profitera pas pour mettre fin au dialogue, certainement pas ! Les questions que vous avez posées, nous continuerons à les discuter. Les choses avancent lentement, mais reconnaissez que nous sommes en train de progresser sur certaines questions. ». Ce ton pacifique fut encourageant. Des appels à la fin des manifestations se sont multipliés.

Ce 19 mai 1989 fut décisif au sein de la direction chinoise. Il y avait deux camps. Les "conservateurs", menés par Li Peng, et soutenus par certains "dinosaures" comme le général Yang Shangkun (1907-1998), le Président de la République depuis le 8 avril 1988, voulaient absolument faire évacuer la place Tiananmen occupée par les étudiants depuis un mois et rétablir l’ordre. Pour eux, plus ils attendaient, plus le mouvement de contestation prendrait de l’ampleur. Les "réformateurs, menés par Zhao Ziyang, étaient sensibles à certains arguments des manifestants et voulaient une solution négociée et pacifique pour faire évacuer la place.

Au "milieu", hésitant ou à la manœuvre (il n’a jamais laissé de confidence sur son rôle réel, voir plus bas), Deng Xiaoping, père des réformes économiques et même, d’un début d’ouverture politique après la mort de Mao, celui qui avait encore une influence déterminante, se serait laissé convaincre par les "conservateurs" : plus la situation d’anarchie durait, plus ses réformes économiques seraient mises en danger. Il fallait donc arrêter rapidement le mouvement, d’une manière ou d’une autre.

Le 20 mai 1989, la loi martiale fut proclamée. C’était donc bien Deng Xiaoping qui décida, lui le responsable des forces armées. Li Peng avait gagné son bras de fer contre Zhao Ziyang. Plusieurs généraux s’y opposèrent mais cela n’a pas suffi. Le 4 juin 1989, l’armée chinoise évacua la place Tiananmen et d’autres centres-villes dans le pays, écrasant la révolte des contestataires dans le sang. Le nombre de morts n’est pas connu, de plusieurs centaines (reconnues par les autorités chinoises) à plus d’une dizaine de milliers selon l’Union Soviétique et les États-Unis.

La normalisation a triomphé dans le sang. Deng Xiaoping entreprit d’installer Jiang Zemin (92 ans) dans le rôle du dauphin : le 24 juin 1989, Zhao Ziyang fut limogé et remplacé par Jiang Zemin au poste de secrétaire général du parti communiste chinois. Le 9 novembre 1989 (le jour de la chute du mur de Berlin !), Jiang Zemin succéda à Deng Xiaoping comme Président de la Commission militaire centrale. Regroupant dans ses seules mains tous les pouvoirs, Jiang Zemin est devenu aussi, sur recommandation de Deng Xiaoping, le 27 mars 1993, Président de la République, en limogeant Yang Shangkun, âgé alors de 85 ans.

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Jiang Zemin resta au pouvoir pendant une quinzaine d’années et poursuivit le développement économique de la Chine avec une croissance à deux chiffres. Li Peng resta Premier Ministre encore longtemps, pour deux mandats de cinq ans, jusqu’au 17 mars 1998. Il fut le numéro deux du parti communiste chinois derrière Jiang Zemin. Dès le début de son action, il réalisa une reprise en main de l’économie par l’État pour juguler l’inflation et réduire les contestations. Il voulait revenir à la planification étatique et réduire la croissance économique pour éviter une surchauffe et maintenir la stabilité, mais Deng Xiaoping s’opposa à tout retour en arrière économique.

Li Peng quitta le poste de Premier Ministre parce qu’il y avait une limite constitutionnelle à deux mandats. Zhu Rongji (qui a eu 90 ans le 1er octobre 2018) lui succéda pour deux autres mandats. Jusqu’à l’actuel dirigeant chinois, le système fut dirigé chaque fois un leader qui cumulait la tête du parti et la tête de l’État pendant dix ans (deux mandats), après Jiang Zemin, Hu Jintao et maintenant Xi Jinping qui a supprimé la limitation à cinq ans.

Pour continuer à l’honorer, le régime hissa Li Peng à la tête de l’Assemblée Nationale Populaire comme Président du Comité permanent de l’assemblée, du 15 mars 1998 au 15 mars 2003 (pour un seul mandat, celui du 15e congrès du parti communiste chinois). Il resta numéro deux du comité central du bureau politique du parti communiste chinois du 2 novembre 1987 au 15 novembre 2002, date à partir de laquelle il a pris sa retraite en même temps que l’arrivée au pouvoir de Hu Jintao.

Li Peng garda encore une influence politique jusqu’en 2007, grâce à la présence d’un de ses proches, Luo Gan (83 ans), secrétaire de la commission des affaires politiques et juridiques du parti de mars 1998 à octobre 2007, au sein du comité central du bureau politique du 15 novembre 2002 au 22 octobre 2007, date à laquelle a fait son entrée dans cette instance dirigeante …l’actuel Président Xi Jinping. Luo Gan intensifia la répression contre les mouvements protestataires et augmenta le nombre des exécutions politiques.

Pendant ses fonctions de Premier Ministre, Li Peng a su profiter personnellement de son pouvoir. Sa famille contrôle ainsi l’un des cinq plus grands producteurs d’électricité de Chine. Sa fille Li Xiaolin, citée dans le scandale des Panama Papers en 2016, est la présidente de la China Power International Development. Son fils Li Xiaopeng est gouverneur d’une province chinoise depuis décembre 2012.

Surnommé le "boucher de Pékin", aussi, dans un autre registre, plus humoristique, nanogénaire et français, "Jean-Marie Li Peng" (!), Li Peng reste très contesté pour son rôle non seulement dans les massacres de Tiananmen mais aussi au Tibet à la fin des années 1980 et début des années 1990, sans compter les soupçons de corruption.

Li Peng a publié ses Mémoires le 22 juin 2010 à Hong Kong (en chinois) pour réduire son implication dans le processus décisionnel ayant conduit à la loi martiale en mai 1989 et pour renforcer la responsabilité de Deng Xiaoping qui aurait été prêt à "faire couler un peu de sang" pour rétablir l’ordre même s’il voulait "limiter les dégâts". Deng Xiaoping aurait dit : « Si l’imposition de la loi martiale est une erreur, j’en assume le premier la responsabilité. ». Version que trouverait vraisemblable Bao Tong (85 ans), l’ancien bras droit de Zhao Ziyang lorsqu’il était Premier Ministre, et père de l’éditeur.

En fait, le directeur de la maison d’édition qui a publié l’ouvrage, Bao Pu (le fils de Bao Tong, donc), n’est pas totalement sûr que les confidences de Li Peng fussent authentifiées : Li Peng avait bien rédigé ses mémoires en 2004 mais les dirigeants chinois refusèrent leur publication, considérant que ce n’était pas opportun. Se faire censurer par ses propres collègues communistes ! Le témoignage publié pourrait donc être incertain.

Quant à la dernière apparition publique de Li Peng, elle a eu lieu lors du dernier congrès du PCC (le 19e congrès), le 18 octobre 2017, il y a tout juste un an. Au moment du second sacre de Xi Jinping.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Li Peng.
La maoïsation de Xi Jinping.
Zhou Enlai.
La diplomatie du panda.
Xi Jinping et la mondialisation.
La Chine à Davos.
Deng Xiaoping.
Wang Guangmei.
Mao Tsé-Toung.
Tiananmen.
Hu Yaobang.
Le 14e dalaï-lama.
Chine, de l'émergence à l'émargement.
Bilan du décennat de Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du parti.
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
Qui dirige la Chine populaire ?
La justice chinoise.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181020-li-peng.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/et-li-peng-le-boucher-de-tiananmen-208763

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/18/36794790.html



 

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 22:28

Le 17 mars 2018, Xi Jinping a été réélu par l'Assemblée nationale populaire chinoise pour un deuxième mandat de cinq ans Président de la République populaire de Chine. Quelques jours auparavant, le 11 mars 2018, les parlementaires chinois avaient supprimé la limitation à deux mandats présidentiels de cinq ans, si bien que Xi Jinping pourra s'il le souhaite, postuler pour un troisième mandat en mars 2023. Il est le secrétaire général du PCC depuis novembre 2012.

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180225-xi-jinping.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180317-presidentielle-xi-jingping.html

 

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