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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 03:47

« Chers amis, je sais que vous ne manquez pas de souffle et que personne n’est à l’étroit dans votre cœur. Merci de faire jaillir des flammes d’amour là où vous êtes. Pour la joie de beaucoup. » (Mgr Jacques Gaillot, novembre 2013).


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L’ancien évêque d’Évreux Mgr Jacques Gaillot fête ce vendredi 11 septembre 2020 son 85e anniversaire. Très médiatique dans les années 1980 et 1990, il a fait partie de beaucoup de combats (il continue encore aujourd’hui), mais son côté assez "transgressif" n’a pas plu aux "autorités" ecclésiastiques, si bien qu’il a été "démis" de son diocèse par le pape Jean-Paul II pour un imaginaire évêché de Partenia. Parfois, l’Église catholique fait aussi dans le virtuel. En effet, depuis le 13 janvier 1995, Mgr Jacques Gaillot est évêque in partibus de Partenia, un ancien diocèse situé en Algérie et qui n’est qu’honorifique (ce qui explique qu’il est toujours en fonction, puisqu’un évêque, normalement, est mis à la retraite à 75 ans).

Je n’ai pas souvent été d’accord avec lui sur beaucoup de ses prises de position, et son omniprésence dans les médias me gênait un peu car un homme d’église (il est ici inutile de rajouter, hélas, une femme d’église) doit être a priori "humble" et s’effacer dans le service qu’il assure. Mais je porte envers lui une grande estime parce qu’il tente d’aller jusqu’au bout de ses idées et que c’est l’essentiel, l’indépendance d’esprit et les combats qu’il considère comme la traduction, libre, du message de l’Évangile. Surtout que ses combats sont toujours du côté des plus faibles, des plus démunis. Il faut être fort pour tenter à la fois de détonner (je pourrais même écrire "détoner") et de rester au sein de l’Église dont la hiérarchie est parfois trop prégnante. C’est pour cela que son éviction de l’évêché d’Évreux m’a paru regrettable et anachronique : dans l’Église catholique aussi, il faut insuffler un peu de "démocratie participative" !

Le 13 janvier 1995, Mgr Gaillot a expliqué son éviction en prenant les médias à témoin : « J’ai été convoqué à Rome par le cardinal Gantin, préfet de la Congrégation des évêques, le 12 janvier à 9 heures 30. Les menaces qui pesaient sur moi depuis un certain temps ont été exécutées. Le couperet est tombé. On m’a notifié que j’étais relevé de mes fonctions d’évêque et que le siège d’Évreux serait déclaré vacant le jour suivant à 12 heures. On m’a invité à donner ma démission, chose que j’ai cru ne pas devoir faire. ».

Dans ses grands moments, probablement happé par les sirènes des médias (et son côté très charismatique ravissait ces dits médias qui bénéficiaient d’une forte audience avec lui), Mgr Gaillot séduisait paradoxalement beaucoup ceux qui n’avaient pas la foi, ceux qui se qualifiaient volontiers de "bouffe-curés" ou d’anticléricaux, si ce n’est d’athées ou d’agnostiques. Sa "disgrâce" a scandalisé ceux qui, normalement, devaient se moquer de l’organisation interne d’une Église dont ils n’étaient pas membres et que pour certains, ils ridiculisaient régulièrement.

Ses transgressions avec le discours officiel de l’Église catholique ont montré que cet homme est un réel homme de foi, qui considère Dieu avant toute autre considération, notamment cléricale, et en cela, il a raison dans la hiérarchie des valeurs. Il est en quelque sorte un aiguillon dans une structure un peu trop timorée ou conservatrice.

Cela explique d’ailleurs pourquoi il s’entend bien avec le pape actuel, le pape François, qui, lui aussi, est hors normes, n’hésite pas à bousculer les conservatismes internes et taper dans la fourmilière. La rencontre de Mgr Gaillot avec le pape François le 1er septembre 2015 au Vatican a été une sorte de réhabilitation même s’il n’avait jamais été "dégradé" par l’Église catholique. Il aurait pu être suspendu (ce fut le cas par exemple pour des évêques ou cardinaux rendus coupables de faits de pédophilie), alors qu’il n’a été, lui, qu’éloigné de la communauté catholique en lui laissant un ministère de la parole et de la réflexion. Cela montre aussi à quel point les déclarations de Mgr Gaillot étaient dérangeantes, mais pas condamnables.

Dans une lettre adressée en novembre 2013 à des fidèles, Mgr Gaillot d’ailleurs a évoqué sa proximité avec le pape François qui venait d’être élu : « Saint François [d’Assise], avec sa merveilleuse humanité, a souvent soufflé sur les braises pour que jaillissent en toute occasion les flammes de l’amour. (…) Si notre pape bien-aimé a choisi de porter le nom de François, qu’aucun pape n’a osé prendre dans l’histoire, c’est pour réformer l’Église et lui redonner le goût et la joie de l’Évangile. (…) Voilà un pape qui ouvre des portes, donne envie de vivre avec humanité et nous engage à rendre la terre plus habitable à tous. Il ne fait pas la morale, ne juge pas, ne rappelle pas la discipline. Il indique une autre façon d’être en allant vers les déshérités, invite à prier, à écouter la Parole de Dieu pour que notre cœur devienne brûlant. ».

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Né le 11 septembre 1935 à Saint-Dizier, Jacques Gaillot fut ordonné prêtre le 18 mars 1961 à Langres, fut affecté à Saint-Dizier en 1973 puis nommé vicaire général du diocèse de Langres en 1977, et consacré évêque le 20 juin 1982. Il fut pendant plus de douze ans le très médiatique évêque d’Évreux, du 5 mai 1982 au 13 janvier 1995, et pas un seul sujet de société ne le laissait indifférent, ce qui faisait qu’il contribuait très fréquemment au débat public, mais en solitaire, face à deux cardinaux très écoutés de l’époque (et dont la richesse de pensée manque aujourd’hui), Mgr Albert Decourtray et Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêques respectivement de Lyon et de Paris.

Se plaçant sous le parrainage du père missionnaire Jacques-Désiré Laval (1803-1864), béatifié le 29 avril 1979 par Jean-Paul II (sa première béatification !) et fêté le 9 septembre, prêtre d’Évreux parti à l’île Maurice, Jacques Gaillot est devenu très rapidement un "évêque rouge" : opposé à la dissuasion nucléaire (octobre 1983), soutenant la première Intifada et rencontrant Yasser Arafat à Tunis (1985), préférant défendre en Afrique du Sud un militant anti-apartheid (d’Évreux) à accompagner sa communauté diocésaine à un pèlerinage à Lourdes (juillet 1987), favorable à l’ordination des hommes mariés et prêt à bénir l’union entre deux personnes homosexuelles (novembre 1988), etc.

De nombreux propos dans la presse ont régulièrement provoqué des polémiques avec sa "hiérarchie" au point d’être contraint à signer une déclaration avec le président de la Conférence des évêques de France (Mgr Decourtray) pour veiller à ne pas mobiliser « l’opinion en des conflits contraires au bien commun de la société et à la force du message chrétien » (15 février 1989).

Il venait en effet de publier une tribune controversée dans "Gai Pied" du 2 février 1989 sur l’homosexualité et la foi catholique. Dans le magazine "Globe" d’avril 1989, Mgr Gaillot a (encore) parlé de l’homosexualité en minimisant l’importance la morale : « Je suis d’abord stupéfait par le poids de la morale sur les comportements. Si on m’avait posé la question, j’aurais placé la morale en dernier lieu et la peur du sida avant tout le reste. La vie des individus me préoccupe plus que leur morale. Je relève avec plaisir que la peur du "qu’en-dira-t-on" ne fait plus recette. ». J’approuve d’ailleurs tout à fait l’idée de placer la vie des personnes avant leur morale : il y a la théorie et les principes, mais l’essentiel est dans la vie et les êtres.

Cela ne l’a pas empêché de continuer à s’opposer aux essais nucléaires en accompagnant les militants de Greenpeace sur le Rainbow-Warrior II au large de Mururoa (juillet 1995). À participer le 12 décembre 1989 à la cérémonie de transfert des cendres de l’abbé Grégoire au Panthéon (il fut le seul représentant du clergé, car l’abbé Grégoire avait accepté la constitution civile du clergé, qui, à mon sens, mais je sais que j’exagère ici et cela mériterait de plus amples développements, fut ressentie à peu près de la même manière que le cadre imposé actuellement par la Chine communiste aux prêtres catholiques). À s’opposer à la guerre du Golfe (1991). À défendre toujours les plus fragiles, les personnes immigrées sans-papiers, les personnes qui n’ont pas de logement, à combattre contre les lois sécuritaires ou anti-immigration ("Coup de gueule contre l’exclusion", sorti en 1994 chez Ramsay). À défendre les résistants iraniens qui ont été arrêtés en France (juin 2003). À se dire favorable au mariage pour tous (2013) mais aussi à l’euthanasie. À demander la remise en liberté des terroristes italiens Marina Petrella et Cesare Battisti (août 2007), etc.

Sur ce dernier point, de nombreux "intellectuels de gauche" français ont soutenu Cesare Battisti, condamné à la réclusion à perpétuité en Italie pour plusieurs assassinats. Après la tolérance de François Mitterrand, et l’imminence d’une extradition dans les années 2000, le terroriste, qui s’était exilé en France, a fui au Brésil (soutenu par Lula) puis en Bolivie d’où il fut finalement extradé en Italie le 14 janvier 2019 après avoir échappé pendant plus de trente ans à sa condamnation à la réclusion à perpétuité, définitivement confirmée le 19 novembre 2019. Cesare Battisti a finalement reconnu les faits le 25 mars 2019 : « Tout ce qui est écrit dans le jugement est la vérité. J’ai commis quatre homicides, j’ai tué Santoro et Sabbadin et suis responsable aussi de la mort de Torregiani et Campagna. J’ai blessé trois personnes, j’ai commis des vols pour me financer. Je me rends compte du mal que j’ai fait, et je demande pardon aux familles des victimes. (…) Je n’ai jamais été victime d’une injustice. Je me suis moqué de tous ceux qui m’ont aidé, je n’ai même pas eu besoin de mentir à certains d’entre eux. ». D’où l’intérêt d’être vigilant pour tous ceux qui ont la signature compulsive des pétitions.

Autant d’actions de militantisme, de prises de position, de soutiens, de combats, ont fait de cet homme évidemment un homme faillible : il a eu des actions pertinentes, honorables, et pour d’autres, il a pu se tromper, probablement par des mouvements trop spontanés dans l’action, dans l’émotion.

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Cependant, je relève deux grosses fautes qu’il a commises, une que je considère énormément grave (l’autre qui ne rejaillit que sur sa réputation intellectuelle, et tout le monde s’en moque, probablement lui aussi), et une très heureuse prise de position.

Les fautes.

"Petite" faute : on l’a accusé de plagiat pour son livre "La dernière tentation du diable", sorti en 1998, et dont une cinquantaine de pages auraient été directement "pompées" sur l’ouvrage du politologue Paul Ariès, "Le Retour du diable" sorti en 1996 (éd. Golias). Ce n’est pas la première fois qu’il y a ce genre de plagiat avec une personnalité publique (aussi chez des scientifiques médiatiques, dont un dont je tairai le nom car je l’apprécie bien par ailleurs), car cela révèle surtout que ces personnes-là écrivent peu elles-mêmes leurs livres ! En effet, Mgr Gaillot a rejeté la responsabilité sur son "documentaliste" qui l’aurait "piégé", ce qui est très crédible…

"Grave" faute : en juin 1988, Mgr Gaillot, en tant qu’évêque d’Évreux, a accueilli un prêtre québécois qui avait été condamné en 1985 à vingt mois de prison pour des multiples faits de pédophilie. Il le savait et pourtant, il l’a nommé curé d’une paroisse de son diocèse ainsi que vicaire pour l’ouest de l’Eure, ce qui l’a mis en contact avec des enfants. Le prêtre en question a continué ses crimes et fut condamné en 2005 par les assises de l’Eure à douze ans de prison ferme pour avoir violé plusieurs fois un mineur entre 1989 et 1992. Dans "Le Parisien" du 5 avril 2010, Mgr Gaillot a reconnu sa grave faute (il parle d’erreur, ce qui, à mon avis, est un mot trop faible) : « On rendait service. On vous demandait d’accueillir un prêtre indésirable et vous l’acceptiez. C’est ce que j’ai fait, il y a plus de vingt ans. C’était une erreur. (…) Dans l’Église, les choses ont changé. Maintenant, on s’en remet à la justice. On sort peu à peu de cette culture du secret. ».

Mgr Gaillot a donné quelques explications de son "erreur" : « Je savais surtout qu’il avait fait un an de thérapie et qu’il était chaudement recommandé par des laïcs ainsi que par son supérieur canadien (…). J’avais envie de lui donner sa chance. Je n’imaginais pas qu’il puisse être un pervers (…). Les gens le trouvaient très sympa. Je me suis dit qu’on pouvait lui faire confiance. J’ai proposé au conseil épiscopal de le nommer curé. C’est ma deuxième erreur. ». De là à revenir sur ses transgressions habituelles, mais qui n’expliquent en rien les actes de pédophilie : « Célibat des prêtres, homosexualité, préservatif, avortement, place de la femme : sur toutes ces questions, l’Église est en retard. ». Prosélytisme ici malvenu : des hommes mariés sont aussi auteurs de faits de pédophilie, etc.

Cette grave faute de Mgr Gaillot prouve que nul n’est infaillible, mais pour cette situation particulière là, elle a pu remettre en cause sa réputation et la considération que pouvaient avoir de lui de nombreux militants "de gauche", souvent non croyants, qui avaient foi en lui. Cela montre aussi le contexte général des années 1980 et 1990 dans lequel se trouvait l’Église où le secret ("pas de scandale") était préféré à la (simple) justice (tant pis pour les victimes). Cela remet en perspective la "passivité" de Mgr Philippe Barbarin qui a été relaxé le 30 janvier 2020 par la cour d’appel de Lyon.

Je termine toutefois positivement mon évocation de Mgr Jacques Gaillot par une heureuse prise de position, qui était courageuse provenant d’un évêque. En effet, au "Club de la presse" d’Europe 1 le 12 mars 1989 (c’était le premier tour des élections municipales et il était interdit, pour l’émission politique, d’inviter une personnalité politique, elle a donc invité un évêque), Mgr Gaillot a donné sa position "libérale" tant sur "Les Versets sataniques", le livre de Salman Rushdie sorti en 1988 (l’ayatollah Khomeini a publié une fatwa de mort contre Salman Rushdie le 14 février 1989) que sur "La dernière tentation du Christ", le film de Martin Scorsese sorti en France le 28 septembre 1988 (aux États-Unis le 12 août 1988) qui a déclenché non seulement des protestations mais a même provoqué des attentats dans des cinémas français (tuant une personne le 8 octobre 1988 à Paris).

Vu le contexte, il fallait en effet du courage pour affirmer haut et fort la liberté d’expression, même en autorisant de se moquer d’une religion dont il est un grand serviteur, en prônant le droit au blasphème et surtout, la primauté des personnes sur les religions : « Il y a un droit au blasphème. Le sacré, c’est l’Homme ! ».

Pour compléter, voici Jacques Gaillot qui raconte sa vie le 19 septembre 2019 à Bernard Baissat à radio libertaire (émission "Si Vis Pacem").





Je conclus avec un message que Mgr Jacques Gaillot a écrit en septembre 2015 à la suite du baptême d’un enfant, et qui rappelle le mystère de la naissance, aussi intense que celui de la mort : « Avec chaque enfant, vient au monde quelque chose de nouveau qui n’a pas existé avant lui et qui n’existera pas après lui. Chaque individu apporte la nouveauté. Il est unique. Cet enfant devra trouver un chemin qui sera le sien et qui ne pourra être que le sien. Dans chaque être, il y a un trésor caché qui ne se trouve en aucun autre. (…) Nous ne sommes pas faits pour copier quelqu’un, pour reproduire un modèle. Il ne s’agit pas de s’aligner sur les autres et de faire comme eux. Celui qui ne fait que suivre les autres ne vit pas vraiment. Mais nous nous inspirons de la vie des personnes qui nous marquent. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Mgr Gaillot.
Mgr Jacques Gaillot.
Mgr Philippe Barbarin.
Mgr Albert Decourtray.
Mgr Jean-Marie Lustiger.
De la théocratie à la démocratie laïque.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
Marc Sangnier.
Saint Jean-Paul II, le pape de la foi et de la raison.
Jeanne d’Arc.
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200911-jacques-gaillot.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/mgr-jacques-gaillot-l-eveque-aime-226989

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/01/38509729.html





 

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 03:59

« Il y a deux jours dans une année, où l’on ne peut rien faire. Ils s’appellent hier et demain. Pour le moment, aujourd’hui est le jour idéal pour aimer, croire, faire et principalement vivre. » (le dalaï-lama).



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Le quatorzième dalaï-lama, Tenzin Gyatso (Lhamo Dhondup), Prix Nobel de la Paix 1989, fête ce lundi 6 juillet 2020 son 85e anniversaire. Il avait annoncé qu’il se retirerait de la vie politique après un accord entre le Tibet et la Chine populaire. Vu la manière dont Xi Jinping a traité le "problème" d’Hongkong, il n’est pas évident que le dalaï-lama puisse vivre un jour cette réconciliation impossible.

Son travail fut d’abord de changer les institutions tibétaines qu’il trouvait beaucoup trop archaïques : « Toutes les institutions religieuses, y compris la mienne, se sont développées dans un contexte féodal. Corrompues par leur hiérarchie, elles ont commencé par discriminer entre hommes et femmes, puis ont accepté des compromis avec le pouvoir et entériné des déviances telles que la charia ou le système des castes. Mais les temps changent. Les institutions doivent donc changer. C’est pourquoi l’institution des dalaï-lamas, j’y ai mis fin avec fierté et volontairement. Je suis d’accord, elle est périmée. ».

Depuis le 17 novembre 1950, Tenzin Gyatso est le chef spirituel du Tibet, spirituel et temporel. Cela pourrait être considéré comme un pape, à la différence qu’il n’y a pas vraiment de "peuple du Vatican", juste des fonctionnaires, tandis qu’au Tibet, il y a tout un peuple. Le chef à la fois d’un État et d’une religion, c’est ce qu’on peut appeler un théocrate, comme le Guide de la révolution l’est en Iran, supplantant, dans la hiérarchie des normes politiques, le Président de la République iranienne. Mais ce n’est pas la volonté du dalaï-lama d’être un théocrate. C’est pour cela que l’une des missions qu’il s’est fixée, au-delà d’un accord avec le gouvernement communiste chinois qui considère que le Tibet fait partie du territoire chinois, c’est de faire naître une "démocratie tibétaine" au concept totalement novateur et assez difficile à mettre en pratique en raison de l’inexistence politique de l’État tibétain. La reine d’Angleterre est aussi à la fois chef d’État et chef spirituel d’une religion (également le roi du Maroc), mais ce qui prédomine au Royaume-Uni est la démocratie parlementaire.

Le gouvernement tibétain en exil s’est établi à Dharamsala, située dans le nord de l’Inde, le 28 avril 1959 (en accord avec Nehru, après le soulèvement tibétain du 10 mars 1959 qui réagissait à l’invasion communiste de 1950). Depuis cette date, le dalaï-lama cherche à démocratiser les institutions tibétaines en exil. Le Premier Ministre du gouvernement tibétain en exil depuis le 8 août 2011 est Lobsang Sangay (51 ans), docteur en droit d’Harvard, élu le 20 mars 2011 (résultats annoncés le 27 avril 2011) et réélu le 27 avril 2016 pour un second mandat de cinq ans.

Cette élection du 20 mars 2011 a été historique puisqu’elle a acté en quelque sorte la fin de la "fonction" de dalaï-lama (officiellement le 20 septembre 2012) et le début de la "laïcité tibétaine", à savoir, la séparation du spirituel et du temporel, selon les vœux de Tenzin Gyatso. Le premier tour a eu lieu le 3 octobre 2010 pour environ 80 000 électeurs tibétains en exil, et Lobsang Sangay, parmi vingt-sept candidats, a franchi cette étape avec 47,8% des voix (annoncée le 12 novembre 2010) pour un second tour le 20 mars 2011 où il fut élu avec 55,0% (et une participation de 61,9%) après une vraie campagne électorale entre trois candidats. Lobsang Sangay fut réélu le 20 mars 2016 avec 57,3% (avec un premier tour le 18 octobre 2015 où il a reçu 66,7%). La campagne, résumée à un duel entre le Premier Ministre sortant et le Président du Parlement tibétain en exil (Penpa Tsering depuis le 16 décembre 2008, qui fut aussi candidat en 2010), fut particulièrement difficile au point que le dalaï-lama en a critiqué certains aspects. Les élections parlementaires ont eu lieu en même temps que l’élection du Premier Ministre.

Le précédent Premier Ministre du gouvernement en exil fut un chef religieux, le 5e Samdhong Rinpoché (Lobsang Tenzin, 80 ans), en fonction du 20 août 2001 au 7 août 2011. Sa première élection, le 12 mai 2001 (premier tour) avec 82,8% et le 29 juillet 2001 (second tour) avec 84,5%, fut une étape marquante dans la démocratisation du Tibet en exil puisqu’elle fut la première élection au suffrage universel direct. Samdhong Rinpoché fut réélu le 3 juin 2006 avec 90,7%. L’élection de 2011 fut donc elle aussi au suffrage direct, sans dignitaire religieux.

Cette modernisation de l’administration du Tibet en exil est donc essentielle dans ses rapports avec le gouvernement chinois mais aussi avec le reste de la "communauté internationale" qui pouvait craindre que le soutien au dalaï-lama était un chèque en blanc pour une nouvelle théocratie. Cela montre que, même si cette démocratie naissante a besoin de maturité et d’amélioration, le dalaï-lama a conscience de l’évolution des temps qui ne peut accepter un mélange du politique et du religieux.

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À l’occasion de son 85e anniversaire, je propose quelques citations de Tenzin Gyatso, dont les développements philosophiques sont généralement très compliqués à comprendre, même si : « Nul besoin de temples, nul besoin de philosophies compliquées. Notre cerveau et notre cœur sont nos temples. ». Ou encore : « Intelligence et cœur, voilà la bonne combinaison et le bon chemin pour se réaliser sans nécessairement être croyant. Ceci est pour moi la religion universelle. ». Il a toutefois ce sens de la communication (et peut-être du marketing ?) qui lui permet, au-delà de la complexité et profondeur de sa pensée, de s’exprimer aussi simplement.

Être en vie : « Chaque jour, au réveil, songez à la chance que vous avez d’être en vie. J’ai une précieuse vie humaine, je ne vais pas la gaspiller. ». Aussi : « Attachons-nous à reconnaître le caractère si précieux de chaque journée. ».

L’optimisme : « Certains regardent la vase au fond de l’étang, d’autres contemplent la fleur de lotus à la surface de l’eau, il s’agit d’un choix. ».

L’altruisme : « Un moyen efficace de combattre l’angoisse est de se préoccuper moins de soi et plus des autres. Quand nous voyons vraiment les difficultés d’autrui, les nôtres perdent de leur importance. ».

Les autres : « On ne peut porter sur personne de jugement définitif. ».

L’aptitude au changement : « Souvent, on refuse de renoncer au passé, on s’accroche à une apparence ou à des aptitudes passées, alors il est certain que l’on ne se prépare pas une vieillesse heureuse. ».

La fierté : « Malgré notre besoin de confiance en nous, il est important de savoir distinguer l’arrogance de la fierté légitime. ».

L’écoute : « Lorsque vous parlez, vous ne faites que répéter ce que vous savez déjà, alors que lorsque vous écoutez, vous pouvez apprendre quelque chose de nouveau. ».

La laïcité : « Si vous croyez vraiment à la laïcité, vous devez respecter toutes les autres traditions, parce que des millions de personnes suivent ces traditions. Puisque nous devons respecter tous les êtres humains, l’humanité entière, il faut donc respecter leurs conceptions et leur foi. Y compris les non-croyants. C’est également leur droit de ne pas croire. » (16 janvier 2008).

La polémique comme sens du progrès (au sens raoultien du terme !) : « La controverse n’est pas mauvaise en soi. Le monde évolue par l’opposition des forces et des énergies. Ce sont les débats d’idées, les conflits d’opinions qui portent en eux le germe des nouvelles trouvailles. La controverse est naturelle ; l’important, c’est la manière dont nous l’utilisons pour progresser. ». Aussi : « Je pense que le fait de disposer de deux avis contradictoires et d’arguer de leurs mérites respectifs est indispensable à qui veut affiner son esprit. Il ne s’agit pas là d’un combat politique. La discussion est positive. Je crois vraiment que, sans elle, la logique ou la pensée bouddhique seraient moins avancée (…). C’est pourquoi je pense qu’entendre des idées opposées pour en tirer une leçon vaut la peine. ».

L’avidité : « La patience est le seul remède à la frustration. L’avidité, je veux ceci ou cela, n’entraîne que le malheur, la destruction et de l’environnement et l’exploitation de l’autre ; elle creuse le fossé entre riches et pauvres. ».

L’argent : « Peut-être que la crise malencontreuse [de 2008] peut-elle servir de leçon pour commencer à réfléchir aux autres valeurs des êtres humains, pas seulement à l’argent. ».

La condescendance : « Ne vous considérez jamais comme supérieur à ceux que vous aidez. Personnellement, quand je rencontre un mendiant, je m’efforce toujours de ne pas le voir comme un inférieur, mais comme un être humain qui ne diffère en rien de moi. ».

La haine : « Tout le monde parle de paix, mais on ne peut réaliser la paix à l’extérieur si l’on héberge en soi la colère ou la haine. ». Aussi : « La colère émane d’un esprit grossier qui doit être adouci par l’amour. ».

La guerre : « Quand les armes parlent, le résultat est la mort et la destruction. Les armes ne distingueront pas entre l’innocent et le coupable. Un missile, une fois envoyé, ne respectera pas les innocents, les pauvres, les sans défense, ou ceux dignes de compassion. Par conséquent, les vrais perdants seront les pauvres et les sans défense, ceux qui sont complètement innocents, et ceux qui mènent une existence simple. ».

La non-violence : « Il n’y a pas grand-chose à apprendre de ce XXe siècle, excepté ce qu’ont fait le Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, qui pratiquèrent tous la non-violence et nous ont montré la voie d’une union mondiale. ».

La paix : « Les vœux ne suffisent pas. Il est nécessaire de prendre conscience de notre responsabilité universelle. N’oubliez pas que la paix dans le monde commence par la paix au cœur de chacun d’entre nous. ».

La puissance de chacun : « Si vous avez l’impression d’être trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique et vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir. ».

L’amour : « Donnez à ceux que vous aimez des ailes pour voler, des racines pour revenir, et une raison de rester. ».

L’amour (bis) : « La religion est un choix personnel et la moitié de l’humanité n’en pratique d’ailleurs aucune. Mais en revanche, les valeurs d’amour, de tolérance, de compassion prônées par le bouddhisme concernent tous les humains et cultiver ces valeurs n’a rien à voir avec le fait d’être croyant ou pas. ». Aussi : « Malgré leurs différences philosophiques et rituelles, toutes les religions se ressemblent : elles délivrent un message de compassion, d’amour et de pardon. ».

Effectivement, avec ces réflexions de paix et d’amour, difficile de dire que le dalaï-lama, tout chef bouddhiste qu’il est, ne s’accorderait pas avec le christianisme, par exemple. D’ailleurs, il l’a lui-même exprimé ainsi : « Je dois reconnaître une chose : le christianisme (et particulièrement le catholicisme romain) est la religion avec laquelle j’ai eu le plus de contacts étroits en dehors du bouddhisme. C’est peut-être grâce à l’indubitable message d’amour et de compassion du christianisme dont le Nouveau Testament fait la vérité divine par excellence, Dieu comme amour infini, une divinité qui a le souci des souffrances du monde. Ce message résonne puissamment avec le bouddhisme, qui fait de la compassion la plus haute valeur spirituelle et éthique. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De la théocratie à la démocratie laïque.
Le 14e dalaï-lama.
La Chine et le Tibet.

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https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/de-la-theocratie-a-la-democratie-225576

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 03:06

« Fides et Ratio binae quasi pennae videntur quibus Veritatis ad contemplationem hominis attollitur animus. » [La foi et la Raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la Vérité.] (Jean-Paul II, le 14 septembre 1998).


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Étranges, ces médias qui, certes, sont soumis à une période particulière d’urgence sanitaire, mais qui, à se consacrer à des sujets fondamentaux, préfèrent parler des vacances (de toute façon foutues) des "Français" (ceux qui n’en prennent pas habituellement apprécieront la généralité) ou de l’ouverture de telle ou telle plage sur le littoral atlantique, en oubliant le centenaire de l’une des plus imposantes personnalités de la planète depuis le début du siècle dernier, dont font partie aussi Gandhi, Einstein, peut-être Nelson Mandela… je ne cite que les personnalités "positives" car le XXe sièce a aussi compté son lot de personnalités majeures …mais hélas négativement majeures (ne les citons pas).

Je veux parler ici d’un saint (oui, il est saint maintenant, même si à mon sens, tout le monde est saint au fond de soi-même), un pape, un grand messianique, un grand charismatique et surtout, un grand rationnel. En effet, Karol Wojtyla devenu Jean-Paul II est né près de Cracovie, en Pologne, il y a 100 ans, le 18 mai 1920 et à mon avis, il fut sans doute la personnalité qui a bouleversé le monde d’une manière durable et profonde.

Résumons très très brièvement l’existence de celui qui a connu, par sa nationalité, les horreurs tant du nazisme que du communisme, les deux fléaux du siècle dernier : ordonné prêtre le 1er novembre 1946, consacré évêque le 28 septembre 1958, archevêque de Cracovie du 13 janvier 1964 au 29 décembre 1978, créé cardinal le 26 juin 1967 par Paul VI, et enfin, élu pape le 16 octobre 1978 (évêque de Rome), intronisé quatre jours plus tard. Il est mort il y a un peu plus de quinze ans, le 2 avril 2005, et fut l’un des premiers (sinon le premier) des saints à avoir été saint aussi rapidement après sa mort : béatifié le 1er mai 2011 par Benoît XVI et canonisé le 27 avril 2014 par le pape François (il est fêté le 22 octobre par référence à sa prise de fonction).

Précisons que le mot "élu" pour parler d’élection du pape est assez inexact puisqu’il n’est pas élu par les fidèles (par les chrétiens) mais par le Collège des cardinaux, et encore, seulement ceux qui n’ont pas dépassé la limite d’âge, 80 ans (enfin, c’est plutôt la règle que Jean-Paul II a établie pour ses successeurs, c’était un peu différent pour lui et ses prédécesseurs). Le meilleur mot à utiliser serait plutôt "coopté", un peu à l’instar de l’Académie française capable, elle aussi, de faire des élections "blanches" (c’est-à-dire sans élu qui a recueilli la majorité, ce qui se traduit, pour "l’élection" papale par une fumée …"noire").

Qu’importe cette précision, si ce n’est que cette élection se déroule sans campagne électorale, sans candidat non plus, et dans l’isolement le plus complet (ce qui devient de plus en plus difficile avec les nouvelles technologies). À ce sujet, je recommande vivement l’excellent film de Nanni Moretti, "Habemus papam" (sorti en France le 7 septembre 2011), où Michel Piccoli joue l’élu qui s’angoisse du vertige de la responsabilité. Pas de campagne, mais des réflexions, des discussions quand même. Après la mort de Jean-Paul Ier (1912-1978), au pontificat parmi les plus courts, trente-quatre jours, les cardinaux ne voulaient pas prendre le risque d’un nouveau pape encore "bref".

Ils avaient pensé au geste symbolique de choisir le primat de Pologne, archevêque de Varsovie, Stefan Wyszynski (1901-1981), très connu et très actif pour soutenir, aux côtés du leader syndical Lech Walesa, les chrétiens polonais opprimés par la dictature communiste. Mais son âge et son état de santé n’en auraient pas fait un bon candidat, si bien que les regards se sont portés vers l’archevêque de Cracovie, jeune (58 ans), sportif et très charismatique, qui voulait se faire appeler le pape Stanislas. Stefan Wyszynski lui déconseilla cette appellation trop nationaliste (l’élection d’un pape polonais était déjà en elle-même un événement marquant qui pouvait troubler) et, comme pour chaque nouveau pape, la tradition était de s’insérer dans l’histoire de ses prédécesseurs (seul, le pape François a rompu cette tradition séculaire).

L’archevêque de Varsovie, malade, est mort le 28 mai 1981, deux semaines après l’attentat contre Jean-Paul II qui l’avait mis dans un état entre la vie et la mort, et Stefan Wyszynski a profondément prié pour que ce fût lui qui partît et pas Jean-Pau II. Que sa prière fût efficace, à savoir, eût l’effet escompté, je suis incapable évidemment de le dire, mais lui s’est éteint et Jean-Paul II a finalement survécu à ses blessures, et il a même été l’un des trois papes les plus longs des deux millénaires de l’Église. Du reste, il était prévu la béatification du cardinal Wyszynski le 7 juin 2020 à Varsovie, mais à cause de la pandémie du covid-19, cette célébration a été reportée sine die.

Pendant ses plus de vingt-six ans de pontificat, Jean-Paul II a fait beaucoup de choses, il a parcouru le monde (Paul VI avait commencé, Jean-Paul II a visité quasiment tous les pays sauf quelques-uns, certains très importants d’ailleurs), et il a visité des centaines de millions de chrétiens au cours d’énormes rencontres internationales (en particulier les JMJ, journées mondiales de la jeunesse, organisées tous les deux ans dans une ville du monde). Il a aussi publié quatorze encycliques (ce qui est beaucoup), et je veux ici m’arrêter sur l’avant-dernière, une que je considère comme parmi les plus importantes qu’un pape ait publiées de tous les temps : "Fides et Ratio", publiée le 14 septembre 1998.

Rappelons d’abord très succinctement ce qu’est une encyclique (mot dont l’étymologie est aussi circulaire qu’une bulle papale) : c’est une lettre du pape qui donne la position officielle de l’Église catholique sur un sujet précis, cela peut être un sujet d’actualité. C’est une position doctrinale (tandis que la bulle papale est un acte juridique, pas un écrit explicatif). Les encycliques sont formellement adressées aux évêques, mais de la même façon que lorsqu’un ministre s’adresse aux parlementaires, ils s’adressent, au-delà d’eux, aussi aux citoyens, le pape, par les encycliques, s’adresse, au-delà des évêques, à l’ensemble des fidèles.

L’encyclique du 14 septembre 1998 (dont on peut lire la traduction française ici) a été préparée par le théologien Joseph Ratzinger, cardinal et préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et futur successeur (Benoît XVI), à qui le sujet tient beaucoup à cœur. Le message qu’il voulait faire passer, indiqué en haut de cet article (dans sa version originale), c’est ce qu’on pourrait mettre sous la forme d’une équation philosophique : foi + raison = vérité. Ou plutôt (mais je ne dispose pas, simplement, des signes typographiques ici), avec les liens logiques : foi ET raison IMPLIQUE vérité (j’insiste sur le lien d’implication et pas d’équivalence).

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C’était la dernière encyclique de ce XXe siècle qui fut si scientifique (et si peu spirituel). Il était nécessaire de rappeler la position de l’Église par rapport à la science, et cela justement à cause des erreurs du passé (lointaines). Jean-Paul II d’ailleurs n’a pas hésité à reconnaître ces erreurs du passé pour repartir sur des bases saines. L’idée, pourtant évidente mais si souvent ignorée, rejetée, c’est que la foi, la religion, ne s’oppose pas à la science, au fait avéré. Elle n’en aurait d’ailleurs pas les moyens intellectuels, de la combattre.

Si, par exemple, on pouvait démontrer que Dieu existait (ou que Dieu n’existait pas, le raisonnement serait le même), il n’y aurait plus à y croire ou à ne pas y croire : il est (ou alors, il n’est pas). On ne discute pas des faits accomplis, sauf à vouloir être malhonnête intellectuellement (chose qui, malheureusement, est très courante dans le débat politique). La raison ne se discute pas. La foi ne peut s’appliquer qu’à des choses que l’on ne peut pas prouver (c’est pourquoi la réalité ou pas du Saint-Suaire ne peut pas influencer la foi ou la non foi, car cela concerne des domaines différents de l’esprit humain).

L’Église aime-t-elle la science ? Oui, et à ceux qui en doutent, affirmons que c’est au Vatican qu’il y a des universités et des académies parmi les mieux composées en chercheurs reconnus mondialement. Prenons par exemple l’Académie pontificale des sciences, qui jouit de cette réputation d’être l’institution savante qui a compté le plus de lauréats du Prix Nobel (une quarantaine), et ceux-ci ont été choisis membres de l’Académie avant d’avoir reçu leur Prix Nobel. Ainsi, en ont fait ou en font partie : Niels Bohr, Paul Dirac, Max Planck, Louis de Broglie, Erwin Schrödinger, Werner Heisenberg, Alexander Fleming, Georges Lemaître, Ernest Rutherford, Édouard Branly, Guglielmo Marconi, Max von Laue, Louis Leprince-Ringuet, Otto Hahn, Stephen Hawking, Thomas Morgan, Jérôme Lejeune, Alexis Carrel, Claude Cohen-Tannoudji, Stevent Chu, Jean-Marie Lehn, John Barrow, Cédric Villani, Stanislas Dehaene, Yves Coppens, Nicole Le Douarin, etc.

La suite de l’introduction indiquée en tête d’article est la suivante, plus spécifique aux croyants : « C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de le connaître lui-même afin que, le connaissant et l’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même. ».

Je laisse ceux qui sont intéressés par cette encyclique la lire, mais pour les autres, je propose ici quelques extraits qui me paraissent intéressants voire essentiels à la méditation (mais ce n’est qu’une modeste et très personnelle sélection). J’indique au début le numéro du paragraphe de l’encyclique dont est extraite la citation.

5. Une perte de sens : « On a vu apparaître chez l’homme contemporain, et pas seulement chez quelques philosophes, des attitudes de défiance assez répandues à l’égard des grandes ressources cognitives de l’être humain. Par fausse modestie, on se contente de vérités partielles et provisoires, sans plus chercher à poser les questions radicales sur le sens et sur le fondement ultime de la vie humaine, personnelle et sociale. En somme, on a perdu l’espérance de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives à ces questions. ».

16. Foi et raison, l’une éclaire l’autre : « Autrement dit, l’homme sait reconnaître sa route à la lumière de la raison, mais il peut la parcourir rapidement, sans obstacle et jusqu’à la fin, si, avec rectitude, il situe sa recherche dans la perspective de la foi. La raison et la foi ne peuvent donc être séparées sans que l’homme perde la possibilité de se connaître lui-même, de connaître le monde et Dieu de façon adéquate. ».

17. Le désir de connaître : « Il ne peut donc exister aucune compétitivité entre la raison et la foi : l’une s’intègre à l’autre, et chacune a son propre champ d’action. (…) Dans leurs mondes respectifs, Dieu et l’homme sont placés dans une relation unique. En Dieu réside l’origine de toutes choses, en lui se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue sa gloire ; à l’homme revient le devoir de rechercher la vérité par sa raison, et en cela consiste sa noblesse. (…) Le désir de connaître est si grand et comporte un tel dynamisme que le cœur de l’homme, même dans l’expérience de ses limites infranchissables, soupire vers l’infinie richesse qui est au-delà, parce qu’il a l’intuition qu’en elle se trouve la réponse satisfaisante à toutes les questions non encore résolues. ».

18. Bien focaliser le regard : « La raison doit respecter certaines règles fondamentales pour pouvoir exprimer au mieux sa nature. Une première règle consiste à tenir compte du fait que la connaissance de l’homme est un chemin qui n’a aucun répit ; la deuxième naît de la conscience que l’on ne peut s’engager sur une telle route avec l’orgueil de celui qui pense que tout est le fruit d’une conquête personnelle ; une troisième règle est fondée sur la "crainte de Dieu", dont la raison doit reconnaître la souveraine transcendance et en même temps l’amour prévoyant dans le gouvernement du monde. Quand il s’éloigne de ces règles, l’homme s’expose au risque de l’échec et finit par se trouver dans la condition de "l’insensé". Dans la Bible, cette stupidité comporte une menace pour la vie ; l’insensé en effet s’imagine connaître beaucoup de choses, mais en réalité, il n’est pas capable de fixer son regard sur ce qui est essentiel. Cela l’empêche de mettre de l’ordre dans son esprit et de prendre l’attitude qui convient face à lui-même et à son environnement. ».

20. Le sens profond des choses : « Tout ce que [la raison] atteint (…) peut être vrai, mais elle n’acquiert une pleine signification que si son contenu est placé dans une perspective plus vaste, celle de la foi (…). La foi libère donc la raison en ce qu’elle lui permet d’atteindre d’une manière cohérente son objet de connaissance et de le situer dans l’ordre suprême où tout prend son sens. En un mot, l’homme atteint la vérité par la raison, parce que, éclairé par la foi, il découvre le sens profond de toute chose, en particulier de sa propre existence. ».

21. La vocation de chercheur : « Malgré la peine, le croyant ne cède pas. La force pour continuer son chemin vers la vérité lui vient de la certitude que Dieu l’a créé comme un "explorateur", dont la mission est de ne renoncer à aucune recherche, malgré la tentation continuelle du doute. ».

22. Adam et Ève et l’arbre de la connaissance : « L’aveuglément de l’orgueil donna à nos premiers parents l’illusion d’être souverains et autonomes, et de pouvoir faire abstraction de la connaissance qui vient de Dieu. Ils entraînèrent tout homme et toute femme dans leur désobéissance originelle, infligeant à la raison des blessures qui allaient alors l’entraver sur le chemin de la pleine vérité. ».

25. L’esprit critique et l’art du discernement : « On pense à juste titre qu’une personne a atteint l’âge adulte quand elle peut discerner, par ses propres moyens, ce qui est vrai de ce qui est faux, en se formant un jugement sur la réalité objective des choses. C’est là l’objet de nombreuses recherches, en particulier dans le domaine des sciences, qui ont conduit au cours des derniers siècles à des résultats très significatifs, favorisant un authentique progrès de l’humanité tout entière. ».

25 (suite). Citation de l’encyclique "Veritatis Splendor" (publiée le 6 août 1993) : « Il n’y a pas de morale sans liberté. (…) S’il existe un droit à être respecté dans son propre itinéraire de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement l’obligation morale grave pour tous de chercher la vérité et, une fois qu’elle est connue, d’y adhérer. ».

26. Le sens de la vie et l’inconnu de la mort : « L’expérience quotidienne de la souffrance, la sienne propre et celle d’autrui, la vue de tant de faits qui à la lumière de la raison, apparaissent inexplicables, suffisent à rendre inéluctable une question aussi dramatique que celle du sens [de la vie]. Il faut ajouter à cela que la première vérité absolument certaine de notre existence, outre le fait que nous existons, est l’inéluctabilité de notre mort. (…) Chacun veut, et doit, connaître la vérité sur sa fin. Il veut savoir si la mort sera le terme définitif de son existence ou s’il y a quelque chose que dépasse la mort ; s’il lui est permis d’espérer une vie ultérieure ou non. (…) Il n’est donc pas du tout fortuit que, devant le fait de la mort, les philosophes se soient sans cesse reposé ce problème en même temps que celui du sens de la vie et de l’immortalité. ».

32. Confiance et connaissance : « Dans son acte de croire, chacun se fie aux connaissances acquises par d’autres personnes. On peut observer là une tension significative : d’une part, la connaissance par croyance apparaît comme une forme imparfaite de connaissance, qui doit se perfectionner progressivement grâce à l’évidence atteinte personnellement ; d’autre part, la croyance se révèle souvent humainement plus riche que la simple évidence, car elle inclut un rapport interpersonnel et met en jeu non seulement les capacités cognitives personnelles, mais encore la capacité plus radicale de se fier à d’autres personnes, et d’entrer dans un rapport plus stable et plus intime avec elles. (…) La perfection de l’homme (…) ne se trouve pas dans la seule acquisition de la connaissance abstraite de la vérité, mais elle consiste aussi dans un rapport vivant de donation et de fidélité envers l’autre. Dans cette fidélité qui sait se donner, l’homme trouve pleine certitude et pleine sécurité. En même temps, cependant, la connaissance par croyance, qui se fonde sur la confiance interpersonnelle, n’est pas sans référence à la vérité : en croyant, l’homme s’en remet à la vérité que l’autre lui manifeste. ».

85. Pas d’avenir sans passé : « Il est tout à fait significatif que, dans le contexte d’aujourd’hui, certains philosophes se fassent les promoteurs de la redécouverte du rôle déterminant de la tradition pour un juste mode de connaissance. En effet, le recours de la tradition n’est pas un simple rappel du passé ; il consiste plutôt à reconnaître la validité d’un patrimoine culturel qui appartient à toute l’humanité. (…) C’est bien le fait d’aller jusqu’aux racines de la tradition qui nous permet d’exprimer aujourd’hui une pensée originale, nouvelle, tournée vers l’avenir. ».

Enfin, je termine par cet appel du pape aux scientifiques (après avoir fait un appel aux théologiens et aux philosophes).

106. Appel à l’éthique des scientifiques : « Je ne peux pas manquer non plus, enfin, de me tourner vers les scientifiques qui, par leurs recherches, nous apportent une connaissance croissante de l’univers dans son ensemble et de la diversité incroyablement riche de ses composantes animées et inanimées, avec leurs structures atomiques et moléculaires complexes. Sur le chemin parcouru, spécialement en ce siècle, ils ont franchi les étapes qui ne cessent de nous impressionner. En exprimant mon admiration et mes encouragements aux valeureux pionniers de la recherche scientifique, auxquels l’humanité doit une si grande part de son développement actuel, je ressens le devoir de les exhorter à poursuivre leurs efforts en demeurant toujours dans la perspective sapientielle, dans laquelle les acquis scientifiques et technologiques s’associent aux valeurs philosophiques et éthiques qui sont des manifestations spécifiques et essentielles de la personne humaine. Le scientifique a bien conscience que "la quête de la vérité, même si elle concerne la réalité finie du monde ou de l’homme, est sans fin, mais renvoie toujours à quelque chose de plus élevé que l’objet d’étude immédiat, vers des questions qui donnent accès au Mystère". ».

Cette encyclique est donc un document philosophique très dense, composé de 108 paragraphes et 132 références bibliographiques. Elle est une base intellectuelle extrêmement solide des professionnels de la raison, à savoir, des scientifiques, pour ne pas occulter le sens de leurs recherches. En ces temps de pandémie, plus que jamais cette éthique est nécessaire, et a une finalité : plus que la vérité, elle est centrée sur la personne humaine.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Saint Jean-Paul II, le pape de la foi et de la raison.
Jeanne d’Arc.
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 03:29

« La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui (…) est la synthèse de toute la Loi. L’amour donne une substance authentique à la relation personnelle avec Dieu et avec le prochain. Il est le principe non seulement des micro-relations : rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques. » (Benoît XVI, 29 juin 2009).



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Le pape émérite Benoît XVI (Joseph Ratzinger) fête ses 93 ans ce jeudi 16 avril 2020. Pape intellectuel, théologien allemand, profondément réformateur et à la pointe du concile Vatican II, Benoît XVI, dont on a parlé souvent du conservatisme mais qui n’est qu’une question de génération (celle d’avoir connu la guerre, et de s’opposer au nazisme avec les difficultés des adolescents de son époque et de son pays), marquera sans doute l’histoire du Vatican pour un acte finalement mineur mais fondateur : sa renonciation à être pape le 28 février 2013, peu avant d’atteindre l’âge de 86 ans, parce qu’épuisé par la charge.

Lorsqu’il fut élu pape le 19 avril 2005, personne n’imaginait un autre que lui pour prendre la très lourde succession de saint Jean-Paul II (eh oui, c’est un saint maintenant). Lui-même, cardinal Ratzinger, s’imaginait plutôt prendre une retraite paisible à 78 ans, après avoir servi auprès de Jean-Paul II comme une éminence grise, un penseur philosophe, un préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (du 25 novembre 1981 au 13 mai 2005), sorte de super-ministère chargé de la doctrine sociale de l’Église et qui fut la successeure de la très sinistre "Sacrée congrégation de l’inquisition romaine et universelle".

Impossible de ne pas revoir dans ces conditions "Habemus papam", excellent film réalisé par Nanni Moretti (sorti en France le 7 septembre 2011, avant 2013 donc), où Michel Piccoli joue le rôle du pape élu mais dépressif. Mgr Joseph Ratzinger pouvait-il honnêtement refuser la charge de pape alors qu’il était le plus ancien du collège des cardinaux ? C’était impossible. Il l’a accepté mais il n’a jamais été fait pour gérer les affaires de l’Église, il est fait pour penser, réfléchir, étudier, proposer. D’ailleurs, jamais un pape n’a autant écrit durant son pontificat que lui. Mais sans doute s’était-il laissé cette solution ultime de pouvoir démissionner si la fatigue l’envahissait trop. Il a tenu jusqu’à peu près l’âge de Jean-Paul II.

Cet acte historique, la renonciation, va faciliter la vie de ses successeurs, et renforcer leur humilité. Jean-Paul II refusait de démissionner car il préférait laisser à Dieu le choix de la fin, le choix de la date, mais Benoît XVI, trop fatigué, n’en pouvait tout simplement plus. Au lieu de se la jouer gérontocratie soviétique de l’époque Leonid Brejnev, il est parti à temps. Pas très loin d’ailleurs. Dans une résidence de repos des papes. Le pape François n’a d’ailleurs pas exclu qu’il choisirait aussi cette possibilité si d’aventure il se sentait trop fatigué lui-même.

Le dernier pape qui a renoncé avant Benoît XVI, ce fut Grégoire XII (1325-1417) qui a démissionné le 4 juillet 1415 à l’âge de 90 ans (il est mort deux ans plus  tard). Benoît XVI pourrait cependant détenir dans 140 jours un autre record : celui du pape qui aura vécu le plus longtemps, puisque le très long Léon XIII est mort à 93 ans et 140 jours, un record de vieillesse, après un quart de siècle de pontificat, si l’on exclut du tableau Agathon, pape du 27 juin 678 au 10 janvier 681 et qui aurait été élu pape à plus de 100 ans (mais rien n’a attesté cet âge). Avant Grégoire XII, le moine-pape saint Célestin V (1209-1296) a renoncé aussi à la charge papale le 13 décembre 1294, quelques mois après son élection, à l’âge de 85 ans.

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Comme je l’ai écrit plus haut, Benoît XVI a cette réputation de pape conservateur alors qu’il était également moderne, au point même d’ouvrir un compte Twitter le 12 décembre 2012. Le temps de ces phrases est difficile à employer puisque le pape est au passé mais la personne est toujours au présent, bien sûr. Sa position, pendant un quart de siècle a été certes la préservation du dogme catholique, mais ses prises de positions ont montré également beaucoup d’ouverture notamment dans le domaine économique, social et environnemental.

Ce n’est pas un hasard si sa dernière encyclique est un hommage appuyé à son grand prédécesseur saint Paul VI (oui, lui aussi est devenu un saint) qui avait publié l’encyclique "Populorum progressio" le 26 mars 1967. La dernière encyclique de Benoît XVI a pris un titre très "ambitieux" et probablement assez énigmatique pour parler des affaires contemporaines : "Caritas in veritate" (l’amour dans la vérité), le mot "caritas" en latin est l’un des trois sens du mot "amour", celui qu’on peut traduire en français par "charité" mais qui a une certaine connotation. Elle a été signée le 29 juin 2009 et publiée le 7 juillet 2009. Elle est la suite de la précédente encyclique sociale qui date de "Centesimus annus" (la centième année) publiée le 1er mai 1991 par Jean-Paul II pour célébrer le centenaire de la fameuse encyclique de Léon XIII "Rerum novarum" sur la doctrine sociale de l’Église.

Benoît XVI résume assez bien la raison du son choix pour le titre (Caritas in veritate) en rappelant l’inséparabilité de la foi et de la raison (la foi sans la raison, et la raison sans la foi créent toujours un manque) : « Cette doctrine est un service de la charité, mais dans la vérité. La vérité préserve et exprime la force de libération de la charité dans les événements toujours nouveaux de l’histoire. Elle est, en même temps, une vérité de la foi et de la raison, dans la distinction comme dans la synergie de ces deux modes de connaissance. Le développement, le bien-être social, ainsi qu’une solution adaptée aux graves problèmes socio-économiques qui affligent l’humanité, ont besoin de cette vérité. Plus encore, il est nécessaire que cette vérité soit aimée et qu’il lui soit rendu témoignage. Sans vérité, sans confiance et sans amour du vrai, il n’y a pas de conscience ni de responsabilité sociale, et l’agir social devient la proie d’intérêts privés et de logiques de pouvoir, qui ont pour effet d’entraîner la désagrégation de la société, et cela d’autant plus dans une société en voie de mondialisation et dans les moments difficiles comme ceux que nous connaissons actuellement. ».

Comme on le voit, cette réflexion est loin d’être pour l’ordre établi. Au contraire, elle décoiffe, au risque d’être utopique : imposer la vérité dans l’économie et dans la politique, cela pourrait paraître utopique, mais depuis une dizaine d’années, c’est une demande encore plus forte et pressante des peuples. Lorsqu’il parle de "moments difficiles comme ceux que nous connaissons actuellement", ce n’est évidemment pas de la crise sanitaire actuelle, mais de la crise mondiale de 2008.

Cette volonté de réforme est permanente dans l’Église : « "Populorum progressio" souligne (…) à plusieurs reprises l’urgence des réformes et demande que, face aux grands problèmes de l’injustice dans le développement des peuples, on agisse avec courage et sans retard. Cette urgence est dictée aussi par l’amour dans la vérité. (…) L’urgence n’est pas seulement inscrite dans les choses ; elle ne découle pas uniquement de la pression des événements et des problèmes, mais aussi de ce qui est proprement en jeu : la réalisation d’une authentique fraternité. L’importance de cet objectif est telle qu’elle exige que nous la comprenions pleinement et que nous nous mobilisions concrètement avec le "cœur", pour faire évoluer les processus économiques et sociaux actuels vers des formes pleinement humaines. ». Où est le conservatisme dans ces phrases si fortes ?

Le titre officiel de l’encyclique évoque, du reste, le "développement humain intégral" : « Lettre encyclique Caritas in veritate du souverain pontife Benoît XVI aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées, aux fidèles laïcs et à tous les hommes de bonne volonté sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité ».

En introduction, Benoît XVI rappelle aussi que la "charité" peut avoir une connotation particulière : « Je suis conscient des dévoiements et des pertes de sens qui ont marqué et qui marquent encore la charité, avec le risque conséquent de la comprendre de manière erronée, de l’exclure de la vie morale et, dans tous les cas, d’en empêcher la juste mise en valeur. Dans les domaines social, juridique, culturel, politique, économique, c’est-à-dire dans les contextes les plus exposés à ce danger, il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales. ».

Ce qui explique le titre de l’encyclique : « De là, découle la nécessité de conjuguer l’amour avec la vérité non seulement selon la direction indiquée par saint Paul : celle de la "veritas in caritate", mais aussi, dans celle, inverse et complémentaire, de la "caritas in veritate". La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans "l’économie" de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Nous aurons ainsi non seulement rendu service à l’amour, illuminé par la vérité, mais nous aurons aussi contribué à rendre crédible la vérité en en montrant le pouvoir d’authentification et de persuasion dans le concret de la vie sociale. Ce qui, aujourd’hui, n’est pas rien compte tenu du contexte social et culturel présent qui relativise la vérité, s’en désintéresse souvent ou s’y montre réticent. ».

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Benoît XVI en restitue le principe général : « "Caritas in veritate" est un principe sur lequel se fonde la doctrine sociale de l’Église, un principe qui prend une forme opératoire par des critères d’orientation de l’action morale. Je désire en rappeler deux de manière particulière ; ils sont dictés principalement par l’engagement en faveur du développement dans une société en voie de mondialisation : la justice et le bien commun. ».

La justice : « Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité : la charité est "inséparable de la charité", elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son "minimum", une partie intégrante de cet amour "en actes et en vérité" (…). D’une part, la charité exige la justice ; la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. ». Et je souligne la suite : « La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. ».

Le bien commun : « Œuvrer en vue du bien commun signifie d’une part, prendre soin et, d’autre part, se servir de l’ensemble des institutions qui structurent juridiquement, civilement, et culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la polis, de la cité. On aime d’autant plus efficacement son prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. (…) Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu. ».

Benoît XVI explique et justifie la vision de Paul VI : « Dans la quête du développement, il faut "des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même". Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion : c’est "le manque de fraternité entre les hommes et les peuples". Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. Celle-ci naît d’une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l’intermédiaire du Fils ce qu’est la charité fraternelle. Dans sa présentation des différents niveaux du processus de développement de l’homme, Paul VI, après avoir mentionné la foi, mettait au sommet "l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes". ».

Et d’ajouter pour comprendre le mot "développement" : « Par le terme "développement, [Paul VI] voulait désigner avant tout l’objectif de faire sortir les peuples de la faim, de la misère, des maladies endémiques et de l’analphabétisme. D’un point de vue économique, cela signifiait leur participation active, dans des conditions de parité, à la vie économique internationale ; du point de vue sociale, leur évolution vers des sociétés instruites et solidaires ; du point de vue politique, la consolidation de régimes démocratiques capables d’assurer la paix et la liberté. ». Tout un programme politique !

Le profit : « Le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien quant à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s‘il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté. (…) Les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre, nous conduisent aujourd’hui à réfléchir sur les mesures nécessaires pour résoudre des problèmes qui (…) ont (…) un impact décisif sur le bien présent et futur de l’humanité. ». En clair, le profit, nécessaire pour l’activité humaine, ne doit pas se faire au détriment de l’humain et au détriment de la nature.

L’encyclique fait ensuite un bilan très noir de la mondialisation, notamment sur le plan de la protection sociale et sur la culture et la santé : « L’accueil de la vie trempe les énergies morales et nous rend capables de nous aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la vie, les peuples riches peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres, éviter d’employer d’importantes ressources économiques et intellectuelles pour satisfaire les désirs égoïstes de leurs citoyens et promouvoir, en revanche, des actions bénéfiques en vue d’une production moralement saine et solidaire, dans le respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne à la vie. ».

Le développement humain : « Dans cette perspective, le thème du développement humain intégral revêt une portée encore plus complexe : la corrélation entre ses multiples composantes exige qu’on s’efforce de faire interagir les divers niveaux du savoir humain en vue de la promotion d’un vrai développement des peuples. (…) Compte tenu de la complexité des problèmes, il est évident que les différentes disciplines scientifiques doivent collaborer dans une interdisciplinarité ordonnée. La charité n’exclut pas le savoir, mais le réclame, le promeut et l’anime de l’intérieur. Le savoir n’est jamais seulement l’œuvre de l’intelligence. (…) Il veut être une sagesse capable de guider l’homme à la lumière des principes premiers et de ses fins dernières, il doit être "relevé" avec le "sel" de la charité. ».

Et je terminerai par cette phrase très éloquente qui donne tout le ton de cette encyclique très spécifique à la personnalité et à la pensée de Benoît XVI : « Le faire sans le savoir est aveugle, et le savoir sans amour est stérile. ». Commenter cette phrase pourrait faire l’objet d’un excellent mais audacieux sujet de philosophie au baccalauréat.

Benoît XVI la complète ainsi : « L’amour dans la vérité demande d’abord et avant tout à connaître et à comprendre, en reconnaissant et en respectant la compétence spécifique propre à chaque champ du savoir. La charité n’est pas une adjonction supplémentaire, comme un appendice au travail une fois achevé des diverses disciplines, mais au contraire elle dialogue avec elles du début à la fin. Les exigences de l’amour ne contredisent pas celles de la raison. Le savoir humain est insuffisant et les conclusions des sciences ne pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le développement intégral de l’homme. Il est toujours nécessaire d’aller plus loin : l’amour dans la vérité le commande. Aller au-delà, néanmoins, ne signifie jamais faire abstraction des conclusions de la raison ni contredire ses résultats. Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour : il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200416-benoit-xvi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/benoit-xvi-l-ex-pape-du-223348

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/13/38195859.html


 

 



 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 02:18

« Nous sommes appelés à ramer ensemble et à nous réconforter mutuellement. » (le pape François, le 27 mars 2020 à Rome).li


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Drôle de scène, scène très insolite, où l’on voit le pape François seul sur le parvis de la basilique Saint-Pierre de Rome, le vendredi 27 mars 2020, pour faire une bénédiction urbi et orbi. Cette crise d’urgence sanitaire, avec obligation de confinement pour la moitié de l’humanité, est un calvaire pour tout le monde, et en particulier pour les chrétiens. Cette crise est arrivée en plein Carême, et cette Semaine Sainte (du 6 au 12 avril 2020) est assez particulière. Le point le plus important du christianisme réside dans la communion, cela signifie donc d’être ensemble. Or, la distanciation sociale vient mettre à mal ce qui est le point crucial du christianisme.

Fixée ce dimanche 12 avril 2020, Pâques est la fête chrétienne la plus importante du calendrier, bien plus importante que Noël même si, dans la société de consommation, elle est moins "utilisée" comme alibi pour faire acheter. Fêter Pâques seul est d’une tristesse planétaire. Ce que les chrétiens fêtent, c’est le seul vrai acte de foi du christianisme, la foi en la Résurrection du Christ (comme l’a mise en image, par exemple, Raphaël), et plus universellement, la résurrection des humains. L’espérance au bout de l’Apocalypse. On a le droit de douter.

Il est très intéressant d’observer ce que les hommes d’Église pensent ou disent de cette crise sanitaire. Quelques "bouffe-curés" anachroniques pourraient croire que les chrétiens ne seraient pas encore sortis de leur obscurantisme médiéval et qu’ils auraient deux genres de réactions qu’on a pu connaître, hélas, dans l’histoire ancienne : d’une part, que le coronavirus serait l’envoyé du diable, qu’avoir le covid-19 serait une malédiction divine, avec une raison sous-jacente, peut-être un péché que le malade aurait commis ; d’autre part, que si on était pur, sans péché, il n’y aurait aucune raison d’être contaminé ou d’avoir le covid-19, du moins dans sa forme sévère, puisqu’on serait de toute façon protégé par Dieu.

Évidemment, ces deux réflexions sont obscurantistes et je ne les ai jamais lues ni entendues de la part d’hommes d’Église. Peut-être de la part de personnes vaguement superstitieuses, croyantes ou pas, athées ou pas, agnostiques ou pas, mais certainement pas de la part de représentants chrétiens, de ceux qui parlent au nom des chrétiens, et plus particulièrement (puisque nous sommes en France), de l’Église catholique, qui regroupe une large majorité des chrétiens en France.

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Le Carême, cette année, a commencé le mercredi des Cendres, le 26 février 2020. Je suis allé à la messe les deux premiers dimanches de Carême, le 1er et 8 mars 2020, dans un petit village rural à moins de 150 kilomètres de Paris. Et le discours du prêtre était loin d’être obscurantiste. D’ailleurs, l’Église de France fut sans doute parmi les collectivités ou communautés humaines qui ont pris conscience très tôt du grand danger que représentait le coronavirus.

D’abord, le prêtre. Un très jeune prêtre, plutôt trentenaire que quadragénaire, venu d’Afrique. Ah oui, cela fait une vingtaine d’années que beaucoup de prêtres qui officient en France viennent d’Afrique. Je me souviens d’un prêtre d’origine africaine à Melun, à la fin des années 1990, qui expliquait devant des fidèles un peu étonnés (c’était sa première messe dans la paroisse) qu’il y a eu une sorte de retournement de l’histoire : les Européens étaient partis en Afrique en mission, pour former les peuples africains. Maintenant, ce sont les Africains qui partent en mission pour officier en Europe. Le manque de vocations est immense. Heureusement que sous d’autres latitudes, il reste des engagés motivés.

Le prêtre de ce village est un jeune prêtre très dynamique et très adapté à notre époque. Il tente de parler comme on parle tous les jours. La parole doit rester compréhensible. Nous ne sommes pas il y a 2000 ans, il faut donc s’adapter à l’humanité d’aujourd’hui, pas à celle d’hier. Petite anecdote qui illustre cet élément : un jour que je visitais une abbaye, j’ai rencontré des religieuses qui vendaient un certain nombre d’objets qu’elles avaient confectionnés. Elles portaient un jeans et pas la longue robe grise. Pourquoi ? Parce que leur ordre avait adopté la robe au moment de sa création parce que c’était le vêtement ordinaire pour ne pas se faire remarquer, aujourd’hui, ce vêtement ordinaire, c’est le jeans. Au contraire, porter la soutane, par exemple, c’est un acte de différenciation et pas de fusion dans la population.

Revenons donc à ce prêtre. Il a un langage clair. Et ce dimanche 1er mars 2020, il y avait beaucoup de monde, beaucoup d’enfants (messe particulière). Au tout début de la messe, le prêtre est venu devant le micro lire un texte particulier. Très particulier. Hors liturgie. C’étaient les consignes de l’évêque à tous les prêtres du diocèse. Les consignes de distanciation sociale et les gestes barrières. Plus d’eau bénite au fond de l’église. Plus de salut (poignée de main) au geste de paix (l’un des moments les plus forts d’une messe), plus de communion du vin, seulement le pain. Distance de 1 mètre entre les participants, priés de s’installer en laissant un banc libre sur deux.

Dans son homélie, le prêtre est revenu sur ces consignes contre le coronavirus. Il disait que nous étions peut-être protégés par Dieu mais qu’il fallait aussi faire attention aux lois de la nature, et qu’il fallait respecter les autres, donc respecter les consignes sanitaires pour le coronavirus. Comme il y avait des enfants, le prêtre a passé son homélie à leur poser des questions, parfois en leur tendant son micro, ce qui n’était pas vraiment pertinent d’un point de vue sanitaire !

Par exemple, il leur a posé la question : comment voyez-vous le diable ? Mais justement, après les réponses des enfants, il leur a dit que non, le diable n’avait pas de cornes, qu’il ne faisait pas peur, sinon, tout le monde s’en méfierait, le fuirait, ce serait facile. Au contraire, le diable est beau, il est tentant. Il est comme une sirène dont on résisterait difficilement aux chants. Ainsi, c’est beaucoup plus difficile de s’en méfier, de s’éloigner de lui.

Ensuite, il a parlé de la tentation, et en ces temps de confinement (le 1er mars 2020, on n’y était pas encore du tout à ce stade), la tentation est grande de reprendre sa liberté et de sortir, et il a rappelé qu’il ne pourrait y avoir tentation que s’il y avait interdiction, que s’il y avait une loi.

En troisième point, il a parlé de faire confiance à Dieu, oui, certes, mais il fallait aussi faire confiance aux autres, et aussi aux lois de la nature. C’est-à-dire qu’il fallait se conformer aux réalités de la nature, et faire confiance, c’était aussi respecter les consignes. Dieu ne peut rien contre les lois de la nature, qu’il a créées ou pas, ce n’est pas le problème.

En clair, le sermon du jeune prêtre était réaliste, bien ancré dans la réalité humaine, sociale et sanitaire, accessible intellectuellement, audible même par les enfants, et néanmoins profond et subtil. Ce prêtre est de la même trempe que Bernard Remy, un homme à la fois humain, totalement plongé dans l’humanité, proche des gens mais sans démagogie, et intellectuellement dense, responsable, réfléchi, nourri par la vérité.

Le message, délivré la semaine suivante, le dimanche 8 mars 2020, restait donc le même : si vous ne faites rien contre la propagation du coronavirus, Dieu ne pourra rien faire pour vous aider. En clair, aide-toi et le Ciel t’aidera.

J’ai cru benoîtement que je le retrouverais la semaine encore suivante, le dimanche 15 mars 2020. Mais entre-temps, le 12 mars 2020, Emmanuel Macron avait pris des mesures de restrictions. Encore loin du confinement, mais par exemple, il était interdit des rassemblements de plus de 100 personnes à partir du 13 mars 2020. Pour une messe de village, 100 personnes, c’était déjà beaucoup. Mais le 1er mars 2020, avec les enfants, je pense qu’il y avait plus de 100 personnes dans l’église. Cela va vite : dix bancs de dix personnes. Les évêques de la région ont donc réfléchi et dès le 13 mars 20220, ont décidé d’aller plus loin que l’État en fermant les églises et en annulant toutes les messes, n’étant pas capables d’empêcher les messes de plus de 100 personnes et d’autoriser celles de moins de 100 personnes. En fait, si, les églises restent ouvertes, mais seulement pour des prières personnelles, et avec peu de monde en même temps (moins de 100).

L’évêque a tenu alors un discours très sanitaire : « La communauté des catholiques est solidaire de la nation et prends sa part aux efforts demandés par les autorités de l’État pour freiner la propagation du coronavirus, protéger les personnes les plus fragiles et permettre ainsi aux services sanitaires de faire face à l’augmentation du nombre de personnes malades. ».

Et voici la décision des évêques de la région : « La messe dominicale est un moment important de la vie chrétienne, nous venons y nourrir notre vie à la Parole du Seigneur et à sa Vie donnée, livrée pour le salut du monde. Compte tenu de l’affluence habituelle des messes dominicales dans nos diocèses et la difficulté d’en limiter l’accès à 100 personnes, il a été décidé avec l’ensemble des évêques (…) que les messes dominicales en présence de fidèles seraient suspendues jusqu’à nouvel ordre. Je dispense donc de l’obligation dominicale les fidèles du diocèse. ». La dernière phrase est une sorte de phrase juridico-religieuse qui peut paraître assez dérisoire, en considération de la désertification des églises depuis un demi-siècle.

L’évêque a ajouté : « Cette décision est une épreuve que nous vivons personnellement et communautairement. Cette impossibilité de nous rassembler ne nous empêche pas de communier spirituellement et d’être unis par la prière aux messes qui seront célébrées en l’absence de peuple par les prêtres aux intentions de tout le peuple de Dieu. Je vous invite à vous unir en famille à la prière de l’Église et aux célébrations par les moyens audiovisuels. ». L’Église s’est rapidement adaptée à l’Internet.

Donc, c’est clair que parmi les autorités catholiques, il n’y a pas eu un seul soupçon d’obscurantisme à propos de la pandémie au coronavirus et de la crise sanitaire qui en est la conséquence. Et j’ajouterai : au contraire de nombreux complotistes qui, nombrilistes dans leur petite planète, élaborent des théories foireuses sans se douter que le confinement a été adopté par la moitié de l’humanité pour éviter des morts par centaines de milliers (je pense que j’y reviendrai plus tard). L’argument Emmanuel Macron, graine de dictateur, a bon dos quand on voit que le confinement est la mesure universellement reconnue comme la plus efficace pour réduire drastiquement la circulation du coronavirus. Ici, on ne parle pas politique, encore moins d’économie, on parle de sauver des vies humaines.

Néanmoins, je terminerai (rapidement) sur ce qui semblerait une équation impossible pour les non-croyants. À savoir, que si Dieu est tout-puissant, et si Dieu est bon, pourquoi laisserait-il le coronavirus tuer plus de 105 000 personnes à ce jour (et hélas, bien plus au total dans les prochaines semaines et mois) ? À moins d’imaginer un Dieu pervers (titre avant-gardiste d’un bouquin de Maurice Bellet), ou, du moins, un Dieu maso ou sadique (selon le point de vue où on se place).

La réponse est hélas d’une rude simplicité : Dieu est tout-puissant, Dieu est bon, mais (et on l’oublie), Dieu a laissé aux humains une totale liberté. Cette liberté est donc le fait que c’est l’humain lui-même qui écrit les pages de son destin (c’est la version surtout catholique du christianisme), avec sa liberté et donc, avec ses imperfections. Une liberté telle que Dieu a justement laissé à l’humain la possibilité de ne pas croire en Lui.

Cela fait que si on saute du haut de la tour Eiffel, aussi protecteur Dieu soit-il, les lois de la nature s’appliqueront quand même et l’on sera écrabouillé sur le sol quelques secondes plus tard (en espérant de ne pas avoir écrabouillé un malheureux passant, comme cela a pu se passer avant le confinement). Encore une fois, je précise que le débat n’est pas de savoir si les lois de la nature ont été fabriquées par Dieu ou pas (la logique voudrait que oui, mais qu’importe, ce qui est sûr, c’est que les lois de la nature existent, c’est un fait).

Refuser d’appliquer les consignes pour éviter la circulation du coronavirus (rester chez soi, adopter les gestes barrières, etc.), c’est comme sauter du haut de la tour Eiffel, mais avec une conséquence collective et pas seulement individuelle : Dieu ne pourra pas arrêter la circulation du coronavirus par un geste de magie divine. Les lois de la nature s’appliqueront quand même. Si l’humain est trop stupide, soit par une foi du charbonnier (de toute façon, Dieu me protégera), soit par négligence et individualisme (je ne suis pas une personne à risque, en oubliant que des adolescents en bonne santé y ont laissé leur vie), Dieu n’y pourra rien : la pandémie avancera et les dizaines de milliers de morts s’accumuleront au fil des jours (au rythme cauchemardesque de 6 500 décès par jour dans le monde).

En revanche, aucune victime du covid-19 n’a mérité de l’être, en ce sens que lorsque Dieu laisse aux humains la liberté, c’est plus une question de responsabilité que de volonté. Prendre une mauvaise décision peut avoir des conséquences désastreuses en ce domaine. Presque mécaniquement. C’est pourquoi cette liberté est une responsabilité : Dieu ne considère pas les humains comme ses enfants, mais comme des adultes responsables et raisonnables. Oui, jamais la raison n’a été aussi associée à la foi qu’aujourd’hui : ce n’est pas pour rien qu’a été publiée cette excellente encyclique "Fides et Ratio" (que j’ai déjà citée à propos du père Teilhard de Chardin, plus grand scientifique que religieux). Cette liberté est non seulement une responsabilité, mais aussi une solidarité entre humains.

Alors, Dieu dans ce cauchemar pandémique ? Oui, bien sûr, on peut prier, mais franchement, agir avec détermination contre la circulation du coronavirus, c’est beaucoup plus efficace, et peut-être plus à la portée de tout le monde. En clair, protégeons-nous et les nôtres, et restons chez nous. La guerre est loin d’être terminée. Joyeuses Pâques à tous !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 17:38

« Le monde du réel est une tragédie pour ceux qui ont de l'esprit et du cœur ; il n'est comique que pour ceux qui ont de la chance. » (John Irving, 1998).



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Une nouvelle polémique se développe depuis quelques jours à propos d’un passage sur les ondes de France Inter. Il s’agit d’une chansonnette.

Avant d’en venir à la chansonnette, rappelons le contexte. Publiées ce mardi 14 janvier 2020, les nouvelles statistiques de Médiamétrie donnent une audience historique pour la radio France Inter avec 12,8% de part de marché, soit 6,94 millions d’auditeurs chaque jour en novembre et décembre 2019. Malgré des statistiques déjà élogieuses précédemment, France Inter n’avait jusqu’à maintenant jamais franchi le seuil de 12%. Quant à RTL, la grande concurrente, elle a progressé mais insuffisamment pour être la première, seulement 12,1% de part de marché, soit 6,57 millions d’auditeurs.

Et cela dans un climat social très particulier : depuis le 25 novembre 2019, le groupe Radio France en effet (c’est-à-dire, le groupe dont fait partie France Inter) subit l’une des grèves les plus longues de l’époque, prête à battre le record de mars-avril 2015, à cause de l’existence d’un plan de départs volontaires.

C’est pour cette raison d’ailleurs que sa présidente Sibylle Veil s’est retrouvée dans l’impossibilité d’adresser ses vœux aux salariés du groupe le 9 janvier 2020, d’abord à cause de la Maîtrise de Radio France qui a chanté le Chœur des esclaves du "Nabucco" de Verdi, puis de syndicalistes qui se sont vaguement amusés à jouer au frisbee sur l’estrade (lire la chronique de Daniel Schneidermann du 9 janvier 2020).

Petites parenthèses sur le sujet : dans certaines entreprises, on fait carrément un plan social lorsqu’il y a une réduction drastique des recettes. Ce qui n’est pas le cas de Radio France malgré les réductions budgetaires décidées par le gouvernement (rappelons que Radio France est financée par la redevance de l’audiovisuel public comme France Télévisions). Au lieu d’un plan social, ou pire, car il en était question il y a quelques années, de la suppression pure et simple d’une des entités du groupe Radio France (radio, orchestre, maîtrise etc.), la présidente a préféré préserver toute la diversité de production du groupe public et faire des réductions d’effectifs en douceur, quand j’écris en douceur, c’est-à-dire sur la base du volontariat (ce qui permet à des personnes proches de la retraite de prenre leur retraite avec des conditions particulièrement avantageuses). Le jour où tout le monde aura marre de ce cirque, le risque est qu’il n’y aura peut-être plus d’audiovisuel public financé par l’argent du contribuable, ou comment scier la branche sur laquelle on est assis…

Donc, non seulement France Inter est en grève depuis le 25 novembre 2019, mais son audience de novembre et décembre 2019 est un record. Inutile de dire que le succès de quelques émissions phares (en particulier sa matinale) a de quoi faire quelques jaloux…

Et justement, venons-en au fait. Je ne connaissais pas l’histoire et c’est assez stupidement que, en zappant, je suis tombé le lundi 13 janvier 2020 autour de 21 heures sur C8 avec l’émission "Touche pas à mon poste !" animée par un certain Cyril Hanouna. Je n’ai rien contre ce garçon, je suis toujours fasciné par les flamboyants, mais le rare de ce que je connais de cette émission ne m’incite pas à rester. "Touche pas à mon poste !", à l’origine, a commencé le 1er avril 2010 à la télévision publique, sur France 4.

Je suis pourtant resté accroché quelques minutes sur cette émission malgré mes appréhensions. Un truc très démagogique qui reprenait une émission de Julien Courbet, "Capital" diffusée sur M6 la veille, sur les supposés "avantages" des parlementaires (rien de mystérieux et déjà connus) qui mélangeait allègrement salaires, notes de frais et salaires des collaborateurs que connaissent bien des cadres salariés dans le privé (et même dans l’administration). Et puis cette polémique.

Il s’agit d’un chroniqueur humoriste, Frédéric Fromet, ancien ingénieur en informatique de 48 ans qui a délaissé son travail il y a une quinzaine ou vingtaine d’années pour faire chansonnier. Son truc, c’est de chanter, à la guitare, sur des mélodies déjà connues, des textes de sa création, en rapport avec l’actualité, et évidemment, avec un besoin irrépressible de transgression, de provocation. Tout le monde n’est pas Pierre Desproges pour les textes, et tout le monde n’est pas Coluche pour le second degré.

Cyril Hanouna, du haut de sa chaire médiatisante, a de toute façon déjà jugé : France Inter, ce n’est pas bien, c’est des vilains. Évidemment, parce que son émission un peu trash a déjà été pas mal critiquée sur cette antenne de radio. Normal donc qu’il n’apprécie pas la radio.

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Ajoutons (car on comprend mieux ensuite les animosités) que contrairement à ce qu’a affirmé le présentateur de C8, ce qu’on reproche aujourd’hui à Frédéric Fromet n’a pas été diffusé à la matinale mais en fin d’après-midi, lors de l’émission quotidienne "Par Jupiter !" animée par Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, deux humoristes belges à l’humour de potache qui sévissent depuis le 25 août 2014 sur l’antenne de France Inter (au début, l’émission s’est appelée "Si tu écoutes j’annule tout", reprenant un sms sarkozien).

Or, cette émission de fin d’après-midi avait pour but de redresser l’audience de France Inter qui était assez basse face à ses concurrentes (notamment "Les Grosses Têtes" sur RTL). Avant cette émission, cette tranche horaire (17h-18h) avait en moyenne 270 000 auditeurs en 2013-2014, et grâce à cette émission, elle n’a fait que progresser jusqu’en avril 2017, le plus haut, avec plus de 1,2 million d’auditeurs chaque jour, et encore en novembre 2019, une moyenne de près de 800 000 auditeurs mais avec un podcast téléchargé par 1,7 million d’internautes (au mois d’octobre 2019) et certaines chroniques pouvant frôler 3 millions d’écoutes par podcast. Or, dès la première saison, en avril 2015, l’émission de Charline Vanhoenacker a dépassé en audience …celle de Cyril Hanouna "Les Pieds dans le plat" sur Europe 1. On comprend donc pourquoi il ne porte pas France Inter dans le cœur.

Revenons à Frédéric Fromet. Cet humoriste intervient depuis quelques années tous les vendredis soirs dans l’émission "Par Jupiter !" et aussi, exceptionnellement, dans certaines matinales de France Inter. Au look de bon élève rangé, il débite quelques énormités avec sa guitare, en fonction de l’actualité. C’est son métier. On le paie pour cela. Contrairement aux ministres, il n’a pas cinq gardes du corps.

Il a déjà provoqué quelques polémiques. Sans doute la plus grave fut à la suite de la diffusion, le 21 janvier 2015, la chanson "Coulibaly Coulibalo", quelques semaines après le massacre de "Charlie Hebdo". Frédéric Fromet a reçu des menaces et interrogée dans "Envoyé Spécial" diffusé sur France 2 le 9 janvier 2016, Charline Vanhoenacker a entendu, ce jour-là un « supplément d’âme » aux rires du public. Il a récidivé après les attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan où le chanteur a proposé son titre : "Allo maman, j'suis bobo".

Il a aussi beaucoup choqué lorsqu’il s’est moqué de la corrida après la mort du matador Ivan Fandino le 17 juin 2018 à Mont-de-Marsan. Exprimant la compassion pour la famille du matador et comprenant que la chanson a pu choquer, la directrice de France Inter Laurence Bloch a défendu l’humoriste en rappelant que son principe était de « pratiquer l’humour noir, s’emparer de sujets d’actualité, les moquer, les dénoncer ». Et cette dernière a insisté dans le "Télémara" du 12 juillet 2017 que sur France Inter, « la liberté d’expression (…) est absolue ».

Dans le passé encore, d’autres sujets ont valu polémiques voire menaces, comme sa chanson après l’incendie de Notre-Dame de Paris ("Elle a cramé, la cathédrale") ou l'attentat très meurtrier dans la boîte de nuit "La Reina" à Istanbul, en Turquie, la nuit de la Saint-Sylvestre le 31 décembre 2016 qui avait fait très peu de gros titres dans les actualités françaises. Frédéric Fromet avait alors chanté, sur l'air de la "Macarena" le 6 janvier 2017 : « 39 morts, et alors ? C'est loin d'ici et, on a beau dire, c'est quand même assez joli de finir sa vie dans les confettis. ». Ce furent des Turcs qui furent les plus choqués, n’ayant pas compris le cynisme et le second degré, qui protestait justement contre la faible importance médiatique donnée à cette catastrophe humaine. Le chansonnier avait alors exprimé sa désolation que certains n'eussent pas compris qu'il dénonçait « l'indifférence kilométrque, qui ferait qu'on devrait trouver normal d'être moins touché quand c'est loin ».

La polémique actuelle vient de sa dernière chanson diffusée le vendredi 10 janvier 2020 à 17 heures 50 sur France Inter, pour rebondir sur un sujet d’actualité, le film de Netflix, "La première tentation du Christ", qui narre la vie d’un Jésus-Christ homosexuel, et l’interdiction de sa diffusion par un juge brésilien. Elle a choqué par son antichristianisme, au point que certains considèrent qu’elle est blasphématoire (l’adjectif n’a aucun sens dans une société laïque), d’autres ont été choqués par son supposé homophobie ou par cette attaque unilatérale d’une religion.

L’argument de l’attaque unilatérale n’a pas beaucoup de sens puisqu’il s’agissait de commenter une fiction sur Jésus-Christ, l’islam (puisque c’est à cela qu’on pense avec cet argument) n’y a donc pas sa place. L’homophobie non plus car si, effectivement, Frédéric Fromet a sorti beaucoup de clichés éculés, sans originalité (le Marais, Mylène Farmer, etc.), ce n’est pas lui qui parle d’homosexualité mais la fiction dont il s’amuse.

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J’ai écouté la chanson et je ne sens pas la raison du traumatisme (on peut l’écouter ici). Je n’apprécie pas beaucoup le texte, car il ne me fait pas rire (ce qui était le but principal), il est parfois inutilement grossier (on parle d’enc…, de péd…), mais c’est plus puéril que blasphématoire.

En tant que catholique (sans représenter personne à ce titre), je ne me sens pas du tout touché dans ma foi et j’aurais même tendance à dire que si ma foi avait été touchée, cela aurait signifié que cette foi était bien faiblarde. Je suis pour la liberté d’expression, et je me moque complètement des critiques, caricatures et autres parodies sur le christianisme, sinon que j’apprécie le bon goût et les jeux de mots créatifs, ce qui n’est pas le cas ici, mais pourquoi vouloir interdire ce qu’on n’apprécie pas ?

D’ailleurs, je m’étonne que cinq ans après le massacre de "Charlie Hebdo" et ces millions de personnes qui ont revendiqué "Je suis Charlie", on veuille encore interdire à un comique de dire n’importe quoi sur une religion. J’ajoute que mon étonnement va même au-delà, car vu la désertification des églises le dimanche matin, quel est le sens d’être choqué alors qu’on n’est pas vraiment croyant ou du moins pas vraiment pratiquant ? Juste une vague nostalgie identitaire de ce qu’était la France d’hier, celle des bondieuseries dominicales ? La foi est quelque chose de vivant et de fort, et supporte bien quelques petites attaques de potaches.

On peut honnêtement rouspéter sur le mode : c’est plus facile de tirer sur le christianisme que sur l’islam. Effectivement, c’est moins dangereux, ce qui ne signifie pas que ce n’est pas dangereux. Les menaces contre l’humoriste repleuvent ces derniers jours, et c’est assez désolant. Une religion qui accepte l’autodérision est une religion mature. C’est le cas du christianisme, qui doit bien l’accepter puisqu’elle n’est plus puissante. Car c’est la vraie critique qu’on peut faire à Frédéric Fromet : s’il croit combattre les puissants en rigolant de la religion catholique, il se trompe simplement d’époque.

Dernier point : certains (les mêmes) s’offusquent que cela se passe dans une station de radio publique (c’est avec nos impôts qu’on paie ça !). Certes ! Mais justement. Il faut savoir : veut-on ou pas la liberté d’expression et de création ? Soit France Inter serait une "radio aux ordres"… soit elle serait "libre", mais on ne peut pas argumenter avec ces deux idées en même temps sans être en contradiction. La directrice de France Inter a rappelé en 2017 (voir ci-dessus) qu’elle voulait la liberté d’expression. Et celle-ci n’est évidemment pas consensuelle.

C’est d’ailleurs un dur métier, celui d’humoriste, de nos jours, car sans les plaindre, j’imagine que c’est difficile de trouver le moyen de faire rire de manière originale, de transgresser, de provoquer, sans être scatologique, sans être discriminant, sans être stigmatisant, sans être allégeant, sans être bisounours, etc. Mais ce n’est pas un hasard si certains qui travaillent dans ces émissions de France Inter trouvent le climat très créatif : ils pourraient même dire, retrouvent "l’esprit de Canal".

Celui du début évidemment. Histoire de dire que le Canal d’aujourd’hui, celui de C8, celui de Cyril Hanouna, est loin du vent de liberté et de création qui fait les sujets de conversation dans les dîners en ville. Une manière finalement de reconnaître que France Inter a rempli cet objectif que la radio publique a toujours voulu avoir : celui d’essaimer de nouveaux talents. Frédéric Fromet en profite, d’autres en ont profité, parfois avec quelques ingratitudes, comme Stéphane Guillon, on aime ou l’on n’aime pas, mais ils ne laissent jamais indifférents. Dénicher de nouveaux talents, c’est l’une des missions, noble, du service public. En parler, c’est déjà les faire stars…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La radio France Inter doit-elle être agréée par un ministère du bon goût ?
La chansonnette de Frédéric Fromet du 10 janvier 2020.
Frédéric Fromet.
Radio France, horizon 2022 : avis de tempête ?
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
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Sibyle Veil nommée présidente de Radio France.
Le projet 2018-2023 de Sibyle Veil pour Radio France (à télécharger).
Le Tribunal des flagrants délires.
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Myung-Whun Chung.
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L’horreur musicale en Corée du Nord.
Mikko Franck.
Le Philharmonique fait l’événement politique.
Concert du 14 juillet 2014.
Le feu d’artifice du 14 juillet 2014.
Mathieu Gallet.
Lorin Maazel (1930-2014).
Pierre Boulez.
Pierre Henry.
Humour présidentiel à la Maison de la Radio.
Les 50 ans de la Maison de la Radio (17 décembre 2013).
Jean-Luc Hees.
Philippe Val.
Jean-Paul Cluzel.
Jacqueline Baudrier.
Stéphane Guillon.

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25 décembre 2019 3 25 /12 /décembre /2019 03:26

Réflexions "noéliennes"…



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Dernière fête avant le Nouvel An, la fête de Noël. Chez les chrétiens, Noël est l'une des deux fêtes majeures. Elle rappelle la naissance du Christ, tandis que Pâques évoque sa résurrection. De Noël à Pâques, c'est l'alpha à l'oméga de la vie du Christ, le "premier oméga" car dans la liturgie, il y a aussi la période entre Pâques et la Pentecôte, le "second oméga" (le "second départ" du Christ, l'Ascension, et "l'arrivée" de l'Espris-Saint). Pâques célèbre la fin de la Semaine Sainte, la fin de la Passion du Christ par sa Résurrection. C’est même le jour le plus important des chrétiens (plus que Noël) parce qu’il faut évidemment un véritable acte de foi pour croire en la résurrection. La naissance du Christ peut être prouvée historiquement (ou réfutée), mais sa résurrection restera toujours un acte de foi, ni prouvable ni réfutable. Elle n’est pas seulement celle du Christ mais aussi de tous les humains. A priori, malgré tous les progrès passés, présents et futurs de la science, il ne sera jamais possible de savoir ce qu’il y aura après la mort. Imaginer qu’il y aura quelque chose plutôt que rien est un acte de foi, celui notamment des chrétiens. Du reste, imaginer qu'il y a quelque chose avant la naissance est le même mystère, si ce n'est qu'on aurait plus facilement tendance à dire : rien !

Dans la liturgie, il y a une parole qui me fait particulièrement sens, c’est celle qui est prononcée juste avant la communion : « Je ne suis pas digne de Te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. ». La communion, c’est l’acte de recevoir Dieu, comme si on l’avait invité chez soi. On peut ne pas se sentir à la hauteur.

Elle reprend une parole inscrite dans au moins deux Évangiles, celui de saint Matthieu (8, 5-17) et celui de saint Luc (7, 1-11). Elle est prononcée par le centurion de Capharnaüm qui avait un serviteur très malade et souffrant qu’il avait accueilli chez lui pour le soigner. Il tenait à lui. Ce centurion était surtout inquiet du devenir de son esclave et pas du manque de son travail. Mais quand le Christ lui propose de venir le voir, le centurion était pris d’un sentiment de "panique", plutôt, de grande humilité : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. ».

Le Christ se propose toujours d’endosser les malheurs du monde. Et si cette phrase me fait sens, c’est par ses deux "bouts". La dignité d’abord : le Christ rend à tout humain sa dignité, quelle que soit sa condition. Cela a un sens ultime essentiel. Même très malade, même très dépendant, chaque être garde sa dignité et elle est précieuse. L’autre "bout", c’est la parole. L’être aimé est considéré par les chrétiens comme le représentant de Dieu auprès de celui qui l'aime. L’existence de l’amour est un fait de présence de Dieu (puisque Dieu est amour). L’amour entre les deux êtres peut rapidement se "tarir" en absence de paroles, en absence de communication, en absence de complicité, en absence de communion. Des petits mots (pardon, merci, etc.) sont simples à prononcer et permettent de nourrir le feu de la relation.

C’est cela que m’évoque cette phrase prononcée juste avant la communion, que je pourrais traduire en disant à celle que j’aime : dis-moi seulement que tu m’aimes et je resterai serein. Serein en ce sens que cet amour est plus fort que la peur éventuelle de la mort.

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J’ai commencé ainsi alors que c’est très peu politique, mais je pense qu’il est indispensable de relier religion et actualité politique. Heureusement, le pape François me paraît justement faire partie de ceux qui veulent adapter non pas le dogme, qui reste immuable, mais la manière de s’adresser aux fidèles pour être en accord avec la période actuelle qui n’a rien à voir avec celle d’il y a deux mille ans.

Si j’ai évoqué la dignité, en chaque humain réside une dignité, la même dignité, celle d’être humain, c’est qu’on imagine bien ce que cela a eu pour conséquence politique : l’égalité entre les citoyens. Chaque humain doit être respecté en tant que tel. Il y a deux éléments associés à cette dignité, la fraternité et la solidarité.

La dignité de chaque humain, c’est avant tout le respect de premier de ses droits, celui de vivre. Ce respect de la vie se décline de différentes manières : le rejet de la peine de mort et le rejet de l’avortement parallèlement. On peut concevoir l’avortement d’un point de vue politique ou social, c’est-à-dire en termes de santé publique, car l’idée de la loi défendue par Simone Veil était de réduire la mortalité des mères qui voulaient se faire avorter dans des conditions d’hygiène déplorables, mais pour un chrétien, l’avortement est difficilement soutenable d’un point de vue moral.

De même, si la souffrance n’a rien de rédemptrice, et chrétiens comme non chrétiens doivent tout faire pour supprimer la souffrance, notamment en fin de vie, et cette injonction contre la souffrance, ce refus de l'acharnement thérapeutique, a été codifié dès le XVIe siècle par l'Église catholique. Il ne s’agit pas pour autant de donner la mort, mais seulement d’accompagner la vie en souffrance pour qu’elle soit la plus "confortable" possible. En ce sens, la loi Claeys-Leonetti a trouvé un juste équilibre, le même subtil équilibre que la loi du 9 décembre 1905 sur la laïcité.

Dans cette réflexion, cela signifie évidemment l’absence totale de racisme, et de discrimination d’une manière ou d’une autre, du moins, en dehors du mérite individuel (sinon, on pourrait considérer un concours comme une ségrégation, ce qu’il n’est pas).

On peut comprendre ainsi pourquoi les chrétiens vont avoir des difficultés à se ranger du côté des extrémismes ou des populismes. Parce que le discours généralement proposé par ce type très diversifié de forces politiques, c’est le principe du bouc émissaire. On le comprend pour "l’immigré" du côté de l’extrême droite, l’immigré cause de tous les malheurs (chômage, insécurité, etc.). Hélas, si c’était vrai, les problèmes sociaux seraient vite résolus !… Mais ce n’est pas le cas. C’est démontré depuis toujours.

Mais ne nous y trompons pas. Ce n’est pas parce qu’on change de nature de boucs émissaires qu’on change la nature du principe démagogique. Ainsi, plutôt à l’extrême gauche, on préfère s’en prendre aux (au choix) riches (mais que veut dire riches ? combien par mois ?), aux patrons (les seuls créateurs des richesses à redistribuer), aux bourgeois (quelle définition ?), etc.

Évidemment, il y a toujours des immigrés délinquants, des patrons voyous, des riches qui fraudent avec le fisc, etc. mais comme pour le mérite individuel, c’est la responsabilité individuelle de ces personnes qui est en cause, pas le fait qu’elles sont immigrées, riches, etc. (je pourrais ajouter juives, musulmanes, etc.). Selon le célèbre philosophe Jacques Rouxel, cette politique du bouc émissaire a un réel intérêt pour les gouvernants : « Pour qu'il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes. ».

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J’en viens ainsi à l’autre volet essentiel du christianisme, qui est la liberté. C’est la clef pour comprendre la difficulté du christianisme qui peut se résumer "simplement" par : Dieu est bon (est amour), Dieu est tout-puissant, et le Mal existe. Dieu, même pas foutu d’éviter que le Mal se répande, voire, qui l’encourage par ses "cadres" (on peut parler du scandale de la pédophilie et du scandale dans le scandale, celui de se taire, de rester silencieux, et donc, d’être complice par l’inaction, par la passivité, par l’absence d’indignation, le mot prend tout son sens ici). La "réponse", c’est que Dieu laisse les humains libres. Libres jusqu’à faire le Mal, jusqu’à ne pas croire en Lui.

Dieu n’est pas responsable du Mal sur Terre car il a délégué "cette" responsabilité aux humains, pas la responsabilité de faire du mal, mais la responsabilité tout court. Ils prennent toute la responsabilité parce qu’ils sont libres de faire une chose ou une autre, ou de ne pas la faire, même par défaut, c'est une responsabilité personnelle, et cela même dans les situations les plus difficiles, ou les plus imprévues (auxquelles on n’a pas encore réfléchi).

La traduction politique de ces considérations chrétiennes peut être très diversifiée, et c’est heureux qu’il n’existe pas de "parti chrétien", qui, du reste, n’aurait pas une influence très forte en France ni même en Europe en raison de la déchristianisation de la société. En revanche, ces considérations donnent un cadre philosophique cohérent et intéressant, d’autant plus intéressant qu’il n’existe plus beaucoup de cadres intellectuels cohérents qui puissent servir d’exemples, ou le cas échéant, de contre-exemples (comme l’était le communisme). La faillite des idéologies a eu pour principal effet la victoire du "populisme", mot que l’on peut certes ressortir à toutes les sauces et dont le principal moteur est la conquête du pouvoir par des arguments dont l’honnêteté intellectuelle est assez légère (cela s’appelle également cynisme). Mais un tel manque ne justifie pas pour autant de devenir …"fou de Dieu".


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dis seulement une parole et je serai guéri.
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191225-noel.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/dis-seulement-une-parole-et-je-214550

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/26/37892254.html


 

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12 novembre 2019 2 12 /11 /novembre /2019 03:27

« Dans le bouleversement de la conversion, nous devons commencer par nous-mêmes. Nous le faisons grâce aux personnes victimes. Ce qu’elles ont révélé des actes que s’étaient permis ou que se permettaient certains prêtres a mis à jour, selon la formule d’un évêque, "une infection qui anémiait secrètement le corps de l’Église". La parole des personnes victimes nous a fait découvrir une face sombre de la vie ecclésiale dont nous n’avions pas idée, mais cette ignorance ne suffit pas à tout excuser. (…) Ces personnes [victimes] nous aident à purifier notre Église, dans sa vie concrète, de ce qui n’aurait jamais dû y entrer. » (Mgr Éric de Moulins-Beaufort, le 10 novembre 2019 à Lourdes).



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J’ai évoqué très récemment le milieu cinématographique comme lieu d’abus sexuels, d’agressions sexuelles, de harcèlement voire de pédophilie, mais il est un autre lieu où la pédophilie a sévi, c’est dans l’Église catholique. Soyons clairs, la pédophilie sévit partout où il y a des enfants ou des adolescents, mais lorsqu’il s’agit de religieux, de prêtres, c’est d’autant plus scandaleux qu’eux-mêmes sont censés porter la parole qui veut du bien.

Je lance ici un petit coup de gueule, ou plutôt, un grand coup de gueule. Pour une fois, je le fais en tant que catholique, en tant que membre de l’Église catholique, car je me sens impliqué par une décision des évêques de France qui me paraît pour le moins douteuse. Je suis un partisan de la laïcité, c’est-à-dire que je suis seulement un citoyen et m’exprime toujours en tant que citoyen et en tant que rien d’autre. Mais ici, c’est un peu différent.

Mes prises de position sont personnelles et je ne revendique aucune appartenance religieuse pour celles-ci, mais ici, je n’ai jamais non plus caché ma foi, en d’autres termes, je n’en suis ni honteux ni fier, je n’ai aucune raison de l’afficher, pas plus que d’autres aspects qui relèvent de la ma vie privée. D’ailleurs, au sein de l’Église, les prises de position sont nombreuses et parfois antagonistes, chaque fidèle peut avoir des positions différentes d’un autre, parce que l’Église est ouverte et la politique est différente de la foi (Rends à César ce qui appartient à César…).

Mais ici, je suis bien obligé de m’exprimer en cette qualité de fidèle, c’est-à-dire, de celui qui a la foi (étymologiquement), car "on" m’interpelle. J’ai toujours considéré que le lourd sujet de la pédophilie des prêtres, c’était aussi un problème de la laïcité.

Quand Mgr Philippe Barbarin, le cardinal de Lyon, a été condamné (pour ne pas avoir arrêté le massacre), ce dernier pouvait légitimement se croire injustement condamné, car il avait la volonté non seulement de faire toute la lumière sur ces faits scandaleux, mais aussi il a toujours cherché à rencontrer les victimes, à essayer de les aider, de les comprendre, de les soulager. Mais il a aussi agi beaucoup trop lentement, et cette inaction, cette passivité, finalement aussi, a probablement encouragé ou augmenté le nombre d’actes détestables. Je suppose que ce qui motivait une telle passivité était un problème pratique, le manque de prêtres et la difficulté d’en déchoir alors qu’il n’y a plus beaucoup de monde pour les remplacer.

Surtout, les décisions et les réactions officielles sur ces actes odieux n’ont aucune raison de provenir de la hiérarchie catholique. Les prêtres sont des citoyens comme les autres, justiciables comme les autres, soumis aux mêmes lois que les autres, et c’est donc à la justice républicaine de se prononcer, pas à l’Église catholique, sur les crimes ou délits commis dans le cadre de l’Église (l’Église a elle-même ce qu’on appelle sa "justice canonique", mais qui n’interfère en aucune manière avec les justices nationales, il faut plus l’imaginer comme un ordre des médecins qui interdit à un médecin d’exercer par exemple).

Une fois cela dit, il faut aussi rappeler que Jésus-Christ, par la Passion et par sa mort sur la Croix, avait pour but d’endosser tous les péchés du monde pour le sauver, sauver le monde, assumer le péché originel de l’humanité, et permettre la rédemption (le rachat) de tous. En gros, Jésus a sauvé l’humanité de ses tares en se sacrifiant lui-même. J’admets que je ne suis pas Jésus et que je refuse d’endosser la pédophilie de prêtres catholiques déviants et pervertis. Il n’est pas question de venir à leur secours alors que leur boulot était justement de venir au secours des autres, de leurs prochains, et par leur "amour" (au sens non sexuel, au sens agapê, en grec) et non de les détruire par leur déviance et perversion.

Or, c’est bien de cela qu’il s’agit quand on veut faire appel à la générosité des fidèles pour payer les dégâts de ces prêtres indignes. De quoi s’agit-il ? D’une décision qui me scandalise doublement. Je ne doute pas que cette décision soit motivée par la bonne volonté, mais au mieux, elle montre une surprenante maladresse, au pire (option que je ne choisis pas), un cynisme aberrant. L’Église est-elle autant hors-sol que cela ? Je le doute, c’est étonnant, car contrairement à ce qu’on peut entendre ou lire, l’Église a toujours été ouverte sur le monde (et même sur la science, l’idée du Big-Bang est venue d’un prêtre belge, par exemple).

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Revenons à l’origine de ma mauvaise humeur. Comme deux fois dans l’année (en avril et en octobre-novembre), la Conférence des évêques de France s’est réunie en Assemblée plénière des évêques de France du 5 au 10 novembre 2019 à Lourdes. Le 9 novembre 2019 dans la matinée, les évêques français ont voté (avec une "large" majorité) pour une décision concernant les actes de pédophilie au sein de l’Église de France.

Durant leurs travaux, les évêques ont écouté la présentation du travail de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) mise en place le 13 novembre 2018 (lors de l’Assemblée plénière de novembre 2018) pour faire toute la lumière sur les faits de pédophilie depuis les années 1950 et présidée par une personnalité à la probité incontestable, Jean-Marc Sauvé (70 ans), haut fonctionnaire et ancien Vice-Président du Conseil d’État de 2006 à 2018. C’était le but puisque les évêques voulaient « une personnalité dont la crédibilité et la notoriété seraient garantes de son impartialité et de son indépendance » (selon le porte-parole de la Conférence des évêques, le père Olivier Ribadeau-Dumas).

La déclaration de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, expliquant la décision, commence par un constat certes un peu candide mais franc : « Jusqu’à il y a quelques années, l’impact des abus sexuels commis par un adulte contre une personne mineure n’était pas vraiment compris. Grâce à la rencontre de personnes victimes, les évêques ont pris conscience que l’enfant ou le jeune ainsi atteint avait subi un traumatisme qu’il ne pourrait surmonter qu’au prix de grandes souffrances. Lorsque, de surcroît, l’agression sexuelle a été causée par un clerc, une double relation a été abîmée : la relation du jeune avec l’adulte dont il attendait bienveillance et aussi sa relation avec Dieu. Les personnes victimes ont souvent insisté sur ce point. ».

Les évêques de France ont donc adopté un dispositif de reconnaissance de la souffrance vécue par les personnes victimes des prêtres ou de diacres, présenté par un groupe animé par Mgr Pascal Delannoy.

L’objectif de ce dispositif est tout à fait honorable : « Les évêques souhaitent manifester clairement et concrètement aux personnes qui leur ont révélé les actes de certains prêtres ou diacres, qu’ils les reconnaissent comme victimes, non seulement de l’atteinte ou de l’agression subie, mais aussi du silence, de la négligence, de l’indifférence, de l’absence de réaction ou de mauvaises décisions ou de dysfonctionnements au sein de l’Église. Chaque évêque prendra l’initiative de renouer avec les personnes victimes qu’il connaît pour leur exposer comment l’Église travaille à conserver la mémoire de ce qui s’est produit, à la prévention de ces actes, aux modalités d’accompagnement des clercs coupables afin que de tels actes ne se reproduisent plus et pour offrir, aux personnes victimes, de recevoir, si elles l’acceptent, une somme d’argent unique et forfaitaire. ».

L’expression est lâchée : "une somme d’argent unique et forfaitaire". Et tout de suite, se bousculent à l’esprit des questions un peu embarrassantes : combien vaut une victime ? Serait-ce acheter les victimes ? Comment peut-on imaginer que l’argent puisse être la contrepartie d’une agression sexuelle ? Serait-ce le même comportement qu’une multinationale responsable d’un dommage sur la santé d’un consommateur ? Je ne préjuge pas des intentions, car les intentions sont sincères et louables. Mais l’idée est complètement maladroite. Maladroite car elle provoque justement ces questions qui, pourtant, sont injustes d’être posées.

Injustes. La preuve, c’est que juste après cette phrase, suit ceci : « Cette somme d’argent proposée n’est ni une indemnisation qui dépend de la justice de notre pays ou de la justice canonique ni une réparation. Elle vise à reconnaître que la souffrance des personnes victimes tient aussi à des manquements d’ordres divers au sein de l’Église. Le dispositif décidé vaudra, au long des années, pour toutes les personnes dont les évêques auront à reconnaître qu’elles ont été abusées sexuellement par un clerc étant mineures. ». Je pense qu’il est assez facile de confondre des fausses victimes alléchées par l’odeur de l’argent, au même titre que des fausses victimes de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016 ont été confondues et même condamnées pour escroquerie et fraude.

Le montant de l’indemnité forfaitaire aux victimes n’a pas encore été déterminé et le sera en avril 2020, à la prochaine Assemblée plénière. Ce qui a été décidé est d’abord la constitution d’un fonds dédié de 5 millions d’euros.

Dans son discours de clôture de l’Assemblée plénière, le lendemain, le 10 novembre 2019, Mgr Éric de Moulins-Beaufort a insisté : « Nous avons compris que les personnes victimes ne demandaient pas de compassion, ni de compensation de leurs souffrances. Elles veulent la vérité. Ce qu’elles nous racontent nous le fait comprendre : elles ont souffert et, souvent, elles souffrent encore des actes subis mais aussi du silence, de la cécité, de l’aveuglement qui a pu parfois être volontaire, de beaucoup autour d’eux, y compris dans la sphère ecclésiale et de la part des autorités de l’Église. Nous nous engageons à reprendre contact, chacun avec les personnes victimes que nous connaissons, pour leur manifester concrètement que nous reconnaissons la double cause de leurs souffrances, notamment en leur donnant la possibilité de recevoir une somme d’argent forfaitaire et unique, pour les inviter à participer à notre effort pour garder la mémoire de ces faits et pour leur présenter ce que nous mettons en place en matière de prévention et de formation et en matière d’accompagnement des clercs coupables, afin que les faits affreux qu’elles ont subis ne se reproduisent plus. ». A même été mise à l’étude l’idée de rassembler matériellement les témoignages des victimes qui le veulent dans un lieu à définir.

Et d’ajouter : « Nous sommes conscients qu’aucun dispositif ne peut rattraper ce qui s’est passé ni apaiser ce qui est vécu. Nous demandons avec humilité à essayer de renouer une relation. (…) Nous voulons ne pas oublier les personnes qui se sont suicidées, ne parvenant pas à surmonter autrement les souffrances provoquées par ce qui avait été abîmé en elles. ».

Ma réaction à cette décision est qu’elle me paraît très maladroite, même si je n‘ignore pas ses intentions louables, je le répète, car malgré toutes les prudentes affirmations, cette décision laisse entendre que l’Église veut solder, pécuniairement, ces multiples scandales. Or proposer de l’argent à une victime qui attend d’abord la vérité et la reconnaissance de la responsabilité de l’Église, c’est probablement la pire des réactions. Et quelle image cela va-t-il véhiculer ? (mais qu’importe l’image).

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Mon second coup de gueule dans cette décision, c’est : qui finance ? Or, c’est là le choquant, d’autant plus choquant qu’on hésite entre naïveté et cynisme. Mgr Éric de Moulins-Beaufort a effectivement annoncé que le fonds créé à cette occasion serait alimenté par un financement « auprès des évêques, des prêtres coupables quand ils sont vivants », ce qui me paraît raisonnable, mais aussi : « et des fidèles qui voudront bien venir nous aider », heureusement qu’il a ajouté : « mais cela ne peut être qu’une démarche volontaire des fidèles ». Sans cette précision, on aurait déjà imaginé des spots publicitaires qui proposeraient aux fidèles de financer la cagnotte à cause des prêtres pédophiles ! Comme ces spots, réels et actuels cette fois-ci, hélas, qui font de la retape pour les veuves seules pour qu’elles lèguent leur fortune après leur disparition (avec des avantages fiscaux !). Quelle image déplorable de vénalité que l’Église n’est pourtant pas !

Comment imaginer que des fidèles puissent financer les errements tragiques des cadres de l’Église ? Qu’ils financent leur vie quotidienne (nécessaire puisqu’ils n’ont pas d’autres sources de revenus pour vivre que le denier du culte), cela paraît normal. Qu’ils financent diverses activités caritatives, c’est tout à fait louable. Mais ils alimentent le fonds des victimes de la pédophilie de certains prêtres, et victimes du silence de leur évêque, c’est absolument abominable, d’un cynisme absolument abject !

Je l’ai dit, je ne suis pas le Christ et je ne me sens pas en état de récupérer à mon compte les péchés du monde. Il faut être très fort, et je n’ai pas cette force, et ceux qui cherchent à le faire sans savoir qu’ils n’en ont pas la force, souvent, s’effondrent terriblement. C’est encore plus le cas quand il s’agit d’assumer la responsabilité des actes de pédophilie. Comment vouloir reporter aux fidèles cette question d’argent qui est du ressort exclusif de ceux qui ont fait fonctionner l’Église, et fonctionner très mal, beaucoup trop mal, au point d’anéantir des vies entières et aussi, en ricochet, même si, de mon point de vue, ce n’est pas le plus grave, l’image de l’Église elle-même ?

Car il y a une chose aussi qu’il faut marteler : il y a les victimes de ces actes odieux, ce sont elles qu’il faut secourir d’une manière ou d’une autre. Mais il y a aussi des victimes collatérales, ce sont tous les fidèles qui prennent conscience, qui se retrouvent dans une institution en pleine tempête à laquelle certains, faisant resurgir un anticléricalisme anachronique (et inutile car l’Église n’a plus aucune puissance ni influence dans les débats publics), veulent coller définitivement le mot de pédophilie.

Le pape François a été, dans ces scandales, parmi les plus fermes pour faire toute la lumière sur les milliers, voire les dizaines ou centaines de milliers d’abus sexuels qui ont été commis par des prêtres dans le monde depuis un demi-siècle, considérant que la vérité et la responsabilité valaient nettement plus que cette image de l’Église. Vérité, responsabilité, et aussi pardon. En voulant cacher ces faits, prétendument pour ne pas affaiblir l’institution, les évêques et tous les complices du silence ont au contraire saboté l’Église de l’intérieur. Et les victimes de ce sabotage, au-delà des personnes touchées dans leur chair, ce sont tous les fidèles.

Parmi les autres critiques que la décision des évêques d’indemnisation forfaitaire a inspirées, provenant des personnes victimes elles-mêmes interrogées par la presse, il y en a deux qui, à mon sens, ne sont pas recevables.

La première est que la déclaration n’évoque pas explicitement la reconnaissance de la responsabilité de l’Église. Le mot "responsabilité" n’est pas présent dans la déclaration, ce qui est vrai textuellement, mais dans l’esprit, cette reconnaissance de responsabilité est largement actée puisqu’elle parle de "silence", "négligence", "indifférence", "absence de réaction", "mauvaises décisions", "dysfonctionnements", etc.

La seconde critique injustifiée, c’est que la Conférence des évêques n’a pas attendu les conclusions de la CIASE présidée par Jean-Marc Sauvé pour prendre ses décisions. Le problème, c’est que la CIASE a jusqu’au printemps 2021 pour faire son travail et proposer les mesures qu’elle juge utiles et adaptées. Cette critique n’a pas de sens, la situation était urgente, attendre encore deux ans était pour le coup irresponsable. Ce qu’a expliqué Mgr Éric de Moulins-Beaufort : « Depuis 2016, les victimes attendent des choses de nous, on ne va pas les faire attendre encore jusqu’au printemps 2021. (…) Nous tiendrons compte de l’avis de la CIASE sur ce dispositif s’il le faut. ».

Il n’en reste pas moins que cette décision d’indemnisation forfaitaire et unique est une véritable maladresse, à la limite de la stupidité masochiste dans le contexte médiatique actuel, et que proposer aux fidèles d’alimenter le fonds d’indemnisation est particulièrement choquant. C’est dommage, car l’Église catholique en général, avec le pape François, et l’Église de France en particulier, ont accepté de prendre le problème clairement et franchement, lucidement, avec un profond travail d’écoute des victimes, d’accompagnement des déviants et de prévention et formation qui allait dans le bon sens (comme le montre ce document). Celui de l’humilité et pas du cynisme…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pédophilie dans l’Église catholique : la décision lourde de Lourdes.
Mgr Roger Etchegaray.
Notre-Dame de Paris et son avenir.
Maurice Bellet.
Dis seulement une parole et je serai guéri.
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Réflexions postpascales.
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
L’infaillibilité papale.
Pâques.
La tunique d’Argenteuil.
Hommage à l'abbé Pierre.
Mère Teresa.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean XXIII.
Le 14e dalaï-lama.
Jean-Marie Vianney.
Mgr Jean-Marie Lustiger.
Mgr Albert Decourtray.
Le Pardon.
La Passion.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191109-pedophilie-eglise-catholique.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/pedophilie-dans-l-eglise-219192

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/11/37779950.html


 

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 03:52

« Prier pour la France (…), c’est nous demander où nous e sommes de la tendresse que doivent exprimer les Français entre eux. Pour notre terre de France, que faisons-nous d’autre que de nous jeter à la figure quelques mottes de soupçon ou d’intolérance ? (…) Nous pouvons l’affirmer en toute sérénité en ce centenaire de la loi 1905 (…) sur les rapports de l’Église et d’un État qui, loin de renier sa laïcité, approfondit son devoir de faire appel à la religion comme à une force vitale pour nourrir et fortifier le tissu si fragile de la société française. » (Roger Etchegaray, le 10 juillet 2005 à Strasbourg).


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Il est né et mort dans le Pays basque. Il allait atteindre son 97e anniversaire le 25 septembre 2019. Il venait de fêter ses cinquante années d’épiscopat. Le cardinal Roger Etchegaray est mort le mardi 4 septembre 2019 à 17 heures 30. Il a été enterré ce lundi 9 septembre 2019 dans la matinée, dans la cathédrale de Bayonne, entouré de nombreux prélats catholiques, Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron depuis le 15 octobre 2008, Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux depuis le 21 décembre 2001 et cardinal depuis le 24 mars 2006 (ancien président de la Conférence des évêques de France de 2001 à 2007), Mgr Dominique Mamberti, cardinal depuis le 14 février 2015 et préfet du tribunal suprême de la Signature apostolique depuis le 8 novembre 2014 (à ce titre, ce prélat français représentait le Vatican), Mgr Philippe Barbarin, archevêque de Lyon depuis le 16 juillet 2002 et cardinal depuis le 21 octobre 2003, et encore d’autres évêques et prêtres.

Avec Roger Etchegaray, s’est éteinte cette génération de grands prélats français qui ont beaucoup marqué leur temps, comme Mgr François Marty (1904-1994), Mgr Jean Vilnet (1922-2013), Mgr Albert Decourtray (1923-1994) ou encore Mgr Jean-Marie Lustiger (1926-2007).





Après la mort de Roger Etchegaray, le Collège des cardinaux (anciennement le Sacré Collège) est composé de 213 membres, dont 118 cardinaux électeurs et 95 cardinaux non électeurs. Depuis Paul VI, un cardinal ne peut être électeur (et être élu pape) que s’il a moins de 80 ans. Cela permet de nommer de vieux théologiens cardinaux sans pour autant bouleverser l’équilibre du Collège des cardinaux. Roger Etchegaray fut le doyen d’âge des cardinaux lors de sa dernière journée d’existence (son collègue cardinal colombien José de Jesus Pimiento Rodriguez est mort en effet le 3 septembre 2019 à l’âge de 100 an et demi).

Dans l’Église catholique, Roger Etchegaray a occupé des fonctions très importantes. Fils d’un mécanicien agricole, il a étudié au grand séminaire de Bayonne puis au séminaire français de Rome, et à l’Université grégorienne de Rome. Il est devenu licencié en théologie et docteur en droit canonique (sa thèse portait sur le baptême des enfants de parents catholiques non pratiquants). Ordonné prêtre le 13 juillet 1947 dans sa ville natale, à Espelette (où il a été inhumé le 9 septembre 2019 dans l’après-midi).

Il fut nommé dans la paroisse de Saint-Étienne d’Espelette et travailla auprès de l’évêque de Bayonne (Mgr Léon-Albert Terrier) comme secrétaire particulier (en 1949). Il fut ensuite secrétaire général de l’Action catholique du diocèse (le 22 janvier 1953), chanoine honoraire (le 11 avril 1956), directeur des œuvres du diocèse (le 2 décembre 1958), vicaire général du diocèse (le 18 octobre 1960), directeur adjoint du secrétariat de l’Épiscopat français (le 18 janvier 1961), directeur du secrétariat pastoral de l’Épiscopat (en 1962). Il participa au Concile Vatican II en tant qu’expert entre 1962 et 1965, et il a beaucoup agi pour mettre en relation différentes délégations nationales. Roger Etchgaray fut très souvent cité par le père Yves Congar (théologien créé cardinal quelques mois avant de mourir) dans son "Journal du Concile" publié en 2002. Il fut nommé secrétaire général de la Conférence des évêques de France du 1er juin 1966 au 24 décembre 1970.

À la fin des années 1960, il a pris des responsabilités "opérationnelles" (on dira ici plutôt "pastorales") : nommé évêque auxiliaire de Paris le 29 mars 1969, consacré évêque le 27 mai 1969 à la cathédrale Notre-Dame de Paris par le cardinal François Marty (qui était archevêque de Paris), Roger Etchegaray fut nommé archevêque de Marseille du 24 décembre 1970 (intronisé le 16 janvier 1971) au 13 avril 1985. Il fut créé cardinal le 30 juin 1979 par le pape Jean-Paul II (comme cardinal-prêtre d’abord, puis, à partir du 24 juin 1998, comme cardinal-évêque).

Comme archevêque de Marseille, Roger Etchegaray s’est beaucoup engagé dans la vie épiscopale française : il présida la Conférence épiscopale de France de 1975 à 1981 (il succéda à François Marty et laissa cette responsabilité à Jean Vilnet) et le Conseil des Conférences épiscopales européennes de 1971 au 21 juin 1979 (il en fut le premier président et dès 1965, il était au Concile Vatican II le secrétaire du comité de liaison des épiscopats européens, ce fut lui qui créa la synergie entre épiscopats européens). Il fut également le prélat de la Mission de France du 25 novembre 1975 au 23 avril 1982 (il succéda à François Marty et laissa cette responsabilité à Albert Decourtray).

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De sa fonction pastorale à Marseille, Roger Etchegaray a livré ceci : « L’évêque est acculé à être, par sa vie même, un appel. Il n’est plus jugé sur l’idée que les hommes se font de la charge pastorale (en ont-ils une d’ailleurs, ou n’est-elle pas divergente ?) ; mais il sera jugé sur l’idée que lui-même en donnera. Me voici donc renvoyé à ma foi, me voici rendu public jusque dans ma vie personnelle. Je demande de prier pour moi, pour mes frères évêques ; car, j’ose dire, un évêque… ça compte encore ! » ("Dieu à Marseille", sorti en 1976). Le futur cardinal a aussi témoigné le 13 février 1976 à Rome sur ses responsabilités : « Chaque semaine, je m’accordais une matinée bien pleine pour recevoir toute personne qui voulait me voir sans rendez-vous. Je vous assure que de ces rencontres, j’ai beaucoup appris. ».

Cela ne l’empêchait pas, depuis Marseille, de venir avec sa Renault 4 dans les Alpes pour faire des randonnées en montagne jusqu’à 4 000 mètres d’altitude. Sa passion montagnarde lui permettait quelques analogies à propos de ses futures missions impossibles : « Avec toutes ces misères côtoyées à travers le monde, je pourrais avoir une impression de décadence, mais même aux tréfonds des enfers, je ne désespère pas de l’homme… Je trouve toujours espoir ! (…) Des fois, c’est un tout petit côté qui se trouve exposé au soleil de Dieu. C’est comme en montagne, il faut savoir trouver la face qui n’est pas gelée, que l’on peut escalader. Ainsi, de même pour l’homme : dans tout homme, on trouve un côté où il est, si j’ose dire, vulnérable à l’amour et à la tendresse de Dieu. C’est ce qui fait que l’on ne peut pas désespérer, parce que Dieu est présent en tout homme. ».

Des missions impossibles ? Il n’a fait que cela ! Le pape Jean-Paul II appela effectivement Roger Etchegaray à la Curie romaine pour des missions particulières. Il fut ce qu’on a appelé son "ambassadeur du cœur". Roger Etchegaray fut membre du Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens en 1979, puis il fut nommé Président du Conseil pontifical Justice et Paix du 8 avril 1984 au 24 juin 1998, et Président du Conseil pontifical Cor unum du 8 avril 1984 au 2 décembre 1995. C’était l’équivalent de deux ministères. Le Conseil pontifical Justice et Paix avait pour but de promouvoir dans le monde la justice et la paix, les droits de l’homme, le respect de la "Création" (l’environnement et l’écologie), ainsi que la doctrine sociale de l’Église catholique. Le Conseil pontifical Cor Unum avait pour but d’aider et soutenir les populations en difficulté, en migration, ainsi que de promouvoir le bénévolat. Ces deux conseils pontificaux, créés par Paul VI, furent fusionnés par le pape François le 1er janvier 2017 dans le dicastère pour le service du développement humain intégral. Roger Etchegaray fut aussi nommé, le 15 novembre 1994, Président du comité central pour le Grand Jubilé de l’an 2000 (président jusqu’en 2001).

Avec ces fonctions officielles, Roger Etchegaray fut un très proche collaborateur de Jean-Paul II pendant une quinzaine d’années, envoyé partout dans le monde pour renforcer la solidarité, la paix et le partage et pour porter un message d’amour et d’espérance dans de nombreux pays en crise. Émissaire du pape, Roger Etchegaray a rempli de nombreuses missions diplomatiques, spirituelles mais aussi politiques, parfois souterraines (officieuses), en particulier dans les endroits les plus "chauds" de la planète : au Rwanda et au Burundi au moment du génocide, en Chine en 1978, à Cuba pour garder contact avec Fidel Castro, au Liban, en Irak et en Iran en 1985, au Vietnam, en Haïti, en Russie, en Corée du Nord, en Birmanie, à Sarajevo pendant la guerre civile en ex-Yougoslavie, à Bethléem, à Bagdad où il a rencontré Saddam Hussein le 16 février 2003 pour tenter d’éviter encore la guerre américaine, il a visité quarante-neuf États africains, il a rencontré Nelson Mandela en 1991, il a rencontré aussi Mouammar Kadhafi, etc. Roger Etchegaray prépara également les premières rencontres d’Assise, la journée mondiale de la prière le 27 octobre 1986 à Assise, réunissant cent trente responsables religieux. Il y a huit cents ans, saint François d’Assise a rencontré le sultan Al-Kamel qu’il a (vainement) tenté de convertir.

À propos du Rwanda, il a expliqué plus tard : « Au creux des misères humaines, j’ai toujours noté avec émerveillement les plus hauts sursauts de l’espérance… Vraiment, l’homme dépasse l’homme. Ses énergies divines sont inépuisables quand elles se mettent au service de la fraternité et de la solidarité. » (Radio Notre Dame, novembre 2007).

À propos de la Chine, dans une conférence tenue le 17 juin 2019 à l’Institut de France, sur les relations internationales de la France et le Vatican, l’historien Philippe Levillain expliqua : « Paul VI, tout au long du Concile, avait en vain espéré obtenir de Pékin la participation d’évêques chinois, comme pour les pays de l’Europe de l’Est. On voit les obstacles. Le pape ne cacha pas ultérieurement son admiration pour l’audace du Général [De Gaulle], auprès du cardinal Etchegaray chargé d’une mission spéciale en Chine en 1978. Aujourd’hui encore, le souverain pontife rêve de s’y rendre. Étonnante fut cette sorte de concurrence entre le pape et le Général. ».

Roger Etchegaray est resté ensuite au Vatican jusqu’au 26 janvier 2017. Il fut élu vice-doyen du Collège des cardinaux (c’est-à-dire le numéro trois du Vatican après le pape et le doyen élu), du 30 avril 2005 au 10 juin 2017. Il a pris sa retraite dans le Pays basque après avoir séjourné pendant trente ans à Rome et avoir passé son temps comme globe-trotter du monde.

Le soir quand le pape François a été élu, le 13 mars 2013, Roger Etchegaray fut très heureux de ce choix des cardinaux (il n’était déjà plus électeur), à tel point que le père Nicolas Buttet, l’un de ses plus proches collaborateurs au Vatican entre 1988 et 1992, apprenant sa mort, le qualifia ainsi : « Une belle personne, un précurseur du pape François ! (…) Ce n’était pas du tout un apparatchik, mais un homme respirant la chaleur humaine, avec un superbe accent du Sud-Ouest, un vrai homme d’Évangile, qui portait particulièrement le souci de l’unité de l’Église en Chine. ».

Le cardinal basque écrivit le soir même ce petit texte (qui fut publié dans son dernier livre, "Avec Dieu chemin faisant", sorti en 2015) : « J’entends que tu te fais appeler François. François d’Assise et de Buenos Aires… et maintenant "évêque de Rome". Mais pourquoi prendre ce nom, toi le premier pape à porter un nom si universel et si fascinant ? (…) Pape François, aide-nous à croire que sur tous les chemins de la résurrection, le Christ nous précède toujours. ».

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Élu membre de la section générale de l’Académie des sciences morales et politiques le 28 mars 1994 (dans le même fauteuil que Louis Passy, Louis Marin, député de Nancy, ou encore le diplomate André François-Poncet), il fut décoré des insignes de Grand officier de la Légion d’honneur remises par l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer le 7 octobre 2002 à Paris, et des insignes de Grand-croix de la Légion d’honneur remises par le Premier Ministre Manuel Valls le 26 avril 2014 à Rome. Il était également commandeur de l’Ordre national du Mérite.

Roger Etchegaray était un grand chercheur, un grand penseur, il a beaucoup étudié, réfléchi, écrit et animé des séminaires sur les problèmes très brûlants de l’Église, défense des droits de l’homme, chômage, endettement international, logement, problèmes sociaux, etc. Il a ainsi publié un rapport sur les Églises e Europe centrale et orientale cinq ans après la chute du mur de Berlin dans le cadre d’un colloque présidé par Jean Foyer (publié en 1995). Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, en particulier de "J’avance comme un âne : à temps et à contretemps" (1984), "L’Évangile aux couleurs de la vie" (1987), "Qu’ai-je fait du Christ ?" (2001), "Vers les chrétiens en Chine, vus par une grenouille du fond d’un puits" (2004), "J’ai senti battre le cœur du monde" (2007), "L’Homme, à quel prix ?" (2012), etc. Dans son livre de 1984 ("J’avance comme un âne…"), il se parlait à lui-même : « Je te connais comme si je t’avais fait, à vrai dire, c’est bien moi qui t’ai fait comme tu es devenu, un homme masqué. Alors, de grâce, enlève ton masque et souviens-toi que tu es poussière. ».

Lauréat 2003 du Prix Félix-Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, Roger Etchegaray n’hésitait pas, dans son discours de remise de prix, le 21 septembre 2004 à la Maison de l’Unesco, à Paris, à insister qu’il n’était jamais seul dans le dialogue et la recherche de la paix : « Ce prix de l’Unesco, je l’accueille avec d’autant plus de reconnaissance que je le partage avec le docteur Mustafa Ceri, grand mufti de Bosnie. Nous nous sommes déjà rencontrés, d’abord sur sa propre terre au creux de la guerre civile des Balkans, et aussi à Londres, à Davos et ailleurs. Ce prix de l’Unesco, je l’accueille aussi avec d’autant plus d’empressement que le nom d’Houphouët-Boigny me pousse vers cette Afrique, berceau de l’humanité, cette Afrique en douloureux et trop long enfantement pour tenir dans l’histoire mondiale d’aujourd’hui un rôle à la mesure de son génie propre. C’est auprès du sage de Yamassoukro, à l’occasion d’une mission au Libéria, que j’ai appris à ne jamais désespérer des peuples africains, lors même qu’ils descendent aux enfers comme au Rwanda. ».

À cette occasion, il a donné quelques lignes directrices pour tenter la paix : « Aujourd’hui, je discerne mieux le lien qui unit justice et paix (…). Tout se tient : le moindre accroc à la tunique de l’humanité vient défaire la paix. Aujourd’hui, je sais mieux à quel point les droits de l’homme sont indivisibles, exigeant une farouche et égale détermination à ne pas les réduire en monnaie d’échange entre les États (…). Aujourd’hui, je déchiffre mieux le plus vieux nom de la paix, celui de désarmement (…). Aujourd’hui, je découvre mieux la force d’une opinion publique, non anesthésiée, non manipulée, capable d’alerter, de secouer les pouvoirs installés (…). Aujourd’hui, je situe mieux la réconciliation sur le chemin de la paix : elle l’accompagne à tous les pas. Ce concept de réconciliation, d’essence religieuse, est devenu politique, mais il doit garder sa sève primitive sans laquelle la justice blessée ne supportera pas le baume de la miséricorde (…). La paix est possible, même aujourd’hui où la logique de la guerre vient ronger la logique de la paix, où la violence polymorphe aveugle se faufile partout au point de rendre la paix elle-même belliqueuse. Oui, la paix est possible, mais elle ne peut se contenter de discours incantatoires, généraux et généreux. À côté de techniques de plus en plus sophistiquées pour la guerre, la promotion de la paix paraît dérisoire, artisanale, réduite à un bricolage de bons sentiments ; pour dire adieu à la guerre, il ne suffit pas de dire bonjour à la paix. » (21 septembre 2004).

Dans "L’Homme, à quel prix ?", il rappelait ceci : « Certains peuvent vous dire que le choix de la non-violence est, en fin de compte, une acceptation passive des situations d’injustice. Ils peuvent prétendre que ne pas user de violence contre ce qui est mal, ou refuser de défendre les opprimés par la violence est couardise. Rien n’est moins loin de la vérité. Il n’y a rien de passif dans la non-violence quand elle est dictée par l’amour. Choisir les moyens de la non-violence, c’est faire un choix courageux dans l’amour, un choix qui est un engagement ferme envers la justice. » (2012).

Je termine ici par une réflexion et une prière du cardinal Etchegaray qui voulait évoquer le patriotisme à l’occasion d’une traditionnelle "messe pour la France" le 10 juillet 2005 dans la cathédrale de Strasbourg : « Prier pour la France n’a pas cependant de simples accents concordataires. Il s’agit d’une démarche spirituelle que tout chrétien de tout pays accomplit, j’ose dire, finalement à l’égard de sa patrie. Car la patrie n’est pas une abstraction ou un préjugé, mais une réalité bien charnelle ; c’est elle qui permet à chacun d’assumer et d’assurer le premier et nécessaire relais entre la famille, cellule de base et toute la communauté humaine dans l’espace plus ou moins défini d’un peuple ou d’une nation. ».

Et de poursuivre ainsi : « Plus encore que la fidélité familiale, soumise à l’épreuve des générations, la fidélité à l’appartenance nationale est aujourd’hui défiée par les légitimes appels aux solidarités de plus en plus pressantes au niveau soit européen soit intercontinental. De même que, selon saint Jean, "celui qui prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas et n’aime point son prochain qu’il voit trompe et se trompe" (I Jn, 4,20), ainsi j’ajouterai qu’il trompe et se trompe celui qui prétend aimer les peuples lointains avec lesquels il ne vit pas et n’aime point son propre pays auquel il se frotte chaque jour. Notre participation active à la communauté nationale avec tous les devoirs qu’elle impose est le meilleur test de notre aspiration à l’universel. (…) Plus que d’un sentiment toujours fragile et parfois aveugle, il s’agit d’une responsabilité collective et constante » (10 juillet 2005).

J’insiste sur cette phrase citée : « Notre participation active à la communauté nationale avec tous les devoirs qu’elle impose est le meilleur test de notre aspiration à l’universel. ». Autrement dit, le cardinal Roger Etchegaray avait compris qu’il n’y avait aucune incompatibilité entre rester patriote, aimer son pays, servir sa patrie, et nourrir de la compassion pour les moins favorisés même s’ils sont très éloignés, car l’un est complémentaire de l’autre. En ce sens, avec une dizaine d’années d’avance, il avait bien senti l’importance que l’identité nationale jouait dans l’esprit des peuples, quels qu’ils soient.

D’ailleurs, il expliquait déjà, le 7 octobre 2002 à Paris : « C’est vers la France que d’abord, je tourne mon regard, comme vers une mère. J’aime ma patrie dans sa réalité bien charnelle, par-delà ou plutôt dedans ses savoureuses différences, voire ses légitimes divergences. Nous lui devons la vérité sur ses faiblesses, mais aussi l’admiration pour ses vertus. Il ne s’agit pas d’une émotion cocardière, mais d’un engagement, d’une solidarité, d’une justice. (…) Dans tous les points chauds du monde où le pape Jean-Paul II m’a envoyé en mission de paix et de charité, jusqu’à la Chine populaire, j’ose dire que j’emportais collée à la semelle un peu de cette terre française… où se reconnaissent quelques grains basques. Notre appartenance active à la communauté nationale est un relais nécessaire à l’authenticité de notre aspiration à la communauté européenne et universelle. ».

C’est en ce sens que, toujours fidèle à ses racines basques, amoureux de la France, Roger Etchegaray a été l’un des meilleurs serviteurs de cette fameuse aspiration à l’universel dans un monde si troublé et si terrible.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Mgr Roger Etchegaray.
Notre-Dame de Paris et son avenir.
Maurice Bellet.
Dis seulement une parole et je serai guéri.
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Réflexions postpascales.
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
L’infaillibilité papale.
Pâques.
La tunique d’Argenteuil.
Hommage à l'abbé Pierre.
Mère Teresa.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean XXIII.
Le 14e dalaï-lama.
Jean-Marie Vianney.
Mgr Jean-Marie Lustiger.
Mgr Albert Decourtray.
Le Pardon.
La Passion.

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 03:18

« Et voilà que les éminents cardinaux ont appelé un nouvel évêque de Rome. Ils l’ont appelé d’un pays lointain, lointain, mais toujours si proche par la communion dans la foi et la tradition chrétienne. J’ai eu peur en recevant cette nomination, mais je l’ai fait en esprit d’obéissance à Notre-Seigneur Jésus-Christ et de confiance totale à sa Mère, la Très Sainte Vierge. » (Karol Wojtyla, le 16 octobre 1978 à Rome).


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C’était il y a quarante ans exactement, le lundi 16 octobre 1978, une année qui a connu trois papes. Paul VI, qui a été canonisé le dimanche 14 octobre 2018, est mort le 6 août 1978. Son successeur Jean-Paul Ier fut élu le 26 août 1978 mais est mort un mois plus tard, le 28 septembre 1978. Enfin, Jean-Paul II (canonisé le 27 avril 2014) a été élu pape le 16 octobre 1978. Pape jeune (pour un pape), 58 ans.

Son nom est Karol Wojtyla et son "pays lointain" est bien sûr la Pologne. Archevêque de Cracovie. Lorsqu’un cardinal est élu pape, il doit tout de suite trouver son nom de pape, et ce n’est pas sûr que tous les cardinaux éligibles y pensent avant le conclave. Du coup, parce qu’il était Polonais, Karol Wojtyla avait proposé à ses collègues de s’appeler Stanislas Ier. Mais on l’en dissuada car cela faisait plusieurs siècles qu’aucun pape n’avait jamais "commencé" un nouveau nom. Traditionnellement, le nouveau pape reprend un nom d’un pape ancien dont il voudrait s’inspirer. Le pape François a rompu cette tradition le 13 mars 2013 en démarrant un nouveau nom tout en se refusant d’y mettre un numéro (François Ier) qui ferait de lui un peu un roi (un célèbre roi de France par exemple). Finalement, Karol Wojtyla a choisi Jean-Paul II pour rendre hommage à son prédécesseur resté très brièvement, lui-même ayant pris cette appellation pour rendre hommage à ses deux prédécesseurs directs, saint Jean XXIII et saint Paul VI.

Les premières paroles du nouveau pape, ce fut donc de dire : "J’ai eu peur !". Il y avait de quoi, bien sûr, car la fonction, le symbole, face à l’histoire, oblige beaucoup celui qui va l’incarner. Et l’on sait, a posteriori, que Jean-Paul II a su incarner ses fonctions de manière extraordinairement vivante et dynamique.

Ce fut quelques jours plus tard, lors de son homélie pour la messe solennelle d’intronisation, le dimanche 22 octobre 1978, qu’il a prononcé les paroles qui sont restées célèbres. Il déclara aux fidèles : « Frères et sœurs, n’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! ». C’était là une parole d’humilité : en disant à la fois "j’ai peur" et en disant au monde entier "n’ayez pas peur !".

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Il ajouta : « Aidez le pape et tous ceux qui veulent servir le Christ et, avec la puissance du Christ, servir l’homme et l’humanité entière ! N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait "ce qu’il y a dans l’homme" ! Et lui seul le sait ! Aujourd’hui, si souvent l’homme ignore ce qu’il porte au-dedans de lui, dans les profondeurs de son esprit et de son cœur. Si souvent il est incertain du sens de sa vie sur cette terre. Il est envahi par le doute qui se transforme en désespoir. Permettez donc, je vous prie, je vous l’implore avec humilité et confiance, permettez au Christ de parler à l’homme. Lui seul a des paroles de vie, oui, de vie éternelle ! ».

Dans ces quelques mots, presque tout y était pour les temps à venir. Par exemple, ouvrir les frontières des États : les humains forment une communauté unique et pas séparable par des frontières artificielles (récentes d’ailleurs : devait-on avoir un visa pour voyager au XVIIIe siècle ?). Cela signifie plus d’humanité pour les réfugiés. Ouvrir les systèmes économiques, ce n’est pas forcément du libéralisme mais surtout, de la redistribution, que tous les hommes puissent bénéficiaient des mêmes richesses de la terre. Encourager l’égalité. Ouvrir les systèmes politiques, c’est évidemment encourager la démocratie et la liberté, à une époque où la Pologne, la moitié de l’Europe étaient enfermées dans une dictature communiste. Ouvrir les immenses domaines de la culture, c’est favoriser la transmission des savoirs, lutter contre l’analphabétisme, éduquer, instruire, soigner, etc.

Il termina sa première homélie pontificale avec cette grande forme d’humilité en parallèle avec son étonnante vigueur et force intérieure : « Et je m’adresse encore à tous les hommes, à chaque homme (…). Priez pour moi ! Aidez-moi, afin que je puisse vous servir ! ».

Je propose ici de reprendre quelques premières paroles de ce nouveau pape si médiatique, si inhabituel pour l’époque. Un pape qui faisait du sport, qui avait installé une piscine pour nager, qui skiait devant les caméras, qui voyageait, qui rencontrait les gens. Des millions de personnes ont pu l’écouter de vive voix dans le monde.

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Si Jean-Paul II a si bien incarné la fonction pontificale, c’était parce qu’il avait un véritable charisme et un talent pour la communication (il avait fait du théâtre dans sa jeunesse). Les relations avec les journalistes étaient donc essentielles pour lui et l’Église qu’il servait.

Quelques jours après son élection, le 21 octobre 1978, il leur adressa un salut amical : « Soyez vivement remerciés de tout ce que vous avez fait, de ce que vous ferez, pour présenter au grand public, dans la presse, à la radio, à la télévision, les événements de l’Église catholique qui vous ont plusieurs fois rassemblés à Rome depuis deux mois. Certes, au simple niveau professionnel, vous avez vécu des journées éprouvantes autant qu’émouvantes. Le caractère soudain, imprévisible, des faits qui se sont succédé, vous a obligés à faire appel à une somme de connaissances en matière d’information religieuse qui vous étaient peut-être peu familières, puis à faire face, dans des conditions parfois fébriles, à une exigence qui connaît la maladie du siècle : la hâte. Pour vous, attendre la fumée blanche n’était pas une heure de tout repos ! Merci d’abord d’avoir fait si largement écho, avec un respect unanime, au labeur considérable et véritablement historique du grand pape Paul VI. Merci d’avoir rendu si familier le visage souriant et l’attitude évangélique de mon prédécesseur immédiat, Jean-Paul Ier. Merci encore du relief favorable que vous avez donné au récent conclave, à mon élection et aux premiers pas que j’ai accomplis dans la lourde charge du pontificat. ».

Il comprenait la dure tâche des journalistes d’analyser les événements : « Il est difficile de bien présenter le vrai visage de l’Église. Oui, les événements sont toujours difficiles à lire, et à faire lire. D’abord ils sont presque toujours complexes. Il suffit qu’un élément soit oublié par inadvertance, omis volontairement, minimisé ou au contraire accentué outre mesure, pour fausser la vision présente et les prévisions à venir. Les faits d’Église sont en outre plus difficiles à saisir pour ceux qui les regardent, je le dis en tout respect de chacun, en dehors d’une vision de foi, et plus encore à exprimer à un large public qui en perçoit difficilement le vrai sens. ».

Ces changements de papes (trois papes en 1978) ont passionné de nombreuses personnes : « Peut-être avez-vous été vous-mêmes surpris et encouragés par l’importance qu’y attribuait, dans tous les pays, un très large public que d’aucuns croyaient indifférent ou allergique à l’institution ecclésiastique et aux choses spirituelles. En réalité, la transmission de la charge suprême confiée par le Christ à saint Pierre, à l’égard de tous les peuples à évangéliser et de tous les disciples du Christ à rassembler dans l’unité, est vraiment apparue comme une réalité transcendant les événements habituels. ».

Au-delà de la communication et du faire-savoir, il y avait bien sûr le fond. Le fond du message papal n’était pas de nature politique mais de nature spirituelle. Et pour son premier Noël, il a délivré le message principal du christianisme qui est l’humanisme : chaque humain est unique, et aussi, chaque humain est uni à l’humanité tout entière.

Le 25 décembre 1978, lors de son premier message urbi et orbi de Noël, Jean-Paul II s’adressa en effet aux fidèles venus Place Saint-Pierre avec cet humanisme qui caractérise le christianisme et le catholicisme (catholique signifie universel) : « Ce message s’adresse à chaque homme, à l’homme dans son humanité. Noël est la fête de l’homme. C’est la naissance de l’homme. L’un des milliards d’hommes qui sont nés, qui naissent et qui naîtront sur la terre. Un homme, un élément de cette immense statistique. Ce n’est pas par hasard que Jésus est venu au monde à l’époque du recensement quand un empereur romain voulait savoir combien son pays comptait de sujets. L’homme, objet de calcul, qui entre dans la catégorie de la quantité ; un parmi des milliards. Et en même temps, un être unique, absolument singulier. Si  nous célébrons aujourd’hui de manière aussi solennelle la naissance de Jésus, nous le faisons pour rendre témoignage au fait que chaque homme est unique, absolument singulier. Si nos statistiques humaines, nos catégories humaines, nos systèmes politiques, économiques et sociaux humains, les simples capacités humaines ne réussissent pas à assurer à l’homme la possibilité de naître, d’exister et d’agir en tant qu’être unique et absolument singulier, tout cela lui est assuré par Dieu. Pour lui, et en face de lui, l’homme est toujours quelqu’un d’unique, d’absolument singulier ; quelqu’un éternellement pensé et éternellement choisi, quelqu’un appelé et nommé par son propre nom. ».

En plus d’un quart de siècle, Jean-Paul II a visité quasiment tous les pays de la planète, a parlé avec de très nombreux peuples. Inlassablement, avec beaucoup de souffrance à la fin de sa vie, mais avec foi et espérance, il a transmis ce message de l’humain. La "bonne nouvelle", c’est cet humanisme-là. Ce pape fut critiqué par les uns et par les autres parce que ceux-ci restaient dans un cadre politique : trop à droite pour la gauche car trop rivé aux valeurs traditionnelles, mais trop à gauche pour la droite parce qu’il a toujours rappelé que le principal était la place que l’homme avait dans la société, ce qui signifiait entre autres justice sociale, accueil des réfugiés et abolition de la peine de mort. Doublement contesté et pourtant, unanimement et durablement respecté, parce que son moteur n’était pas la haine mais l’amour. Cela fait quarante ans que l’humanité a "profité" de son message …"révolutionnaire".


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Sylvain Rakotoarison (14 octobre 2018)
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Pour aller plus loin :
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Lech Walesa.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
La canonisation de Jean-Paul II et Jean XXIII.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
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Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
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Viens m’aider à aider !
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Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
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