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5 janvier 2023 4 05 /01 /janvier /2023 08:07

(vidéo)


Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230102-benoit-xvi.html











https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20230105-obseques-benoit-xvi.html




 

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4 janvier 2023 3 04 /01 /janvier /2023 04:42

« Du fond du cœur, je remercie Dieu pour les nombreux amis, hommes et femmes, qu'il a toujours placés à mes côtés (…). À tous ceux que j'ai lésés d'une manière ou d'une autre, je demande pardon de tout mon cœur. » (Benoît XVI, le 29 août 2006).



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Le pape émérite Benoît XVI est mort avec l'année 2022, le matin de la Saint-Sylvestre. Ses obsèques seront célébrées le jeudi 5 janvier 2023 à partir de 9 heures 30 à la Basilique Saint-Pierre-de-Rome (cérémonie qu'on peut suivre ici).

Son décès a provoqué une vague d'émotion à l'échelle mondiale, ce qui est bien naturel pour cette personnalité marquante du christianisme, pour ce pape qui restera dans l'histoire, bien malgré lui, comme celui qui a rompu avec le pontificat à vie en renonçant à rester pape jusqu'à sa mort :
« J’ai fait ce pas en pleine conscience de sa gravité et aussi de sa nouveauté, mais avec une profonde sérénité d’âme. Aimer l’Église signifie aussi avoir le courage de faire des choix difficiles, douloureux, en ayant toujours à cœur le bien de l’Église et non soi-même. » (27 février 2013).

Il est par ailleurs l'un des papes qui a vécu le plus longtemps dans l'histoire du christianisme, près de 96 ans (il a vécu plus longtemps que Léon XIII, décédé à 93 ans, et saint Agathon aurait été le seul pape à avoir vécu plus longtemps, mort à 104 ans en 681 après deux ans et demi de pontificat). Pour la comparaison, le pape François, qui a un peu plus de 86 ans, est déjà plus âgé que Benoît XVI lorsque ce dernier a renoncé à rester pape (à ce titre, le pape François fait partie des dix papes les plus vieux de l'histoire). Jean-Paul II est mort, quant à lui, quelques semaines avant ses 85 ans.

Parmi les réactions dans le monde, celle du Président français Emmanuel Macron : « Le pape émérite Benoît XVI nous a quittés, après avoir marqué l’Église du sceau de son érudition théologique et œuvré inlassablement pour un monde plus fraternel. (…) Loin de rechercher la fusion de l’État et de l’Église, il rappela l’importance d’une distinction du religieux et du politique, dont l’indépendance mutuelle n’implique pas indifférence, mais dialogue. Aussi invitait-il les chrétiens à s’investir comme citoyens. Ses encycliques appellent à une mondialisation respectueuse qui redistribue les ressources entre riches et pauvres, à une économie humaine qui garde le sens du don et du partage, à une écologie intégrale qui respecte la planète comme la dignité de l’Homme. Son affection pour la France lui valut d’être nommé membre étranger de notre Académie des Sciences morales et politiques. Les années de séminaire lui avaient permis d’imprégner sa pensée des écrits de Bergson, Sartre ou Camus, de se prendre de passion pour Claudel, Bernanos, Mauriac ou Maritain. Ces affinités intellectuelles s’étaient enrichies d’amitiés humaines, tissées au fil de ses échanges de ses voyages à Paris et de ses échanges avec les prélats et théologiens français qui exercèrent une forte influence sur le concile de Vatican II, notamment les futurs cardinaux Daniélou, de Lubac et Congar. (…) Devenu Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, il parcourut la France en septembre 2008, impressionnant ses auditeurs par la finesse de sa culture et l’élégance de son français. ».

Dans les articles dans la presse sur Benoît XVI, il est couramment évoqué son supposé conservatisme et sa supposée opposition avec l'actuel pape François. Pendant tout le temps de son retrait (2013-2022), au contraire, Benoît XVI a souhaité venir en aide à son successeur, participant même le 27 avril 2014 à la canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII, lors d'une cérémonie appelée des quatre papes (c'était la première fois de l'histoire que l'Église a canonisé deux papes en même temps). De même, le pape François a repris les travaux de Benoît XVI, ce qui se reconnaît dans la première encyclique de François en partie rédigée par son prédécesseur ("Lumen fidei", publiée le 5 juillet 2013, peu de temps après l'élection de François).

Pour exemple, la nécrologie de Stéphanie Le Bars publiée dans Le Monde du 31 décembre 2022 était très stéréotypée : « Intimement marqué par l’histoire tourmentée de l’Europe du XXe siècle, profondément troublé par le « relativisme » qui imprègne, selon lui, les sociétés modernes, le pape allemand aura gouverné l’Eglise entre effacement et renoncement, entre coups de menton et laisser-faire, entre maladresses et rigueur intellectuelle. Son règne a déstabilisé le monde catholique, abîmé l’image de l’Eglise catholique à l’extérieur, laissé en friche nombre de chantiers, et en a ouvert d’autres, demeurés inachevés. Il faut dire que ce très proche collaborateur de Jean Paul II avait accepté la charge à reculons. (…) Avocat de l’alliance entre la foi et la raison, il a plaidé pour que le christianisme ait une voix dans l’espace public, exhortant les croyants à jouer un rôle dans les débats actuels. ».

Théologien moderne, il le fut dès le Concile Vatican II auquel il a participé et Benoît XVI a sans doute laissé son meilleur texte avec l'encyclique "Caritas in veritate" publiée le 29 juin 2009. La charité, c'est la foi et la vérité, c'est la raison : « Le faire sans le savoir est aveugle, et le savoir sans amour est stérile. (…) L’amour dans la vérité demande d’abord et avant tout à connaître et à comprendre, en reconnaissant et en respectant la compétence spécifique propre à chaque champ du savoir. La charité n’est pas une adjonction supplémentaire, comme un appendice au travail une fois achevé des diverses disciplines, mais au contraire elle dialogue avec elles du début à la fin. Les exigences de l’amour ne contredisent pas celles de la raison. Le savoir humain est insuffisant et les conclusions des sciences ne pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le développement intégral de l’homme. Il est toujours nécessaire d’aller plus loin : l’amour dans la vérité le commande. Aller au-delà, néanmoins, ne signifie jamais faire abstraction des conclusions de la raison ni contredire ses résultats. Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour : il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour. ».

Il faut signaler en outre qu'il fut le premier pape à avoir voulu faire toute la lumière (et la transparence) sur la pédocriminalité dans l'Église catholique, intention louable et noble même si, et chaque jour hélas en apporte son grain de sel, il n'a su opérer efficacement. Dans une interview qu'il a accordée aux journalistes dans son avion en vol vers les États-Unis, Benoît XVI expliquait le 15 avril 2008, à propos des scandales de certains prélats américains : « Quand je lis les comptes-rendus de ces événements, j'ai du mal à comprendre comment certains prêtres ont pu manquer à ce point à la mission d'apporter la guérison, d'apporter l'amour de Dieu à ces enfants. J'ai honte et nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour faire en sorte que cela ne se renouvelle plus. Je crois que nous devons agir à trois niveaux : tout d'abord au niveau de la justice et au niveau politique. (…) Nous exclurons de manière absolue les pédophiles du ministère sacré ; c'est totalement incompatible. Celui qui s'est rendu coupable de pédophilie ne peut pas être prêtre. À ce premier niveau, nous pouvons faire justice et aider les victimes, car elles sont profondément blessées ; les deux côtés de la justice sont d'une part que les pédophiles ne peuvent pas être prêtres et de l'autre, l'aide aux victimes, de toutes les manières possibles. Il y a ensuite un niveau pastoral. Les victimes auront besoin de guérison, d'aide, d'assistance et de réconciliation : il s'agit d'un engagement pastoral important et je sais que les évêques, les prêtres et tous les catholiques aux États-Unis feront tout ce qu'ils pourront pour aider, assister, guérir. Nous avons visité les séminaires et nous ferons tout ce qui sera possible pour donner aux séminaristes une profonde formation spirituelle, humaine et intellectuelle. Seules des personnes saines et qui ont vie personnelle profondément enracinée dans le Christ et dans les sacrements peuvent être admises au sacerdoce. Je sais que les évêques et les recteurs de séminaires feront tout leur possible pour avoir un discernement très très sévère car il est plus important d'avoir de bon prêtres que beaucoup de prêtres. Ceci est également notre troisième niveau et nous espérons pouvoir faire, avoir fait et faire encore à l'avenir, tout ce qui est en notre pouvoir pour guérir ces blessures. ».

À l'occasion d'un discours aux cardinaux le 20 décembre 2010, Benoît XVI est revenu sur le sujet : « Nous avons été d’autant plus bouleversés quand, justement en cette année et en une dimension inimaginable pour nous, nous avons eu connaissance d’abus contre les mineurs commis par des prêtres, qui transforment le Sacrement en son contraire ; sous le manteau du sacré, ils blessent profondément la personne humaine dans son enfance et lui cause un dommage pour toute la vie. Dans ce contexte, m’est venue à l’esprit une vision de sainte Hildegarde de Bingen qui décrit de façon bouleversante ce que nous avons vécu cette année. (…) Dans la vision de sainte Hildegarde, le visage de l’Église est couvert de poussière, et c’est ainsi que nous l’avons vu. (…) Nous devons accueillir cette humiliation comme une exhortation à la vérité et un appel au renouvellement. Seule la vérité sauve. Nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour réparer le plus possible l’injustice qui a eu lieu. Nous devons nous demander ce qui était erroné dans notre annonce, dans notre façon tout entière de configurer l’être chrétien, pour qu’une telle chose ait pu arriver. Nous devons trouver une nouvelle détermination dans la foi et dans le bien. Nous devons être capables de pénitence. Nous devons nous efforcer de tenter tout ce qui est possible, dans la préparation au sacerdoce, pour qu’une telle chose ne puisse plus arriver. C’est aussi le lieu pour remercier de tout cœur tous ceux qui s’engagent pour aider les victimes et pour leur redonner la confiance dans l’Église, la capacité de croire à son message. Dans mes rencontres avec les victimes de ce péché, j’ai toujours trouvé aussi des personnes qui, avec grand dévouement, se tiennent aux côtés de celui qui souffre et a subi un préjudice. C’est l’occasion pour remercier aussi les si nombreux bons prêtres qui transmettent dans l’humilité et la fidélité, la bonté du Seigneur et qui, au milieu des dévastations, sont témoins de la beauté non perdue du sacerdoce. Nous sommes conscients de la gravité particulière de ce péché commis par des prêtres et de notre responsabilité correspondante. Mais nous ne pouvons pas taire non plus le contexte de notre temps dans lequel il est donné de voir ces événements. Il existe un marché de la pornographie concernant les enfants, qui, en quelque façon, semble être considéré toujours plus par la société comme une chose normale. La dévastation psychologique d’enfants, dans laquelle des personnes humaines sont réduites à un article de marché, est un épouvantable signe des temps. (…) Tout plaisir devient insuffisant et l’excès dans la tromperie de l’ivresse devient une violence qui déchire des régions entières, et cela au nom d’un malentendu fatal de la liberté, où justement la liberté de l’homme est minée et à la fin complètement anéantie. (…) Rien ne serait en soi-même bien ou mal. Tout dépendrait des circonstances et de la fin entendue. Selon les buts et les circonstances, tout pourrait être bien ou aussi mal. La morale est substituée par un calcul des conséquences et avec cela cesse d’exister. Les effets de ces théories sont aujourd’hui évidentes. Contre elles, le pape Jean-Paul II, dans son encyclique "Veritatis splendor" de 1993, a indiqué avec une force prophétique, dans la grande tradition rationnelle de l’ethos chrétien, les bases essentielles et permanentes de l’agir moral. Ce texte doit aujourd’hui être mis de nouveau au centre comme parcours dans la formation de la conscience. C’est notre responsabilité de rendre de nouveau audibles et compréhensibles parmi les hommes ces critères comme chemins de la véritable humanité, dans le contexte de la préoccupation pour l’homme, où nous sommes plongés. ».

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Je propose par ailleurs de revenir ici sur le testament spirituel de Benoît XVI. Il l'a rédigé il y a déjà longtemps, puisqu'il a été publié le 29 août 2006, il y a plus de 16 ans, un peu plus d'un an après avoir été élu pape. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, surtout de la part d'un savant théologien, le texte est court et simple. Il ne s'embarrasse pas de fioritures, il va droit à l'essentiel, et l'essentiel, c'est ceci : « Ne vous laissez pas détourner de la foi ! ».

Son message est d'autant plus important qu'il est instruit. Il correspond à l'une de ses focalisations : la foi et la raison sont de concert dans l'existence, l'une renforce l'autre, et sont loin d'être incompatibles. Les deux sont même nécessaires. Car le domaine de la foi n'est pas le domaine de la raison, qui est aussi le domaine de la science.

Il l'a écrit avec une étonnante clarté : « Restez fermes dans la foi ! Ne vous laissez pas troubler ! Il semble souvent que la science, les sciences naturelles d'une part et la recherche historique (en particulier l'exégèse des Saintes Écritures) d'autre part, soient capables d'offrir des résultats irréfutables en contraste avec la foi catholique. J'ai vécu les transformations des sciences naturelles depuis longtemps et j'ai pu voir comment, au contraire, des certitudes apparentes contre la foi se sont évanouies, se révélant être non pas des sciences, mais des interprétations philosophiques ne relevant qu'en apparence de la science ; tout comme, d'autre part, c'est dans le dialogue avec les sciences naturelles que la foi aussi a appris à mieux comprendre la limite de la portée de ses revendications, et donc sa spécificité. ».

Et il était encore plus explicite avec son expérience de philosophe : « Depuis soixante ans, j'accompagne le chemin de la théologie, en particulier des sciences bibliques, et avec la succession des différentes générations, j'ai vu s'effondrer des thèses qui semblaient inébranlables, se révélant de simples hypothèses : la génération libérale (Harnack, Jülicher etc.), la génération existentialiste (Bultmann etc.), la génération marxiste. J'ai vu et je vois comment, à partir de l'enchevêtrement des hypothèses, le caractère raisonnable de la foi a émergé et émerge encore. Jésus-Christ est vraiment le chemin, la vérité et la vie, et l'Église, avec toutes ses insuffisances, est vraiment son corps. ».

Il terminait avec une grande humilité : « Enfin, je demande humblement : priez pour moi, afin que le Seigneur, malgré tous mes péchés et mes insuffisances, me reçoive dans les demeures éternelles. De tout cœur, ma prière va à tous ceux qui, jour après jour, me sont confiés. ». Au moment où il rejoint son Seigneur, Benoît XVI laissera le souvenir d'un pape intellectuel qui a su saisir quelques bribes des temps modernes.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2023)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le testament de Benoît XVI.
Célébration des obsèques du pape émérite Benoît XVI le 5 janvier 2023 (vidéo).

L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Sainte Jeanne d'Arc.
Sainte Thérèse de Lisieux.
Hommage au pape émérite Benoît XVI (1927-2022).
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
L’Église de Benoît XVI.
Saint François de Sales.
Le pape François.
Saint  Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
La vérité nous rendra libres.
Il est venu parmi les siens...
Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Le ralliement des catholiques français à la République.
L’abbé Bernard Remy.
Maurice Bellet.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230102-benoit-xvi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/le-testament-de-benoit-xvi-245828

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2023/01/03/39766684.html






 

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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 04:54

« Pour notre temps, Thérèse est un témoin puissant et proche d'une expérience de la foi en Dieu, en Dieu fidèle et miséricordieux, en Dieu juste par son Amour même. Elle vivait profondément son appartenance à l'Église, Corps du Christ. Je crois que les jeunes trouvent effectivement en elle une inspiratrice pour les guider dans la foi et dans la vie ecclésiale, à une époque où le chemin peut être traversé d'épreuves et de doutes. Thérèse a connu maintes formes d'épreuves, mais il lui a été donné de demeurer fidèle et confiante ; elle en porte témoignage. Elle soutient ses frères et sœurs sur toutes les routes du monde. » (Discours de Jean-Paul II, le 20 octobre 1997 au Vatican).




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Ce lundi 2 janvier 2023, une sainte est à l'honneur dont on célèbre le 150e anniversaire de la naissance à Alençon. Il s'agit de sainte Thérèse de Lisieux, qu'on peut aussi appeler sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, à la naissance Thérèse Martin qui a rejoint les carmélites en tant que sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Je resterai sur Thérèse de Lisieux, Lisieux où elle est morte de tuberculose (hélas, une cause assez banale et qui se soignait mal à l'époque, surtout quand la maladie était déjà très avancée comme c'était le cas pour Thérèse) à l'âge de 24 ans le 30 septembre 1897, il y a un peu plus de cent vingt-cinq ans. Sainte Thérèse de Lisieux est avant tout un modèle de foi pour celui qui doute et qui désespère.

Un article d'Adrien Bail paru dans l'hebdomadaire catholique "Le Pèlerin" le 25 septembre 2013 évoquait comment Thérèse de Lisieux avait été source d'inspiration notamment du philosophe Maurice Bellet : « "Il paraît que Thérèse était très drôle en récréation. Je crois bien qu’elle était gaie. Elle n’avait pas le goût de la tristesse", note Maurice Bellet, rapportant aussi les mots de mère Marie de Gonzague au sujet de Thérèse : "Mystique, comique, tout lui va". Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus a gardé l’espièglerie, mêlée à un profond sérieux, de son enfance, où elle jouait déjà au théâtre (…) et raconte ses aventures avec sa cousine Marie ou sa sœur Céline, dignes de la comtesse de Ségur. Ce côté enfantin lui fera imaginer "un ascenseur" pour aller au ciel… Il reste cependant un style qui peut être un obstacle. Maurice Bellet, amoureux de la petite Thérèse, a été de ceux-ci, d’abord découragé par ce qu’il jugeait être de "la mièvrerie: "L’œuvre de Thérèse est comme un tableau impressionniste : si on a le nez dessus, on risque de ne voir que le sentimentalisme et de passer à côté de l’essentiel". Elle a en fait retrouvé cette fraîcheur après son "étrange maladie". Une époque de mutisme et de crises de larmes, dont elle est sortie grâce à un premier événement mystique à [10] ans : la Vierge lui sourit. On retrouve ce sourire sur de nombreux clichés de Thérèse. Il imprègne son dialogue amoureux avec Jésus et sa symbolique : les roses, les oiseaux… Tout traduit une invincible gaieté qui résistera à l’agonie. ».

Les parents de Thérèse, Zélie Guérin et Louis Martin, étaient très chrétiens (Zélie voulait aller au couvent et Louis voulait devenir chanoine mais on leur déconseilla, et à leur rencontre puis mariage le 13 juillet 1858, ils voulaient consacrer leurs enfants à la religion). Elle dirigeait une entreprise de dentellerie à Alençon avec une quarantaine d'employées ; lui, ancien horloger, était devenu son comptable. Sa mère Zélie est morte jeune le 28 août 1877 d'une tumeur fibreuse au sein quand Thérèse avait 4 ans. La famille s'est installée chez le frère pharmacien de Zélie, à Lisieux, quelques mois plus tard. Zélie et Louis (mort le 29 juillet 1894 après une maladie qui a beaucoup éprouvé Thérèse, d'autant plus que, carmélite, elle ne pouvait pas être auprès de lui) furent béatifiés le 19 octobre 2008 à Lisieux et canonisés le 18 octobre 2015 à Rome par le pape François, pour saluer l'exemplarité de leur vie en couple.

De santé très fragile,Thérèse est tombée très malade à l'âge de 10 ans (anorexie, hallucinations, fièvres) quand sa mère de substitution, sa grande sœur Pauline, est partie du foyer pour entrer dans les ordres le 2 octobre 1882 (mère Agnès de Jésus). Elle fut guérie quelques mois plus tard, le 13 mai 1883, comme par miracle, et le pape Jean-Paul II, dans son Angélus du 19 octobre 1997, a rappelé : « Le lien de saint Thérèse de l'Enfant-Jésus avec Marie fut profond dès son enfance. Elle attribuait sa guérison miraculeuse, à l'âge de 10 ans, à l'expérience inoubliable du sourire de Marie, contemplé sur le visage de la statue placée dans sa chambre. La "Madone du sourire" demeurera également en face de son lit à l'infirmerie où la sainte conclura sa brève existence consumée par la maladie. ».

Comme sa sœur Pauline auparavant, Thérèse est entrée à 15 ans, le 8 avril 1888, dans l'ordre des Carmes déchaux (Carmel), sa prise d'habit a eu lieu le 10 janvier 1889 (à l'âge de 16 ans) et elle a fait sa profession religieuse le 8 septembre 1890. Quatre autres de ses huit sœurs étaient devenues religieuses (et les quatre autres sœurs sont mortes en bas âge ; Thérèse était la plus jeune de toutes). Elle a été convaincue que c'était sa vocation lors de l'exécution d'Henri Pranzini, considéré comme un monstre et condamné à mort dans une affaire de trois meurtres qui a été très suivie par les journaux et dont l'adolescente s'est mise au défi d'obtenir par sa prière la conversion avant d'être guillotiné. Le 31 août 1887, juste avant de mourir, Henri Pranzini, qui n'avait jamais regretté ses crimes, a refusé les services d'un prêtre, mais au tout dernier moment, il s'est retourné et a embrassé la croix. Ce signe de conversion l'a conforté dans ses prières et sacrifices personnels pour aller au Carmel de Lisieux. Entre-temps, avec sa famille, elle a fait un pèlerinage à Rome le 20 novembre 1887 à l'occasion du jubilé du pape Léon XIII avec qui elle a pu s'entretenir en audience générale.

Le 3 avril 1896, Thérèse a eu sa première crise d'hémoptysie (elle crachait du sang par la toux), et a été très malade pendant un an et demi, jusqu'à la fin ; elle a vécu surtout à l'infirmerie du Carmel (à partir du 8 juillet 1896), elle est entrée dans une nuit de la foi, qu'elle a eu le temps de décrire dans un témoignage bouleversant, écrivant beaucoup avant de succomber à la tuberculose le 30 septembre 1897 : « Je ne meurs pas, j'entre dans la vie. ». Ses dernières paroles furent : « Mon Dieu... Je vous aime ! ».

Thérèse de Lisieux ne fut vraiment connue qu'après sa mort avec la publication de ses manuscrits, en particulier ses écrits autobiographiques ("Histoire d'une âme"). Elle a aussi laissé plusieurs pièces de théâtre (au Carmel, elle a joué le rôle de Jeanne d'Arc dans sa propre pièce en janvier 1894 ; à l'époque, la Pucelle d'Orléans était en cours de béatification), des poèmes (une soixantaine) et 250 lettres. "Histoire d'une âme" fut publié en septembre 1898 (en 1956, il y avait déjà eu une quarantaine d'éditions), et en plus d'un siècle, furent vendus plus de 500 millions d'exemplaires, traduits en plus d'une cinquantaine de langues. De nombreuses personnes ont été transfigurées à la lecture de cet ouvrage (qui n'avait pas été écrit pour être publié) et bien avant que le Vatican ne s'en soit mêlé, Thérèse faisait déjà l'objet d'une profonde dévotion populaire et était considérée comme une "petite sainte".

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Dans sa biographie publiée par le Vatican, il est écrit : « Sa doctrine et son exemple de sainteté ont été reçus par toutes les catégories de fidèles de ce siècle avec un grand enthousiasme, et aussi en dehors de l'Église catholique et du christianisme. De nombreuses Conférences épiscopales, à l'occasion du centenaire de sa mort, ont demandé au pape qu'elle soit proclamée Docteur de l'Église, à cause de la solidité de sa sagesse spirituelle, inspirée par l'Évangile, à cause de l'originalité de ses intuitions théologiques où brille sa doctrine éminente, et à cause de l'universalité de la réception de son message spirituel, accueilli dans le monde entier et diffusé par la traduction de ses œuvres dans une cinquantaine de langues. ».

Thérèse de Lisieux fut béatifiée le 29 avril 1923 à Rome par le pape Pie XI puis canonisée le 17 mai 1925 à Rome par le même pape : « L'Esprit de vérité lui ouvrit et lui fit connaître ce qu'il a coutume de cacher aux sages et aux savants pour le révéler aux tout-petits. Ainsi, selon le témoignage de notre prédécesseur immédiat, elle a possédé une telle science des réalités d'en-haut qu'elle peut montrer aux âmes une voie sûre pour le salut. ».

Elle fut proclamée le 14 décembre 1927 patronne des Missions (alors qu'elle n'a jamais voyagé hors de Normandie sauf lors de son pèlerinage à Rome), fêtée le 1er octobre dans le calendrier, également sainte patronne de la France, comme sainte Jeanne d'Arc, le 3 mai 1944 par le pape Pie XII. Lors de son homélie le 2 juin 1980 à Lisieux, Jean-Paul II évoquait la missionnaire Thérèse : « Ici, dans son Carmel, dans la clôture du couvent de Lisieux, Thérèse s’est sentie spécialement unie à toutes le missions et aux missionnaires de l’Église dans le monde entier. Elle s’est sentie elle-même "missionnaire", présente par la force et la grâce particulières de l’Esprit d’amour à tous le postes missionnaires, proche de tous les missionnaires, hommes et femmes, dans le monde. Elle a été proclamée par l’Église la patronne des missions, comme saint François Xavier, qui voyagea inlassablement en Extrême-Orient : oui, elle, la petite Thérèse de Lisieux, enfermée dans la clôture carmélitaine, apparemment détachée du monde. ».

Enfin, Thérèse fut déclarée docteure de l'Église le 19 octobre 1997 à Rome par le pape Jean-Paul II, au cours de la Journée mondiale des Missions. C'était une cérémonie extrêmement rare. Rappelons qu'actuellement, il y a 37 docteurs de l'Église, dont seulement 4 femmes (Thérèse fut la 33e docteure de l'Église, 3e femme après sainte Thérèse d'Avila, l'initiatrice d'une nouvelle branche des Carmélites, proclamée le 27 septembre 1970 par le pape Paul VI, et sainte Catherine de Sienne, proclamée le 4 octobre 1970 par Paul VI ; la quatrième femme fut Hildegarde de Bingen, bénédictine, proclamée le 7 octobre 2012 par le pape Benoît XVI).

Dans son message du 1er mars 2022 à Saint Jean de Latran, le pape François observait : « L'éminente doctrine de ces saintes, pour laquelle elles ont été déclarées docteurs de l'Église ou patronnes, prend une nouvelle importance à notre époque en raison de sa permanence, de sa profondeur et de son actualité et, dans les circonstances actuelles, elle offre une lumière et donne une espérance à notre monde fragmenté et en manque d’harmonie. Bien qu'elles appartiennent à des époques et des lieux différents et qu'elles aient accompli des missions différentes, elles ont toutes en commun le témoignage d'une vie sainte. (…) Où ont-elles puisé la force de la réaliser, sinon dans l'amour de Dieu qui remplissait leur cœur ? Comme Thérèse de Lisieux, elles ont pu réaliser pleinement leur vocation, leur "petite voie", leur projet de vie. Un chemin accessible à tous, celui de la sainteté ordinaire. La sensibilité du monde actuel exige que l'on rende aux femmes la dignité et la valeur intrinsèque dont le Créateur les a dotées. L'exemple de vie de ces saintes met en évidence certains des éléments qui composent cette féminité si nécessaire à l'Église et au monde : le courage d'affronter les difficultés, la capacité d'être pragmatique, une disposition naturelle à être proactive en faveur de ce qu'il y a de plus beau et de plus humain, selon le plan de Dieu, et une vision clairvoyante du monde et de l'histoire, prophétique, qui les a rendues semeuses d’espérance et bâtisseuses d'avenir. Leur dévouement au service de l'humanité s'accompagnait d'un grand amour pour l'Église et pour le "doux Christ sur terre", comme Catherine de Sienne aimait appeler le pape. Elles se sentaient coresponsables de la réparation des péchés et des misères de leur temps, et elles contribuaient à la mission d'évangélisation en pleine harmonie et communion ecclésiale. ». Le thème de l'Église catholique et les femmes mériterait évidemment de plus longs développements. Revenons à Thérèse.

Dans sa lettre apostolique du 19 octobre 1997 où il a déclarée Thérèse docteure de l'Église, Jean-Paul II constatait : « À la suite de ces consécrations, le rayonnement spirituel de Thérèse de l'Enfant-Jésus a grandi dans l'Église et s'est répandu dans le monde entier. Nombre d'instituts de vie consacrés et de mouvements ecclésiaux, notamment dans les jeunes Églises, l'ont choisie comme patronne et maîtresse de vie spirituelle, en s'inspirant de sa doctrine. (…) Sous le patronage de la sainte de Lisieux, de multiples cathédrales, basiliques, sanctuaires et églises ont été édifiés et consacrés au Seigneur dans le monde entier. Son culte est célébré par l'Église catholique dans les différents rites d'Orient et d'Occident. Beaucoup de fidèles ont pu éprouver la puissance de son intercession. Nombreux sont ceux qui, appelés au ministère sacerdotal ou à la vie consacrée, spécialement dans les missions ou dans la vie contemplative, attribuent la grâce divine de leur vocation à son intercession et à son exemple. ».

Il insistait sur la profondeur de la vie spirituelle de Thérèse : « Parmi les petits auxquels les secrets du Royaume ont été manifestés d'une manière toute particulière, resplendit Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face (…). Pendant sa vie, Thérèse a découvert "de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux" et elle a reçu du divin Maître la "science d'Amour" qu'elle a montrée dans ses écrits avec une réelle originalité. Cette science est l'expression lumineuse de sa connaissance du mystère du Royaume et de son expérience personnelle de la grâce. Elle peut être considérée comme un charisme particulier de la sagesse évangélique que Thérèse, comme d'autres saints et maîtres de la foi, a puisée dans la prière. En notre siècle, l'accueil réservé à l'exemple de sa vie et à sa doctrine évangélique a été rapide, universel et constant. (…) Son message, souvent résumé dans ce qu'on appelle la "petite voie", qui n'est autre que la voie évangélique de la sainteté ouverte à tous, a été étudié par des théologiens et des spécialistes de la spiritualité. ».

Il notait en outre : « Sa doctrine est à la fois une confession de la foi de l'Église, une expérience du mystère chrétien et une voie vers la sainteté. Faisant preuve de maturité, Thérèse donne une synthèse de la spiritualité chrétienne; elle unit la théologie et la vie spirituelle, elle s'exprime avec vigueur et autorité, avec une grande capacité de persuasion et de communication, ainsi que le montrent la réception et la diffusion de son message dans le Peuple de Dieu. L'enseignement de Thérèse exprime avec cohérence et intègre dans un ensemble harmonieux les dogmes de la foi chrétienne considérés comme doctrine de vérité et expérience de vie. (…) Dans les écrits de Thérèse de Lisieux, sans doute ne trouvons-nous pas, comme chez d'autres Docteurs, une présentation scientifiquement organisée des choses de Dieu, mais nous pouvons y découvrir un témoignage éclairé de la foi qui, en accueillant d'un amour confiant la condescendance miséricordieuse de Dieu et le salut dans le Christ, révèle le mystère et la sainteté de l'Église. (…) Elle a fait resplendir en notre temps la beauté de l'Évangile; elle a eu la mission de faire connaître et aimer l'Église, Corps mystique du Christ; elle a aidé à guérir les âmes des rigueurs et des craintes de la doctrine janséniste, plus portée à souligner la justice de Dieu que sa divine miséricorde. Elle a contemplé et adoré dans la miséricorde de Dieu toutes les perfections divines, parce que "la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour". (…) Enfin, parmi les chapitres les plus originaux de sa science spirituelle, il faut rappeler la sage recherche qu'a développée Thérèse du mystère et de l'itinéraire de la Vierge Marie, parvenant à des résultats très voisins de la doctrine du Concile Vatican II, au chapitre VIII de la Constitution "Lumen gentium", et de ce que j'ai moi-même proposé dans mon encyclique "Redemptoris Mater" du 25 mars 1987. ».

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La sainte est honorée à la Basilique Sainte-Thérèse à Lisieux, bâtiment commencé le 30 septembre 1929 et consacré le 11 juillet 1954 par l'archevêque de Rouen Mgr Joseph-Marie Martin, classé monument historique le 7 septembre 2011. Dans son message radiophonique à l'occasion de la consécration de cette basilique, le pape Pie XII déclarait : «  Message d'humilité d'abord ! Quelle étrange apparition au sein d'un monde imbu de lui-même, de ses découvertes scientifiques, de ses virtuosités techniques, que le rayonnement d'une jeune fille que ne distingue aucune action d'éclat, aucune œuvre temporelle. Avec son dépouillement absolu des grandeurs terrestres, le renoncement à sa liberté et aux joies de la vie, le sacrifice combien douloureux des affections les plus tendres, elle se pose en vivante antithèse de tous les idéals du monde. Quand les peuples et les classes sociales se défient ou s'affrontent pour la prépondérance économique ou politique, Thérèse de l'Enfant jésus apparaît les mains vides : fortune, honneur, influence, efficacité temporelle, rien ne l'attire, rien ne la retient que Dieu seul et son Royaume. Mais en revanche, le Seigneur l'a introduite dans sa maison, lui a confié ses secrets ; il lui a révélé toutes ces choses qu'il cèle aux sages et aux puissants. Et maintenant, après avoir vécu silencieuse et cachée, voici qu'elle parle, voici qu'elle s'adresse à toute l'humanité, aux riches et aux pauvres, aux grands et aux humbles. Elle leur dit avec le Christ : "Entrez par la porte étroite. Car large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui le prennent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent" (Mt 7, 13). La porte, étroite en vérité, mais accessible à tous, est celle de l'humilité. (…) Cette créature est destinée aussi à recevoir le plus éblouissant des dons du Ciel : l'amour divin. Dès sa plus tendre enfance, Thérèse se sent possédée de lui, livrée à toutes ses exigences, incapable de rien lui refuser. Petit à petit, se précisent les renoncements qu'il attend d'elle. Aucun sacrifice ne lui sera épargné : Dieu comme une flamme ardente la consumera toute entière jusqu'à l'ultime agonie, qui s'accomplira dans la foi pure, privée de toute consolation. Mais sainte Thérèse sait qu'elle présente une offrande expiatoire pour les fautes du monde, qu'elle continue en sa chair et en son cœur lacérés le mystère de la Croix. ».

Je terminerai cette modeste évocation de Thérèse par la lettre du pape Paul VI du 2 janvier 1973, il y a exactement cinquante ans, à l'occasion (donc) du centenaire de la naissance de la sainte : « Que sa proximité de Dieu, la simplicité de sa prière, entraînent les cœurs à rechercher l’essentiel ! Que son espérance ouvre la voie à ceux qui doutent de Dieu ou souffrent de leurs limites ! Que le réalisme de son amour soulève nos tâches quotidiennes, transfigure nos relations, dans un climat de confiance en l’Église ! (…) À notre époque, l’intimité avec Dieu demeure comme un objectif capital mais difficile. On a en effet jeté le soupçon sur Dieu; on a qualifié d’aliénation toute recherche de Dieu pour lui-même ; un monde largement sécularisé tend à couper de leur source et de leur finalité divines l’existence et l’action des hommes. Et pourtant la nécessité d’une prière contemplative, désintéressée, gratuite, se fait de plus en plus sentir. L’apostolat lui-même, à tous ses niveaux, doit s’enraciner dans la prière, rejoindre le Cœur du Christ, sous peine de se dissoudre dans une activité qui ne conserverait d’évangélique que le nom. Face à cette situation, Thérèse demeure avant tout celle qui a cru passionnément en l’Amour de Dieu, qui a vécu sous son regard les moindres détails quotidiens, marchant en sa présence, qui a fait de toute sa vie un colloque avec le Bien-Aimé, et qui a trouvé là, non seulement une aventure spirituelle extraordinaire, mais le lieu où elle rejoignait les horizons les plus vastes et communiait intimement aux soucis et aux besoins missionnaires de l’Église. Tous ceux qui sont aujourd’hui en quête de l’essentiel, qui pressentent la dimension intérieure de la personne humaine, qui recherchent le Souffle capable de susciter une vraie prière et de donner une valeur théologale à toute leur vie, nous les invitons, qu’ils soient contemplatifs ou apôtres, à se tourner vers la carmélite de Lisieux : au-delà d’un langage nécessairement marqué par son époque, elle constitue un guide incomparable sur les chemins de l’oraison. ».

Et le souverain pontife continuait, dans une étonnante modernité : « De même aujourd’hui, il importe de raviver l’espérance. Beaucoup éprouvent durement les limites de leurs forces physiques et morales. Ils se sentent impuissants devant les immenses problèmes du monde dont ils s’estiment à juste titre solidaires. Le travail quotidien leur semble écrasant, obscur, inutile. Bien plus, parfois, la maladie les condamne à l’inaction, la persécution étend sur eux un voile étouffant. Les plus lucides ressentent davantage encore leur propre faiblesse, leur lâcheté, leur petitesse. Le sens de la vie peut ne plus apparaître clairement, le silence de Dieu, comme on dit, peut se faire oppressant. Certains se résignent avec passivité ; d’autres se referment sur leur égoïsme ou sur la jouissance immédiate ; d’autres se durcissent ou se révoltent ; d’autres enfin désespèrent. Aux uns et aux autres, Thérèse "de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face" apprend à ne pas compter sur soi-même, qu’il s’agisse de vertu ou de limite, mais sur l’Amour mystérieux du Christ qui est plus grand que notre cœur et nous associe à l’offrande de sa Passion et au dynamisme de sa Vie. Puisse-t-elle enseigner à tous la "petite voie royale" de l’esprit d’enfance, qui est aux antipodes de la puérilité, de la passivité, de la tristesse ! De cruelles épreuves de famille, des scrupules, des peurs, d’autres difficultés encore semblaient bien de nature à perturber son épanouissement ; la maladie n’a pas épargné sa jeunesse ; bien plus, elle a expérimenté profondément la nuit de la foi. Et Dieu lui a fait trouver, au sein même de cette nuit, l’abandon confiant et le courage, la patience et la joie, en un mot la vraie liberté. Nous invitons tous les hommes de bonne volonté, particulièrement les petits et les humiliés, à méditer ce paradoxe d’espérance. ».


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (31 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Sainte Jeanne d'Arc.
Sainte Thérèse de Lisieux.
Hommage au pape émérite Benoît XVI (1927-2022).
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
L’Église de Benoît XVI.
Saint François de Sales.
Le pape François.
Saint  Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
La vérité nous rendra libres.
Il est venu parmi les siens...
Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Le ralliement des catholiques français à la République.
L’abbé Bernard Remy.
Maurice Bellet.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230102-sainte-therese-de-lisieux.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/l-ultra-foi-en-l-amour-de-sainte-245800

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2023/01/01/39764502.html








 

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31 décembre 2022 6 31 /12 /décembre /2022 10:28

« Ce que l'on possède avec l'esprit s'obtient en le connaissant, mais aucun bien n'est parfaitement connu si l'on n'aime pas parfaitement. » (Saint Augustin, "De diversis quaestionibus octoginta tribus", 396, cité par Benoît XVI le 16 octobre 2008).





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Triste fin d'année. C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai appris ce matin du samedi 31 décembre 2022 la mort du pape émérite Benoît XVI à l'âge de 95 ans et demi (il est né le 16 avril 1927). Son successeur, le pape François, était venu le voir il y a quelques jours et il avait tristement annoncé que Benoît XVI, malade et très âgé, était à sa fin. La prévisibilité n'en enlève pas pour autant l'émotion. J'avais eu la chance de l'écouter sur la place des Invalides un jour qu'il s'était rendu à Paris, le 13 septembre 2008 (dans un excellent français).

On pourra beaucoup parler de ce pape extraordinaire, qui a eu la lourde tâche de succéder à (saint) Jean-Paul II. Et on en parlera encore longtemps. À la fois vu comme un grand innovateur et comme un grand conservateur, ce qui est très paradoxal. En fait, il était avant tout un grand intellectuel, un théologien et professeur de théologie qui a accepté sa tâche pastorale tant que sa santé le lui permettait et qui a été un grand innovateur dans la fonction pontificale puisqu'il a osé démissionner, renoncer plus exactement, alors que son prédécesseur voulait laisser Dieu (ou la Nature) achever son (long) pontificat. Ce qui permettra à ses successeurs, et en particulier à son successeur direct François qui a eu 86 ans il y a quelques jours, de pouvoir se laisser la possibilité de se retirer sans révolution vaticane, d'être, comme le fut Benoît XVI, en retraite au Vatican (et pas en retrait du monde).

Ordonné prêtre le 29 juin 1951 (à 24 ans), ordonné évêque le 28 mai 1977 et, dans la foulée, créé cardinal le 27 juin 1977 par le pape (saint) Paul VI (à 50 ans), archevêque de Munich et Freising du 28 mars 1977 au 15 février 1982, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 25 novembre 1981 au 13 mai 2005, doyen du Collège des cardinaux du 30 novembre 2002 au 19 avril 2005, Benoît XVI fut élu pape le 19 avril 2005 (à 78 ans), intronisé le 24 avril 2005, et il a renoncé à son pontificat le 28 février 2013 (à presque 86 ans), laissant son successeur François prendre la relève au Vatican, tout en restant lui-même au Vatican, très discrètement, avec le titre choisi par lui, "pape émérite".

Mais innovateur, Benoît XVI l'a été aussi intellectuellement dès le Concile Vatican II et dans son approche de la foi et de la raison. Pour lui rendre hommage, je voudrais le citer dans deux de ses interventions prononcées en tant que pape pour honorer la foi et la raison, deux éléments majeurs dans l'existence humaine, pas du tout incompatibles, au contraire, très complémentaires.

Dans la première intervention, qui célébrait, le 16 octobre 2008 à l'Université pontificale du Latran, le dixième anniversaire de l'Encyclique "Fides et Ratio" (Foi et Raison), publiée le 14 septembre 1998, signée par le pape Jean-Paul II mais dont une grande partie fut préparée par celui qui était encore Mgr Joseph Ratzinger, il rappelait la nécessité de « rendre raison de sa propre foi face aux défis toujours plus complexes qui sont lancés aux croyants dans le monde contemporain ».

Benoît XVI a évoqué l'objectif de cette encyclique : « Elle a voulu défendre la force de la raison et sa capacité d'atteindre la vérité, en présentant à nouveau la foi comme une forme particulière de connaissance, grâce à laquelle on s'ouvre à la vérité de la Révélation. On lit dans l'encyclique qu'il faut avoir confiance dans les capacités de la raison humaine et ne pas se fixer des objectifs trop modestes : "C'est la foi qui incite la raison à sortir de son isolement et à prendre volontiers des risques pour tout ce qui est beau, bon et vrai. La foi se fait ainsi l'avocat convaincu et convaincant de la raison". Le temps écoulé manifeste, du reste, quels sont les objectifs que la raison, soutenue par la passion pour la vérité, a su atteindre. Qui pourrait nier la contribution que les grands systèmes philosophiques ont apporté au développement de l'auto-conscience de l'homme et au progrès des différentes cultures ? Celles-ci, par ailleurs, deviennent fécondes quand elles s'ouvrent à la vérité, permettant à ceux qui y participent d'atteindre des objectifs qui rendent la vie sociale toujours plus humaine. La recherche de la vérité porte ses fruits en particulier quand elle est soutenue par l'amour de la vérité. Saint Augustin a écrit : "Ce que l'on possède avec l'esprit s'obtient en le connaissant, mais aucun bien n'est parfaitement connu si l'on n'aime pas parfaitement" (De diversis quaestionibus, 35, 2). Toutefois, nous ne pouvons pas nous cacher qu'un glissement a eu lieu, d'une pensée en grande partie spéculative à une pensée le plus souvent expérimentale. La recherche s'est en particulier tournée vers l'observation de la nature, dans la tentative d'en découvrir les secrets. Le désir de connaître la nature s'est ensuite transformé dans la volonté de la reproduire. Ce changement n'a pas été indolore : l'évolution des concepts a entaché la relation entre la fides et la ratio, avec la conséquence de conduire l'une et l'autre à suivre des voies différentes. La conquête scientifique et technologique, avec laquelle la fides est toujours davantage appelée à se confronter, a modifié l'antique concept de ratio; d'une certaine manière, elle a mis en marge la raison qui recherchait la vérité ultime des choses pour laisser place à une raison qui se contentait de découvrir la vérité contingente des lois de la nature. La recherche scientifique a certainement une valeur positive. La découverte et le développement des sciences mathématiques, physiques, chimiques et des sciences appliquées sont le fruit de la raison et expriment l'intelligence avec laquelle l'homme réussit à pénétrer dans la profondeur de la création. La foi, pour sa part, ne craint pas le progrès de la science et les développements auxquels ses conquêtes conduisent lorsque celles-ci sont finalisées à l'homme, à son bien-être et au progrès de toute l'humanité. Comme le rappelait l'auteur inconnu de la Lettre à Diognète : "Ce n'est pas l'arbre de la science qui tue, mais la désobéissance. Il n'y a pas de vie sans science, ni science sûre sans vie véritable" (xii, 2.4). Il arrive cependant que les scientifiques n'orientent pas toujours leurs recherches vers ces objectifs. Le gain facile ou, pire encore, l'arrogance de remplacer le Créateur jouent parfois un rôle déterminant. Il s'agit d'une forme d'hybris de la raison, qui peut assumer des caractéristiques dangereuses pour l'humanité elle-même. La science, par ailleurs, n'est pas en mesure d'élaborer des principes éthiques ; elle peut seulement les accueillir en elle et les reconnaître comme nécessaires pour faire disparaître ses éventuelles pathologies. La philosophie et la théologie deviennent, dans ce contexte, des aides indispensables avec lesquelles il faut se confronter pour éviter que la science n'avance toute seule sur un sentier tortueux, plein d'imprévus et qui n'est pas privé de risques. Cela ne signifie pas du tout limiter la recherche scientifique ou empêcher la technique de produire des instruments de développement; cela consiste plutôt à garder en éveil le sens de responsabilité que la raison et la foi possèdent à l'égard de la science, pour qu'elle demeure dans le sillon de son service à l'homme. ».

La seconde intervention fut l'une de ses dernières audiences générales en tant que pape en exercice, prononcée le 21 novembre 2012 sur l'Année de la foi. Là aussi, Benoît XVI a insisté sur la complémentarité de la foi et de la raison : « La tradition catholique depuis le début a rejeté ce que l’on appelle le fidéisme, qui est la volonté de croire contre la raison. Credo quia absurdum (je crois parce que c’est absurde) n’est pas une formule qui interprète la foi catholique. Dieu, en effet, n’est pas absurde, tout au plus est-il mystère. Le mystère, à son tour, n’est pas irrationnel, mais est surabondance de sens, de signification, de vérité. Si, en regardant le mystère, la raison est dans l’obscurité, ce n’est pas parce que le mystère n’est pas lumière, mais plutôt parce qu’il y en a trop. Il en est ainsi lorsque les yeux de l’homme se tournent directement vers le soleil pour le regarder, ils ne voient que ténèbres ; mais qui dirait que le soleil n’est pas lumineux, il est même la source de la lumière ? La foi permet de regarder le "soleil", Dieu, parce qu’elle est accueil de sa révélation dans l’histoire et, pour ainsi dire, elle reçoit vraiment toute sa luminosité du mystère de Dieu, en reconnaissant le grand miracle : Dieu s’est approché de l’homme, il s’est offert à sa connaissance, en s’abaissant à la limite créaturale de sa raison (cf. Conc. œc. Vat. ii, Const. dogm. Dei Verbum, n. 13). Dans le même temps, Dieu, par sa grâce, éclaire la raison, lui ouvre des horizons nouveaux, incommensurables et infinis. C’est pourquoi la foi constitue un encouragement à chercher toujours, à ne jamais s’arrêter et à ne jamais trouver le repos dans la découverte inépuisable de la vérité et de la réalité. Le préjugé de certains penseurs modernes, selon lesquels la raison humaine serait bloquée par les dogmes de la foi, est faux. C’est exactement le contraire qui est vrai, comme les grands maîtres de la tradition catholique l’ont démontré. Saint Augustin, avant sa conversion, cherche avec tant d’inquiétude la vérité, à travers toutes les philosophies disponibles, en les trouvant toutes insatisfaisantes. Sa recherche rationnelle épuisante est pour lui une pédagogie significative en vue de la rencontre avec la Vérité du Christ. Lorsqu’il dit : "Comprends pour croire et crois pour comprendre" (Discours 43, 9 : PL 38, 258), c’est comme s’il racontait sa propre expérience de vie. L’intellect et la foi, face à la Révélation divine, ne sont pas étrangers ou antagonistes, mais ils sont tous deux des conditions pour en comprendre le sens, pour en recevoir le message authentique, en s’approchant du seuil du mystère. Saint Augustin, avec beaucoup d’autres penseurs chrétiens, est témoin d’une foi qui s’exerce avec la raison, qui pense et invite à penser. Dans ce sillage, saint Anselme dira dans son Proslogion que la foi catholique est fides quaerens intellectum, où la recherche de l’intelligence est un acte antérieur à croire. Ce sera surtout saint Thomas d’Aquin, fort de cette tradition, qui se confrontera avec les raisons des philosophes, en montrant quelle fécondité rationnelle nouvelle dérive dans la pensée humaine de la greffe des principes et des vérités de la foi chrétienne. La foi catholique est donc raisonnable et nourrit notre confiance également dans la raison humaine. Le Concile Vatican I, dans la constitution dogmatique Dei Filius, a affirmé que la raison est en mesure de connaître avec certitude l’existence de Dieu à travers la voie de la création, tandis que ce n’est qu’à la foi qu’appartient la possibilité de connaître "facilement, avec une certitude absolue et sans erreur" (ds 3005) les vérités qui concernent Dieu, à la lumière de la grâce. La connaissance de la foi, en outre, n’est pas contre la raison droite. Le [saint] pape Jean-Paul II, en effet, dans l’Encyclique Fides et Ratio, résume ainsi : "La raison de l’homme n’est ni anéantie, ni humiliée lorsqu’elle donne son assentiment au contenu de la foi; celui-ci est toujours atteint par un choix libre et conscient" (n. 43). Dans l’irrésistible désir de vérité, seul un rapport harmonieux entre foi et raison est le chemin juste qui conduit à Dieu et à la pleine réalisation de soi. ».

Pape de la raison qu'il fut avant tout, Benoît XVI a marqué durablement l'Église catholique par sa pensée complexe et ses réflexions théologiques. J'aurai certainement l'occasion de revenir sur ce grand intellectuel. Qu'il repose en paix.


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Sylvain Rakotoarison (31 décembre 2022)
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Pour aller plus loin :
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Hommage au pape émérite Benoît XVI (1927-2022).
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
L’Église de Benoît XVI.
Saint François de Sales.
Le pape François.
Saint  Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
La vérité nous rendra libres.
Il est venu parmi les siens...
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Le ralliement des catholiques français à la République.

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28 décembre 2022 3 28 /12 /décembre /2022 03:00

« Le critère de l’amour. Par expérience, il avait reconnu que le désir est la racine de toute vraie vie spirituelle et, en même temps, le lieu de sa contrefaçon. » (pape François, le 28 décembre 2022).




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Célébrant dans une lettre apostolique, le 28 décembre 2022, le quatrième centenaire de la mort, à Lyon (à l'âge de 55 ans), de saint François de Sales (évêque théorique de Genève à partir du 17 septembre 1602 ; saint patron des journalistes), le pape François a poursuivi : « C’est pourquoi, en recueillant largement la tradition spirituelle qui l’avait précédé, il avait compris l’importance de mettre constamment le désir à l’épreuve par un continuel exercice de discernement. Il avait retrouvé dans l’amour le critère ultime de son évaluation. Toujours lors de son dernier séjour à Lyon, en la fête de saint Étienne, deux jours avant sa mort, il avait déclaré : "C’est l’amour qui donne la perfection à nos œuvres. Je vous dis bien plus : voilà une personne qui souffre le martyre pour Dieu avec une once d’amour, elle mérite beaucoup, on ne saurait donner davantage que sa vie ; mais une autre personne qui ne souffrira qu’une chiquenaude avec deux onces d’amour aura beaucoup plus de mérite, parce que c’est la charité et l’amour qui donne le prix à nos œuvres". De manière concrète et surprenante, il avait poursuivi en illustrant la relation difficile entre contemplation et action (…). C’est la vraie question qui surpasse toute rigidité inutile ou repli sur soi : se demander à chaque instant, pour chaque choix, dans chaque circonstance de la vie, où se trouve le plus grand amour. Ce n’est pas un hasard si saint François de Sales a été appelé par saint Jean-Paul II "le Docteur de l’amour divin", non seulement parce qu’il en a écrit un puissant Traité, mais surtout parce qu’il en a été témoin. Par ailleurs, ses écrits ne peuvent pas être considérés comme une théorie rédigée sur le papier, loin des préoccupations de l’homme ordinaire, car son enseignement est né d’une observation attentive de l’expérience. Il n’a fait que transformer en doctrine ce qu’il vivait et déchiffrait avec acuité, éclairé par l’Esprit, dans son action pastorale singulière et novatrice. ».

Nul doute que le moment des vœux pour la nouvelle année 2023 est propice au rappel de la parole de l'Évangile qui se réduit finalement à l'essentiel : Aime ton prochain comme toi-même ! C'est sûr que dans ce monde déréférencé, déspiritualisé, déchristianisé, l'amour est une notion qui a des connotations autres, qui peuvent évoquer les pervers sexuels comme les harceleurs machistes. Certes, le mot "amour" en français est susceptible d'entretenir la confusion entre ses trois formes : l'amour sensuel ou passionnel (éros), l'amour platonique ou amical (philia) et l'amour charité, celui du plaisir d'offrir (agapè), mais je serais aussi tenté de créer un mot spécial pour chaque relation que j'entretiens avec une personne différente, tant cette relation, précieuse, est toujours unique, spécifique, particulière, avec sa propre histoire.

Et bien sûr, la première chose qu'on souhaite aux personnes qu'on aime, c'est qu'elles gardent une bonne santé ou, du moins, que celle-ci ne se dégrade pas trop dans l'année qui suit. Or, cela fait depuis 2020 que la santé est devenue un sujet majeur des actualités. Pour la première fois depuis 2020, la fin d'année et le nouvel an ne sont plus abordés sous le sceau de l'inquiétude sanitaire du covid-19. Malgré une pandémie qui continue à sévir (nous sommes actuellement à un pic pour les décès avec 115 décès par jour), malgré donc ces nombreux morts (passés sous silence dans les médias), on commence à vivre avec le covid-19 tant bien que mal, sans une catastrophe sanitaire majeure (malgré l'état des hôpitaux surtout impacté par l'épidémie saisonnière de grippe), grâce à une vaccination massive depuis un an (près de 95% des personnes de 12 ans et plus ont été vaccinées) qui apporte un certaine immunité collective (à ce titre, la France tient mieux que l'Allemagne face aux différentes "vagues").

Certes, les pessimistes voient arriver un nouveau variant de Chine, pays qu'on a cru louer pour sa politique zéro covid et qui s'est montré le plus irresponsable de tous vis-à-vis de sa population par le refus politique d'utiliser des vaccins à ARN messager (les plus performants contre le covid-19). Des prévisions d'un milliard de personnes contaminées dans les trois prochains mois laissent entendre l'arrivée d'un nouveau variant qui pourrait être très différent de l'actuel omicron. Notons d'ailleurs que si l'Italie de Giorgia Meloni a su prendre très rapidement des mesures à ses frontières (test négatif au dépistage du covid aux aéroports), l'Europe cherche encore une harmonisation globale pour sa propre sécurité sanitaire (au 29 décembre 2022). Cela écrit, le pire n'est heureusement jamais certain, la planète a déjà donné depuis près de trois ans, et il faut imaginer que cette pandémie de covid-19 se transforme en maladie endémique qui rebondira régulièrement trois ou quatre fois chaque année, deux ou trois fois plus souvent que la grippe, sans pour autant empêcher le monde de vivre.

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Faut-il alors être optimiste ou pessimiste pour 2023 ? La question n'a aucun sens et à moins de vouloir prendre la place de madame soleil, il est difficile d'imaginer ce qui va dominer l'année 2023 quand on regarde l'année 2020 et l'année 2022, deux années dont le 1er janvier laissait dans l'ignorance totale l'horreur qui allait surgir, la pandémie de covid-19 pour la première, la tentative d'invasion russe de l'Ukraine pour la seconde. On peut se douter que le conflit en Ukraine ne s'arrêtera pas de sitôt et que les morts, hélas, continueront à s'accumuler (ainsi que les désinformations ouvertement antipatriotiques et antifrançaises venues du Kremlin).

Le fond de l'air effraie, tenterais-je en une réponse maladroite : la guerre à nos portes, la menace nucléaire, la crise énergétique, le bouleversement climatique et les mesures peut-être mal conçues pour tenter d'y répondre, sont des sujets durablement anxiogènes, probablement qu'il faudra une génération pour se permettre à nouveau l'insouciance si la planète y survit (ce que je crois !), comme le chômage et le risque de paupérisation ont été pendant trente ans la principale source d'angoisse des jeunes et moins jeunes générations.

En France, l'année 2023 ne sera pas électorale. À moins d'une dissolution ou d'un référendum, le calendrier ne prévoit aucune élection au niveau national voire local (sauf éventuel particularisme d'outre-mer). L'année 2022 fut l'année d'un choix politique, le choix crucial du Président de la République, date essentielle tous les cinq ans, et il a été clairement porté sur la réélection du Président Emmanuel Macron. Cela énerve toutes les oppositions populistes, qu'elles soient d'extrême droite ou d'extrême gauche, elles qui n'avaient même pas voulu croire qu'il finirait son premier quinquennat, mais il faut dire qu'Emmanuel Macron, qui n'a quasiment pas fait campagne, ce qui était casse-cou de sa part, a bénéficié, face à lui, d'une absence d'offre politique sérieuse et crédible absolument inédite sous la Cinquième République. Heureusement, le peuple français, que ces oppositions maltraitent en les insultant avec condescendance (au mieux) de veaux ou de moutons, a été raisonnable et responsable et a rejeté tous ces délires politico-égotiques étalés sur le marché.


2022 fut une année favorable aux femmes, en France et en Europe. Certes, la reine du Royaume-Uni Élisabeth II a pris le large, et sa Première Ministre Liz Truss fut très brève, mais Élisabeth Borne a été nommée Première Ministre en France (pour probablement une longue durée), Giorgia Meloni aussi a été investie Présidente du Conseil des ministres en Italie avec une majorité absolue au parlement italien, et, toujours en France, Yaël Braun-Pivet a été élue première Présidente de l'Assemblée Nationale. Et saluons une fois encore Annie Ernaux Prix Nobel de Littérature 2022. Et profitons-en, c'est un homme, pour saluer également le Prix Nobel de Physique 2022, le Français Alain Aspect.

2023 n'aura donc probablement pas d'élections, mais la France ne s'épargnera pas des débats qui se présentent déjà très chauds. L'assurance-chômage peut-être, la réforme des retraites, présentée dès le 10 janvier 2023, certainement. Aurons-nous des grèves et des manifestations à répétition comme en hiver 2019-2020 ou y aura-t-il une certaine lassitude de la revendication et de la contestation ? Je n'ai aucune réponse à cette question, mais l'idée de travailler plus n'est plus en débat dans toutes les grandes démocraties qui nous entourent. La France a été financièrement et politiquement plombée pendant quarante ans par le programme de François Mitterrand de 1981 (les fameuses 110 propositions) qui a fait passer l'âge légal de la retraite de 65 à 60 ans, à contre-sens total de l'histoire où le taux d'actifs (qui ne sont pas au chômage et qui cotisent pleinement) sur retraités se réduisait de plus en plus. Bien sûr, des mesures supposées écologiques seront encore au rendez-vous avec un double danger, celui d'en faire trop (et sans efficacité sur la planète) ou celui de n'en faire pas assez (ce que les jusqu'au-boutistes à la sauce Greta Thunberg diront toujours quoi qu'il en soit).

Au-delà de ces débats socio-économiques, je sens qu'un débat va revenir auquel je ne suis pas revenu depuis plusieurs mois, mais qui est en fait déjà commencé ; il est sur la fin de vie. Je sens que ce sujet va être très maltraité, comme souvent dans les médias, et que les facilités de langage l'emporteront sur l'intelligence collective. La culture de la vie doit absolument être préservée sur la culture de la mort et nul doute que j'y reviendrai fréquemment au cours de l'année, avec malheureusement la même amertume que Michel Houellebecq qui a lâché devant Michel Onfray (dans sa revue) : « L'euthanasie, je sens que c'est un sujet sur lequel il va falloir que je m'exprime prochainement dans les médias. Vu tout ce que j'ai déjà dit, vu le projet de loi en préparation, je suis quasiment obligé d'y aller. Ce qui me déprime, car c'est un combat perdu d'avance. Je sais que ça va me tomber dessus et que je vais le perdre. ». En dehors de la trop forte personnalisation (contre-productive à mon sens) que l'écrivain voudrait faire du débat, je le trouve toutefois trop pessimiste, ce qui nuit au débat, et je crois encore à la raison au-delà de la mode et des pressions habituelles de certains lobbies (de la culture de la mort).

Je souhaite à toutes et tous que l'optimisme et la foi en l'avenir l'emportent quand même, malgré tout, sur toutes les pesanteurs des angoisses justifiées mais qui doivent être sublimées par l'action efficace et la joie, comme l'a exprimé saint François de Sales cité par le pape.

En effet, François a affirmé en particulier : « Tout cela a conduit le saint évêque à considérer la vie chrétienne dans son ensemble comme "l’extase de l’œuvre et de la vie". Celle-ci ne doit cependant pas être confondue avec une fuite facile ou un retrait dans l’intimité, et encore moins avec une obéissance triste et grise. Nous savons que ce danger est toujours présent dans la vie de foi. En effet, "il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de Carême sans Pâques. (…) Je comprends les personnes qui deviennent tristes à cause des graves difficultés qu’elles doivent supporter, cependant peu à peu, il faut permettre à la joie de la foi de commencer à s’éveiller, comme une confiance secrète mais ferme, même au milieu des pires soucis". ».

Alors, souriez donc et passez une excellente année, avec l'esprit d'espérance et de confiance, le monde n'en sera que plus beau !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (31 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
2023.
2022.
2021.
2020.
2019.
2018.
2017.
2016.
2015.
2014.
2012.
2010.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221228-saint-francois-de-sales.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/12/30/39762005.html





 

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24 décembre 2022 6 24 /12 /décembre /2022 04:26

Joyeux Noël 2022 !




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Mon titre provient de l'Évangile selon saint Jean pour expliquer que Marie et Joseph n'avaient nul endroit pour faire naître Jésus-Christ, d'où une étable, aux côtés d'un âne et d'un bœuf. Saint Luc a fait dire à Jésus plus tard : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. ». Ces deux phrases ont été citées par le pape François lors de son audience générale peu avant Noël de l'an dernier, le 22 décembre 2021 à la Salle Paul-VI et il insistait sur l'un des messages de l'Église et en particulier un message de Noël : « Le message des évangiles est clair : la naissance de Jésus est un événement universel qui concerne tous les hommes. ». Il faut bien sûr comprendre : qui concerne tous les hommes et les femmes !

Pour mieux comprendre le message du pape, il faut remonter cinq années en arrière, dans sa déclaration urbi et orbi du 25 décembre 2017, au balcon central de la Basilique Saint-Pierre de Rome. Le pape François avait voulu alors parler des migrants. Des réfugiés.

Pour lui, fêter la naissance du Christ est évidemment essentielle : « Cet événement se renouvelle aujourd’hui dans l’Église, en pèlerinage dans le temps : la foi du peuple chrétien revit dans la liturgie de Noël le mystère de Dieu qui vient, qui prend notre chair mortelle, qui se fait petit et pauvre pour nous sauver. Et cela nous nous remplit d’émotion, parce que la tendresse de notre Père est très grande. ».

Il a dit en particulier, de manière très forte : « Aujourd’hui, alors que soufflent sur le monde des vents de guerre et qu’un modèle de développement déjà dépassé continue à engendrer de la dégradation humaine, sociale et environnementale, Noël nous renvoie au signe de l’Enfant, et nous appelle à le reconnaître sur les visages des enfants, spécialement de ceux pour qui, comme pour Jésus, "il n’y a plus de place dans la salle commune". ».

Pour parler plus clairement, le pape François a cité les réfugiés de tout lieu : « Nous voyons Jésus dans les nombreux enfants contraints de quitter leurs propres pays, de voyager seuls dans des conditions inhumaines, proies faciles des trafiquants d’êtres humains. Dans leurs yeux, voyons le drame de tant de migrants forcés qui mettent en danger même leur vie pour affronter des voyages exténuants qui tant de fois finissent en tragédie. Je revois Jésus dans les enfants que j’ai rencontré durant mon dernier voyage au Myanmar et au Bangladesh, et je souhaite que la communauté internationale ne cesse pas d’agir pour que la dignité des minorités présentes dans la région soit adéquatement protégée. Jésus connaît bien la souffrance de ne pas être accueilli et la fatigue de ne pas avoir un lieu où pouvoir reposer la tête. Que notre cœur ne soit pas fermé comme le furent les maisons de Bethléem. ».

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On pouvait imaginer, en évoquant les voyages à Noël que l'idée était de permettre au Père Noël de prendre ses quartiers d'été, sur une plage de sable fin, près de la mer bleue et à l'ombre des cocotiers dans une île paradisiaque lointaine. Non, le pape est très conscient des réalités du monde pour rêver. Il rappelle que la plupart des voyages sont contraints et pénibles, et même périlleux, que beaucoup y laissent leur vie et ceux qui arrivent n'ont aucune terre où s'installer, aucune maison où s'abriter. Heureusement qu'une autorité morale telle que le pape, plus universelle que pour les seuls catholiques, puissent rappeler cette vérité pourtant élémentaire. Avec les bouleversements climatiques qui se profilent, nul n'est à l'abri de l'exil.

Mais Noël, c'est aussi un retour en enfance, les nombreux téléfilms américains qui, depuis une dizaine d'années, envahissent nos écrans de télévision montrent une chose également évidente : on croit préparer Noël pour ses enfants et en fait, on le prépare pour les enfants qu'on était soi-même, comme un voyage dans le temps. Un voyage vers son enfance, à l'époque où on évoluait sans pollution du monde ambiant.

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Née un jour de Noël, la chanteuse Claudie Fritsch-Mentrop, plus connue sous son nom de scène Desireless, fête son 70e anniversaire ce dimanche 25 décembre 2022. Elle continue toujours à chanter avec son air faussement androgyne, malgré les rides et le temps qui passe et en abandonnant son étonnante chevelure en brosse. Elle avait chanté un tube mondialement très connu dans les années 1980.

En effet, la chanson "Voyage, voyage", écrite et composée par Jean-Michel Rivat et Dominique Dubois initialement prévue pour Michel Delpech qui l'a refusée, a été proposée à Claudie dont Jean-Michel Rivat a trouvé le pseudonyme, Desireless pour évoquer une observation du monde avec détachement, sans désir. "Voyage, voyage" est sorti en 1986 et a été un disque d'or (plus de 500 000 exemplaires vendus). Conçu comme un rite initiatique, un voyage intérieur, ce voyage est aussi, pour "nous", adultes déjà bien "mûrs", comme un véritable voyage dans les temps anciens où nous étions jeunes et beaux ! Comme une liturgie nostalgique.

Alors, sans oublier que l'humanité est d'abord une solidarité, joyeux Noël et joyeux voyage ! Dans une émotion autant universelle, introspective que solidaire.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (24 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Desireless.
Joyeux Noël !
Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Noël à la télévision : surenchère de nunucheries américaines.





 

https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221225-noel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/il-est-venu-parmi-les-siens-et-les-245607

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/12/12/39743898.html

 



 

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8 novembre 2022 2 08 /11 /novembre /2022 04:30

« Il peut paraître évident, rétrospectivement, qu’on ne doit pas compter sur la personne coupable pour établir la vérité de ses actes. Cette naïveté fait ressortir que les évêques, pas plus que les prêtres, ne sont faits pour traiter des crimes et des délits. Nous ne sommes ni des magistrats ni des policiers et nous n’avons pas à le devenir. Il nous faut être conscients de cette incompétence et recourir résolument à l’aide de tiers compétents. » (Mgr Éric de Moulins-Beaufort, le 7 novembre 2022 à Lourdes).




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Nouvelle douche froide pour l'Église de France, un an après la présentation du rapport Sauvé sur la situation des abus sexuels au sein de l'Église de France. Les évêques de France se son réunis en assemblée plénière à Lourdes du 3 au 8 novembre 2022, et devant de nouvelles révélations rendues publiques, le président de la Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, a dû organiser une conférence de presse improvisée le lundi 7 novembre 2022 pour faire état de la situation : actuellement, neuf évêques français sont impliqués dans des affaires d'abus sexuels.

Là, il ne s'agit pas de simples prêtres, mais bien d'évêques. Jusqu'alors, on avait reproché à certains évêques leur silence voire leur indifférence, certaines fois ayant entraîné le renouvellement de drames qui auraient pu être évités si les prêtres en question avaient été écartés immédiatement de tout contact avec des enfants ou jeunes adultes. C'était le cas du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, qui a été condamné en première instance le 7 mars 2019 à six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir fait de signalement à propos d'un prêtre, dans son diocèse, coupable de pédocriminalité (il a été relaxé en appel le 30 janvier 2020, relaxe confirmée par la cour de cassation le 14 avril 2021). Un an avant lui, en 2018, de manière moins médiatique, Mgr André Fort, archevêque d'Orléans, avait été condamné à huit mois de prison avec sursis pour la même raison (ne pas avoir signalé à la justice un prêtre ayant commis des actes pédocriminels).

Ces (nombreux) actes de pédocriminalité et d'abus sexuels métastasent l'Église catholique partout dans le monde depuis au moins une trentaine d'années. La plupart du temps, la position de la hiérarchie catholique a été le silence, sinon la couverture de ces délinquants ou criminels, pour sauver l'institution, et cela dans l'esprit totalement contraire à la foi enseignée par ces mêmes prêtres et leur hiérarchie.

Ce fut probablement une question de société, où on ne prenait pas suffisamment en compte l'avis des victimes. Car c'est bien cela qu'on reproche en général à la hiérarchie catholique. Pas de ne pas avoir écouté les victimes, mais de ne pas avoir ensuite réagi, d'abord en restreignant les responsabilités du prêtre en question (qu'il n'ait plus à fréquenter des enfants), ensuite en signalant à la justice civile les faits connus, puisque l'Église n'est pas au-dessus des lois et n'a jamais prétendu l'être (Rends à César ce qui est à César !). Plus généralement, il y a eu, pendant longtemps, une sorte de minimisation de l'horreur, de dédramatisation des souffrances des victimes et on n'a pas pris conscience qu'elles ont été bouleversées, peut-être à vie, certaines se sont suicidées, etc. ; toutes tentent encore de se reconstruire.

Pour preuve de ce manque de lucidité, les déclarations du cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris (et par ailleurs président de la Conférence des évêques de France à l'époque), son homélie du 31 mars 2010 à Notre-Dame de Paris, devant 600 prêtres, 75 séminaristes et plus de 2 500 fidèles.

Je retranscris ses mots car ils montrent bien que, d'une part, l'horreur n'est pas niée, évidemment, mais que, d'autre part, Mgr André Vingt-Trois n'y voyait que des brebis égarées, sans prendre conscience, comme le rapport Sauvé l'a démontré en 2021, que ces pratiques dégueulasses étaient en fait très répandues : « Notre Église est mise en accusation à la face des hommes. Elle est chargée des péchés du monde. Au mépris de la réalité des faits, dont nul ne conteste l’horreur et le scandale qu’ils ont pu causer, on s’emploie à faire endosser à notre Église, et en particulier à ses prêtres, la responsabilité morale des actes de pédophilie qui ont été commis depuis plusieurs dizaines d’années. Imputer la pédophilie au statut du prêtre engagé dans le célibat évite opportunément de regarder la réalité de ce fléau social dont chacun peut savoir qu’il frappe principalement à l’intérieur des relations familiales et dans les réseaux de proximité familiale. Ressortir des faits anciens et connus depuis longtemps comme des révélations nouvelles donne beaucoup à penser sur l’honnêteté intellectuelle des informateurs et suffit à dévoiler leur véritable objectif : faire peser le doute sur la légitimité morale de l’Église. Loin de moi l’idée de nier la réalité des actes de pédophilie ni d’oublier la souffrance, souvent irréparable, des victimes. Oui, comme je l’ai dit à l’occasion de l’assemblée plénière des évêques à Lourdes, nous sommes plongés dans la honte et le désarroi. Nous nous joignons aux regrets exprimés par le pape dans sa lettre aux catholiques irlandais. Mais nous ne sommes pas prêts à laisser jeter l’opprobre sur l’ensemble des vingt mille prêtres et religieux de France. De ceux-ci, une trentaine de prêtres et de religieux purgent la peine à laquelle ils ont été condamnés, conformément à la loi. C’est beaucoup trop, mais ce n’est pas un phénomène massif. L’immense majorité des prêtres et des religieux de notre pays vivent avec joie leur engagement au service de l’Évangile. Je n’en doute pas. Nous n’en doutons pas et nous avons confiance en leur fidélité. L’offensive qui vise à déstabiliser le pape, et à travers lui l’Église, ne doit cependant pas nous masquer nos faiblesses et nos fautes éventuelles. Notre société qui vit dans l’exhibition du sexe sans limite nous oblige à être plus que jamais vigilants et modestes dans nos manières de vivre. Chers frères et sœurs, prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs, nous ne sommes que des êtres humains et nous ne devons jamais vivre dans la présomption que nous sommes au-dessus des tentations ordinaires. Mais cette prudence ne doit pas nous transformer en coupables potentiels dans toutes nos relations. » (31 mars 2010).

Dans ce long message qui traduit bien le sentiment de la hiérarchie catholique française du moment, le plus important, l'erreur de discernement, c'était cette phrase qu'on sait aujourd'hui fausse : « C'est beaucoup trop, mais ce n'est pas un phénomène massif. ». Le rapport Sauvé a montré que si, le phénomène était massif. Pourtant, si le pape Jean-Paul II n'a pas pris conscience du problème, ses successeurs Benoît XVI et plus encore le pape François étaient et sont conscients du problème et ne voulaient absolument pas couvrir les prêtres impliqués ; au contraire, ils voulaient que la justice passe. Mais c'était effectivement une lente révolution, il a fallu que les mentalités se dégageassent de cette honteuse tradition du silence et de l'indifférence et de cette idée complètement fausse que la défense de l'image de l'institution valait plus que le sort des victimes.

Alors, la déclaration de Mgr Éric de Moulins-Beaufort du 7 novembre 2022, oui, a encore choqué, par sa gravité : neuf évêques, ce ne sont pas des prêtres, sont impliqués dans des actes de pédocriminalité ou d'abus sexuels sur des enfants ou adolescents. Ce ne sont pas de simples prêtres, même si, parfois, c'était en tant que prêtres qu'ils ont commis ces horreurs, le Vatican leur a donné des responsabilités éminentes alors qu'eux-mêmes étaient en opposition totale, dans la pratique, avec la Parole de Dieu.

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Et pourquoi le président de la Conférence des évêques de France a-t-il communiqué à ce jour-là ces informations ? Parce qu'il y a eu deux nouveautés dans ces affaires nauséabondes. Deux nouvelles révélations.

La première concerne Mgr Michel Santier, évêque de Luçon de 2001 à 2007 puis évêque de Créteil de 2007 à 2021. Son "affaire" commence en mars 2019 quand une première victime s'est manifestée auprès de son évêque pour des faits à l'époque où Mgr Michel Santier était prêtre. En décembre 2019, après instruction, Mgr Michel Aupetit, l'archevêque de Paris, a signalé les faits au Vatican et Mgr Michel Santier a de son côté envoyé une lettre de renonciation au pape. En mars 2020, le pape François a accepté la démission (le temps mis provient sans doute d'un changement de nonce à Paris). Ensuite, Mgr Michel Santier a été gravement hospitalisé pendant cinq semaines à cause du covid-19. C'est Mgr Michel Santier lui-même qui a annoncé sa démission le 6 juin 2020 pour raison de santé (très secoué par le covid-19) et « pour d'autres difficultés » (cette dernière raison a été peu aperçue). Cette démission est intervenue officiellement le 9 janvier 2021 par la nomination de son successeur, Mgr Dominique Blanchet, installé le 28 février 2021.

C'est en octobre 2021 que le Vatican a informé des véritables raisons de cette démission à trois évêques (dont celui auprès duquel il a été rattaché) et au président du CEF qui en a informé l'assemblée plénière des évêques le mois suivant à Lourdes. Mais ce n'est qu'en octobre 2022 que l'information est sortie dans la presse alors que cinq victimes se sont, au total, fait connaître, et qu'un signalement a été fait auprès de la justice. On a reproché à Mgr Éric de Moulins-Beaufort d'avoir mis un an avant de communiquer les faits à la justice et à la presse, mais il s'est défendu en disant qu'il avait voulu d'abord écouter les victimes et que les faits fussent établis. Mais cette durée n'est plus adaptée à la vie actuelle faite d'immédiateté des réseaux sociaux et d'information en continu.

L'autre fait, bouleversant lui aussi, c'est le communiqué, publié la veille, le 6 novembre 2022, du cardinal Jean-Pierre Picard. Évêque auxiliaire de Grenoble de 1993 à 1996, évêque de Montpellier de 1996 à 2001 et enfin, archevêque de Bordeaux de 2001 à 2019, Mgr Jean-Pierre Picard était une personnalité de l'Église qui comptait beaucoup en France et même au Vatican : président de la Conférence des évêques de France de 2001 à 2007, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 2002, cardinal depuis 2006 (au conclave de mars 2013, il comptait parmi les électeurs pour désigner le successeur de Benoît XVI !), président du conseil pour l'enseignement catholique en 2013 (au moment d'une profonde réforme), il a pris sa retraite en octobre 2019 en raison de son âge et de sa santé.

Mgr Jean-Pierre Picard a reconnu de lui-même, alors qu'aucune suspicion ne pesait sur lui, une faute terrible, une seule, tout en restant très vague sur sa réalité : « Il y a 35 ans, alors que j’étais curé, je me suis conduit de façon répréhensible avec une jeune fille de 14 ans. Mon comportement a nécessairement causé chez cette personne des conséquences graves et durables. ». Il a expliqué cet aveu par la période particulière que vivait l'Église de France : « Aujourd’hui où l’Église en France a souhaité écouter les personnes victimes et agir en vérité, j’ai décidé de ne plus taire ma situation et de me mettre à la disposition de la justice tant sur le plan de la société que celui de l’Église. Cette démarche est difficile. Mais ce qui est premier, c’est la souffrance vécue par les personnes victimes et la reconnaissance des actes commis, sans vouloir cacher ma responsabilité. ». Son communiqué, très court, s'est terminé par une demande de pardon : « Je m’en suis expliqué avec elle et lui ai demandé pardon, je renouvelle ici ma demande de pardon ainsi qu’à toute sa famille. C’est en raison de ces actes que je décide de prendre un temps de retrait et de prière. Enfin je demande pardon à celles et ceux que j’ai blessés et qui vivront cette nouvelle comme une véritable épreuve. ». Cet aveu a semé un véritable choc auprès des évêques réunis à Lourdes en raison de l'estime et de la bonne réputation dont bénéficiait Mgr Picard.

Ces nouvelles informations, qui sont d'autant de nouveaux scandales dans l'Église de France, ont de quoi, une nouvelle fois, désespérer les fidèles et renforcer les ressentiments contre l'Église catholique. Mgr Éric de Moulins-Beaufort s'en est bien rendu compte lorsqu'il a déclaré : « En ouvrant cette assemblée, j’avais souligné combien nous nous réunissions avec des sentiments mêlés et combien surtout nous sentions colère et lassitude chez les personnes victimes de violences et d’abus dans l’Église, en particulier chez ceux et celles qui avaient décidé l’an passé de nous faire confiance et aussi chez les fidèles catholiques, surtout les plus engagés, qui avaient exprimé avant notre assemblée et ont continué à exprimer pendant celle-ci leurs doutes, leur découragement, leur difficulté à assumer l’image désastreuse de l’Église donnée par le traitement des faits reprochés par Mgr Santier. ».

Le travail du président de la CEF a donc été d'abord de clarifier qui savait quoi et quand, par une chronologie très précise à propos de Mgr Santier (que j'ai rapidement esquissée plus haut) : « À part l’archevêque de Paris et le nonce apostolique, les évêques ne savaient rien de ce qu’a commis Michel Santier. Le droit canonique ne prévoit pas que le président de la Conférence des évêques participe à ces procédures. Il se trouve que j’ai été mis au courant, mais ce fut, en quelque sorte, selon la bonne volonté de chacun. Lorsque Mgr Blanchet, en décembre 2020, apprend que le pape l’a nommé évêque de Créteil, il ne sait rien de la situation exacte de Mgr Santier. ».

L'archevêque de Reims a aussi expliqué pourquoi ces faits n'ont pas été signalés plus tôt à la justice : « Le parquet n’a pas été saisi, vraisemblablement parce que les faits avaient été commis sur des personnes alors majeures, jeunes adultes mais adultes, et que ces personnes ne voulaient pas à ce moment-là avoir à être interrogées davantage, le temps ayant passé, leur vie s’étant construite. ».

Mgr Éric de Moulins-Beaufort a justifié aussi la faiblesse des sanctions infligées à Mgr Santier par la prescription des faits : « Quant à la modération relative des sanctions, elle vient, d’après ce que nous avons compris, entre autres raisons, de ce que les faits étaient anciens et sans doute prescrits en droit canonique. Le droit canonique connaît une prescription, tout comme notre droit français et celui de toutes les nations qui se considèrent comme des États de droit. La prescription empêche le juge de connaître des faits passés. Elle marque la volonté du droit non seulement de sanctionner un acte délictueux ou criminel et de réparer autant qu’il est possible ce qu’ont subi les personnes victimes mais aussi de rendre possible la réhabilitation du coupable, sa réinsertion dans la société. ».

Mais la prescription ne permettait pas tout et il en a bien eu conscience : « Toutefois, à la relecture, il apparaît que la procédure prévoit toujours un "votum", une recommandation de celui qui mène l’enquête canonique, qu’il soit l’archevêque ou le nonce ou une autre personne. Il nous faut travailler à exprimer des "votum" plus argumentés et explicités, tenant compte de deux caractéristiques de l’état du peuple de Dieu en France : d’une part qu’il est difficilement compréhensible à ce peuple de Dieu qu’un prêtre ayant abusé d’une personne à l’occasion d’un sacrement puisse continuer à célébrer la messe même en privé, d’autre part que le peuple de Dieu a la maturité nécessaire pour supporter d’apprendre les fautes commises par un de ses pasteurs. Nous l’avons beaucoup dit l’an passé et nous le croyons : "La vérité vous rendra libres". ».

Et le prélat ne s'est pas exonéré de ses propres errements : « Je reconnais volontiers les insuffisances suivantes : j’aurais pu et dû, lorsque Mgr Aupetit m’a prévenu des faits qu’il avait appris, insister davantage pour qu’une enquête approfondie soit menée ; ensuite j’aurais pu et dû m’inquiéter davantage de voir Mgr Santier être maintenu en place, alors même que sa démission avait été acceptée. ».

Au final, Mgr Éric de Moulins-Beaufort a résumé les différents faits impliquant des évêques français : « Il y a aujourd’hui six cas d’évêques qui ont été mis en cause devant la justice de notre pays ou devant la justice canonique et qui sont connus de vous, à qui s’ajoutent désormais Mgr Santier et Mgr Ricard. Deux autres, qui ne sont plus en fonction, font l’objet d’enquêtes aujourd’hui de la part de la justice de notre pays après des signalements faits par un évêque et d’une procédure canonique ; un troisième fait l’objet d’un signalement au procureur auquel aucune réponse n’a été donnée à ce jour et a reçu du Saint-Siège des mesures de restriction de son ministère. ». Plus précisément, parmi les six évêques mis en cause devant la justice, un est décédé, ce qui fait dix évêques mis en cause et ne sont plus en fonction, huit pour abus et deux pour non-dénonciation (Mgr Fort et Mgr Barbarin).

Ainsi, malgré les nombreuses insuffisances, le président de la CEF a voulu montrer que l'Église de France n'était pas indifférente et prenait ces affaires à bras le corps : « Permettez-moi d’insister sur la grande diversité des situations, des faits commis ou reprochés. Vous voyez que la justice canonique peut agir avec rigueur et systématiquement, parfois au-delà de celle de notre pays, notamment pour des faits qui sont prescrits ou non sanctionnés en droit français. Malgré ses limites, cette justice canonique tient compte de l’exigence de droiture et de cohérence attendue d’un prêtre et de la confiance que beaucoup sont prêts à faire à un prêtre, a fortiori à un évêque, au risque parfois de se laisser tomber, voire de se laisser entraîner dans ce qu’on ne voudrait pas, ce qu’ont vécu les personnes qui ont été victimes de Mgr Santier. ».





Après une telle conférence de presse, les évêques de France ont terminé le lendemain leur assemblée plénière en adressant un message aux catholiques français, afin de leur donner des raisons d'espérer malgré cette période troublée : « Nous constatons l’ébranlement de nombreux fidèles, de prêtres, de diacres, de personnes consacrées. Ces sentiments sont également les nôtres. Membres d’un même corps ecclésial, nous sommes nous aussi blessés, atteints en profondeur. (…) Certains ont pu se demander si le droit de l’Église n’organisait pas une forme d’impunité ou de traitement particulier des évêques. Ils pensent, à juste titre, que la responsabilité épiscopale renforce chez ceux qui l’exercent le devoir de droiture et la légitime exigence des fidèles comme de l’institution ecclésiale. Nous le redisons avec force : il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir, d’impunité des évêques. En raison même de la nature de leur charge apostolique, les évêques dépendent directement du Saint-Siège. Les procédures qui les concernent sont plus complexes et prennent davantage de temps. (…) Certains s’interrogent : dans les circonstances présentes, quel crédit donner aux engagements pris il y a un an pour tirer les conséquences du rapport de la CIASE ? Nous pouvons en donner l’assurance : une transformation des pratiques est bel et bien en cours, avec l’aide de nombreux fidèles laïcs particulièrement qualifiés, dont des personnes victimes. (…) Nous avons mentionné l’ensemble des situations que nous connaissons. Elles concernent des évêques qui ne sont plus en fonction. Elles ont toutes fait l’objet d’un traitement judiciaire. » (8 novembre 2022).

Un an après la repentance par le rapport Sauvé, les choses, effectivement, sembleraient n'avoir pas bougé, et pourtant, si. Les évêques sont tous motivés pour connaître et dire la vérité, fût-elle désolante, pour purger l'Église de ses brebis galeuses, dussent-elles être évêques, archevêques voire cardinaux. Chaque nouvelle "affaire", chaque nouveau scandale laisse entrevoir que rien n'aurait changé. Et pourtant, tout a changé. L'Église de France est même, en France, la première institution, en tant que telle, à avoir pris le problème sérieusement, et heureusement car il y avait urgence, autant civile que religieuse. On ne peut pas prêcher la "bonne parole" et rester indifférent à des horreurs commises hypocritement en son nom.

Mais rien de ce qui a été fait en ce sens, de toutes les actions mises en place, sera audible tant que de nouveaux scandales referont surface. Or, on ne purge pas une institution en un an, probablement qu'il faudra une génération pour le faire. Probablement qu'on connaîtra, dans quelques mois, dans quelques années, de nouvelles histoires, de nouveaux faits horribles, un évêque, ou un autre, pourtant très estimé, voire très aimé, qui reconnaîtrait une nouvelle "incartade" tragique (en l'occurrence, ce ne serait plus une "incartade"). Comme le dit Mgr Éric de Moulins-Beaufort, on ne doit pas compter seulement sur la bonne volonté des coupables, préférant se décharger moralement de leurs péchés avant de mourir à préserver leur image personnelle. Il faut aussi purger ceux qui, malgré les fautes morales, restent fautifs mais cachés. Ce sont les victimes qui doivent parler. Elles le font mais pas toutes. C'est dans des structures indépendantes, en relation avec l'État, qu'elles doivent fonctionner, ce qui est déjà le cas, mais sans doute insuffisamment. Justice doit passer, pour toutes les victimes.


Enfin, je termine sur le sujet de l'exemplarité. Non, l'Église n'est pas une institution pédocriminelle. Oui, elle y a abrité beaucoup de personnes qui ont commis des actes inqualifiables. Et elle se transforme, elle cherche à les séparer des autres, à les punir et surtout, à ce qu'elles ne soient plus en état de nuire encore. Son image, sa réputation en prend évidemment un coup, mais c'est toujours préférable à garder le secret. La vérité fait mal mais assainit. La vérité rend libre, rend les fidèles libres, rend l'institution libre. La période est donc très difficile pour l'institution, et je l'ai écrit plus haut, cela va durer nécessairement un long moment, peut-être une génération, le temps qu'il n'y aura plus aucun doute que l'institution ne défende plus les coupables, ne couvre plus, et devienne totalement "impeccable" lorsqu'il y a un cas d'abus.

Ceux qui, de l'extérieur, en profitent pour jeter l'opprobre sur l'Église de France devraient aussi réfléchir aux autres institutions qui sont aussi, nécessairement, touchées par ces abus et ces actes de pédocriminalité : d'autres religions, d'autres communautés, d'autres organisations, qu'elles soient éducatives ou sportives, mais aussi associatives et culturelles, tout ce qui a, de loin ou de près, affaire à l'enfance et à la jeunesse du pays. Ces institutions-là devraient aussi faire leur révolution culturelle. Car la remise en vertu de l'institution catholique ne suffira pas à éradiquer la pédocriminalité qui sévit dans bien d'autres milieux...


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Des évêques français qui font la honte de l'Église catholique : "La vérité nous rendra libres" !
Abus sexuels : l’Église reconnaît sa responsabilité institutionnelle.
Legs et indécence.
Secret de la confession et lois de la République.
Abus sexuels dans l’Église : honte, effroi et pardon !
Rapport de Jean-Marc Sauvé remis le 5 octobre 2021 sur la pédocriminalité dans l’Église (à télécharger).
Présentation du rapport Sauvé le 5 octobre 2021 (vidéo).
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Protection des mineurs (2) : pas d’imprescriptibilité pour la pédocriminalité.
Protection des mineurs (1) : 15 ans, âge minimal du consentement sexuel ?
La faute de Mgr Jacques Gaillot.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Mgr Barbarin : le vent du boulet.
Pédophilie dans l’Église catholique : la décision lourde de Lourdes.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Le pape François en lutte contre la culture de l’étiquette et de la médisance.
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
Le ralliement des catholiques français à la République.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221107-abus-sexuels-eveques.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/des-eveques-francais-qui-font-la-244855

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/11/08/39702173.html






 

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16 avril 2022 6 16 /04 /avril /2022 03:33

« Être chrétien me donne la connaissance, bien plus, l’amitié avec le juge de ma vie et me permet de traverser avec confiance la porte obscure de la mort. » (Benoît XVI, lettre du 8 février 2022).




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Ce samedi 16 avril 2022, le pape émérite Benoît XVI fête son 95e anniversaire, ce qui est inédit pour un pape ou un ancien pape. Il semble même aller mieux par rapport à il y a un an et demi quand son état de santé avait beaucoup inquiété les fidèles. À l’époque, celui qui s’appelait d’abord Joseph Ratzinger venait de perdre son grand frère Georg (qu’il avait rencontré une ultime fois lors de son unique voyage postpapal en juin 2002 à Ratisbonne) et avait eu des pépins de santé.

Aujourd’hui, il semble bien aller, au point que le philosophe Jean-Luc Marion, qui l’a rencontré le 13 novembre 2021 en tant que lauréat 2020 du Prix Ratzinger, a affirmé : « Benoît XVI est aussi physiquement fatigué qu’intellectuellement alerte. ». Jean-Luc Marion a été élu à l’Académie française au fauteuil de Mgr Jean-Marie Lustiger et le Prix Ratzinger, attribué par la Fondation Joseph-Ratzinger depuis 2011, représente une sorte de prix Nobel de théologie.

Plus généralement, Benoît XVI a encore la force de recevoir des visiteurs, et en particulier, le premier d’entre eux, son successeur, le pape François qui est venu le voir le mercredi 13 avril 2022 pour souhaiter les bons vœux à l’occasion de l’anniversaire de ce « grand-père plein de sagesse ». L’emploi du temps de Benoît XVI est assez ordinaire selon son secrétaire particulier Mgr Georg Gänswein dans une interview le 7 avril 2022, il assiste à la messe à 7 heures 30, puis écoute la musique et il fait une promenade quotidienne dans les jardins du Vatican.

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Néanmoins, sa retraite est loin d’être sereine. Certes, la sérénité à l’approche de la mort est certainement là, comme il l’a affirmé le 8 février 2022, lui qui a médité sur le sujet depuis si longtemps, mais l’ancien archevêque de Munich et Freising du 28 mars 1977 au 15 février 1982 doit faire face à une contestation d’une partie de l’Église d’Allemagne.

En effet, à la suite du rapport Sauvé en France, un rapport a été publié le 20 janvier 2022 sur des négligences commises comme évêque sur des affaires d’abus sexuels de certains prêtres de son diocèse. Pourtant, Benoît XVI, tant comme président de la Congrégation pour la doctrine de la foi que comme pape, a toujours été très ferme sur ce sujet. Le rapport a été commandé par le diocèse à un cabinet d’avocats munichois et est le résultat de deux ans de travail, sur les abus sexuels à Munich depuis la dernière guerre. 220 pages sur 1 893 pages interrogent directement la gestion de Joseph Ratzinger en tant qu’archevêque sur cinq affaires particulières : quatre d’entre elles ont reçu une "évaluation normale" tandis qu’une dernière a fait l’objet d’une étude approfondie. Le pape émérite a lui-même apporté son propre témoignage dans une lettre du 14 décembre 2021. Le rapport remet en cause sa gestion dans quatre des cinq affaires.

Le rapport lui reproche notamment d’avoir muté dans son diocèse à une fonction comportant une proximité avec des enfants un prêtre qui avait été condamné plusieurs années auparavant pour tentative d’abus et insultes à caractère sexuel. Ce prêtre a été par la suite condamné pour abus sexuel et exhibitionnisme à une peine de prison avec sursis et dégagé de toute responsabilité d’enseignement. Benoît XVI a affirmé qu’il n’avait pas eu connaissance de la précédente condamnation quand il l’avait nommé, tandis que les auteurs du rapport ont considéré que si, il avait été averti par son vicaire, et ont regretté l’absence de mesures préventives. D’autres cas décrits dans le rapport mettent aussi en cause l’absence de mesures pour des prêtres dont les agissements étaient connus, entre autres par une coupure de journal retrouvée dans les archives de l’archevêché.

Toutefois, le rapport est assez peu rigoureux, d’un côté, Benoît XVI, qui se dit se souvenir très bien de cette période, a nié avoir connu les antécédents de ces prêtres déviants alors que les auteurs pensent au contraire, dénonçant « l’ignorance systématiquement revendiquée », qu’il les connaissait selon un faisceau d’indices et d’archives qui ne forment pourtant pas une preuve vraiment factuelle.

Ces remises en cause peuvent être considérées comme très injustes pour Joseph Ratzinger qui, justement, comme pape, a créé un processus de tolérance zéro contre tous les prêtres coupables d’abus sexuels. Il a été de loin en avance sur son temps pour en finir avec le laxisme ambiant dans les décennies antérieures. C’est lui qui a eu le courage de mettre cette question sur le devant des responsabilités du Vatican. Il a lui-même expliqué en 2016 (dans "Dernières conversations" chez Fayard) sa contribution : « Quand l’affaire a commencé, le droit pénal provenant du code de droit canonique ne prévoyait que la suspension. C’était insuffisant, les individus restaient prêtres. Nous avons pris la décision avec les évêques américains : pour que la sanction apparaisse clairement, il fallait qu’il quitte l’état clérical, qu’il soit révoqué. (…). J’ai œuvré pour l’amendement du droit pénal, à l’origine laxiste, en m’efforçant à augmenter la protection des victimes et à accélérer les procédures qui s’éternisaient. (…) Si on sanctionne au bout de dix ans, c’est vraiment trop tard. ».

Pour beaucoup de défenseurs de Benoît XVI, ce rapport est le résultat d’un acte de malveillance provenant d’un courant plus libéral de l’Église d’Allemagne qui s’est toujours opposé aux travaux théologiques de Joseph Ratzinger. Le 8 février 2022, Benoît XVI a réagi au rapport en démentant d’avoir menti et confirmant ses témoignages, mais il a exprimé néanmoins sa "profonde honte", son "profond chagrin" et sa "sincère demande de pardon".

Le 95e anniversaire de Benoît XVI a lieu le Samedi Saint et cela s’était passé aussi ainsi le jour de sa naissance (Pâques 1927 a eu lieu le 17 avril). Pour ses parents, une naissance à un tel moment était une grâce et une providence et l’enfant l’a ressenti très vite comme tel : « Ce jour, où le Christ est mystérieusement caché et en même temps présent, est devenu un programme pour ma vie. ». C’est un encouragement à vivre, une certitude que malgré tout, il y a de la lumière et que cela vaut la peine de continuer à vivre. Benoît XVI a écrit beaucoup de textes sur le Samedi Saint.

Quant à la Bavière, elle a toujours été sa région de cœur. Lors de son dernier anniversaire en tant que pape, le 16 janvier 2012, Benoît XVI a reçu une délégation bavaroise, en particulier le cardinal archevêque et le ministre-président, qui ont fêté son 85e anniversaire. Ému, le futur pape émérite leur a répondu : « Je tiens à vous remercier de tout cœur, monsieur le ministre-président, pour vos paroles : vous avez fait parler le cœur de la Bavière, un cœur chrétien, catholique, et ce faisant, vous m’avez ému, vous avez reporté dans le présent tout ce qui a été important dans ma vie. Je désire vous remercier tout autant, monsieur le cardinal, pour vos paroles courtoises, en tant que pasteur de mon diocèse d’origine et auquel j’appartiens comme prêtre, dans lequel j’ai grandi et auquel j’appartiens toujours au fond de moi, en rappelant dans le même temps l’aspect chrétien, notre foi et sa beauté et sa grandeur. ».

À cette veille de Pâques, la foi en l’espérance est essentielle. Dans sa lettre encyclique "Spe salvi" (spe salvi facti sumus = nous avons été sauvés dans l’espérance), publiée le 30 novembre 2007, Benoît XVI écrivait ceci : « Nous avons besoin des espérances, des plus petites ou des plus grandes, qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin. Mais sans la grande espérance, qui doit dépasser tout le reste, elles ne suffisent pas. Cette grande espérance ne peut être que Dieu seul, qui embrasse l’univers et qui peut nous proposer de nous donner ce que seuls, nous ne pouvons pas atteindre. (…) Seul son amour nous donne la possibilité de persévérer avec sobriété, jour après jour, sans perdre l’élan de l’espérance, dans un monde qui, par nature, est imparfait. Et, en même temps, son amour est pour nous la garantie qu’existe ce que nous pressentons vaguement et que, cependant, nous attendons au plus profond de nous-mêmes : la vie qui est "vraiment" vie. ».

Que ce 95e anniversaire soit l’occasion pour Benoît XVI de continuer à nourrir cette grande et belle espérance…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
Le ralliement des catholiques français à la République.
La lettre de Léon XIII : "Notre consolation" du 3 mai 1892.
L’encyclique "Au milieu des sollicitudes" du 16 février 1892.
Marc Sangnier.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
François De Gaulle.
La solidarité universelle du pape François.
Desmond Tutu.
Jesse Jackson.
L’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice le 29 octobre 2020.
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
Abus sexuels : l’Église reconnaît sa responsabilité institutionnelle.
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220416-benoit-xvi.html

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16 février 2022 3 16 /02 /février /2022 03:52

« Lors donc que, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à l’œuvre, l’intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l’on doit, pour cette raison, l’accepter tel qu’il est. C’est pour ces motifs et dans ce sens que nous avons dit aux catholiques français : Acceptez la République, c’est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous ; respectez-la ; soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu. » (Léon XIII, le 3 mai 1892).




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Le pape Léon XIII, l’un des papes les plus longs et l’un des plus "progressistes", dans le sens "moderne", aussi l’un des plus intellectuels (on en a connu d’autres aussi intellectuels plus tard), a rédigé beaucoup d’encycliques en plus de vingt-cinq ans de pontificat, quatre-vingt-six ! De plus, il les rédigeait lui-même, avec son style logique, déductif, alerte, alors que d’habitude, la rédaction d’un tel texte est souvent un travail collectif. Il a en particulier publié il y a exactement cent trente ans, le 16 février 1892, l’encyclique "Au milieu des sollicitudes". Le titre des encycliques reprend les premiers mots de l’encyclique. Et contrairement à d’habitude, le pape l’a rédigé en français et pas en latin, parce qu’il s’adressait spécifiquement aux catholiques français.

Vingt ans après Thiers, Léon XIII avait compris l’intérêt de la République dans une Europe principalement monarchique. Dès lors que la République était dirigée par des gouvernements modérés, il valait mieux accepter ce régime et jouer le jeu de la démocratie car ce jeu serait gagnant : en effet, la France a connu un renouveau catholique au XIXe siècle au point que la France, Fille aînée de l’Église, rayonnait de sa présence dans le monde avec les nombreuses missions catholiques. La France rurale, la majeure partie de la population, était profondément catholique et le jeu démocratique ne pouvait qu’apporter des majorités "raisonnables" qui pouvaient faire contrepoids à l’anticléricalisme très courant dans la classe politique (chez les radicaux en particulier).

C’était une intuition très profonde de Léon XIII qui pouvait d’ailleurs faire évoluer l’Église vers la laïcité, même si le pape refusait encore de renoncer au pouvoir temporel et contestait toute séparation de l’État et de l’Église (voir plus loin). Et c’était révolutionnaire car la plupart des "leaders d’opinion catholiques" étaient légitimistes donc antirépublicains. Le pape se mêlait d’institutions et de politique, ce qui était assez éloigné de la foi et de la morale, et sur le plan politique, il a été peu servi puisque l’anticléricalisme a au contraire redoublé après sa mort, dans les vingt premières années du XXe siècle, allant jusqu’à l’adoption de la loi du 9 décembre 1905 de séparation de l’Église et de l’État, et à l’application très restrictive et anticatholique de la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association par le gouvernement anticlérical du radical Émile Combes.

Avant de rédiger et de publier l’une de ses plus grandes encycliques ("Au milieu des sollicitudes"), Léon XIII a cherché d’abord à sonder et à introduire cette idée dans l’épiscopat français, très antirépublicain. Ainsi, le 12 novembre 1890, le cardinal Charles Lavigerie, ancien évêque de Nancy-Toul et archevêque d’Alger et de Carthage (primat d’Afrique), a invité chez lui tous les officiers supérieurs de la flotte française en Méditerranée et a levé un toast devant leur commandant en déclarant sa foi en la République « quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la forme d’un gouvernement n’a rien de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées (…) ». Cette déclaration fut appelée le "toast d’Alger" et l’épiscopat français fut partagé par cette vision du pape qui a ensuite "enfoncé le clou".

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Fort de ces premiers pas, Léon XIII a sorti son encyclique un an plus tard, qui s’adressait « à nos vénérables frères les archevêques, évêques, au clergé et à tous les catholiques de France ».

Dans son introduction, le pape évoquait le "complot" de l’anticléricalisme : « En pénétrant à fond (…) la portée du vaste complot que certains hommes ont formé d’anéantir en France le christianisme, et l’animosité qu’ils mettent à poursuivre la réalisation de leur dessein, foulant aux pieds les plus élémentaires notions de liberté et de justice pour le sentiment de la majorité de la nation, et de respect pour les droits aliénables de l’Église catholique, comment ne serions-nous pas saisi d’une vive douleur ? ». Il est remarquable que le dernier roman de Michel Houellebecq reprît ce verbe "anéantir" pour titre.

Parallèlement à ce "complot", le pape constatait un réel renouveau catholique : « À plusieurs reprises, mus par un profond sentiment de religion et de vrai patriotisme, les représentants de toutes les classes sociales sont accourus, de France jusqu’à nous, heureux de subvenir aux nécessités incessantes de l’Église, désireux de nous demander lumière et conseil (…). ». Ce qui marquait la grande importance du Vatican et son influence sur le comportement électoral des catholiques français.

D’où le sens de l’encyclique : « Nous croyons opportun, nécessaire même, d’élever de nouveau la voix, pour exhorter plus instamment, nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et sensés, à repousser loin d’eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement leurs forces à la pacification de leur patrie. ». Après un court raisonnement, le pape en arrivait à ceci : « Tous les citoyens sont tenus de s’allier pour maintenir dans la nation le sentiment religieux vrai, et pour le défendre au besoin, si jamais une école athée (…) s’efforçait de chasser Dieu de la société, sûre par là d’anéantir le sens moral au fond même de la conscience humaine. ».

Le pape rappelait une calomnie : « Il nous faut signaler une calomnie astucieusement répandue, pour accréditer contre les catholiques et contre le Saint-Siège lui-même des imputations odieuses. On prétend que l’entente et la vigueur d’action inculquées aux catholiques pour la défense de leur foi ont, comme secret mobile, bien moins la sauvegarde des intérêts religieux que l’ambition de ménager à l’Église une domination politique sur l’État. Vraiment, c’est ressusciter une calomnie bien ancienne, puisque son invention appartient aux premiers ennemis du christianisme. (…) Ce furent ces calomnies menaçantes qui arrachèrent à Pilate la sentence de mort contre celui qu’à plusieurs reprises il avait déclaré innocent. ».

Revenant sur les institutions, l’auteur ne précisait aucune préférence particulière : « Chacun avec sa forme distinctive : empires, monarchies, républiques (…) ; on peut affirmer (…), en toute vérité, que chacune d’elles est bonne, pourvu qu’elle sache marcher droit à sa fin, c’est-à-dire le bien commun, pour lequel l’autorité sociale est constituée (…). Dans cet ordre d’idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne. ».

Une fois cette base écrite, le pape énumérait un certain nombre de principes, comme l’évident légalisme (on voit aujourd’hui à quel point cette phrase est importante dans un contexte très différent, elle a cent trente ans) : « Inutile de rappeler que tous les individus sont tenus d’accepter ces gouvernements et de rien tenter pour les renverser ou pour en changer la forme. ». En revanche, ces formes de gouvernement peuvent varier au cours du temps : « Quant aux sociétés purement humaines, c’est un fait gravé cent fois dans l’histoire, que le temps, ce grand transformateur de tout ici-bas, opère dans leurs institutions politiques de profonds changements. (…) Ils succèdent parfois à des crises violentes, trop souvent sanglantes (…). Dès lors, une nécessité sociale s’impose à la nation ; elle doit sans retard pourvoir à elle-même. ».

Par cette "nécessité sociale", le pape en arrivait ainsi à cette déduction : « Par là s’explique d’elle-même la sagesse de l’Église dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France, en moins d’un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes. Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français, dans leurs relations civiles avec la république, qui est le gouvernement actuel de leur nation. ».

À ceux qui considéraient que la république (la Troisième) était animée de sentiments trop antichrétiens pour l’accepter, Léon XIII leur affirmait la différence entre le cadre institutionnel et la législation en vigueur (du reste, on retrouve souvent cette confusion dans les institutions européennes) : « La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme, que, sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable ; tandis qu’à l’opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation. (…) En pratique, la qualité des lois dépend plus de la qualité des hommes que de la forme du pouvoir. Ces lois seront donc bonnes ou mauvaises, selon que les législateurs auront l’esprit imbu de bons ou de mauvais principes et se laisseront diriger, pour par la prudence politique, ou par la passion. ». Le pape se transformait en analyste chevronnée de la vie politique française, et cette analyse est toujours d’actualité : il ne sert à rien de changer les institutions, ce sont les acteurs politiques qu’il faut changer lorsque le pays est en crise.

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L’encyclique se termine sur le Concordat (à l’époque, il était encore en vigueur) qui serait affaire du Vatican plus que des catholiques français, et sur la séparation : « Vouloir que l’État se sépare de l’Église, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l’Église fût réduite à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens. (…) Les catholiques peuvent d’autant moins préconiser la séparation qu’ils connaissent mieux les intentions des ennemis qui la désirent. (…) Pour tout dire, en un mot, l’idéal de ces hommes serait le retour au paganisme : l’État ne reconnaît l’Église qu’au jour où il lui plaît de la persécuter. ». Cette phrase est même un brin polémiste !

En d’autres termes, le pape Léon XIII a concédé par réalisme politique la république aux catholiques français, à charge pour eux de voter "en honnêtes gens", c’est-à-dire en protégeant l’Église catholique face à ceux qui font de leur programme politique un anticléricalisme viscéral. Cet appel au ralliement a été conforté, dans sa préparation, par les élections législatives du 6 octobre 1889 qui a permis l’émergence d’une majorité conservatrice républicaine, ainsi que par la vague boulangiste, le général Georges Boulanger a même prononcé un discours qui encourageait les catholiques à rallier la république, le 14 mars 1889 à Tours.

L’appel du pape a été accueilli favorablement par plusieurs députés catholiques, le plus connu est Albert de Mun, qui créèrent un mouvement qui a vu les prémices de la démocratie chrétienne (dont le MRP fut l’héritier de la Résistance, puis Jean Lecanuet, Pierre Méhaignerie et François Bayrou).

Dans sa lettre aux six cardinaux français publiée le 3 mai 1892 sous le titre "Notre consolation", le pape Léon XIII est revenu sur son encyclique en ces termes : « Cette idée-mère qui domine toute notre encyclique n’a pas échappé aux ennemis de la religion catholique. Nous pourrions dire qu’ils ont été les plus clairvoyants à en saisir le sens, à en mesurer la portée pratique. Aussi, depuis ladite encyclique, vraie messagère de paix pour tout homme de bonne volonté, qu’on en considère le fond ou la forme, ces hommes de partis ont redoublé d’acharnement impie. (…) On a vu clairement où veulent aboutir les organisateurs de ce vaste complot, comme nous l’appelions dans notre encyclique, formé pour anéantir en France le christianisme. ».

Après avoir appelé sans ambiguïté les catholiques à accepter la république, Léon XIII a laissé entendre que Dieu laissait une certaine liberté aux hommes (ce qu’on appellerait le principe de subsidiarité chez les Européens) : « Si le pouvoir politique est toujours de Dieu, il ne s’ensuit pas que la désignation divine affecte toujours et immédiatement les modes de transmission de ce pouvoir, ni les formes contingentes qu’il revêt, ni les personnes qui en sont le sujet. La variété même de ces modes dans les diverses nations montre à l’évidence le caractère humain de leur origine. (…) Le critérium suprême du bien commun et de la tranquillité publique impose l’acceptation de ces nouveaux gouvernements établis en fait (…). L’honneur et la conscience réclament, en tout état de choses, une subordination sincère aux gouvernement constitués ; il la faut au nom de ce droit souverain, indiscutable, inaliénable, qui s’appelle la raison du bien social. ».

Le mouvement n’a pas été unanime et les courants politiques catholiques ont divergé entre un monarchisme catholique à la Charles Maurras (qui s’est complètement disqualifié à la dernière guerre et qui peut-être essaie de se reconstituer avec Sens commun) et une démocratie chrétienne qui n’a jamais osé dire son nom, préférant adopter la valeur républicaine de la laïcité, combattue par les parlementaires catholiques à l’époque de la discussion de la loi de 1905 mais largement soutenue par eux depuis une cinquantaine d’années.

Léon XIII, comme on l’a vu, rédigeait dans un style direct, précis, incisive et très politique. Et ce qu’il demandait, c’était d’accepter l’idée que le pouvoir procédât du peuple et pas de Dieu, les deux étant finalement l’un et l’autre, le peuple étant le bras de Dieu (vox populi, vox dei, dit le dicton). En ce sens, ce pape intellectuel était un grand révolutionnaire qui a profondément modifié la structure politique de la France du XXe siècle. Bien plus révolutionnaire que Marx, Nietzsche et Freud


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 février 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le ralliement des catholiques français à la République.
La lettre de Léon XIII : "Notre consolation" du 3 mai 1892.
L’encyclique "Au milieu des sollicitudes" du 16 février 1892.
Marc Sangnier.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
François De Gaulle.
La solidarité universelle du pape François.
Desmond Tutu.
Jesse Jackson.
L’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice le 29 octobre 2020.
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
Abus sexuels : l’Église reconnaît sa responsabilité institutionnelle.
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220216-leon-xiii.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/les-130-ans-de-l-encyclique-au-239452

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/02/15/39348867.html










 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 03:40

« Regardons le visage des enfants. Ayons le courage d’éprouver de la honte devant eux, qui sont innocents et représentent l’avenir. Ils interpellent nos consciences et nous interrogent (…). La Méditerranée, qui a uni pendant des millénaires des peuples différents et des terres éloignées, est en train de devenir un cimetière froid sans pierres tombales. (…) Frères et sœurs, je vous en prie, arrêtons ce naufrage de civilisation ! » (Pape François, le 5 décembre 2021 à Lesbos).



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Jorge Mario Bergoglio, ancien archevêque de Buenos-Aires, autrement dit, le pape François fête son 85e anniversaire ce vendredi 17 décembre 2021. C’est un peu étonnant quand on connaît, malgré une fatigue due à une opération chirurgicale en été dernier, le dynamisme tant physique que moral de ce pape hors du commun, qui a la volonté de vivre la parole de Dieu avec une expression moderne. Il a déjà fait savoir qu’il n’hésiterait pas à faire comme son prédécesseur s’il sentait qu’il ne pourrait plus assurer sa lourde charge.

Quelques petites données pour replacer dans l’histoire : le pape François, à 85 ans, est déjà plus âgé que Jean-Paul II à sa mort et est pas loin de l’âge de Benoît XVI quand il a décidé de renoncer à la trop lourde charge pontificale. Et la durée du pontificat de François a déjà dépassé celle de Benoît XVI, plus de huit ans. Il a été en effet élu le 13 mars 2013 à l’âge de 76 ans.

C’était déjà hélas âgé pour démarrer un pontificat, il avait le même âge de Jean XXIII dont le pontificat n’a même pas duré cinq ans (et pourtant, il fut historique). Comme Benoît XVI (élu pape à 78 ans), le pape François n’a pas eu pour ambition de réformer la Curie romaine, mais il a, par sa personnalité simple et attachante, considérablement modifié les codes et protocoles. Il veut être simple, proche des fidèles (et des autres aussi), et surtout, il veut rappeler ce que la parole d’Évangile veut dire, parfois en opposition à ceux qui, pourtant, revendiquent une certaine identité catholique qui n’a pourtant pas grand-chose de catholique (catholique, en grec, signifie universel).

C’est pourquoi, comme l’a expliqué Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef au  journal "La Croix", à Guillaume Erner le 2 décembre 2020 sur France Culture, François s’adresse à tout le monde : « Ce pape-là, plus que les autres, essaie d’aller au-delà des catholiques et de leur parler à travers des interviews, à travers des films et à travers des livres. Il y a sans doute deux choses : il pense aujourd’hui que le pape doit parler à l’ensemble des citoyens du monde, finalement, et pas simplement aux catholiques pratiquants. Et puis, sans doute aussi parce qu’il y a quand même une forte opposition hiérarchique dans l’Église à ce pape-là et pour lui, c’est un moyen de la contourner. ».

Dans l’actualité du pape, il y a eu son dernier voyage pontifical, le trente-cinquième depuis le début de son pontificat, du 2 au 6 décembre 2021 à Chypre et en Grèce. Il a fait 4 500 kilomètres de vol, et s’est exprimé à l’occasion de douze discours publics et de nombreuses rencontres de responsables politiques et religieux, y compris orthodoxes, et cela dans un contexte sanitaire difficile.

Le sujet d’actualité le plus brûlant pour lui était la mort de 27 personnes qui ont fait naufrage le 24 novembre 2021 dans la Manche et plus généralement, l’indignation qu’il souhaite exprimer face aux drames humains que vivent les réfugiés. Avant de partir, il avait déjà tweeté le 28 novembre 2021 : « Je ressens de la tristesse quand je pense à ceux qui sont morts dans la Manche, à ceux de la frontière avec la Biélorussie, dont beaucoup sont des enfants, à ceux qui se noient dans la Méditerranée, à ceux qui sont rapatriés en Afrique du Nord et transformés en esclaves. ». Et celui-ci le même jour : « Combien de migrants sont exposés, même de nos jours, à des dangers très graves et combien perdent la vie à nos frontières ! ».

À la fin de son voyage, avant une grande messe à Athènes, il est retourné sur l’île de Lesbos, dans la mer Égée, à quelques kilomètres des côtes turques. En effet, le 16 avril 2016, il était déjà venu sur cette île pour parler de sauver et d’accueillir les réfugiés : "Nous sommes tous des migrants !" proclamait-il. Revenons alors à ses déclarations de 2016.

Il avait alors dit ceci, au Camp de réfugiés de Moria : « Nous sommes venus attirer l’attention du monde sur cette grave crise humanitaire et plaider pour sa résolution. Comme des hommes de foi, nous voulons unir nos voix pour parler ouvertement en votre nom. Nous espérons que le monde prêtera attention à ces scènes de besoin tragique, voire désespéré, et répondra de manière digne de notre humanité commune. Dieu a créé l’humanité pour qu’elle soit une famille ; lorsque n’importe lequel de nos frères et sœurs souffre, nous sommes tous affectés. Nous savons tous par expérience combien il est facile à certains d’ignorer la souffrance des autres et même d’exploiter leur vulnérabilité. Mais nous savons également que ces crises peuvent révéler le meilleur en nous. » (16 avril 2016).

Aux habitants de Lesbos : « Il ne faut cependant jamais oublier que les migrants, avant d’être des numéros, sont des personnes, des visages, des noms, des histoires. L’Europe est la patrie des droits humains, et quiconque pose le pied en terre européenne devrait pouvoir en faire l’expérience ; ainsi il se rendra plus conscient de devoir à son tour les respecter et les défendre. » (16 avril 2016).

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Dans son dernier voyage pontifical, le pape François est donc revenu sur cette question de la crise humanitaire des réfugiés. Il s’est ainsi adressé aux réfugiés qui avaient témoigné devant lui, en l’église paroissiale de la Sainte-Croix à Nicosie le 3 décembre 2021 en leur citant d’abord un passage d’une lettre de saint Paul aux chrétiens d’Éphèse : « Vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes membres de la famille de Dieu. ».

Et le pape de commenter : « Des paroles très lointaines dans le temps, mais très proches, plus actuelles que jamais, comme si elles avaient été écrites aujourd’hui pour nous : "vous n’êtes pas des étrangers, mais des concitoyens". C’est la prophétie de l’Église : une communauté qui, avec toutes les limites humaines, incarne le rêve de Dieu. (…) Dieu veut cela, Dieu rêve de cela. C’est nous qui ne voulons pas. ».

Dans ces témoignages de migrants, le pape François en a entendu beaucoup qui ne savaient pas se définir, donner son identité : « Vos témoignages sont comme un "miroir" pour nous, communautés chrétiennes. Lorsque toi, Thamara qui viens du Sri Lanka, tu dis : "On me demande souvent qui je suis", la brutalité des migrations met en jeu l’identité même. (…) Qui suis-je. Et lorsque tu dis cela, tu nous rappelles qu’on nous pose aussi parfois cette question : "Qui es-tu ?". Et malheureusement, cela signifie souvent : "De quel parti es-tu ? À quel groupe appartiens-tu ?". Mais comme tu nous l’as dit, nous ne sommes pas des numéros, nous ne sommes pas des individus à cataloguer. ».

L’identité, et puis la haine, ce qu’ont ressentie beaucoup de migrants comme Maccolins de Cameroun : « La haine est un poison dont il est difficile de se désintoxiquer. Et la haine est une mentalité, une mentalité tordue, qui au lieu de nous faire reconnaître comme des frères, nous fait voir comme des adversaires, comme des rivaux  quand ce n’est pas comme des objets à vendre ou à exploiter. ».

Le voyage : « Lorsque toi, Rozh, qui viens d’Iraq, tu dis que tu es "une personne en voyage", tu nous rappelles que nous sommes aussi des communautés en voyage, nous sommes sur le chemin du conflit à la communion. Sur ce long chemin fait de montées et de descentes, il ne faut pas avoir peur des différences entre nous, mais plutôt, oui, de nos fermetures et de nos préjugés qui nous empêchent de nous rencontrer vraiment et de marcher ensemble. ».

Le pape François enfin a évoqué l’effroyable indifférence : « Le danger est que souvent, nous ne laissons pas entrer les rêves en nous, et que nous préférons dormir au lieu de rêver. Il est si facile de regarder ailleurs. Et en ce monde, nous nous sommes habitués à cette culture de l’indifférence, à cette culture du regarder ailleurs et nous endormir tranquilles. Mais sur cette route, on ne peut jamais rêver. (…) C’est l’histoire d’un esclavage, d’un esclavage universel. Nous voyons ce qui se passe, et le pire, c’est que nous sommes en train de nous habituer à cela. "Oui, aujourd’hui, une embarcation a coulé, là, beaucoup de disparus…". Mais ce fait de s’habituer est une maladie grave, c’est une maladie très grave, et il n’y a pas d’antibiotique pour cette maladie ! (…) En vous voyant, je pense à beaucoup qui ont dû retourner parce qu’ils ont été repoussés et ont fini dans les camps, de vrais camps où les femmes sont vendues, les hommes torturés, faits esclaves… (…) J’ai vu des témoignages filmés de cela : des lieux de torture, de vente de personnes. Je dis cela parce que c’est ma responsabilité d’aider à ouvrir les yeux. La migration forcée n’est pas une pratique touristique : s’il vous plaît ! (…) Ceux qui ont donné tout ce qu’ils avaient pour monter sur une embarcation, de nuit, et ensuite… sans savoir s’ils arriveront… Et ensuite, repoussés pour finir dans les camps, vrais lieux de confinement, de torture et d’esclavage. (…) Les barbelés (…) sont mis pour ne pas laisser entrer le réfugié, celui qui vient demander la liberté, du pain, de l’aide, de la fraternité, de la joie, qui, fuyant la haine se retrouve devant une haine qui s’appelle fil de fer barbelé. Que le Seigneur réveille la conscience de chacun de nous devant toutes ces choses. Et pardonnez-moi si j’ai dit les choses comme elles sont, mais nous ne pouvons pas taire et regarder ailleurs, dans cette culture de l’indifférence. ».

Plus tard, le 5 décembre 2021, le pape François a prononcé un grand discours au centre de réception et d’identification de Mytilène, sur l’île de Lesbos, en commençant par citer ce que son ami Bartholomée, le patriarche œcuménique de Constantinople, a dit il y a cinq ans, lors de sa venue du 16 avril 2016 : « Celui qui a peur de vous ne vous a pas regardés dans les yeux. Celui qui a peur n’a pas vu vos visages. Celui qui a peur n’a pas vu vos enfants. Il oublie que la dignité et la liberté dépassent la peur et la division. Il oublie que la question migratoire n’est pas un problème du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, de l’Europe et de la Grèce. Elle est un problème mondial. ».

Et François l’a confirmé ce 5 décembre 2021 : « Oui, c’est un problème mondial, une crise humanitaire qui nous concerne tous. La pandémie nous a touchés de manière globale, elle nous a fait réaliser que nous sommes tous dans la même barque, elle nous a fait éprouver ce que signifie avoir les mêmes peurs. Nous avons compris que les grandes questions doivent être abordées ensemble, car dans le monde d’aujourd’hui, les solutions partielles sont inadaptées. (…) Tout paraît terriblement bloqué lorsqu’il s’agit de la question migratoire. Pourtant, des personnes et des vies humaines sont en jeu ! L’avenir de tout le monde est en jeu, il ne sera serein que s’il est intégré. Ce n’est qu’en étant réconcilié avec les plus faibles que l’avenir sera prospère. Parce que lorsque les pauvres sont rejetés, c’est la paix qui est rejetée. Le repli sur soi et les nationalismes, comme l’histoire nous l’enseigne, mènent à des conséquences désastreuses. (…) C’est une illusion de penser qu’il suffit de se préserver soi-même, en se défendant des plus faibles qui frappent à la porte. L’avenir nous met de plus en plus en contact les uns avec les autres. Pour en faire un bien, ce sont les politiques de grande envergure qui sont utiles, et non les actions unilatérales. (…) Surmontons la paralysie de la peur, l’indifférence qui tue, le désintérêt cynique qui, avec ses gants de velours, condamne à mort ceux qui sont en marge ! Luttons à la racine contre cette pensée dominante, cette pensée qui se concentre sur son propre moi, sur les égoïsmes personnels et nationaux qui deviennent la mesure et le critère de toute chose. (…) Ce n’est pas en élevant des barrières que l’on résout les problèmes et que l’on améliore la vie en commun. Au contraire, c’est en unissant nos forces pour prendre soin des autres, selon les possibilités réelles de chacun et dans le respect de la loi, en mettant toujours en avant la valeur irrépressible de la vie de tout homme, de toute femme, de toute personne. ».

À l’évidence, François est un pape révolutionnaire. Sa parole compte dans la grande cacophonie du monde. Il est rassurant qu’il s’attache aux graves problèmes de notre temps sans chercher à rebondir sur de vaines polémiques, des polémiques parfois dérisoires (je pense au mariage pour tous). C’est son rôle, celui d’un lanceur d’alerte comme on dit. Il n’a aucune armée mais il a un ministère de la parole bien plus écouté que bien des États du monde. Le scandale est là, depuis longtemps, pas seulement depuis la crise syrienne. Les réfugiés sont victimes de la cupidité de criminels et de l’indifférence des émus.

Et il avait parfaitement raison quand, évoquant la parabole du Bon Samaritain, il a "attaqué" les manipulateurs d’opinion qui revendiquent faussement des valeurs chrétiennes en refusant d’accueillir les réfugiés (suivez mon regard) : « Sur les rives de cette mer, Dieu s’est fait homme. (…) Il nous aime comme ses enfants, et veut que nous soyons frères. Et pourtant, c’est Dieu que l’on offense en méprisant l’homme créé à son image, en le laissant à la merci des vagues, dans le clapotis de l’indifférence, parfois même justifié au nom de prétendues valeurs chrétiennes. La foi, au contraire, exige compassion et miséricorde, ne l’oublions pas que c’est le style de Dieu : proximité, compassion et tendresse. La foi exhorte à l’hospitalité (…). Ce n’est pas de l’idéologie religieuse, ce sont les racines chrétiennes concrètes. Jésus affirme solennellement qu’il est là, dans l’étranger, dans le réfugié, dans celui qui est nu et affamé. Et le programme chrétien, c’est d’être là où est Jésus. ». Les mots sont explicites, clairs, sans ambiguïtés. Cela remet les choses en place.

Ces deux voyages à Lesbos (16 avril 2016 et 5 décembre 2021) ont été des voyages essentiels de ce pontificat, peut-être les plus importants, car ils rappellent à quel point la religion n’est pas une politique, elle est de revenir aux fondamentaux de l’humain.

Je termine ici par les relations entre la France et le Vatican. Dans l’actualité papale, il y a eu aussi sa rencontre avec Président français Emmanuel Macron au Vatican le 26 novembre 2021. Les relations entre la France et le Vatican ne sont pas au beau fixe malgré le sentiment de grand espoir de nombreux catholiques français pour ce grand pape d’ouverture. En effet, le pape François avait commencé son pontificat en pleine polémique puis adoption du mariage pour tous sous le quinquennat de François Hollande.

Le pape n’a encore fait aucun déplacement en France depuis les plus de huit ans de pontificat. Il était sur le point de venir au printemps 2019 pour se rendre compte de destruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris par un incendie, mais cela ne s’est pas fait, malgré l’invitation très insistante du Président français. Il faut dire que la situation de l’Église de France est très délicate actuellement : la France a perdu deux de ses plus importants évêques avec les démissions de Mgr Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, et de Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris. Il est loin le temps où dominait le charisme intellectuel de deux grands cardinaux français, Mgr Albert Decourtray, archevêque de Lyon, et Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris. Mais plus encore, c’est bien le rapport Sauvé qui a plongé tant l’Église de France que le Vatican, qui a réaffirmé sa fermeté sur ce sujet, dans un trouble profond et durable qui acte la responsabilité de l’institution catholique elle-même dans les nombreux crimes pédophiles commis par des prêtres. Une visite pontificale devrait donc avoir eu une préparation très approfondie et rigoureuse pour qu’elle soit utile. Pour l’heure, c’est d’autant moins à l’ordre du jour que le pape s’était donné comme règle de ne jamais aller dans un pays en période électorale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le pape François, une vie d’espérance.
La solidarité du pape François.
L’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice le 29 octobre 2020.
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
Abus sexuels : l’Église reconnaît sa responsabilité institutionnelle.
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
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https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-solidarite-universelle-du-pape-237970

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