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24 juillet 2021 6 24 /07 /juillet /2021 03:18

« Cette histoire se répète jusqu’à aujourd’hui ; et aujourd’hui, dans l’Église, il y a plus de martyrs chrétiens qu’aux premiers temps. Aujourd’hui, il y a des chrétiens assassinés, torturés, empoisonnés, égorgés parce qu’ils ne renient pas Jésus-Christ. Dans cette histoire, nous arrivons à notre père Jacques : lui, il fait partie de cette chaîne des martyrs. » (pape François, le 14 septembre 2016).



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Ce vendredi 23 juillet 2021, une information est venue s’incruster discrètement dans le flux des actualités nombreuses, qu’elles fussent sanitaires ou, moins graves, plus simplement  estivales. Les forces de l’ordre doivent maintenir une vigilance accrue contre les risques d’attentats terroristes islamiques. Des menaces ont été renouvelées récemment, et malheureusement, ces menaces ne doivent jamais être prises à la légère. La crise sanitaire n’a jamais empêché des assassinats perpétrés par des terroristes et des exemples récemment l’ont hélas prouvé, notamment la jeune policière à Rambouillet ou encore Samuel Paty, le prof d’histoire. Je voudrais profiter de cette information pour rappeler l’assassinat du père Jacques Hamel, il y a cinq ans, le 26 juillet 2016, mort pour avoir faire vivre sa foi et son espérance de Dieu.

Le père Jacques Hamel est mort d’avoir dit la messe en l’église Saint-Étienne de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen. Il n’y avait que cinq paroissiens pendant la messe, un couple de retraités et trois religieuses. Le matin du 26 juillet 2021, deux assaillants islamistes ont envahi l’église, ont tué le prêtre (inutile d’insister sur le comment), et blessé un paroissien à peine moins âgé que le prêtre, et ont retenu en otages trois autres paroissiens (qui étaient des femmes) jusqu’à ce que les forces de l’ordre soient intervenues et aient "neutralisé" les assassins dont je ne souhaite pas ici citer les noms qui ne méritent aucune publicité.

Le père Hamel avait résisté, il avait refusé de s’agenouiller, d’obéir à ce qu’il imaginait être les forces  de Satan (ses derniers mots furent : « Va-t-en Satan ! »). Probablement qu’il serait mort même s’il n’avait pas résisté, puisque les deux terroristes voulaient tuer et eux-mêmes mourir en martyrs pour une cause dont les victimes ici n’étaient pour rien (la guerre en Syrie). Avant l’arrivée de la police, il y a même eu un dialogue surréaliste entre les deux assassins et les religieuses sur la vie après la mort, sur la paix, etc. Daech a revendiqué l’attentat quelques heures plus tard.

Martyr, c’était le père Jacques Hamel qui l’a été. À sa mort, j’avais indiqué qu’en France, personne n’avait été assassiné pour avoir été prêtre depuis la guerre en Vendée, mais j’étais un peu trop optimiste sur l’histoire de mon pays, car j’avais omis le massacre de prêtres et religieux parisiens par les insurgés communards pendant la Commune de Paris. Jacques Hamel allait atteindre 86 ans (il est né le 30 novembre 1930 et a été ordonné prêtre le 30 juin 1958). Malgré son grand âge très avancé, il était le curé de cette paroisse depuis dix ans, faute de nouveaux prêtres.

Le Président de la République François Hollande s’est rendu sur les lieux quelques heures après l’assassinat. Une messe à Notre-Dame de Paris fut dite par Mgr André Vingt-Trois (le cardinal et archevêque de Paris) le 27 juillet 2016 en souvenirs du père Jacques Hamel, en présence de nombreuses personnalités dont François Hollande, Nicolas Sarkozy, Valéry Giscard d’Estaing, Manuel Valls (Matignon), Gérard Larcher (Sénat) et Claude Bartolone (Assemblée Nationale), les plus hautes autorités de l’État.

Les funérailles ont eu lieu le 2 août 2016 en la cathédrale Notre-Dame de Rouen célébrées par Mgr Dominique Lebrun, l’archevêque de Rouen, en présence du Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, du Président du Conseil Constitutionnel Laurent Fabius (qui fut longtemps un élu de l’agglomération rouennaise), du maire de Rouen Yves Robert, de la députée Valérie Fourneyron (ancienne ministre et ancienne maire de Rouen), du président du conseil régional de Normandie Hervé Morin, etc.

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Cet assassinat a eu lieu lors des Journées mondiales de la jeunesse à Cracovie (du 26 au 31 juillet 2016), ce qui signifiait que beaucoup d’évêques et de cardinaux français s’y étaient rendus, dont Mgr Dominique Lebrun qui est rentré d’urgence en France : « La mort du père Jacques ressemble à celle de Jésus comme la mort de tous les martyrs de la vérité, de la justice, de la paix, de la foi. » (28 juillet 2016). Au cours de son voyage vers Cracovie, le pape François a réagi ainsi le 27 juillet 2016 : « Combien de chrétiens, d’innocents, d’enfants ? N’ayons pas peur de dire cette vérité : le monde est en guerre, car il a perdu la paix. ».

Le plus incompréhensible, dans cet assassinat, c’était que le père Jacques Hamel était un ami des musulmans, puisqu’il avait créé un comité interconfessionnel avec l’imam de Saint-Étienne-du-Rouvray (qui a été effondré à la nouvelle de sa mort car c’était un ami), et le prêtre avait alloué une partie de la propriété paroissiale pour y construire la mosquée de la ville.

L’assassinat du prêtre a été événement mondial relayé dans de nombreux pays. Le pape François a rapidement évoqué le statut de "martyr", lors d’une messe d’hommage le 14 septembre 2016 : « Nous devons le prier, c’est un martyr, et les martyrs sont des bienheureux, pour qu’il nous donne à tous la fraternité, la paix, et aussi le courage de dire la vérité : tuer au nom de Dieu est satanique. ».

Le procès en béatification a été ouvert le 2 octobre 2016, ce qui est exceptionnel, un délai de cinq ans est requis en principe, même si ce ne fut pas le cas pour le pape Jean-Paul II et pour Mère Teresa. Jacques Hamel sera probablement béatifié dans peu de temps car il a donné sa vie pour son espérance, mais il n’est pas seulement un martyr de l’Église catholique, et c’est cela que tous les citoyens français doivent comprendre, y compris les non-catholiques, athées, agnostiques, etc., Jacques Hamel a été aussi un martyr de la République française, celle des Lumières, celle des droits de l’homme.

François Hollande l’a d’ailleurs rappelé le 26 juillet 2016 : « Attaquer une église, tuer un prêtre, c’est profaner la République qui garantit la liberté de conscience. ». Après une autre messe d’hommage dite par Mgr Dominique Lebrun le 26 juillet 2017 à Saint-Étienne-du-Rouvray, le Président Emmanuel Macron (aux côtés du Premier Ministre Édouard Philippe et du ministre Gérard Collomb) a rappelé les déclarations de son prédécesseur, en citant l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui garantit « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ».

En s’opposant vivement aux violences des deux terroristes, en ne se couchant pas devant eux, bref, n’ayant pas eu peur d’eux, sûr de sa foi et de son espérance, Jacques Hamel fait partie effectivement des martyrs de la République, de ceux qui n’ont pas eu froid aux yeux à accomplir leur tâche hors de toute contrainte, au même titre que Samuel Paty a enseigné, que le colonel Arnaud Beltrame a fait son devoir en libérant des otages, que les dessinateurs de "Charlie Hebdo" n’ont pas hésité à publier des dessins provocateurs en toute liberté. À ce propos, ayons aussi une petite pensée pour Kurt Westergaard, qui est mort le 14 juillet 2021 ; il fut le dessinateur danois des fameuses caricatures de Mahomet, publiées le 30 septembre 2005, qui ont enflammé le monde musulman.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
L'assassinat du père Jacques Hamel.
Fête nationale : cinq ans plus tard…

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210726-jacques-hamel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/jacques-hamel-martyr-de-la-234616

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/23/39068961.html









 

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 03:46

« La soif d’innovation qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale. (…) Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence. » (Léon XIII, le 15 mai 1891).


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Il y a cent trente ans, le 15 mai 1891, a été promulguée l’encyclique "Rerum Novarum" par le pape Léon XIII. Elle a marqué une véritable étape dans l’histoire de l’Église catholique et sert de base de la doctrine sociale de l’Église. Elle a tellement marqué les esprits que d’autres papes (quatre au moins) ont publié d’autres encycliques faisant explicitement référence à Rerum Novarum : la plus connue est celle de Jean-Paul II promulguée le 1er mai 1991, "Centisimus Annus". Le premier pape à l’avoir fait fut Pie XI avec "Quadragesimo Anno" le 15 mai 1931. Il y a eu aussi : "Mater et Magistra" de Jean XXIII le 15 mai 1961, "Octogesima Adveniens" de Paul VI le 14 mai 1971 et "Laborem Exercera" de Jean-Paul II le 14 septembre 1981).

Il y a trente ans, le dimanche 12 mai 1991, j’ai eu la chance de participer au centenaire de cette encyclique, dans le cadre d’un colloque présidé par Mgr Lorenzo Antonetti, nonce apostolique à Paris (et futur cardinal), à l’intérieur de la prestigieuse cathédrale Notre-Dame de Paris. Entre parenthèses, parler d’assister à un colloque rend songeur, en cette période de crise sanitaire, plus encore à Notre-Dame qui n’est plus accessible depuis deux ans. Il y avait quelques invités très intéressants, en particulier le maître des lieux, le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, Mgr Joseph Duval, archevêque de Rouen et président de la Conférence des évêques de France, et aussi le politologue René Rémond, qui a beaucoup écrit sur la démocratie chrétienne, le père Jean-Yves Calvez, théologien jésuite, et l’historien Philipe Levillain, auteur du futur "Dictionnaire historique de la papauté" (éd. Fayard, 2006).

Léon XIII, prélat intellectuel et progressiste, a été pape du 20 février 1878 à sa mort, le 20 juillet 1903 à l’âge de 93 ans, après un pontificat de vingt-cinq ans, un an de moins que celui de son lointain successeur, qui, comme lui, a assuré le début d’un siècle, Jean-Paul II. Rerum Novarum a été une véritable révolution dans l’Église catholique, un pavé dans la mare lancé par un pape qui a publié quatre-vingt-six encycliques !

Par ses multiples contributions, Léon XIII a voulu que l’Église prît part aux débats publics du moment. Or, la question sociale, très importante à la fin du XIXe siècle avec la révolution industrielle, est devenue l’une des lignes de démarcation dans la réflexion politique. Parce qu’elle est d’abord une religion de charité et d’amour (la charité est l’une des trois formes d’amour), la lutte contre la pauvreté et la précarité a toujours été, pour l’Église, une priorité essentielle. Mais si l’Église s’opposait au capitalisme qui exploitait les ouvriers, elle rejetait également les idéologies athées, en particulier le communisme et le socialisme, qui niaient le principe de la personne humaine au profit d’un collectif aussi abstrait que théorique.

Le texte de Rerum Novarum est le fruit d’une très longue maturation chez Léon XIII, notamment lorsqu’il était en poste en Belgique bien avant d’être pape, dans les années 1840. Il voyait alors dans ce pays très industrialisé de nombreux ouvriers qui se détournaient de l’Église et il avait réalisé des enquêtes dans plusieurs pays européens (en France, en Suisse, en Allemagne, en Autriche, etc.) pour comprendre l’évolution de l’industrialisation et de la condition des ouvriers.

L’encyclique Rerum Novarum a ainsi encouragé le développement de tout un courant catholique social, où les intérêts des plus pauvres, des ouvriers, sont défendus par un syndicalisme chrétien. Léon XIII avait bien compris, avec l’expérience désastreuse et sanguinaire de la Commune de Paris, entre autres révoltes populaires, qu’il ne fallait pas laisser la défense des ouvriers à des révolutionnaires violents. Il fallait donc prôner une troisième voie. Par ailleurs, en se préoccupant des considérations économiques et sociales, l’Église souhaitait être pleinement dans la société et pas hors des réalités quotidiennes. En cela, le texte est fondateur.

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Que dit ce texte ? L’encyclique dresse d’abord un diagnostic et surtout, indique que le sujet est très actuel : « Partout, les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui seul suffit à prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe à la fois le génie des savants, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants. En ce moment, il n’est pas de question qui tourmente davantage l’esprit humain. ». C’est une grande dose de lucidité qui s’exprime ainsi.

Ne pas vouloir traiter de la question sociale, c’est accepter de la laisser traiter exclusivement par d’autres, par des « opinions erronées et fallacieuses ». L’encyclique insiste donc sur l’aspect très sensible du sujet : « Le problème n’est pas aisé à résoudre, ni exempt de péril. Il est difficile, en effet, de préciser avec justesse les droits et les devoirs qui règlent les relations des riches et des prolétaires, des capitalistes et des travailleurs. D’autre part, le problème n’est pas sans danger, parce que trop souvent d’habiles agitateurs cherchent à en dénaturer le sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter les troubles. ».

La nécessité de donner une réponse à cette question est, pour l’encyclique, évidente : « Quoi qu’il en soit, nous sommes persuadés, et tout le monde en convient, qu’il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu’ils sont pour la plupart dans une situation d’infortune et de misère. ». Avec une description apocalyptique de certains patrons exploiteurs : « Les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue accroître encore le mal. (…) À tout cela, il faut ajouter la concentration entre les mains de quelques-uns de l’industrie et du commerce devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires. ».

Il est remarquable d’ailleurs que cette description est encore donnée pour le XXIe siècle, ce qui est, à mon avis, une exagération, car la différence entre il y a cent trente ans et maintenant, ce sont justement toutes nos lois sociales, et pour la France, notre modèle social qui garantit un grand nombre de droits aux salariés. En revanche, les excès de l’époque n’étaient pas des exagérations, mais bien la triste réalité. Si le texte insiste sur les "travailleurs isolés", c’est d’une part pour regretter la fin des corporations supprimées par la Révolution, et d’autre part, pour encourager les travailleurs à s’organiser dans des syndicats catholiques.

Car ceux qui prétendent défendre les ouvriers, les socialistes (communistes), proposent de très mauvaises solutions pour les ouvriers : « Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches. Ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens d’un chacun doivent être communs à tous. ».

Et l’encyclique de 1891 a compris très simplement ce qui clochait dans cette idéologie fumeuse (qui a fait des centaines de millions de morts au XXe siècle) : « La raison intrinsèque du travail entrepris par quiconque exerce un métier, le but immédiat visé par le travailleur, c’est d’acquérir un bien qu’il possédera en propre et comme lui appartenant. Car s’il met à la disposition d’autrui ses forces et son énergie, ce n’est évidemment que pour obtenir de quoi pourvoir à son entretien et aux besoins de la vie. Il attend de son travail le droit strict et rigoureux, non seulement de recevoir son salaire, mais encore d’en user comme bon lui semblera. ».

Avec cette dernière phrase citée, on a tout de la troisième voie, qu’on pourrait simplifier avec "la gauche" (« recevoir son salaire »), le droit à ne pas être un esclave mais bien un salarié payé correctement pour son travail, et avec "la droite" (« en user comme bon lui semblera »), le droit de dépenser comme il le souhaite, pouvoir être propriétaire, être "libéral" au sens économique. Pas étonnant que ce courant de la doctrine sociale de l’Église se situe donc, aujourd’hui encore, dans une position politique centrale sinon centriste (en d’autres termes, la démocratie chrétienne), avec probablement une évolution politique de gauche vers la droite à fur et à mesure que les droits sociaux ont été reconnus et garantis et que les patrons sont devenus plus respectueux de leurs salariés (une des émanations françaises de la démocratie chrétienne, Jeune République, créée par Marc Sangnier, était "de gauche" et a soutenu le Front populaire en 1936).

Pour ceux qui ne sont pas convaincus, l’encyclique enfonce le clou : « Cette conversion de la propriété privée en propriété collective, préconisée par le socialisme, n’aurait d’autre effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant la libre disposition de leur salaire et en leur enlevant, par le fait même, tout espoir et toute possibilité d’agrandir leur patrimoine et d’améliorer leur situation. ».

Dans les solutions proposées par l’Église, celle-ci insiste sur un certain nombre de principes. Le premier est le principe d’inégalité, qui est une réalité sociale : « L’homme doit accepter cette nécessité de sa nature qui rend impossible, dans la société civile, l’élévation de tous au même niveau. Sans doute, c’est là ce que poursuivent les socialistes. Mais contre la nature, tous les efforts sont vains. C’est elle, en effet, qui a disposé parmi les hommes des différences aussi multiples que profondes ; différences d’intelligence, de talent, de santé, de force ; différences nécessaires d’où naît spontanément l’inégalité des conditions. Cette inégalité d’ailleurs tourne au profit de tous, de la société comme des individus. La vie sociale requiert dans son organisation des aptitudes variées et des fonctions diverses, et le meilleur stimulant à assumer ces fonctions est, pour les hommes, la différence de leurs conditions respectives. ».

Un autre principe, c’est de ne pas prôner la lutte des classes. Pour l’Église, le capital et le travail sont complémentaires et pas opposés : « Il vaut mieux voir les choses telles qu’elles sont et (…) chercher ailleurs un remède capable de soulager nos maux. L’erreur capitale, dans la question présente, c’est de croire que les deux classes sont ennemies-nées l’une de l’autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné. C’est là une affirmation à ce point déraisonnable et fausse que la vérité se trouve dans une doctrine absolument opposée. ».

Dans cette troisième voie, l’encyclique énumère alors les devoirs des deux "protagonistes". On notera l’équivalence ouvriers/pauvres et celle patrons/riches, qui sont beaucoup moins évidentes aujourd’hui (il y a des ouvriers qui peuvent être riches, des plombiers, des maçons, des électriciens, des couvreurs, etc., et bien sûr, il peut y avoir des patrons pauvres, la situation sanitaire l’a démontré mais c’était déjà le cas auparavant, évidemment).

Ouvriers/pauvres : « Il doit fournir intégralement et fidèlement tout le travail auquel il s’est engagé par contrat libre et conforme à l’équité. Il ne doit point léser son patron, ni dans ses biens, ni dans sa personne. Ses revendications mêmes doivent être exemptes de violences et ne jamais revêtir la forme de séditions. Il doit fuir les hommes pervers qui, dans des discours mensongers, lui suggèrent des espérances exagérées et lui font de grandes promesses qui n’aboutissent qu’à de stériles regrets et à la ruine des fortunes. ». Je ne sais pas pourquoi, mais ces "hommes aux grandes promesses" évoqués, cela me fait penser à Jean-Luc Mélenchon !…

Patrons/riches : « Ils ne doivent poins traiter l’ouvrier en esclave ; il est juste qu’ils respectent en lui la dignité de l’homme, relevée encore par celle du chrétien. (…) Il est encore défendu aux patrons d’imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe. Mais, parmi les devoirs principaux du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient. (…) D’une manière générale, que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère, et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. ».

Et le texte rappelle très opportunément : « Les fortunés de ce monde sont avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu’elles ne sont d’aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle, qu’ils doivent trembler devant les menaces insolites que Jésus-Christ profère contre les riches ; qu’enfin, il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l’usage qu’ils auront fait de leur fortune. ».

Autre devoir, la solidarité et le partage, en d’autres termes, la charité : « Dès qu’on a accordé ce qu’il faut à la nécessité, à la bienséance, c’est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. (…) C’est un devoir, non pas de stricte justice, sauf les cas d’extrême nécessité, mais de charité chrétienne, un devoir par conséquent dont on ne peut poursuivre l’accomplissement par l’action de la loi. ».

La doctrine sociale de l’Église est résumée « en quelques mots » ainsi : « Quiconque a reçu de la divine bonté une plus grande abondance, soit des biens extérieurs et du corps, soit des biens de l’âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement et également, comme ministre de la providence, au soulagement des autres. ». L’encyclique cite alors saint Grégoire Ier le Grand, pape de 590 à 604, grand intellectuel très influent au Moyen-Âge (ce fut en son honneur qu’on nomma les "chants grégoriens"), dans ses homélies sur les Évangiles : « Quelqu’un a-t-il le talent de la parole, qu’il prenne garde de se taire ; une surabondance de biens, qu’il ne laisse pas la miséricorde s’engourdir au fond de son cœur ; l’art de gouverner, qu’il s’applique avec soin à en partager avec son frère et l’exercice et les bienfaits. » (lib. I, hom. 9, n.7, PL LXXVI, 1109).

Quant aux pauvres, Léon XIII veut les déculpabiliser : « La pauvreté n’est pas un opprobre et [il] ne faut pas rougir de devoir gagner son pain à la sueur de son front. ».

Enfin, l’encyclique passe en revue le rôle de l’État qui doit protéger les intérêts des ouvriers : « [L’État] peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière. Il le fera dans toute la rigueur de son droit et sans avoir à redouter le reproche d’ingérence ; car en vertu même de son office, l’État doit servir l’intérêt commun. Il est évident que plus se multiplieront les avantages résultant de cette action d’ordre général, et moins on aura besoin de recourir à d’autres expédients pour remédier à la condition des travailleurs. ».

Et elle ajoute : « Parmi les graves et nombreux devoirs des gouvernants qui veulent pourvoir comme il convient au bien public, celui qui domine tous les autres consiste à avoir soin également de toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la justice dite distributive. Tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs qui, du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus. Néanmoins, les apports respectifs ne peuvent être ni les mêmes, ni d’égale mesure. Quelques que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles une société ne peut ni exister, ni être conçue. ».

Par ailleurs, l’encyclique considère comme incompatibles une fonction de chef d’entreprise et une fonction au sein d’un exécutif politique : « À tout prix, il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui enfin de conseil ou d’autorité, administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre. À n’en pas douter, ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, puisqu’ils travaillent directement au bien commun et d’une manière si excellente. Ceux au contraire qui s’appliquent aux choses de l’industrie ne peuvent concourir à ce bien commun, ni dans la même mesure, ni par les mêmes voies. ».

Mais ce n’est pas pour autant une réflexion "anti-patron", car elle reconnaît pleinement leur part dans le bien commun, ainsi que celle des ouvriers : « Eux aussi [ceux qui s’appliquent aux choses de l’industrie], cependant, quoique d’une manière moins directe, servent grandement les intérêts de la société. Sans nul doute, le bien commun dont l’acquisition doit avoir pour effet de perfectionner les hommes est principalement un bien moral. Mais, dans une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine abondance de biens extérieurs "dont l’usage est requis à l’exercice de la vertu" [selon l’expression de saint Thomas]. Or, tous ces biens, c’est le travail de l’ouvrier, travail des champs ou de l’usine, qui en est surtout la source féconde et nécessaire. ».

L’encyclique se termine par exhorter l’ensemble des responsables de l’Église à promouvoir la charité : « Quant à l’Église, son action ne fera jamais défaut en aucune manière et sera d’autant plus féconde qu’elle aura pu se développer avec plus de liberté. Nous désirons que ceci soit compris surtout par ceux dont la mission est de veiller au bien public. Que les ministres sacrés déploient toutes les forces de leur âme et toutes les industries de leur zèle, et que, sous l’autorité de vos paroles et de vos exemples, vénérables frères, ils ne cessent d’inculquer aux hommes de toutes les classes les règles évangéliques de la vie chrétienne, qu’ils travaillent de tout leur pouvoir au salut des peuples, et par-dessus tout, qu’ils s’appliquent à nourrir en eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, la charité reine et maîtresse de toutes les vertus. ».

Comme on le lit par ces extraits bien trop courts pour en mesurer toute la richesse, l’encyclique est un texte très fort, simple à comprendre, très ferme dans les positions sur les uns et les autres, et montre à quel point la République française, qui s’est construite pendant plus d’un siècle contre le cléricalisme ambiant, poursuit les mêmes buts que l’Église dans sa traduction sociale : chaque personne est unique et mérite respect et dignité, et lorsqu’elle est dans le besoin, doit pouvoir être aidée par la collectivité, et les personnes riches, qui ne sont pas des ennemis, doivent participer à cette élémentaire et nécessaire œuvre de redistribution que l’Église appelle charité et que la République appelle solidarité nationale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210515-rerum-novarum.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/les-130-ans-de-l-encyclique-rerum-232927

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/11/38966051.html
 





 

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13 mai 2021 4 13 /05 /mai /2021 03:11

« Jésus est un ami exigeant, qui indique des objectifs élevés et qui demande que l’on sorte de soi-même pour aller à sa rencontre. "Celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile la sauvera" (Marc 8, 35). Cette proposition peut paraître difficile et, dans certains cas, elle peut faire peur. Mais, je vous le demande, vaut-il mieux se résigner à une vie sans idéaux, à une société marquée par des inégalités, des excès de pouvoir et des égoïsmes, ou au contraire, chercher généreusement la vérité, le bien, la justice, en travaillant pour un monde qui reflète la beauté de Dieu, même au prix de devoir affronter les épreuves que cela comporte ? » (Jean-Paul II, discours aux jeunes, le 26 mai 2002 à la cathédrale de Plovdiv, en Bulgarie).



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Imaginez qu’un inconnu veuille vous tuer. Il parvient à vous atteindre d’une balle dans le corps. Par une chance extraordinaire, vous en réchappez. Que pouvez-vous imaginer comme relations futures avec votre apprenti assassin ? Le tuer à votre tour ? Le haïr ? Le mépriser ?

Ce jeudi 13 mai 2021, fête de l’Ascension pour les catholiques, est un anniversaire un peu particulier. Il y a quarante ans, le pape Jean-Paul II a été victime d’une tentative d’assassinat. C’était un mercredi, le jour habituel de l’audience générale devant 20 000 fidèles. Il circulait dans une voiture sans protection (la "papamobile" avec vitres blindées n’a été construite qu’à la suite de cet attentat) pour saluer la foule de la place Saint-Pierre de Rome quand un jeune homme de nationalité turque tira deux fois sur lui.

Je préfère généralement me focaliser sur la victime à m’arrêter sur le criminel, mais dans ce cas-là, il est intéressant à connaître ce jeune homme, Mehmet Ali Agca, qui était recherché par la police turque car il avait assassiné un journaliste le 2 février 1979 (Abdi Ipekçi, le directeur d’un journal influent). Il n’était pas seul, il a eu des complices dont un qui devait envoyer une grenade dans la foule juste après les tirs pour faire diversion par la panique et permettre de s’enfuir vers l’ambassade de Bulgarie, mais le complice n’a rien fait comme prévu et s’est enfoui dans la foule, les deux personnes ont donc été rapidement arrêtées.

Le criminel a expliqué en particulier : « Pour moi, le pape était l’incarnation du capitalisme dans son ensemble. ». Ce qui est une phrase de grande ignorance : au contraire, le pape est par essence "anti-capitaliste". Pour en être convaincu, il suffit de relire l’encyclique Rerum Novarum qui a été promulguée par le pape il y a cent trente ans.

Par chance, aucun organe vital ne fut touché et Jean-Paul II a survécu après une très longue opération en gardant des séquelles. C’était le jour anniversaire de la première apparition de la Vierge de Fatima (le 13 mai 1917), ce qui l’a conduit à se croire sous sa protection. Il alla plusieurs fois à Fatima, la première fois dès le 13 mai 1982. Il fit même incruster une des balles qui a failli le tuer dans la couronne de la statue de cette Vierge (en fait, pas tout à fait, voir le paragraphe suivant). À l’occasion du passage au nouveau millénaire, Jean-Paul II révéla d’ailleurs le 26 juin 2000 que cette tentative d’assassinat était prédite par le troisième secret de Fatima qui fut connu de Sœur Lucie le 13 juillet 1917.

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Le cardinal Angelo Soldano, Secrétaire d’État du pape, déclara le 13 mai 2000 : « Après l’attentat du 13 mai 1981, il apparut clairement à Sa Sainteté qu’il y avait eu "une main maternelle pour guider la trajectoire du projectile" permettant au "pape agonisant" de s’arrêter "au seuil de la mort" (Jean-Paul II, "Méditation avec les évêques italiens depuis l’hôpital polyclinique Gemelli", Insegnamenti, vol. XVIIII, 1994, p.1061). À l’occasion d’un passage à Rome de l’évêque de Leiria-Fatima de l’époque, le pape décida de lui remettre le projectile, resté dans la jeep après l’attentat, pour qu’il soit gardé dans le sanctuaire. Sur l’initiative de l’évêque, il fut enchâssé dans la couronne de la statue de la Vierge de Fatima. ».

Le pape avait été élu seulement deux ans et demi auparavant, le 16 octobre 1978. Un pape jeune (il allait avoir 61 ans lors de l’attentat), polonais, qui sera l’un des plus longs de l’histoire de l’Église catholique (le troisième plus long derrière …saint Pierre et Pie IX), un pape essentiel dans la déconstruction du communisme international, l’un des symboles forts de la chute de l’URSS, et aussi l’un des papes importants des rencontres œcuméniques, qui a fait des centaines de voyages dans le monde pour rencontrer tous les humains de la terre, parlant des dizaines de langues. Ce pape-là, il aurait pu trouver la fin du voyage dès ce 13 mai 1981 à cause d’un extrémiste assassin.

Au premier semestre de l’année 1981, le contexte international était particulier. Celui encore de la guerre froide, avec une victoire de la gauche en France, la nomination de ministres communistes dans le gouvernement français, mais aussi celui du développement de l’islamisme politique avec un premier foyer en Iran, et aussi l’attentat contre le nouveau Président américain Ronald Reagan, futur leader de la déréglementation de l’économie mondiale.

Comment aurait été le monde sans Jean-Paul II à partir de 1981 ? La question mérite d’être posée et c’est la raison pour laquelle la fameuse "piste bulgare" a eu de si nombreux défenseurs, même si aucune instruction judiciaire n’a pu aboutir, n’ayant aucun élément prouvant quoi que ce fût. La piste bulgare fut proposée par l’auteur de l’attentat lui-même, revendiquant son commanditaire parmi les services secrets bulgares, eux-mêmes sous commande du KGB de l’URSS à l’époque dirigée par Brejnev. L’idée était d’éliminer un pape polonais qui risquait de mettre en péril les régimes communistes en Europe. Jusqu’à maintenant, aucun élément n’a permis d’établir un seul fait allant dans ce sens, y compris avec l’ouverture des archives après la chute de la dictature communiste en Bulgarie.

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Comme dans tout événement "mystérieux", les hypothèses les plus folles ont pu courir, comme un crime de la mafia italienne, etc. Il est plus probable que ce fût l’œuvre d’un déséquilibré, certes activiste d’extrême droite, condamné à mort puis à la prison à vie en Turquie mais évadé et réfugié en Bulgarie, d’autant plus que Mehmet Ali Agca, musulman, s’est converti le 13 mai 2007 au catholicisme et s’est autoproclamé le "Christ éternel" prêt à assassiner le pape François (à qui il avait demandé une audience en novembre 2014) si Dieu le lui demandait… À la mort de Jean-Paul II, le 2 avril 2005, il avait voulu assister à ses funérailles (demande refusée par les autorités turques), et il s’est rendu au Vatican fleurir la tombe du saint pape le 27 décembre 2014.

Le procès de Mehmet Ali Agca a eu lieu très rapidement, du 20 au 22 juillet 1981. Il a plaidé l’acte isolé d’un fanatique religieux. Il fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité avec un an d’isolement, et fut gracié par le Président italien Carlo Azeglio Ciampi, extradé en Turquie le 14 juin 2000, où il retourna purger sa première peine transformée en peine de 10 ans de prison. Il est sorti définitivement de prison le 18 janvier 2010. Il est libre et a aujourd’hui 63 ans.

Dans son message adressé le 18 octobre 1996 à l’occasion de la Journée mondiale des malades qui allait avoir lieu le 11 février 1997 à Fatima, Jean-Paul II a écrit : « L’invitation de la très Sainte Vierge Marie à la pénitence n’est que la manifestation de sa sollicitude maternelle envers la condition de la famille humaine, en demande de conversion et de pardon. ». Pardon, le mot est lâché. Car ce qui a été le plus important dans cet attentat du 13 mai 1981 contre le pape Jean-Paul II, ce n’est même pas qu’il en ait réchappé, ce fut sa réaction sortant de l’ordinaire.

C’est là qu’on peut comprendre a posteriori qu’il était un "saint" (un vrai, canonisé le 24 avril 2014). En effet, la réaction de Jean-Paul II fut plus que de pardonner son agresseur criminel, elle fut de sympathiser avec lui et avec sa famille. Le 27 décembre 1983, il a même fait un acte absolument exceptionnel : le pape est allé rencontrer Mehmet Ali Agca dans sa prison italienne et a discuté avec lui. Jusqu’à sa mort, Jean-Paul II a continué à entretenir des liens avec Mehmet Ali Agca et sa famille, notamment sa mère et un frère.

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À l’issue de son entrevue, Jean-Paul II a déclaré à la presse : « Ce dont nous avons parlé restera un secret entre lui et moi. Je lui ai parlé comme à un frère à qui j’ai pardonné et qui a mon entière confiance. ». En fait, la situation était moins idyllique que montrée. Selon Mgr Mieczyslaw Mokrzycki, archevêque de Lvov, en Ukraine, qui fut l’assistant du futur cardinal Stanislas Dziwisz, le secrétaire particulier de Jean-Paul II qui se trouvait dans la voiture avec le pape lors de l’attentat, le pape était plutôt déçu de cette rencontre : « Ni repentir, ni regret, il n’a pas prononcé le mot pardon. » (dans "Le mardi était son jour préféré" sorti en avril 2010).

Mgr Stanislas Dziwisz, devenu l’archevêque de Cracovie, a révélé en 2014, quant à lui, que Jean-Paul II fut victime d’une seconde tentative d’assassinat en mai 1982 lors de sa visite à Fatima, un homme l’a blessé avec un poignard et fut vite maîtrisé, cet événement ne fut pas ébruité.

La réaction d’un saint, face au traumatisme d’un attentat, ce n’est pas seulement ne pas avoir peur, c’est de pardonner et de considérer qu’en chaque humain, aussi criminel soit-il, il y a un cœur qui peut être racheté. Je ne sais pas ce qu’il en est de la rédemption de Mehmet Ali Agca, mais il est sûr que la traduction de cette idée sur le plan politique est extrêmement révolutionnaire !

Lors de son voyage en Bulgarie du 23 au 26 mai 2002, Jean-Paul II a par ailleurs affirmé qu’il n’avait jamais cru à la "piste bulgare" et il a déclaré, lors d’une rencontre avec les jeunes à la cathédrale de Plovdiv le 26 mai 2002 : « Abattez les barrières de la superficialité et de la peur ! (…) Goûtez la joie de la réconciliation dans le sacrement de pénitence. (…) Ne cédez pas aux flatteries et aux illusions faciles du monde, qui se transforment bien souvent en tragiques déceptions. C’est dans les moments difficiles, dans les moments d’épreuve, vous le savez, que l’on mesure la qualité des choix. Il n’existe pas de raccourci vers le bonheur et la lumière ! ». Oui, le pardon, c’est la seule voie de la réconciliation. On n’est jamais canoniser par hasard…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210513-jean-paul-ii.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/attentat-du-13-mai-1981-le-pardon-232925

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/11/38966039.html







 

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15 avril 2021 4 15 /04 /avril /2021 03:30

« La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. » (Benoît XVI, "Caritas in veritate", le 29 juin 2009).



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Le "pape émérite", c’est-à-dire l’ancien pape, le pape ayant renoncé à ses fonctions de pape, Benoît XVI atteint ce jeudi 16 avril 2021 l’âge de 94 ans. Un pape probablement très affaibli, dont des rumeurs folles annonçaient en octobre dernier les pires informations sur sa santé. Sa décision de quitter le pontificat de son vivant a été sage et humaine : il l’a annoncée peu avant ses 85 ans le 11 février 2013 pour prendre effet le 28 février 2013.

Il a expliqué de nouveau cette démarche le 27 février 2013 lors de sa dernière audience publique : « Ces derniers mois, j’ai senti que mes forces étaient diminuées, et j’ai demandé à Dieu avec insistance, dans la prière, de m’éclairer de sa lumière pour me faire prendre la décision la plus juste non pour mon bien mais pour le bien de l’Église. J’ai fait ce pas en pleine conscience de sa gravité et aussi de sa nouveauté, mais avec une profonde sérénité d’âme. Aimer l’Église signifie aussi avoir le courage de faire des choix difficiles, douloureux, en ayant toujours à cœur le bien de l’Église et non soi-même. ».

Dès lors qu’on vit plus âgé, comment peut-on accepter à vie une fonction épuisante à très forte responsabilité ? À moins d’être soit un dictateur (et c’est le clan qui continue à gouverner) soit un surhomme (je n’écris pas ici une surfemme, le contexte s’y prête mal même si, théoriquement et originellement, rien n’interdisait à une femme d’accéder à cette fonction).

D’ailleurs, son successeur, le pape François, va lui-même, cette année, atteindre l’âge de 85 ans et probablement qu’il n’hésitera pas à quitter ses fonctions comme Benoît XVI si la fatigue l’étreint trop. On pourrait d’ailleurs imaginer une réforme qui donnerait un âge limite à la fonction : après tout, les évêques doivent prendre leur retraite à 75 ans, ce qui est déjà bien âgé pour certains, et les cardinaux de plus de 80 ans ne votent plus lors des conclaves. Pourquoi un pape pourrait continuer même centenaire ce que les autres prélats sont interdits de responsabilités ?

Rassurant tous les fidèles, les deux papes ont été vaccinés contre le covid-19 très tôt : le pape François a eu sa première dose le 13 janvier 2021 et Benoît XVI le 14 janvier 2021. Cette rapidité était d’autant plus nécessaire pour le pape actuel qu’il porte peu souvent le masque quand il parle en public et qu’il courait donc un grand risque d’être contaminé dans une enclave d’un pays très durement touché par la pandémie de covid-19.

Féru des auteurs catholiques français François Mauriac, Paul Claudel et Georges Bernanos, Joseph Ratzinger a été ordonné prêtre il y a presque soixante-dix ans, le 29 juin 1951, mais parallèlement à sa trajectoire de prêtre, puis archevêque de Munich (le 28 mars 1977), cardinal (le 27 juin 1977), préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (le 25 novembre 1981), enfin, 265e pape Benoît XVI (élu le 19 avril 2005), il a eu aussi une très longue carrière d’universitaire, de théologien, à Munich.

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Lorsqu’il a quitté la Curie romaine le 28 février 2013 pour se retirer définitivement de son magistère, Benoît XVI a fait ses adieux, à la Salle Clémentine, aux cardinaux présents à Rome en citant Romano Guardini : « Je voudrais vous laisser une pensée simple, qui me tient beaucoup à cœur : une pensée sur l’Église, sur son ministère, qui constitue pour nous tous, pouvons-nous dire, la raison et la passion de notre vie. J’emprunte, pour m’aider, une expression de Romano Guardini, écrite précisément l’année où les Pères du Concile Vatican II approuvèrent la Constitution "Lumen gentium", dans son dernier livre, avec une dédicace personnelle également pour moi ; c’est pourquoi les paroles de ce livre me sont particulièrement chères. Romano Guardini dit : L’Église "n’est pas une institution conçue et construite de façon théorique (…) mais une réalité vivante (…). Elle vit au cours du temps, en devenir, comme tout être vivant, en se transformant (…). Et pourtant, dans sa nature, elle demeure toujours la même, et son cœur est le Christ". ».

Et il a poursuivi : « C’est l’expérience que nous avons faite, me semble-t-il, hier place Saint-Pierre : voir que l’Église est un corps vivant, animé par l’Esprit Saint et qu’elle vit réellement par la force de Dieu. Elle est dans le monde mais elle n’appartient pas au monde : elle appartient à Dieu, au Christ, à l’Esprit. (…) C’est pourquoi l’autre expression célèbre de Romano Guardini est également vraie et éloquente : "L’Église se réveille dans les âmes". L’Église vit, grandit et se réveille dans les âmes qui (…) offrent à Dieu leur propre chair et, précisément dans leur pauvreté et leur humilité, elles deviennent capables d’engendrer le Christ aujourd’hui dans le monde. À travers l’Église, le mystère de l’Incarnation demeure présent pour toujours. Le Christ continue à marcher à travers les temps et tous les lieux. ».

"L’expérience" dont le pape émérite parlait place Saint-Pierre le 27 février 2013, c’était sa dernière audience générale donnée aux fidèles venus très nombreux le saluer une dernière fois en plein soleil : « Je vous remercie d’être venus si nombreux (…). Je suis véritablement ému et je vois l’Église vivante ! ».

Et son message était le suivant : « Quand, le 19 avril il y a presque huit ans, j’ai accepté d’assumer le ministère pétrinien, j’ai eu la ferme certitude qui m’a toujours accompagné : cette certitude de la vie de l’Église par la Parole de Dieu. En ce moment, comme je l’ai déjà exprimé plusieurs fois, les paroles qui ont résonné dans mon cœur ont été : Seigneur, pourquoi me demandes-tu cela et que me demandes-tu ?.C’est un poids grand celui que tu me poses sur les épaules, mais si tu me le demandes, sur ta parole, je jetterai les filets, sûr que tu me guideras, aussi avec toutes mes faiblesses. Et huit années après, je peux dire que le Seigneur m’a vraiment guidé, m’a été proche, j’ai pu percevoir quotidiennement sa présence. Cela a été un bout de chemin de l’Église qui a eu des moments de joie et de lumière, mais aussi des moments pas faciles (…). Cela a été une certitude, que rien ne peut troubler. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui mon cœur est plein de reconnaissance envers Dieu parce qu’il n’a jamais fait manquer à toute l’Église et aussi à moi sa consolation, sa lumière, son amour. ».

Et pour lui, tous constituent l’Église : « Je voudrais que mon salut et mes remerciements parviennent (…) à tous : le cœur d’un pape s’élargit au monde entier. (…) On peut toucher du doigt ce qu’est l’Église, non pas une organisation, une association à des fins religieuses ou humanitaires, mais un corps vivant, une communion de frères et de sœurs dans le Corps de Jésus-Christ, qui nous unit tous. Expérimenter l’Église de cette façon et pouvoir presque pouvoir toucher de la main la force de sa vérité et de son amour, est un motif de joie, en un temps où beaucoup parlent de son déclin. Mais nous voyons combien l’Église est vivante aujourd’hui ! » (27 février 2013).

Comme on a pu s’en apercevoir lors de son dernier discours le 28 février 2013, Benoît XVI a cité Romano Guardini. C’était un peu normal et le contraire aurait été étonnant. Qui fut-il ? Romano Guardini (1885-1968) fut un des théologiens catholiques les plus importants du XXe siècle qui définissait ainsi sa vocation : « expliciter et interpréter la réalité chrétienne dans son ensemble, avec bien sûr le sérieux scientifique voulu et un niveau spirituel aussi élevé que possible ». Il fut également le professeur (enseignant la "vision chrétienne du monde") de Joseph Ratzinger lorsque ce dernier était un étudiant de 18 ans et qu’il suivait ses études à l’Institut supérieur de philosophie et de théologie de Freising, près de Munich, et en quelque sorte, son "mentor" intellectuel et spirituel. Le futur pape a confié : « Quand j’ai commencé mes études de théologie, au début de 1946, l’une de mes premières lectures a été le premier ouvrage de Romano Guardini "L’Esprit de la liturgie", un petit livre publié à Pâques 1918. ».

Dans son livre reprenant le même titre que celui de Guardini, "L’Esprit de la liturgie", sorti en 1999, le cardinal Ratzinger a expliqué son parallèle avec le livre d’origine : « Je voudrais tenter une comparaison, largement inappropriée comme toutes les comparaisons, mais qui aide à comprendre. On pourrait dire que la liturgie ressemblait alors, en 1918, par certains aspects, à une fresque restée intacte, mais presque recouverte d’une couche ultérieure, dans le missel avec lequel le prêtre la célébrait, sa forme était pleinement présente, telle qu’elle s’était développée depuis son origine, mais pour les croyants, elle était en grande partie cachée par des instructions et des formes de prière à caractère privé. Grâce au mouvement liturgique et, de manière définitive, grâce au Concile Vatican II, la fresque a été nettoyée et pendant un moment, nous avons été fascinés par la beauté de ses couleurs et de ses dessins. ».

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Cette extrait de préface a été citée dans un long article retraçant la proximité intellectuelle entre Guardini et Ratzinger publié en 2008 par Silvano Zucal, professeur de philosophie à l’Université de Trente et éditeur des œuvres de Romano Guardini, dans "Vita e Pensiero", la revue de l’Université catholique de Milan (traduit en français par Charles de Pechpeyrou).

Silvano Zucal a notamment présenté la conception de l’Église du futur pape : « Les deux hommes s’interrogent (…) sur l’Église, son sens et son destin. Si Guardini prophétisait en 1921 "qu’un processus de grande portée a débuté. L’Église se réveille dans les consciences", Ratzinger, dans un registre plus dramatique, posait tout aussi radicalement le problème ecclésiologique à partir de ce qu’il considérait comme le renversement de la thèse guardinienne : "Le processus de grande portée est que l’Église s’éteint dans les âmes et se désagrège dans les communautés". En ce sens, il suffit de penser à la très forte résonance de l’émouvant discours prononcé par Ratzinger le 4 juin 1970 à l’Académie catholique bavaroise de Munich devant mille personnes. À la question "Pourquoi suis-je encore dans l’Église aujourd’hui ?", il avait répondu : "Je suis dans l’Église pour les mêmes raisons pour lesquelles je suis chrétien : parce que l’on ne peut pas croire tout seul. On ne peut être chrétien que dans l’Église, pas à côté d’elle". ».

On ne peut pas croire tout seul. C’est avec cette compréhension de 1970 qu’il faut comprendre comment Benoît XVI a abordé sa renonciation en 2013, lorsqu’il a dit : « La gravité de la décision [d’accepter d’être pape] a été vraiment aussi dans le fait qu’à partir de ce moment, j’étais engagé sans cesse et pour toujours envers le Seigneur. Toujours, celui qui assume le ministère pétrinien n’a plus aucune vie privée. Il appartient toujours et totalement à tous, à toute l’Église. (…) Le "toujours" est aussi un "pour toujours", il n’y a plus de retour dans le privé. Ma décision de renoncer à l’exercice actif du ministère, ne supprime pas cela. (…) Je ne porte plus le pouvoir de la charge pour le gouvernement de l’Église, mais dans le service de la prière, je reste, pour ainsi dire, dans l’enceinte de saint Pierre. Saint Benoît (…) nous a montré le chemin pour une vie qui, active ou passive, appartient totalement à l’œuvre de Dieu. ».

C’est pour cette raison que Benoît XVI n’est pas un ex-pape mais est resté pape, émérite. Il ne s’est pas reclus, seul loin des hommes, en attendant la mort, il s’est juste dégagé des responsabilités mais pas de son universalité. C’est donc bien une retraite dans l’Église et pas un retrait de l’Église. Retraite que je lui souhaite la plus douce possible et la plus communiante possible.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le pape du développement humain intégral.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210416-benoit-xvi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/l-eglise-de-benoit-xvi-232291

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 03:26

« Le Seigneur nous a-t-il abandonné ? Pourquoi, malgré toutes ces prières, n’intervient-il pas ? Pourquoi laisse-t-il le virus se propager de façon aussi sournoise ? Ces questions bousculent notre foi au milieu du drame que nous traversons. » (Mgr Philippe Marsset, 7 avril 2020).


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Ces paroles angoissantes de Mgr Philippe Marsset, évêque auxiliaire de Paris depuis le 18 mai 2019, ont été dites il y a un an déjà et à l’époque, on se doutait peu que la pandémie de covid-19 provoquerait en treize mois près de 100 000 morts en France et près de 3 millions de morts dans le monde.

Ce vendredi 2 avril 2021 est le Vendredi Saint pour les chrétiens, et ce jour commémore la mort du Christ. Fils du Dieu sauveur (d’où l’acronyme ichthus, en grec, qui signifie poisson), mais incapable de se sauver lui-même, sur la Croix. Deux jours plus tard, il ressuscite d’entre les morts. Pâques commémore cet acte de foi, la Résurrection, c’est-à-dire la victoire de la vie sur la mort. En ce sens, Pâques est une fête plus importante que Noël pour les chrétiens, même si c’est une fête moins "fêtée" dans la mesure où elle est moins consumériste (si l’on oublie les chocolats et les œufs en sucre !).

Au contraire de l’an dernier, où Pâques 2020 fut noyée dans le premier confinement, très sévère, Pâques 2021 permet une trêve que n’a pourtant pas signée le virus. En effet, dans son allocution du 31 mars 2021, le Président Emmanuel Macron a annoncé tolérer exceptionnellement les déplacements interrégionaux pendant le week-end de Pâques pour pourvoir nous installer là où bon nous semblerait pendant au moins quatre semaines de semi-confinement, avec écoles fermées. Évidemment, la possibilité d’assister à la messe de Pâques (ou à la "veillée pascale" qui se fera très tôt cette année à cause du couvre-feu) permet aux chrétiens de vivre leur foi en communion, dans les conditions sanitaires strictes (avec pour jauge un banc sur deux, avec espace sur un même banc, etc.). Noël 2020 avait aussi obtenu une exception, celui de ne pas appliquer le couvre-feu la nuit du 24 au 25 décembre 2020, afin d’assister aux messes de Noël.

Dans la liturgie ou dans les Évangiles, il y a des paroles qui résonnent plus que d’autres. J’avais évoqué il y a deux ans cette parole importante : "Dis seulement une parole et je serai guéri". Je propose ici d’évoquer cette parole du Christ très forte : "Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné ?". C’est, selon les Évangiles de saint Marc (15, 34) et de saint Matthieu (27,46), la dernière parole de Jésus-Christ avant d’expirer son dernier souffle sur la Croix. C’est une phrase qui a été prononcée en araméen.

En ces temps de cauchemar épidémique, cette question sur l’abandon de Dieu peut faire sens et rappelle le terrible trio : Dieu est bon, Dieu est tout-puissant et le Mal existe. L’une des réponses à cet illogisme, c’est la liberté : Dieu laisse aux humains leur entière liberté, de faire ou défaire, de faire le bien ou de faire le mal. Mais où est la liberté humaine dans la propagation d’un virus issu de la nature , ou du moins, d’une nature plus ou moins contrôlée par l’humain ? Serait-ce seulement un hasard ? Mais le hasard est-il compatible avec le dessein divin ? Ou serait la vengeance de Dieu ?

J’écarte évidemment la dernière assertion car pourquoi Dieu voudrait-il se venger alors que pour lui, tout humain est "rédemptable", c’est-à-dire, tout humain peut se racheter et s’améliorer, même les plus cruels.

Mais le hasard ? a-t-il bon dos dans la longue chaîne de l’Évolution ? L’apparition de l’homo sapiens est-elle un hasard du développement d’une vie improbable ou un aboutissement divin ? "Le Hasard et la Nécessité", célèbre essai publié en 1970 par le biologiste Jacques Monod, Prix Nobel de Médecine, emprunte à Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité. ».

Je doute que l’humain d’aujourd’hui soit l’aboutissement d’une œuvre divine, ou alors, il s’est trompé dans ses plans. Nous sommes trop imparfaits pour être un aboutissement. Peut-être simplement un "moyen" (dans les deux sens du mot, "manière" et "modéré") pour aller de l’alpha à l’oméga de la vie ?

De cette phrase désespérée du Christ, j’y vois beaucoup de choses. D’abord, une très grande humilité : même celui qui se prétend fils de Dieu ne contrôle rien de l’œuvre de création. C’est quasi-incroyable, un petit air de docteur Frankenstein. Humilité aussi dans l’impuissance, puisqu’il ne peut pas se libérer de la Croix, il doit laisser s’accomplir son destin, ce qui est quasiment du fatalisme suprême.

J’y vois aussi une peur de la liberté totale. Finalement, lorsqu’on est complètement libre, on n’a plus de protecteur, on n’a plus de protection, on doit se débrouiller tout seul, et surtout, on doit être responsable. Comment ne pas assimiler l’État à Dieu dans une République dont les citoyens attendent tant de leurs gouvernants ? On a parlé d’infantilisation mais peut-être que celle-ci est demandée, réclamée.

Le professeur Jacques Monod écrivait : « Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux de l’Évolution, cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse (…). Elle est la seule concevable (…). ».

J’y vois enfin le chemin de la confiance. Oui, lorsqu’il souffre le martyre sur la Croix, le Christ se range de l’avis de ses tortionnaires : il croit qu’il est perdu, qu’il va périr et que sa mort sera définitive. En somme, il ne croit plus, la Croix l’empêche de croire, il croit comprendre que tout est fini, que c’était juste un doux mythe. C’est pour cela que la Résurrection change tout : la vie renaît de la mort. C’est aussi incroyable qu’enfanter sans relation charnelle.

La Résurrection, c’est l’humain fait Dieu, tous les humains s’agglutinant à Dieu. C’est comme l’ADN, une unicité pour une différentiation. Un Être multiple.

Incroyable, et pourtant, il a bien ressuscité. En tout cas, des témoignages l’affirment et même si on peut, sur le plan de la science historique, établir certains faits, l’idée de Résurrection est elle-même un acte de foi impossible à démontrer. Le Suaire de Turin, à cet égard, n’apporterait aucune réponse à cette question, même s’il était vrai (ce qui semblerait assez incertain).

Ramenée à notre petite vie quotidienne (j’allais ajouter "misérable" mais aucune vie n’est misérable, toute vie est précieuse et c’est pour cela qu’une épidémie est si désastreuse aussi sur le plan moral et psychologique), cette interrogation est aussi une remise en cause de la confiance en l’autre, de l’amour de l’autre. En quelque sorte, on pourrait presque traduire l’interpellation par : "M’aimes-tu encore ?".

Dire "Pourquoi m’abandonnes-tu ?", c’est considérer comme certain l’abandon, et se considérer comme trahi : je t’ai cru et tu n’as pas été à la hauteur. Mais dans les Évangiles, cette question est erronée, c’est une erreur de croire que le Christ, et plus largement, que les êtres humains sont abandonnés à leur triste sort. La Résurrection vient montrer que la vie peut résister, d’une manière ou d’une autre. Qu’on ne les lâche pas.

La méditation de Mgr Philippe Marsset réaffirme que la Semaine Sainte (qui va du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques) est l’occasion de rappeler notre condition humaine qui est d’abord celle d’un mortel : « Quand l’Évangile dit "il faut que le Fils de l’homme meurt", il ne dit pas une obligation, une contrainte sacrificielle, il dit une nécessité spirituelle de rédemption, de salut. Le premier drame de la vie humaine est qu’elle a une fin terrestre : la mort, injustice majeure. Et le deuxième drame, c’est qu’à l’intérieur même de notre condition mortelle, nous sommes capables de produire de la mort physique (le malheur) et spirituelle (le péché). ».

Et il insiste : « Nous n’ajoutons pas de la souffrance à sa souffrance, nous croyons que ce que nous vivons est une participation, un prolongement dans notre chair de son signe à Lui. ».

Croire à l’abandon, c’est douter, et c’est vrai que dans la situation sanitaire actuelle, si compliquée, si entremêlée d’injonctions paradoxales, comment ne pas douter pour la comprendre et surtout la gérer ? Et après tout, ne pourrait-on pas faire le parallèle entre cette question angoissante du Christ quelques secondes avant sa mort et le premier cri du fœtus apprenti bébé particulièrement anxieux de se voir expulser du confortable utérus maternel pour vivre une nouvelle vie et désormais sa propre vie ?

« L’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. » (Jacques Monod, 1970).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


(Les deux illustrations sont des tableaux de Salvador Dali).


Pour aller plus loin :
Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Les messes à l’épreuve du covid-19.
Edmond Michelet bientôt béatifié ?
Mgr Jacques Gaillot.
Mgr Philippe Barbarin.
Mgr Albert Decourtray.
Mgr Jean-Marie Lustiger.
De la théocratie à la démocratie laïque.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
Marc Sangnier.
Saint Jean-Paul II, le pape de la foi et de la raison.
Jeanne d’Arc.
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210404-paques.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/pourquoi-m-as-tu-abandonne-232040

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/01/38897495.html







 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 03:04

« Nous célébrons la messe pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Veillons donc à la bienveillance entre nous dans nos manières de réagir aux événements marqués par les contraintes d’une crise sanitaire grave pendant laquelle nous avons à prendre soin les uns des autres. (…) La désobéissance aux règles données ne me semble pas être la bonne voie, même s’il est utile de chercher à les faire évoluer. » (Mgr Michel Pansard, évêque d’Évry-Corbeil-Essonnes, le 27 novembre 2020).


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Depuis le matin de ce samedi 28 novembre 2020, l’allégement du confinement a permis un certain nombre de "libérations", les "gens" se sont roués vers les chemins de campagne, vers les magasins, et ce dimanche 29 novembre 2020, la messe en public dans les églises était désormais autorisée.

La messe et le reconfinement, ce thème mériterait à lui tout seul un bouquin entier. Mon sentiment est très amer. Je regrette le traitement des médias sur la réaction de certains catholiques à la suite de la décision de reconfiner le pays prise le 28 octobre 2020. J’ai eu l’impression que certains fidèles, y compris des évêques qui, à mon sens, auraient dû prendre un petit peu plus de hauteur, ont suivi les traces des petits commerçants, des restaurateurs, des autres parties catégorielles très touchées par le reconfinement et cela m’a particulièrement écœuré (doublement : ces réactions et la manière dont en ont fait part les médias en général). L’esprit revendicatif n’est pas dans l’ADN de la foi qui, avant tout, est constructive, légaliste et bienveillante.

Mais parallèlement, le gouvernement a rendu la mission impossible de le suivre dans tous les recoins de son plan d’allégement du confinement, au point de s’être fait sévèrement blâmer, pour l’article 47 de son décret du 27 novembre 2020, par le Conseil d’État ce dimanche 29 novembre 2020.

En cause, la jauge de 30 personnes pour assister à une messe : « Il ne résulte pas de l’instruction que l’interdiction absolue et générale de toute cérémonie religieuse de plus de trente personnes, alors qu’aucune autre activité autorisée n’est soumise à une telle limitation fixée indépendamment de la superficie des locaux en cause, ne serait justifiée par les risques qui sont propres à des cérémonies. ». D’où il en résulte : « un caractère disproportionné au regard de l’objectif de préservation de la santé publique et constitue ainsi, eu égard au caractère essentiel de la composante en cause de la liberté de culte, une atteinte grave et manifestement illégale à cette dernière ».

En effet, depuis le 28 novembre 2020, parmi les allégements, il y a les commerçants et les loisirs en plein air (se promener pendant trois heures au lieu d’une, et à vingt kilomètres au lieu d’un), mais aussi la possibilité, refusée depuis le 28 octobre 2020, de faire à nouveau des messes en public.

Précisons en préliminaire que pour un chrétien, un chrétien pratiquant, la messe chaque semaine est le point d’ancrage de la foi, celle des rencontres, celle surtout de la communion. Il est difficile de vivre sa foi seul : être chrétien, c’est d’abord de se sentir dans une collectivité (pas seulement chrétienne) et de vivre Dieu dans ses relations avec les autres, pas seulement en amour ou en amitié, mais aussi dans les relations professionnelles, associatives, etc. Couper l’humain d’autres humains, c’est l’empêcher d’interagir, l’empêcher de poursuivre, nouer des relations sociales.

Néanmoins, ne pas avoir de relations "physiques" ne signifie pas ne pas avoir de relations sociales du tout. Grâce au numérique, au développement explosif des visioconférences (Teams, Zoom, Skype, Facebook, etc.), les relations interhumaines peuvent perdurer malgré l’éloignement physique. C’est toujours plus difficile, c’est toujours frustrant et lors de la communion, c’est plus délicat à appréhender.

Lors du premier confinement, tous les chrétiens ont accepté, à ma connaissance, l’interdiction des messes publiques, comme tous les commerçants avaient accepté d’être la fermeture de leur commerce lorsqu’ils ne proposaient pas des produits de première nécessité.

Lors de ce second confinement, il n’en a pas été de même, et j’ai particulièrement regretté que de nombreux catholiques, néanmoins pas forcément représentatifs de l’ensemble des catholiques français, ont réussi à faire une véritable OPA sur le monopole de la représentation médiatique depuis le 7 novembre 2020. En effet, le gouvernement avait admis une certaine tolérance pour le long week-end de la Toussaint afin que les Français pussent célébrer religieusement leurs morts.

L’interdiction a donc eu lieu à partir du week-end du 7-8 novembre 2020 et depuis cette date, des catholiques ont manifesté toutes les semaines pour permettre la messe publique. Rappelons que les règles depuis le 28 octobre 2020 sont que les édifices religieux restent ouverts au public et chacun peut donc s’y rendre, mais à titre privé, et sans rassemblement, tandis que les prêtres peuvent célébrer des messes dans ces édifices religieux, sans public, dans le but de les retransmettre sur Internet.

Je m’explique : dans leur paresse maladive, la plupart des médias, y compris les deux grandes chaînes d’information continue (BFM-TV et LCI), n’ont cessé de couvrir la revendication de quelques centaines de manifestants par agglomération qui protestaient contre l’interdiction de la messe en public. Or, au lieu de mettre comme titre "Des catholiques réclament le retour des messes", ils ont paresseusement titré : "Les catholiques réclament le retour des messes".

Ce choix d’article est essentiel et fautif. En généralisant, on attribue à ces manifestants une représentativité qui n’a en tout cas jamais été démontrée. Certes, les médias généralisent tout autant les manifestants d’autres catégories comme "les commerçants veulent ça", "les restaurateurs veulent ci" à la différence que dans ces cas, ce sont de vrais mouvements revendicatifs, qui veulent soutenir leur profession, et ce soutien est justifié et l’on verrait mal pourquoi d’autres commerçants, d’autres restaurateurs, par exemple, ne soutiendraient pas ceux qui s’engagent.

Aidés de plusieurs évêques, ces catholiques revendicatifs dont la mobilisation sur les réseaux sociaux a été efficace et rapide, ont réussi à préempter la parole des catholiques français en général. Il s’avère que ce sont surtout des catholiques "identitaires", dont les revendications ont permis de réaffirmer leur existence médiatique, hélas, au même titre que d’autres catégories revendicatives.

Et pourtant, le message de la foi, c’est avant tout protéger les personnes, prendre soin des autres, des plus fragiles, et l’Église catholique devrait donc être en première ligne pour défendre les mesures sanitaires afin de préserver la santé des Français : pour la première fois au monde, la France, comme la plupart des autres pays, et c’est une évolution heureuse, a considéré que la vie de ses citoyens valaient plus que son économie. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il ne faut pas opposer sanitaire et économique car les deux sont évidemment imbriqués, mais c’est heureux que la vie des personnes l’ait emporté sur la prospérité économique.

Durant le premier confinement, peut-être aussi en raison d’une profonde sidération, mais aussi parce que le message du Christ rejoint cette hiérarchisation des priorités ("ma vie vaut plus que leur argent", il me semble, en substance, que c’était même un slogan du …NPA !!), "les" catholiques en général avaient montré un grand sens de responsabilité et de solidarité.

Dans ce second confinement, tout le monde y est allé pour protester contre la restriction de ses droits. C’est le principe d’un confinement : si le gouvernement avait donné raison à toutes les revendications, il n’y aurait plus eu de confinement et pas eu cette rupture qui a été rudement efficace contre l’expansion de l’épidémie en novembre. Cette efficacité est d’ailleurs le meilleur argument de la patience pendant un confinement qui est période temporaire. Prendre son mal en patience. Pour éviter que d’autres ne souffrent, ne meurent.

Oser parler de libertés brimées est vraiment stupide et scandaleux quand on parle du confinement. Oui, effectivement, ma liberté de circulation a largement été restreinte. Mais d’un autre côté, la liberté de ne pas être contaminé et de ne pas mourir du covid-19 est aussi réelle et c’est cette liberté-là qu’on a heureusement et sagement privilégiée. C’est regrettable que certains catholiques, menées par des associations de type Civitas (dont je pourrais néanmoins approuver les positions sur certains sujets) a préféré se mettre du côté de la démagogie au lieu du côté de la responsabilité. Avec un militantisme très politisé.

Dans son ordonnance du 7 novembre 2020 à la suite de plusieurs recours d’associations catholiques, le Conseil d’État a donné raison au gouvernement sur la mesure d’interdiction des messes publiques (décret du 29 octobre 2020) : « Après avoir rappelé que la liberté de culte est une liberté fondamentale mais qui doit être conciliée avec l’impératif de protection de la santé, reconnu par la Constitution, le juge relève que la circulation du virus sur le territoire métropolitaine s’est fortement amplifiée au cours des dernières semaines malgré les mesures déjà prises, et que les motifs de rassemblements autres que scolaires et professionnels ont par conséquent dû être limités. S’agissant des lieux de culte en particulier, le juge des référés constate que le risque de contamination n’y est pas écarté et que les mesures de restriction, qui doivent faire l’objet d’un prochain réexamen, prendront fin au plus tard, au terme de l’état d’urgence sanitaire, fixé à ce jour au 16 novembre [cet état d’urgence a été prolongé]. Le juge des référés considère donc, en l’état de son instruction, que l’atteinte portée par le décret à la liberté de culte, à la liberté personnelle, à la liberté d’aller et venir et à la liberté de réunion n’est pas manifestement illégale. Il précise, toutefois, qu’une prorogation de l’état d’urgence sanitaire implique une concertation avec les représentants des principaux cultes sur l’éventuelle prolongation des mesures. ».

La réaction de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, lors de son discours de clôture de l’assemblée plénière de la conférence par visioconférence, le 8 novembre 2020, était sage : « Nous sommes déçus sans doute. Le juge, ce qui est important, a rappelé avec force que la liberté de culte était une liberté fondamentale, qu’elle ne s’exerçait pas seulement individuellement mais aussi par des célébrations publiques. Il a toutefois estimé que des mesures d’interdiction étaient légitimes et proportionnées, compte tenu de la gravité de la situation sanitaire, ce d’autant qu’il a pu lui être montré que certains lieux de culte manquaient aux règles de protection sanitaire édictées. Nous, évêques, partageons la tristesse des fidèles, privés non seulement de la messe mais, pour certains, de la célébration d’une étape de leur initiation chrétienne ou de leur mariage. Des efforts collectifs sont nécessaires si nous voulons avoir une chance de célébrer Noël de manière digne, sans qu’une inquiétude exagérée pèse sur nos soignants mobilisés dans les hôpitaux et toutes les structures qui œuvrent pour la santé publique. ».

Il a évoqué notamment l’aspect "politique" du sujet : « Je me dois de vous dire : au-delà de la douleur de la privation de messe, pour moi, il est important qu’en cette affaire, le droit soit dit avec précision. Nous avons appris à vivre en régime de séparation et à goûter la liberté qu’y trouve l’Église de vivre sa vie propre, non pas hors de l’État mais sans sa contrainte, non pas contre la société mais en son sein, en servant sa cohésion, mais selon la dynamique propre de la foi en l’Évangile du Christ et de la dilatation du cœur et de l’action que nous en recevons. En un temps où, pour des raisons tout à fait compréhensibles, qui relèvent de sa responsabilité, l’État cherche à renforcer sa surveillance des religions, quelles qu’elles soient, nous devons être vigilants, nous ce sont tous les citoyens français, sur la précision des textes qui limitent ou encadrent ou expriment les libertés fondamentales. ».

Les mesures d’allègement du confinement concernant les messes publiques ont été prises le 26 novembre 2020 lors de la conférence de presse du Premier Ministre Jean Castex. Or, celles-ci sont pour le moins étonnantes : les messes pourront de nouveau se faire publiquement, mais avec une jauge de 30 personnes, c’est-à-dire en limitant à 30 personnes l’assistance.

Cette jauge peut faire référence à la jauge acceptée même au début du reconfinement pour les enterrements (limités à 30 personnes). On peut imaginer que le gouvernement considérait la messe comme un "rassemblement" du même type qu’un rassemblement sportif ou culturel (encore interdit jusqu’au 15 décembre 2020) et que le fait d’autoriser la messe publique dès le 28 novembre 2020 était une faveur (comme l’ouverture des petits commerces le 28 novembre au lieu du 1er décembre), avait un but liturgique, permettre aux fidèles d’assister aux messes à partir du dimanche de l’Avent, période de préparation de Noël.

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On aurait pu cependant prendre une autre logique. Car restreindre à 30 personnes sans condition de surface de l’église est assez aberrant : il y a une différence entre une petite église de village et une grande cathédrale de métropole. Et cela d’autant plus que les messes ont été sécurisées pendant la période du premier déconfinement avec un banc sur deux interdit, des couloirs de circulation, du gel hyrdroalcoolique disponible à l’entrée des églises etc. Et d’autant plus aussi que les églises, généralement, sont de grand volume, un plafond très haut (qui pose problème pour le chauffage en hiver), loin des espaces très confinés comme les petits commerces. Or, la logique de ces petits commerces, qui ont rouvert le 28 novembre 2020, c’est une jauge proportionnelle à la superficie : 8 mètres carrés par personne présente. Pourquoi ne pas l’avoir appliquée aux messes publiques ?

C’est en gros cela que le Conseil d’État a dit ce 29 novembre 2020 pour répondre aux recours de certaines associations catholiques : il a donné trois jours au gouvernement pour modifier les conditions des messes publiques dans le sens d’une proportionnalité de la surface. Cette décision fera sans doute date (jurisprudence) dans le droit administratif français car le Conseil d’État a fait état d’une supériorité de la liberté du culte sur d’autres libertés d’expression en justifiant par ailleurs la fermeture des cinémas et des théâtres, par exemple.

De là à dire que le gouvernement aurait tout fait pour empêcher les catholiques d’aller à la messe, ce serait de la paranoïa pure sinon du complotisme qu’on pourrait conjuguer aussi avec les comédiens, les cinéastes, les restaurateurs, les cafetiers, les gérants de discothèque ou de salles de sport, etc. C’est un loupé gouvernemental comme il y en aura d’autres particulièrement parce que le gouvernement doit réguler des milliers de professions qui existent en France. J’étais particulièrement subjugué quand le Premier Ministre lui-même devait expliquer ce qu’il en était pour les auto-écoles, pour les… etc. Une liste à la Prévert.

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Je regrette donc que "ces" catholiques se soient investis dans ce genre de combat. Ils pourront toujours dire qu’ils ont eu raison avec les derniers recours puisque le Conseil d’État leur a donné raison et je peux aussi m’en féliciter (le bon sens doit toujours être soutenu), mais c’est un combat bien mineur dans un pays et un monde exsangues par la crise sanitaire. J’aurais préféré que ces catholiques se mobilisassent pour d’autre cause, comme celle d’une "nouvelle" pauvreté qui a explosé depuis le premier confinement.

Comme je l’ai écrit, ces catholiques revendicatifs sont avant tout des catholiques "identitaires", c’est-à-dire qui veulent faire de leur foi un étendard, ce qui est, à mon sens, très peu dans l’esprit du Christ qui n’était pas politique (rendons à César ce qui appartient à César). Eux, semble-t-il, militent contre le gouvernement, ils en ont le droit car ce sont des citoyens, mais ce n’est plus sur le terrain religieux.

Ils sont par ailleurs souvent les premiers à s’opposer à ce qu’ils pourraient appeler une "islamisation" de la France (notons que cette peur existait déjà il y a quarante ans et on nous prédisait les pires choses pour vingt ans plus tard !). Eh bien ils oublient qu’en réclamant des rassemblements plus nombreux de fidèles dans les messes, en plein pic épidémique, c’est aussi permettre des rassemblements de musulmans dans les mosquées ou ce qui leur sert de mosquée. Y ont-ils pensé ? Si le Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou a confiné son pays en septemrbe, c’est parce que de nombreux rassemblements religieux avaient rallumé l’épidémie et il ne pouvait pas les interdire spécifiquement car des partis ultrareligieux font partie de sa majorité bancale.

D’un point de vue sanitaire, je pense qu’il y a plus de risque du côté de l’islam, car il peut y avoir de fortes mobilisations, que du côté de l’Église catholique dont on voit souvent les églises quasi-vides pendant les messes d’avant-covid (sauf les messes de Noël qui deviennent une sorte d’attraction pour touristes).

J’ai entendu des catholiques, et même des prêtres, dire qu’ils feraient des messes plus nombreuses que la jauge légale, pour provoquer le gouvernement. Je trouve cela doublement irresponsable. Irresponsable au regard des victimes de cette pandémie, non seulement les personnes décédées mais toutes celles qui ont été traumatisées, parfois à vie, par leur hospitalisation (il faudrait faire un peu plus de reportages dans les services de réanimation), mais aussi irresponsable au regard des valeurs républicaines.

En effet, se mettre volontairement dans l’illégalité, c’est revenir à l’époque de Combes, quand les catholiques bataillaient contre un gouvernement anticlérical. Ce serait une faute politique majeure en 2020 alors qu’on ne cesse aujourd’hui de se demander si l’islam est ou n’est pas compatible avec les lois de la République. Dire que "les" catholiques entrent dans l’illégalité, certains osent même dire dans la résistance (écorchant au passage l’héroïsme des Daniel Cordier et des Hubert Germain qui savent, eux, ce qu’a été la Résistance), c’est finalement approuver que les islamistes préféreraient la charia à la République. Ce serait une faute stratégique profonde qui laisserait des séquelles durables dans la société française.

Alors, heureusement, beaucoup d’évêques ont gardé raison et tiennent un discours de responsabilité qui peut être rassurant.

Ainsi, le 17 novembre 2020, Mgr Michel Pansard, évêque d’Évry-Corbeil-Essonnes, a adressé un message clair : « Tenez bon ! ». En d’autres termes : « Je sais la souffrance de beaucoup d’entre vous de ne pas pouvoir puiser ensemble dans la participation à la messe, le pain vivant pour vivre nos vies comme des vies données, des vies qui aiment (…). Je sais aussi votre souci de vivre dans la légalité et de prendre soin les uns des autres. Je le crois et l’espère, par nos gestes, nos paroles, notre écoute, nos sourires des yeux, nos initiatives de partage… Dieu pourra aujourd’hui encore faire des merveilles dans vos vies comme dans celles de ceux dont vous êtes proches. (…) Tenons bon et soutenons-nous les uns les autres pour vivre, au jour le jour, dans la charité et l’unité (…). ».

Au début du premier confinement, le 17 mars 2020, il avait tenu aussi un discours de respect des règles : « Notre responsabilité à tous nous oblige à prendre notre part à la mise en œuvre personnelle et communautaire à la lutte contre l’épidémie du coronavirus et le respect des consignes données par les autorités de la Nation. Elle nous oblige aussi à trouver les initiatives qui permettront de maintenir les liens de charité, de fraternité, de communion et de prière dans nos différentes communautés chrétiennes. ».

C’est cela qu’il faut que "les" catholiques, oui, tous les catholiques, se rappellent. L’épidémie est loin d’avoir été jugulée, même si la situation s’améliore. Le moindre relâchement pourrait nous coûter très cher. À ce jour, il y a encore autour de 10 000 à 15 000 nouveaux cas de personnes contaminées dépistées par jour, ce qui est important. On sait hélas aujourd’hui que ces nouvelles contaminations se traduiront dans quelques semaines par plusieurs dizaines voire centaines de décès. Les catholiques, par leur fraternité, leur solidarité et leur responsabilité, doivent faire partie de ceux qui contribuent à améliorer la situation et pas à la rendre pire. À chacun de voir où est l’essentiel, dans l’humain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Les messes à l’épreuve du covid-19.
Nouvelles attestations de déplacements à partir du 28 novembre 2020 (à télécharger).
Il regarde le soleil dans tes yeux !
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Covid-19 : faut-il rendre contraignant l’isolement des personnes contaminées ?
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron le 24 novembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le calendrier de l’Avent du Président Macron.
Covid-19 : vaccins et informations parcellaires.
La lune de Jupiter.
Faudra-t-il rendre obligatoire le futur vaccin contre le covid-19 ?

_yartiMesse04



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201129-covid-messe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/les-messes-a-l-epreuve-du-covid-19-229110

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/29/38679652.html






 

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 03:47

« Chers amis, je sais que vous ne manquez pas de souffle et que personne n’est à l’étroit dans votre cœur. Merci de faire jaillir des flammes d’amour là où vous êtes. Pour la joie de beaucoup. » (Mgr Jacques Gaillot, novembre 2013).


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L’ancien évêque d’Évreux Mgr Jacques Gaillot fête ce vendredi 11 septembre 2020 son 85e anniversaire. Très médiatique dans les années 1980 et 1990, il a fait partie de beaucoup de combats (il continue encore aujourd’hui), mais son côté assez "transgressif" n’a pas plu aux "autorités" ecclésiastiques, si bien qu’il a été "démis" de son diocèse par le pape Jean-Paul II pour un imaginaire évêché de Partenia. Parfois, l’Église catholique fait aussi dans le virtuel. En effet, depuis le 13 janvier 1995, Mgr Jacques Gaillot est évêque in partibus de Partenia, un ancien diocèse situé en Algérie et qui n’est qu’honorifique (ce qui explique qu’il est toujours en fonction, puisqu’un évêque, normalement, est mis à la retraite à 75 ans).

Je n’ai pas souvent été d’accord avec lui sur beaucoup de ses prises de position, et son omniprésence dans les médias me gênait un peu car un homme d’église (il est ici inutile de rajouter, hélas, une femme d’église) doit être a priori "humble" et s’effacer dans le service qu’il assure. Mais je porte envers lui une grande estime parce qu’il tente d’aller jusqu’au bout de ses idées et que c’est l’essentiel, l’indépendance d’esprit et les combats qu’il considère comme la traduction, libre, du message de l’Évangile. Surtout que ses combats sont toujours du côté des plus faibles, des plus démunis. Il faut être fort pour tenter à la fois de détonner (je pourrais même écrire "détoner") et de rester au sein de l’Église dont la hiérarchie est parfois trop prégnante. C’est pour cela que son éviction de l’évêché d’Évreux m’a paru regrettable et anachronique : dans l’Église catholique aussi, il faut insuffler un peu de "démocratie participative" !

Le 13 janvier 1995, Mgr Gaillot a expliqué son éviction en prenant les médias à témoin : « J’ai été convoqué à Rome par le cardinal Gantin, préfet de la Congrégation des évêques, le 12 janvier à 9 heures 30. Les menaces qui pesaient sur moi depuis un certain temps ont été exécutées. Le couperet est tombé. On m’a notifié que j’étais relevé de mes fonctions d’évêque et que le siège d’Évreux serait déclaré vacant le jour suivant à 12 heures. On m’a invité à donner ma démission, chose que j’ai cru ne pas devoir faire. ».

Dans ses grands moments, probablement happé par les sirènes des médias (et son côté très charismatique ravissait ces dits médias qui bénéficiaient d’une forte audience avec lui), Mgr Gaillot séduisait paradoxalement beaucoup ceux qui n’avaient pas la foi, ceux qui se qualifiaient volontiers de "bouffe-curés" ou d’anticléricaux, si ce n’est d’athées ou d’agnostiques. Sa "disgrâce" a scandalisé ceux qui, normalement, devaient se moquer de l’organisation interne d’une Église dont ils n’étaient pas membres et que pour certains, ils ridiculisaient régulièrement.

Ses transgressions avec le discours officiel de l’Église catholique ont montré que cet homme est un réel homme de foi, qui considère Dieu avant toute autre considération, notamment cléricale, et en cela, il a raison dans la hiérarchie des valeurs. Il est en quelque sorte un aiguillon dans une structure un peu trop timorée ou conservatrice.

Cela explique d’ailleurs pourquoi il s’entend bien avec le pape actuel, le pape François, qui, lui aussi, est hors normes, n’hésite pas à bousculer les conservatismes internes et taper dans la fourmilière. La rencontre de Mgr Gaillot avec le pape François le 1er septembre 2015 au Vatican a été une sorte de réhabilitation même s’il n’avait jamais été "dégradé" par l’Église catholique. Il aurait pu être suspendu (ce fut le cas par exemple pour des évêques ou cardinaux rendus coupables de faits de pédophilie), alors qu’il n’a été, lui, qu’éloigné de la communauté catholique en lui laissant un ministère de la parole et de la réflexion. Cela montre aussi à quel point les déclarations de Mgr Gaillot étaient dérangeantes, mais pas condamnables.

Dans une lettre adressée en novembre 2013 à des fidèles, Mgr Gaillot d’ailleurs a évoqué sa proximité avec le pape François qui venait d’être élu : « Saint François [d’Assise], avec sa merveilleuse humanité, a souvent soufflé sur les braises pour que jaillissent en toute occasion les flammes de l’amour. (…) Si notre pape bien-aimé a choisi de porter le nom de François, qu’aucun pape n’a osé prendre dans l’histoire, c’est pour réformer l’Église et lui redonner le goût et la joie de l’Évangile. (…) Voilà un pape qui ouvre des portes, donne envie de vivre avec humanité et nous engage à rendre la terre plus habitable à tous. Il ne fait pas la morale, ne juge pas, ne rappelle pas la discipline. Il indique une autre façon d’être en allant vers les déshérités, invite à prier, à écouter la Parole de Dieu pour que notre cœur devienne brûlant. ».

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Né le 11 septembre 1935 à Saint-Dizier, Jacques Gaillot fut ordonné prêtre le 18 mars 1961 à Langres, fut affecté à Saint-Dizier en 1973 puis nommé vicaire général du diocèse de Langres en 1977, et consacré évêque le 20 juin 1982. Il fut pendant plus de douze ans le très médiatique évêque d’Évreux, du 5 mai 1982 au 13 janvier 1995, et pas un seul sujet de société ne le laissait indifférent, ce qui faisait qu’il contribuait très fréquemment au débat public, mais en solitaire, face à deux cardinaux très écoutés de l’époque (et dont la richesse de pensée manque aujourd’hui), Mgr Albert Decourtray et Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêques respectivement de Lyon et de Paris.

Se plaçant sous le parrainage du père missionnaire Jacques-Désiré Laval (1803-1864), béatifié le 29 avril 1979 par Jean-Paul II (sa première béatification !) et fêté le 9 septembre, prêtre d’Évreux parti à l’île Maurice, Jacques Gaillot est devenu très rapidement un "évêque rouge" : opposé à la dissuasion nucléaire (octobre 1983), soutenant la première Intifada et rencontrant Yasser Arafat à Tunis (1985), préférant défendre en Afrique du Sud un militant anti-apartheid (d’Évreux) à accompagner sa communauté diocésaine à un pèlerinage à Lourdes (juillet 1987), favorable à l’ordination des hommes mariés et prêt à bénir l’union entre deux personnes homosexuelles (novembre 1988), etc.

De nombreux propos dans la presse ont régulièrement provoqué des polémiques avec sa "hiérarchie" au point d’être contraint à signer une déclaration avec le président de la Conférence des évêques de France (Mgr Decourtray) pour veiller à ne pas mobiliser « l’opinion en des conflits contraires au bien commun de la société et à la force du message chrétien » (15 février 1989).

Il venait en effet de publier une tribune controversée dans "Gai Pied" du 2 février 1989 sur l’homosexualité et la foi catholique. Dans le magazine "Globe" d’avril 1989, Mgr Gaillot a (encore) parlé de l’homosexualité en minimisant l’importance la morale : « Je suis d’abord stupéfait par le poids de la morale sur les comportements. Si on m’avait posé la question, j’aurais placé la morale en dernier lieu et la peur du sida avant tout le reste. La vie des individus me préoccupe plus que leur morale. Je relève avec plaisir que la peur du "qu’en-dira-t-on" ne fait plus recette. ». J’approuve d’ailleurs tout à fait l’idée de placer la vie des personnes avant leur morale : il y a la théorie et les principes, mais l’essentiel est dans la vie et les êtres.

Cela ne l’a pas empêché de continuer à s’opposer aux essais nucléaires en accompagnant les militants de Greenpeace sur le Rainbow-Warrior II au large de Mururoa (juillet 1995). À participer le 12 décembre 1989 à la cérémonie de transfert des cendres de l’abbé Grégoire au Panthéon (il fut le seul représentant du clergé, car l’abbé Grégoire avait accepté la constitution civile du clergé, qui, à mon sens, mais je sais que j’exagère ici et cela mériterait de plus amples développements, fut ressentie à peu près de la même manière que le cadre imposé actuellement par la Chine communiste aux prêtres catholiques). À s’opposer à la guerre du Golfe (1991). À défendre toujours les plus fragiles, les personnes immigrées sans-papiers, les personnes qui n’ont pas de logement, à combattre contre les lois sécuritaires ou anti-immigration ("Coup de gueule contre l’exclusion", sorti en 1994 chez Ramsay). À défendre les résistants iraniens qui ont été arrêtés en France (juin 2003). À se dire favorable au mariage pour tous (2013) mais aussi à l’euthanasie. À demander la remise en liberté des terroristes italiens Marina Petrella et Cesare Battisti (août 2007), etc.

Sur ce dernier point, de nombreux "intellectuels de gauche" français ont soutenu Cesare Battisti, condamné à la réclusion à perpétuité en Italie pour plusieurs assassinats. Après la tolérance de François Mitterrand, et l’imminence d’une extradition dans les années 2000, le terroriste, qui s’était exilé en France, a fui au Brésil (soutenu par Lula) puis en Bolivie d’où il fut finalement extradé en Italie le 14 janvier 2019 après avoir échappé pendant plus de trente ans à sa condamnation à la réclusion à perpétuité, définitivement confirmée le 19 novembre 2019. Cesare Battisti a finalement reconnu les faits le 25 mars 2019 : « Tout ce qui est écrit dans le jugement est la vérité. J’ai commis quatre homicides, j’ai tué Santoro et Sabbadin et suis responsable aussi de la mort de Torregiani et Campagna. J’ai blessé trois personnes, j’ai commis des vols pour me financer. Je me rends compte du mal que j’ai fait, et je demande pardon aux familles des victimes. (…) Je n’ai jamais été victime d’une injustice. Je me suis moqué de tous ceux qui m’ont aidé, je n’ai même pas eu besoin de mentir à certains d’entre eux. ». D’où l’intérêt d’être vigilant pour tous ceux qui ont la signature compulsive des pétitions.

Autant d’actions de militantisme, de prises de position, de soutiens, de combats, ont fait de cet homme évidemment un homme faillible : il a eu des actions pertinentes, honorables, et pour d’autres, il a pu se tromper, probablement par des mouvements trop spontanés dans l’action, dans l’émotion.

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Cependant, je relève deux grosses fautes qu’il a commises, une que je considère énormément grave (l’autre qui ne rejaillit que sur sa réputation intellectuelle, et tout le monde s’en moque, probablement lui aussi), et une très heureuse prise de position.

Les fautes.

"Petite" faute : on l’a accusé de plagiat pour son livre "La dernière tentation du diable", sorti en 1998, et dont une cinquantaine de pages auraient été directement "pompées" sur l’ouvrage du politologue Paul Ariès, "Le Retour du diable" sorti en 1996 (éd. Golias). Ce n’est pas la première fois qu’il y a ce genre de plagiat avec une personnalité publique (aussi chez des scientifiques médiatiques, dont un dont je tairai le nom car je l’apprécie bien par ailleurs), car cela révèle surtout que ces personnes-là écrivent peu elles-mêmes leurs livres ! En effet, Mgr Gaillot a rejeté la responsabilité sur son "documentaliste" qui l’aurait "piégé", ce qui est très crédible…

"Grave" faute : en juin 1988, Mgr Gaillot, en tant qu’évêque d’Évreux, a accueilli un prêtre québécois qui avait été condamné en 1985 à vingt mois de prison pour des multiples faits de pédophilie. Il le savait et pourtant, il l’a nommé curé d’une paroisse de son diocèse ainsi que vicaire pour l’ouest de l’Eure, ce qui l’a mis en contact avec des enfants. Le prêtre en question a continué ses crimes et fut condamné en 2005 par les assises de l’Eure à douze ans de prison ferme pour avoir violé plusieurs fois un mineur entre 1989 et 1992. Dans "Le Parisien" du 5 avril 2010, Mgr Gaillot a reconnu sa grave faute (il parle d’erreur, ce qui, à mon avis, est un mot trop faible) : « On rendait service. On vous demandait d’accueillir un prêtre indésirable et vous l’acceptiez. C’est ce que j’ai fait, il y a plus de vingt ans. C’était une erreur. (…) Dans l’Église, les choses ont changé. Maintenant, on s’en remet à la justice. On sort peu à peu de cette culture du secret. ».

Mgr Gaillot a donné quelques explications de son "erreur" : « Je savais surtout qu’il avait fait un an de thérapie et qu’il était chaudement recommandé par des laïcs ainsi que par son supérieur canadien (…). J’avais envie de lui donner sa chance. Je n’imaginais pas qu’il puisse être un pervers (…). Les gens le trouvaient très sympa. Je me suis dit qu’on pouvait lui faire confiance. J’ai proposé au conseil épiscopal de le nommer curé. C’est ma deuxième erreur. ». De là à revenir sur ses transgressions habituelles, mais qui n’expliquent en rien les actes de pédophilie : « Célibat des prêtres, homosexualité, préservatif, avortement, place de la femme : sur toutes ces questions, l’Église est en retard. ». Prosélytisme ici malvenu : des hommes mariés sont aussi auteurs de faits de pédophilie, etc.

Cette grave faute de Mgr Gaillot prouve que nul n’est infaillible, mais pour cette situation particulière là, elle a pu remettre en cause sa réputation et la considération que pouvaient avoir de lui de nombreux militants "de gauche", souvent non croyants, qui avaient foi en lui. Cela montre aussi le contexte général des années 1980 et 1990 dans lequel se trouvait l’Église où le secret ("pas de scandale") était préféré à la (simple) justice (tant pis pour les victimes). Cela remet en perspective la "passivité" de Mgr Philippe Barbarin qui a été relaxé le 30 janvier 2020 par la cour d’appel de Lyon.

Je termine toutefois positivement mon évocation de Mgr Jacques Gaillot par une heureuse prise de position, qui était courageuse provenant d’un évêque. En effet, au "Club de la presse" d’Europe 1 le 12 mars 1989 (c’était le premier tour des élections municipales et il était interdit, pour l’émission politique, d’inviter une personnalité politique, elle a donc invité un évêque), Mgr Gaillot a donné sa position "libérale" tant sur "Les Versets sataniques", le livre de Salman Rushdie sorti en 1988 (l’ayatollah Khomeini a publié une fatwa de mort contre Salman Rushdie le 14 février 1989) que sur "La dernière tentation du Christ", le film de Martin Scorsese sorti en France le 28 septembre 1988 (aux États-Unis le 12 août 1988) qui a déclenché non seulement des protestations mais a même provoqué des attentats dans des cinémas français (tuant une personne le 8 octobre 1988 à Paris).

Vu le contexte, il fallait en effet du courage pour affirmer haut et fort la liberté d’expression, même en autorisant de se moquer d’une religion dont il est un grand serviteur, en prônant le droit au blasphème et surtout, la primauté des personnes sur les religions : « Il y a un droit au blasphème. Le sacré, c’est l’Homme ! ».

Pour compléter, voici Jacques Gaillot qui raconte sa vie le 19 septembre 2019 à Bernard Baissat à radio libertaire (émission "Si Vis Pacem").





Je conclus avec un message que Mgr Jacques Gaillot a écrit en septembre 2015 à la suite du baptême d’un enfant, et qui rappelle le mystère de la naissance, aussi intense que celui de la mort : « Avec chaque enfant, vient au monde quelque chose de nouveau qui n’a pas existé avant lui et qui n’existera pas après lui. Chaque individu apporte la nouveauté. Il est unique. Cet enfant devra trouver un chemin qui sera le sien et qui ne pourra être que le sien. Dans chaque être, il y a un trésor caché qui ne se trouve en aucun autre. (…) Nous ne sommes pas faits pour copier quelqu’un, pour reproduire un modèle. Il ne s’agit pas de s’aligner sur les autres et de faire comme eux. Celui qui ne fait que suivre les autres ne vit pas vraiment. Mais nous nous inspirons de la vie des personnes qui nous marquent. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Mgr Gaillot.
Mgr Jacques Gaillot.
Mgr Philippe Barbarin.
Mgr Albert Decourtray.
Mgr Jean-Marie Lustiger.
De la théocratie à la démocratie laïque.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
Marc Sangnier.
Saint Jean-Paul II, le pape de la foi et de la raison.
Jeanne d’Arc.
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200911-jacques-gaillot.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/mgr-jacques-gaillot-l-eveque-aime-226989

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/01/38509729.html





 

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 03:59

« Il y a deux jours dans une année, où l’on ne peut rien faire. Ils s’appellent hier et demain. Pour le moment, aujourd’hui est le jour idéal pour aimer, croire, faire et principalement vivre. » (le dalaï-lama).



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Le quatorzième dalaï-lama, Tenzin Gyatso (Lhamo Dhondup), Prix Nobel de la Paix 1989, fête ce lundi 6 juillet 2020 son 85e anniversaire. Il avait annoncé qu’il se retirerait de la vie politique après un accord entre le Tibet et la Chine populaire. Vu la manière dont Xi Jinping a traité le "problème" d’Hongkong, il n’est pas évident que le dalaï-lama puisse vivre un jour cette réconciliation impossible.

Son travail fut d’abord de changer les institutions tibétaines qu’il trouvait beaucoup trop archaïques : « Toutes les institutions religieuses, y compris la mienne, se sont développées dans un contexte féodal. Corrompues par leur hiérarchie, elles ont commencé par discriminer entre hommes et femmes, puis ont accepté des compromis avec le pouvoir et entériné des déviances telles que la charia ou le système des castes. Mais les temps changent. Les institutions doivent donc changer. C’est pourquoi l’institution des dalaï-lamas, j’y ai mis fin avec fierté et volontairement. Je suis d’accord, elle est périmée. ».

Depuis le 17 novembre 1950, Tenzin Gyatso est le chef spirituel du Tibet, spirituel et temporel. Cela pourrait être considéré comme un pape, à la différence qu’il n’y a pas vraiment de "peuple du Vatican", juste des fonctionnaires, tandis qu’au Tibet, il y a tout un peuple. Le chef à la fois d’un État et d’une religion, c’est ce qu’on peut appeler un théocrate, comme le Guide de la révolution l’est en Iran, supplantant, dans la hiérarchie des normes politiques, le Président de la République iranienne. Mais ce n’est pas la volonté du dalaï-lama d’être un théocrate. C’est pour cela que l’une des missions qu’il s’est fixée, au-delà d’un accord avec le gouvernement communiste chinois qui considère que le Tibet fait partie du territoire chinois, c’est de faire naître une "démocratie tibétaine" au concept totalement novateur et assez difficile à mettre en pratique en raison de l’inexistence politique de l’État tibétain. La reine d’Angleterre est aussi à la fois chef d’État et chef spirituel d’une religion (également le roi du Maroc), mais ce qui prédomine au Royaume-Uni est la démocratie parlementaire.

Le gouvernement tibétain en exil s’est établi à Dharamsala, située dans le nord de l’Inde, le 28 avril 1959 (en accord avec Nehru, après le soulèvement tibétain du 10 mars 1959 qui réagissait à l’invasion communiste de 1950). Depuis cette date, le dalaï-lama cherche à démocratiser les institutions tibétaines en exil. Le Premier Ministre du gouvernement tibétain en exil depuis le 8 août 2011 est Lobsang Sangay (51 ans), docteur en droit d’Harvard, élu le 20 mars 2011 (résultats annoncés le 27 avril 2011) et réélu le 27 avril 2016 pour un second mandat de cinq ans.

Cette élection du 20 mars 2011 a été historique puisqu’elle a acté en quelque sorte la fin de la "fonction" de dalaï-lama (officiellement le 20 septembre 2012) et le début de la "laïcité tibétaine", à savoir, la séparation du spirituel et du temporel, selon les vœux de Tenzin Gyatso. Le premier tour a eu lieu le 3 octobre 2010 pour environ 80 000 électeurs tibétains en exil, et Lobsang Sangay, parmi vingt-sept candidats, a franchi cette étape avec 47,8% des voix (annoncée le 12 novembre 2010) pour un second tour le 20 mars 2011 où il fut élu avec 55,0% (et une participation de 61,9%) après une vraie campagne électorale entre trois candidats. Lobsang Sangay fut réélu le 20 mars 2016 avec 57,3% (avec un premier tour le 18 octobre 2015 où il a reçu 66,7%). La campagne, résumée à un duel entre le Premier Ministre sortant et le Président du Parlement tibétain en exil (Penpa Tsering depuis le 16 décembre 2008, qui fut aussi candidat en 2010), fut particulièrement difficile au point que le dalaï-lama en a critiqué certains aspects. Les élections parlementaires ont eu lieu en même temps que l’élection du Premier Ministre.

Le précédent Premier Ministre du gouvernement en exil fut un chef religieux, le 5e Samdhong Rinpoché (Lobsang Tenzin, 80 ans), en fonction du 20 août 2001 au 7 août 2011. Sa première élection, le 12 mai 2001 (premier tour) avec 82,8% et le 29 juillet 2001 (second tour) avec 84,5%, fut une étape marquante dans la démocratisation du Tibet en exil puisqu’elle fut la première élection au suffrage universel direct. Samdhong Rinpoché fut réélu le 3 juin 2006 avec 90,7%. L’élection de 2011 fut donc elle aussi au suffrage direct, sans dignitaire religieux.

Cette modernisation de l’administration du Tibet en exil est donc essentielle dans ses rapports avec le gouvernement chinois mais aussi avec le reste de la "communauté internationale" qui pouvait craindre que le soutien au dalaï-lama était un chèque en blanc pour une nouvelle théocratie. Cela montre que, même si cette démocratie naissante a besoin de maturité et d’amélioration, le dalaï-lama a conscience de l’évolution des temps qui ne peut accepter un mélange du politique et du religieux.

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À l’occasion de son 85e anniversaire, je propose quelques citations de Tenzin Gyatso, dont les développements philosophiques sont généralement très compliqués à comprendre, même si : « Nul besoin de temples, nul besoin de philosophies compliquées. Notre cerveau et notre cœur sont nos temples. ». Ou encore : « Intelligence et cœur, voilà la bonne combinaison et le bon chemin pour se réaliser sans nécessairement être croyant. Ceci est pour moi la religion universelle. ». Il a toutefois ce sens de la communication (et peut-être du marketing ?) qui lui permet, au-delà de la complexité et profondeur de sa pensée, de s’exprimer aussi simplement.

Être en vie : « Chaque jour, au réveil, songez à la chance que vous avez d’être en vie. J’ai une précieuse vie humaine, je ne vais pas la gaspiller. ». Aussi : « Attachons-nous à reconnaître le caractère si précieux de chaque journée. ».

L’optimisme : « Certains regardent la vase au fond de l’étang, d’autres contemplent la fleur de lotus à la surface de l’eau, il s’agit d’un choix. ».

L’altruisme : « Un moyen efficace de combattre l’angoisse est de se préoccuper moins de soi et plus des autres. Quand nous voyons vraiment les difficultés d’autrui, les nôtres perdent de leur importance. ».

Les autres : « On ne peut porter sur personne de jugement définitif. ».

L’aptitude au changement : « Souvent, on refuse de renoncer au passé, on s’accroche à une apparence ou à des aptitudes passées, alors il est certain que l’on ne se prépare pas une vieillesse heureuse. ».

La fierté : « Malgré notre besoin de confiance en nous, il est important de savoir distinguer l’arrogance de la fierté légitime. ».

L’écoute : « Lorsque vous parlez, vous ne faites que répéter ce que vous savez déjà, alors que lorsque vous écoutez, vous pouvez apprendre quelque chose de nouveau. ».

La laïcité : « Si vous croyez vraiment à la laïcité, vous devez respecter toutes les autres traditions, parce que des millions de personnes suivent ces traditions. Puisque nous devons respecter tous les êtres humains, l’humanité entière, il faut donc respecter leurs conceptions et leur foi. Y compris les non-croyants. C’est également leur droit de ne pas croire. » (16 janvier 2008).

La polémique comme sens du progrès (au sens raoultien du terme !) : « La controverse n’est pas mauvaise en soi. Le monde évolue par l’opposition des forces et des énergies. Ce sont les débats d’idées, les conflits d’opinions qui portent en eux le germe des nouvelles trouvailles. La controverse est naturelle ; l’important, c’est la manière dont nous l’utilisons pour progresser. ». Aussi : « Je pense que le fait de disposer de deux avis contradictoires et d’arguer de leurs mérites respectifs est indispensable à qui veut affiner son esprit. Il ne s’agit pas là d’un combat politique. La discussion est positive. Je crois vraiment que, sans elle, la logique ou la pensée bouddhique seraient moins avancée (…). C’est pourquoi je pense qu’entendre des idées opposées pour en tirer une leçon vaut la peine. ».

L’avidité : « La patience est le seul remède à la frustration. L’avidité, je veux ceci ou cela, n’entraîne que le malheur, la destruction et de l’environnement et l’exploitation de l’autre ; elle creuse le fossé entre riches et pauvres. ».

L’argent : « Peut-être que la crise malencontreuse [de 2008] peut-elle servir de leçon pour commencer à réfléchir aux autres valeurs des êtres humains, pas seulement à l’argent. ».

La condescendance : « Ne vous considérez jamais comme supérieur à ceux que vous aidez. Personnellement, quand je rencontre un mendiant, je m’efforce toujours de ne pas le voir comme un inférieur, mais comme un être humain qui ne diffère en rien de moi. ».

La haine : « Tout le monde parle de paix, mais on ne peut réaliser la paix à l’extérieur si l’on héberge en soi la colère ou la haine. ». Aussi : « La colère émane d’un esprit grossier qui doit être adouci par l’amour. ».

La guerre : « Quand les armes parlent, le résultat est la mort et la destruction. Les armes ne distingueront pas entre l’innocent et le coupable. Un missile, une fois envoyé, ne respectera pas les innocents, les pauvres, les sans défense, ou ceux dignes de compassion. Par conséquent, les vrais perdants seront les pauvres et les sans défense, ceux qui sont complètement innocents, et ceux qui mènent une existence simple. ».

La non-violence : « Il n’y a pas grand-chose à apprendre de ce XXe siècle, excepté ce qu’ont fait le Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, qui pratiquèrent tous la non-violence et nous ont montré la voie d’une union mondiale. ».

La paix : « Les vœux ne suffisent pas. Il est nécessaire de prendre conscience de notre responsabilité universelle. N’oubliez pas que la paix dans le monde commence par la paix au cœur de chacun d’entre nous. ».

La puissance de chacun : « Si vous avez l’impression d’être trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique et vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir. ».

L’amour : « Donnez à ceux que vous aimez des ailes pour voler, des racines pour revenir, et une raison de rester. ».

L’amour (bis) : « La religion est un choix personnel et la moitié de l’humanité n’en pratique d’ailleurs aucune. Mais en revanche, les valeurs d’amour, de tolérance, de compassion prônées par le bouddhisme concernent tous les humains et cultiver ces valeurs n’a rien à voir avec le fait d’être croyant ou pas. ». Aussi : « Malgré leurs différences philosophiques et rituelles, toutes les religions se ressemblent : elles délivrent un message de compassion, d’amour et de pardon. ».

Effectivement, avec ces réflexions de paix et d’amour, difficile de dire que le dalaï-lama, tout chef bouddhiste qu’il est, ne s’accorderait pas avec le christianisme, par exemple. D’ailleurs, il l’a lui-même exprimé ainsi : « Je dois reconnaître une chose : le christianisme (et particulièrement le catholicisme romain) est la religion avec laquelle j’ai eu le plus de contacts étroits en dehors du bouddhisme. C’est peut-être grâce à l’indubitable message d’amour et de compassion du christianisme dont le Nouveau Testament fait la vérité divine par excellence, Dieu comme amour infini, une divinité qui a le souci des souffrances du monde. Ce message résonne puissamment avec le bouddhisme, qui fait de la compassion la plus haute valeur spirituelle et éthique. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De la théocratie à la démocratie laïque.
Le 14e dalaï-lama.
La Chine et le Tibet.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200706-dalai-lama.html

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 03:06

« Fides et Ratio binae quasi pennae videntur quibus Veritatis ad contemplationem hominis attollitur animus. » [La foi et la Raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la Vérité.] (Jean-Paul II, le 14 septembre 1998).


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Étranges, ces médias qui, certes, sont soumis à une période particulière d’urgence sanitaire, mais qui, à se consacrer à des sujets fondamentaux, préfèrent parler des vacances (de toute façon foutues) des "Français" (ceux qui n’en prennent pas habituellement apprécieront la généralité) ou de l’ouverture de telle ou telle plage sur le littoral atlantique, en oubliant le centenaire de l’une des plus imposantes personnalités de la planète depuis le début du siècle dernier, dont font partie aussi Gandhi, Einstein, peut-être Nelson Mandela… je ne cite que les personnalités "positives" car le XXe sièce a aussi compté son lot de personnalités majeures …mais hélas négativement majeures (ne les citons pas).

Je veux parler ici d’un saint (oui, il est saint maintenant, même si à mon sens, tout le monde est saint au fond de soi-même), un pape, un grand messianique, un grand charismatique et surtout, un grand rationnel. En effet, Karol Wojtyla devenu Jean-Paul II est né près de Cracovie, en Pologne, il y a 100 ans, le 18 mai 1920 et à mon avis, il fut sans doute la personnalité qui a bouleversé le monde d’une manière durable et profonde.

Résumons très très brièvement l’existence de celui qui a connu, par sa nationalité, les horreurs tant du nazisme que du communisme, les deux fléaux du siècle dernier : ordonné prêtre le 1er novembre 1946, consacré évêque le 28 septembre 1958, archevêque de Cracovie du 13 janvier 1964 au 29 décembre 1978, créé cardinal le 26 juin 1967 par Paul VI, et enfin, élu pape le 16 octobre 1978 (évêque de Rome), intronisé quatre jours plus tard. Il est mort il y a un peu plus de quinze ans, le 2 avril 2005, et fut l’un des premiers (sinon le premier) des saints à avoir été saint aussi rapidement après sa mort : béatifié le 1er mai 2011 par Benoît XVI et canonisé le 27 avril 2014 par le pape François (il est fêté le 22 octobre par référence à sa prise de fonction).

Précisons que le mot "élu" pour parler d’élection du pape est assez inexact puisqu’il n’est pas élu par les fidèles (par les chrétiens) mais par le Collège des cardinaux, et encore, seulement ceux qui n’ont pas dépassé la limite d’âge, 80 ans (enfin, c’est plutôt la règle que Jean-Paul II a établie pour ses successeurs, c’était un peu différent pour lui et ses prédécesseurs). Le meilleur mot à utiliser serait plutôt "coopté", un peu à l’instar de l’Académie française capable, elle aussi, de faire des élections "blanches" (c’est-à-dire sans élu qui a recueilli la majorité, ce qui se traduit, pour "l’élection" papale par une fumée …"noire").

Qu’importe cette précision, si ce n’est que cette élection se déroule sans campagne électorale, sans candidat non plus, et dans l’isolement le plus complet (ce qui devient de plus en plus difficile avec les nouvelles technologies). À ce sujet, je recommande vivement l’excellent film de Nanni Moretti, "Habemus papam" (sorti en France le 7 septembre 2011), où Michel Piccoli joue l’élu qui s’angoisse du vertige de la responsabilité. Pas de campagne, mais des réflexions, des discussions quand même. Après la mort de Jean-Paul Ier (1912-1978), au pontificat parmi les plus courts, trente-quatre jours, les cardinaux ne voulaient pas prendre le risque d’un nouveau pape encore "bref".

Ils avaient pensé au geste symbolique de choisir le primat de Pologne, archevêque de Varsovie, Stefan Wyszynski (1901-1981), très connu et très actif pour soutenir, aux côtés du leader syndical Lech Walesa, les chrétiens polonais opprimés par la dictature communiste. Mais son âge et son état de santé n’en auraient pas fait un bon candidat, si bien que les regards se sont portés vers l’archevêque de Cracovie, jeune (58 ans), sportif et très charismatique, qui voulait se faire appeler le pape Stanislas. Stefan Wyszynski lui déconseilla cette appellation trop nationaliste (l’élection d’un pape polonais était déjà en elle-même un événement marquant qui pouvait troubler) et, comme pour chaque nouveau pape, la tradition était de s’insérer dans l’histoire de ses prédécesseurs (seul, le pape François a rompu cette tradition séculaire).

L’archevêque de Varsovie, malade, est mort le 28 mai 1981, deux semaines après l’attentat contre Jean-Paul II qui l’avait mis dans un état entre la vie et la mort, et Stefan Wyszynski a profondément prié pour que ce fût lui qui partît et pas Jean-Pau II. Que sa prière fût efficace, à savoir, eût l’effet escompté, je suis incapable évidemment de le dire, mais lui s’est éteint et Jean-Paul II a finalement survécu à ses blessures, et il a même été l’un des trois papes les plus longs des deux millénaires de l’Église. Du reste, il était prévu la béatification du cardinal Wyszynski le 7 juin 2020 à Varsovie, mais à cause de la pandémie du covid-19, cette célébration a été reportée sine die.

Pendant ses plus de vingt-six ans de pontificat, Jean-Paul II a fait beaucoup de choses, il a parcouru le monde (Paul VI avait commencé, Jean-Paul II a visité quasiment tous les pays sauf quelques-uns, certains très importants d’ailleurs), et il a visité des centaines de millions de chrétiens au cours d’énormes rencontres internationales (en particulier les JMJ, journées mondiales de la jeunesse, organisées tous les deux ans dans une ville du monde). Il a aussi publié quatorze encycliques (ce qui est beaucoup), et je veux ici m’arrêter sur l’avant-dernière, une que je considère comme parmi les plus importantes qu’un pape ait publiées de tous les temps : "Fides et Ratio", publiée le 14 septembre 1998.

Rappelons d’abord très succinctement ce qu’est une encyclique (mot dont l’étymologie est aussi circulaire qu’une bulle papale) : c’est une lettre du pape qui donne la position officielle de l’Église catholique sur un sujet précis, cela peut être un sujet d’actualité. C’est une position doctrinale (tandis que la bulle papale est un acte juridique, pas un écrit explicatif). Les encycliques sont formellement adressées aux évêques, mais de la même façon que lorsqu’un ministre s’adresse aux parlementaires, ils s’adressent, au-delà d’eux, aussi aux citoyens, le pape, par les encycliques, s’adresse, au-delà des évêques, à l’ensemble des fidèles.

L’encyclique du 14 septembre 1998 (dont on peut lire la traduction française ici) a été préparée par le théologien Joseph Ratzinger, cardinal et préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et futur successeur (Benoît XVI), à qui le sujet tient beaucoup à cœur. Le message qu’il voulait faire passer, indiqué en haut de cet article (dans sa version originale), c’est ce qu’on pourrait mettre sous la forme d’une équation philosophique : foi + raison = vérité. Ou plutôt (mais je ne dispose pas, simplement, des signes typographiques ici), avec les liens logiques : foi ET raison IMPLIQUE vérité (j’insiste sur le lien d’implication et pas d’équivalence).

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C’était la dernière encyclique de ce XXe siècle qui fut si scientifique (et si peu spirituel). Il était nécessaire de rappeler la position de l’Église par rapport à la science, et cela justement à cause des erreurs du passé (lointaines). Jean-Paul II d’ailleurs n’a pas hésité à reconnaître ces erreurs du passé pour repartir sur des bases saines. L’idée, pourtant évidente mais si souvent ignorée, rejetée, c’est que la foi, la religion, ne s’oppose pas à la science, au fait avéré. Elle n’en aurait d’ailleurs pas les moyens intellectuels, de la combattre.

Si, par exemple, on pouvait démontrer que Dieu existait (ou que Dieu n’existait pas, le raisonnement serait le même), il n’y aurait plus à y croire ou à ne pas y croire : il est (ou alors, il n’est pas). On ne discute pas des faits accomplis, sauf à vouloir être malhonnête intellectuellement (chose qui, malheureusement, est très courante dans le débat politique). La raison ne se discute pas. La foi ne peut s’appliquer qu’à des choses que l’on ne peut pas prouver (c’est pourquoi la réalité ou pas du Saint-Suaire ne peut pas influencer la foi ou la non foi, car cela concerne des domaines différents de l’esprit humain).

L’Église aime-t-elle la science ? Oui, et à ceux qui en doutent, affirmons que c’est au Vatican qu’il y a des universités et des académies parmi les mieux composées en chercheurs reconnus mondialement. Prenons par exemple l’Académie pontificale des sciences, qui jouit de cette réputation d’être l’institution savante qui a compté le plus de lauréats du Prix Nobel (une quarantaine), et ceux-ci ont été choisis membres de l’Académie avant d’avoir reçu leur Prix Nobel. Ainsi, en ont fait ou en font partie : Niels Bohr, Paul Dirac, Max Planck, Louis de Broglie, Erwin Schrödinger, Werner Heisenberg, Alexander Fleming, Georges Lemaître, Ernest Rutherford, Édouard Branly, Guglielmo Marconi, Max von Laue, Louis Leprince-Ringuet, Otto Hahn, Stephen Hawking, Thomas Morgan, Jérôme Lejeune, Alexis Carrel, Claude Cohen-Tannoudji, Stevent Chu, Jean-Marie Lehn, John Barrow, Cédric Villani, Stanislas Dehaene, Yves Coppens, Nicole Le Douarin, etc.

La suite de l’introduction indiquée en tête d’article est la suivante, plus spécifique aux croyants : « C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de le connaître lui-même afin que, le connaissant et l’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même. ».

Je laisse ceux qui sont intéressés par cette encyclique la lire, mais pour les autres, je propose ici quelques extraits qui me paraissent intéressants voire essentiels à la méditation (mais ce n’est qu’une modeste et très personnelle sélection). J’indique au début le numéro du paragraphe de l’encyclique dont est extraite la citation.

5. Une perte de sens : « On a vu apparaître chez l’homme contemporain, et pas seulement chez quelques philosophes, des attitudes de défiance assez répandues à l’égard des grandes ressources cognitives de l’être humain. Par fausse modestie, on se contente de vérités partielles et provisoires, sans plus chercher à poser les questions radicales sur le sens et sur le fondement ultime de la vie humaine, personnelle et sociale. En somme, on a perdu l’espérance de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives à ces questions. ».

16. Foi et raison, l’une éclaire l’autre : « Autrement dit, l’homme sait reconnaître sa route à la lumière de la raison, mais il peut la parcourir rapidement, sans obstacle et jusqu’à la fin, si, avec rectitude, il situe sa recherche dans la perspective de la foi. La raison et la foi ne peuvent donc être séparées sans que l’homme perde la possibilité de se connaître lui-même, de connaître le monde et Dieu de façon adéquate. ».

17. Le désir de connaître : « Il ne peut donc exister aucune compétitivité entre la raison et la foi : l’une s’intègre à l’autre, et chacune a son propre champ d’action. (…) Dans leurs mondes respectifs, Dieu et l’homme sont placés dans une relation unique. En Dieu réside l’origine de toutes choses, en lui se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue sa gloire ; à l’homme revient le devoir de rechercher la vérité par sa raison, et en cela consiste sa noblesse. (…) Le désir de connaître est si grand et comporte un tel dynamisme que le cœur de l’homme, même dans l’expérience de ses limites infranchissables, soupire vers l’infinie richesse qui est au-delà, parce qu’il a l’intuition qu’en elle se trouve la réponse satisfaisante à toutes les questions non encore résolues. ».

18. Bien focaliser le regard : « La raison doit respecter certaines règles fondamentales pour pouvoir exprimer au mieux sa nature. Une première règle consiste à tenir compte du fait que la connaissance de l’homme est un chemin qui n’a aucun répit ; la deuxième naît de la conscience que l’on ne peut s’engager sur une telle route avec l’orgueil de celui qui pense que tout est le fruit d’une conquête personnelle ; une troisième règle est fondée sur la "crainte de Dieu", dont la raison doit reconnaître la souveraine transcendance et en même temps l’amour prévoyant dans le gouvernement du monde. Quand il s’éloigne de ces règles, l’homme s’expose au risque de l’échec et finit par se trouver dans la condition de "l’insensé". Dans la Bible, cette stupidité comporte une menace pour la vie ; l’insensé en effet s’imagine connaître beaucoup de choses, mais en réalité, il n’est pas capable de fixer son regard sur ce qui est essentiel. Cela l’empêche de mettre de l’ordre dans son esprit et de prendre l’attitude qui convient face à lui-même et à son environnement. ».

20. Le sens profond des choses : « Tout ce que [la raison] atteint (…) peut être vrai, mais elle n’acquiert une pleine signification que si son contenu est placé dans une perspective plus vaste, celle de la foi (…). La foi libère donc la raison en ce qu’elle lui permet d’atteindre d’une manière cohérente son objet de connaissance et de le situer dans l’ordre suprême où tout prend son sens. En un mot, l’homme atteint la vérité par la raison, parce que, éclairé par la foi, il découvre le sens profond de toute chose, en particulier de sa propre existence. ».

21. La vocation de chercheur : « Malgré la peine, le croyant ne cède pas. La force pour continuer son chemin vers la vérité lui vient de la certitude que Dieu l’a créé comme un "explorateur", dont la mission est de ne renoncer à aucune recherche, malgré la tentation continuelle du doute. ».

22. Adam et Ève et l’arbre de la connaissance : « L’aveuglément de l’orgueil donna à nos premiers parents l’illusion d’être souverains et autonomes, et de pouvoir faire abstraction de la connaissance qui vient de Dieu. Ils entraînèrent tout homme et toute femme dans leur désobéissance originelle, infligeant à la raison des blessures qui allaient alors l’entraver sur le chemin de la pleine vérité. ».

25. L’esprit critique et l’art du discernement : « On pense à juste titre qu’une personne a atteint l’âge adulte quand elle peut discerner, par ses propres moyens, ce qui est vrai de ce qui est faux, en se formant un jugement sur la réalité objective des choses. C’est là l’objet de nombreuses recherches, en particulier dans le domaine des sciences, qui ont conduit au cours des derniers siècles à des résultats très significatifs, favorisant un authentique progrès de l’humanité tout entière. ».

25 (suite). Citation de l’encyclique "Veritatis Splendor" (publiée le 6 août 1993) : « Il n’y a pas de morale sans liberté. (…) S’il existe un droit à être respecté dans son propre itinéraire de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement l’obligation morale grave pour tous de chercher la vérité et, une fois qu’elle est connue, d’y adhérer. ».

26. Le sens de la vie et l’inconnu de la mort : « L’expérience quotidienne de la souffrance, la sienne propre et celle d’autrui, la vue de tant de faits qui à la lumière de la raison, apparaissent inexplicables, suffisent à rendre inéluctable une question aussi dramatique que celle du sens [de la vie]. Il faut ajouter à cela que la première vérité absolument certaine de notre existence, outre le fait que nous existons, est l’inéluctabilité de notre mort. (…) Chacun veut, et doit, connaître la vérité sur sa fin. Il veut savoir si la mort sera le terme définitif de son existence ou s’il y a quelque chose que dépasse la mort ; s’il lui est permis d’espérer une vie ultérieure ou non. (…) Il n’est donc pas du tout fortuit que, devant le fait de la mort, les philosophes se soient sans cesse reposé ce problème en même temps que celui du sens de la vie et de l’immortalité. ».

32. Confiance et connaissance : « Dans son acte de croire, chacun se fie aux connaissances acquises par d’autres personnes. On peut observer là une tension significative : d’une part, la connaissance par croyance apparaît comme une forme imparfaite de connaissance, qui doit se perfectionner progressivement grâce à l’évidence atteinte personnellement ; d’autre part, la croyance se révèle souvent humainement plus riche que la simple évidence, car elle inclut un rapport interpersonnel et met en jeu non seulement les capacités cognitives personnelles, mais encore la capacité plus radicale de se fier à d’autres personnes, et d’entrer dans un rapport plus stable et plus intime avec elles. (…) La perfection de l’homme (…) ne se trouve pas dans la seule acquisition de la connaissance abstraite de la vérité, mais elle consiste aussi dans un rapport vivant de donation et de fidélité envers l’autre. Dans cette fidélité qui sait se donner, l’homme trouve pleine certitude et pleine sécurité. En même temps, cependant, la connaissance par croyance, qui se fonde sur la confiance interpersonnelle, n’est pas sans référence à la vérité : en croyant, l’homme s’en remet à la vérité que l’autre lui manifeste. ».

85. Pas d’avenir sans passé : « Il est tout à fait significatif que, dans le contexte d’aujourd’hui, certains philosophes se fassent les promoteurs de la redécouverte du rôle déterminant de la tradition pour un juste mode de connaissance. En effet, le recours de la tradition n’est pas un simple rappel du passé ; il consiste plutôt à reconnaître la validité d’un patrimoine culturel qui appartient à toute l’humanité. (…) C’est bien le fait d’aller jusqu’aux racines de la tradition qui nous permet d’exprimer aujourd’hui une pensée originale, nouvelle, tournée vers l’avenir. ».

Enfin, je termine par cet appel du pape aux scientifiques (après avoir fait un appel aux théologiens et aux philosophes).

106. Appel à l’éthique des scientifiques : « Je ne peux pas manquer non plus, enfin, de me tourner vers les scientifiques qui, par leurs recherches, nous apportent une connaissance croissante de l’univers dans son ensemble et de la diversité incroyablement riche de ses composantes animées et inanimées, avec leurs structures atomiques et moléculaires complexes. Sur le chemin parcouru, spécialement en ce siècle, ils ont franchi les étapes qui ne cessent de nous impressionner. En exprimant mon admiration et mes encouragements aux valeureux pionniers de la recherche scientifique, auxquels l’humanité doit une si grande part de son développement actuel, je ressens le devoir de les exhorter à poursuivre leurs efforts en demeurant toujours dans la perspective sapientielle, dans laquelle les acquis scientifiques et technologiques s’associent aux valeurs philosophiques et éthiques qui sont des manifestations spécifiques et essentielles de la personne humaine. Le scientifique a bien conscience que "la quête de la vérité, même si elle concerne la réalité finie du monde ou de l’homme, est sans fin, mais renvoie toujours à quelque chose de plus élevé que l’objet d’étude immédiat, vers des questions qui donnent accès au Mystère". ».

Cette encyclique est donc un document philosophique très dense, composé de 108 paragraphes et 132 références bibliographiques. Elle est une base intellectuelle extrêmement solide des professionnels de la raison, à savoir, des scientifiques, pour ne pas occulter le sens de leurs recherches. En ces temps de pandémie, plus que jamais cette éthique est nécessaire, et a une finalité : plus que la vérité, elle est centrée sur la personne humaine.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Saint Jean-Paul II, le pape de la foi et de la raison.
Jeanne d’Arc.
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

_yartiJeanPaulII2020A03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200518-jean-paul-ii.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/saint-jean-paul-ii-1920-2005-le-224491

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/16/38297767.html





 

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 03:29

« La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui (…) est la synthèse de toute la Loi. L’amour donne une substance authentique à la relation personnelle avec Dieu et avec le prochain. Il est le principe non seulement des micro-relations : rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques. » (Benoît XVI, 29 juin 2009).



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Le pape émérite Benoît XVI (Joseph Ratzinger) fête ses 93 ans ce jeudi 16 avril 2020. Pape intellectuel, théologien allemand, profondément réformateur et à la pointe du concile Vatican II, Benoît XVI, dont on a parlé souvent du conservatisme mais qui n’est qu’une question de génération (celle d’avoir connu la guerre, et de s’opposer au nazisme avec les difficultés des adolescents de son époque et de son pays), marquera sans doute l’histoire du Vatican pour un acte finalement mineur mais fondateur : sa renonciation à être pape le 28 février 2013, peu avant d’atteindre l’âge de 86 ans, parce qu’épuisé par la charge.

Lorsqu’il fut élu pape le 19 avril 2005, personne n’imaginait un autre que lui pour prendre la très lourde succession de saint Jean-Paul II (eh oui, c’est un saint maintenant). Lui-même, cardinal Ratzinger, s’imaginait plutôt prendre une retraite paisible à 78 ans, après avoir servi auprès de Jean-Paul II comme une éminence grise, un penseur philosophe, un préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (du 25 novembre 1981 au 13 mai 2005), sorte de super-ministère chargé de la doctrine sociale de l’Église et qui fut la successeure de la très sinistre "Sacrée congrégation de l’inquisition romaine et universelle".

Impossible de ne pas revoir dans ces conditions "Habemus papam", excellent film réalisé par Nanni Moretti (sorti en France le 7 septembre 2011, avant 2013 donc), où Michel Piccoli joue le rôle du pape élu mais dépressif. Mgr Joseph Ratzinger pouvait-il honnêtement refuser la charge de pape alors qu’il était le plus ancien du collège des cardinaux ? C’était impossible. Il l’a accepté mais il n’a jamais été fait pour gérer les affaires de l’Église, il est fait pour penser, réfléchir, étudier, proposer. D’ailleurs, jamais un pape n’a autant écrit durant son pontificat que lui. Mais sans doute s’était-il laissé cette solution ultime de pouvoir démissionner si la fatigue l’envahissait trop. Il a tenu jusqu’à peu près l’âge de Jean-Paul II.

Cet acte historique, la renonciation, va faciliter la vie de ses successeurs, et renforcer leur humilité. Jean-Paul II refusait de démissionner car il préférait laisser à Dieu le choix de la fin, le choix de la date, mais Benoît XVI, trop fatigué, n’en pouvait tout simplement plus. Au lieu de se la jouer gérontocratie soviétique de l’époque Leonid Brejnev, il est parti à temps. Pas très loin d’ailleurs. Dans une résidence de repos des papes. Le pape François n’a d’ailleurs pas exclu qu’il choisirait aussi cette possibilité si d’aventure il se sentait trop fatigué lui-même.

Le dernier pape qui a renoncé avant Benoît XVI, ce fut Grégoire XII (1325-1417) qui a démissionné le 4 juillet 1415 à l’âge de 90 ans (il est mort deux ans plus  tard). Benoît XVI pourrait cependant détenir dans 140 jours un autre record : celui du pape qui aura vécu le plus longtemps, puisque le très long Léon XIII est mort à 93 ans et 140 jours, un record de vieillesse, après un quart de siècle de pontificat, si l’on exclut du tableau Agathon, pape du 27 juin 678 au 10 janvier 681 et qui aurait été élu pape à plus de 100 ans (mais rien n’a attesté cet âge). Avant Grégoire XII, le moine-pape saint Célestin V (1209-1296) a renoncé aussi à la charge papale le 13 décembre 1294, quelques mois après son élection, à l’âge de 85 ans.

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Comme je l’ai écrit plus haut, Benoît XVI a cette réputation de pape conservateur alors qu’il était également moderne, au point même d’ouvrir un compte Twitter le 12 décembre 2012. Le temps de ces phrases est difficile à employer puisque le pape est au passé mais la personne est toujours au présent, bien sûr. Sa position, pendant un quart de siècle a été certes la préservation du dogme catholique, mais ses prises de positions ont montré également beaucoup d’ouverture notamment dans le domaine économique, social et environnemental.

Ce n’est pas un hasard si sa dernière encyclique est un hommage appuyé à son grand prédécesseur saint Paul VI (oui, lui aussi est devenu un saint) qui avait publié l’encyclique "Populorum progressio" le 26 mars 1967. La dernière encyclique de Benoît XVI a pris un titre très "ambitieux" et probablement assez énigmatique pour parler des affaires contemporaines : "Caritas in veritate" (l’amour dans la vérité), le mot "caritas" en latin est l’un des trois sens du mot "amour", celui qu’on peut traduire en français par "charité" mais qui a une certaine connotation. Elle a été signée le 29 juin 2009 et publiée le 7 juillet 2009. Elle est la suite de la précédente encyclique sociale qui date de "Centesimus annus" (la centième année) publiée le 1er mai 1991 par Jean-Paul II pour célébrer le centenaire de la fameuse encyclique de Léon XIII "Rerum novarum" sur la doctrine sociale de l’Église.

Benoît XVI résume assez bien la raison du son choix pour le titre (Caritas in veritate) en rappelant l’inséparabilité de la foi et de la raison (la foi sans la raison, et la raison sans la foi créent toujours un manque) : « Cette doctrine est un service de la charité, mais dans la vérité. La vérité préserve et exprime la force de libération de la charité dans les événements toujours nouveaux de l’histoire. Elle est, en même temps, une vérité de la foi et de la raison, dans la distinction comme dans la synergie de ces deux modes de connaissance. Le développement, le bien-être social, ainsi qu’une solution adaptée aux graves problèmes socio-économiques qui affligent l’humanité, ont besoin de cette vérité. Plus encore, il est nécessaire que cette vérité soit aimée et qu’il lui soit rendu témoignage. Sans vérité, sans confiance et sans amour du vrai, il n’y a pas de conscience ni de responsabilité sociale, et l’agir social devient la proie d’intérêts privés et de logiques de pouvoir, qui ont pour effet d’entraîner la désagrégation de la société, et cela d’autant plus dans une société en voie de mondialisation et dans les moments difficiles comme ceux que nous connaissons actuellement. ».

Comme on le voit, cette réflexion est loin d’être pour l’ordre établi. Au contraire, elle décoiffe, au risque d’être utopique : imposer la vérité dans l’économie et dans la politique, cela pourrait paraître utopique, mais depuis une dizaine d’années, c’est une demande encore plus forte et pressante des peuples. Lorsqu’il parle de "moments difficiles comme ceux que nous connaissons actuellement", ce n’est évidemment pas de la crise sanitaire actuelle, mais de la crise mondiale de 2008.

Cette volonté de réforme est permanente dans l’Église : « "Populorum progressio" souligne (…) à plusieurs reprises l’urgence des réformes et demande que, face aux grands problèmes de l’injustice dans le développement des peuples, on agisse avec courage et sans retard. Cette urgence est dictée aussi par l’amour dans la vérité. (…) L’urgence n’est pas seulement inscrite dans les choses ; elle ne découle pas uniquement de la pression des événements et des problèmes, mais aussi de ce qui est proprement en jeu : la réalisation d’une authentique fraternité. L’importance de cet objectif est telle qu’elle exige que nous la comprenions pleinement et que nous nous mobilisions concrètement avec le "cœur", pour faire évoluer les processus économiques et sociaux actuels vers des formes pleinement humaines. ». Où est le conservatisme dans ces phrases si fortes ?

Le titre officiel de l’encyclique évoque, du reste, le "développement humain intégral" : « Lettre encyclique Caritas in veritate du souverain pontife Benoît XVI aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées, aux fidèles laïcs et à tous les hommes de bonne volonté sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité ».

En introduction, Benoît XVI rappelle aussi que la "charité" peut avoir une connotation particulière : « Je suis conscient des dévoiements et des pertes de sens qui ont marqué et qui marquent encore la charité, avec le risque conséquent de la comprendre de manière erronée, de l’exclure de la vie morale et, dans tous les cas, d’en empêcher la juste mise en valeur. Dans les domaines social, juridique, culturel, politique, économique, c’est-à-dire dans les contextes les plus exposés à ce danger, il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales. ».

Ce qui explique le titre de l’encyclique : « De là, découle la nécessité de conjuguer l’amour avec la vérité non seulement selon la direction indiquée par saint Paul : celle de la "veritas in caritate", mais aussi, dans celle, inverse et complémentaire, de la "caritas in veritate". La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans "l’économie" de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Nous aurons ainsi non seulement rendu service à l’amour, illuminé par la vérité, mais nous aurons aussi contribué à rendre crédible la vérité en en montrant le pouvoir d’authentification et de persuasion dans le concret de la vie sociale. Ce qui, aujourd’hui, n’est pas rien compte tenu du contexte social et culturel présent qui relativise la vérité, s’en désintéresse souvent ou s’y montre réticent. ».

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Benoît XVI en restitue le principe général : « "Caritas in veritate" est un principe sur lequel se fonde la doctrine sociale de l’Église, un principe qui prend une forme opératoire par des critères d’orientation de l’action morale. Je désire en rappeler deux de manière particulière ; ils sont dictés principalement par l’engagement en faveur du développement dans une société en voie de mondialisation : la justice et le bien commun. ».

La justice : « Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité : la charité est "inséparable de la charité", elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son "minimum", une partie intégrante de cet amour "en actes et en vérité" (…). D’une part, la charité exige la justice ; la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. ». Et je souligne la suite : « La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. ».

Le bien commun : « Œuvrer en vue du bien commun signifie d’une part, prendre soin et, d’autre part, se servir de l’ensemble des institutions qui structurent juridiquement, civilement, et culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la polis, de la cité. On aime d’autant plus efficacement son prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. (…) Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu. ».

Benoît XVI explique et justifie la vision de Paul VI : « Dans la quête du développement, il faut "des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même". Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion : c’est "le manque de fraternité entre les hommes et les peuples". Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. Celle-ci naît d’une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l’intermédiaire du Fils ce qu’est la charité fraternelle. Dans sa présentation des différents niveaux du processus de développement de l’homme, Paul VI, après avoir mentionné la foi, mettait au sommet "l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes". ».

Et d’ajouter pour comprendre le mot "développement" : « Par le terme "développement, [Paul VI] voulait désigner avant tout l’objectif de faire sortir les peuples de la faim, de la misère, des maladies endémiques et de l’analphabétisme. D’un point de vue économique, cela signifiait leur participation active, dans des conditions de parité, à la vie économique internationale ; du point de vue sociale, leur évolution vers des sociétés instruites et solidaires ; du point de vue politique, la consolidation de régimes démocratiques capables d’assurer la paix et la liberté. ». Tout un programme politique !

Le profit : « Le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien quant à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s‘il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté. (…) Les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre, nous conduisent aujourd’hui à réfléchir sur les mesures nécessaires pour résoudre des problèmes qui (…) ont (…) un impact décisif sur le bien présent et futur de l’humanité. ». En clair, le profit, nécessaire pour l’activité humaine, ne doit pas se faire au détriment de l’humain et au détriment de la nature.

L’encyclique fait ensuite un bilan très noir de la mondialisation, notamment sur le plan de la protection sociale et sur la culture et la santé : « L’accueil de la vie trempe les énergies morales et nous rend capables de nous aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la vie, les peuples riches peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres, éviter d’employer d’importantes ressources économiques et intellectuelles pour satisfaire les désirs égoïstes de leurs citoyens et promouvoir, en revanche, des actions bénéfiques en vue d’une production moralement saine et solidaire, dans le respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne à la vie. ».

Le développement humain : « Dans cette perspective, le thème du développement humain intégral revêt une portée encore plus complexe : la corrélation entre ses multiples composantes exige qu’on s’efforce de faire interagir les divers niveaux du savoir humain en vue de la promotion d’un vrai développement des peuples. (…) Compte tenu de la complexité des problèmes, il est évident que les différentes disciplines scientifiques doivent collaborer dans une interdisciplinarité ordonnée. La charité n’exclut pas le savoir, mais le réclame, le promeut et l’anime de l’intérieur. Le savoir n’est jamais seulement l’œuvre de l’intelligence. (…) Il veut être une sagesse capable de guider l’homme à la lumière des principes premiers et de ses fins dernières, il doit être "relevé" avec le "sel" de la charité. ».

Et je terminerai par cette phrase très éloquente qui donne tout le ton de cette encyclique très spécifique à la personnalité et à la pensée de Benoît XVI : « Le faire sans le savoir est aveugle, et le savoir sans amour est stérile. ». Commenter cette phrase pourrait faire l’objet d’un excellent mais audacieux sujet de philosophie au baccalauréat.

Benoît XVI la complète ainsi : « L’amour dans la vérité demande d’abord et avant tout à connaître et à comprendre, en reconnaissant et en respectant la compétence spécifique propre à chaque champ du savoir. La charité n’est pas une adjonction supplémentaire, comme un appendice au travail une fois achevé des diverses disciplines, mais au contraire elle dialogue avec elles du début à la fin. Les exigences de l’amour ne contredisent pas celles de la raison. Le savoir humain est insuffisant et les conclusions des sciences ne pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le développement intégral de l’homme. Il est toujours nécessaire d’aller plus loin : l’amour dans la vérité le commande. Aller au-delà, néanmoins, ne signifie jamais faire abstraction des conclusions de la raison ni contredire ses résultats. Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour : il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
Benoît XVI.
Pâques 2020, le coronavirus et Dieu…
Pierre Teilhard de Chardin.
L’encyclique "Fides et ratio" du 14 septembre 1998.
Le pape François.
L’abbé Bernard Remy.
Mgr Roger Etchegaray.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
Sœurs de Saint-Charles.
Père Gilbert.
Frère Roger.
Jean-Marie Vianney.
Abbé Pierre.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

_yartiBenoit16B04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200416-benoit-xvi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/benoit-xvi-l-ex-pape-du-223348

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/13/38195859.html


 

 



 

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