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2 mars 2021 2 02 /03 /mars /2021 03:46

« Les commentateurs et les personnalités télévisuelles joignent le chœur belliqueux. Tout se passe comme si le monde se préparait à la guerre. (…) Débarrasser le monde de cette peur signifie rendre les gens plus libres. Cela devrait être un objectif commun. Beaucoup d’autres problèmes seraient alors plus faciles à résoudre. Il est maintenant temps de décider et d’agir. » (Mikhaïl Gorbatchev, le 26 janvier 2017, "Time" et "L’Express").


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Qui a, en Russie, la même popularité que François Asselineau en France ? Réponse étonnante : pas un obscur rond-de-cuir au charisme d’huître et accusé d’agression sexuelle, mais un ancien chef de l’État. Mikhaïl Gorbatchev, qui fête ce mardi 2 mars 2021 son 90e anniversaire, s’est exposé, comme Asselineau le 23 avril 2017, à une élection présidentielle au suffrage universel direct. François Asselineau a obtenu 332 547 voix soit 0,9% des suffrages exprimés. Le 16 juin 1996, lors d’une élection présidentielle beaucoup plus ouverte que prévue, Gorbatchev avait obtenu à peine mieux pour un pays beaucoup plus nombreux, 386 069 voix soit 0,5% des suffrages exprimés.

La grande popularité dont bénéfice Gorbatchev en Europe et aux États-Unis est proportionnelle à la grande impopularité qu’il a toujours essuyée, depuis la chute de l’URSS, dans son pays. C’est un peu normal : syndic de faillite, ce n’est jamais un métier populaire, pas plus qu’employé des pompes funèbres.

Avec Dmitri Medvedev, Gorbatchev est le seul ancien chef d’État encore en vie que la Russie de Vladimir Poutine compte encore. Aujourd’hui, les traits tellement vieillissant qu’il est à peine reconnaissable en dehors de sa tache de sang sur le crâne, il est passé d’un courant social-démocrate (qui fut aussi l’évolution du communisme italien qui a su prendre le virage de la modernité, au contraire de nos archéocaciques du communisme français), courant qui n’a pas beaucoup fleuri dans des élections plus ou moins verrouillées par le parti de Poutine, à un courant écologique et pacifique (comme ont évolué d’autres communistes, comme Pierre Juquin). Il voudrait la suppression de toutes les armes nucléaires et plus généralement, de toutes les armes de destruction massive dans le monde, il voudrait aussi la création d’un tribunal international qui jugerait tous les crimes écologiques, dont la définition resterait encore à trouver.

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Ces activités politiques plus ou moins soutenues ont peu d’écho et d’influence, et si Gorbatchev compte aujourd’hui, c’est comme homme du passé, homme de l’histoire mondiale, qui lui a valu le Prix Nobel de la Paix en 1990 malgré la répression soviétique dans les pays baltes.

Parmi les cadres les plus dynamiques du parti mais aussi les plus lucides sur la situation de son pays, poulain de Youri Andropov, Mikhaïl Gorbatchev a succédé à Konstantin Tchernenko comme Secrétaire Général du comité central du Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), autrement dit, chef suprême de l’URSS, qu’il est resté du 11 mars 1985 au 24 août 1991, fonction qu’il a cumulée avec chef de l’État soviétique du 1er octobre 1988 au 25 décembre 1991, sous des appellations diverses, d’abord Président du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS, puis, le 25 mai 1989, Président du Soviet Suprême de l’URSS, enfin, le 15 mars 1990, plus simplement et avec plus de modernité, Président de l’URSS.

Arrivé assez jeune au pouvoir (54 ans) après une longue succession de gérontocrates finissant l’ère Brejnev, Gorbatchev voulait réformer l’URSS de l’intérieur pour la faire durer, la consolider, la pérenniser. Comme on aurait pu s’y attendre d’un point de vue théorique, il a fait la démonstration par l’absurde qu’un bon régime communiste était un régime communiste mort.

Il est arrivé pour ses réformes avec deux maîtres mots : perestroïka, qui signifie restructuration, et glasnost, le plus important à mon avis, qui signifie transparence. Sans doute séduit par la tradition démocratique de ce qu’on appelle "l’Occident", Gorbatchev aurait rêvé d’une URSS démocratique, assise sur un socle populaire mais restant aussi communiste qu’à ses débuts. Libéraliser sans décommuniser. Les Russes, finalement, ont voulu libéraliser la vie politique avant la vie économique, tandis que les Chinois font exactement l’inverse : ils libéralisent l’économie, mais pour libéraliser la politique, on attendra encore.

Évidemment, comme son rival jumeau Boris Eltsine, qui lui a penché du côté de l’après-URSS, Gorbatchev est très impopulaire dans l’esprit des citoyens russes car il est le symbole de l’effondrement de la dignité historique de la Russie, celle qui met sur le même piédestal Ivan IV, Pierre le Grand, Nicolas II, et même Staline, voire Poutine. En quelque sorte, l’incarnation de l’anti-Russie, un pays en désordre, dilapidé, ruiné économiquement, pillé économiquement, sans éclat international.

Pourtant, c’était bien Gorbatchev qui avait redoré le blason russe auprès de la "communauté internationale" au concept assez flou, en voulant renouer des relations internationales d’égal à égal et en tournant la page de la guerre froide.

Dans son ouvrage passionnant sur Gorbatchev, "Le roman vrai de Gorbatchev", qu’il a sorti aux éditions Flammarion en janvier 2019, Vladimir Fédorovski analyse justement ce "mystère" Gorbatchev. Écrivain et historien francophile et francophone (il est docteur d’État), Vladimir Fédérovski est très bien placé pour parler de la période Gorbatchev : diplomate soviétique (il a été la plume de Leonid Brejnev et Andreï Gromyko), il était conseiller diplomatique sous Gorbatchev et a noué des liens amicaux avec Alexandre Yakovlev, le théoricien des réformes gorbatchéviennes. En contact quasi-quotidiennement avec ce dernier, Vladimir Fédororvski a pu ainsi comprendre les différentes évolutions et difficultés de la perestroïka et de la glasnost.

Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est que Fédorovski remet parfois les pendules à l’heure. Ainsi, aussi surprenant soit-il, il considère que Gorbatchev aurait pu être l’héritier de Beria, oui, de Lavrenti Beria, l’impitoyable Ministre de l’Intérieur de Staline, celui qui, par sa longévité, était le successeur évident, naturel, inéluctable du "petit père des peuples". Fédorovski consacre tout un chapitre sur Beria comme "précurseur de Gorbatchev".

Il écrit notamment : « Souhaitant libéraliser l’économie du pays, instaurer une économie de marché et une forme de multipartisme, Beria proposa de retirer le soutien soviétique à l’Allemagne de l’Est pour permettre sa réunification avec l’Allemagne fédérale. (…) Les décisions prises par Beria au printemps 1953 furent effectivement appliquées, et la terreur apocalyptique qui avait symbolisé les règnes de Lénine et de Staline ne reparut jamais. Pendant cent jours, Beria se comporta en dirigeant volontaire, d’une envergure exceptionnelle, multipliant de sa propre autorité les réformes et d’extraordinaires initiatives diplomatiques. Ces projets auraient pu annoncer la fin de la guerre froide et saboter la domination du parti communiste. C’est sur ce plan précis que Beria fut incontestablement le vrai précurseur de Gorbatchev ! Prouvant par là même qu’une partie des dirigeants du Kremlin sentait depuis longtemps la nécessité de sortir du communisme. (…) Dès 1953, quand Beria s’était emparé du pouvoir, tel était déjà son programme : décollectiviser l’agriculture et l’économie, amorcer la détente avec l’Occident. Mais il faut croire qu’il était trop tôt pour une telle lucidité. En un mois, son sort fut réglé. La vieille garde jeta son dévolu sur Khrouchtchev, qui incarnait à merveille la fameuse "sagesse du guépard" : tout modifier pour que rien ne change. ».

Pour Fédorovski, Yakovlev a eu une part décisive au moment de la succession de Tchernenko : il a négocié les ralliements déterminants à Gorbatchev de Viktor Grichine, secrétaire du parti à Moscou, et surtout, de Gromyko, promis à la Présidence du Soviet Suprême, dans la bataille de succession contre son rival "conservateur" Grigori Romanov. Vladimir Krioutchkov et Evgueni Primakov sont aussi intervenus pour favoriser la désignation de Gorbatchev. Krioutchov, futur chef du KGB, fut impliqué dans le coup d’État du 19 août 1991 contre Gorbatchev. Primakov fut par la suite un Ministre des Affaires étrangères et un Premier Ministre de Boris Eltsine.

Le programme politique de Gorbatchev était celui de son éminence grise, Yakovlev. Selon Fédorovski : « À ses yeux, la perestroïka est la dernière chance de réconcilier les socialistes de l’Est et de l’Ouest, de rassembler les communistes réformateurs et les sociaux-démocrates dans une sorte d’union de gauche à vocation internationale. Aux yeux de Yakovlev, il faut même assurer la convergence entre les deux systèmes, dans le nouveau contexte de la mondialisation et de l’interdépendance des nations. (…) C’est le moment que choisit Yakovlev pour faire passer à l’attention de Gorbatchev une analyse chiffrée de "l’étendue des crimes du régime totalitaire", laquelle avance le nombre effroyable de vingt-cinq millions de victimes sous Lénine, Trotski et Staline. ».

Mikhaïl Gorbatchev aurait été un héritier de Lavrenti Beria si celui-ci avait eu le temps de gouverner la Russie soviétique. Il est devenu un anecdotique François Asselineau du paysage politique russe. À moins de s’être transformé en une sorte Al Gore moscovite avec ses (nouvelles) aspirations écologiques…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Mikhaïl Gorbatchev.
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Irina Slavina, le cauchemar par le feu.
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Vladimir Poutine se prépare à un avenir confortable.
Anatoli Tchoubaïs.
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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 03:48

« Je vous demande d’imputer ma mort à la Fédération de Russie. » (Irina Slavina, sur Facebook le 2 octobre 2020).


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C’est la consternation en Russie et chez les journalistes, russes et internationaux. Horrible drame. Tragique conclusion d’une démarche au service de ses compatriotes russes. La journaliste russe indépendante Irina Slavina s’est immolée par le feu le vendredi 2 octobre 2020 devant le quartier général de la police de Nijniy Novgorod. Elle avait 47 ans (née le 8 janvier 1973 dans la même ville, précédemment appelée Gorki pendant l’ère soviétique ; de son vrai nom Irina Viatcheslovovna Mourakhtaïeva née Kolebanova).

Évoquons rapidement le lieu avant les faits. Nijniy Novgorod est une ville russe qui m’est très chère et c’est une raison supplémentaire d’être très ému par cet acte si terrible. À mi-chemin entre Moscou et Kazan, la capitale du Tatarstan (peuple turc), elle est située entre l’Ouest et l’Est russes, entre l’Église orthodoxe et l’islam. J’ai souvenir d’avoir visité la belle mosquée où j’avais été accueilli par un responsable musulman d’origine turque qui m’avait expliqué toute l’histoire de l’islam dans cette partie de la Russie. Il y a évidemment aussi beaucoup d’églises orthodoxes. Une ville très grande (1,3 million d’habitants, la cinquième agglomération de la Fédération de Russie, après Moscou, Saint-Pétersbourg, Novossibirsk et Iekaterinbourg) et très étendue, mais avec encore l’esprit de village, à une nuit de la capitale russe par le train très poussif à couchettes, où j’ai rencontré d’ailleurs un très sympathique Azéri, physicien des matériaux reconverti dans le négoce de gaz et de pétrole (c’était plus rentable pour sa famille).

Une ville industrielle (longtemps très fermée, réputée pour ses usines d’automobiles et d’armement) à la confluence de la Volga et de l’Oka. J’ai souvenir d’avoir fait du jogging le long de l’Oka dans un parc très agréable, d’avoir fêté le 8 mai au feu d’artifice dans un bateau sur la Volga, fleuve qu’il faut traverser pour aller de la gare au centre de la ville. J’ai souvenir de ce grand marché couvert, de ce sentiment de liberté postsoviétique. Une ville très culturelle, très cultivée, des musées où les gardiens (et gardiennes) en surnombre éteignent les lampes après le passage des visiteurs, salle après salle, une université très importante où de nombreux étudiants d’origine africaine étudient, selon une vieille tradition issue de l’emprise soviétique en Afrique. Enfin une ville qui va fêter son 800e anniversaire dans quelques mois…

Comme je l’ai indiqué plus haut, Irina Slavina était une journaliste indépendante. Elle était la rédactrice en chef de Koza Press, journal en ligne qu’elle a créé en 2015 et dont la devise est : "Pas de censure. Pas d’ordre d’en haut". Opposante au pouvoir central en Russie, elle a sans arrêt été "harcelée" par les autorités qui auraient voulu fermer son site en ligne. Pourtant, la rédaction ne compte que quelques journalistes, mais il était lu avec appréhension par les autorités locales qui, parfois, doivent communiquer sur les sujets abordés, souvent fâcheux pour elles.

Elle ne manquait pas de courage car son idée était aussi de montrer que la flamme d’une certaine "résistance" était toujours présente. Ainsi, elle a organisé une marche en mémoire de Boris Nemtsov, premier gouverneur de l’oblast (région) de Nijniy Novgorod entre 1991 et 1997 et ancien Vice-Premier Ministre de Boris Eltsine en 1997-1998, qui a été assassiné le 27 février 2015 à Moscou, et comme la manifestation était interdite, elle a été condamnée à une lourde amende. Ce qui était matériellement catastrophique pour sa famille modeste.

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Elle a aussi été condamnée à des lourdes amendes pour avoir manqué de respect aux autorités sur Facebook, après avoir été scandalisée par l’apposition d’une plaque à Chakhounia, une petite ville à 200 kilomètres au nord-est de Nijniy Novgorod, à la mémoire de Staline à l’occasion du 140e anniversaire de la naissance du dictateur communiste. Ou encore pour avoir donné des informations sur un foyer de contamination au covid-19 provoqué par des scientifiques qui, contaminés, se baladaient allègrement dans les rues sans s’être isolés, sans s’être mis en quatorzaine. On a aussi reproché à Irina Slavina d’avoir assisté au forum Free people alors qu’elle y était présente comme simple journaliste et pas membre.

Probablement que la dernière action de harcèlement judiciaire a été celle de trop. Le 1er octobre 2020 à l’aube, en effet, la police a perquisitionné à son domicile, emportant les cahiers de notes, les ordinateurs et les smartphones, les siens et ceux de son mari et de sa fille, dans le cadre d’une enquête sur des opposants à Vladimir Poutine dans laquelle elle avait le statut de témoin. La journaliste indépendante a dénoncé cette perquisition sur Facebook en insistant sur : « Je suis [maintenant] sans moyens de production. ».

Le message complet du 1er octobre 2020 était le suivant : « Aujourd’hui, à 6 heures du matin, douze personnes sont entrées dans mon appartement à l’aide d’un chalumeau et d’un pied-de-biche : des agents du comité d’enquête russe, des policiers, des agents des unités d’élite, des témoins officiels. Mon mari a ouvert la porte. Moi, étant nue, je me suis habillée sous la surveillance d’une femme que je ne connaissais pas. Une fouille a été faite. Nous n’avons pas été autorisés à appeler un avocat. Ils cherchaient des brochures, des dépliants, des comptes "Russie ouverte", peut-être une icône avec le visage de Mikhaïl Khodorkovski. Je n’ai aucune de ces choses. Mais ils ont pris ce qu’ils ont trouvé : toutes les clefs USB, mon ordinateur portable, celui de ma fille, l’ordinateur, les téléphones (pas seulement le mien, mais aussi celui de mon mari), un tas de cahiers sur lesquels j’avais griffonné lors de conférences de presse. Je suis sans moyens de production. Je vais tout à fait bien. Mais May [un chien ?] a beaucoup souffert. Ils ne l’ont pas laissé sortir avant 10 heures 30. ». Pour elle, c’était une humiliation de trop.

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Pour protester contre ce énième harcèlement, à bout, la journaliste s’est suicidée le lendemain en mettant le feu à ses vêtements, torche vivante, sur un banc à la sortie de la station de métro Gorgovskaïa. Un homme a tenté en vain d’éteindre le feu avec son manteau avant qu’elle ne tombât au sol. Une vidéo de son calvaire a été prise et diffusée dans les réseaux sociaux. Pour elle, c’était le seul moyen de faire entendre sa petite voix dans le concert de la pensée "officielle" en Russie et d’attirer l’attention de la "communauté internationale". Le site Internet de la journaliste a été bloqué après son suicide. Un rassemblement pour honorer sa mémoire s’est organisé spontanément le soir même à l’emplacement de son atroce disparition et beaucoup de gens sont venus apporter des fleurs. Sa fille est venue sur place le lendemain en mettant cette affiche : "Pendant que ma mère brûlait vive, tu restais silencieuse".

Irina Slavina n’était pas la seule journaliste à avoir payé de sa vie son indépendance éditoriale. Je pense en particulier à l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, il y a juste quatorze ans, le 7 octobre 2006. L’opposant Alexei Navalny, on soupçonne qu’il a été empoisonné par les services secrets russes, a protesté le jour même depuis Berlin contre cette "affaire montée de toutes pièces" dont a été victime Irina Slavina : « Son domicile a été perquisitionné, les portes ont été fracturées et les ordinateurs confisqués (…). Ils l’ont poussée au suicide. ». Opposant politique, Dmitri Gudkov a déclaré sur Instagram : « Au cours des dernières années, les responsables de la sécurité l’ont soumise à des persécutions sans fin en raison des ses activités d’opposition. ». Un autre opposant politique, Ilya Iachine sur Twitter : « Tous ces cas de policiers s’amusant, ces spectacles d’hommes cagoulés, ce n’est pas un jeu. Le gouvernement brise vraiment les gens psychologiquement. ».

Les proches d’Irina Slavina comptent déposer plainte contre la police pour pression conduisant au suicide. Ses collègues à Nijniy Novgorod ont décrit sa brillante personnalité, son courage exceptionnel, elle posait toujours les questions les plus embarrassantes aux autorités locales, si bien qu’elle s’est retrouvée sans emploi et a dû créer son propre journal : « Nijniy Novgorod a besoin de telles personnes, sinon nous nous enliserons dans le bourbier. ».

Dirigeant d’Agora, le groupe d’avocats russes qui défendaient Irina Slavina, Pavel Tchikov a expliqué : « Elle était poursuivie pour avoir publié et relayé une information considérée comme fausse par les autorités sur le coronavirus. Elle a également dû payer une amende pour avoir lancé un appel à une manifestation contre le pouvoir local. Et elle est accusée d’être membre de l’organisation "Russie ouverte", considérée comme une menace à l’ordre public. C’est un crime ici en Russie. (…) Elle pensait depuis quelque temps commettre une forme de suicide politique de protestation. L’été dernier, elle en avait déjà parlé sur son compte Facebook (…). Mais c’est l’aggravation de la situation, les pressions de plus en plus fortes sur elle depuis plus d’un an qui l’ont poussée à mettre fin à ses jours. Je n’ai aucun doute sur le fait que le gouvernement et les autorités sont responsables de son suicide. » (cité par France Culture le 3 octobre 2020). Une perquisition qui a été contestée aussi par Natalia Gryaznevitch, porte-parole du mouvement pro-démocratie "Russie ouverte" (fondé par Mikhaïl Khodorkovski), le 3 octobre 2020 sur BBC Moscou.

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L’enquête pénale en question portait aussi contre Mikhaïl Iosilevitch, dont l’appartement à Nijniy Novgorod a été perquisitionné le même jour que celui d’Irina Slavina. Proche d’Alexei Navalny, Mikhaïl Iosilevitch avait implanté en 2016 la version russe de la parodie de religion honorant le "Monstre en spaghetti volant" avec ses fidèles appelés "pastafariens". Une organisation supposée faire des réunions pour s’opposer aux autorités. Certains proches du pouvoir (dont un journaliste à forte audience) ont même lié stupidement le suicide de la journaliste à son appartenance supposée à cette "secte", alors que ce n’est pas une secte mais une parodie rationaliste dont le dogme est justement de ne pas avoir de dogme. En fait, il n’y aurait aucun point commun entre l’organisation parodique et le mouvement de Mikhaïl Khodorkovski si ce n’est une même salle de réunion occupée par l’une puis par l’autre.

N’oublions pas qu’en décembre 2010, le Printemps arabe a commencé par une personne qui s’est immolée par le feu…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2020)
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Pour aller plus loin :
Irina Slavina, le cauchemar par le feu.
Trotski.
Vladimir Poutine se prépare à un avenir confortable.
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 03:08

« Des milliers et des milliers de penseurs et d’artistes isolés, dont la voix est couverte par le tumulte odieux des falsificateurs enrégimentés, sont actuellement dispersés dans le monde. De nombreuses petites revues locales tentent de grouper autour d’elles des forces jeunes, qui cherchent des voies nouvelles, et non des subventions. Toute tendance progressive en art est flétrie par le fascisme comme une dégénérescence. Toute création libre est déclarée fasciste par les stalinistes. L’art révolutionnaire indépendant doit se rassembler pour la lutte contre les persécutions réactionnaires et proclamer hautement son droit à l’existence. » ("Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant", juillet 1938).



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Il y a quatre-vingts ans, le 21 août 1940, est mort le révolutionnaire russe Léon Trotski (Lev Bronstein), à l’âge de 60 ans (né le 7 novembre 1879). Trotski a été assassiné par un agent de Staline à Mexico où il s’était exilé. Un coup de piolet la veille qui l’a blessé mortellement. L'assassin fut condamné au Mexique mais récompensé en URSS.

Trotski, créateur sanguinaire de l’Armée rouge, fut éliminé par Staline après la mort de Lénine : exclu du parti communiste d’Union Soviétique le 12 novembre 1927, déporté au Kazakhstan en 1928, expulsé d’URSS en février 1929, Trotski séjourna en Turquie de février 1929 à juillet 1933, puis en France de juillet 1933 à juin 1935, puis, de nouveau expulsé, il s’exila en Norvège de juin 1935 à décembre 1936 et fut ensuite accueilli par le Mexique qui lui proposa l’asile politique le 9 janvier 1937.

Dans un premier temps, il logea à Mexico chez le couple de peintres Diego Rivera et Frida Kahlo (avec qui il a eu une liaison). Diego Rivera, à l’époque très célèbre, fut un grand disciple de Trotski mais se brouilla avec lui en 1939. Le 3 septembre 1938, Trotski créa la IVe Internationale qui a donné naissance, par la suite, à toute une série de groupuscules crypto-révolutionnaires dans le monde, notamment en France (PCI, OCI, LCR, MPPT, PT, NPA, etc.).

Je propose ici d’évoquer la rencontre très surréaliste de Trotski avec …le roi du surréalisme, l’écrivain André Breton (1896-1966), venu le visiter à Mexico en juin et été 1938. André Breton était fasciné par Trotski depuis la publication du livre de ce dernier sur Lénine ("Lénine") en 1925. André Breton prôna en 1935 l’indépendance politique des artistes : « Les communistes ne pensent qu’à la littérature de propagande. Or, l’activité poétique, telle que la conçoit le surréalisme, ne peut subir un contrôle de ce genre ; Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire ont créé une sorte de déterminisme de la poésie qui rend impossible le souci de propagande. ». Une telle vision intellectuelle lui a valu quelques difficultés par la direction du PCF dont il était adhérent depuis 1927.

Au-delà de leur rencontre (qu’ils ont faite aux côtés et chez Diego Rivera et Frida Kahlo), André Breton et Trotski ont rédigé le "Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant" que Trotski refusa de signer car il pensait que seuls les artistes devaient signer ce genre de manifeste. Au départ, il ne comprenait d’ailleurs pas bien le mouvement surréaliste d’André Breton mais le courant entre les deux hommes a semblé être bien passé sur un double point commun, la révolution et l’internationalisme. L’idée du manifeste est venue de Trotski et sa rédaction a été l’objet de nombreuses et âpres discussions entre les deux hommes.

Ce manifeste a débouché sur la création de la Fédération internationale pour l’art révolutionnaire indépendant (FIARI) qui regroupa un grand nombre de personnalités parfois très différentes. On peut citer Trotski, André Breton, Diego Rivera, Gaston Bachelard, Jean Giono, Roger Martin du Gard, Maurice Nadeau, Michel Leiris, Léo Malet, Yves Allégret, Benjamin Péret, etc. (ce qui a entraîné la rupture d’André Breton avec Paul Éluard), un mouvement "marxiste libertaire", selon les mots du sociologue franco-brésilien Michael Löwy, proche du mouvement marxiste révolutionnaire et du surréalisme. Cette fédération n’a cependant pas duré très longtemps puisqu’elle a sombré avec le début de la Seconde Guerre mondiale. La victoire militaire de l’URSS empêcha sa recréation après la guerre.

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Qu’y avait-il dans ce manifeste rendu public en juillet 1938 ?

C’était un manifeste peut-être plus anarchiste que communiste. Il contenait seize points de "révolution surréaliste", certains très organisationnels et sans intérêt intellectuel. Il traduisait l’inquiétude tant du stalinisme, qui pourrait être vu comme une captation d’héritage du léninisme, que du nazisme dans une Europe proche de la guerre : « Jamais la civilisation n’a été menacée de tant de dangers qu’aujourd’hui. Les vandales, à l’aide de leurs moyens barbares, c’est-à-dire fort précaires, détruisirent la civilisation antique dans un coin limité de l’Europe. Actuellement, c’est toute la civilisation mondiale, dans l’unité de son destin historique, qui chancelle sous la menace de forces réactionnaires armées de toute la technique moderne. ».

Le manifeste proposait une tentative de définition de l’art, forcément révolutionnaire : « L’art véritable, c’est-à-dire celui qui ne se contente pas de variations sur des modèles tout faits mais s’efforce de donner une expression aux besoins intérieurs de l’homme et de l’humanité d’aujourd’hui, ne peut pas ne pas être révolutionnaire, c’est-à-dire ne pas aspirer à une reconstruction complète et radicale de la société, ne serait-ce que pour affranchir la création intellectuelle des chaînes qui l’entravent et permettre à toute l’humanité de s’élever à des hauteurs que seuls des génies isolés ont atteintes dans le passé. ». L’ambition des surréalistes trotskistes était donc gigantesque.

Même si le texte précisait bien : « Nous ne nous solidarisons pas un instant, quelle que soit sa fortune actuelle, avec le mot d’ordre "Ni fascisme, ni communisme". », l’équivalence entre nazisme et stalinisme était quand même acté : « Le fascisme hitlérien, après avoir éliminé d’Allemagne tous les artistes chez qui s’était exprimé à quelque degré l’amour de la liberté, ne fût-ce que formelle, a astreint ceux qui pouvaient encore consentir à tenir une plume ou un pinceau à se faire les valets du régime et à le célébrer par ordre, dans les limites extérieures de la pire convention. À la publicité près, il en a été de même en URSS au cours de la période de furieuse réaction que voici parvenue à son apogée. ».

Le stalinisme était évidemment considéré comme une perversion du communisme : « Si (…) nous rejetons toute solidarité avec la caste actuellement dirigeante en URSS, c’est précisément parce qu’à nos yeux, elle ne représente pas le communisme mais en est l’ennemi le plus perfide et le plus dangereux. ».

Dans le raisonnement, il semblait clair que les attaques allaient beaucoup plus contre Staline que contre Hitler : « Sous l’influence du régime totalitaire de l’URSS et par l’intermédiaire des organismes dits "culturels" qu’elle contrôle dans les autres pays, s’est étendu sur le monde entier un profond crépuscule hostile à l’émergence de toute espèce de valeur spirituelle. Crépuscule de boue et de sang dans lequel, déguisés en intellectuels et en artistes, trempent des hommes qui se sont fait de la servilité un ressort, du reniement de leurs propres principes un jeu pervers, du faux témoignage vénal une habitude et de l’apologie du crime une jouissance. L’art officiel de l’époque stalinienne reflète avec une cruauté sans exemple dans l’histoire leurs efforts dérisoires pour donner le change et masquer leur véritable rôle mercenaire. ». Les mots sont durs et tranchants, sans équivoque.

Le manifeste était cependant compréhensif : « Dans la période présente, caractérisée par l’agonie du capitalisme, tant démocratique que fasciste, l’artiste, sans même qu’il ait besoin de donner à sa dissidence sociale une forme manifeste, se voit menacé de la privation du droit de vivre et de continuer son œuvre par le retrait devant celle-ci de tous les moyens de diffusion. Il est naturel qu’il se tourne alors vers les organisations stalinistes qui lui offrent la possibilité d’échapper à son isolement. ». "L’agonie du capitalisme démocratique" resterait encore à prouver quatre-vingt-deux ans après…

Comme avec les précédents passages, le style est succulent et je ne sais pas si Trotski a beaucoup contribué à ce style qui paraît surtout celui d’André Breton, ou s’il a principalement apporté idées et raisonnements au manifeste : « L’art ne peut consentir sans déchéance à se plier à aucune directive étrangère et à venir docilement remplir les cadres que certains croient pouvoir lui assigner, à des fins pragmatiques, extrêmement courtes. Mieux vaut se fier au don de préfiguration qui est l’apanage de tout artiste authentique, qui implique un commencement de résolution (virtuel) des contradictions les plus graves de son époque et oriente la pensée de ses contemporains vers l’urgence de l’établissement d’un ordre nouveau. ».

Probablement que l’influence de Trotski était plus importante que celle d’André Breton dans le passage suivant, qui montrait l’apparente contradiction entre dictature et anarchisme : « Si, pour le développement des forces productives matérielles, la révolution est tenue d’ériger un régime socialiste de plan centralisé, pour la création intellectuelle, elle doit dès le début établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement ! ».

Quelques-uns des raisonnements de ce manifeste concernant l’art sont encore aujourd’hui tout à fait admissibles, mais je reste toujours très étonné d’imaginer que des auteurs particulièrement doués, indépendants et subtils aient pu sombrer aveuglément dans le totalitarisme économique que leur proposait Trotski dès lors qu’il leur proposait parallèlement …l’indépendance et la liberté artistiques, qui étaient probablement les seuls points d’intérêt des surréalistes dans cette démarche (André Breton se souciait peu de l’économie politique).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
André Breton.
Rencontre surréaliste avec Trotski.
Trotski.
Vladimir Poutine se prépare à un avenir confortable.
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200821-trotski.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/rencontre-surrealiste-avec-trotski-226560

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/18/38486134.html






 

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3 juillet 2020 5 03 /07 /juillet /2020 03:29

« L’acteur n’existe que dans le regard des autres. » (Michel Piccoli, septembre 2001).


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En janvier dernier, j’avais titré un article sur Vladimir Poutine ainsi : "Comment rester aux commandes de la Russie après 2024 ?". Je crois qu’aujourd’hui, on peut préciser : "Comment rester aux commandes de la Russie jusqu’en 2036 ?". Oui, 2036, cela fera 83 ans pour Vladimir Poutine, dont 36 au pouvoir, dont 32 à la Présidence de la Fédération de Russie. Et encore, après 2036, l’ancien agent du KGB pourra toujours demander à devenir sénateur à vie, histoire de ne pas se retrouver sans le sou pour ses (très) vieux jours. Explication.

Vladimir Poutine n’est pas du genre à être bling-bling, et donc, on l’imagine mal aimer les paillettes et la vénalité, s’accrocher aux luxuriants attraits de la fonction présidentielle. En revanche, on l’imagine bien aimer le pouvoir. Le pouvoir pour le pouvoir. Le pouvoir, avec le sexe et l’argent, est l’un des trois attributs de la puissance. Oserais-je rajouter masculine ou virile ? Parce qu’il y a aussi la création, les arts, les sciences, etc. qui sont d’autres sources de reconnaissance, de joie et d’épanouissement personnel. Peut-être pas de puissance ?

Et puis aussi le pouvoir pour la Russie. La popularité de Vladimir Poutine est réelle, et même si les élections peuvent prêter à quelques contestations, l’absence totale d’opposition politique, et surtout, d’incarnation personnelle de l’opposition, ainsi que la mainmise des médias, peuvent laisser sous-entendre que la démocratie a encore quelques étapes d’amélioration à franchir, il est incontestable que Vladimir Poutine jouit d’une confiance, du moins hors des deux grandes métropoles (Moscou et Saint-Pétersbourg), qui n’est pas fictive : Vladimir Poutine a redonné la dignité au peuple russe, à une période de délitement de l’URSS qui entraînait aussi un délitement de la Russie.

C’est d’ailleurs assez amusant d’observer que certains en France, en mal de maîtres, soutiennent Vladimir Poutine parce qu’ils sont communistes et qu’ils pensent que Vladimir Poutine incarne une sorte de résurgence de la puissance soviétique alors qu’en fait, il défriche une nouvelle Russie, à moins d’adapter la Russie tsariste aux impératifs démocratiques du nouveau millénaire. Il n’a en tout cas rien de communiste, ni dans son comportement, ni dans ses actes. Ce n’est d’ailleurs pas anodin que l’ancien candidat à l’élection présidentielle François Fillon eût de très bonnes relations avec lui (il était probablement le "candidat de Moscou"), parce qu’il trouvait fascinante cette incarnation magistrale de la souveraineté de la Russie.

Quand Boris Eltsine, malade, se cherchait laborieusement un successeur, entre 1996 et 1999, et qu’il s’était finalement arrêté sur le nom d’un grand inconnu, Vladimir Poutine, il n’imaginait pas qu’il serait l’homme d’État d’aujourd’hui. Il imaginait plutôt un Président eltisino-compatible, prêt à rendre sa retraite la moins désagréable possible (judiciairement parlant). Il faut donc croire aujourd’hui que tout futur ancien Président de la Fédération de Russie cherche à s’aménager une retraite tranquille sinon dorée.

Oui, Vladimir Poutine cherche à incarner la Russie dans le fil de l’histoire, et ce fil est aussi un fil démocratique. Au cours du processus législatif, le 10 mars 2020, Vladimir Poutine, pour contrebalancer la portée de l’ultime amendement (voir le point 12 ci-après), a déclaré vouloir permettre une libre alternance politique : « À une époque où le pays a encore beaucoup de problèmes, mais que les domaines politiques, économiques et sociaux gagnent en stabilité interne, en maturité, lorsque l’État devient, bien sûr, plus puissant et difficile à se rendre vulnérable de l’extérieur, alors la possibilité d’un changement de pouvoir se pose, bien entendu. Il est nécessaire à la dynamique du développement du pays. (…) Nous devons penser avec vous aux générations à venir. ».

C’est assez paradoxal, car lorsque le 15 janvier 2020, Vladimir Poutine a déclaré : « Je suis convaincu que notre pays, avec son vaste territoire, sa structure nationale et territoriale complexe et une grande variété de traditions culturelles et historiques, ne peut pas se développer normalement et, je dirais, plus, exister simplement de manière stable sous la forme d’une république parlementaire. La Russie doit rester une république présidentielle forte. », on comprend assez vite que le modèle est tsariste avec une touche de république, un peu à l’instar du Second Empire, avec Napoléon III (qui fut le premier Président de la République française).

Son idée, le 15 janvier 2020, c’était de faire une nouvelle révision de la Constitution du 25 décembre 1993. Elle a été peu révisée et cette réforme institutionnelle semble être une sorte de testament politique pour Vladimir Poutine : il ne semble pas souhaiter quitter le pouvoir, mais il veut laisser une Russie gouvernable après lui. C’est-à-dire, qui puisse être dirigée et pas être enlisée dans des querelles d’héritiers.

Les mesures qu’il a proposées le 15 janvier 2020, après le processus législatif de la fin de l’hiver, auraient dû être soumises à un référendum prévu le 22 avril 2020 (date anniversaire de …Lénine !), mais la Russie était en pleine pandémie de coronavirus. Elle le reste encore : rien que la journée du 1er juillet 2020, il y a eu 216 décès dus au covid-19, ce qui fait déjà 9 536 en tout, et plus de 6 500 nouveaux cas détectés (il y a 222 000 cas encore actifs à ce jour). Ainsi, le pouvoir a décidé de repousser le référendum de deux mois et le faire sur une durée plus longue, du 25 juin au 1er juillet 2020, afin de permettre la distanciation physique, en encourageant aussi le vote par correspondance ou par Internet.

Les résultats définitifs ont été publiés ce jeudi 2 juillet 2020 : pour une participation de 67,88% (74 108 048 votants), il y a eu 77,92% de "oui" (57 743 820). Autant dire que ce n’est pas un référendum mais un plébiscite pour Vladimir Poutine.

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En fait, ce n’était pas un référendum, mais un "vote de tous les Russes" car la dénomination "référendum" ne correspondait pas, constitutionnellement, à cette consultation électorale. Un référendum aurait dû structurer la consultation en autant de questions que de mesures proposées, alors qu’ici, c’était un package, tout ou rien (De Gaulle a fait la même chose au référendum d’avril 1969). L’autre intérêt de ne pas faire de "référendum", c’était de ne pas avoir l’obligation d’un seuil minimal de participation qui aurait pu être gênant avec la pandémie. Le référendum du 12 décembre 1993 organisé par Boris Eltsine pour ratifier la nouvelle Constitution (58,4% de "oui") n’était pas non plus, officiellement, un "référendum" mais un "vote national".

Le vote du 1er juillet 2020 a correspondu à l’approbation d’un très grand nombre de mesures de révision de la Constitution dont l’adoption va sans doute donner l’appellation de "Constitution Poutine". Parmi les nombreux amendements proposés au vote, on retiendra certainement les suivants :

1. L’interdiction de dénigrer la "vérité historique" protégée par l’État russe, ainsi que les "défenseurs de la patrie". Ces notions juridiques sont tellement floues qu’elles ouvrent le champ d’une vraie entorse à la liberté d’expression.

2. Un rappel de la "foi en Dieu des Russes", l’État russe n’est donc pas laïque comme la France. Cet amendement montre que Vladimir Poutine n’a rien d’un communiste et que son modèle est plus tsariste que soviétique (même si le nouveau texte assume la période historique de l'URSS).

3. L’inscription dans la Constitution de l’interdiction de permettre le mariage de deux personnes de même sexe (la définition du mariage est précisée comme l’union d’un homme et d’une femme).

4. Hiérarchie des normes : la Constitution russe l’emporte sur les traités internationaux. Généralement, c’est l’inverse. En pratique, en France par exemple avec les traités européens, on fait des révisions constitutionnelles avant la ratification des traités.

5. Saisine de la Cour constitutionnelle par le Président de la Fédération de Russie pour un contrôle de constitutionnalité d’une loi. C’est le début d’une disposition essentielle dans la construction d’un État de droit, en vigueur en France depuis le 4 octobre 1958 et qui a été renforcée le 29 octobre 1974 par Valéry Giscard d’Estaing (saisine par des parlementaires) et le 23 juillet 2008 par Nicolas Sarkozy (QPC).

Évidemment, les amendements concernant l’organisation de l’exécutif et du législatif sont les plus importants.

6. Interdiction de se présenter à l’élection présidentielle si le candidat n’a pas vécu en Russie depuis au moins vingt-cinq ans (c’est-à-dire depuis 1999 pour la prochaine élection présidentielle de 2024). Cela signifie que toute personne qui s’est réfugiée à l’étranger pendant un moment sous la Présidence de Vladimir Poutine sera interdite d’élection présidentielle. Par ailleurs, un candidat ne doit jamais avoir eu une autre nationalité ni une carte de séjour dans un autre pays.

7. Interdiction pour les personnes occupant de hautes fonctions d’avoir une double nationalité, voire d’avoir une carte de séjour dans un pays étranger, voire de posséder un compte bancaire à l’étranger.

8. Inscription dans la Constitution de l’existence et des missions du Conseil d’État qui n’était jusqu’à maintenant qu’une instance consultative informelle visant à conseiller le Président de la Fédération.

9. La Douma d’État (équivalent de la chambre des députés) ratifie le choix du Président du gouvernement (équivalent de Premier Ministre), des Vice-Présidents du gouvernement et de certains ministres. Le Conseil de la Fédération (équivalent du Sénat) ratifie le choix d’autres ministres (Défense, Intérieur, Sécurité nationale). C’est une procédure proche de celle en cours aux États-Unis où chaque ministre est soumis au vote du Congrès américain.

10. Le Conseil de la Fédération prend de grands pouvoirs dans la nomination et l’éviction des procureurs et juges fédéraux, et même des membres de la Cour constitutionnelle et de la Cour suprême. On ne peut comprendre ce changement qu’avec le changement suivant (11).

Enfin, je termine par les deux mesures qui vont impacter directement l’avenir personnel de Vladirmir Poutine.

11. La composition du Conseil de la Fédération est un mélange entre les États-Unis et l’Italie. États-Unis : avec deux membres, appelés sénateurs, représentant chaque "sujet" (à savoir, chaque entité composant la Fédération de Russie ; aux États-Unis, chaque État envoie au Sénat fédéral deux représentants aussi). Italie : avec la possibilité de la nomination par le Président de la Fédération d’autres sénateurs (à la différence que le Président italien est limité à six sénateurs nommés ainsi, et à vie, qui correspondent à des personnalités ayant contribué au rayonnement de l’Italie). Par ailleurs, un ancien Président de la Fédération est membre de droit et à vie du Conseil de la Fédération (en d’autres termes, reprend la notion italienne de sénateur à vie).

Comme on le voit, cet amendement est crucial car cela signifie qu’avec les nominations présidentielles, le Conseil de la Fédération peut difficilement jouir d’une indépendance par rapport au Président dans la gestion de la justice fédérale (c’est peut-être la plus grosse "arnaque" de ces changements constitutionnels).

De plus, cela assure à Vladimir Poutine, également à Dmitri Medvedev (mais pas à Mikhaïl Gorbatchev) la possibilité de devenir sénateur à vie.

12. J’ai gardé pour la fin la plus grande mesure concernant Vladimir Poutine. Elle concerne évidemment la limitation à deux mandats présidentiels. Petit rappel de là où Vladimir Poutine en était. La "Constitution Eltsine", calquée sur la Constitution américaine, a prévu un mandat présidentiel de quatre ans avec interdiction de faire plus de deux mandats consécutifs. C’est exactement la règle américaine depuis la fin des mandats de Franklin Roosevelt.

Élu la première fois en mars 2000, réélu en mars 2004, Vladimir Poutine ne pouvait plus se représenter en mars 2008. À la surprise générale, au lieu de réviser la Constitution, il a rusé en proposant à un homme complètement dévoué, Dmitri Medvedev, de se présenter à sa place, si bien qu’il y a eu un mandat de quatre ans, entre mars 2008 et mars 2012, avec Dmitri Medvedev comme Président de la Fédération …et Vladimir Poutine comme Premier Ministre (Président du gouvernement). Cette habileté n’a échappé évidemment à personne.

Comme Premier Ministre, Vladimir Poutine a d’abord modifié la Constitution en rallongeant le mandat présidentiel de quatre à six ans, tout en gardant la limitation à deux mandats consécutifs. Cela lui permettait donc de diriger la Russie jusqu’en 2024. Effectivement, comme il pouvait de nouveau être candidat en mars 2012, il a été élu pour six ans, réélu en mars 2018 pour six ans encore, ce qui nous amène à 2024. Normalement, le mandat 2018-2024 devait être son dernier mandat, et la ruse de 2008 aurait été plus difficile à renouveler, car il lui faudrait alors attendre 2030 pour retrouver la possibilité de se représenter pour un nouveau mandat de six ans.

Vladimir Poutine a commencé à imaginer l’après-2024 dès le 19 décembre 2019, puis le 15 janvier 2020, et enfin, dans un processus de révision de la Constitution qui s’est terminée avec la validation par la Cour constitutionnelle de tous les amendements du "référendum" le 16 mars 2020. Il a laissé entendre que la limitation à deux mandats consécutifs pouvait être supprimée mais qu’il ne la proposerait pas.

En fait, c’est un amendement proposé in extremis qui a, au contraire, renforcé la contrainte de la limitation : en effet, la limitation à deux mandats consécutifs est confirmée mais sans possibilité de pouvoir ensuite faire un troisième mandat, même après une interruption. En clair, la Russie passe d’une limitation à deux mandats consécutifs à une limitation à deux mandats, sans plus de précision. Donc cet amendement aurait dû signer le retrait politique de Vladimir Poutine en 2024 (il aura 72 ans).

C’est là que joue toute l’habileté institutionnelle de Vladimir Poutine : cet amendement en fait contraindra surtout ses successeurs, mais pas lui-même (qui en est de toute façon à son quatrième mandat, cinquième si le mandat était resté à quatre ans) : cette mesure n’est applicable qu’à partir du candidat qui sera élu en 2024, c’est-à-dire que tous les mandats qui auront été exercés avant 2024 ne seront pas pris en compte dans cette limitation des mandats !

Résultat, avec cette réforme désormais largement ratifiée par la consultation du 1er juillet 2020, Vladimir Poutine pourra se représenter tout vierge d’ancienneté qu’il est en 2024, se faire élire pour un nouveau premier mandat de six ans, puis se faire réélire en 2030 pour un nouveau second mandat de six ans, ce qui nous conduit à 2036, où il aura 83 ans et pourra prétendre alors à une retraite bien méritée …comme sénateur à vie au Conseil de la Fédération, à moins qu’il souhaite utiliser la Présidence du Conseil d’État pour continuer encore à influencer la politique russe après 2036 ?…

Revenons précisément à ce que certains ont appelé un véritable "coup d’État" à Moscou. Cela s’est passé le 10 mars 2020 à la Douma d’État : le Parlement russe a présenté cet amendement et Vladimir Poutine, qui, jusqu’alors, avait toujours rejeté la possibilité d’être candidat en 2024, a approuvé la proposition en parlant du besoin de stabilité en Russie. L’amendement a été approuvé par 380 députés, et les 44 députés communistes ont voté contre (institutionnellement, les communistes sont l’opposition en Russie depuis 1992). Jeu de rôles hypocrite. Jeu de dupes.

L’avocat et l’un des opposants les plus exposés Alexeï Navalny a protesté contre cet amendement qui permttrait à Vladimir Poutine de rester au pouvoir plus longtemps que… Staline !

À l’évidence, la (vraie) démocratie russe, c’est-à-dire, la démocratie sincère, sans manœuvre et sans trucage institutionnels, attendra encore …seize ans !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vladimir Poutine se prépare à un avenir confortable.
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?

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https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/vladimir-poutine-se-prepare-a-un-225531

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