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16 février 2024 5 16 /02 /février /2024 13:40

« C’est un crime du régime, c’est évident. C’est une terrible nouvelle, une tragédie pour nous tous ! » (Oleg Orlov, le 16 février 2024).





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C'est par ces quelques mots que le dissident russe Oleg Orlov (qui n'est pas Prix Nobel de la Paix 2022 contrairement à ce qu'indiquait LCI, mais Prix Sakharov 2009), désigné comme "agent de l'étranger" le 2 février 2024 par le Ministère russe de la Justice pour avoir déclaré qu'à son avis, le lancement des troupes russes en Ukraine portait atteinte à la paix et à la sécurité internationales et allait à l'encontre des intérêts des citoyens russes, a accompagné, ému, la nouvelle tragique de la mort d'un autre dissident russe, Alexeï Navalny annoncée ce vendredi 16 février 2024 au début de l'après-midi par les services pénitentiaires russes.

Selon cette source et les agences de presse russes, Alexeï Navalny serait mort au cours d'une promenade dans sa prison de Kharp, dans le district autonome de la Iamalo-Nénétsie, près de l'Oural polaire. Un médecin a tenté de le réanimer pendant trente minutes, sans succès, et une enquête a été ouverte pour connaître les causes exactes du décès. Bien entendu, comme pour Prigojine, on ne saura jamais vraiment la vérité.

Si cette mort est bien confirmée, comme cela semble être le cas, cela crée un très grand choc tant en Russie qu'à l'extérieur. En Russie, le choc sera plus lent à venir car cette information n'est pas en Une, au contraire des médias étrangers, français par exemple. Une certaine indifférence plus ou moins sincère, ou une certaine méfiance plus ou moins authentique renforcent ce sentiment qu'en Russie, il ne faut vraiment pas chercher à s'opposer à Vladimir Poutine.

Pourtant, il n'y a là rien de très surprenant de la part d'un ancien agent du KGB cynique et froid, pour qui la valeur de la vie humaine ne vaut pas grand-chose. La France venait d'honorer son grand humaniste, Robert Badinter, pour qui, justement, la vie humaine est précieuse et à protéger, même pour celle des pires criminels. C'est une question de civilisation. On a vu comment Poutine a résolu des prises d'otages, que ce soit au théâtre Doubrovka à Moscou (23 au 26 octobre 2002) ou dans une école primaire à Beslan (1er septembre 2004), cela s'est soldé par des centaines de morts innocentes (dont de nombreux enfants) tuées parce que les forces de l'ordre n'avaient pas fait dans la dentelle (128 otages tués et 646 blessés à Moscou ; 334 otages tués, dont 186 enfants, et 783 blessés à Beslan).

Quelques jours après l'invalidation de la candidature de Boris Nadejdine à l'élection présidentielle de mars 2024, Vladimir Poutine montre à l'évidence que les limites sont bien claires dans la liberté d'expression. Tout le monde est libre de s'exprimer, tant qu'on approuve le pouvoir actuel !


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Avocat depuis 1998, auteur d'un blog décapant à partir de 2009, Alexeï Navalny a été un opposant acharné à Poutine pendant des années (depuis février 2011), il voulait se présenter aux élections présidentielles russes de 2012 et 2018. Il avait enquêté sur l'enrichissement phénoménal de Président russe. À partir de 2011, il a sans arrêt été mis en difficulté avec la justice russe, souvent incarcéré pendant les campagnes électorales, etc.


Le 20 août 2020, il a été victime d'un empoissonnement au Novitchok sur la ligne aérienne entre Tomsk et Moscou, une signature claire d'une tentative d'assassinat russe. En coma depuis deux jours, il a été hospitalisé d'urgence à Berlin le 22 août 2020 (il est sorti d'hôpital le 22 septembre 2020, pratiquement rétabli). Il a été incarcéré dès son retour en Russie, le 17 janvier 2022, considéré comme un terroriste, et (entre autres !) il fut condamné à neuf ans d'internement en régime sévère en mars 2022, puis à dix-neuf ans en août 2023 pour extrémisme. Enfin, il a été transféré en décembre 2023 dans la région arctique au fin fond de la Sibérie dans des conditions d'existence très dures.

Alexeï Navalny a reçu le Prix Sakharov, décerné par le Parlement Européen le 20 octobre 2021. Il s'est par la suite opposé à la tentative d'invasion de l'Ukraine par les troupes russes et a mis en garde les électeurs français contre la candidate Marine Le Pen à l'élection présidentielle française de 2022 en évoquant une collusion entre le RN et le pouvoir poutinien (ce qu'elle a nié à l'époque, parlant de désinformation).

À 47 ans, Alexeï Navalny n'aura pas survécu à sa détention très dure. Il semblait pourtant en santé correcte et, d'un grand humour et capable de prendre beaucoup de recul, il avait encore plaisanté il y a quelques jours dans les réseaux sociaux. Selon le journal "Novaïa Gazeta", qui fut longtemps le seul journal russe indépendant avant son interdiction en Russie en 2022, le sort d'Alexeï Navalny depuis plus d'une décennie était le moyen du pouvoir de montrer aux contestataires russes quelles étaient les lignes à ne pas franchir, des lignes qui ont évolué depuis la guerre en Ukraine.


Quelle que soit la vérité sur cette mort tragique qui émeut le monde entier, par sa terreur qui rappelle un pouvoir impitoyable face à ses opposants d'autant plus qu'ils sont nationalistes, comme Prigojine, quelle que soit la part de responsabilité directe ou indirecte de Vladimir Poutine et de ses sbires, il est clair que la vie d'un détenu dans une prison est sous la responsabilité directe de l'État qui l'y a placé. Hommage soit rendu au courage d'une personnalité comme Alexeï Navalny. Il aspirait à la liberté. La Russie est retournée dans son cauchemar stalinien.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (16 février 2024)
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12 février 2024 1 12 /02 /février /2024 04:28

« En somme, la preuve est faite qu'un excès de stabilité peut conduire à une certaine instabilité. » (Georges Bortoli, journaliste d'Antenne 2, le 13 février 1984).



 


Il y a quarante ans, le 9 février 1984, est mort Youri Andropov. Dirigeant de l'Union Soviétique depuis moins d'un an et demi, son court règne allait laisser ensuite place à un règne encore plus court, celui de Konstantin Tchernenko, qui a mis trois jours pour se faire élire Secrétaire Général du Parti communiste d'Union Soviétique (PCUS), le poste le plus important de l'URSS depuis la Révolution russe. Le lendemain, le 14 février 1984, il présidait les funérailles nationales de Youri Andropov sur la Place Rouge. Wikipédia écrit avec justesse : « Il en découlera un découragement évident du peuple face à cette valse, au sommet de l'État, des vieux caciques du régime, signe de la déliquescence de la toute-puissante Union Soviétique. ». "Le Canard enchaîné" titra à l'époque : « Le triomphe du marxisme-sénilisme » !

Les autorités soviétiques ont d'ailleurs attendu le 10 février 1984 pour rendre publique la mort de Youri Andropov, quasi-invisible depuis environ six mois. À l'époque, pendant cette semaine-là, je séjournais chez mes grands-parents et mon grand-père, qui regardait l'actualité par habitude, le journal télévisé à 20 heures, s'amusait avec les noms de dirigeants soviétiques qu'il ne connaissait pas vraiment. Pendant plusieurs jours, en effet, les journalistes évoquaient les noms en -ov ou en -ev (en général, parfois en -ko), passaient leurs photos en gros plan sur l'écran, annonçaient leurs noms et fonctions, et entendre autant de Popov amusait mon grand-père qui, comme sa femme, considérait la Russie comme un pays très lointain, là-bas vers l'Est et surtout, vers le grand froid (avec port de la chapka de rigueur). Moi, au contraire, j'ai passionné, ou plutôt, fasciné par ces jeux de pouvoirs, immenses (l'URSS avait la bombe nucléaire quand même, et même le plus grand arsenal au monde), dans un pays aussi secret, aussi mystérieux dont on ne connaissait pas les tenants et aboutissants de politique intérieure, à tel point qu'il y avait des kremlinologues, dont les deux plus connus en France étaient Hélène Carrère d'Encausse et Alexandre Adler.

Des noms en -ov ou en -ev, ils étaient nombreux. L'instance cruciale, à cette époque-là, était le politburo (bureau politique) du PCUS. Le politburo qui fut choisi au XXVIe congrès du PCUS fut en fonction du 3 mars 1981 au 6 mars 1986, pendant toute cette succession de vieillards. Sur la vingtaine de membres, six sont morts avant la fin de leur mandat (dont trois chefs d'État). Parmi les membres (dont certains, suppléants, sont devenus titulaires au fil du mandat), on peut citer : Leonid Brejnev, Youri Andropov, Konstantin Tchernenko, Mikhaïl Souslov (l'idéologue du parti, mort le 25 janvier 1982, avant Brejnev), Dimitri Oustinov, Mikhaïl Gorbatchev, Andreï Gromyko, Andreï Kirienko, Grigory Romanov, Nikolaï Tikhonov, Viktor Grichine, et arrivés après 1981, entre autres, Nikolaï Ryjkov, Egor Ligatchev, Edouard Chevardnadze, Viktor Tchebrikov (chef du KGB), Vitaly Vorotnikov, etc. Vassili Kouznetsov, Sergueï Sokolov et Boris Eltsine, quant à eux, en étaient des membres suppléants. Nikolaï Tikhonov avait une position particulière pendant cette période puisqu'il fut le Président du Conseil des ministres du 23 octobre 1980 au 27 septembre 1985.

Revenons un peu en arrière. La Russie depuis la Révolution russe a été gouvernée de manière particulièrement stable. Noyautant tout l'appareil d'État russe puis soviétique (à partir de 1922), le PCUS était l'organe décisionnel majeur. Son parlement était le comité central, ses dirigeants le politburo du comité central, et le chef suprême le Secrétaire Général du PCUS. Or, jusqu'en 1982, il y en a eu peu dans toute l'histoire de l'URSS : Lénine du 8 novembre 1917 au 3 avril 1922, Staline du 3 avril 1922 au 16 octobre 1952 (officiellement, il n'y en avait plus quelques mois avant sa mort mais il dirigeait le PCUS jusqu'à sa mort le 5 mars 1953), Nikita Khrouchtchev du 7 septembre 1953 au 14 octobre 1964, Leonid Brejnev du 14 octobre 1964 au 10 novembre 1982. Quatre dirigeants en plus de soixante ans !

À la différence des dictateurs de républiques bananières, le dirigeant suprême dépendait d'une entité décisionnelle collective (le politburo), et parfois, il pouvait être évincé par ses pairs. Ce fut le cas de Khrouchtchev en 1964 (l'unique cas).


L'époque de Leonid Brejnev était significative. Il formait une "équipe" avec Anastase Mikoyan (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 15 juillet 1964 au 9 décembre 1965), Nikolaï Podgorny (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 9 décembre 1965 au 16 juin 1977) et Alexis Kossyguine (Président du Conseil des ministres du 14 octobre 1964 au 23 octobre 1980). À partir de juin 1977 et pas systématiquement, le dirigeant suprême du PCUS occupait aussi les fonctions de chef de l'État, à savoir Président du Praesidium du Soviet Suprême. Cette "équipe" était de la génération du siècle (tous nés entre 1903 et 1906, sauf Mikoyan 1895), si bien qu'ils ont pris le pouvoir au moment où ils sont devenus sexagénaires.

Dix-huit ans plus tard, comme l'expliquait le journaliste Georges Bortoli sur Antenne 2 le 13 février 1984, la stabilité en a fait une équipe de vieillards, à peine aptes à se tenir debout (les dernières années de Brejnev furent souvent moquées, avec raison, comme symptomatiques du régime soviétique), et la mort de ce dernier, au lieu de tourner la page, a au contraire renforcé cette impression de régime finissant.

Le choix du politburo à la mort de Brejnev se résumait à deux possibilités : soit le fidèle des fidèles de Brejnev, à savoir Konstantin Tchernenko (71 ans), soit l'irremplaçable Youri Andropov (68 ans), président du KGB du 18 mai 1967 au 26 mai 1982. Andropov, né le 2 juin 1914, fut choisi le 12 novembre 1982, comme numéro un, surtout soutenu par le complexe militaro-industriel soviétique dirigé par le maréchal Oustinov (ce fut Tchernenko qui proposa sa candidature acceptée à l'unanimité du comité central). Son avènement aurait pu inquiéter les Soviétiques car être patron du KGB, c'est-à-dire des actions toujours répressives, laissait un arrière-goût de crainte justifiée, mais en même temps, on le disait parfois "libéral" (un mot avec des guillemets car on était en URSS).


Youri Andropov était un diplomate et s'était retrouvé ambassadeur de l'URSS en Hongrie entre 1953 et 1957. C'est par ses rapports alarmants qu'il a convaincu Moscou d'envoyer des chars soviétiques à Budapest contre l'insurrection populaire. Cela a entraîné la mort de 2 500 personnes. Andropov resta toute sa vie choqué par l'expérience hongroise : il avait vu une véritable insurrection et craignait qu'elle ait lieu également à Moscou. La conséquence a été double : d'une part, tenter de réformer l'URSS pour éviter d'en arriver à une telle extrémité ; d'autre part, empêcher toute critique extérieure du régime soviétique. Lucidité et langue de bois ; lucidité en interne, langue de bois en externe.

Khrouchtchev l'a bien apprécié au point d'en faire, au sein du PCUS, le responsable des relations avec les partis communistes des pays socialistes (entre 1957 et 1967), tout en montant dans les échelons du parti (secrétaire du comité central en 1962). Cité par "Russia Beyond", le politologue Gueorgui Arbatov raconta, de cette époque, qu'Andropov voulait parler avec efficacité et lucidité en annonçant la couleur à ses collaborateurs :
« Dans cette salle, nous pouvons tous exprimer nos opinions, de manière absolument ouverte. Mais dès que vous la quittez, respectez les règles ! ».


Ensuite, Brejnev a nommé Youri Andropov à la tête du KGB, où il resta incontournable une quinzaine d'années, durant lesquelles il réprima sévèrement les dissidents soviétiques (les envoyant dans les goulags en Sibérie ou les internant dans des asiles psychiatriques) et il participa notamment aux invasions de la Tchécoslovaquie et de l'Afghanistan. En 1969, Andropov a pourchassé la mafia du caviar en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et au Turkménistan. On l'a aussi soupçonné d'être à l'origine de l'attentat contre le pape Jean-Paul II le 13 mai 1981, fiché par le KGB en 1973 comme un "danger potentiel principal" pour ses sympathies avec le Solidarnosc.

Dans son livre "Au cœur du Kremlin" (sorti en 2018 chez Stock), le diplomate et écrivain Vladimir Fédorovski, ami personnel d'Alexandre Iakovlev, expliquait à propos de Youri Andropov : « C'est un bolchevik convaincu, à l'instar de Khrouchtchev, à cette différence près qu'il est intelligent. (…) Il est puritain comme on l'était à l'époque et regarde avec effarement l'évolution de la classe dirigeante qui n'aime que les avantages matériels, les femmes, l'alcool et la triche, pour lesquels il conçoit une sainte horreur. Il hait le laisser-aller général dominant les années Brejnev. Ce qui ne l'empêche nullement de se façonner une image d'homme moderne en écoutant des tubes américains et en sirotant de temps en temps un whisky. (…) Selon (…) Alexandre Iakovlev, Andropov est un néostalinien convaincu, sans le tropisme sanguinaire du petit père des peuples. Doté d'une personnalité complexe, très structurée, il fait de la lutte contre les dissidents un cheval de bataille. (…) S'il pratique la persécution, sa préférence va toutefois à une politique d'expulsion systématique. (…) Contrairement à Khrouchtchev qui pratique l'élimination systématique, Andropov n'aime pas tuer. (…) Son but profond est la stabilisation su pays. »
.
 


Youri Andropov est devenu Secrétaire Général du PCUS du 12 novembre 1982 au 9 février 1984, et Président du Praesidium du Soviet Suprême du 16 juin 1983 au 9 février 1984. Sur le plan intérieur, il voulait réformer en profondeur l'économie soviétique et réprimer le travail au noir. Ainsi, il a lutté contre la corruption, très forte à la fin de l'ère Brejnev (il a limogé dix-huit ministres), contre l'alcoolisme en augmentant considérablement le prix de la vodka (ce qui a fait émerger une vodka à bas prix appelée Andropovka), encouragé la police à arrêter les gens en ville pendant les heures de travail ou d'enseignement pour qu'ils retournassent à leur travail et cours (pour lutter contre l'absentéisme), etc.

Vladimir Fédorovski analysait ainsi l'esprit d'Andropov : « L'entourage d'Andropov se vante d'avoir inventé la perestroïka. Ce n'est pas totalement faux, si ce n'est qu'Andropov est influencé par le style de Deng Xiaoping qui consistait à conserver le système politique tout en pratiquant des ouvertures sur le plan économique. Il est assurément l'homme le mieux informé du pays et le plus lucide sur sa situation réelle. Outre les statistiques de façade qui ont leur utilité pour la propagande, il détient les chiffres exacts. ».

Anatoli Loukianov, le dernier Président du Soviet Suprême du 15 mars 1990 au 25 décembre 1991, évoqua les réformes économiques voulues par Andropov ainsi : « Je ne doute pas que si le destin avait laissé à Youri Vladimirovitch encore quelques années de vie, nous n'aurions pas eu de déstabilisations catastrophiques, pas de conflits interethniques sanglants, pas d'affaiblissement généralisé du pouvoir de l'État. » (cité par "Russia Beyond"). Quant à Alexandre Iakovlev (1923-2005), futur architecte de la perestroïka, il disait non sans ironie : « Les réformes d’Andropov ont été aussi efficaces que d’essayer de perfectionner un train à court de carburant pour le rendre plus rapide ! ».


Sur le plan extérieur, Andropov se retrouvait en pleine crise des euromissiles, face à un Occident renforcé par la Présidence de Ronald Reagan. Il a initié une détente dans différents pays, en Pologne avec la libération de Lech Walesa, en Tchécoslovaquie avec une lettre de sympathie à Alexander Dubcek, en Afghanistan en négociant une trêve avec le commandant Ahmed Chah Massoud, etc. Ce qui n'empêchait pas des fortes tensions, comme les tirs de missile qui ont abattu le Boeing 747 faisant un vol de la Korean Air Lines entre New York et Séoul le 1er septembre 1983 (239 morts).

Youri Andropov n'hésitait toutefois pas à montrer des signes d'ouverture. Ainsi, à son arrivée au pouvoir, il a reçu, parmi des milliers d'autres, la lettre d'une jeune Américaine de 10 ans, Samantha Smith, très inquiète des risques de guerre nucléaire entre les États-Unis et l'URSS. Youri Andropov lui a répondu le 28 avril 1983 en voulant la rassurer en style bisounours : « Oui, Samantha, nous en Union Soviétique tâchons de tout faire pour qu’il n’y ait pas de guerre sur Terre. C’est ce que veut tout Soviétique. (…) Les Soviétiques savent à quel point la guerre est une chose terrible. (…) Nous voulons la paix, et nous avons d’autres occupations : faire pousser du blé, construire et inventer, écrire des livres et s’envoler dans l’Espace. Nous voulons la paix pour nous-mêmes et pour tous les peuples de cette planète. Pour nos enfants et pour toi, Samantha. ». Et il l'invita à venir en URSS pour visiter le pays, ce qu'elle fit du 7 au 22 juillet 1983, comme la plus jeune ambassadrice des États-Unis, dans un voyage très médiatisé. Elle n'a pas pu rencontrer physiquement Youri Andropov parce qu'il était trop malade mais a pu discuter avec lui au téléphone. En visitant le pays (elle est passée par la Crimée), elle s'est fait beaucoup d'amis soviétiques (anglophones). Beaucoup d'Américains y virent quand même une honteuse manipulation de propagande sur une enfant. Démarrant une carrière d'actrice pour une série télévisée, la jeune Samantha trouva hélas la mort avec son père le 25 août 1985 dans le crash de son avion dans le Maine, de retour d'un tournage. Mikhaïl Gorbatchev a envoyé l'ambassadeur soviétique aux États-Unis aux obsèques de la jeune fille de 13 ans.


Très malade, Andropov l'était effectivement tout au long de son court pouvoir d'État. Ses huit derniers mois se passèrent principalement dans les hôpitaux en raison d'une insuffisance rénale chronique qui empirait de jour en jour, ainsi que d'un diabète. Il était sous dialyse permanente à partir de mars 1983 (ce qui faisait dire qu'il était le dirigeant soviétique "le plus branché" de l'histoire !). Son dernier discours public a été prononcé le 1er septembre 1983. Il était absent à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1983, et il est tombé dans le coma en décembre 1983 avant de mourir le 9 février 1984 à l'âge de 69 ans (ce qui, vu de 2024, est maintenant relativement jeune pour mourir).
 


Comme écrit plus haut, Konstantin Tchernenko, né le 11 septembre 1911 d'origine ukrainienne, fut désigné par le politburo comme le successeur de Youri Andropov. Ce fut Nikolaï Tikhonov qui le proposa au comité central. Le clivage était le suivant : ou les dirigeants communistes gardaient la prudence et désignaient le plus âgé (72 ans) au plus haut grade des leurs, Tchernenko, ou ils osaient ouvrir une nouvelle période en désignant le plus jeune (52 ans), Mikhaïl Gorbatchev, le dauphin désigné de Youri Andropov. En effet, Gorbatchev avait compris, lui aussi, la nécessité de faire des réformes économiques parce qu'il avait la même lucidité sur l'impossibilité de pérenniser le régime soviétique en l'État (il s'effondrait de lui-même, ce qu'il fit finalement en 1991). Tchernenko a cumulé son pouvoir, lui aussi, avec les fonctions de chef d'État, Président du Praesidium du Soviet Suprême, du 11 avril 1984 jusqu'à sa mort. Au contraire d'Andropov, Tchernenko était peu instruit, et grabataire, ce qui permettait un statu quo (et quelques affaires en plus pour les plus corrompus).

Vladimir Fédorovski en a parlé sans complaisance : « Tchernenko était le type même de l'apparatchik qui n'avait dû sa providentielle ascension qu'à sa rencontre dans les années 1950 avec Leonid Brejnev, dont il fut le secrétaire personnel. Fils de paysan, et de formation intellectuelle limitée, ce personnage mou et blême avait pour seule caractéristique politique de constituer une alternative au KGB et à l'armée. ». Un peu plus tôt dans son livre, il n'était décidément pas tendre avec Tchernenko « compagnon de beuverie et premier courtisan de Brejnev, surnommé son "ouvreur de bouteilles" ».


L'avènement de Konstantin Tchernenko n'était donc pas un signal très optimiste porté tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS. Gros fumeur, il était déjà très malade, atteint d'insuffisances respiratoire et cardiaque, également d'une cirrhose du foie, et s'était déjà absenté trois mois l'année précédente pour pleurésie et pneumonie. On le décrivait déjà comme un zombie ! Très proche de Brejnev, Tchernenko est entré au politburo le 27 novembre 1978. Il était à peine capable de prononcer l'éloge funèbre de son prédécesseur tant cela supposait un énorme effort physique (on a monté un élévateur mécanique pour lui faire gravir les quelques marches sur la Place Rouge). Il a cependant réussi à participer à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1984, mais était souvent absent, le politburo se réunissait sans lui, parfois en prenant lui-même l'initiative des réunions. Et depuis Andropov, c'était Gorbatchev qui faisait office de Secrétaire Général par intérim.

Symbole du communisme déclinant, Tchernenko a même tenté, sans succès, de réhabiliter Staline (il a quand même réintégré l'historique Viatcheslav Molotov, né en 1890, au parti communiste, ce qui faisait dire des plaisanteries par les gens du peuple en considérant Molotov, 94 ans, comme le futur successeur de Tchernenko !). Il refusa qu'Erich Honecker, chef de la RDA (Allemagne de l'Est), se rendît en Allemagne de l'Ouest (RFA). Il a boycotta les Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles en représailles au boycott américain des JO de 1980 à Moscou. Pour autant, les liens n'étaient pas rompus avec "l'Occident", puisque Tchernenko rencontra en juillet 1984 à Moscou François Mitterrand qui avait auparavant rompu avec l'URSS (le Président français assista aux obsèques de Tchernenko au contraire de ses deux prédécesseurs ; Mitterrand évoqua devant lui le sort du dissident Andreï Sakharov, ce qui ne manquait pas d'audace sinon de courgae), il rencontra aussi Neil Kinnock, leader du parti travailliste au Royaume-Uni (et candidat au poste de Premier Ministre britannique), en novembre 1984.
 


La dernière déclaration publique de Konstantin Tchernenko a eu lieu le 28 février 1985, six jours après que sa maladie fut officiellement annoncée pour la première fois. Hospitalisé à partir de la fin du mois de février 1985, il est tombé dans le coma le 9 mars et est mort le 10 mars 1985 en début de soirée. Cette fois-ci, deux "jeunes" s'affrontaient pour la succession, Grigory Romanov (62 ans), dauphin de Tchernenko, et Mickhaïl Gorbatchev (54 ans), dauphin d'Andropov. Ce dernier, soutenu à la fois par le KGB, l'armée et l'intelligentsia, et présenté par l'indéboulonnable Andreï Gromyko à qui on avait promis le poste de chef de l'État, a convaincu à l'unanimité le politburo qu'il fallait en finir avec cette génération de vieillards. Un nouveau vent arriva à Moscou, celui de la perestroïka et de la glasnost. On connaît la suite.

Quarante ans après cette succession de vieillards au Kremlin, la gérontocratie s'est déplacée à Washington. Lors de la prochaine élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024, tout laisse entendre, même si cela peut changer, que cela se jouera entre deux Présidents vieillards, entre Joe Biden (81 ans) et Donald Trump (78 ans). Quant au Kremlin, la gérontocratie a encore de beaux jours devant elle, puisque Vladimir Poutine (71 ans) a de grandes probabilités d'être réélu Président de la Fédération de Russie le 17 mars 2024 pour six ans (77 ans) voire douze ans (83 ans). Au moins, en France, nous avons des dirigeants jeunes et dynamiques, les deux têtes de l'exécutif, Emmanuel Macron (46 ans) et Gabriel Attal (34 ans), ne totalisent même pas l'âge du Président des États-Unis, seulement 80 ans !



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 février 2024)
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Mikhaïl Gorbatchev.
6 mois de guerre en Ukraine en 7 dates.
Les massacres de Boutcha.
Le naufrage du croiseur russe Moskva.
L’assassinat de Daria Douguina.
Dmitri Vrubel.
Kiev le 16 juin 2022 : une journée d’unité européenne historique !
L'avis de François Hollande.
Volodymyr Zelensky.
Poutine paiera pour les morts et la destruction de l’Ukraine.
Ukraine en guerre : coming out de la Grande Russie.
Robert Ménard, l’immigration et l’émotion humanitaire.
Ukraine en guerre : Emmanuel Macron sur tous les fronts.
Nous Européens, nous sommes tous des Ukrainiens !
Klim Tchourioumov.
Après Vostok 1, Sputnik V.
Evgueni Primakov.
Irina Slavina, le cauchemar par le feu.
Trotski.
Vladimir Poutine au pouvoir jusqu'en 2036 ?
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?
 






https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240213-tchernenko.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2024/02/12/40202971.html




 

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11 février 2024 7 11 /02 /février /2024 04:45

« En somme, la preuve est faite qu'un excès de stabilité peut conduire à une certaine instabilité. » (Georges Bortoli, journaliste d'Antenne 2, le 13 février 1984).



 


Il y a quarante ans, le 9 février 1984, est mort Youri Andropov. Dirigeant de l'Union Soviétique depuis moins d'un an et demi, son court règne allait laisser ensuite place à un règne encore plus court, celui de Konstantin Tchernenko, qui a mis trois jours pour se faire élire Secrétaire Général du Parti communiste d'Union Soviétique (PCUS), le poste le plus important de l'URSS depuis la Révolution russe. Le lendemain, le 14 février 1984, il présidait les funérailles nationales de Youri Andropov sur la Place Rouge. Wikipédia écrit avec justesse : « Il en découlera un découragement évident du peuple face à cette valse, au sommet de l'État, des vieux caciques du régime, signe de la déliquescence de la toute-puissante Union Soviétique. ». "Le Canard enchaîné" titra à l'époque : « Le triomphe du marxisme-sénilisme » !

Les autorités soviétiques ont d'ailleurs attendu le 10 février 1984 pour rendre publique la mort de Youri Andropov, quasi-invisible depuis environ six mois. À l'époque, pendant cette semaine-là, je séjournais chez mes grands-parents et mon grand-père, qui regardait l'actualité par habitude, le journal télévisé à 20 heures, s'amusait avec les noms de dirigeants soviétiques qu'il ne connaissait pas vraiment. Pendant plusieurs jours, en effet, les journalistes évoquaient les noms en -ov ou en -ev (en général, parfois en -ko), passaient leurs photos en gros plan sur l'écran, annonçaient leurs noms et fonctions, et entendre autant de Popov amusait mon grand-père qui, comme sa femme, considérait la Russie comme un pays très lointain, là-bas vers l'Est et surtout, vers le grand froid (avec port de la chapka de rigueur). Moi, au contraire, j'ai passionné, ou plutôt, fasciné par ces jeux de pouvoirs, immenses (l'URSS avait la bombe nucléaire quand même, et même le plus grand arsenal au monde), dans un pays aussi secret, aussi mystérieux dont on ne connaissait pas les tenants et aboutissants de politique intérieure, à tel point qu'il y avait des kremlinologues, dont les deux plus connus en France étaient Hélène Carrère d'Encausse et Alexandre Adler.

Des noms en -ov ou en -ev, ils étaient nombreux. L'instance cruciale, à cette époque-là, était le politburo (bureau politique) du PCUS. Le politburo qui fut choisi au XXVIe congrès du PCUS fut en fonction du 3 mars 1981 au 6 mars 1986, pendant toute cette succession de vieillards. Sur la vingtaine de membres, six sont morts avant la fin de leur mandat (dont trois chefs d'État). Parmi les membres (dont certains, suppléants, sont devenus titulaires au fil du mandat), on peut citer : Leonid Brejnev, Youri Andropov, Konstantin Tchernenko, Mikhaïl Souslov (l'idéologue du parti, mort le 25 janvier 1982, avant Brejnev), Dimitri Oustinov, Mikhaïl Gorbatchev, Andreï Gromyko, Andreï Kirienko, Grigory Romanov, Nikolaï Tikhonov, Viktor Grichine, et arrivés après 1981, entre autres, Nikolaï Ryjkov, Egor Ligatchev, Edouard Chevardnadze, Viktor Tchebrikov (chef du KGB), Vitaly Vorotnikov, etc. Vassili Kouznetsov, Sergueï Sokolov et Boris Eltsine, quant à eux, en étaient des membres suppléants. Nikolaï Tikhonov avait une position particulière pendant cette période puisqu'il fut le Président du Conseil des ministres du 23 octobre 1980 au 27 septembre 1985.

Revenons un peu en arrière. La Russie depuis la Révolution russe a été gouvernée de manière particulièrement stable. Noyautant tout l'appareil d'État russe puis soviétique (à partir de 1922), le PCUS était l'organe décisionnel majeur. Son parlement était le comité central, ses dirigeants le politburo du comité central, et le chef suprême le Secrétaire Général du PCUS. Or, jusqu'en 1982, il y en a eu peu dans toute l'histoire de l'URSS : Lénine du 8 novembre 1917 au 3 avril 1922, Staline du 3 avril 1922 au 16 octobre 1952 (officiellement, il n'y en avait plus quelques mois avant sa mort mais il dirigeait le PCUS jusqu'à sa mort le 5 mars 1953), Nikita Khrouchtchev du 7 septembre 1953 au 14 octobre 1964, Leonid Brejnev du 14 octobre 1964 au 10 novembre 1982. Quatre dirigeants en plus de soixante ans !

À la différence des dictateurs de républiques bananières, le dirigeant suprême dépendait d'une entité décisionnelle collective (le politburo), et parfois, il pouvait être évincé par ses pairs. Ce fut le cas de Khrouchtchev en 1964 (l'unique cas).


L'époque de Leonid Brejnev était significative. Il formait une "équipe" avec Anastase Mikoyan (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 15 juillet 1964 au 9 décembre 1965), Nikolaï Podgorny (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 9 décembre 1965 au 16 juin 1977) et Alexis Kossyguine (Président du Conseil des ministres du 14 octobre 1964 au 23 octobre 1980). À partir de juin 1977 et pas systématiquement, le dirigeant suprême du PCUS occupait aussi les fonctions de chef de l'État, à savoir Président du Praesidium du Soviet Suprême. Cette "équipe" était de la génération du siècle (tous nés entre 1903 et 1906, sauf Mikoyan 1895), si bien qu'ils ont pris le pouvoir au moment où ils sont devenus sexagénaires.

Dix-huit ans plus tard, comme l'expliquait le journaliste Georges Bortoli sur Antenne 2 le 13 février 1984, la stabilité en a fait une équipe de vieillards, à peine aptes à se tenir debout (les dernières années de Brejnev furent souvent moquées, avec raison, comme symptomatiques du régime soviétique), et la mort de ce dernier, au lieu de tourner la page, a au contraire renforcé cette impression de régime finissant.

Le choix du politburo à la mort de Brejnev se résumait à deux possibilités : soit le fidèle des fidèles de Brejnev, à savoir Konstantin Tchernenko (71 ans), soit l'irremplaçable Youri Andropov (68 ans), président du KGB du 18 mai 1967 au 26 mai 1982. Andropov, né le 2 juin 1914, fut choisi le 12 novembre 1982, comme numéro un, surtout soutenu par le complexe militaro-industriel soviétique dirigé par le maréchal Oustinov (ce fut Tchernenko qui proposa sa candidature acceptée à l'unanimité du comité central). Son avènement aurait pu inquiéter les Soviétiques car être patron du KGB, c'est-à-dire des actions toujours répressives, laissait un arrière-goût de crainte justifiée, mais en même temps, on le disait parfois "libéral" (un mot avec des guillemets car on était en URSS).


Youri Andropov était un diplomate et s'était retrouvé ambassadeur de l'URSS en Hongrie entre 1953 et 1957. C'est par ses rapports alarmants qu'il a convaincu Moscou d'envoyer des chars soviétiques à Budapest contre l'insurrection populaire. Cela a entraîné la mort de 2 500 personnes. Andropov resta toute sa vie choqué par l'expérience hongroise : il avait vu une véritable insurrection et craignait qu'elle ait lieu également à Moscou. La conséquence a été double : d'une part, tenter de réformer l'URSS pour éviter d'en arriver à une telle extrémité ; d'autre part, empêcher toute critique extérieure du régime soviétique. Lucidité et langue de bois ; lucidité en interne, langue de bois en externe.

Khrouchtchev l'a bien apprécié au point d'en faire, au sein du PCUS, le responsable des relations avec les partis communistes des pays socialistes (entre 1957 et 1967), tout en montant dans les échelons du parti (secrétaire du comité central en 1962). Cité par "Russia Beyond", le politologue Gueorgui Arbatov raconta, de cette époque, qu'Andropov voulait parler avec efficacité et lucidité en annonçant la couleur à ses collaborateurs :
« Dans cette salle, nous pouvons tous exprimer nos opinions, de manière absolument ouverte. Mais dès que vous la quittez, respectez les règles ! ».


Ensuite, Brejnev a nommé Youri Andropov à la tête du KGB, où il resta incontournable une quinzaine d'années, durant lesquelles il réprima sévèrement les dissidents soviétiques (les envoyant dans les goulags en Sibérie ou les internant dans des asiles psychiatriques) et il participa notamment aux invasions de la Tchécoslovaquie et de l'Afghanistan. En 1969, Andropov a pourchassé la mafia du caviar en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et au Turkménistan. On l'a aussi soupçonné d'être à l'origine de l'attentat contre le pape Jean-Paul II le 13 mai 1981, fiché par le KGB en 1973 comme un "danger potentiel principal" pour ses sympathies avec le Solidarnosc.

Dans son livre "Au cœur du Kremlin" (sorti en 2018 chez Stock), le diplomate et écrivain Vladimir Fédorovski, ami personnel d'Alexandre Iakovlev, expliquait à propos de Youri Andropov : « C'est un bolchevik convaincu, à l'instar de Khrouchtchev, à cette différence près qu'il est intelligent. (…) Il est puritain comme on l'était à l'époque et regarde avec effarement l'évolution de la classe dirigeante qui n'aime que les avantages matériels, les femmes, l'alcool et la triche, pour lesquels il conçoit une sainte horreur. Il hait le laisser-aller général dominant les années Brejnev. Ce qui ne l'empêche nullement de se façonner une image d'homme moderne en écoutant des tubes américains et en sirotant de temps en temps un whisky. (…) Selon (…) Alexandre Iakovlev, Andropov est un néostalinien convaincu, sans le tropisme sanguinaire du petit père des peuples. Doté d'une personnalité complexe, très structurée, il fait de la lutte contre les dissidents un cheval de bataille. (…) S'il pratique la persécution, sa préférence va toutefois à une politique d'expulsion systématique. (…) Contrairement à Khrouchtchev qui pratique l'élimination systématique, Andropov n'aime pas tuer. (…) Son but profond est la stabilisation su pays. »
.
 


Youri Andropov est devenu Secrétaire Général du PCUS du 12 novembre 1982 au 9 février 1984, et Président du Praesidium du Soviet Suprême du 16 juin 1983 au 9 février 1984. Sur le plan intérieur, il voulait réformer en profondeur l'économie soviétique et réprimer le travail au noir. Ainsi, il a lutté contre la corruption, très forte à la fin de l'ère Brejnev (il a limogé dix-huit ministres), contre l'alcoolisme en augmentant considérablement le prix de la vodka (ce qui a fait émerger une vodka à bas prix appelée Andropovka), encouragé la police à arrêter les gens en ville pendant les heures de travail ou d'enseignement pour qu'ils retournassent à leur travail et cours (pour lutter contre l'absentéisme), etc.

Vladimir Fédorovski analysait ainsi l'esprit d'Andropov : « L'entourage d'Andropov se vante d'avoir inventé la perestroïka. Ce n'est pas totalement faux, si ce n'est qu'Andropov est influencé par le style de Deng Xiaoping qui consistait à conserver le système politique tout en pratiquant des ouvertures sur le plan économique. Il est assurément l'homme le mieux informé du pays et le plus lucide sur sa situation réelle. Outre les statistiques de façade qui ont leur utilité pour la propagande, il détient les chiffres exacts. ».

Anatoli Loukianov, le dernier Président du Soviet Suprême du 15 mars 1990 au 25 décembre 1991, évoqua les réformes économiques voulues par Andropov ainsi : « Je ne doute pas que si le destin avait laissé à Youri Vladimirovitch encore quelques années de vie, nous n'aurions pas eu de déstabilisations catastrophiques, pas de conflits interethniques sanglants, pas d'affaiblissement généralisé du pouvoir de l'État. » (cité par "Russia Beyond"). Quant à Alexandre Iakovlev (1923-2005), futur architecte de la perestroïka, il disait non sans ironie : « Les réformes d’Andropov ont été aussi efficaces que d’essayer de perfectionner un train à court de carburant pour le rendre plus rapide ! ».


Sur le plan extérieur, Andropov se retrouvait en pleine crise des euromissiles, face à un Occident renforcé par la Présidence de Ronald Reagan. Il a initié une détente dans différents pays, en Pologne avec la libération de Lech Walesa, en Tchécoslovaquie avec une lettre de sympathie à Alexander Dubcek, en Afghanistan en négociant une trêve avec le commandant Ahmed Chah Massoud, etc. Ce qui n'empêchait pas des fortes tensions, comme les tirs de missile qui ont abattu le Boeing 747 faisant un vol de la Korean Air Lines entre New York et Séoul le 1er septembre 1983 (239 morts).

Youri Andropov n'hésitait toutefois pas à montrer des signes d'ouverture. Ainsi, à son arrivée au pouvoir, il a reçu, parmi des milliers d'autres, la lettre d'une jeune Américaine de 10 ans, Samantha Smith, très inquiète des risques de guerre nucléaire entre les États-Unis et l'URSS. Youri Andropov lui a répondu le 28 avril 1983 en voulant la rassurer en style bisounours : « Oui, Samantha, nous en Union Soviétique tâchons de tout faire pour qu’il n’y ait pas de guerre sur Terre. C’est ce que veut tout Soviétique. (…) Les Soviétiques savent à quel point la guerre est une chose terrible. (…) Nous voulons la paix, et nous avons d’autres occupations : faire pousser du blé, construire et inventer, écrire des livres et s’envoler dans l’Espace. Nous voulons la paix pour nous-mêmes et pour tous les peuples de cette planète. Pour nos enfants et pour toi, Samantha. ». Et il l'invita à venir en URSS pour visiter le pays, ce qu'elle fit du 7 au 22 juillet 1983, comme la plus jeune ambassadrice des États-Unis, dans un voyage très médiatisé. Elle n'a pas pu rencontrer physiquement Youri Andropov parce qu'il était trop malade mais a pu discuter avec lui au téléphone. En visitant le pays (elle est passée par la Crimée), elle s'est fait beaucoup d'amis soviétiques (anglophones). Beaucoup d'Américains y virent quand même une honteuse manipulation de propagande sur une enfant. Démarrant une carrière d'actrice pour une série télévisée, la jeune Samantha trouva hélas la mort avec son père le 25 août 1985 dans le crash de son avion dans le Maine, de retour d'un tournage. Mikhaïl Gorbatchev a envoyé l'ambassadeur soviétique aux États-Unis aux obsèques de la jeune fille de 13 ans.


Très malade, Andropov l'était effectivement tout au long de son court pouvoir d'État. Ses huit derniers mois se passèrent principalement dans les hôpitaux en raison d'une insuffisance rénale chronique qui empirait de jour en jour, ainsi que d'un diabète. Il était sous dialyse permanente à partir de mars 1983 (ce qui faisait dire qu'il était le dirigeant soviétique "le plus branché" de l'histoire !). Son dernier discours public a été prononcé le 1er septembre 1983. Il était absent à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1983, et il est tombé dans le coma en décembre 1983 avant de mourir le 9 février 1984 à l'âge de 69 ans (ce qui, vu de 2024, est maintenant relativement jeune pour mourir).
 


Comme écrit plus haut, Konstantin Tchernenko, né le 11 septembre 1911 d'origine ukrainienne, fut désigné par le politburo comme le successeur de Youri Andropov. Ce fut Nikolaï Tikhonov qui le proposa au comité central. Le clivage était le suivant : ou les dirigeants communistes gardaient la prudence et désignaient le plus âgé (72 ans) au plus haut grade des leurs, Tchernenko, ou ils osaient ouvrir une nouvelle période en désignant le plus jeune (52 ans), Mikhaïl Gorbatchev, le dauphin désigné de Youri Andropov. En effet, Gorbatchev avait compris, lui aussi, la nécessité de faire des réformes économiques parce qu'il avait la même lucidité sur l'impossibilité de pérenniser le régime soviétique en l'État (il s'effondrait de lui-même, ce qu'il fit finalement en 1991). Tchernenko a cumulé son pouvoir, lui aussi, avec les fonctions de chef d'État, Président du Praesidium du Soviet Suprême, du 11 avril 1984 jusqu'à sa mort. Au contraire d'Andropov, Tchernenko était peu instruit, et grabataire, ce qui permettait un statu quo (et quelques affaires en plus pour les plus corrompus).

Vladimir Fédorovski en a parlé sans complaisance : « Tchernenko était le type même de l'apparatchik qui n'avait dû sa providentielle ascension qu'à sa rencontre dans les années 1950 avec Leonid Brejnev, dont il fut le secrétaire personnel. Fils de paysan, et de formation intellectuelle limitée, ce personnage mou et blême avait pour seule caractéristique politique de constituer une alternative au KGB et à l'armée. ». Un peu plus tôt dans son livre, il n'était décidément pas tendre avec Tchernenko « compagnon de beuverie et premier courtisan de Brejnev, surnommé son "ouvreur de bouteilles" ».


L'avènement de Konstantin Tchernenko n'était donc pas un signal très optimiste porté tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS. Gros fumeur, il était déjà très malade, atteint d'insuffisances respiratoire et cardiaque, également d'une cirrhose du foie, et s'était déjà absenté trois mois l'année précédente pour pleurésie et pneumonie. On le décrivait déjà comme un zombie ! Très proche de Brejnev, Tchernenko est entré au politburo le 27 novembre 1978. Il était à peine capable de prononcer l'éloge funèbre de son prédécesseur tant cela supposait un énorme effort physique (on a monté un élévateur mécanique pour lui faire gravir les quelques marches sur la Place Rouge). Il a cependant réussi à participer à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1984, mais était souvent absent, le politburo se réunissait sans lui, parfois en prenant lui-même l'initiative des réunions. Et depuis Andropov, c'était Gorbatchev qui faisait office de Secrétaire Général par intérim.

Symbole du communisme déclinant, Tchernenko a même tenté, sans succès, de réhabiliter Staline (il a quand même réintégré l'historique Viatcheslav Molotov, né en 1890, au parti communiste, ce qui faisait dire des plaisanteries par les gens du peuple en considérant Molotov, 94 ans, comme le futur successeur de Tchernenko !). Il refusa qu'Erich Honecker, chef de la RDA (Allemagne de l'Est), se rendît en Allemagne de l'Ouest (RFA). Il a boycotta les Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles en représailles au boycott américain des JO de 1980 à Moscou. Pour autant, les liens n'étaient pas rompus avec "l'Occident", puisque Tchernenko rencontra en juillet 1984 à Moscou François Mitterrand qui avait auparavant rompu avec l'URSS (le Président français assista aux obsèques de Tchernenko au contraire de ses deux prédécesseurs ; Mitterrand évoqua devant lui le sort du dissident Andreï Sakharov, ce qui ne manquait pas d'audace sinon de courgae), il rencontra aussi Neil Kinnock, leader du parti travailliste au Royaume-Uni (et candidat au poste de Premier Ministre britannique), en novembre 1984.
 


La dernière déclaration publique de Konstantin Tchernenko a eu lieu le 28 février 1985, six jours après que sa maladie fut officiellement annoncée pour la première fois. Hospitalisé à partir de la fin du mois de février 1985, il est tombé dans le coma le 9 mars et est mort le 10 mars 1985 en début de soirée. Cette fois-ci, deux "jeunes" s'affrontaient pour la succession, Grigory Romanov (62 ans), dauphin de Tchernenko, et Mickhaïl Gorbatchev (54 ans), dauphin d'Andropov. Ce dernier, soutenu à la fois par le KGB, l'armée et l'intelligentsia, et présenté par l'indéboulonnable Andreï Gromyko à qui on avait promis le poste de chef de l'État, a convaincu à l'unanimité le politburo qu'il fallait en finir avec cette génération de vieillards. Un nouveau vent arriva à Moscou, celui de la perestroïka et de la glasnost. On connaît la suite.

Quarante ans après cette succession de vieillards au Kremlin, la gérontocratie s'est déplacée à Washington. Lors de la prochaine élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024, tout laisse entendre, même si cela peut changer, que cela se jouera entre deux Présidents vieillards, entre Joe Biden (81 ans) et Donald Trump (78 ans). Quant au Kremlin, la gérontocratie a encore de beaux jours devant elle, puisque Vladimir Poutine (71 ans) a de grandes probabilités d'être réélu Président de la Fédération de Russie le 17 mars 2024 pour six ans (77 ans) voire douze ans (83 ans). Au moins, en France, nous avons des dirigeants jeunes et dynamiques, les deux têtes de l'exécutif, Emmanuel Macron (46 ans) et Gabriel Attal (34 ans), ne totalisent même pas l'âge du Président des États-Unis, seulement 80 ans !



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 février 2024)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Journal télévisé d'Antenne 2 le 13 février 1984 (INA).
1984, au paroxysme de la gérontocratie soviétique : le marxisme-sénilisme.
Youri Andropov.
Konstantin Tchernenko.
Lénine.
Tchaïkovsky.

Prix Nobel de Chimie 2023 : la boîte quantique.
La France Unie soutient l'Ukraine !
Condoléances cyniques.
Mort d'Evgueni Prigojine.
Hélène Carrère d'Encausse.

Sergueï Kirienko.
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L'effondrement du pouvoir de Poutine.
Putsch en Russie : faut-il sauver le soldat Poutine ?
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Aeroflot.
Staline : combien de morts sur la conscience ?
Ukraine, un an après : "Chaque jour de guerre est le choix de Poutine".
L'Ukraine à l'Europe : donnez-nous des ailes !
Les 70 ans de Vladimir Poutine.
Le centenaire de l'URSS.
Kherson libéré, mais menace nucléaire ?
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Ukraine en guerre : Emmanuel Macron sur tous les fronts.
Nous Européens, nous sommes tous des Ukrainiens !
Klim Tchourioumov.
Après Vostok 1, Sputnik V.
Evgueni Primakov.
Irina Slavina, le cauchemar par le feu.
Trotski.
Vladimir Poutine au pouvoir jusqu'en 2036 ?
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?
 






 

https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240210-gerontocratie-sovietique.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/1984-au-paroxysme-de-la-252741

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2024/02/12/40202967.html





 

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9 février 2024 5 09 /02 /février /2024 03:26

« En somme, la preuve est faite qu'un excès de stabilité peut conduire à une certaine instabilité. » (Georges Bortoli, journaliste d'Antenne 2, le 13 février 1984).



 


Il y a quarante ans, le 9 février 1984, est mort Youri Andropov. Dirigeant de l'Union Soviétique depuis moins d'un an et demi, son court règne allait laisser ensuite place à un règne encore plus court, celui de Konstantin Tchernenko, qui a mis trois jours pour se faire élire Secrétaire Général du Parti communiste d'Union Soviétique (PCUS), le poste le plus important de l'URSS depuis la Révolution russe. Le lendemain, le 14 février 1984, il présidait les funérailles nationales de Youri Andropov sur la Place Rouge. Wikipédia écrit avec justesse : « Il en découlera un découragement évident du peuple face à cette valse, au sommet de l'État, des vieux caciques du régime, signe de la déliquescence de la toute-puissante Union Soviétique. ». "Le Canard enchaîné" titra à l'époque : « Le triomphe du marxisme-sénilisme » !

Les autorités soviétiques ont d'ailleurs attendu le 10 février 1984 pour rendre publique la mort de Youri Andropov, quasi-invisible depuis environ six mois. À l'époque, pendant cette semaine-là, je séjournais chez mes grands-parents et mon grand-père, qui regardait l'actualité par habitude, le journal télévisé à 20 heures, s'amusait avec les noms de dirigeants soviétiques qu'il ne connaissait pas vraiment. Pendant plusieurs jours, en effet, les journalistes évoquaient les noms en -ov ou en -ev (en général, parfois en -ko), passaient leurs photos en gros plan sur l'écran, annonçaient leurs noms et fonctions, et entendre autant de Popov amusait mon grand-père qui, comme sa femme, considérait la Russie comme un pays très lointain, là-bas vers l'Est et surtout, vers le grand froid (avec port de la chapka de rigueur). Moi, au contraire, j'ai passionné, ou plutôt, fasciné par ces jeux de pouvoirs, immenses (l'URSS avait la bombe nucléaire quand même, et même le plus grand arsenal au monde), dans un pays aussi secret, aussi mystérieux dont on ne connaissait pas les tenants et aboutissants de politique intérieure, à tel point qu'il y avait des kremlinologues, dont les deux plus connus en France étaient Hélène Carrère d'Encausse et Alexandre Adler.

Des noms en -ov ou en -ev, ils étaient nombreux. L'instance cruciale, à cette époque-là, était le politburo (bureau politique) du PCUS. Le politburo qui fut choisi au XXVIe congrès du PCUS fut en fonction du 3 mars 1981 au 6 mars 1986, pendant toute cette succession de vieillards. Sur la vingtaine de membres, six sont morts avant la fin de leur mandat (dont trois chefs d'État). Parmi les membres (dont certains, suppléants, sont devenus titulaires au fil du mandat), on peut citer : Leonid Brejnev, Youri Andropov, Konstantin Tchernenko, Mikhaïl Souslov (l'idéologue du parti, mort le 25 janvier 1982, avant Brejnev), Dimitri Oustinov, Mikhaïl Gorbatchev, Andreï Gromyko, Andreï Kirienko, Grigory Romanov, Nikolaï Tikhonov, Viktor Grichine, et arrivés après 1981, entre autres, Nikolaï Ryjkov, Egor Ligatchev, Edouard Chevardnadze, Viktor Tchebrikov (chef du KGB), Vitaly Vorotnikov, etc. Vassili Kouznetsov, Sergueï Sokolov et Boris Eltsine, quant à eux, en étaient des membres suppléants. Nikolaï Tikhonov avait une position particulière pendant cette période puisqu'il fut le Président du Conseil des ministres du 23 octobre 1980 au 27 septembre 1985.

Revenons un peu en arrière. La Russie depuis la Révolution russe a été gouvernée de manière particulièrement stable. Noyautant tout l'appareil d'État russe puis soviétique (à partir de 1922), le PCUS était l'organe décisionnel majeur. Son parlement était le comité central, ses dirigeants le politburo du comité central, et le chef suprême le Secrétaire Général du PCUS. Or, jusqu'en 1982, il y en a eu peu dans toute l'histoire de l'URSS : Lénine du 8 novembre 1917 au 3 avril 1922, Staline du 3 avril 1922 au 16 octobre 1952 (officiellement, il n'y en avait plus quelques mois avant sa mort mais il dirigeait le PCUS jusqu'à sa mort le 5 mars 1953), Nikita Khrouchtchev du 7 septembre 1953 au 14 octobre 1964, Leonid Brejnev du 14 octobre 1964 au 10 novembre 1982. Quatre dirigeants en plus de soixante ans !

À la différence des dictateurs de républiques bananières, le dirigeant suprême dépendait d'une entité décisionnelle collective (le politburo), et parfois, il pouvait être évincé par ses pairs. Ce fut le cas de Khrouchtchev en 1964 (l'unique cas).


L'époque de Leonid Brejnev était significative. Il formait une "équipe" avec Anastase Mikoyan (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 15 juillet 1964 au 9 décembre 1965), Nikolaï Podgorny (Président du Praesidium du Soviet Suprême du 9 décembre 1965 au 16 juin 1977) et Alexis Kossyguine (Président du Conseil des ministres du 14 octobre 1964 au 23 octobre 1980). À partir de juin 1977 et pas systématiquement, le dirigeant suprême du PCUS occupait aussi les fonctions de chef de l'État, à savoir Président du Praesidium du Soviet Suprême. Cette "équipe" était de la génération du siècle (tous nés entre 1903 et 1906, sauf Mikoyan 1895), si bien qu'ils ont pris le pouvoir au moment où ils sont devenus sexagénaires.

Dix-huit ans plus tard, comme l'expliquait le journaliste Georges Bortoli sur Antenne 2 le 13 février 1984, la stabilité en a fait une équipe de vieillards, à peine aptes à se tenir debout (les dernières années de Brejnev furent souvent moquées, avec raison, comme symptomatiques du régime soviétique), et la mort de ce dernier, au lieu de tourner la page, a au contraire renforcé cette impression de régime finissant.

Le choix du politburo à la mort de Brejnev se résumait à deux possibilités : soit le fidèle des fidèles de Brejnev, à savoir Konstantin Tchernenko (71 ans), soit l'irremplaçable Youri Andropov (68 ans), président du KGB du 18 mai 1967 au 26 mai 1982. Andropov, né le 2 juin 1914, fut choisi le 12 novembre 1982, comme numéro un, surtout soutenu par le complexe militaro-industriel soviétique dirigé par le maréchal Oustinov (ce fut Tchernenko qui proposa sa candidature acceptée à l'unanimité du comité central). Son avènement aurait pu inquiéter les Soviétiques car être patron du KGB, c'est-à-dire des actions toujours répressives, laissait un arrière-goût de crainte justifiée, mais en même temps, on le disait parfois "libéral" (un mot avec des guillemets car on était en URSS).


Youri Andropov était un diplomate et s'était retrouvé ambassadeur de l'URSS en Hongrie entre 1953 et 1957. C'est par ses rapports alarmants qu'il a convaincu Moscou d'envoyer des chars soviétiques à Budapest contre l'insurrection populaire. Cela a entraîné la mort de 2 500 personnes. Andropov resta toute sa vie choqué par l'expérience hongroise : il avait vu une véritable insurrection et craignait qu'elle ait lieu également à Moscou. La conséquence a été double : d'une part, tenter de réformer l'URSS pour éviter d'en arriver à une telle extrémité ; d'autre part, empêcher toute critique extérieure du régime soviétique. Lucidité et langue de bois ; lucidité en interne, langue de bois en externe.

Khrouchtchev l'a bien apprécié au point d'en faire, au sein du PCUS, le responsable des relations avec les partis communistes des pays socialistes (entre 1957 et 1967), tout en montant dans les échelons du parti (secrétaire du comité central en 1962). Cité par "Russia Beyond", le politologue Gueorgui Arbatov raconta, de cette époque, qu'Andropov voulait parler avec efficacité et lucidité en annonçant la couleur à ses collaborateurs :
« Dans cette salle, nous pouvons tous exprimer nos opinions, de manière absolument ouverte. Mais dès que vous la quittez, respectez les règles ! ».


Ensuite, Brejnev a nommé Youri Andropov à la tête du KGB, où il resta incontournable une quinzaine d'années, durant lesquelles il réprima sévèrement les dissidents soviétiques (les envoyant dans les goulags en Sibérie ou les internant dans des asiles psychiatriques) et il participa notamment aux invasions de la Tchécoslovaquie et de l'Afghanistan. En 1969, Andropov a pourchassé la mafia du caviar en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et au Turkménistan. On l'a aussi soupçonné d'être à l'origine de l'attentat contre le pape Jean-Paul II le 13 mai 1981, fiché par le KGB en 1973 comme un "danger potentiel principal" pour ses sympathies avec le Solidarnosc.

Dans son livre "Au cœur du Kremlin" (sorti en 2018 chez Stock), le diplomate et écrivain Vladimir Fédorovski, ami personnel d'Alexandre Iakovlev, expliquait à propos de Youri Andropov : « C'est un bolchevik convaincu, à l'instar de Khrouchtchev, à cette différence près qu'il est intelligent. (…) Il est puritain comme on l'était à l'époque et regarde avec effarement l'évolution de la classe dirigeante qui n'aime que les avantages matériels, les femmes, l'alcool et la triche, pour lesquels il conçoit une sainte horreur. Il hait le laisser-aller général dominant les années Brejnev. Ce qui ne l'empêche nullement de se façonner une image d'homme moderne en écoutant des tubes américains et en sirotant de temps en temps un whisky. (…) Selon (…) Alexandre Iakovlev, Andropov est un néostalinien convaincu, sans le tropisme sanguinaire du petit père des peuples. Doté d'une personnalité complexe, très structurée, il fait de la lutte contre les dissidents un cheval de bataille. (…) S'il pratique la persécution, sa préférence va toutefois à une politique d'expulsion systématique. (…) Contrairement à Khrouchtchev qui pratique l'élimination systématique, Andropov n'aime pas tuer. (…) Son but profond est la stabilisation su pays. »
.
 


Youri Andropov est devenu Secrétaire Général du PCUS du 12 novembre 1982 au 9 février 1984, et Président du Praesidium du Soviet Suprême du 16 juin 1983 au 9 février 1984. Sur le plan intérieur, il voulait réformer en profondeur l'économie soviétique et réprimer le travail au noir. Ainsi, il a lutté contre la corruption, très forte à la fin de l'ère Brejnev (il a limogé dix-huit ministres), contre l'alcoolisme en augmentant considérablement le prix de la vodka (ce qui a fait émerger une vodka à bas prix appelée Andropovka), encouragé la police à arrêter les gens en ville pendant les heures de travail ou d'enseignement pour qu'ils retournassent à leur travail et cours (pour lutter contre l'absentéisme), etc.

Vladimir Fédorovski analysait ainsi l'esprit d'Andropov : « L'entourage d'Andropov se vante d'avoir inventé la perestroïka. Ce n'est pas totalement faux, si ce n'est qu'Andropov est influencé par le style de Deng Xiaoping qui consistait à conserver le système politique tout en pratiquant des ouvertures sur le plan économique. Il est assurément l'homme le mieux informé du pays et le plus lucide sur sa situation réelle. Outre les statistiques de façade qui ont leur utilité pour la propagande, il détient les chiffres exacts. ».

Anatoli Loukianov, le dernier Président du Soviet Suprême du 15 mars 1990 au 25 décembre 1991, évoqua les réformes économiques voulues par Andropov ainsi : « Je ne doute pas que si le destin avait laissé à Youri Vladimirovitch encore quelques années de vie, nous n'aurions pas eu de déstabilisations catastrophiques, pas de conflits interethniques sanglants, pas d'affaiblissement généralisé du pouvoir de l'État. » (cité par "Russia Beyond"). Quant à Alexandre Iakovlev (1923-2005), futur architecte de la perestroïka, il disait non sans ironie : « Les réformes d’Andropov ont été aussi efficaces que d’essayer de perfectionner un train à court de carburant pour le rendre plus rapide ! ».


Sur le plan extérieur, Andropov se retrouvait en pleine crise des euromissiles, face à un Occident renforcé par la Présidence de Ronald Reagan. Il a initié une détente dans différents pays, en Pologne avec la libération de Lech Walesa, en Tchécoslovaquie avec une lettre de sympathie à Alexander Dubcek, en Afghanistan en négociant une trêve avec le commandant Ahmed Chah Massoud, etc. Ce qui n'empêchait pas des fortes tensions, comme les tirs de missile qui ont abattu le Boeing 747 faisant un vol de la Korean Air Lines entre New York et Séoul le 1er septembre 1983 (239 morts).

Youri Andropov n'hésitait toutefois pas à montrer des signes d'ouverture. Ainsi, à son arrivée au pouvoir, il a reçu, parmi des milliers d'autres, la lettre d'une jeune Américaine de 10 ans, Samantha Smith, très inquiète des risques de guerre nucléaire entre les États-Unis et l'URSS. Youri Andropov lui a répondu le 28 avril 1983 en voulant la rassurer en style bisounours : « Oui, Samantha, nous en Union Soviétique tâchons de tout faire pour qu’il n’y ait pas de guerre sur Terre. C’est ce que veut tout Soviétique. (…) Les Soviétiques savent à quel point la guerre est une chose terrible. (…) Nous voulons la paix, et nous avons d’autres occupations : faire pousser du blé, construire et inventer, écrire des livres et s’envoler dans l’Espace. Nous voulons la paix pour nous-mêmes et pour tous les peuples de cette planète. Pour nos enfants et pour toi, Samantha. ». Et il l'invita à venir en URSS pour visiter le pays, ce qu'elle fit du 7 au 22 juillet 1983, comme la plus jeune ambassadrice des États-Unis, dans un voyage très médiatisé. Elle n'a pas pu rencontrer physiquement Youri Andropov parce qu'il était trop malade mais a pu discuter avec lui au téléphone. En visitant le pays (elle est passée par la Crimée), elle s'est fait beaucoup d'amis soviétiques (anglophones). Beaucoup d'Américains y virent quand même une honteuse manipulation de propagande sur une enfant. Démarrant une carrière d'actrice pour une série télévisée, la jeune Samantha trouva hélas la mort avec son père le 25 août 1985 dans le crash de son avion dans le Maine, de retour d'un tournage. Mikhaïl Gorbatchev a envoyé l'ambassadeur soviétique aux États-Unis aux obsèques de la jeune fille de 13 ans.


Très malade, Andropov l'était effectivement tout au long de son court pouvoir d'État. Ses huit derniers mois se passèrent principalement dans les hôpitaux en raison d'une insuffisance rénale chronique qui empirait de jour en jour, ainsi que d'un diabète. Il était sous dialyse permanente à partir de mars 1983 (ce qui faisait dire qu'il était le dirigeant soviétique "le plus branché" de l'histoire !). Son dernier discours public a été prononcé le 1er septembre 1983. Il était absent à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1983, et il est tombé dans le coma en décembre 1983 avant de mourir le 9 février 1984 à l'âge de 69 ans (ce qui, vu de 2024, est maintenant relativement jeune pour mourir).
 


Comme écrit plus haut, Konstantin Tchernenko, né le 11 septembre 1911 d'origine ukrainienne, fut désigné par le politburo comme le successeur de Youri Andropov. Ce fut Nikolaï Tikhonov qui le proposa au comité central. Le clivage était le suivant : ou les dirigeants communistes gardaient la prudence et désignaient le plus âgé (72 ans) au plus haut grade des leurs, Tchernenko, ou ils osaient ouvrir une nouvelle période en désignant le plus jeune (52 ans), Mikhaïl Gorbatchev, le dauphin désigné de Youri Andropov. En effet, Gorbatchev avait compris, lui aussi, la nécessité de faire des réformes économiques parce qu'il avait la même lucidité sur l'impossibilité de pérenniser le régime soviétique en l'État (il s'effondrait de lui-même, ce qu'il fit finalement en 1991). Tchernenko a cumulé son pouvoir, lui aussi, avec les fonctions de chef d'État, Président du Praesidium du Soviet Suprême, du 11 avril 1984 jusqu'à sa mort. Au contraire d'Andropov, Tchernenko était peu instruit, et grabataire, ce qui permettait un statu quo (et quelques affaires en plus pour les plus corrompus).

Vladimir Fédorovski en a parlé sans complaisance : « Tchernenko était le type même de l'apparatchik qui n'avait dû sa providentielle ascension qu'à sa rencontre dans les années 1950 avec Leonid Brejnev, dont il fut le secrétaire personnel. Fils de paysan, et de formation intellectuelle limitée, ce personnage mou et blême avait pour seule caractéristique politique de constituer une alternative au KGB et à l'armée. ». Un peu plus tôt dans son livre, il n'était décidément pas tendre avec Tchernenko « compagnon de beuverie et premier courtisan de Brejnev, surnommé son "ouvreur de bouteilles" ».


L'avènement de Konstantin Tchernenko n'était donc pas un signal très optimiste porté tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS. Gros fumeur, il était déjà très malade, atteint d'insuffisances respiratoire et cardiaque, également d'une cirrhose du foie, et s'était déjà absenté trois mois l'année précédente pour pleurésie et pneumonie. On le décrivait déjà comme un zombie ! Très proche de Brejnev, Tchernenko est entré au politburo le 27 novembre 1978. Il était à peine capable de prononcer l'éloge funèbre de son prédécesseur tant cela supposait un énorme effort physique (on a monté un élévateur mécanique pour lui faire gravir les quelques marches sur la Place Rouge). Il a cependant réussi à participer à l'anniversaire de la Révolution le 7 novembre 1984, mais était souvent absent, le politburo se réunissait sans lui, parfois en prenant lui-même l'initiative des réunions. Et depuis Andropov, c'était Gorbatchev qui faisait office de Secrétaire Général par intérim.

Symbole du communisme déclinant, Tchernenko a même tenté, sans succès, de réhabiliter Staline (il a quand même réintégré l'historique Viatcheslav Molotov, né en 1890, au parti communiste, ce qui faisait dire des plaisanteries par les gens du peuple en considérant Molotov, 94 ans, comme le futur successeur de Tchernenko !). Il refusa qu'Erich Honecker, chef de la RDA (Allemagne de l'Est), se rendît en Allemagne de l'Ouest (RFA). Il a boycotta les Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles en représailles au boycott américain des JO de 1980 à Moscou. Pour autant, les liens n'étaient pas rompus avec "l'Occident", puisque Tchernenko rencontra en juillet 1984 à Moscou François Mitterrand qui avait auparavant rompu avec l'URSS (le Président français assista aux obsèques de Tchernenko au contraire de ses deux prédécesseurs ; Mitterrand évoqua devant lui le sort du dissident Andreï Sakharov, ce qui ne manquait pas d'audace sinon de courgae), il rencontra aussi Neil Kinnock, leader du parti travailliste au Royaume-Uni (et candidat au poste de Premier Ministre britannique), en novembre 1984.
 


La dernière déclaration publique de Konstantin Tchernenko a eu lieu le 28 février 1985, six jours après que sa maladie fut officiellement annoncée pour la première fois. Hospitalisé à partir de la fin du mois de février 1985, il est tombé dans le coma le 9 mars et est mort le 10 mars 1985 en début de soirée. Cette fois-ci, deux "jeunes" s'affrontaient pour la succession, Grigory Romanov (62 ans), dauphin de Tchernenko, et Mickhaïl Gorbatchev (54 ans), dauphin d'Andropov. Ce dernier, soutenu à la fois par le KGB, l'armée et l'intelligentsia, et présenté par l'indéboulonnable Andreï Gromyko à qui on avait promis le poste de chef de l'État, a convaincu à l'unanimité le politburo qu'il fallait en finir avec cette génération de vieillards. Un nouveau vent arriva à Moscou, celui de la perestroïka et de la glasnost. On connaît la suite.

Quarante ans après cette succession de vieillards au Kremlin, la gérontocratie s'est déplacée à Washington. Lors de la prochaine élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024, tout laisse entendre, même si cela peut changer, que cela se jouera entre deux Présidents vieillards, entre Joe Biden (81 ans) et Donald Trump (78 ans). Quant au Kremlin, la gérontocratie a encore de beaux jours devant elle, puisque Vladimir Poutine (71 ans) a de grandes probabilités d'être réélu Président de la Fédération de Russie le 17 mars 2024 pour six ans (77 ans) voire douze ans (83 ans). Au moins, en France, nous avons des dirigeants jeunes et dynamiques, les deux têtes de l'exécutif, Emmanuel Macron (46 ans) et Gabriel Attal (34 ans), ne totalisent même pas l'âge du Président des États-Unis, seulement 80 ans !



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 février 2024)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Journal télévisé d'Antenne 2 le 13 février 1984 (INA).
1984, au paroxysme de la gérontocratie soviétique : le marxisme-sénilisme.
Youri Andropov.
Konstantin Tchernenko.
Lénine.
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Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?
 





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21 janvier 2024 7 21 /01 /janvier /2024 04:53

« Il est absolument certain que la victoire finale de notre révolution, si elle devait rester isolée, serait sans espoir. » (Lénine).




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Il y a exactement 100 ans, le 21 janvier 1924, est mort Lénine (Vladimir Ilitch Oulianov) à son domicile, après une série d'AVC qui l'ont diminué et dont la cause reste encore bien mystérieuse. Il n'avait que 53 ans, né le 10 avril 1870 à Simbirsk (maintenant, Oulianovsk). Étrange date pour la mort d'un révolutionnaire qui est en même temps la mort du roi de France.

50 000 Russes ont alors défilé devant sa dépouille dans la Maison des syndicats, au centre de Moscou. Créateur de la Tchéka (devenu KGB) pour mater les contre-révolutionnaires, créateur des futurs goulags, régicide, Lénine, féru de culture historique, faisait souvent référence à la Révolution française et on pourrait le comparer à une sorte de Robespierre russe (ou Cromwell russe). Impitoyable, Lénine expliquait en 1918 : « Nous devons encourager l'énergie d'une terreur de masse à grande échelle contre les contre-révolutionnaires. ».

Chef du gouvernement russe puis soviétique depuis le 8 novembre 1917 (jusqu'à sa mort), Lénine est l'un des pires sanguinaires de l'histoire du monde, responsable de la terreur entre 1917 et 1922, qui aurait coûté la vie à un demi-million de Russes. Jusqu'à sa mort, Lénine n'a jamais dévié de sa conception du pouvoir et a toujours prôné l'usage excessif de la violence (alors que certains historiens chercheraient à y déceler une évolution vers un certain humanisme).


Cela faisait depuis 1921 que la santé de Lénine était très fragile et déclinante. Épuisé psychologiquement et physiquement, atteint de troubles cardiaques, d'insomnies etc., il travaillait visiblement beaucoup trop, selon les médecins. Cela ne l'empêchait pas de continuer la politique de terreur, à vouloir l'étendre, voulant condamner à mort le moindre opposant, dans une perspective paranoïaque de maintien au pouvoir du parti communiste.

Craignant d'être diminué voire handicapé par sa santé, il s'est fait fournir par Staline du poison dès le printemps 1922 pour pouvoir se suicider le cas échéant. Lénine céda à Staline le poste crucial de chef du parti (Secrétaire Général du comité central du parti communiste de l'Union Soviétique) le 3 avril 1922. Il le regretta même si c'était Staline, opportuniste, qui allait le visiter et lui rendre des comptes lorsqu'il était malade. À partir du mois de mai 1922, Lénine a fait une série d'AVC qui l'a considérablement diminué, se trouvant paralysé parfois définitivement, jusqu'à ne plus pouvoir parler (il était totalement dépendant à partir du son AVC du 7 mars 1923).

Très vite, Lénine a été isolé par Staline, l'empêchant de transmettre des courriers aux autres dirigeants soviétiques. Il a réussi néanmoins à faire parvenir, par sa sœur, ce qu'on a appelé son testament politique, dicté les 23 décembre 1922, 31 décembre 1922 et 4 janvier 1923, où il évaluait les différents dirigeants soviétiques, craignant la division. Staline, qui avait pris la direction du parti, concentrait à son avis beaucoup trop de pouvoir et qu'il l'usait sans assez de prudence. Il le trouvait également beaucoup trop brutal (jusqu'à ses relations avec sa sœur). Trotski était, pour Lénine, le plus capable, mais il avait une vision trop bureaucratique du pouvoir (il y a eu une chasse à la bureaucratie, à l'époque). Il évoquait aussi Grigori Zinoviev, Lev Kamenev, Nikolaï Boukharine et Gueorgui Piatakov (ces quatre dirigeants ont fini exécutés par Staline entre 1936 et 1938). Il finissait par la proposition de limoger Staline au profit d'une personnalité plus tolérante, plus loyale, plus polie et plus attentive envers ses autres camarades dirigeants. Mais cette lettre était lettre morte, elle n'a été vraiment connue qu'après la mort de Staline, utilisée par Nikita Khrouchtchev lors de la déstalinisation.

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On connaît la suite de l'histoire : en quelques années, Staline s'est arrogé tous les pouvoirs et sa rivalité avec Trotski s'est terminée par l'exil puis l'assassinat de ce dernier (en 1940). Certains pensent encore que le communisme à la sauce trotskiste aurait été plus humain et plus tolérant qu'à la sauce stalinienne. La réalité, c'est que Trotski était aussi violent que les autres dirigeants soviétique qui n'ont eu de légitimité au pouvoir que par leur violence dissuasive.


Dans la "Revue des Deux Mondes", l'essayiste Thierry Wolton, auteur d'une "Histoire mondiale du communisme" (chez Grasset), a évoqué Lénine le 6 octobre 2017 en ces termes : « [Son rôle] est capital. Lénine est le penseur et l’organisateur, c’est-à-dire le personnage le plus important de l’histoire du communisme. Ceux qui lui succéderont ne feront que mettre en scène ce qu’il avait prévu. Il a donné les instruments, le cap, le parti unique, etc. Il avait compris que le déterminisme historique tel que l’avait prévu Marx ne pouvait pas fonctionner, car le prolétariat n’avait aucune envie, à la fin du XIXe siècle, de prendre le pouvoir. Il voulait simplement s’enrichir, s’embourgeoiser. Lénine a donc pensé qu’il fallait faire la révolution à la place du prolétariat, d’où son idée de créer un parti de révolutionnaires professionnels, formalisée dans son livre "Que faire ?" en 1902. Grâce à ces révolutionnaires prêts à prendre le pouvoir quelles que soient les conditions, on n’avait plus besoin du prolétariat. (…) La seule chose qui intéressait Lénine était le pouvoir parce qu’il était convaincu que lui seul était capable de faire la révolution et d’apporter le bonheur au peuple, malgré lui ! ».

D'ailleurs, Thierry Wolton récusait l'idée même de la Révolution d'octobre : « En vérité, le fameux palais d’Hiver de Petrograd était défendu par un bataillon de jeunes femmes et d’hommes apeurés. Il n’a donc pas fallu plusieurs milliers de personnes pour prendre le bâtiment, mais une simple escouade de gardes rouges et quelques coups de feu. On est loin de l’image véhiculée par le film "Octobre" de Sergueï Eisenstein diffusé à partir de 1927, dans lequel une foule de révolutionnaires prend d’assaut le palais d’Hiver. Tout cela est mensonger. (…) La notion même de coup d’État l’a emporté aujourd’hui. Très peu d’historiens sérieux et honnêtes oseraient encore dire que Lénine a pris le pouvoir grâce à une révolution populaire. Son parti s’est contenté de s’’emparer des communications et de quelques lieux de pouvoir… Lénine le dit lui-même lorsqu’il confie à Trotski, le jour-même du coup d’État, que cela a été plus facile que de "soulever une plume". Un an après, en octobre 1918, lorsque la "Pravda", journal des bolcheviks, fête l’événement, il parle lui aussi de "coup d’État" et non de révolution. ».

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Le sentiment de Vladimir Poutine sur cette révolution donne plutôt le beau rôle à Staline : « La Russie de Vladimir Poutine n’a pas le quart de l’aura que pouvait avoir l’Union soviétique, même si le président russe fait en sorte que son pays revienne sur la scène internationale. (…) Le régime poutinien a une approche assez ambiguë sur le sujet. Vladimir Poutine n’aime pas Lénine et lui préfère Staline. Il estime que Lénine pensait plus à la révolution mondiale qu’à la Russie elle-même. Staline est mis en avant dans les livres d’Histoire, instrumentalisé par le pouvoir actuel, en tant que communiste nationaliste. À l’inverse, Lénine est minoré par l’historiographie officielle. Dans la Russie poutinienne, on pourrait parler d’une résurgence du stalinisme mais certainement pas du léninisme. » (Thierry Wolton).

L'historien britannique Anthony Read évoquait en 2008 un Lénine minoritaire en 1903, au congrès du parti, et qu'il a fait appeler son groupe "bolchevik" (qui veut dire "majorité") pour faire illusion : « Lénine ne manquait jamais une occasion de favoriser l’illusion du pouvoir. Par conséquent, dès ses tout débuts, le bolchevisme fut fondé sur un mensonge, créant un précédent qui allait être suivi pour les quatre-vingt-dix années à venir. (…) Lénine n’avait pas le temps pour la démocratie, n’avait aucune confiance dans les masses et aucun scrupule dans l’usage de la violence. ».


Aujourd'hui, un siècle plus tard, le cadavre de Lénine est encore visible, ce qui est assez morbide. Beaucoup pensent qu'il serait temps de l'enterrer définitivement, mais, malgré son peu d'intérêt porté à Lénine, Vladimir Poutine a toujours refusé cette inhumation finale. Un budget d'environ 200 000 euros par an est actuellement consacré au maintien de la momie dans le mausolée, avec remplacement des tissus usés par une peau artificielle. Dans les années fastes de l'Union Soviétique, plus de 200 employés étaient affectés au maintien du corps de Lénine. À l'origine, Staline, qui, bien que sur le point d'être limogé par Lénine, a récupéré la forte émotion populaire en proposant de ne pas l'enterrer et de le maintenir embaumé, en état d'être visible par l'ensemble du peuple, au plein milieu de la Place rouge à Moscou, comme un dieu vivant.

Staline, qui s'amusait à effacer sur les photos les hommes disgraciés au fil de ses purges politique, connaissait bien la civilisation de l'Égypte antique qui effaçait toute marque des anciens souverains et qui embaumait ses souverains du moment pour en faire des divinités. Lénine, dieu du communisme international : combien de morts ?


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (20 janvier 2024)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 18:43

« Nous verrons ce que les enquêteurs diront dans un avenir proche. L’expertise est en cours, une expertise technique et génétique. Cela prendra un certain temps. » (Vladimir Poutine, le 24 août 2023).




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Intervenant publiquement le 24 août 2023 (à la télévision), au lendemain du crash d'un avion qui aurait coûté la vie à dix personnes, dont Evgueni Prigojine, le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine a salué « l'homme d'affaires talentueux » et sa « contribution » dans la guerre contre l'Ukraine. Même s'il a évoqué ses « graves erreurs » et son « destin compliqué », Vladimir Poutine a "promis" de « mener [l'enquête] jusqu'au bout » pour connaître la "vérité" sur le sort de son ancien cuisinier.

Proche de Vladimir Poutine depuis des décennies (les deux hommes venaient de Saint-Pétersbourg et se connaissaient depuis le début des années 1990), Evgueni Prigojine était devenu un danger pour le Kremlin ; sa milice Wagner s'était retournée contre l'armée russe le 24 juin 2023 mais le putsch a échoué faute de combattants.

Et pourtant, Vladimir Poutine a adressé ses « sincères condoléances » aux familles des victimes de "l'accident" d'avion. Il y a un côté surréaliste à écouter Vladimir Poutine. On peut ainsi se rappeler qu'au lendemain de l'assassinat de l'ancien Vice-Premier Ministre Boris Nemtsov en plein centre-ville de Moscou, le 28 février 2015, le chef du Kremlin avait également exprimé sa forte émotion, rendu hommage à l'homme politique qui venait d'être tué, et promis, là encore, une enquête pour faire éclater la "vérité".

Ce serait risible s'il n'y avait pas eu mort d'hommes (et de femme, une femme dans l'avion qui s'est écrasé), mais comment ne pas penser à cet excellent film "Mars Attacks!" de Tim Burton (sorti le 13 décembre 1996), parodie de l'ennuyeux "Independance Day" sorti la même année (3 juillet 1996) et de tous les films américains du même genre, généralement très moralisateurs ? On y voit en effet, face au Congrès américain, des Martiens dire dans une voix un peu synthétique : "Nous venons en paix", puis prendre leur kalachnikov et massacrer les parlementaires. Même scénario avec des diplomates européens : la scène laisse d'ailleurs un amer goût d'Accords de Munich.

Vladimir Poutine, c'est un peu les Martiens de "Mars Attacks!" : il dit des choses qui paraissent sensées, presque compassionnelles, mais dans la réalité, il fait très autrement. Le décalage, c'est le cynisme, un cynisme pur, froid, glacial, sans un poil d'émotion. Un robot. Bref, un agent du KGB comme on pouvait en caricaturer avant la chute de l'Union Soviétique.


Evgueni Prigojine n'était certainement pas un modèle de citoyenneté. Selon le porte-parole du gouvernement Olivier Véran interrogé sur France 2 le matin du 24 août 2023, il était « l’homme des basses œuvres de Poutine. Ce qu’il a commis est indissociable de la politique de Poutine, qui lui avait confié la responsabilité de mener ses exactions à la tête du groupe Wagner (…). Prigojine laisse derrière lui des charniers. Il laisse derrière lui une pagaille dans une grande partie du globe, je pense à l’Afrique, à l’Ukraine, à la Russie elle-même. ».

Officiellement, les autorités civiles russes n'ont encore donné aucune explication officielle au crash de l'avion dans lequel auraient péri sept membres du groupe Wagner et trois membres d'équipage (dont une jeune femme, hôtesse de l'air), pas même émis (à ma connaissance après un jour) une seule hypothèse. J'allais écrire : n'ont encore osé donner aucune explication...

Bien sûr, dans le cas d'un accident d'avion, une enquête a lieu et la lumière n'arrive pas immédiatement, mais beaucoup de monde imagine quand même que le Kremlin y est un peu pour quelque chose et le groupe Wagner, dans ses communiqués, semble dire la même chose : « Le chef du groupe Wagner, un héros de la Russie, un vrai patriote, est mort du fait des agissements de traîtres à la Russie. » (chaîne Telegram Grey Zone). On se perd pour savoir qui, de Poutine ou Prigojine, est le traître à la Russie, mais j'opterais pour les deux, qui ont fait tant de mal à la Russie et au peuple russe pour de nombreuses années.

La Ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna, quant à elle, a fait part à l'AFP de cette observation, pas sans ironie : « Le taux de mortalité parmi les proches de Poutine est particulièrement élevé. ». Son ministère a précisé, pour être bien clair : « Wagner est une entreprise criminelle, exécutant les basses œuvres de Poutine en Ukraine et dans plusieurs pays d’Afrique, une milice qui vit de prédations, de pillages et de meurtres. ».

Son homologue allemande Annalena Baerbock a émis les mêmes suppositions au cours d'une conférence de presse le 24 août 2023 à Berlin : « Ce n’est pas un hasard que le monde entier regarde maintenant vers le Kremlin quand un ex-proche de Poutine en disgrâce tombe littéralement subitement du ciel deux mois après avoir tenté une rébellion (…). Nous connaissons ce modèle dans la Russie de Poutine, les décès et les suicides douteux, les défenestrations, tous non élucidés, tout cela souligne un système de pouvoir dictatorial qui ne connaît que la violence en interne et à l’extérieur. ».

Même le Président ukrainien Volodymyr Zelensky, lui aussi ironique, a tenu à affirmer que l'Ukraine « n'a rien à voir avec » le crash de l'avion de Prigojine, ajoutant : « Tout le monde comprend qui est impliqué ! ».

Dans son éditorial du jeudi 24 août 2023, le journal "Le Monde" a considéré la mort de Prigojine comme un avertissement à tous les opposants de Poutine : « Les images de la chute de l’avion privé de Prigojine puis celles de la carcasse fumante de l’appareil qui ont circulé toute la soirée en Russie sont autant d’avertissements aux élites russes et à ceux qui pourraient être tentés d’emprunter la voie de la rébellion contre le régime de Vladimir Poutine. (…) Il est cependant difficile de voir dans le déroulement rocambolesque de l’affaire Prigojine un signe du raffermissement de l’autorité du président russe. C’est au contraire une preuve supplémentaire de l’instabilité, de l’opacité et de l’évolution de plus en plus chaotique de ce pouvoir, ébranlé par la désastreuse erreur de calcul de l’invasion de l’Ukraine. Cette évolution, et le peu de crédit qui en résulte pour la parole du Kremlin dans un quelconque accord, ne peut malheureusement que rendre très pessimiste sur la possibilité d’une issue négociée à la guerre. ».

Reste à savoir si les trolls pro-Poutine qui sévissent nombreux sur Internet en Amérique et en Europe continueront à sévir (avec autant d'assiduité) malgré la mort de leur maître et fondateur, connu, au-delà de ses exactions, pour avoir également créé une très grande ferme à trolls poutiniens. Mon petit doigt me dit que oui...


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (24 août 2023)
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Ukraine, un an après : "Chaque jour de guerre est le choix de Poutine".
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Vladimir Poutine au pouvoir jusqu'en 2036 ?
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?

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23 août 2023 3 23 /08 /août /2023 20:46

« D’après la liste des passagers, parmi eux se trouvent le nom et le prénom d’Evgueni Prigojine. » (Agence fédérale du transport aérien russe, le 23 août 2023).




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L'annonce est arrivée par des sources russes en fin d'après-midi ce mercredi 23 août 2023. L'origine russe des sources a laissé la possibilité d'une désinformation mais le crash lui-même et les noms des victimes semblent avoir été confirmés par la suite. Un avion (un Embraer ERJ-135 immatriculé RA-02795) s'est écrasé sans laisser de survivants, dans la région de Tver, entre les communes de Koujenkino et de Khotilovo, situées le long l’autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg, à 180 kilomètres au nord-ouest de Moscou. L'avion venait de Moscou et avait pour destination Saint-Pétersbourg. Il y avait dix personnes à bord, dont trois membres d'équipage. La présence, parmi les passagers, des deux chefs du groupe paramilitaire russe Wagner Evgueni Prigojine (62 ans, né le 1er juin 1961 à Saint-Pétersbourg) et Dmitri Outkine (53 ans, né le 11 juin 1970 dans la région de Sverdlovsk) semble avoir été confirmée.

À 19 heures 11 (heures de Moscou), l'avion n'aurait plus donné de signe de vie alors qu'il était à 8 000 mètres d'altitude. À 19 heures 17 (heure de Paris), le journal "Le Monde" a précisé dans une dépêche : « La chaîne Telegram Grey Zone, proche de M. Prigojine et du Groupe Wagner, confirme l’information. Et accuse explicitement l’armée russe de l’avoir descendu avec un missile antiaérien. Grey Zone assure que des témoins ont entendu "deux explosions caractéristiques du travail de la défense antiaérienne" et se fonde également sur des traces observées dans les vidéos du crash diffusées en ligne. Selon plusieurs chaînes Telegram, dont Baza, qui dispose de bons relais auprès des forces de sécurité, Dmitri Outkine était également à bord. Cet homme discret, connu pour ses sympathies néonazies, était le vrai fondateur de la milice "Wagner", son nom de guerre. ». Les corps de huit personnes auraient déjà été retrouvés dans les débris sur le lieu du crash, selon les services d'urgence cités par RIA Novosti.

Des sources affirment qu'Evgueni Prigojine se rendait effectivement à Saint-Péterbourg ce mercredi. Il avait laissé une dernière apparition publique sur sa chaîne Telegram le 21 août 2023 en affirmant, devant un paysage désertique, être en Afrique : « Nous travaillons. La température est de 50°C, tout comme nous aimons. La SMP [société militaire privée] Wagner rend la Russie encore plus grande sur tous les continents, et l’Afrique plus libre. ». Il est libre, Max...

En d'autres termes, il faudra bien entendu que ces informations soient complètement confirmées, Evgueni Prigojine et Dmitri Outkine ont été tués dans un accident provoqué par plusieurs explosions de missiles. On pourra toujours faire les mêmes bavardages que pour d'autres "accidents", l'idée qu'ils ont été assassinés paraît très vraisemblable (et sans doute jamais confirmée), et l'idée qu'on a tué huit autres personnes pour cela doit faire vomir. Mais en Russie, depuis le 24 février 2022, on n'est plus à "ça" près, vu les centaines de milliers de morts que la tentative d'invasion russe en Ukraine a entraînées.

Il me serait difficile de pleurer sur ces deux miliciens à la mine patibulaire, ils avaient le physique de l'emploi, c'est-à-dire, soyons simplistes, celui des méchants. Il est probable que j'aurais changé de trottoir si j'avais dû les croiser un soir dans une ville. Leur fierté était sans doute d'impressionner, de se montrer durs. On périt souvent par là où l'on pêche.

Je m'étonnais, depuis ce putsch manqué du 24 juin 2023 : pourquoi ou comment Vladimir Poutine pouvait-il laisser encore en vie Prigojine et Outkine qui avaient très consciemment défié son autorité ? On ne savait pas encore de quelle manière ils allaient être tués, un thé au polonium 210, comme l'espion Alexandre Litvinenko le 23 novembre 2006, un assassinat par balles, comme l'ancien Vice-Premier Ministre Boris Nemtsov le 27 février 2015, ou un avion qui s'écrase, comme le général Alexandre Lebed (ancien candidat à la Présidence de la Fédération de Russie) le 28 avril 2002, etc. Mais on se doutait bien que cela arriverait bien plus vite qu'une mort naturelle.

Sans doute Vladimir Poutine avait de nombreuses occasions pour s'en prendre à la vie des deux lascars. Le choix de la date est donc elle-même très symbolique puisque le même jour, le Président de la Fédération de Russie participait, en visioconférence, au Sommet des BRICS qui se tenait en Afrique du Sud.


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Sur Twitter, Mykhaïlo Podoliak, conseiller du Président ukrainien Volodymyr Zelensky, a immédiatement réagi : « L’élimination spectaculaire de Prigojine et du commandement de Wagner deux mois après [leur] tentative de coup d’État est un signal de Poutine aux élites russes avant les élections de 2024 (…). Poutine ne pardonne à personne. ».

À l'instar du Président américain Joe Biden (« Je ne sais pas encore tout à fait ce qu’il s’est passé, mais je ne suis pas surpris. Peu de choses se passent en Russie sans que Poutine y soit pour quelque chose. »), personne ne pourrait être réellement étonné de leur mort, alors que leur aventureuse initiative contre le Kremlin il y a exactement deux mois avait provoqué la mort de plusieurs (dizaines de ?) personnes (des Russes) et la destruction de plusieurs appareils militaires.

Sur l'évolution de la guerre en Ukraine, il n'y aura probablement aucun impact. On pourra en revanche penser que le destin du Niger ne sera donc plus sous l'éventuelle influence de Prigojine et Outkine. Ces deux disparitions sont la conséquence du putsch manqué et sans doute y en aura-t-il encore d'autres par la suite. Éliminer ses adversaires politiques, c'est ce que fait Vladimir Poutine minutieusement depuis le 31 décembre 1999.


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Sylvain Rakotoarison (23 août 2023)
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Kiev le 16 juin 2022 : une journée d’unité européenne historique !
L'avis de François Hollande.
Volodymyr Zelensky.
Poutine paiera pour les morts et la destruction de l’Ukraine.
Ukraine en guerre : coming out de la Grande Russie.
Robert Ménard, l’immigration et l’émotion humanitaire.
Ukraine en guerre : Emmanuel Macron sur tous les fronts.
Nous Européens, nous sommes tous des Ukrainiens !
Klim Tchourioumov.
Après Vostok 1, Sputnik V.
Evgueni Primakov.
Irina Slavina, le cauchemar par le feu.
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Vladimir Poutine au pouvoir jusqu'en 2036 ?
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Vladimir Poutine : comment rester au pouvoir après 2024 ?

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28 juillet 2023 5 28 /07 /juillet /2023 05:33

« Dans le plus grand secret, le chef de l'État l'a (…) décoré du titre de héros de la Russie, l'une des plus hautes distinctions du pays, sans que l'on sache précisément à quoi est lié cet honneur. » (Pierre Avril, "Le Figaro" du 29 août 2018).



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Le mandat du Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine se termine le 7 mai 2024, c'est-à-dire dans quelques mois. La Constitution russe, calquée sur la Constitution des États-Unis, interdit d'excéder deux mandats présidentiels successifs. Vladimir Poutine, au pouvoir depuis 9 août 1999, comme Premier Ministre (Président du Gouvernement) ou comme Président de la Fédération (à partir du 31 décembre 1999), en est à son quatrième mandat. Jouant cyniquement le jeu constitutionnel, il a laissé son fidèle ectoplasme Dimitri Medvedev présider la Fédération de Russie du 7 mai 2008 au 7 mai 2012. Pendant ce temps, il a révisé la Constitution pour prolonger le mandat présidentiel de quatre à six ans.

Après sa réélection le 18 mars 2018, Vladimir Poutine a encore révisé la Constitution en 2020 : annoncée le 15 janvier 2020, votée par la Douma d'État le 10 mars 2020 et ratifiée par référendum le 1er juillet 2020 par 77,9% des voix, cette révision confirme la possibilité, pour les Présidents actuels ou anciens, de se représenter encore deux fois de suite à l'élection présidentielle. Cette remise à zéro des compteurs, sans justification sinon de convenance personnelle, permettrait à Vladimir Poutine de rester à la Présidence jusqu'en mai 2036 (il aurait alors 83 ans).

Mais pour cela, il lui faudrait encore franchir deux élections présidentielles, en mars 2024 et en mars 2030. Or, depuis 2018, il est ouvertement contesté par une opposition réelle et par la remise en cause de la sincérité des scrutins (fraudes, inégalité des candidats, mainmise de la presse et des médias, etc.). Si cette contestation a été encore plus étouffée depuis le début de la tentative d'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022, la situation politique reste encore pleine d'incertitude, d'autant plus depuis quelques semaines avec cette tentative de putsch du milicien Evgueni Prigojine.

Le régime autoritaire de Poutine a réduit les possibilités pour sa succession. Aucun leader de l'opposition ne peut réellement s'imposer parce que personne n'a la possibilité de développer ses propres idées. Quant aux pro-Poutine, beaucoup de démocraties avaient espéré, il y a plus d'une dizaine d'années, que Dimitri Medvedev serait un successeur idéal : jeune et dynamique à l'époque, aux idées libérales et ouvertes, il a tenu un rôle inédit dans l'histoire institutionnelle en général, pas seulement en Russie, puisqu'il a été Président fondé de pouvoirs en 2008, puis Premier Ministre en 2012, en clair, il a constitué un étonnant binôme au sommet de l'État russe (jusqu'au 16 janvier 2020 où il a été limogé puis nommé vice-président du Conseil de sécurité). Depuis la guerre en Ukraine, Dimitri Medvedev est devenu une sorte de caricature vociférante, forçant ses outrances par Twitter interposé, voulant se montrer plus belliciste que Poutine, n'hésitant pas à brandir l'arme nucléaire comme épée de Damoclès.

La tenue d'une élection présidentielle avec Poutine comme candidat dans neuf mois n'est pas évidente, même avec des éventuelles fraudes, car dans le contexte de la guerre en Ukraine, un enlisement de la Russie (qui est un fait, puisqu'elle dure déjà près d'un an et demi), l'impopularité grandissante de Poutine est un risque de troubles majeurs (dont la tentative de putsch de Wagner était un premier signe). De plus, l'âge (il aura 71 ans) ferait qu'à sa fin de mandat, il aurait 77 ans, ce qui s'apparenterait aux vieux gérontes de l'époque postbrejnévienne.

L'hypothèse d'un dauphin n'est donc pas à exclure, d'autant plus que le 22 décembre 2020, Vladimir Poutine a fait adopter une loi confortable qui interdit à la justice de poursuivre tout ancien Président ou ses proches, tant pénalement que civilement : il ne peut être ni arrêté, ni interrogé par la justice, ni subir une perquisition par la police. Une manière particulière de préparer une retraite paisible (à condition de ne pas quitter le territoire russe !). On aimerait d'ailleurs que les poutinolâtres français qui ne cessent de vouloir juger et condamner Emmanuel Macron expliquent leur logique et celle de cet abus d'exception à la justice russe.

En fait, il n'y a pas beaucoup d'hommes de confiance (il s'agit bien d'hommes et pas de femmes) du pouvoir qui pourraient succéder à Poutine. Un homme se détache et revient dans les hypothèses actuelles : Sergueï Kirienko (61 ans), qui est l'actuel premier vice-président (ou premier directeur général adjoint) de l'Administration présidentielle chargé des affaires de politique intérieure. Sans trop simplifier, on pourrait dire qu'il occupe l'équivalent russe du poste de Secrétaire Général de l'Élysée en France, c'est-à-dire un (très) haut fonctionnaire qui a la confiance du chef de l'État et qui supervise toutes les affaires politiques de la Présidence. Il a été nommé à ce poste stratégique le 5 octobre 2016 en remplacement de Viatcheslav Volodine, député depuis décembre 1999, Vice-Premier Ministre du 21 octobre 2010 au 27 novembre 2011, et élu Président de la Douma d'État le 5 octobre 2016 (poste qu'il occupe encore aujourd'hui). Avant Volodine, c'était Vladislav Sourkov qui occupait ce poste stratégique.

À l'époque de sa nomination en octobre 2016, puis en 2018, on avait beaucoup parlé de Sergueï Kirienko déjà comme un potentiel successeur de Vladimir Poutine, surtout parce qu'il était chargé de préparer l'élection présidentielle de mars 2018 et qu'après cette élection, d'un point de vue purement constitutionnel, Poutine ne pouvait plus se représenter une cinquième fois en mars 2024.

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Au-delà du présent, c'était aussi son passé qui était scruté et c'est bien sûr la surprise pour beaucoup de monde car Sergueï Kirienko a fait partie des hauts responsables des premiers pas de la Russie post-soviétique. En effet, après le départ de l'indéboulonnable Viktor Tchernomyrdine, le Président russe Boris Eltsine a voulu nommer Sergueï Kirienko qui a donc été Premier Ministre (Président du Gouvernement) du 23 mars 1998 au 23 août 1998. À l'époque, il avait 35 ans et faisait partie de ces libéraux trentenaires avec beaucoup d'avenir sous Eltsine, aux côtés d'un ancien Premier Ministre Egor Gaïdar et de deux Vice-Premiers Ministres Anatoli Tchoubaïs et Boris Nemtsov, tous les trois (c'est-à-dire Kirienko, Tchoubaïs et Nemtsov) considérés comme héritiers potentiels de Boris Eltsine (Gaïdar est mort mystérieusement, Nemtsov a été assassiné en plein centre de Moscou, et Tchoubaïs est devenu un oligarque milliardaire, qui aurait cependant quitté la Russie depuis la guerre en Ukraine).

Si Ego Gaïdar a été sans doute la plus impopulaire des personnalités politiques de l'après-URSS, Sergueï Kirienko n'a pas non plus brillé par une forte popularité : poussé par Eltsine, il a été rejeté deux fois par les députés de la Douma qui lui ont refusé leur confiance. Kirienko a réussi, après un mois de négociations, à obtenir le 13 juillet 1998 du FMI un prêt de 22,6 milliards de dollars pour la Russie. Mais le krach boursier du 17 août 1998 à Moscou l'a obligé à dévaluer le rouble de 34% par rapport au dollar américain et d'interrompre le remboursement de la dette extérieure pendant trois mois. Le cours du rouble a toutefois continué à s'effondrer. Parce que les députés ont voulu la démission de Boris Eltsine, ce dernier a accepté de sacrifier Sergueï Kirienko le 23 août 1998 après seulement cinq mois à la tête du gouvernement russe.

Evgueni Primakov lui a succédé le 11 septembre 1998. Boris Elstine a usé encore deux Premiers Ministres (Primakov et Sergueï Stepachine) avant de nommer le chef de l'ex-KGB Vladimir Poutine à la Présidence du Gouvernement, le 9 août 1999, devenu l'héritier de "l'eltsinisme".

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Avant d'être un possible successeur, Kirienko a donc été un prédécesseur de Poutine. Après sa démission du gouvernement, il a présidé à la Douma d'État un groupe parlementaire situé au centre droit de l'échiquier politique, avant de présider la très importante Agence fédérale de l'énergie atomique (Rosatom) de 2005 à 2016, ce qui en a fait un interlocuteur privilégié de Vladimir Poutine. Selon le correspondant du journal "Le Figaro" à Moscou, Pierre Avril, le 29 août 2018 : « Il a contribué au développement des armes nucléaires de dernière génération, dont Poutine a vanté la puissance dans son dernier discours à la nation. ». C'est sans doute la raison de sa décoration de héros de la Russie.

À son poste à responsabilité, Sergueï Kirienko a apporté à Vladimir Poutine, qui a tenu une allocution télévisée le 29 août 2018, l'argumentaire pour vendre la réforme des retraites en Russie, qui a fait reculer de cinq ans l'âge de départ à la retraite (là encore, on aimerait connaître la position des poutinolâtres français sur cette réforme des retraites et s'ils ont adopté la même attitude avec la réforme des retraites en France en 2023). Cette réforme, d'ailleurs, a été la principale cause de la chute de popularité de Poutine en 2018.

Aujourd'hui, on indique que c'est Sergueï Kirienko qui aurait ordonné l'arrestation par la police russe de l'ultranationaliste Igor Guikine le 21 juillet 2023, l'un des hommes clefs de l'annexion de la Crimée à la Russie et du séparatisme russe dans le Donbass (furtif ministre de la défense de la très virtuelle république de Donetsk, démis de ses fonctions le 14 août 2014 par Vladislav Sourkov), condamné par contumace le 17 novembre 2022 à la prison à perpétuité par la justice néerlandaise pour être à l'origine de la destruction le 17 juillet 2014 du vol MH17 de la Malaysia Airlines (ligne Amsterdam-Kuala Lumpur) qui a provoqué 298 morts. Un moyen comme un autre de montrer que Poutine serait un homme ...modéré.


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_yartiKirienkoSerguei04




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25 juin 2023 7 25 /06 /juin /2023 05:16

« Celui qui choisit le chemin du mal s’autodétruit, envoie des centaines de milliers de personnes à la guerre pour finalement se barricader dans la région de Moscou pour se protéger de ceux qu’il a lui-même armés. La faiblesse de la Russie est évidente. Une faiblesse totale, il est tout aussi évident que l’Ukraine est capable de protéger l’Europe contre une contamination par le mal et le chaos russe. La Russie a utilisé la propagande pour masquer sa faiblesse et la stupidité de son gouvernement. Et maintenant, le chaos est tel que plus personne ne peut mentir à son sujet. » (Volodymyr Zelensky, le 24 juin 2023).



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La tentative de putsch de chef du groupe paramilitaire russe Wagner, Evgueni Prigojine, a finalement avorté ce samedi 24 juin 2023 vers 19 heures, quand le Président biélorusse Alexandre Loukachenko a annoncé que Prigojine renonçait à marcher sur Moscou. Le chef de la rébellion a déclaré : « Nos colonnes font demi-tour et nous partons dans la direction opposée, nous rentrons dans les camps. Il y était de l’intérêt supérieur d’éviter un bain de sang. ». La Russie et le monde respirent à nouveau !

Pourtant, le matin, après l'allocution télévisée de Vladimir Poutine en costume et cravate noirs (« C'est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple. Ce à quoi nous faisons face, ce n’est rien d’autre qu’une trahison. Une trahison provoquée par les ambitions démesurées et les intérêts personnels. »), Prigojine affichait sa détermination et prétendait que ses troupes ne se rendraient jamais : « Nous sommes des patriotes. Personne ne va se rendre à la demande du Président, des services de sécurité ou de qui que ce soit. ».

Rappelons que Prigojine voulait instaurer la loi martiale dans toute la Russie : « fusiller 200 personnes comme aurait fait Staline. (…) Travailler uniquement pour la guerre et vivre quelques années sur le modèle de la Corée du Nord ». Le 24 mai 2023, Prigojine expliquait en effet les difficultés sur le terrain : « On est arrivés en Ukraine comme des bourrins. On a marché sur tout le territoire avec nos grosses bottes en cherchant des nazis. On a tapé sur qui on pouvait. On a avancé jusqu’à Kiev, on s’est chié dessus et on s’est retirés. (…) L’Ukraine a aujourd’hui l’une des armées les plus puissantes du monde. (…) Nous sommes dans la situation où nous pouvons tout simplement perdre la Russie. ».

Les troupes de Wagner ont maintenant quitté Voronej et même Rostov-sur-le-Don et pourraient retourner en Ukraine et Evgueni Prigojine, qui se trouvait à Rostov, devrait être exfiltré vers la Biélorussie. Tout est bien qui finit bien pour le pouvoir russe ? Assurément pas ! Pas du tout, même !

La situation est encore assez confuse mais on peut être certain que l'événement n'est pas terminé, ou plutôt, qu'il aura des suites. Nécessairement. Comme les tremblements de terre, on peut avoir plusieurs secousses : le 24 février 2023 a été la première secousse.

La première interrogation à avoir, c'est : pourquoi Poutine n'est pas apparu dans la soirée pour parler aux Russes ? Et où est-il ? Au Kremlin (comme l'a affirmé son porte-parole) ou lâchement exfiltré dans un endroit plus sûr ? Le silence de Poutine est étonnant puisque l'ordre a été finalement rétabli. Il aurait pu au contraire parader, fanfaronner, dire que l'ordre avait été rétabli, que la cohésion nationale avait été préservée, que les forces de divisions avaient fui, etc. Tout le baratin habituel qu'il sait si bien dire, lui qui, à la langue de bois très dense, n'a jamais su dire que des choses comme cela. Mais pour cet événement, rien ! Silence radio.

Pire ! La seule information sortant de sa bouche le samedi soir, c'était qu'il remerciait Alexandre Loukachenko du travail accompli, qu'il lui était reconnaissant ! Loukachenko, le roi de la patate, celui qui a toujours été considéré comme un clown au Kremlin. On est tombé donc si bas chez Poutine ? (Rappelons que le mégalomane Loukachenko, à l'époque de Boris Eltsine, songeait lui succéder dans une grande fédération russo-biélorusse, avant l'arrivée de Poutine à la tête du gouvernement russe en 1999 !).

Pourquoi Poutine se terre-t-il ? Rien samedi soir, rien dimanche matin... Plus il attend, plus il montre qu'il a peur. Et il a probablement raison d'avoir peur aujourd'hui, car son pouvoir ne repose plus que sur rien.

Finalement, qu'est-ce qui fait que des soldats chargés de le protéger et de protéger la réalité de son pouvoir soient prêts à mourir pour lui ? Que lui-même, de son côté, soit le garant de la protection du peuple russe. Or, ce samedi 24 juin 2023, par une sorte de preuve par l'absurde, Prigojine a montré à la Terre entière autant qu'à la Russie entière que Poutine n'était plus capable de défendre les Russes, même plus capable de défendre Moscou.


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Ce serait presque un vaudeville si ce n'était pas aussi grave : alors que les blindés de Wagner, depuis Rostov-sur-le-Don, à 900 kilomètres de Moscou, roulaient vers la capitale russe, la seule protection que le pouvoir proposait aux Moscovites, c'était d'aligner des camions remplis de sable et faire creuser des tranchées sur les autoroutes par des tractopelles. Où étaient les chars ?

Car l'autre interrogation, au-delà du silence de Poutine, c'est aussi une question cruciale : pourquoi les forces russes stationnées en Ukraine ne sont-elles pas allées protéger Moscou en retournant à l'intérieur de la Russie ?

Poutine, qui pensait conquérir Kiev en trois jours le 24 février 2022, n'est même plus en mesure de protéger Moscou sur le point d'être conquise en un jour par une milice paramilitaire, le 24 juin 2023 ! Seize mois qui ont fait passer la Russie du statut de grande puissance militaire à celui de petit pays à peine gouverné. Le roi est nu.

La vacuité de son pouvoir se jugeait par la prise de Rostov-sur-le-Don sans coup férir. On voyait dans la matinée Prigojine, avec sa kalachnikov, papotant tranquillement en buvant du thé avec deux généraux visiblement mollassons (dont un vice-ministre de la défense !) et peu crédibles pour protéger leur pays. La prise de Rostov-sur-le-Don n'est pas anodine. C'est une grande ville (de 1,1 million d'habitants) et aussi la principale ville de garnison près des frontières de l'Ukraine.


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Bien sûr, il reste encore la force de dissuasion nucléaire, et les démocraties atlantiques préfèrent avoir comme interlocuteur un Poutine à une junte militaire dans un désordre inquiétant. Ce sera le paradoxe du jour : Poutine, qui est parti (stupidement) en guerre contre un pseudo-Occident (dont la Russie fait pourtant partie) se retrouve le protégé de celui-là ! À côté, la Chine se frotte les mains, bien sûr.

Hier soir, la chaîne d'information continue LCI titrait en substance, un peu trop hâtivement : "Prigojine gagnant". Bien sûr que non, Prigojine a tout perdu ce samedi soir. Il doit s'exiler en Biélorussie, ses amis fuient Rostov-sur-le-Don et Voronej. Le groupe Wagner sera désormais le vilain petit canard russe de la guerre en Ukraine. Sa décision de marcher sur Moscou a été probablement un coup de mauvaise humeur, pour compenser l'enquête du FSB sur son compte commencée la veille et l'épée de Damoclès qui pesait sur son groupe paramilitaire sommé de faire allégeance à l'état-major de l'armée russe avant le 1er juillet 2023.

De plus, cette tentative de putsch, même ratée, n'était pas sans dommages, ce n'était pas juste de l'animation pour un samedi estival : des hommes sont morts de cet événement. Au moins un hélicoptère a été détruit par le groupe Wagner, son pilote tué, il y aurait eu aussi d'autres appareils détruits (en tout, le groupe Wagner aurait détruit un avion, six hélicoptères et deux blindés de l'armée russe, plus une réserve de pétrole à Voronej). Ces actes ne peuvent pas rester impunis, sous peine de mettre en colère l'armée.

Progojine a dû se rendre compte que, malgré quelques vidéos peu convaincantes, il ne soulevait pas la passion des foules en sa faveur, et qu'avec 25 000 hommes, ce serait compliqué, sans complément dans l'armée régulière, de vaincre Moscou.


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Cet événement exceptionnel du 24 juin 2023 restera à l'évidence marquant pour l'avenir. J'ai deux comparaisons à l'esprit.

La première vaut ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pas grand-chose, c'est le coup du 13 mai 1958 : De Gaulle n'était pas encore au pouvoir et les généraux français étaient prêts à se faire parachuter sur Paris pour remettre de l'ordre à Paris avant de remettre de l'ordre en Algérie. Mais dans la comparaison, à la place du général Raoul Salan, il faudrait penser plutôt à un mercenaire comme Bob Denard. Poutine ne serait pas alors, dans cette analogie, De Gaulle, mais un représentant de l'impuissance de la Quatrième République...

La seconde me paraît beaucoup plus pertinente, et la comparaison est essentielle car, même s'il s'agit d'un autre contexte, elle fait appel aussi à l'environnement politique russe : il s'agit de la tentative de coup d'État contre Mikhaïl Gorbatchev du 19 au 22 au août 1991 à Moscou. Gorbatchev a certes retrouvé son pouvoir... mais finalement, il l'a définitivement perdu le 25 décembre 1991 et, entre-temps, ce ne fut qu'une longue suite d'événements l'humiliant. Mais l'analogie aussi s'arrête par ce fait : il n'y a plus, aujourd'hui, de l'équivalent de Boris Eltsine. Et c'est cela qui est inquiétant pour tout le monde. Après Poutine, ce sera le chaos politique.

C'est étrange à quel point, en Russie, le pouvoir est basé sur du carton-pâte. En 1989-1991, l'empire soviétique, si impressionnant, si menaçant, qui avait vampirisé les relations internationales pendant si longtemps, s'est écroulé sur lui-même, comme un château de cartes. Aujourd'hui, le pouvoir de Poutine, humilié, n'est pas mieux fondé.

Prigojine a prouvé qu'un coup d'État, pour peu que ce soit un peu mieux préparé, pourrait réussir sans trop de problème. Mais il a prouvé aussi que les frontières extérieures de la Russie n'étaient plus défendues, qu'on pourrait y entrer comme dans une passoire. Si la Turquie, la Chine, le Japon, ou même l'OTAN (ce qui est impossible puisque l'Alliance est seulement défensive) attaquaient la Russie, cette dernière serait bien en peine de se défendre, empêtrée qu'elle est déjà en Russie. Heureusement, ce n'est de l'intérêt d'aucun pays d'entrer en guerre contre la Russie, mais elle est tout de même aujourd'hui ultra-fragile et cela aura des conséquences durables.

Notamment sur les dirigeants de certains pays qu'il a su convaincre jusqu'à présent, et qui appréciaient avant tout son pouvoir vertical, sa capacité de maintenir la stabilité et l'ordre. Si Poutine n'est plus capable d'être ce garant, à quoi bon encore lui faire confiance ? Notamment pour les autres pays des BRICS. Vladimir Poutine a de quoi s'inquiéter pour son avenir proche... d'autant plus qu'il est sous le coup d'un mandat international pour crimes contre l'humanité.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (25 juin 2023)
http://www.rakotoarison.eu


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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230625-russie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/l-effondrement-du-pouvoir-de-249011

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2023/06/24/39951019.html



 

 

 

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24 juin 2023 6 24 /06 /juin /2023 15:35

 

« Qui sème le vent récolte la tempête. » (Proverbe russo-ukrainien).




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D'abord, les faits, troublants : le groupe Wagner, la milice armée russe privée de l'ancien cuistot de Vladimir Poutine, Evgueni Prigojine, a décidé de marcher sur Moscou ce samedi 24 juin 2023. Au départ de Rostov-sur-le-Don, les troupes putschistes sont entrées à Voronej, à 500 kilomètres de Moscou, détruisant au moins un dépôt de carburant et un hélicoptère de l'armée régulière, des troupes de l'armée russe se sont rendues sans combat, et Prigojine a la ferme volonté de renverser militairement le pouvoir au Kremlin. Il n'a plus rien à perdre. Il est maintenant à 350 kilomètres de Moscou.

Même si plus rien n'est étonnant en Russie (on se souvient que l'ancien garde-du-corps du Président Boris Eltsine, Alexandre Korjakov, voulait aussi lui succéder), il ne faut prendre à la légère les ambitions démentielles d'Evgueni Progojine. Un mélange entre le manque de reconnaissance de papa Poutine et la mégalomanie du fondateur du groupe Wagner pourrait bien exploser à la tête non seulement de la Russie mais du monde entier.

Car l'arrivée au pouvoir de Prigojine n'aurait rien de réjouissant pour la tranquillité du peuple russe et pour la paix dans le monde. J'ai toujours eu cette intuition assez banale qu'il était stupide de réclamer la tête de Poutine parce que son successeur, dans ce contexte d'hystérie politique, ne pourrait être que pire que lui. Prigojine, en tout cas, ne peut être que pire que lui puisqu'il a reproché depuis longtemps au pouvoir russe de ne pas avoir frappé suffisamment fort l'Ukraine.


Mais on pourra quand même s'étonner de cet acte de rébellion et de trahison qui bouleverse considérablement la vision qu'on pourrait avoir des choses sur la guerre en Ukraine. À court terme, les Ukrainiens pourraient se réjouir de cette guerre civile larvée (espérons qu'elle ne se développera pas), et profiter de l'occasion pour avancer dans leur contre-offensive, les troupes russes pouvant être mobilisées pour sauver le pouvoir à Moscou.

En tentant d'envahir et d'annexer l'Ukraine le 24 février 2022, Vladimir Poutine aura décidément tout raté. Tout raté par rapport à l'intérêt de la Russie, de la nation russe et du peuple russe.


Raté pour sa défense à moyen et long termes car il a prouvé que l'armée russe ne valait pas un clou (et il ne faudrait peut-être pas tester la frappe de dissuasion nucléaire qui pourrait ne pas valoir plus non plus ?), mais raté surtout pour sa distance vis-à-vis de l'OTAN. Alors que depuis les mandats de Barack Obama, les États-Unis s'étaient éloignés de l'Europe et de l'OTAN pour se renforcer dans le Pacifique, principalement dans un éventuel affrontement, politique sinon militaire, avec la Chine, Poutine a renforcé, à cause de sa stupidité, l'OTAN (la Finlande y a adhéré et probablement bientôt la Suède) et surtout, a fait prendre conscience aux nations européennes un peu trop guillerettes que rien n'était acquis pour leur propre paix et qu'il fallait s'unir et se réarmer à outrance pour éviter un nouveau 24 février 2022.

Raté aussi parce que Poutine croyait qu'il annexerait l'Ukraine comme il a annexé la Crimée en mars 2014, c'est-à-dire avec juste un blâme courtois de la part des Européens et des Américains et une soumission totale de la part du "peuple frère" (gardez-moi d'avoir un frère comme Poutine !). Au lieu de cela, il a eu une résistance fière et unie des Ukrainiens qui, s'ils savaient pas ce qu'était la nation ukrainienne, le savent désormais, et une crise économique mondiale par la même occasion.


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Alors, faut-il se réjouir de la marche de Wagner sur Moscou ? Bien sûr que non. Le monde a besoin d'une Russie stable et intégrée et Poutine est aujourd'hui le seul garant de cette stabilité. La dislocation de la Fédération de Russie pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le monde entier.


En quelque sorte, on se trouvait dans la même problématique en 2013 avec la Syrie en proie aux exactions de Daech : le maintien de Bachar El-Assad était préférable à une anarchie généralisée qui aurait favorisé les islamistes radicalisés.

Aujourd'hui, il faut que les démocraties européennes apportent un soutien à Poutine avec une condition, on la connaît bien sûr, celle de se retirer de l'Ukraine et de protéger l'intégrité des frontières de l'Ukraine au sens du Mémorandum de Budapest signé le 5 décembre 1994 et renouvelé le 4 décembre 2009 par la Russie, l'Ukraine, les États-Unis et le Royaume-Uni (à cet égard, le fait que les Britanniques aient été signataires peut expliquer pourquoi la Grande-Bretagne est une alliée très fiable du peuple ukrainien).

En clair, la balle est dans le camp de Poutine : il a une occasion en or de faire machine arrière en Ukraine et de revenir à des dispositions plus pacifiques. Car un risque de putsch et de guerre civile est le seul cas où l'utilisation d'une arme nucléaire ne sert strictement à rien. À Poutine donc de comprendre où est l'intérêt de la Russie, s'il est aussi nationaliste qu'il le prétend. Et également, où est son propre intérêt, à court terme et, aussi, dans les traces qu'il laissera dans l'histoire.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 juin 2023)
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