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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 05:45

« Détachement : élément d’une troupe chargé d’une mission particulière (militaire). » (Le Petit Larousse).



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Il y a un côté très altruiste à mourir. On sait qu’on n’est pas seul au monde, et qu’en mourant, on s’exfiltre de ce monde qui continuera à tourner sans soi. Pourtant, mourir est sans doute la chose la plus égocentrique qui soit. Probablement que la clef, c’est le détachement. Se détacher du monde. Progressivement. Et sans doute que c’est le grand âge qui permet un tel détachement. Ou la maladie.

Dans les informations plus ou moins récentes, on peut lire par exemple que Mbath Gotho est mort le 30 avril 2017 dans l’île de Java. Mbath Gotho était un Indonésien qui avait prétendu être né le 31 décembre 1870. Il aurait eu 146 ans à sa mort ! Malgré une attestation du bureau d’état-civil local, rien ne permet vraiment d’être assuré de la réalité de la date de naissance.

Plus certain en revanche, ce fut l’âge de la doyenne de l’humanité à sa mort, le 15 avril 2017. Emma Morano, une ouvrière italienne à la retraite, est partie à 117 ans. elle était née le 29 novembre 1899 d’une mère suisse et d’un père italien, et s’est séparée de son mari violent en 1927, quelques mois après leur mariage. Une jeune sœur est morte centenaire il y a six ans. Elle a vécu sur trois siècles ! Elle était la dernière survivante des personnes nées avant 1900 et doyenne de l’humanité à partir du 12 mai 2016.

Pourquoi ai-je évoqué ces centenaires à l’âge impressionnant ? Peut-être parce que 104 ans, cela m’impressionne déjà. Être né en 1913. Ce n’était pas la personne née le plus tôt que j’ai connue (j’en ai connu plusieurs nées avant 1890 !), mais celle qui a vécu le plus longtemps. J’avais ici déjà évoqué quelques-unes de mes rencontres. Gauthier.

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Je ne le voyais pas très souvent pour des raisons géographiques, mais je le voyais et c’était une chance incroyablement très précieuse. Car il était possible de discuter avec lui malgré ses faiblesses. Il avait conservé toute sa tête, tout son esprit, toute son écoute, tout son humour. Et toute sa mémoire. Il est parti le surlendemain de ses 104 ans. Je voulais le revoir le jour de son anniversaire, un empêchement m’a retardé d’un jour et quand je suis venu le voir, il venait d’être hospitalisé dans la nuit. Trop tard. Je l’ai appris un soir doux sur un pont majestueux d’une capitale européenne. Pas le Pont Charles, celui d’à-côté qui va à l’Opéra puis à la place centrale.

Je ne lui aurais de toute façon pas dit au revoir, ou plutôt, je lui aurais dit au revoir mais pas adieu. On pouvait s’y attendre. Cela faisait au moins vingt ans qu’il s’y attendait. Qu’il s’y préparait. Mais je revenais toujours le voir. En revenant, j’avais toujours un peu peur de trouver une chambre vide. On se croirait immortel dans cette société de surconsommation. Pas lui, il en était bien conscient. Lui, le jeune homme. Il avait une philosophie de "détaché", comme j’évoquais plus haut. Détaché des choses matérielles. Pas détaché des considérations matérielles, car il avait porté une attention très soutenue et encore tardive qu’après lui, ses enfants n’eussent pas de difficultés matérielles, ce qui, dans la situation en question, n’était pas forcément très facile.

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Lui-même, son épouse quand elle était encore là, avaient ce qu’on pourrait appeler un désintérêt à leurs propres intérêts matériels. Ils disaient régulièrement qu’on n’emportait rien dans la tombe. Donc, pas la peine d’amasser pour soi, à la fin, ça ne sert à rien, sauf à se construire un mausolée en or comme on en voit au Père Lachaise.

L’humour, Gauthier en avait toujours à revendre. Lorsqu’il y a deux étés, son épouse avait eu le mauvais goût de lui griller la politesse, après quelques mois de tristesse, il finissait par sourire en disant : elle a toujours voulu faire les choses trop vite !

Le cadeau le plus pétillant, le plus percutant, le plus précieux, ce fut ses souvenirs d’il y a un siècle, lorsqu’il côtoyait les joyeux drilles de l’aviation militaire. Des souvenirs poignants, émouvants. Il n’avait jamais vraiment voulu en parler, ou alors, il les avait enfouis très loin dans sa mémoire, mais à partir d’un certain âge, à partir d’un certain détachement, on en parle. C’est assez impressionnant.

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C’est vrai que la Première Guerre mondiale n’était pas si lointaine chez moi. Mon éducation lorraine remontait les temps récents à la "guerre de 70". Je n’aimais pas qu’on dît "70", je rectifiais toujours "1870" car j’aimais la précision et préférais éviter toute confusion. Quand, enfant, j’avais calculé que mon arrière-grand-mère, avec qui je discutais régulièrement, avait eu 30 ans en 1914, j’étais sonné ! Le vertige des dates. Elle n’avait pas connu 1870, mais de pas beaucoup d’années.

Aujourd’hui, les derniers combattants de la Seconde Guerre mondiale s’en vont. Les survivants des camps de la mort aussi, parmi eux, Simone Veil… Lorsque les témoins disparaissent, il ne reste plus que la transmission à assurer. Transmission entre les générations. Transmission des faits, transmission des valeurs, transmission de l’horreur, transmission des leçons.

Gauthier n’était pas perdu dans son enfance, il revenait à la réalité présente avec un mélange d’amertume, d’agacement et d’incompréhension pour sortir : "ceux qui parlent de la guerre, aujourd’hui, n’ont jamais connu la guerre : ils ne peuvent pas comprendre". La pudeur par l’indicible. L’horreur est une expérience qui se partage rarement.

Sans transmission, pas de leçon. Simone Veil se répétait dans son cauchemar à Auschwitz qu’il fallait unifier l’Europe : « J’y pensais constamment en déportation. Et je ne comprenais pas qu’on n’ait pas tiré la leçon des horreurs de 14-18. ». Sans transmission, pas de leçon tirée. Sans transmission, un perpétuel recyclage de l’horreur. Et c’est avec émotion que je me rends compte maintenant que j’ai un devoir car je suis devenu, parmi des millions d’autres, un modeste dépositaire de la précieuse mémoire de la guerre.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


NB. Le titre reprend une formule que la femme de Gauthier se plaisait à dire régulièrement pendant les trente dernières années de sa vie, histoire de dire que cela ne servait à rien d'accumuler de la richesse alors qu'on allait mourir, qu'il fallait juste la distribuer ou l'utiliser au bon moment. C'est un dicton populaire évoqué régulièrement dans l'Est de la France (avec un bon sens rural assez rare de nos jours).


Pour aller plus loin :
La chemise du mort n’a pas de poche.
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170312-gauthier-g.html

http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/la-chemise-du-mort-n-a-pas-de-195355

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 06:42

« Comme si réellement, on pouvait avoir le temps un jour, comme si l’on gagnait, à l’extrémité de la vie, cette paix bienheureuse que l’on imagine. Mais il n’y a pas de paix. Il n’y a peut-être pas de victoire. » (Saint-Exupéry, dans "Vol de nuit", 1931). Souvenir centenaire. Seconde partie.



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Dans le précédent article, j’ai commencé une conversation avec un ami centenaire. En fait, c’était uniquement lui qui parlait, qui racontait, qui "émotionnait". Ce qui vient est donc la suite et la fin de cette discussion.

Je lui ai demandé s’il pouvait boire de l’alcool dans cette maison médicalisée. Lui m’a répondu qu’il ne buvait jamais d’alcool. Son grand-père (ou son père ?), en revanche, buvait un litre et demi de vin rouge par jour… Nous sommes repartis dans ses souvenirs. Le grand-père avait raté son baccalauréat et il est parti aux États-Unis comme chasseur d’or. Gauthier ne savait pas où, aux États-Unis. Le grand-père est rentré en France avec …une montre en or !

Oui, pour la population civile, il y avait autant de rationnement sous la Première Guerre mondiale que sous la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes bien revenus en 1917. Petit, il adorait le chocolat. Quand il y en avait, tout le monde fonçait vers la boîte de chocolats pour en manger.

Une fois, Gauthier était monté dans un biplan, et il y avait toujours à l’avant une mitrailleuse. Le chasseur lui a dit : « Surtout, n’y touche pas ! Elle est encore chargée ! ». Ces moments chez sa "mémère" avec les pilotes, c’étaient de grands moments de sympathie et d’émotion. Les combats dans les airs, c’était du corps à corps.

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Puis, revenant un peu à notre début de siècle, Gauthier lâcha avec un peu d’angoisse : « Il y en a qui parlent de la guerre. Ils ne savent pas ce que c’est. C’est l’horreur ! ». Il a répété plusieurs fois cette idée en ponctuant ses souvenirs : « C’était incroyable [à l’époque] ! On parle de guerre sans savoir ce que c’était. ». Il y avait une sorte d’inconscience : « On tirait contre l’ennemi, c’était normal, et quand il était mort, on était content. ». Puis, de répéter : « Quelle horreur ! ». Martelant : « Ceux qui ne l’ont pas vécu ne se rendent pas compte. ».

Les femmes pleuraient quand l’un était abattu… Les enfants pleuraient aussi.

Puis, il reparla de sa tante. Sœur Lucie (cette fois-ci), sœur supérieure d’hôpital. Gauthier, enfant, entrait sans frapper dans le bureau et sa tante lui a dit qu’elle était occupée, car elle parlait …au général !

À cette époque, ils habitaient au Champ de Mars, avant d’habiter près de la capitale lorraine. J’étais étonné de l’entendre parler de Paris. Mais il me parla aussi d’une rue Erckman et Chabrian. Tout bien réfléchi, ils devaient habiter en fait à Lunéville. Il y avait aussi un Champ de Mars.

Gauthier habitait parfois chez tante Viviane. Juste après un feu d’artifice, avec un copain, ils avaient retrouvé un résidu de feu de Bengale, mouillé et laissé comme ça. Ils l’ont pris. Ils n’avaient pas d’allumettes. Le copain est allé en chercher chez lui alors que ses parents travaillaient. Et ils l’ont allumé, difficilement car c’était encore mouillé. Ils ont frotté beaucoup d’allumettes, cela a fait un feu de dix centimètres de diamètre ! Gauthier n’a pas vu le feu car il s’était retourné et le copain avait les poils et les cheveux brûlés, la tête toute noire de suie (« comme un nègre ! »). Gauthier a éclaté de rire mais fut sévèrement puni. Considéré comme responsable, il a dû retourner chez ses parents comme sanction. Gauthier en riait encore, allongé sur son lit, les yeux à moitié clos…

À la fin de la Première Guerre mondiale, son père avait racheté un fonds de commerce. Il était à la fois carrossier et maréchal-ferrant. Il avait été classé deuxième à l’école de la maréchaleraie de Metz. Il avait plus de responsabilités que s’occuper seulement des fers à cheval. Il avait aussi à s’occuper des roues des charrettes, et aussi à soigner les chevaux. Il adorait les chevaux. Quand il y avait un problème, le vétérinaire venait faire une piqûre antitétanique au cheval, puis laissait son père le soigner. Le vétérinaire repartait en lui disant : « Mathis, tu te débrouilles ! ». Mathis, c’était le nom de famille. Après les soins, enfant, Gauthier était chargé de ramener les chevaux chez leur propriétaire. Il n’avait pas à savoir l’adresse car le cheval savait où rentrer et parfois, on lui donnait une pièce de vingt-cinq centimes de pourboire.

Les chevaux mettaient eux-mêmes leur sabot sur l’épaule de son père. Le métier a changé avec l’arrivée des automobiles, avec des pneus sur les roues, etc. Parfois, l’avant-train ripait sur la bordure de trottoir.

Ensuite… Gauthier a commencé à parler de la première fois qu’il a rencontré sa future épouse, Angèle. Celle qui fut sa femme pendant plus de soixante-dix-huit ans et qui est partie quelques jours avant son centenaire. Je me suis alors léché les babines, impatient de connaître son histoire d’amour… quand soudain, a déboulé du couloir une aide-soignante avec son plateau repas. Il était déjà dix-huit heures. On a mis cinq minutes pour surélever le haut du lit pour se redresser et pouvoir manger. Soupe, purée, yaourt. En arrivant, je lui avais offert une boîte de chocolat et il m’a dit qu’il saurait défaire tout seul le nœud et ouvrir la boîte...

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Quand l’aide-soignante est repartie, l’hésitation s’installa dans mon esprit sur ce que j’allais faire. Le laisser tranquillement manger et m’éclipser poliment, ou revenir à la charge sur son histoire avec Angèle. La curiosité l’a emporté. Je n’aurais peut-être plus l’occasion d’une telle discussion. Heureusement, après sa purée, Gauthier a repris le fil, à ma demande. Son esprit est resté étonnamment vif et alerte.

Nous sommes revenus vingt ans plus tard, c’est-à-dire, il y a  à peu près quatre-vingts ans… Gauthier était un jeune homme comme les autres. Un dimanche, avec ses copains, ils ont remarqué une magnifique jeune femme, Angèle. Elle habitait dans la même commune. Ils étaient voisins. Le lundi matin suivant, il l’a suivie, elle allait travailler au centre ville de l’agglomération, et Gauthier a réussi à l’apostropher peu avant la cathédrale et lui a dit : « Bonjour, voudriez-vous bien m’accorder un rendez-vous ? ». Avec lui, c’était du direct ! Elle l’a regardé sans rien dire, un peu interloquée, et repartit.

Un peu plus tard, Odette, la jeune sœur d’Angèle, est allée à l’atelier du père de Gauthier sous un faux prétexte, celui d’aiguiser ses ciseaux. En fait, c’était un moyen d’atteindre le jeune homme et lui donner un rendez-vous avec Angèle. Les deux tourtereaux se sont vus alors une fois, sans embrassade bien sûr, car cela ne se faisait pas.

Le père de Gauthier, qui n’allait jamais au café, y est allé cependant ce jour-là pour récompenser ses ouvriers. Il y a rencontré le père Émile Courtemanche, un habitué du bistrot, et lui a raconté qu’il avait vu son fils avec la fille "au" père Truchot. Ce n’était pas de chance. Toute la commune l’a donc su. Gauthier en a été quitte pour une "engueulade". Heureusement, la mère de Gauthier était un peu plus fine. Elle lui a proposé de rencontrer la dulcinée chez eux, au salon, plutôt que dans la rue où ce n’était pas assez discret. Chez eux « pour se lécher tranquillement » ! Il fallait alors qu’ils passassent devant la cuisine où certains mangeaient. Mais cela ne faisait pas les affaires de Gauthier, car il était habitué à prendre beaucoup de premiers rendez-vous, mais sans conséquence : « Quand on commençait une liaison, c’était tout de suite important… ».

Je n’ai pas eu hélas la version d’Angèle, mais la version d’Odette, partie quelques mois avant Angèle, était un peu différente : Gauthier était éperdument amoureux de sa sœur, mais elle ne lui répondait pas favorablement. Il fut persévérant.

Près d’une heure et demi de souvenirs et d’histoires… Je me suis vraiment éclipsé pour le laisser terminer son dîner et se reposer un peu. À quelques semaines de ses 104 ans, je suis resté cependant ébahi par tant de mémoire, tant d’émotion, tant d’humour, tant de tendresse, tant d’esprit de répartie …même s’il n’est plus capable de faire du vélo comme un centenaire désormais célèbre.

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En fouinant un peu sur Internet, j’ai trouvé peu de documents sur les valeureux pilotes de chasse de la Première Guerre mondiale, leur bravoure, leur passion aussi pour l’aéronautique. Des enfants brûlés. J’ai retrouvé notamment le nom de deux de ceux-là, Louis Coudouret et Marcel Coadou. Qu’ils soient ici remerciés, ainsi que leurs copains, pour avoir su défendre avec tant héroïsme et courage la France, et bravo au petit Gauthier, enfant de 4 ans, pour avoir rallumé la petite flamme de leur souvenir, à moi, venu d’un autre siècle !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 février 2017)
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Pour aller plus loin :
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 06:23

« Comme si réellement, on pouvait avoir le temps un jour, comme si l’on gagnait, à l’extrémité de la vie, cette paix bienheureuse que l’on imagine. Mais il n’y a pas de paix. Il n’y a peut-être pas de victoire. » (Saint-Exupéry, dans "Vol de nuit", 1931). Souvenir centenaire. Première partie.



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Sur le vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines, le 4 janvier 2017, Robert Marchand, un fringant jeune homme de 105 ans (il est né le 26 novembre 1911), a établi un "nouveau" record de vitesse en vélo, dans la catégorie des 105 à 110 ans : il a parcouru 22 547 mètres en une heure. Il ne s’est d’ailleurs pas foulé car il n’avait pas vu le dernier panneau à partir duquel il comptait accélérer.

Il y a trois ans, il avait atteint 26 927 mètres en une heure. Il a donc de la marge pour battre son propre record et l’a même envisagé pour dans deux ans. Mais l’homme est raisonnable et, hilare, pense d’abord qu’il doit déjà atteindre ces deux ans ! Il ne se considère pas comme un champion mais sa manière de bouger, à cet âge exceptionnel, a de quoi épater plus d’un "petit vieux" qui pourrait avoir l’âge d’un… de ses petit-fils !

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Mais refranchissons le seuil du nouvel an de quelques jours, avant de repartir encore bien plus loin, dans un autre siècle…

L’atmosphère était très chaude, environ vingt-trois degrés Celsius, et très sèche. Les lèvres, asséchées, avaient besoin de crème. Dans le lit, le corps paraissait fatigué, épuisé, maigre, les yeux fermés… Puis, les yeux s’ouvraient et souriaient. L’émotion remontait. Remontait vertigineusement le temps. Fortes paroles, d’une petite voix fluette mais commandée par une puissance, un roc.

Deux jours avant Noël 2016, je suis allé visiter Gauthier, dont j’ai déjà évoqué quelques brides de vie. Je ne le vois pas souvent, hélas, pour des raisons très géographiques. Quelques moments dans l’année. Dans quelques semaines, il aura 104 ans. À part Robert Marchand, personne ne peut vraiment imaginer cet âge, pas même lui. Quand il était à 97 ans, 98 ans, 99 ans, il y avait toujours cet horizon du centenaire, pourra-t-il aller jusque-là ? juste une convenance numérique, certes. Son épouse s’est arrêtée quelques jours avant ce mur symbolique. Mais lorsque le mur est déjà franchi ? vers où aller ?

La conversation avec lui est toujours un plaisir. Il a beau être "vieux", et même très "vieux", il s’exprime toujours avec un langage relevé. Pourtant, il n’est pas ce qu’on peut appeler un "intellectuel", mais dans les écoles, on apprenait mieux que maintenant. Par exemple, il a employé des verbes comme "turlupiner" quand il a raconté ses histoires. Je ne sais pas si beaucoup de monde emploie encore aujourd’hui ce genre de mot. Je les aime bien.

À quelques heures de la grande fête, il se souciait de la manière d’honorer son fils qui vient tous les jours le voir, qui lui fait les courses, ses achats, sur ses propres deniers : « Il dépense au bout d’une année un gros budget pour moi ! ». Mais lui, il ne pouvait plus trop faire de cadeau, il ne pouvait pas aller en acheter, sortir tout seul, sans que cela ne fût une véritable opération qui mobiliserait plusieurs personnes.

Puis, un ange passa. Le silence s’installa. La lumière était réduite car les yeux étaient fragiles. Une demi-obscurité. La fatigue, j’ai pensé. Ou l’épuisement. L’absence de sujet de conversation, lui habituellement si bavard. Il se faisait vieux, pourrait-on s’imaginer… Alors, juste pour relancer un peu la conversation, sans beaucoup d’originalité, sans non plus beaucoup d’attente, voyant la fatigue s’installer : « Tu ne trouves pas le temps long ? ».

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Cette question anodine et banale mit le feu aux poudres. L’expression est mal employée, mais c’était comme cela que je ressentais. La question l’a complètement réveillé, lui un peu somnolent après son déjeuner. Il répondit, très présent, très précis : « Non, je suis dans ma jeunesse, dans mon enfance… ».

En entendant cela, je n’imaginais que j’allais avoir droit à plus d’une heure d’histoire de France. De la vraie histoire de France, pas celle des livres, celle réellement vécue, avec des vrais témoins que je peux encore toucher. J’écris ces lignes avec une forte émotion. Avec les mains qui tremblent.

J’ai connu mon arrière-grand-mère qui est morte quand j’avais 8 ans. Quand je discutais avec elle, j’avais du mal à réaliser. Elle avait eu 30 ans en 1914. Moi, j’en avais quatre fois moins. J’avais du mal à imaginer que je suis né d’une telle manière, à une telle époque, que je pouvais "toucher du doigt", de la main, que je pouvais embrasser, au sens propre, quasiment trois siècles.

La guerre de 70, 1870, pour un Lorrain, ne m’était pas indifférente. Les chansons revanchardes, le traumatisme de la séparation, l’amputation du département de la Meurthe, et de celui de la Moselle, tout cela me disait quelque chose dès mon plus jeune âge. La Première Guerre mondiale était déjà plus récente. Et puis la Seconde… Si près. Je me souviens d’avoir vu enfant le film "Le jour le plus long". 1944, c’était à la fois lointain mais si présent dans toute la culture populaire, la littérature, le cinéma, le théâtre…

Aujourd’hui, j’ai du mal à réaliser que la Première Guerre mondiale est déjà centenaire. Que la Seconde Guerre mondiale, plus beaucoup de monde ne peut vraiment encore en parler. Si ,quelques enfants, quelques adolescents de l’époque, bien sûr. Alors, il faut bien le dire ici, car j’en pleurerai sans doute encore, pouvoir discuter avec des contemporains de la Première Guerre mondiale, avec des témoins vivants, c’est extrêmement émouvant. Je ne suis plus un enfant, j’ai acquis connaissances cérébrales et affectives, j’ai acquis ce qu’on pourrait appeler la maturité. Je ne pouvais pas poser beaucoup de questions à mon arrière-grand-mère. J’étais trop jeune. Juste assoiffé de ce qu’elle pouvait bien me raconter mais sans plus. Impossible de poser des questions, de demander des précisions, d’approfondir certaines phrases, certains souvenirs. Maintenant, oui, je peux mais ils ne sont plus là. Si, il est encore là.

Gauthier avait 4 ans en 1917. Nous sommes partis avec lui en l’année 1917. C’était d’autant plus émouvant que nous allions justement franchir le seuil de l’année 2017. J’ai remonté le temps d’un siècle, emporté dans ses souvenirs. C’était très émouvant, c’est ce que je vais tenter de retranscrire ici. Gauthier a toujours eu la joie de raconter ses histoires. Parfois, bien sûr, il a pu un peu romancer, un peu embellir certains souvenirs, mais ce jour-là, j’étais convaincu que c’était la réalité brut, celle d’un homme qui vivait en 1917, qui avait 4 ans, qui, comme tous les gamins de cet âge, n’était qu’une éponge à émotions.

Ces émotions, je les voyais sur son visage, dans le ton de sa voix, dans le tremblement de ses mains, et même dans les larmes qui naissaient discrètement au creux de ses yeux. Je n’imaginais pas qu’en entrant dans cette chambre banale, au lit médicalisé, surchauffée, moderne, j’allais m’introduire dans une telle machine à remonter le temps.

Il a parlé de sa "mémère", difficile de savoir, mais elle serait plus sa mère que sa grand-mère. Sa mère faisait la "popote" tous les midis aux (très jeunes) pilotes de chasse. Ces soldats de l’air étaient de véritables héros de la Première Guerre mondiale. Ils n’avaient jamais froid aux yeux. Lui, le petit Gauthier, 4 ans, allait sur leurs genoux. Il était un peu leur "mascotte", leur oasis d’humanité. Ils devaient avoir des enfants du même âge. Des jeunes gens. Il montait sur la table sans demander la permission, mais sans doute encouragé par les convives, et il leur chantait la Marseillaise. À 4 ans.

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Gauthier n’était pas en train de se souvenir, il était carrément en train de revivre cette enfance particulière : « Les pilotes de chasse étaient de joyeux drilles, des rigolos ! ». En effet, ils plaisantaient beaucoup au cours de ces déjeuners. Parce que c’était très dur. Leurs femmes avaient peur, mouraient de peur. Du jour au lendemain, parfois, l’un d’eux ne revenait pas pour déjeuner suivant. Il avait été abattu par l’ennemi. Les convives pleuraient.

Lui aussi, Gauthier, il pleurait, par mimétisme émotionnel. Il sentait la désolation. Il demandait candidement au propriétaire des genoux : « Pourquoi tu pleures ? » et tout le monde de pleurer encore plus…  Les femmes aussi. Quand il a raconté cela, il était au bord des larmes, comme à l’époque. Tout son corps tremblait de cette tristesse si lointaine. Ce qui ne l’empêchait pas de retrouver le sourire quand il reparlait des plaisanteries de ces "joyeux drilles".

Le sourire pour raconter aussi les exploits de ces navigateurs du ciel, ou plutôt, ces cascadeurs du ciel : ces pilotes de chasse étaient des acrobates, ils étaient libres dans les airs, libres d’attaquer les avions ennemis (allemands) comme ils le voulaient, ils n’avaient pas de consignes particulières, il fallait tirer sur l’ennemi et éviter de se faire tirer dessus. C’était fou. Ils étaient des artisans avec tous les risques. Ils étaient dans des biplans, parfois, ils se cachaient dans les nuages pour faire une embuscade contre les avions ennemis. Parfois, les ennemis venaient par derrière. Lorsqu’ils abattaient un ennemi, ils ne cherchaient pas à savoir qu’ils l’avaient tué, qu’il était peut-être, lui aussi, le père d’un jeune enfant, et ils se réjouissaient. Mais cela pouvait être dans l’autre sens. Si leur avion était atteint, souvent, il tombait en torche, en flammes…

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Une fois, avec le verglas sur le trottoir, il s’était cassé le nez. Il est resté longtemps à l’hôpital, trois mois…

Puis, soudain, nous avons replongé dans le monde actuel, en fin 2016, il me parla alors des infirmières de sa maison médicalisée. Il y en a une qui lui dit : « On va te faire mal, Gauthier ! ». Mais il n’a pas su où elle avait fait la piqûre tellement elle était douce. Il n’a rien senti. Une autre infirmière, toutefois, était plus brutale. Elle trouvait qu’il ne se retournait pas assez vite.

Je continuerai, dans le prochain article, à raconter cette conversation inoubliable.


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Sylvain Rakotoarison (10 février 2017)
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Pour aller plus loin :
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 03:27

« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » (George Orwell).


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Il y a exactement dix ans, j’ai inauguré mon blog avec un premier article intitulé "Il y aura bien rupture" sur la montée irrésistible de François Bayrou. Il était en train de casser le clivage gauche/droite en imposant une "troisième voie". Enfin, je l’espérais : « Et c’est la bonne surprise de janvier 2007 : l’émergence d’un candidat dont tout le monde moquait la rugosité et la mollesse, François Bayrou. En fait de mollesse, voici un homme qui a des convictions dures comme le roc. Et qui a prouvé que son courage les servait. ». Bon, évidemment, on connaît la suite. Il a fait un bon score le 22 avril 2007, mais insuffisant pour arriver jusqu’au second tour.

François Bayrou n’a pas été élu, mais 2007 a marqué une réelle rupture dans l’histoire institutionnelle des Français. Après la très longue double présidence des septuagénaires François Mitterrand et Jacques Chirac (vingt-six ans de 1981 à 2007), le temps s’est accéléré. Les deux successeurs furent des quinquagénaires incapables de se faire réélire et très rapidement impopulaires.

À cela, trois raisons.

La première correspond à la conjoncture économique internationale particulièrement difficile pour un pays comme la France, difficile à réformer et à adapter aux évolutions du monde, en particulier aux conséquences de la grave crise financière de 2008 et du processus de globalisation du commerce qui, bien que pas nouveau, s’est amplifié ces dernières années.

La deuxième correspond à l’évolution institutionnelle de la Ve République. Ce n’est vraiment qu’à partir de 2007 qu’on a pu voir les effets pervers de l’instauration du quinquennat (je fus parmi les électeurs très peu nombreux, 6,8% des inscrits, qui ont voté "non" au référendum du 24 septembre 2000) et de la concomitance de l’élection présidentielle et des élections législatives, rendait chaque député de la majorité directement dépendant du Président élu, bien plus qu’auparavant, car le député est désormais élu grâce à la dynamique de l’élection présidentielle (ou malgré cette dynamique lorsqu’il est dans l’opposition). La mise en place d’un système de primaire renforce évidemment le poids du temps court, réduisant le temps utile du quinquennat par un rallongement du temps des campagnes (au point qu’on pourrait même envisager supprimer l’élection présidentielle).

Enfin, la troisième raison est l’avancée technologique qui a considérablement bouleversé le rapport entre administrés et administrateurs. Les réseaux sociaux, le Web plus généralement, permettent assez rapidement et même immédiatement, grâce aux smartphones, d’avoir la confirmation d’une information ou son infirmation, au point de démasquer les menteurs parmi les responsables politiques. Cela permet aussi de surréagir, surtout lorsqu’il n’est question que de cent quarante caractères, empêchant le développement de toute idée complexe et nuancée. La présence de caméra ou d’appareil photographique sur les téléphones mobiles rend aussi possible le témoignage en temps réel d’un incident, d’une erreur, d’une maladresse, ou d’un énervement (le plus connu au Salon de l’Agriculture, Nicolas Sarkozy insultant un opposant). Cela signifie que chaque personnalité politique est maintenant surveillée en permanence, et donc, doit rester vigilante à chaque moment de sa vie, même lorsqu’il s’exprime à titre privé.

Aujourd’hui, ce sont deux candidats qui prétendent être anti-système qui seraient en tête dans les sondages. Pourtant, ce sont au contraire des candidats en plein dans le système. Marine Le Pen profite tellement du système politique actuel que la justice la poursuit pour des rémunérations contestées au Parlement Européen. Emmanuel Macron est lui aussi complètement dans le système, faisant partie de l’élite et à l’origine de la politique économique du quinquennat sortant. La rupture de 2017, ce serait peut-être d’en finir avec la bipolarisation et d’en revenir à un système quadripolaire, comme c’était justement le cas en 1981 (RPR, UDF, PS, PCF). Aujourd’hui, ce serait FN, LR, EM et PS.

Mais revenons sur le principe du blog.
J’en ai déjà fait un rapide petit "bilan" il y a cinq ans.

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Pour moi, ce n’était pas nouveau d’écrire avant l'Internet, mais à l’époque, la diffusion était plutôt ciblée car sur un support matériel coûteux. Sur Internet, il y a à la fois un très large écho et en même temps, une absence de ciblage, si bien que tout le monde peut lire, ce qui est très avantageux. J’insiste d’ailleurs sur ce point : tout le monde peut lire, cela signifie aussi que personne n’est obligé de lire, heureusement.

Les rares informations que j’ai eues concernant l’audience du blog n’ont pas beaucoup d’intérêt et sont à mon avis trop égocentrées. Je peux juste remarquer mon étonnement par certaines statistiques. Par exemple, le million de vues a été dépassé depuis longtemps, mais je n’ai pas forcément idée des motivations certainement multiples.

En fait, les informations qui m’ont intéressé concernent plutôt le choix relatif entre tels et tels articles. J’ai appris parfois certains "pics" de "clics" sur des sujets que je n’imaginais pas. Une analyse assez fine pourrait même indiquer certaines tendances de fond que les sondages évaluent avec un léger retard. Par exemple, je pouvais deviner le succès de Benoît Hamon assez tôt en raison de l’intérêt porté à son programme et du désintérêt total des programmes de ses deux concurrents sérieux, que ce soient Manuel Valls ou Arnaud Montebourg.

Quels furent les principaux "pics" de "clics" dont j’ai eu connaissance et dont je me souvienne ?

Il y a eu beaucoup d’attente et d’enthousiasme pendant la campagne électorale de 2007, et étrangement, pas seulement pour l’élection présidentielle en mai 2007 mais aussi pour les élections législatives de juin 2007. Cette attente a pu se traduire assez rapidement par de la déception, logiquement.

Il y a eu ensuite mon poisson d’avril de 2008. J’avais envisagé dans un "papier" qui se voulait sérieux l’éclatement de l’UMP, et je dois dire que j’ai reçu des messages de quelques "collaborateurs" de parlementaires venus me demander inquiets si l’information était vraie, tellement elle était vraisemblable (ce sont ces réactions qui étaient significatives : l’UMP était bien au bord de l’explosion).

Également un article dans lequel j’avais relevé une "inexactitude" du Président Nicolas Sarkozy lors de sa prestation télévisée du 5 février 2009, une inexactitude qui n’avait alors été relevée par aucun média à mon grand étonnement.

L’arrestation rocambolesque de Dominique Strauss-Kahn fut également une autre source d’intérêt. Il faut se rappeler que les médias avaient déjà donné l’Élysée sur un plateau d’argent au directeur général du FMI qu’il était à l’époque. L’intérêt était au moins triple : politique, judiciaire et sexuel. La convergence du people et du populaire.

L’élection présidentielle de 2012 fut nettement moins enthousiaste et passionnelle qu’en 2007. Il est clair que l’élection de François Hollande a été acquise par défaut, pour "dégager" son prédécesseur, mais sans une grande adhésion pour le candidat lui-même.

La campagne de 2017 semble passionner un peu plus qu’en 2012 mais moins qu’en 2007. L’arrivée sur le "marché" de la candidature de nouvelles personnalités non seulement efface les anciennes mais apporte un intérêt nouveau sur l’idée que rien n’est joué d’avance et que tout peut encore évoluer dans un sens ou un autre.

Les candidats qui ont eu beaucoup d’attention sur mon blog correspondent en fait aux candidats qu’on n’attendait pas, que les sondages n’attendaient pas, et ils sont nombreux : d’abord François Fillon qui a nettement mobilisé la curiosité d’Internet, ensuite Benoît Hamon, comme j’ai expliqué plus haut, et enfin Emmanuel Macron, inconnu il y a deux ans et demi.

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Enfin, pour terminer mes "pics", sans être exhaustif, sans forcément avoir beaucoup d’explication, et cela m’a fait un peu plaisir car j’aime beaucoup ce dessinateur, la mort de l’ami Gotlib a tristement mobilisé aussi la petite boule du net pour en savoir un peu plus sur son œuvre graphique. Ce qui est mérité pour l’un des plus grands humoristes contemporains.

L’idée ici n’était donc pas de parler trop de moi, mais de ce que cette décennie 2007-2017 a porté en intérêt dans l’actualité. Curieusement, je n’ai pas senti un intérêt très fou pour ce qu’on appelle le "PenelopeGate" qui n’a pas eu la même attention que l’affaire DSK alors qu’elle était pourtant du même ordre : le candidat favori à l’élection présidentielle serait en passe de ne même plus être candidat.

Je n’évoquerai ici qu'à peine les commentaires suscités, parfois aimables et courtois, d’autres moins respectueux pour rester dans l’euphémisme. Mais qu’importe, chacun a le droit de s’exprimer et si cela devient un exutoire, c’est regrettable mais pas très grave. Certains d’ailleurs nie mon droit à m’exprimer sans se rendre compte qu’ils en profitent pour s’exprimer eux-mêmes. Paille, poutre.

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Je noterai seulement au passage que certaines personnes qui se croient de grands patriotes devraient d’abord apprendre à écrire correctement leur langue si elles tiennent vraiment à leur pays. Je considère que ceux qui massacrent la belle langue française font beaucoup plus de tort à la France que bien des étrangers qui parlent avec un français soutenu car appris de manière classique et qui, par conséquent, défendent nettement mieux que les premiers l’avenir de la France et des Français.

Cela ne m’empêchera d’ailleurs pas de faire moi-même des fautes, soit par inattention soit pour d’autres raisons, car comme tout humain, je suis faillible et j’ai droit à l’erreur, même après relecture (cela ne m’empêche pas d’en frémir quand j’en découvre). J’ai d’ailleurs observé que ce ne sont pas les mêmes parties de mon cerveau qui réagissent lorsque j’écris à la main ou lorsque j’écris avec un clavier et un écran d’ordinateur, où certaines fautes s’infiltrent beaucoup plus facilement (et sournoisement) dans le second cas.

On aurait pu croire d’ailleurs que le développement d’Internet, des messageries électroniques, des réseaux sociaux, des sites participatifs, etc., qui a véritablement assassiné l’envoi des cartes postales souvent laconiques et des longues lettres enflammées (quel dommage !) aurait apporté un renouveau du français écrit. Hélas, il semblerait que ce français écrit soit surtout du français oral retranscrit par écrit, et j’exprime cela sans aller jusqu’à la caricature du langage sms.

Mais qu’importe, l’important, c’est de pouvoir s’exprimer, et si possible, d’être compris par ceux qui prennent le temps de lire. J’en viens donc très naturellement à cette conclusion : la liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Alors, il ne faut pas hésiter à s’en servir !

L’écrivain britannique Thomas Paine (1737-1809) avait d’ailleurs donné sa propre définition de la liberté d’expression qui me paraît très pertinente : « J’ai toujours vigoureusement défendu le droit de chaque homme à sa propre opinion, aussi différente qu’elle puisse être de la mienne. Celui qui refuse à un autre ce droit se rend lui-même esclave de son opinion présente car il se prive du droit d’en changer. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 février 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ruptures (7 février 2017).
Blog mis en abyme (7 février 2012).
Les aboyeurs citoyens de l’Internet (25 mars 2009).
Les corbeaux citoyens de l’Internet (19 septembre 2008).
Il y aura bien rupture (7 février 2007).
L’éclatement attendu de l’UMP (1er avril 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy (7 février 2009).

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 00:20

« En peinture, on doit éviter le souci d’accomplir un travail trop appliqué et trop fini dans le dessin des formes et la notation des couleurs, comme trop étaler sa technique, la privant ainsi de secret et d’aura. C’est pourquoi il ne faut pas craindre l’inachevé, mais bien plutôt déplorer le trop-achevé. » (Zhang Yanyuan, historien de l’art chinois du IXe siècle).


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Quatre mois. Une "divine douceur" ? Le visage est serein. Détendu. La bouche presque souriante. Non, pas presque. Complètement souriante. Dans son fauteuil comme le Chat de Geluck, après un bon film. Si ce n’était pas l’un des événements les plus tragiques de la vie, ce départ aurait été une sorte de conte enchanté.

Si l’on ne se plaçait que du point de vue de la raison, à savoir, que la question, ce n’est pas si l’on va mourir ou pas, mais c’est comment, dans quelles conditions, cela aurait été presque l’idéal. Parce qu’il avait toujours eu cette frayeur, en regardant ceux qui terminaient en enfer, dans une sorte d’enfer, dans une sorte de piège, de prison, de finir ainsi. Non, il peut être rassuré maintenant. Il ne s’est pas vu partir. Assoupi dans son fauteuil. La mort idéale.

Mais d’un point de vue émotionnelle, c’est évidemment différent. Le revers de la médaille, c’est qu’il est parti tôt. Pas tout jeune, non, mais tôt par rapport aux propres références familiales. Tôt aussi par rapport à l’espérance de vie du pays. Le matin de son anniversaire. Il est parti deux ans après sa mère. Même pas deux ans. Il y a comme un arrière-goût d’inachevé.

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Oui, c’est vrai, dans ces moments-là, il y a toujours un arrière-goût d’inachevé, un parfum furtif de trop grande rapidité. On ne fait que survoler la Terre. On ne s’enracine jamais. Pas le temps. On ne peut pas s’offrir à la fois une mort idéale et sa mûre préparation. Elle te saisit avec surprise, presque sournoisement.

Rien qu’une image sereine. Tu avais la peur de la dépendance. Tu l’as évitée. Tu es parti en grande forme. Pas les bottes aux pieds mais la vie pleine au cœur. À quoi bon décrire, évoquer, se souvenir ?… L’oubli ne fait pas partie des adieux. Les images restent, marquent, avaient marqué avant et resteront marquantes après.

Une R10… une bombe de crème fouettée… une R16… un Amstrad PC512… un tramway mal conçu, très mal conçu pour se croiser dans les virages. Pourtant, élémentaire. Il suffisait de se pencher sur la question en simple amateur. Esprit scientifique… aussi grande sensibilité. Les deux peuvent se cumuler. Forcément. Hémisphère gauche. Hémisphère droit. La raison et l’émotion. La double motivation de toute décision, de toute action, de toute réflexion.

Ne pas chercher à convaincre. Y renoncer même. Constater que tout le monde est c@n, mais à la différence d’autres, reconnaître qu’on est soi-même un c@n ! La bêtise humaine est-elle consciente ou involontaire ? Les deux. Cela dépend. Sans doute. De quoi développer une certaine forme de nihilisme. De misanthropie. Mais impossible ! Car il n’y a pas que la raison, il y a aussi l’émotion. La vie n’est pas qu’observation. Elle est action aussi. Un sourire de bébé suffit à reprendre goût à l’humain. La vie est tellement complexe, nuancée, et surtout ambivalente, contrastée.

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Le mystère tournait autour de lui. J’avais encore beaucoup à apprendre. De sa perspicacité d’observateur. Un observateur. Analyseur. Qui triture les choses en électron libre. Sans préjugé. Sans influence. Sans marketing. Juste penser à partir des fondamentaux. Penser par soi-même. Sans pollution extérieure. Ce n’était pas donné à tout le monde. La sérénité non plus. Même si, à court terme, les larmes l’emporteront sur les sourires. Comme à chaque départ…

« Les larmes comme les sourires allument le visage et l’éclairent, comme si on nous avait donné un visage inachevé, et qu’il ne trouvait sa perfection dans cette vie que dans la violence pure d’une rencontre ou d’une perte. Dans la grande douceur brûlante des larmes ou du sourire. (…) La vérité naît dans le ravinement des larmes ou dans le petit berceau des lèvres, car le sourire donne aux lèvres le dessin d’un tout petit berceau un peu tremblant. » (Christian Bobin, "La Lumière du monde").


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160828-inacheve.html

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 06:01

« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. » (Jean Cocteau).



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Ce grand corps est un peu diminué car il ne peut plus marcher, mais l’esprit est complètement alerte. Pétillant, plein de vie, marchant excellemment, lui. Une capacité à faire de l’humour, à faire des plaisanteries de potache, gentillettes, parfois un peu salaces sur les bords, mais jamais grossières. Il pourrait dire, comme Pierre Dac : « La mort n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir-vivre ».

Une mémoire à toute épreuve, capable de se souvenir d’un petit incident anodin il y a longtemps, quarante ans peut-être. Et surtout, une aptitude à raconter des histoires. Pas à mentir, mais à raconter. À conter. Un véritable conteur.

Si l’on avait dit cela il y a vingt ans, on aurait presque haussé les épaules tellement c’était banal, normal, commun de dire cela : Gauthier était Gauthier, il resterait toujours le même, farceur, conteur, vif, de bonne humeur. Sauf qu’il y a vingt ans, il avait déjà 83 ans et demi. Alors maintenant…

Ses talents de conteur, on aurait pu les imaginer par procuration. Gardant en mémoire ses anciennes histoires, il les redirait maintenant, une fois centenaire. Mais non ! Il est capable de raconter la mort de son épouse, l’an dernier, alors qu’elle voulait toujours faire les choses trop vite. Du coup, elle ne l’a pas attendu.

S’il n’avait pas eu son métier, et si des découvreurs de talents l’avaient croisé, il aurait été un excellent "raconteur d’histoires" à la télévision comme pouvaient l’être un Pierre Bellemare, qui a fêté ses 87 ans ce vendredi 21 octobre 2016, ou encore un Pierre Tchernia qui est parti à 88 ans le 8 octobre 2016. D’une histoire peut-être banale, il serait capable d’esquisser un scénario intéressant, une trame qui attire, un ton qui fait retenir le souffle, et une chute qui fait rire ou sourire, même quand l’histoire est triste (parce que sa femme, il l’a aimée pendant …très très longtemps, bien avant la guerre !).

Quand il a retrouvé une autre belle-sœur, l’autre jour, il fallait voir les regards complices. Une gamine, pour lui. Elle n’a que 88 ans et demi. Ce n’est rien ! Quinze ans de moins ! Elle a sa canne, un peu de mal à marcher, mais au moins, elle marche, pourrait-elle lui dire. Et comme lui, elle a le sourire. Huit cent cinquante kilomètres les séparent. Peut-être ne se reverront-ils pas ?

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Pourtant, il a beau avoir l’âge qu’il a, Gauthier n’était pas le plus vieux dans la famille. Il avait un beau-frère qui avait cinq ans de plus, quand même. Il ne s’est jamais senti doyen, ou vénérable, ou sage. Au contraire de sa femme pourtant un peu plus jeune que lui. Autant sa femme était âgée depuis toujours, autant lui est resté jeune, pas seulement d’esprit mais de peau presque. Comme s’il avait absorbé la molécule qui empêcherait de vieillir. D’ailleurs, on le dit bien, l’âge n’est pas dans les artères mais dans la tête.

Sa belle-famille, c’étaient trois sœurs nées à partir de la Première Guerre mondiale. La génération suivante, ce sont huit personnes nées autour de la Seconde Guerre mondiale. La troisième génération, ce sont quatorze autour de mai 1968, mais déjà avec des disparités énormes, puisqu’il y a vingt ans de décalage entre le  premier et le dernier. Et parmi cette troisième génération, il y a déjà une grand-mère ! Si bien que le jeune Gauthier, il est déjà arrière-arrière-grand-père. Et depuis plusieurs années, et même plusieurs fois !

Cette famille avait vécu comme sur un nuage. Pendant trente ans, aucun départ. Départ vers l’au-delà, je veux dire. Et si on élargit la période, sur quarante-cinq ans, presque deux générations, seulement trois départs, une belle-mère, un beau-frère et une nièce.

Aujourd’hui, on l’a oublié. C’est ce qu’il se dit, le Gauthier. On l’a oublié, et pourtant, il est prêt. Il était prêt depuis longtemps. On l’attend même. Sa femme, sa fille, sa belle-sœur, sa tante. Un neveu aussi. Mais il n’est vraiment pas pressé…


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Sylvain Rakotoarison (21 octobre 2016)
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Pour aller plus loin :
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 03:09

« La vie, comme la conscience, est retirée et comme enfermée dans l’unité d’un individu d’où elle tend cependant à se diffuser et à se communiquer, comme si elle rayonnait. » (Nicolas Grimaldi, "Traité de la banalité").


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Elle était partie sur la pointe des pieds il y a un peu moins de deux ans. Elle aurait eu 100 ans ce vendredi. Veuve à 83 ans, c’était trop tard pour goûter aux joies du célibat qu’elle n’avait jamais connu. Elle avait des petits problèmes d’oreille, juste une question d’équilibre qu’une canne ou un appui affectif pouvaient compenser, mais elle n’imaginait plus voyager, découvrir de nouveaux horizons au-delà de son téléviseur, de ses livres ou surtout de ses visiteurs qui se faisaient de plus en plus rares.

Elle n’avait jamais vraiment imaginé vivre hors de chez elle. Autonome, elle savait penser comme une personne de son âge pouvait le faire, parfois avec des préjugés, par ignorance, mais toujours avec l’ouverture du cœur.

On a toujours tendance à veiller sur la forme mentale des aînés. Parce qu’on a peur. On a peur que leur santé se détériore. Leur santé mentale. On a peur de deux maladies notamment, deux mots qui épouvantent maintenant autant que cancer et sida, à savoir Parkinson et Alzheimer. Deux maladies principalement de vieilles personnes (pas toujours hélas), parce que maladies dégénératives.

Évidemment, il fallait ne pas s’inquiéter pour rien. Un oubli, un mot tombé dans une crevasse de la mémoire, un prénom confondant le fils avec le mari, un autre fils avec un petit-fils, une date prise pour une autre, tout cela pouvait relever d’une distraction bien ordinaire. La mémoire joue toujours plus d’un tour et la faille n’est jamais loin, en dehors de tout événement médical.

Il y avait aussi cette peur, une peur peu exprimée mais tellement visible. Une peur que j’ai connue longtemps avec elle, que j’ai sentie longtemps. La peur de la mort. Une peur que j’ai toujours partagée. Si l’on n’a pas peur pour soi, on a peur au moins pour ceux qui restent, cela revient au même. C’est le néant qui déprime.

Elle n’aurait certainement pas atteint ces hauteurs intellectuelles de l’écrivain Michel Butor, qui vient de mourir à 89 ans ce 24 août 2016 : « La méditation sur la mort est un thème littéraire fondamental, donc ce n’est pas une difficulté. » ("Tribune de Genève", le 26 avril 2016).

Elle aurait plutôt applaudi cette confidence de la grande couturière Sonia Rykiel, qui est morte elle aussi récemment, à 86 ans ce 25 août 2016 (atteinte de la maladie de Parkinson) : « Ma vie pourrait s’arrêter, ce qui me fait hurler de peur. » ("N’oubliez pas que je joue", le 13 avril 2012).

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La mémoire est un bien précieux qui peut se détériorer. La première manifestation d’un véritable problème a eu lieu lors d’un dîner de Noël, alors qu’elle avait 94 ans. Elle avait déjà dépassé sa mère en âge et pour elle, c’était déjà impressionnant. Elle devait être assez fatiguée, d’autant plus qu’il était tard. Elle ne reconnaissait plus personne.

C’était comme si elle était tombée dans un puits d’espace-temps : elle revenait à l’époque de l’école communale. J’étais devenu un camarade de classe. Les autres aussi. Son fils, souvent confondu avec son mari disparu, était devenu carrément son père. Elle ne se souvenait pas précisément de qui était qui, mais avait le sentiment de familiarité, de connaissance, par une vague intuition affective.

Cette nuit était assez impressionnante. Heureusement, elle alla mieux quelques jours plus tard, reposée et surtout, on avait décelé qu’elle reprenait beaucoup trop souvent ses médicaments pour dormir, car elle ne se souvenait plus de les avoir pris. Or, ces surdoses pendant plusieurs semaines avaient altéré sa mémoire.

Chez elle, les failles de mémoire n’étaient pas forcément irréversibles. C’était cela, le plus étonnant. Même si la pente restait descendante.

Ses enfants ont réussi à la convaincre d’aller dans une maison médicalisée lorsqu’elle avait plus de 97 ans. Une attention soutenue et permanente devenait nécessaire. Elle oubliait de manger ou de se laver, et perdait toutes ses affaires, ses clefs, ses lunettes, ses papiers d’identité, etc. Et il était nécessaire d’être là en cas de chute.

Elle qui avait la crainte matérielle du lendemain, parce qu’elle était née pendant la guerre et qu’elle a fait naître ses enfants pendant la guerre suivante, se réjouissait alors de ne pas payer sa chambre dans cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendants (EHPAD). En fait, c’étaient ses enfants qui réglaient pour elle, mais elle ne l’imaginait pas.

L’une des conséquences de la révolution que fut son départ de sa propre maison vers l’EHPAD, ce fut son détachement. Détachée de toutes les considérations matérielles. Plus de sac à main, plus de papiers, plus de clefs… Toutes les "contingences" étaient prises en charge. Elle avait même un atelier mémoire. Comme affaires personnelles, seulement quelques photos de famille, et quelques cartes postales.

Dans cette résidence, elle avait décidé, c’était bien une décision, elle le répétait, d’être souriante, de ne pas s’opposer aux personnes qui l’aidaient, d’être la plus facile pour elles.

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Les quelques mois que j’ai eu l’occasion de la visiter dans ce nouveau domicile étaient contrastés. Parfois, très fatiguée, elle n’avait plus toute sa raison, notamment un jour alors qu’il fallait attendre longuement l’ascenseur de la résidence. Et puis le lendemain, elle montrait une forme éclatante.

J’ai eu la chance de la voir dans cette forme éclatante avant qu’elle ne tombât en "fin de vie" (j’explique plus loin ce que je veux dire par cette expression). Elle était même capable de me guider sur la route pour retrouver sa résidence. Elle se souvenait des petits problèmes de santé de certaines connaissances et demandait si cela allait mieux ou pas. Et surtout, elle savait profiter de ces petites oasis de vie, du soleil, d’une prairie, d’un sourire, de la bonne humeur.

Elle n’en croyait pas ses yeux qu’elle allait avoir 98 ans. Elle venait d’en prendre conscience. Quand je l’ai quittée, elle était convaincue que nous ne nous reverrions plus. Qu’elle partirait avant mon retour. C’était presque vrai.

Quand je l’ai revue, quatre semaines plus tard, elle avait un niveau de conscience indéterminé. Ses mains étaient jaunes et froides. Ses yeux à moitié ouverts. C’était impressionnant de voir la mécanique de la Nature focaliser sa rare énergie sur le vital en délaissant les éléments considérés comme mineurs, périphériques. Depuis une quinzaine de jours, elle ne mangeait plus. Elle buvait à peine et on ne l’avait pas hydratée artificiellement. Elle semblait souffrir car elle n’arrivait plus à respirer.

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Il a fallu une intervention auprès de la direction de l’établissement pour qu’elle pût avoir un masque à oxygène. Son cœur de presque centenaire fonctionnait à merveille, mais sa respiration déclinait. Le "protocole" aurait été déclenché. La procédure collégiale de fin de vie. Je ne l’ai jamais vraiment su. Je n’ai jamais vraiment cherché à savoir. Au même titre que l’oxygène, il a fallu demander pour qu’elle eût un suivi permanent avec injection de morphine éventuellement.

Depuis le samedi, son pouls était en permanence l’équivalent d’un coureur de fond. Je l’ai quittée le dimanche soir avant de repartir de la région. Son cœur a résisté jusqu’au lundi matin. Elle est partie comme une sportive de haut niveau. Une parmi tant d’autres.

« Je souris, je ris comme tout le monde, mais chaque sourire est une larme de plus qui se concentre dans mon âme jusqu’à ce qu’éclatent ces perlent d’amertume sur ces pages où elles restent. » (Anaïs Nin, "Journal d’enfance").


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Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

_yartiQVDH05



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160902-ultima-necat.html

http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/omnes-vulnerant-ultima-necat-184098

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/09/02/34247409.html



 

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 06:37

« Et bientôt, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de cause. (…) Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. » (Marcel Proust, "Du côté de chez Schwann", 1913).


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Étrange petite expérience humaine. Cet été, j’ai pu vivre comme Proust. Ou plutôt, j’ai vu Proust revivre devant moi. C’était d’autant plus étrange qu’il y avait même une coïncidence des dates. 1913, c’est l’année de la parution du premier tome de "À la Recherche du temps perdu" de Marcel Proust (1871-1922). C’est aussi l’année de naissance de Gauthier dont j’ai déjà évoqué la force de vie. Dans quelques jours, il aura 103 ans et demi.

Me trouvant dans la région, je suis allé le visiter le 23 juillet 2016. Comme je le savais gourmand, j’avais envisagé de lui offrir des chocolats (la région s’y prêtait bien, en plus). Mais finalement, un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé avec des délicieuses madeleines fraîches (faites maison) à lui offrir. Les madeleines aussi étaient une spécialité de sa région d’enfance.

Je suis arrivé dans sa chambre, qui était fermée. Elle était assez irrespirable, pas d'air et forte chaleur, le balcon un peu ouvert. Pyjama avec tee-shirt blanc, et double menton. Tout maigre, mains aux veines visibles. Une montre plate, bracelet noir et cadran blanc. Quand je lui ai donné les madeleines (il en a mangé une ou deux devant moi), il s’est immédiatement plongé dans ses souvenirs d'enfance. Il m’a alors parlé très longuement de sa tante, la sœur de sa mère, qui se faisait appeler Sœur Madeleine de Saint-Charles. Elle était très connue de la région et était même un "phénomène".

Je n’étais plus qu’un récepteur attentif d’histoires humaines très anciennes, savourant chaque mot articulé d’une voix très basse. Gauthier avait les yeux presque fixes, presque dans le vide, ouverte, la bouche en sourire. Il était loin. Très loin. Grâce à ces madeleines, dont je n’imaginais pas le pouvoir, le pouvoir typiquement proustien, j’ai fait un voyage extraordinaire dans le temps.

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Sœur Madeleine était infirmière et a voulu devenir religieuse très jeune, elle a dû avoir un chagrin amoureux tôt. Elle était garçon manqué, toujours très gaie et très audacieuse, forte personnalité.

Le maire de Verdun lui avait donné une fourgonnette Juvaquatre pendant la guerre, et lorsqu'elle roulait, elle avait la baraka. Un jour, pendant la guerre, elle transporta dans le coffre un cochon entier, et elle s'est retrouvée devant un barrage routier, des militaires avec armes pointées vers elle. Alors, elle appuya sur son klaxon gyrophare (son à deux temps) et fonça vers eux. Les militaires ont dû s’esquiver. S'ils ne s'étaient pas retirés, elle, de toute façon, elle ne se serait pas arrêtée. Militaires allemands.

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Elle avait la dragée haute. Une autre fois, elle a même transporté un officier allemand, considérant qu'elle devait secourir tous les blessés, quelle que soit leur nationalité. On a laissé ainsi passer le convoi. Elle était appréciée des deux camps.

Elle disait aux médecins et même aux professeurs de médecine ce qu'il fallait faire aux blessés qu’elle ramenait. Elle aurait été capable de marcher sur le pape s'il le fallait. Elle l’aurait remis en place le cas échéant, et les mandarins la craignaient ! Elle savait par expérience ce qu'avaient les blessés. C'était le tout début de la radio mais elle n’en avait pas besoin pour diagnostiquer une fracture. Elle est devenue sœur supérieure de l'hôpital Saint-Nicolas de Verdun et elle était connue de partout, la supérieure de l'hôpital central de Nancy, Sœur Louise, disait qu'elle n'en connaissait pas deux comme elle en France.

Sœur Madeleine ne gardait rien, très détachée des choses matérielles. Quand c'était un jour de fête et qu'on lui faisait des cadeaux, elle avait une grande pièce remplie de cadeaux et le soir, il n'y avait plus rien car elle donnait tout à ses visiteurs. Elle a ainsi donné un cheval de bois à trois roues à Gauthier. Une année, Gauthier avait vidé toute sa tirelire pour lui offrir une Vierge, une statue lourde, et il a été estomaqué quand il a su qu'elle l'avait redonnée à quelqu'un d'autre ! Elle ne gardait rien.

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La mère de Gauthier rigolait beaucoup et était en admiration devant sa sœur Madeleine. Je comprenais ainsi mieux la bonne humeur quasi-permanente de Gauthier, même après des coups durs, c’était familial, et c’était sans doute cette propension à plaisanter qui lui rallongeait autant la vie.

Sœur Madeleine et sa sœur avaient trois autres frères dont René et André, menuisier. Le père de Gauthier, Edmond, en revanche, n'était pas du tout un rigolo, il faisait les comptes le dimanche. Le grand-père, le père et Gauthier lui-même ont été carrossiers. Le grand-père faisait de la carrosserie en bois. Le père, Edmond, faisait de la carrosserie en acier. Et Gauthier faisait de la carrosserie avec du plastique.

Il expliquait qu'il construisait des camions isothermes, frigorifiques, et qu'il était le meilleur sur le marché, coefficient K021 au lieu de K019 pour les concurrents (différence de températures qui tient en une heure selon certaines conditions) car il utilisait du polyester, résultat d’un travail de recherche.

Quand je lui ai demandé de quelle guerre il s'agissait, Gauthier m'a dit la Seconde Guerre mondiale mais il a dit ensuite que ses souvenirs, c'était quand il avait 5 ou 8 ans. Il était donc probable que ses souvenirs se soient chevauchés dans le temps. L’histoire de la Vierge offerte devait dater de son enfance, mais pas l’histoire du cochon dans la fourgonnette où il devait avoir une trentaine d’années déjà.

En faisant quelques recherches, j’ai trouvé cette annonce du "Bulletin de Meurthe-et-Moselle" (organe de la société d’assistance aux réfugiés évacués et sinistrés de Meurthe-et-Moselle) numéro 15 du lundi 8 mars 1915 cette citation à l’ordre de l’armée (ordre du 26 décembre 1914), paru dans le Journal officiel : « Le général commandant l’armée cite à l’ordre du jour Madame XX, en religion Sœur Madeleine, supérieure des Sœurs de Saint-Charles de l’hospice privé de Bayon : "À force d’ingéniosité, a réalisé dans l’asile des vieillards dont elle est supérieure une installation hospitalière parfaite, où elle a reçu et traité un grand nombre de malades et blessés, en leur prodiguant les soins les plus complets et les plus étendus avec un dévouement inlassable qui ne s’est jamais démenti." ».

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Une annonce identique a été publiée par "L’Écho de Paris" du 9 mars 1915. Je ne sais pas s’il s’agissait vraiment de la même personne mais cela le semblerait.

Un autre souvenir de jeunesse de Gauthier a fusé. Il était avec l'un de ses frères, près du fourneau où sa mère avait mis à chauffer du lait et le lait, à l’ébullition, allait se sauver. Il a alors vite pris un torchon avec nœud pour prendre la queue de la casserole, mais il a renversé le lait bouillant sur son pied. Il a été brûlé au dernier degré, la plaie fut profonde. Il a pleuré toute la nuit, est resté à l'hôpital pendant trois mois et il a encore des séquelles car la zone brûlée le démange encore parfois.

Alors que j’allais le quitter, je lui ai dit de façon très banale : « Je vais te laisser ! », et alors, comme des nuages noirs qui étouffaient le soleil, Gauthier prit une tête très triste, presque désespérée, me dit que c’était la phrase que lui disait inlassablement sa fille et son fils quand ils le visitaient (« Vous êtes tous les mêmes ! »), et qu’ils le laissaient ainsi seul le soir, la nuit… Puis, ses yeux se rallumèrent, le sourire en coin, il rajouta qu’heureusement, ils reviendraient le lendemain le revoir. Montrant toujours une bonne forme et un esprit farceur et provocateur, il venait de me charrier, jouant pour le plaisir de jouer.

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Gauthier est capable de dire que le temps est long, qu'on ne décide pas de quand on partira, que cela vient sans crier gare mais on ne sait pas quand, etc. Ce n'était pas nouveau, cela fait plus de trente ans que je parle avec lui de la mort, mais là, il s'en rapproche irrésistiblement.

Gauthier a gardé tous ses souvenirs, beaucoup d'humour encore, un peu de surdité, l'œil pétillant et un bon appétit (il a mangé les madeleines). Et preuve de bonne traitance (on parle de maltraitance, pourquoi pas de bonne traitance ?), il a dit que les repas étaient bons dans sa résidence médicalisée. Les dîners sont servis dans la chambre à 18 heures. Il était temps que je m’éclipsasse. Je partis sur la pointe des pieds avec Sœur Madeleine…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 août 2016)
http://www.rakotoarison.eu


(Le tableau "La Madeleine au miroir" a été acheté en 1936 par le père de Laurent Fabius qui l’a fait expertiser comme une œuvre de Georges de La Tour, et l’a revendu au National Gallery of Art e Washington en 1964, faute d’acquéreur français).


Pour aller plus loin :
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 05:11

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. » (Fontenelle).


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Le lendemain de Noël 2015, je suis retourné dans la maison de retraite au bord de l'agglomération. Un établissement d'habitation pour personnes âgées dépendantes, plus exactement, qu'on peut trouver après avoir traversé une dense zone commerciale et l'entrée d'un petit village. Le but, visiter mon compère Gauthier.

Je dis "compère" mais il n’est pas vraiment un compère. Il y a plusieurs dizaines d’années, j’étais encore sur ses genoux et gamin, je m’amusais follement avec lui. Jamais avare d’histoires drôles, il est le genre de personne avec qui on ne s’ennuie jamais parce qu’il a toujours le mot pour rire. Le temps ne l’a jamais érodé ; il a gardé un visage de poupon, au ton très rose de la peau à peine fripée, et les yeux pétillants de l’enfant émerveillé.

Gauthier est aujourd’hui le survivant de quelques personnes très vieilles que je voyais régulièrement depuis quelques années. Je les connaissais et les rencontrais depuis plusieurs dizaines d’années, et parce qu’elles arrivaient à un certain stade de leur vie, j’essayais de les voir le plus souvent possible lors de mes passages dans la région.

L’incontournable devait nécessairement arriver. C’était obligatoire. Certes, au début, ces personnes n'étaient pas nonagénaires, mais ce qui était troublant, c'est qu'elles sont parties dans l'ordre chronologique inverse : la plus jeune est partie la première. Et les autres ont suivi plus tard. Odette, la belle-sœur de Gauthier, est partie en été 2014 à l’âge de 98 ans. Et Angèle, l’épouse de Gauthier et sœur d’Odette, la plus en forme, est partie à 99 ans en été 2015.

Angèle avait gardé toutes ses facultés tant mentales que physiques. De corpulence frêle, on ne lui aurait pas garanti une longévité à toute épreuve. Elle pouvait encore écrire des cartes où elle me racontait quelques histoires précieuses, avec la belle écriture des élèves studieuses, une écriture appliquée et un peu hésitante.

Malgré un très long amour fusionnel, de plus de soixante-dix-sept ans, elle avait accepté que Gauthier s’en allât en maison médicalisée en septembre 2014. La corpulence de Gauthier, l’incapacité de ses genoux à le porter, à le soulever, faisaient qu’il était devenu une "personne dépendante", comme on dit. Et c’était finalement un moindre mal et un grand soulagement de ne plus devoir s’en occuper toute seule. Il y a des personnes dévouées dont c’est le métier. Les conjoints sont parfois moins résistants que les personnes qu’elles aident.

Ce fut finalement le cas de la pauvre Angèle, qui fut en quelques sortes une victime de la canicule et de sa peur de la médecine en général. Elle n’a appelé que trop tard son médecin lorsque, par manque d’eau, elle a fait une péritonite, elle a terminé une vie qui aurait pu se poursuivre encore en bon état. En quelques jours, elle est partie, et a bénéficié des soins palliatifs pour éviter de souffrir sans pour autant perdre sa conscience. Elle a pu dire au revoir à ses enfants, mais pas à son mari bloqué dans sa maison médicalisée.

Angèle est partie à quelques "encablures" de ses 100 ans et le bon Gauthier était toujours là, habité par une vie pétillante (pour les rigoristes, je précise toutefois qu’une "encablure" n’est pas une mesure de temps mais de distance).

Je n'avais pas pu le revoir depuis l'enterrement de son épouse. À l'époque, je l'avais quitté dans son fauteuil roulant, la tête abattue, l'esprit effondré, ne reconnaissant plus personne, cassé par la nouvelle, et surtout, par le fait que tous les deux s'étaient préparés à fêter le centenaire d’Angèle. Le "destin" en a voulu autrement. Gauthier pensait évidemment partir le premier et surtout, était relié au monde réel par Angèle, qui avait gardé toute sa tête, qui était dans le concret et qui le visitait presque tous les jours.

L'établissement semble très bien tenu. Des sécurités nombreuses ont été installées pour réduire au maximum tous les risques : un digicode pour pénétrer dans la propriété, pour entrer ou sortir, un sas pour entrer dans le bâtiment, qui nécessite que la première porte automatique soit fermée pour ouvrir la seconde porte. Dans le hall, il n'y avait personne, une table où se tenaient des objets d'une braderie. Il y avait encore un sapin de Noël, la température était très élevée, et les escaliers étaient sécurisés, avec un double portillon au sommet pour éviter de tomber dans la cage d’escalier.

Je suis arrivé vers quinze heures trente et je connaissais déjà les lieux. Deuxième étage, au fond et sur la gauche. En parcourant le long couloir, je pouvais admirer des photographies de chats et de chiens plutôt sympathiques. La porte de la chambre de Gauthier était entrouverte. J'ai frappé et suis entré. Il était seul.

Gauthier était allongé dans son lit, on avait dû l’y remettre peu de temps avant. L'œil vif et malicieux, il m'a immédiatement reconnu, le sourire élargi jusqu'à ses grandes oreilles. J'étais rassuré. Non seulement Gauthier était bien vivant, mais il était en bonne forme, il avait tous ses esprits, mieux que les dernières fois que je l'avais vu, et surtout, il avait digéré la mort douloureuse de sa femme. Dans la conversation, il m'en a parlé deux ou trois fois, avec un peu d'amertume, un goût d'amour, mais pas seulement de la nostalgie, aussi de la plaisanterie, que cette fichue Angèle, elle voulait toujours aller trop vite, elle ne l’attendait jamais...

Dans la conversation, j’ai compris que son gendre ne lui avait pas dit la vérité à propos d’Angèle. Il ne l’avait pas prévenu de sa mort imminente. Quel dommage ! Ils n’ont pas pu se dire adieux, eux qui s’aimaient autant ! Il a eu droit à une histoire romancée qu’il se plaisait ainsi de me raconter. Lorsque Angèle a appelé le médecin, le premier jour, il lui aurait prescrit un médicament, et le second jour, voyant que le médicament ne faisait pas d’effet, il lui aurait dit d’aller en urgence à l’hôpital mais elle n’aurait pas survécu au transport pourtant bref, elle serait morte dans l’ambulance. C’était dû à pas de chance !

En fait, Angèle était arrivée à l’hôpital trois jours avant sa mort et le médecin lui a dit qu’il n’y avait plus rien à faire car à cet âge, on ne pouvait pas l’opérer. Ces quelques jours, oui, cela aurait été difficile, mais je suis sûr que Gauthier les aurait soigneusement utilisés pour dire au revoir. Tant pis. Je croyais qu’il ne se relèverait pas, et en fait non, chez lui, la vie est trop éclatante, il était donc capable d’en parler comme d’une mauvaise plaisanterie de sa femme. Sacrée Angèle !

Sept minutes après mon arrivée, une très charmante infirmière est venue le changer. Elle était prête à revenir après ma visite mais j'ai préféré plutôt attendre un peu, l'opération ne durait que cinq minutes et je suis allé dans le couloir pour attendre.

Là, comme j’étais au bout du bâtiment, j'ai aperçu une très vieille dame avec son déambulateur qui s'était "écrasée" contre la vitre du bout du couloir. Elle était allée dans le mauvais sens et ne savait plus comment faire, bloquée contre la vitre. Une aide-soignante, patiemment, la tenait un peu, lui disait de lâcher la rampe de la main droite, de négocier un demi-tour, etc. mais c'était laborieux. Vision des difficultés habituelles du grand âge. La charmante infirmière est partie sans rien dire, j'ai juste eu le temps de lui demander si je pouvais rentrer dans la chambre de Gauthier et j'ai laissé la pauvre voisine à sa difficile manœuvre de déambulateur.

Gauthier était même plus heureux ainsi changé. Grosse tête un peu amaigrie, sur un corps allongé quasi-inexistant sous les draps, sauf deux grandes mains encore très capables de saisir toute sorte de choses sur sa petite table à roulettes, et en particulier les délicieux chocolats que je lui avais offerts pour l’occasion.

Il m'a expliqué qu'il était très bien traité ici, qu’il y mangeait bien, qu'il avait plein d’amoureuses, et l’infirmière d’ailleurs avait confirmée quand elle était venue, c’était sa première des amoureuses. Il est chouchouté, et s’il n’a pas oublié Adèle, la vie ne l’a pas quitté.

Au cours de la conversation, je lui avais donné des nouvelles d’une personne en lui disant qu’il avait son bonjour. Alors, farceur comme il l’a toujours été, il m’a répliqué en disant : « Toi aussi, tu as son bonjour ! ». Et moi de lui demander, le bonjour de qui ? « De ma guibole ! ». Humour sans doute de potache mais qui prouvait qu’il était toujours le même, le plaisant compagnon de la bonne humeur.

En discutant sérieusement avec lui, j’ai pu comprendre qu’il lui manquait deux précieux objets restés dans sa maison où vivait seule Angèle. Un casque pour écouter la télévision, car son niveau d’audition est tel qu’il ne peut pas écouter la télévision dans sa chambre sans cet outil indispensable… et son livre d’histoires drôles.

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C’était toute une affaire, et je savais à quel point ce livre lui manquait. Il y a déjà une vingtaine d’années, quand j’allais les visiter, Angèle et lui, je venais souvent à l’improviste car pour moi, c’était du temps volé, non planifié. Je retardais un départ vers Paris pour prendre quelques heures à les revoir.

Mais Angèle avait eu la simplicité de m’avertir qu’ils préféraient que je les prévinsse avant, quitte à ce que cela fût quelques heures seulement avant. Je comprenais très bien, car ils préféraient être bien habillés, me recevoir avec la décence de leur coquetterie, mais je n’appréciais pas beaucoup non plus, car c’était l’occasion pour eux d’ouvrir une bouteille de champagne, de préparer un goûter sophistiqué et je ne voulais surtout pas trop les déranger.

J’ai su un peu plus tard que la raison était tout autre : Gauthier, chaque fois que je le rencontrais, me sortait de nombreuses histoires drôles, parfois hilarantes, d’autres moins, mais ce n’était pas l’important, l’important, c’était que cette personne vivait en permanence dans la bonne humeur et dans la farce, autant dire, dans la jeunesse ! Or, l’âge venant, il ne se souvenait plus de ses histoires drôles. Donc, avant l’arrivée de ses visiteurs, il révisait un peu, histoire de pouvoir les raconter comme il le fallait !

Quand j’avais discuté avec l’infirmière, je lui avais demandé si Gauthier était le pensionnaire le plus âgé. Non, il y avait deux autres pensionnaires qui avaient atteint les 105 ans. Gauthier n’est donc pas le doyen.

Ah, au fait, je ne vous ai pas donné l’âge de Gauthier. Il n’est plus nonagénaire depuis longtemps. Ce jeudi 10 mars 2016, il fête ses 103 ans. Joyeux anniversaire, cher Gauthier ! et tous mes vœux pour que ta retraite se poursuive avec une si large vivacité d’esprit que bien des "moins âgés" ont perdue depuis longtemps !

Ton secret ? Comme les poêles Tefal : tu es détaché depuis longtemps. Dans ton esprit, ta philosophie de vie est simple : « Vivons heureux en attendant la mort ! », comme disait un autre humoriste très regretté…



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mars 2016)
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Pour aller plus loin :
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Dépendance.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 07:53

Hommage à une grande dame, ou plutôt, à une grande demoiselle, humble, rieuse, dynamique, énergique, volontaire et tendre. Elle vient de s’éteindre. Je rallume sa mémoire. « Celui qui n’aime pas reste dans la mort. » (saint Jean).


yartiMissCornyM01Samedi, j’ai enterré la Miss. Ma Miss. Enfin, non, notre Miss, je n’étais pas seul. Nous étions plus d’un millier dans sa vie. Dans la vie, si je suis aussi bavard, je le dois un peu à elle. Elle a été l’alpha de mon apprentissage. Elle fut mon institutrice du cours préparatoire et de la première année du cours élémentaire. C’est elle qui reçut bien plus tard le premier exemplaire de ma thèse, comme un terminal pour bons et loyaux services.

Sans toi, j’aurais pu être un retardé social peut-être, ou un exclu en tout cas. Tu as su me faire rattraper en trois mois un retard de langage inexplicable par les lois de la médecine. Trois mois en collaboration serrée avec les parents, chaque soir, pour relever le défi. Pari gagné dès Noël. Tu as résisté contre les diktats des circulaires ministérielles. Au péril de ta propre carrière, tu as rejeté les méthodes qu’on voulai t’imposer pour appliquer une pédagogie plus adaptée.

Grâce à toi, j’ai appris à lire avec un très vieux bouquin, avec "Le Tour de France par deux enfants". Ce livre a été passion pour moi, les hauts-fourneaux lorrains, le ver à soie lyonnais, les valeurs morales, Ambroise Paré etc. Il a été le germe de ma culture générale et de ma curiosité. J’ai appris bien plus tard que ce livre n’était plus utilisé dans l’enseignement depuis 1923, et tu avais bien fait de persévérer malgré son côté désuet.

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Mais pour moi, tu as été plus que tout cela. Plus que cette fée faisant des miracles. Car tu étais exigeante. Tu voulais la discipline. Tu ne supportais ni paresse ni dissipation. Tu savais te faire obéir. Pour un peu, je dirais que tu étais paternaliste, mais peut-on être paternaliste quand on est une femme ? Pas d’exigence sans cœur. Une exigence faite de tendresse, d’affection et, disons-le, d’amour : « Tu es un bon coco ! ».

Tu n’as pas été pour moi, comme pour d’autres, une seconde mère. Non, pas de seconde mère. Je n’ai senti aucun sentiment de genre maternalisant auprès de moi. Non, à bien y réfléchir, tu as été ma première autorité extrafamiliale. C’est peut-être aussi cela qui a compté. Une sorte de mélange de dirigisme et d’encouragement, de tendresse et de perspicacité.

Alors, comment comprendre qu’au début de mes études, à la fin de mon adolescence, j’ai ressenti le besoin de revenir te voir régulièrement, prendre de tes nouvelles ? Je crois simplement que c’était par gratitude. Une gratitude infinie. Celle très rare des élèves auprès de leurs formateurs, de leurs enseignants, de leurs professeurs. Pourtant, il est clair que certains d’entre eux ont eu une part décisive dans l’évolution d’une existence.

La Miss, tu fais partie de ces personnes décisives. J’en avais pris conscience rapidement et j’ai su, ou plutôt, j’ai eu le courage, car quand on sort de l’adolescence, on peut avoir cette timidité à renouer avec le passé, de venir te revoir.

Je n’étais pas trop inquiet de ton accueil. Tu étais contente. Tu étais désormais à la retraite mais tu travaillais encore, tu aidais encore beaucoup d’enfants, parfois handicapés. Tu as aidé jusqu’à l’âge de 88 ans, c’est dire si l’enseignement, la pédagogie, c’était ta passion.

Même éloigné de la ville où tu habitais, où nous habitions, je suis venu te voir. Pas bien souvent, à peine deux ou trois fois par an, parfois une fois, parfois plus d’une année s’était écoulée entre deux visites. Je savais que tu n’aimais pas trop le principe des visites à l’improviste (à ta place, je réagirais pareil) mais c’était ma seule manière de te voir. Je navigue à vue, difficile de prévoir à plusieurs centaines de kilomètres.

Mes visites étaient comme mes lectures, toujours par effraction, toujours sur un coup de tête. Je me souviens de ce Noël 2005 par exemple. Rapide aller-retour pour le jour de Noël. Je voulais repartir vite le lendemain. Mais je n’ai pas pu quitter l’agglomération : les chutes de neige étaient abondantes. J’ai dû y renoncer. En revenant au point de départ, parce que j’avais un peu de temps devant moi avant de retenter la route, la première idée qu’il m’était venu à l’esprit, c’est d’aller te voir. Du négatif météorologique est devenu du positif humain.

L’été dernier, tu étais contente d’avoir un homme à la maison, un homme qui venait tous les jours t’aider pour les tâches ménagères. Il t’avait vite compris. Il t’avait même offert un martinet en cuir qu’il avait trouvé par hasard dans une brocante. Tu avais alors posé pour moi avec cet outil étrange. Tu n’étais pourtant pas du genre sado-maso, tu aimais juste la rigolade. Même à 93 ans. Le fouet et le sourire. Sévère et affectueuse. C’était tout toi !

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Quand je regarde les photos, maintenant, oui, je m’aperçois que tu avais vieilli, beaucoup vieilli. Les cheveux s’étaient blanchis, les traits raidis, le visage était devenu plus ridé. Pourtant tu n’avais pas changé. Tu as toujours été la même, avec le même âge, sans âge.

Quand tu as eu 79 ans, nous étions quelques dizaines à nous être rassemblés autour de toi dans l’ancienne école. Et à tes 80 ans, ce fut un peu plus organisé, près de cent cinquante d’entre nous t’avons entourée dans une grande salle municipale aux confins de la ville. J’y ai retrouvé des camarades de classe que je n’avais plus revus depuis cette période lointaine. L’une d’eux n’avait pas bougé. Même visage, même coiffure. Sentiment étrange de retour vers le futur.

Depuis que tu as eu 90 ans, tu étais un peu surprise d’être arrivée si loin : qui ne le serait pas ? Déjà 90 ans ! Et toujours là, avec toutes tes dents ! Les dernières années furent quand même un peu rudes. Chutes, séjours à l’hôpital, lit médicalisé, déambulateur, appareil auditif, mais au final, tu t’en étais bien sortie, tu avais la résistance au cœur, tu voulais vivre, tu avais su rester autonome, tu acceptais les petits ennuis de la vie.

Tu le disais toi-même que tu avais de la chance de pouvoir encore lire, regarder la télévision, et même tricoter une layette pour un éventuel bébé qui se préparerait à naître dans ton entourage. Il y a cinq ans, tu m’avais même offert cette lampe qui était chez toi. Tu voulais faire comme cadeau ce que tu avais déjà chez toi. Je la conserve précieusement, comme si elle était devenue une lumière nécessaire chez moi.

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Tu es née le 26 septembre 1917 dans la campagne lorraine. Tu étais la troisième de la fratrie, et ta mère Céline fut d’une très grande exigence. Heureusement, ton père, constructeur de manèges pour fête foraine, et ta tante Lucie, qui n’avait pas d’enfant, t’apportèrent toute l’affection dont tu avais besoin. C’était sans doute l’origine de ta rudesse et de ta tendresse.

À l’âge de 11 ans, après ton certificat, tu te retrouvas dans un établissement à Baccarat. Là, la directrice avait tout de suite remarqué ton sens de la discipline, ton humour, ton sens de la répartie ainsi que ton sens du partage.

Voyant ton potentiel, on te proposa alors de te destiner au métier d’enseignante tout en t’assurant le logement et la nourriture en échange de divers services comme la surveillance des dortoirs etc. Tu étais déjà élève et prof, et pour réduire la distance avec les autres élèves dont tu t’occupais, on t’appela "la Miss". Tu y tenais à ce surnom, même soixante-quinze ans plus tard ! C’était devenu ton prénom.

En septembre 1935, tu assuras ta première classe. Dans une filière professionnelle toute nouvelle. Tu as dû te plonger dans la discipline pour l’enseigner. Tu as montré dès le début ce génie de la pédagogie, adaptée, inventive, et pratiquée dans l’amour de tes élèves. Encourageante. Tes élèves, c’étaient des jeunes filles.

Quand tu avais 27 ans, sous l’Occupation, deux jeunes cousins de 17 et 19 ans furent "abattus" par les nazis qui leur refusèrent une sépulture décente. Malgré la surveillance de la Gestapo, tu as pris sur toi d’aller rechercher leur corps en creusant à mains nues la terre où ils avaient été mis et les enterrer dignement.

En juin 1952, tu avais voulu changer. Changer de vie, changer de ville. Tu voulais aller enseigner à Nancy et auprès de garçons, pour changer. On te proposa un poste peu alléchant. Un vieux directeur malade et austère, imposant à son petit monde ses rigueurs, ne te donnait qu’une petite chambre sous le toit sans eau, sans toilette ni cuisine. Fallait-il s’en réjouir ? Avant la rentrée, ce directeur mourut si bien que tu n’avais plus à hésiter.

Après un intérim de quelques mois, ce fut un jeune directeur chef scout de 25 ans qui arriva, portant costume de golf et béret. Tout de suite, le courant passa avec toi, qui avais 35 ans, alors que les autres collègues avaient plus de la quarantaine. Tu pris la responsabilité des cours préparatoires. C’est à partir de ce moment-là que tu as développé ton imagination créative et as appliqué une méthode particulière pour l’apprentissage de la lecture. Tous les parents t’en ont été gréés et beaucoup d’entre eux et de leurs enfants devinrent tes amis.

Ton école s’est peu à peu transformée par votre énergique volonté, à tous les deux : grenier restauré, sous-sol creusé etc. grâce à l’aide d’anciens élèves et de jeunes gens bénévoles.

J’ai dû mal à t’imaginer jeune femme trentenaire ouvrant son club le soir avec un magnétophone que tu as acheté sur tes économies pour faire de la danse, et ceux qui avaient la permission de vingt-trois heures poursuivaient la soirée dans ton petit appartement de fonction accolé à l’appartement du directeur, au deuxième étage, et là, pendant la nuit, toi, les jeunes gens, vous refaisiez le monde.

C’est dans ces discussions que vous aviez imaginé visiter le monde. Tu n’avais pas le permis de conduire mais tu avais quand même acheté une deux chevaux pour compléter avec l’autre et à six ou sept, chaque été, vous partiez dans un pays étranger, avec juste de quoi dormir en camping.

Le premier voyage fut en Yougoslavie, puis des dizaines et des dizaines d’autres voyages, parfois, les deux chevaux étaient délaissées au profit de l’avion. Jérusalem, la Turquie, la Grèce, l’Égypte, la Libye, la Thaïlande, l’Inde, le Mexique, le Yémen, le Canada, le Chili, le Pérou etc. Dans ta classe, tu approfondissais la connaissance d'un pays chaque année.

Je me souviens que tu me montrais avec joie tes albums photos de tes odyssées, fière d’avoir vu ces mondes si différents et pas inquiète du tout de ne pas connaître leur langue. Une vraie téméraire qui ne craignait pas les dangers, comme ces brigands en Égypte qui vous ont provoqué quelques sueurs froides.

À 65 ans, tu as été obligée de prendre ta retraite après quarante-huit années d’enseignement. Mais tu as poursuivi jusqu’en 2006 avec des aides particulières. Des parents ont demandé pour toi les palmes académiques qui te furent remises en 1984 devant une grande foule.

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Ce n’est pas un hasard si tous tes élèves ont été tes enfants. Reconnaissance réciproque d’une sacrée bonne femme dont le cœur ne manquait pas de faire grossir celui des autres. Le 5 mars 2012, alors qu’on aurait pu penser que tu aurais gagné une nouvelle fois la bataille du corps, la mort l’a finalement emportée à Brabois. T’a finalement emportée. Tu viens de retourner à Blainville-sur-l’Eau. 94 ans d’une vie merveilleuse, d’un regard qui ne s’est jamais assombri, qui éblouissait même les esprits les plus tristes.

Nous n’étions peut-être pas de la même époque, mais justement, tu fais partie des ces personnes hors époque. Qui se sont données là où elles étaient, quand elles y étaient. Un pragmatisme de l’existence.

Là où tu es, tu veilleras à moi comme aux tiens, tu seras une petite étoile qui ne manquera pas de briller au plus profond de moi : « La Miss vous embrasse. Vous avez tous été sa raison de vivre et sa joie de vivre ! ». Dans son linceul, on lui a placé cette petite médaille à laquelle elle tenait tant : « Elle a beaucoup aimé. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mars 2012)
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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Personnel
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