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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 03:14

« Il n’y a pas de fatalité extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure : vient une minute où l’on se découvre vulnérable ; alors les fautes vous attirent comme un vertige. » (Saint-Exupéry, 1931).



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Il y a un homme qui, depuis deux ans, depuis le 30 août 2018, doit se mordre les doigts d’avoir voulu bien faire : le propriétaire d’une résidence à South Pasadena, dans la proche banlieue de Los Angeles. Sa locataire, elle aurait eu 50 ans le 21 décembre 2018, semblait en pleine crise d’épilepsie.

Le propriétaire s’inquiétait de son état de santé et a appelé la police. Celle-ci est arrivée comme dans une série télévisée. La femme n’était pas "coopérative" et semblait souffrir de troubles d’ordre mental (elle aurait souffert de problèmes alimentaires, d’une addiction aux achats compulsifs, d’une dépression depuis plusieurs années). Elle a discuté pendant une heure et demie avec la police et avec un psychiatre qui avait accompagné la police. Soudain, la femme a sorti un pistolet et l’a pointé vers les policiers. Ces derniers, surpris, ont alors ont tiré par légitime défense, selon le témoignage du lieutenant Joe Mendoza. Elle est morte avant d’arriver à l’hôpital. L’arme n’était qu’un simple pistolet à air comprimé.

Ce tragique drame aurait pu n’être qu’un fait-divers hélas relativement courant mais sans écho médiatique. La première fois que j’étais allé aux États-Unis pour une mission professionnelle, mes collègues m’avaient vivement recommandé de bien écouter les policiers si je me faisais arrêter sur la route au volant d’une voiture et surtout, de montrer mes mains bien sagement, car ils ont la gâchette facile.

Mais l’information a franchi les océans et est sortie en brève internationale jusqu'en France dès lors que cette femme était Vanessa Marquez, une chanteuse et une actrice connue du grand public principalement pour avoir joué le rôle d’une infirmière, Wendy Goldman, aux côtés de George Clooney, dans les vingt-sept premiers épisodes de la très célèbre série télévisée "Urgences" entre le 19 septembre 1994 et e 24 avril 1997 (du 1er épisode de la saison 1 au 19e épisode de la saison 3).

Les dépêches en France ont indiqué très laconiquement que Vanessa Marquez a été "abattue par la police" à Los Angeles, sans préciser plus d’éléments, si ce n’est parfois en indiquant que c’était lors d’un "contrôle", laissant entendre que la police américaine était brutale et inhumaine.

Je serais bien incapable de savoir exactement ce qu’il s’est passé et je pense que la justice, si ce n’est en interne la police, enquête à ce sujet. On peut imaginer qu’une personne qui sort un flingue pourrait s’en servir et que l’urgence, sans "s" cette fois-ci, c’était d’éviter qu’elle ne nuise à ses interlocuteurs. Et les nombreux drames, certains très récents, qui ont endeuillé les États-Unis (quelques jours avant le drame, comme l’attentat dans une salle de jeu vidéo à Jackson le 27 août 2018 faisant deux morts plus son auteur) n’ont pas contribué à faire garder le sang-froid.

Faut-il croire que les forces de l’ordre françaises seraient mieux entraînées que celles des États-Unis à ce sujet ? J’aurais tendance à le croire, même si cela mériterait approfondissement. Pays de cow-boys, où l’arme à feu est aussi chérie que le stylo ou le smartphone maintenant, on pourrait croire que la règle est : on tire d’abord et l’on réfléchit ou l’on discute après (méthode Trump ?). Ce qui n’était pas le cas pour cet accident, puisqu’il y a eu, au contraire, une heure et demie de discussion avant le tir.

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Je voudrais ici évoquer un petit témoignage personnel sur des faits qui m’ont doublement impressionné : d’abord, avec cette crainte d’être touché par ce qu’on appelle un fait-divers, ensuite, avec cette admiration pour la réponse des forces de l’ordre.

L’aventure même pas au bout de la rue. De l’autre côté de la porte. Cela s’est passé …presque chez moi il y a une vingtaine d’années, dans un immeuble dans la banlieue parisienne. Seulement deux appartements par étage. Je ne croisais que peu souvent mon voisin de palier, environ 35 ans (mais je ne suis pas très doué pour deviner les âges), et une fois, il a sonné à ma porte très stressé pour me demander très courtoisement si j’avais des antidépresseurs. Non, je n’en avais pas et si j’en avais eu, je ne suis pas sûr que je lui en aurais fourni sans voir une ordonnance même périmée.

Un jour, je crois que c’était un dimanche midi, ce voisin était devenu "fou". Réellement fou. Une folie courte mais intense. Il criait, jetait tous ses meubles par la fenêtre, etc. Il y avait de la rage, de la violence, de la rancœur et surtout, du désespoir. Or, le désespoir m’a paru toujours très dangereux : quand on n’a rien à perdre (ou que l’on croit qu’on n’a rien à perdre), on peut tout se permettre.

J’étais très impressionné par une telle violence et j’étais aux premières loges. Ce que j’avais compris, c’était qu’il était seul dans son appartement et qu’il criait son désespoir ainsi, à la Terre entière, et de manière suicidaire. J’avais peur, disons-le franchement, car à l’époque, il y avait des échafaudages pour un ravalement de façade, si bien qu’il était facile, pour lui, d’aller par ceux-ci de son appartement au mien, mes vitres étant peu solides.

Je me suis aperçu de la situation (au début, je n’avais pas fait très attention) quand, en regardant par la fenêtre de la cuisine, j’ai aperçu un attroupement, des badauds, des voisins, aussi des policiers et même des ambulanciers, bref, tout le monde qui regardait dans "ma" direction. J’ai pris peur et j’ai appelé la police pour savoir avant tout quel était le problème : un incendie ? une fuite de gaz ?… Mon interlocutrice, au standard, m’a conseillé ensuite de me tenir le plus loin possible de la porte d’entrée et d’attendre, et surtout, de ne pas sortir dans la cage d’escalier et ne pas gêner les forces de l’ordre.

Cela a duré une ou deux heures, je ne me souviens plus. Je craignais le pire pour ce voisin qui avait dû craquer. Je craignais qu’il se jetât du cinquième étage après avoir jeté tous ses meubles par dehors (spectacle de désolation sur le parking). Ce que j’avais compris, c’était que sa femme l’avait quitté et qu’elle avait emmené leur fille et qu’il en était malheureux. On pourrait dire un "simple" chagrin d’amour, mais le cuir n’est pas le même selon les individus. Il demandait le retour de sa femme, et au moins, qu’elle lui parle au téléphone. Un homme qui a disjoncté. Fragile (dépressif) et qui a craqué. Ce qui pourrait survenir à beaucoup de monde, dans une vie urbaine parfois absurde, au sens d’Albert Camus.

J’ai entendu les forces de l’ordre négocier avec l’homme, monter doucement les escaliers pour atteindre notre palier. C’était presque comme dans un film, je ne sais pas si c’était le GIGN mais cela y ressemblait. Des professionnels, bien équipés, très souples, silencieux, agiles, calmes, posés. L’avantage, c’était qu’à l’exception du "forcené", il n’y avait pas d’otage, pas de petite fille retenue en otage et à sauver. Juste un homme, dépassé par sa vie, qui pouvait commettre un acte définitif et qu’il fallait convaincre.

Pendant toute la discussion, j’ai été très impressionné par la finesse psychologique de ces forces de l’ordre. En gros, elles cherchaient, dans leur communication, à convaincre le voisin qu’elles n’étaient pas contre lui mais de son côté, pour le calmer. Parmi les bribes entendues, on lui disait que non, sa vie n’était pas finie, qu’ils n’allaient évidemment pas le tuer (que ce n’était pas une série américaine, justement !), que personne ne lui voulait du mal, et surtout, je crois que c’était l’argument massue, que sa fille avait besoin d’un père, qu’elle serait traumatisée si elle n’avait plus de père, s’il se jetait par la fenêtre.

Il a alors ouvert la porte, et s’est laissé emmener par elles. Probablement plus à l’hôpital ou chez un médecin qu’à la gendarmerie ou au poste de police. Dans le trip qu’il s’était fait, le voisin ne voyait plus d’autre issue qu’assiégé par les forces de l’ordre, il serait forcément tué par elles. Il n’envisageait pas de ressortir de chez lui vivant. La voix, plutôt rassurante, qui parlementait avec lui, a réussi à désamorcer toute cette angoisse, toute cette montagne qui avait surgi comme un volcan.

Le calme, le sérieux et surtout, le sang-froid des forces de l’ordre en France est vraiment à saluer. C’est pourquoi l’affaire Benalla, qui venait d'éclater en juillet 2018, est un scandale qui n’entache pas seulement le fonctionnement de l’Élysée mais aussi la réputation de la police, car justement, la police sait rester calme et ne pas répondre aux provocations de militants excités parfois très violents, car une bavure se retournerait toujours contre la police, quelles que soient les circonstances, et ce serait probablement avec raison. En deux ans de violences, des gilets jaunes aux "supporters" du PSG aux Champs-Élysées, malgré la casse et l'ultraviolence, les forces de l'ordre sont restées calmes et ont gardé leur sang-froid dans la plupart des situations difficiles.

La France est donc loin, très loin des États-Unis de ce point de vue. Mais ce n’est pas une raison pour dire sans plus de mot d’explication que la malheureuse Vanessa Marquez a été "abattue par la police au cours d’un contrôle". La situation était un petit peu plus compliquée, tant pour l’actrice que pour la police…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 août 2020)
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Pour aller plus loin :
Vanessa Marquez.
Micheline Presle.
Pauline Lafont.
Marie Trintignant.
Annie Cordy.
Philippe Magnan.
Johnny Hallyday.
Louis Lumière.
Pierre Bellemare.
Meghan Markle.
Pierre Desproges.
Georges Méliès.
Jeanne Moreau.
Louis de Funès.
Le cinéma parlant.
Charlie Chaplin.

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https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/vanessa-marquez-dans-la-spirale-d-207326

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12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 02:08

« Je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène, que par les épines dont elle est semée. » (Madame de Sévigné, 16 mars 1672).


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C’était il y a juste vingt ans. Je me rappelle bien, j’étais vingt ans plus jeune ! J’avais trinqué avec lui le 1er janvier 2000. L’an 2000, c’était fantastique pour lui. Il avait tenu à aller jusqu’à l’an 2000. Quatre-vingt-onze ans.

C’était au début du mois de décembre que tout avait commencé à dégénérer.  Lorsque j’allais chez eux, cela sentait l’urine séchée. Incontinence. Prostate. Ils étaient tous les deux restés ensemble. Soixante-trois ans et demi, déjà. Ils ne s’étaient pas quittés mais on ne pouvait pas dire qu’ils s’aimaient. C’était même une sorte de guerre larvée sans mot. Une guerre froide. Elle garçon manqué. Lui inconsistant chez lui, peut-être le sentiment de culpabilité, car pas sans reproche sur le plan conjugal, et critiqué pour son égoïsme et son indifférence humaine.

En fait, son plus grand défaut était sans doute l’incapacité à communiquer. Ses sentiments notamment. On ne parle pas. On ne s’émeut pas. Milieu très modeste. Lui était un "immigré". Pas dans le sens d’aujourd’hui. Protestant. De culte protestant. Ou d’origine plutôt, car agnostique ou jmenfoutiste dans la réalité. Suisse de la frontière. Ses parents eux-mêmes étaient des "immigrés". De l’Allemagne, aussi à la frontière. Pas d’études. Pas d’argent. Pas de culture. Adolescent, il ramassait le crottin des chevaux qui passaient. Un autre monde. Travailleur, polyglotte. Il a travaillé dans le transport international et il a fait ce qu’on pourrait dire une brillante carrière, qu’aujourd’hui, on serait bien incapable d’accomplir sans diplôme, sans réseau, sans recommandation… Ce n’était pas la même époque.

Il était quelque peu radin, avait un comportement machiste propre à son temps, jamais violent (et même très doux, jamais je ne l’ai vu en colère, il se réfugiait, il s’enfonçait dans une sorte de mutisme permanent). Ne s’occupait pas beaucoup de ses enfants. Indifférence apparente mais timidité réelle. Pudeur relationnelle probablement.

Moi, j’étais un peu à part. Dès le début de notre relation. Malgré la grande différence d’âge, je pouvais me permettre l’impertinence gentille : lui tirer la langue (qui lui faisait sortir de ses bajoues son grand sourire silencieux), lui balancer des gros mots en allemand (parce qu’en français ou en anglais, cela ne faisait aucun effet ; en allemand, si : "Oh !" avec les sourcils aussi sévères qu’étonnés par cette vulgarité).

Et puis un jour, assis près de moi sur un canapé, il s’est ouvert à moi, à ma grande surprise. Comme il ne l’avait jamais fait à propos de lui. En rangeant quelques affaires, il était tombé sur un vieux carnet à carreaux. Il l’avait apporté pour me le montrer. Il datait de 1928 ou de 1932, je crois. Il avait une vingtaine d’années. C’était avant son mariage. C’était une collection de notes d’hôtel et de restaurant : j’avais devant moi tout l’historique de ses relations affectives de l’époque ! Des coockies conservés bien au chaud, dans un tiroir ! Je le feuilletais tandis que son épouse se tenait de l’autre côté de la pièce, sans se douter de ce que je lisais. La morale était sauve, c’était avant leur mariage. J’étais très touché qu’il me l’ait montré. Lui, un petit sourire satisfait, presque content de ses quatre cents coups préhistoriques, le sourire du pécheur qui a été amnistié par le temps. C’était si loin. Il était observateur depuis longtemps.

Au milieu du mois de janvier, les douleurs ont été telles, sa marche si difficile, qu’il a été hospitalisé aux urgences. Nonagénaire en plein hiver, il traînait sur un lit dans un couloir en plein courant d’air pendant de nombreuses heures. Heureusement, la fille qui habitait dans la même ville a réussi à le faire installer dans une chambre réchauffée. Grève. On l’a transféré dans un centre spécialisé. Mauvais établissement. Quand je discutais avec une infirmière ou une aide-soignante, elle disait qu’il ne faisait aucun effort pour marcher… Quatre-vingt-onze ans et des reproches. Terrible service…

Changement rapide d’établissement. Un dimanche soir au début du mois de février. J’allais le revoir pour la première fois dans son nouvel établissement. Je devais repartir juste après, à Paris. J’allais le voir tous les week-ends, à ces moments-là. Juste avant de trouver sa chambre, dans les locaux sombres et déserts (les visites étaient supposées interdites à cette heure), j’ai croisé l’interne de service. Chance. Il m’a conduit à son bureau pour mieux discuter. Les internes sont moins prudents dans la communication. Et plus factuels. C’est plus simple. Plus glaçant mais plus simple.

J’ai appris l’horreur en une seconde. Sang glacé. Étrangement, malgré tout ce que je pouvais lire ou entendre à droite et à gauche depuis des dizaines d’années, la nouvelle m’a surpris. Je ne l’avais pas imaginée. Généralisé. Métastase. Os. Cela pouvait durer quelques jours, ou quelques mois. Rien à faire. Sinon l’accompagner. Attendre qu’une place se libérât dans un centre de soins palliatifs. Heureusement (ou malheureusement en fait), les places se libéraient assez rapidement…

J’ai eu cette conversation avant de le voir dans sa chambre. Il ne savait pas lui-même. L’interne disait qu’il semblait ne pas vouloir savoir. Je l’ai salué dans sa chambre. Ils étaient deux dans cette chambre. L’autre a été absent une grande partie de la journée. Il était impressionné, il m’a surtout dit que son compagnon de chambre avait beaucoup souffert avec une ponction lombaire. "Oh ! si tu savais comme il a souffert, mon voisin !". J’étais terrifié. Je l’ai regardé sans m’empêcher cet air stupide de pitié et de compassion. De celui qui savait. Il ne parlait pas de lui mais de la souffrance de l’autre. Il ne se plaignait pas. Avait-il mal ? Lui dont beaucoup critiquaient l’indifférence sinon l’égoïsme. Le voici compatissant face à la douleur des autres. Le voici avoir mal pour les autres. Et même pas pour lui.

Il est vrai que l’approche de la mort rend détaché, peut-être même inconsciemment. Inconscient d’être à l’approche de la mort, inconscient d’être détaché. Mécanique très complexe qu’est notre corps. Notre vie, notre conscience, notre âme.

On lui a trouvé assez vite, à la fin du mois de février, une place dans un centre de soins palliatifs. Dans un autre établissement encore. Si ça, ce n’était pas du tourisme hospitalier… Quand je suis allé le voir, quelques jours plus tard, je l’ai trouvé dans son fauteuil, près de la fenêtre, la tête complètement retournée vers l’avant. Il n’avait plus la force de la redresser et il était dans un état de panique complète. Incapable d’appuyer sur le bouton rouge. J’ai couru vers le local des aides-soignantes qui étaient en pause et plaisantaient. Je ne le leur reprochais rien mais il aurait sans doute fallu un peu mieux le surveiller, je n’ai jamais su combien de temps, en minutes, en heures ? il était resté dans cette position angoissante.

Il m’avait à peine reconnu. Les dames le placèrent allongé sur le lit. J’ai doucement pris sa main déjà durcie par la fonte des muscles mais je sentais que cela le gênait. Je suis parti juste en lui souhaitant bonne chance. J’aurais pu lui dire bon voyage, car je voyais bien que l’heure était proche. Mais que voulait dire proche ? Dans ma tête, encore quelques semaines. Pas quelques jours.

Je faisais alors le trajet chaque week-end depuis ces dernières semaines. Mais, la fatigue aidant, épuisé même, j’avais décidé de rester à Paris le week-end suivant. Cela ne servait à rien d’avoir un accident sur la route. J’ai toujours eu la chance d’être un bon dormeur, c’est-à-dire de pouvoir dormir n’importe où et n’importe quand dans n’importe quelles conditions, même les plus pénibles. Mais je n’ai pas réussi à dormir cette nuit du samedi au dimanche. Insomnie. Sa femme avait fait le "nécessaire" le vendredi. Elle était même soulagée d’avoir anticipé. Une idée qui glaçait le sang. Une tête de mort s’invitait à la place de mon sommeil. Je me sentais comme un intrus dans ce lit. Ma place était ailleurs. Levé très tôt, j’ai décidé de finalement reprendre la route. De faire un aller et retour dans la journée. Un pressentiment.

Ce dimanche matin, à la première heure, à l’hôpital, on avait appelé la fille qui habitait la même ville. On lui a dit qu’ils avaient préféré ne pas l’appeler en pleine nuit, car c’était inutile. Autant qu’elle passât sa nuit correctement. Je n’ai pas fait le déplacement ce dimanche-là. Je ne suis venu que trois jours plus tard. Cérémonie. C’était il y a vingt ans. Il n’a pas souffert.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2020)
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Pour aller plus loin :
Sous le signe du Crabe.
Dis seulement une parole et je serai guéri.
Le plus dur est passé.
Une sacrée résistante !
La chemise du mort n’a pas de poche.
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 03:03

« La plus grande charité envers les morts, c’est de ne pas les tuer une seconde fois en leur prêtant de sublimes attitudes. » (François Mauriac, 1928).


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Triste Noël pour la famille dont, la veille, la mort a saccagé la joie et l’espérance… La maladie est parfois comme un accident ou un attentat, venue d’un ciel bleu azur qui rien n’annonçait, elle s’abat sans crier gare avec une finalité en différé. Cette saleté en forme de crabe qui arrive d’un coup, du jour au lendemain, à une personne en presque pleine forme. Elle ne peut pas être soignée. L’inéluctable est là, sans lendemain. L’indescriptible silence. Les plus proches, un mari, trois enfants, trois petites-filles, encore une mère nonagénaire, deux sœurs… Des ressemblances frappantes.

Ces dernières semaines, la mort a touché beaucoup parmi les proches. C’est à la fois banal et exceptionnel, à la fois ordinaire et singulier, à la fois fréquent et jamais habituel. Le deuil est la chose le plus universellement partagée, sans distinction, pas même d’âge. Il ne s’agit pas ici d’étaler des sentiments de tristesse qui sont réservés au cadre privé, des sentiments évidemment très répandus et aussi vieux que le monde et l’amour, ni de rompre la pudeur des émotions et l’intimité du cercle personnel. Il s’agit juste d’ajouter très modestement des petites pierres de réflexion, par quelques phrases entendues, qui m’ont marqué, par une extraordinaire force de la famille au milieu de son désespoir.

Peu avant la cérémonie, lorsque je suis venu saluer le mari, je l’appelle comme cela ici parce que je ne veux pas en dire plus, il m’a embrassé en lançant : « Le plus dur est passé ! ». Comme un soulagement. Comme pour combattre tous les sentiments de tristesse qui le noyaient. Comme pour surmonter son propre effondrement avec une sagesse nourrie par l’amour. Oui, le plus dur était passé. Quelques minutes plus tard, un ami est venu lire un témoignage : « Elle ne souffre plus. Dérisoire consolation. ».

Oui, le "repose en paix" a pris ici un sens particulier. Pendant quelques semaines, la souffrance était là, palpable, prégnante. Des visites incessantes. C’était comme une condamnation à mort (un peu la situation d’une autre personne), tu apprends que tu as une maladie dont le nom fait lui-même peur. Et moins de deux mois plus tard, tu y es, dans cette boîte.

La maladie parfois laisse un peu de répit, un peu de temps pour se préparer, pour se faire à l’idée, pour se détacher. L’âge avancé aussi aide à s’imaginer le "no future" prochain. Ou à préparer les proches, car soi-même, la sagesse voudrait qu’on soit toujours prêt. La redoutable rapidité a dépassé les pronostics les moins encourageants des médecins. La peur, la tristesse, la colère, le sentiment d’injustice plus que d’abandon, tous ces sentiments qui se succèdent lorsqu’un sort effroyable vient tomber sur un cœur d’amour.

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La cérémonie n’était pas religieuse. Pas question de parler en "son" nom, le "son" reprend la famille qui ne voulait pas être dépossédée de son épouse, de sa mère, de sa grand-mère, de sa fille, de sa sœur, de son amie. Parler de la miséricorde de Dieu, cela l’aurait agacée, la famille. Alors, le préposé aux pompes funèbres a fait office de prêtre. Le maître des cérémonies a officié avec des petits discours de recueillement bien rodés, qui doivent sans doute resservir à chaque occasion, à coups de belles citations de Proust et de George Sand (j'ai proposé Mauriac). Uniquement des témoignages. L’essentiel, quoi. La vie. Le souvenir vivant.

Un peu plus de soixante-cinq ans, elle était là. Pas de signe de croix. Des jets de pétales de rose. Rose, synonyme d’amour. Peut-être aussi de brièveté dans ce passage dans ces lieux.

Heureusement, l’humour n’avait pas quitté l’esprit libre. Au cimetière, les employés des pompes funèbres ont pris congé. Le mari les a remerciés vivement. Mais en insistant : « Merci, mais je ne vous dis pas à bientôt ! ».

Seule assise sur une chaise pliante au milieu des tombes, la vieille dame, débordante de chagrin, voulait aller « jusqu’au bout » de la cérémonie. Tout le monde a maintenant rejoint la salle d'origine pour une petite collation conviviale. Elle peut retrouver un peu de couleurs et son sourire, entourée de visages chaleureux malgré l’œil encore humide. Le plus dur est passé.


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Sylvain Rakotoarison (29 décembre 2017)
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Pour aller plus loin :
Le plus dur est passé.
Une sacrée résistante !
Le cauchemar.
La chemise du mort n’a pas de poche.
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/le-plus-dur-est-passe-200123

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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 05:45

« Détachement : élément d’une troupe chargé d’une mission particulière (militaire). » (Le Petit Larousse).



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Il y a un côté très altruiste à mourir. On sait qu’on n’est pas seul au monde, et qu’en mourant, on s’exfiltre de ce monde qui continuera à tourner sans soi. Pourtant, mourir est sans doute la chose la plus égocentrique qui soit. Probablement que la clef, c’est le détachement. Se détacher du monde. Progressivement. Et sans doute que c’est le grand âge qui permet un tel détachement. Ou la maladie.

Dans les informations plus ou moins récentes, on peut lire par exemple que Mbath Gotho est mort le 30 avril 2017 dans l’île de Java. Mbath Gotho était un Indonésien qui avait prétendu être né le 31 décembre 1870. Il aurait eu 146 ans à sa mort ! Malgré une attestation du bureau d’état-civil local, rien ne permet vraiment d’être assuré de la réalité de la date de naissance.

Plus certain en revanche, ce fut l’âge de la doyenne de l’humanité à sa mort, le 15 avril 2017. Emma Morano, une ouvrière italienne à la retraite, est partie à 117 ans. elle était née le 29 novembre 1899 d’une mère suisse et d’un père italien, et s’est séparée de son mari violent en 1927, quelques mois après leur mariage. Une jeune sœur est morte centenaire il y a six ans. Elle a vécu sur trois siècles ! Elle était la dernière survivante des personnes nées avant 1900 et doyenne de l’humanité à partir du 12 mai 2016.

Pourquoi ai-je évoqué ces centenaires à l’âge impressionnant ? Peut-être parce que 104 ans, cela m’impressionne déjà. Être né en 1913. Ce n’était pas la personne née le plus tôt que j’ai connue (j’en ai connu plusieurs nées avant 1890 !), mais celle qui a vécu le plus longtemps. J’avais ici déjà évoqué quelques-unes de mes rencontres. Gauthier.

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Je ne le voyais pas très souvent pour des raisons géographiques, mais je le voyais et c’était une chance incroyablement très précieuse. Car il était possible de discuter avec lui malgré ses faiblesses. Il avait conservé toute sa tête, tout son esprit, toute son écoute, tout son humour. Et toute sa mémoire. Il est parti le surlendemain de ses 104 ans. Je voulais le revoir le jour de son anniversaire, un empêchement m’a retardé d’un jour et quand je suis venu le voir, il venait d’être hospitalisé dans la nuit. Trop tard. Je l’ai appris un soir doux sur un pont majestueux d’une capitale européenne. Pas le Pont Charles, celui d’à-côté qui va à l’Opéra puis à la place centrale.

Je ne lui aurais de toute façon pas dit au revoir, ou plutôt, je lui aurais dit au revoir mais pas adieu. On pouvait s’y attendre. Cela faisait au moins vingt ans qu’il s’y attendait. Qu’il s’y préparait. Mais je revenais toujours le voir. En revenant, j’avais toujours un peu peur de trouver une chambre vide. On se croirait immortel dans cette société de surconsommation. Pas lui, il en était bien conscient. Lui, le jeune homme. Il avait une philosophie de "détaché", comme j’évoquais plus haut. Détaché des choses matérielles. Pas détaché des considérations matérielles, car il avait porté une attention très soutenue et encore tardive qu’après lui, ses enfants n’eussent pas de difficultés matérielles, ce qui, dans la situation en question, n’était pas forcément très facile.

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Lui-même, son épouse quand elle était encore là, avaient ce qu’on pourrait appeler un désintérêt à leurs propres intérêts matériels. Ils disaient régulièrement qu’on n’emportait rien dans la tombe. Donc, pas la peine d’amasser pour soi, à la fin, ça ne sert à rien, sauf à se construire un mausolée en or comme on en voit au Père Lachaise.

L’humour, Gauthier en avait toujours à revendre. Lorsqu’il y a deux étés, son épouse avait eu le mauvais goût de lui griller la politesse, après quelques mois de tristesse, il finissait par sourire en disant : elle a toujours voulu faire les choses trop vite !

Le cadeau le plus pétillant, le plus percutant, le plus précieux, ce fut ses souvenirs d’il y a un siècle, lorsqu’il côtoyait les joyeux drilles de l’aviation militaire. Des souvenirs poignants, émouvants. Il n’avait jamais vraiment voulu en parler, ou alors, il les avait enfouis très loin dans sa mémoire, mais à partir d’un certain âge, à partir d’un certain détachement, on en parle. C’est assez impressionnant.

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C’est vrai que la Première Guerre mondiale n’était pas si lointaine chez moi. Mon éducation lorraine remontait les temps récents à la "guerre de 70". Je n’aimais pas qu’on dît "70", je rectifiais toujours "1870" car j’aimais la précision et préférais éviter toute confusion. Quand, enfant, j’avais calculé que mon arrière-grand-mère, avec qui je discutais régulièrement, avait eu 30 ans en 1914, j’étais sonné ! Le vertige des dates. Elle n’avait pas connu 1870, mais de pas beaucoup d’années.

Aujourd’hui, les derniers combattants de la Seconde Guerre mondiale s’en vont. Les survivants des camps de la mort aussi, parmi eux, Simone Veil… Lorsque les témoins disparaissent, il ne reste plus que la transmission à assurer. Transmission entre les générations. Transmission des faits, transmission des valeurs, transmission de l’horreur, transmission des leçons.

Gauthier n’était pas perdu dans son enfance, il revenait à la réalité présente avec un mélange d’amertume, d’agacement et d’incompréhension pour sortir : "ceux qui parlent de la guerre, aujourd’hui, n’ont jamais connu la guerre : ils ne peuvent pas comprendre". La pudeur par l’indicible. L’horreur est une expérience qui se partage rarement.

Sans transmission, pas de leçon. Simone Veil se répétait dans son cauchemar à Auschwitz qu’il fallait unifier l’Europe : « J’y pensais constamment en déportation. Et je ne comprenais pas qu’on n’ait pas tiré la leçon des horreurs de 14-18. ». Sans transmission, pas de leçon tirée. Sans transmission, un perpétuel recyclage de l’horreur. Et c’est avec émotion que je me rends compte maintenant que j’ai un devoir car je suis devenu, parmi des millions d’autres, un modeste dépositaire de la précieuse mémoire de la guerre.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


NB. Le titre reprend une formule que la femme de Gauthier se plaisait à dire régulièrement pendant les trente dernières années de sa vie, histoire de dire que cela ne servait à rien d'accumuler de la richesse alors qu'on allait mourir, qu'il fallait juste la distribuer ou l'utiliser au bon moment. C'est un dicton populaire évoqué régulièrement dans l'Est de la France (avec un bon sens rural assez rare de nos jours).


Pour aller plus loin :
La chemise du mort n’a pas de poche.
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170312-gauthier-g.html

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 06:42

« Comme si réellement, on pouvait avoir le temps un jour, comme si l’on gagnait, à l’extrémité de la vie, cette paix bienheureuse que l’on imagine. Mais il n’y a pas de paix. Il n’y a peut-être pas de victoire. » (Saint-Exupéry, dans "Vol de nuit", 1931). Souvenir centenaire. Seconde partie.



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Dans le précédent article, j’ai commencé une conversation avec un ami centenaire. En fait, c’était uniquement lui qui parlait, qui racontait, qui "émotionnait". Ce qui vient est donc la suite et la fin de cette discussion.

Je lui ai demandé s’il pouvait boire de l’alcool dans cette maison médicalisée. Lui m’a répondu qu’il ne buvait jamais d’alcool. Son grand-père (ou son père ?), en revanche, buvait un litre et demi de vin rouge par jour… Nous sommes repartis dans ses souvenirs. Le grand-père avait raté son baccalauréat et il est parti aux États-Unis comme chasseur d’or. Gauthier ne savait pas où, aux États-Unis. Le grand-père est rentré en France avec …une montre en or !

Oui, pour la population civile, il y avait autant de rationnement sous la Première Guerre mondiale que sous la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes bien revenus en 1917. Petit, il adorait le chocolat. Quand il y en avait, tout le monde fonçait vers la boîte de chocolats pour en manger.

Une fois, Gauthier était monté dans un biplan, et il y avait toujours à l’avant une mitrailleuse. Le chasseur lui a dit : « Surtout, n’y touche pas ! Elle est encore chargée ! ». Ces moments chez sa "mémère" avec les pilotes, c’étaient de grands moments de sympathie et d’émotion. Les combats dans les airs, c’était du corps à corps.

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Puis, revenant un peu à notre début de siècle, Gauthier lâcha avec un peu d’angoisse : « Il y en a qui parlent de la guerre. Ils ne savent pas ce que c’est. C’est l’horreur ! ». Il a répété plusieurs fois cette idée en ponctuant ses souvenirs : « C’était incroyable [à l’époque] ! On parle de guerre sans savoir ce que c’était. ». Il y avait une sorte d’inconscience : « On tirait contre l’ennemi, c’était normal, et quand il était mort, on était content. ». Puis, de répéter : « Quelle horreur ! ». Martelant : « Ceux qui ne l’ont pas vécu ne se rendent pas compte. ».

Les femmes pleuraient quand l’un était abattu… Les enfants pleuraient aussi.

Puis, il reparla de sa tante. Sœur Lucie (cette fois-ci), sœur supérieure d’hôpital. Gauthier, enfant, entrait sans frapper dans le bureau et sa tante lui a dit qu’elle était occupée, car elle parlait …au général !

À cette époque, ils habitaient au Champ de Mars, avant d’habiter près de la capitale lorraine. J’étais étonné de l’entendre parler de Paris. Mais il me parla aussi d’une rue Erckman et Chabrian. Tout bien réfléchi, ils devaient habiter en fait à Lunéville. Il y avait aussi un Champ de Mars.

Gauthier habitait parfois chez tante Viviane. Juste après un feu d’artifice, avec un copain, ils avaient retrouvé un résidu de feu de Bengale, mouillé et laissé comme ça. Ils l’ont pris. Ils n’avaient pas d’allumettes. Le copain est allé en chercher chez lui alors que ses parents travaillaient. Et ils l’ont allumé, difficilement car c’était encore mouillé. Ils ont frotté beaucoup d’allumettes, cela a fait un feu de dix centimètres de diamètre ! Gauthier n’a pas vu le feu car il s’était retourné et le copain avait les poils et les cheveux brûlés, la tête toute noire de suie (« comme un nègre ! »). Gauthier a éclaté de rire mais fut sévèrement puni. Considéré comme responsable, il a dû retourner chez ses parents comme sanction. Gauthier en riait encore, allongé sur son lit, les yeux à moitié clos…

À la fin de la Première Guerre mondiale, son père avait racheté un fonds de commerce. Il était à la fois carrossier et maréchal-ferrant. Il avait été classé deuxième à l’école de la maréchaleraie de Metz. Il avait plus de responsabilités que s’occuper seulement des fers à cheval. Il avait aussi à s’occuper des roues des charrettes, et aussi à soigner les chevaux. Il adorait les chevaux. Quand il y avait un problème, le vétérinaire venait faire une piqûre antitétanique au cheval, puis laissait son père le soigner. Le vétérinaire repartait en lui disant : « Mathis, tu te débrouilles ! ». Mathis, c’était le nom de famille. Après les soins, enfant, Gauthier était chargé de ramener les chevaux chez leur propriétaire. Il n’avait pas à savoir l’adresse car le cheval savait où rentrer et parfois, on lui donnait une pièce de vingt-cinq centimes de pourboire.

Les chevaux mettaient eux-mêmes leur sabot sur l’épaule de son père. Le métier a changé avec l’arrivée des automobiles, avec des pneus sur les roues, etc. Parfois, l’avant-train ripait sur la bordure de trottoir.

Ensuite… Gauthier a commencé à parler de la première fois qu’il a rencontré sa future épouse, Angèle. Celle qui fut sa femme pendant plus de soixante-dix-huit ans et qui est partie quelques jours avant son centenaire. Je me suis alors léché les babines, impatient de connaître son histoire d’amour… quand soudain, a déboulé du couloir une aide-soignante avec son plateau repas. Il était déjà dix-huit heures. On a mis cinq minutes pour surélever le haut du lit pour se redresser et pouvoir manger. Soupe, purée, yaourt. En arrivant, je lui avais offert une boîte de chocolat et il m’a dit qu’il saurait défaire tout seul le nœud et ouvrir la boîte...

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Quand l’aide-soignante est repartie, l’hésitation s’installa dans mon esprit sur ce que j’allais faire. Le laisser tranquillement manger et m’éclipser poliment, ou revenir à la charge sur son histoire avec Angèle. La curiosité l’a emporté. Je n’aurais peut-être plus l’occasion d’une telle discussion. Heureusement, après sa purée, Gauthier a repris le fil, à ma demande. Son esprit est resté étonnamment vif et alerte.

Nous sommes revenus vingt ans plus tard, c’est-à-dire, il y a  à peu près quatre-vingts ans… Gauthier était un jeune homme comme les autres. Un dimanche, avec ses copains, ils ont remarqué une magnifique jeune femme, Angèle. Elle habitait dans la même commune. Ils étaient voisins. Le lundi matin suivant, il l’a suivie, elle allait travailler au centre ville de l’agglomération, et Gauthier a réussi à l’apostropher peu avant la cathédrale et lui a dit : « Bonjour, voudriez-vous bien m’accorder un rendez-vous ? ». Avec lui, c’était du direct ! Elle l’a regardé sans rien dire, un peu interloquée, et repartit.

Un peu plus tard, Odette, la jeune sœur d’Angèle, est allée à l’atelier du père de Gauthier sous un faux prétexte, celui d’aiguiser ses ciseaux. En fait, c’était un moyen d’atteindre le jeune homme et lui donner un rendez-vous avec Angèle. Les deux tourtereaux se sont vus alors une fois, sans embrassade bien sûr, car cela ne se faisait pas.

Le père de Gauthier, qui n’allait jamais au café, y est allé cependant ce jour-là pour récompenser ses ouvriers. Il y a rencontré le père Émile Courtemanche, un habitué du bistrot, et lui a raconté qu’il avait vu son fils avec la fille "au" père Truchot. Ce n’était pas de chance. Toute la commune l’a donc su. Gauthier en a été quitte pour une "engueulade". Heureusement, la mère de Gauthier était un peu plus fine. Elle lui a proposé de rencontrer la dulcinée chez eux, au salon, plutôt que dans la rue où ce n’était pas assez discret. Chez eux « pour se lécher tranquillement » ! Il fallait alors qu’ils passassent devant la cuisine où certains mangeaient. Mais cela ne faisait pas les affaires de Gauthier, car il était habitué à prendre beaucoup de premiers rendez-vous, mais sans conséquence : « Quand on commençait une liaison, c’était tout de suite important… ».

Je n’ai pas eu hélas la version d’Angèle, mais la version d’Odette, partie quelques mois avant Angèle, était un peu différente : Gauthier était éperdument amoureux de sa sœur, mais elle ne lui répondait pas favorablement. Il fut persévérant.

Près d’une heure et demi de souvenirs et d’histoires… Je me suis vraiment éclipsé pour le laisser terminer son dîner et se reposer un peu. À quelques semaines de ses 104 ans, je suis resté cependant ébahi par tant de mémoire, tant d’émotion, tant d’humour, tant de tendresse, tant d’esprit de répartie …même s’il n’est plus capable de faire du vélo comme un centenaire désormais célèbre.

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En fouinant un peu sur Internet, j’ai trouvé peu de documents sur les valeureux pilotes de chasse de la Première Guerre mondiale, leur bravoure, leur passion aussi pour l’aéronautique. Des enfants brûlés. J’ai retrouvé notamment le nom de deux de ceux-là, Louis Coudouret et Marcel Coadou. Qu’ils soient ici remerciés, ainsi que leurs copains, pour avoir su défendre avec tant héroïsme et courage la France, et bravo au petit Gauthier, enfant de 4 ans, pour avoir rallumé la petite flamme de leur souvenir, à moi, venu d’un autre siècle !


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Sylvain Rakotoarison (10 février 2017)
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Pour aller plus loin :
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 06:23

« Comme si réellement, on pouvait avoir le temps un jour, comme si l’on gagnait, à l’extrémité de la vie, cette paix bienheureuse que l’on imagine. Mais il n’y a pas de paix. Il n’y a peut-être pas de victoire. » (Saint-Exupéry, dans "Vol de nuit", 1931). Souvenir centenaire. Première partie.



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Sur le vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines, le 4 janvier 2017, Robert Marchand, un fringant jeune homme de 105 ans (il est né le 26 novembre 1911), a établi un "nouveau" record de vitesse en vélo, dans la catégorie des 105 à 110 ans : il a parcouru 22 547 mètres en une heure. Il ne s’est d’ailleurs pas foulé car il n’avait pas vu le dernier panneau à partir duquel il comptait accélérer.

Il y a trois ans, il avait atteint 26 927 mètres en une heure. Il a donc de la marge pour battre son propre record et l’a même envisagé pour dans deux ans. Mais l’homme est raisonnable et, hilare, pense d’abord qu’il doit déjà atteindre ces deux ans ! Il ne se considère pas comme un champion mais sa manière de bouger, à cet âge exceptionnel, a de quoi épater plus d’un "petit vieux" qui pourrait avoir l’âge d’un… de ses petit-fils !

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Mais refranchissons le seuil du nouvel an de quelques jours, avant de repartir encore bien plus loin, dans un autre siècle…

L’atmosphère était très chaude, environ vingt-trois degrés Celsius, et très sèche. Les lèvres, asséchées, avaient besoin de crème. Dans le lit, le corps paraissait fatigué, épuisé, maigre, les yeux fermés… Puis, les yeux s’ouvraient et souriaient. L’émotion remontait. Remontait vertigineusement le temps. Fortes paroles, d’une petite voix fluette mais commandée par une puissance, un roc.

Deux jours avant Noël 2016, je suis allé visiter Gauthier, dont j’ai déjà évoqué quelques brides de vie. Je ne le vois pas souvent, hélas, pour des raisons très géographiques. Quelques moments dans l’année. Dans quelques semaines, il aura 104 ans. À part Robert Marchand, personne ne peut vraiment imaginer cet âge, pas même lui. Quand il était à 97 ans, 98 ans, 99 ans, il y avait toujours cet horizon du centenaire, pourra-t-il aller jusque-là ? juste une convenance numérique, certes. Son épouse s’est arrêtée quelques jours avant ce mur symbolique. Mais lorsque le mur est déjà franchi ? vers où aller ?

La conversation avec lui est toujours un plaisir. Il a beau être "vieux", et même très "vieux", il s’exprime toujours avec un langage relevé. Pourtant, il n’est pas ce qu’on peut appeler un "intellectuel", mais dans les écoles, on apprenait mieux que maintenant. Par exemple, il a employé des verbes comme "turlupiner" quand il a raconté ses histoires. Je ne sais pas si beaucoup de monde emploie encore aujourd’hui ce genre de mot. Je les aime bien.

À quelques heures de la grande fête, il se souciait de la manière d’honorer son fils qui vient tous les jours le voir, qui lui fait les courses, ses achats, sur ses propres deniers : « Il dépense au bout d’une année un gros budget pour moi ! ». Mais lui, il ne pouvait plus trop faire de cadeau, il ne pouvait pas aller en acheter, sortir tout seul, sans que cela ne fût une véritable opération qui mobiliserait plusieurs personnes.

Puis, un ange passa. Le silence s’installa. La lumière était réduite car les yeux étaient fragiles. Une demi-obscurité. La fatigue, j’ai pensé. Ou l’épuisement. L’absence de sujet de conversation, lui habituellement si bavard. Il se faisait vieux, pourrait-on s’imaginer… Alors, juste pour relancer un peu la conversation, sans beaucoup d’originalité, sans non plus beaucoup d’attente, voyant la fatigue s’installer : « Tu ne trouves pas le temps long ? ».

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Cette question anodine et banale mit le feu aux poudres. L’expression est mal employée, mais c’était comme cela que je ressentais. La question l’a complètement réveillé, lui un peu somnolent après son déjeuner. Il répondit, très présent, très précis : « Non, je suis dans ma jeunesse, dans mon enfance… ».

En entendant cela, je n’imaginais que j’allais avoir droit à plus d’une heure d’histoire de France. De la vraie histoire de France, pas celle des livres, celle réellement vécue, avec des vrais témoins que je peux encore toucher. J’écris ces lignes avec une forte émotion. Avec les mains qui tremblent.

J’ai connu mon arrière-grand-mère qui est morte quand j’avais 8 ans. Quand je discutais avec elle, j’avais du mal à réaliser. Elle avait eu 30 ans en 1914. Moi, j’en avais quatre fois moins. J’avais du mal à imaginer que je suis né d’une telle manière, à une telle époque, que je pouvais "toucher du doigt", de la main, que je pouvais embrasser, au sens propre, quasiment trois siècles.

La guerre de 70, 1870, pour un Lorrain, ne m’était pas indifférente. Les chansons revanchardes, le traumatisme de la séparation, l’amputation du département de la Meurthe, et de celui de la Moselle, tout cela me disait quelque chose dès mon plus jeune âge. La Première Guerre mondiale était déjà plus récente. Et puis la Seconde… Si près. Je me souviens d’avoir vu enfant le film "Le jour le plus long". 1944, c’était à la fois lointain mais si présent dans toute la culture populaire, la littérature, le cinéma, le théâtre…

Aujourd’hui, j’ai du mal à réaliser que la Première Guerre mondiale est déjà centenaire. Que la Seconde Guerre mondiale, plus beaucoup de monde ne peut vraiment encore en parler. Si ,quelques enfants, quelques adolescents de l’époque, bien sûr. Alors, il faut bien le dire ici, car j’en pleurerai sans doute encore, pouvoir discuter avec des contemporains de la Première Guerre mondiale, avec des témoins vivants, c’est extrêmement émouvant. Je ne suis plus un enfant, j’ai acquis connaissances cérébrales et affectives, j’ai acquis ce qu’on pourrait appeler la maturité. Je ne pouvais pas poser beaucoup de questions à mon arrière-grand-mère. J’étais trop jeune. Juste assoiffé de ce qu’elle pouvait bien me raconter mais sans plus. Impossible de poser des questions, de demander des précisions, d’approfondir certaines phrases, certains souvenirs. Maintenant, oui, je peux mais ils ne sont plus là. Si, il est encore là.

Gauthier avait 4 ans en 1917. Nous sommes partis avec lui en l’année 1917. C’était d’autant plus émouvant que nous allions justement franchir le seuil de l’année 2017. J’ai remonté le temps d’un siècle, emporté dans ses souvenirs. C’était très émouvant, c’est ce que je vais tenter de retranscrire ici. Gauthier a toujours eu la joie de raconter ses histoires. Parfois, bien sûr, il a pu un peu romancer, un peu embellir certains souvenirs, mais ce jour-là, j’étais convaincu que c’était la réalité brut, celle d’un homme qui vivait en 1917, qui avait 4 ans, qui, comme tous les gamins de cet âge, n’était qu’une éponge à émotions.

Ces émotions, je les voyais sur son visage, dans le ton de sa voix, dans le tremblement de ses mains, et même dans les larmes qui naissaient discrètement au creux de ses yeux. Je n’imaginais pas qu’en entrant dans cette chambre banale, au lit médicalisé, surchauffée, moderne, j’allais m’introduire dans une telle machine à remonter le temps.

Il a parlé de sa "mémère", difficile de savoir, mais elle serait plus sa mère que sa grand-mère. Sa mère faisait la "popote" tous les midis aux (très jeunes) pilotes de chasse. Ces soldats de l’air étaient de véritables héros de la Première Guerre mondiale. Ils n’avaient jamais froid aux yeux. Lui, le petit Gauthier, 4 ans, allait sur leurs genoux. Il était un peu leur "mascotte", leur oasis d’humanité. Ils devaient avoir des enfants du même âge. Des jeunes gens. Il montait sur la table sans demander la permission, mais sans doute encouragé par les convives, et il leur chantait la Marseillaise. À 4 ans.

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Gauthier n’était pas en train de se souvenir, il était carrément en train de revivre cette enfance particulière : « Les pilotes de chasse étaient de joyeux drilles, des rigolos ! ». En effet, ils plaisantaient beaucoup au cours de ces déjeuners. Parce que c’était très dur. Leurs femmes avaient peur, mouraient de peur. Du jour au lendemain, parfois, l’un d’eux ne revenait pas pour déjeuner suivant. Il avait été abattu par l’ennemi. Les convives pleuraient.

Lui aussi, Gauthier, il pleurait, par mimétisme émotionnel. Il sentait la désolation. Il demandait candidement au propriétaire des genoux : « Pourquoi tu pleures ? » et tout le monde de pleurer encore plus…  Les femmes aussi. Quand il a raconté cela, il était au bord des larmes, comme à l’époque. Tout son corps tremblait de cette tristesse si lointaine. Ce qui ne l’empêchait pas de retrouver le sourire quand il reparlait des plaisanteries de ces "joyeux drilles".

Le sourire pour raconter aussi les exploits de ces navigateurs du ciel, ou plutôt, ces cascadeurs du ciel : ces pilotes de chasse étaient des acrobates, ils étaient libres dans les airs, libres d’attaquer les avions ennemis (allemands) comme ils le voulaient, ils n’avaient pas de consignes particulières, il fallait tirer sur l’ennemi et éviter de se faire tirer dessus. C’était fou. Ils étaient des artisans avec tous les risques. Ils étaient dans des biplans, parfois, ils se cachaient dans les nuages pour faire une embuscade contre les avions ennemis. Parfois, les ennemis venaient par derrière. Lorsqu’ils abattaient un ennemi, ils ne cherchaient pas à savoir qu’ils l’avaient tué, qu’il était peut-être, lui aussi, le père d’un jeune enfant, et ils se réjouissaient. Mais cela pouvait être dans l’autre sens. Si leur avion était atteint, souvent, il tombait en torche, en flammes…

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Une fois, avec le verglas sur le trottoir, il s’était cassé le nez. Il est resté longtemps à l’hôpital, trois mois…

Puis, soudain, nous avons replongé dans le monde actuel, en fin 2016, il me parla alors des infirmières de sa maison médicalisée. Il y en a une qui lui dit : « On va te faire mal, Gauthier ! ». Mais il n’a pas su où elle avait fait la piqûre tellement elle était douce. Il n’a rien senti. Une autre infirmière, toutefois, était plus brutale. Elle trouvait qu’il ne se retournait pas assez vite.

Je continuerai, dans le prochain article, à raconter cette conversation inoubliable.


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Sylvain Rakotoarison (10 février 2017)
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Pour aller plus loin :
Joyeux drilles.
Aide aux aidants.
Dépendance et science.
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 03:27

« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » (George Orwell).


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Il y a exactement dix ans, j’ai inauguré mon blog avec un premier article intitulé "Il y aura bien rupture" sur la montée irrésistible de François Bayrou. Il était en train de casser le clivage gauche/droite en imposant une "troisième voie". Enfin, je l’espérais : « Et c’est la bonne surprise de janvier 2007 : l’émergence d’un candidat dont tout le monde moquait la rugosité et la mollesse, François Bayrou. En fait de mollesse, voici un homme qui a des convictions dures comme le roc. Et qui a prouvé que son courage les servait. ». Bon, évidemment, on connaît la suite. Il a fait un bon score le 22 avril 2007, mais insuffisant pour arriver jusqu’au second tour.

François Bayrou n’a pas été élu, mais 2007 a marqué une réelle rupture dans l’histoire institutionnelle des Français. Après la très longue double présidence des septuagénaires François Mitterrand et Jacques Chirac (vingt-six ans de 1981 à 2007), le temps s’est accéléré. Les deux successeurs furent des quinquagénaires incapables de se faire réélire et très rapidement impopulaires.

À cela, trois raisons.

La première correspond à la conjoncture économique internationale particulièrement difficile pour un pays comme la France, difficile à réformer et à adapter aux évolutions du monde, en particulier aux conséquences de la grave crise financière de 2008 et du processus de globalisation du commerce qui, bien que pas nouveau, s’est amplifié ces dernières années.

La deuxième correspond à l’évolution institutionnelle de la Ve République. Ce n’est vraiment qu’à partir de 2007 qu’on a pu voir les effets pervers de l’instauration du quinquennat (je fus parmi les électeurs très peu nombreux, 6,8% des inscrits, qui ont voté "non" au référendum du 24 septembre 2000) et de la concomitance de l’élection présidentielle et des élections législatives, rendait chaque député de la majorité directement dépendant du Président élu, bien plus qu’auparavant, car le député est désormais élu grâce à la dynamique de l’élection présidentielle (ou malgré cette dynamique lorsqu’il est dans l’opposition). La mise en place d’un système de primaire renforce évidemment le poids du temps court, réduisant le temps utile du quinquennat par un rallongement du temps des campagnes (au point qu’on pourrait même envisager supprimer l’élection présidentielle).

Enfin, la troisième raison est l’avancée technologique qui a considérablement bouleversé le rapport entre administrés et administrateurs. Les réseaux sociaux, le Web plus généralement, permettent assez rapidement et même immédiatement, grâce aux smartphones, d’avoir la confirmation d’une information ou son infirmation, au point de démasquer les menteurs parmi les responsables politiques. Cela permet aussi de surréagir, surtout lorsqu’il n’est question que de cent quarante caractères, empêchant le développement de toute idée complexe et nuancée. La présence de caméra ou d’appareil photographique sur les téléphones mobiles rend aussi possible le témoignage en temps réel d’un incident, d’une erreur, d’une maladresse, ou d’un énervement (le plus connu au Salon de l’Agriculture, Nicolas Sarkozy insultant un opposant). Cela signifie que chaque personnalité politique est maintenant surveillée en permanence, et donc, doit rester vigilante à chaque moment de sa vie, même lorsqu’il s’exprime à titre privé.

Aujourd’hui, ce sont deux candidats qui prétendent être anti-système qui seraient en tête dans les sondages. Pourtant, ce sont au contraire des candidats en plein dans le système. Marine Le Pen profite tellement du système politique actuel que la justice la poursuit pour des rémunérations contestées au Parlement Européen. Emmanuel Macron est lui aussi complètement dans le système, faisant partie de l’élite et à l’origine de la politique économique du quinquennat sortant. La rupture de 2017, ce serait peut-être d’en finir avec la bipolarisation et d’en revenir à un système quadripolaire, comme c’était justement le cas en 1981 (RPR, UDF, PS, PCF). Aujourd’hui, ce serait FN, LR, EM et PS.

Mais revenons sur le principe du blog.
J’en ai déjà fait un rapide petit "bilan" il y a cinq ans.

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Pour moi, ce n’était pas nouveau d’écrire avant l'Internet, mais à l’époque, la diffusion était plutôt ciblée car sur un support matériel coûteux. Sur Internet, il y a à la fois un très large écho et en même temps, une absence de ciblage, si bien que tout le monde peut lire, ce qui est très avantageux. J’insiste d’ailleurs sur ce point : tout le monde peut lire, cela signifie aussi que personne n’est obligé de lire, heureusement.

Les rares informations que j’ai eues concernant l’audience du blog n’ont pas beaucoup d’intérêt et sont à mon avis trop égocentrées. Je peux juste remarquer mon étonnement par certaines statistiques. Par exemple, le million de vues a été dépassé depuis longtemps, mais je n’ai pas forcément idée des motivations certainement multiples.

En fait, les informations qui m’ont intéressé concernent plutôt le choix relatif entre tels et tels articles. J’ai appris parfois certains "pics" de "clics" sur des sujets que je n’imaginais pas. Une analyse assez fine pourrait même indiquer certaines tendances de fond que les sondages évaluent avec un léger retard. Par exemple, je pouvais deviner le succès de Benoît Hamon assez tôt en raison de l’intérêt porté à son programme et du désintérêt total des programmes de ses deux concurrents sérieux, que ce soient Manuel Valls ou Arnaud Montebourg.

Quels furent les principaux "pics" de "clics" dont j’ai eu connaissance et dont je me souvienne ?

Il y a eu beaucoup d’attente et d’enthousiasme pendant la campagne électorale de 2007, et étrangement, pas seulement pour l’élection présidentielle en mai 2007 mais aussi pour les élections législatives de juin 2007. Cette attente a pu se traduire assez rapidement par de la déception, logiquement.

Il y a eu ensuite mon poisson d’avril de 2008. J’avais envisagé dans un "papier" qui se voulait sérieux l’éclatement de l’UMP, et je dois dire que j’ai reçu des messages de quelques "collaborateurs" de parlementaires venus me demander inquiets si l’information était vraie, tellement elle était vraisemblable (ce sont ces réactions qui étaient significatives : l’UMP était bien au bord de l’explosion).

Également un article dans lequel j’avais relevé une "inexactitude" du Président Nicolas Sarkozy lors de sa prestation télévisée du 5 février 2009, une inexactitude qui n’avait alors été relevée par aucun média à mon grand étonnement.

L’arrestation rocambolesque de Dominique Strauss-Kahn fut également une autre source d’intérêt. Il faut se rappeler que les médias avaient déjà donné l’Élysée sur un plateau d’argent au directeur général du FMI qu’il était à l’époque. L’intérêt était au moins triple : politique, judiciaire et sexuel. La convergence du people et du populaire.

L’élection présidentielle de 2012 fut nettement moins enthousiaste et passionnelle qu’en 2007. Il est clair que l’élection de François Hollande a été acquise par défaut, pour "dégager" son prédécesseur, mais sans une grande adhésion pour le candidat lui-même.

La campagne de 2017 semble passionner un peu plus qu’en 2012 mais moins qu’en 2007. L’arrivée sur le "marché" de la candidature de nouvelles personnalités non seulement efface les anciennes mais apporte un intérêt nouveau sur l’idée que rien n’est joué d’avance et que tout peut encore évoluer dans un sens ou un autre.

Les candidats qui ont eu beaucoup d’attention sur mon blog correspondent en fait aux candidats qu’on n’attendait pas, que les sondages n’attendaient pas, et ils sont nombreux : d’abord François Fillon qui a nettement mobilisé la curiosité d’Internet, ensuite Benoît Hamon, comme j’ai expliqué plus haut, et enfin Emmanuel Macron, inconnu il y a deux ans et demi.

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Enfin, pour terminer mes "pics", sans être exhaustif, sans forcément avoir beaucoup d’explication, et cela m’a fait un peu plaisir car j’aime beaucoup ce dessinateur, la mort de l’ami Gotlib a tristement mobilisé aussi la petite boule du net pour en savoir un peu plus sur son œuvre graphique. Ce qui est mérité pour l’un des plus grands humoristes contemporains.

L’idée ici n’était donc pas de parler trop de moi, mais de ce que cette décennie 2007-2017 a porté en intérêt dans l’actualité. Curieusement, je n’ai pas senti un intérêt très fou pour ce qu’on appelle le "PenelopeGate" qui n’a pas eu la même attention que l’affaire DSK alors qu’elle était pourtant du même ordre : le candidat favori à l’élection présidentielle serait en passe de ne même plus être candidat.

Je n’évoquerai ici qu'à peine les commentaires suscités, parfois aimables et courtois, d’autres moins respectueux pour rester dans l’euphémisme. Mais qu’importe, chacun a le droit de s’exprimer et si cela devient un exutoire, c’est regrettable mais pas très grave. Certains d’ailleurs nie mon droit à m’exprimer sans se rendre compte qu’ils en profitent pour s’exprimer eux-mêmes. Paille, poutre.

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Je noterai seulement au passage que certaines personnes qui se croient de grands patriotes devraient d’abord apprendre à écrire correctement leur langue si elles tiennent vraiment à leur pays. Je considère que ceux qui massacrent la belle langue française font beaucoup plus de tort à la France que bien des étrangers qui parlent avec un français soutenu car appris de manière classique et qui, par conséquent, défendent nettement mieux que les premiers l’avenir de la France et des Français.

Cela ne m’empêchera d’ailleurs pas de faire moi-même des fautes, soit par inattention soit pour d’autres raisons, car comme tout humain, je suis faillible et j’ai droit à l’erreur, même après relecture (cela ne m’empêche pas d’en frémir quand j’en découvre). J’ai d’ailleurs observé que ce ne sont pas les mêmes parties de mon cerveau qui réagissent lorsque j’écris à la main ou lorsque j’écris avec un clavier et un écran d’ordinateur, où certaines fautes s’infiltrent beaucoup plus facilement (et sournoisement) dans le second cas.

On aurait pu croire d’ailleurs que le développement d’Internet, des messageries électroniques, des réseaux sociaux, des sites participatifs, etc., qui a véritablement assassiné l’envoi des cartes postales souvent laconiques et des longues lettres enflammées (quel dommage !) aurait apporté un renouveau du français écrit. Hélas, il semblerait que ce français écrit soit surtout du français oral retranscrit par écrit, et j’exprime cela sans aller jusqu’à la caricature du langage sms.

Mais qu’importe, l’important, c’est de pouvoir s’exprimer, et si possible, d’être compris par ceux qui prennent le temps de lire. J’en viens donc très naturellement à cette conclusion : la liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Alors, il ne faut pas hésiter à s’en servir !

L’écrivain britannique Thomas Paine (1737-1809) avait d’ailleurs donné sa propre définition de la liberté d’expression qui me paraît très pertinente : « J’ai toujours vigoureusement défendu le droit de chaque homme à sa propre opinion, aussi différente qu’elle puisse être de la mienne. Celui qui refuse à un autre ce droit se rend lui-même esclave de son opinion présente car il se prive du droit d’en changer. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 février 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ruptures (7 février 2017).
Blog mis en abyme (7 février 2012).
Les aboyeurs citoyens de l’Internet (25 mars 2009).
Les corbeaux citoyens de l’Internet (19 septembre 2008).
Il y aura bien rupture (7 février 2007).
L’éclatement attendu de l’UMP (1er avril 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy (7 février 2009).

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http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/ruptures-189405

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 00:20

« En peinture, on doit éviter le souci d’accomplir un travail trop appliqué et trop fini dans le dessin des formes et la notation des couleurs, comme trop étaler sa technique, la privant ainsi de secret et d’aura. C’est pourquoi il ne faut pas craindre l’inachevé, mais bien plutôt déplorer le trop-achevé. » (Zhang Yanyuan, historien de l’art chinois du IXe siècle).


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Quatre mois. Une "divine douceur" ? Le visage est serein. Détendu. La bouche presque souriante. Non, pas presque. Complètement souriante. Dans son fauteuil comme le Chat de Geluck, après un bon film. Si ce n’était pas l’un des événements les plus tragiques de la vie, ce départ aurait été une sorte de conte enchanté.

Si l’on ne se plaçait que du point de vue de la raison, à savoir, que la question, ce n’est pas si l’on va mourir ou pas, mais c’est comment, dans quelles conditions, cela aurait été presque l’idéal. Parce qu’il avait toujours eu cette frayeur, en regardant ceux qui terminaient en enfer, dans une sorte d’enfer, dans une sorte de piège, de prison, de finir ainsi. Non, il peut être rassuré maintenant. Il ne s’est pas vu partir. Assoupi dans son fauteuil. La mort idéale.

Mais d’un point de vue émotionnelle, c’est évidemment différent. Le revers de la médaille, c’est qu’il est parti tôt. Pas tout jeune, non, mais tôt par rapport aux propres références familiales. Tôt aussi par rapport à l’espérance de vie du pays. Le matin de son anniversaire. Il est parti deux ans après sa mère. Même pas deux ans. Il y a comme un arrière-goût d’inachevé.

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Oui, c’est vrai, dans ces moments-là, il y a toujours un arrière-goût d’inachevé, un parfum furtif de trop grande rapidité. On ne fait que survoler la Terre. On ne s’enracine jamais. Pas le temps. On ne peut pas s’offrir à la fois une mort idéale et sa mûre préparation. Elle te saisit avec surprise, presque sournoisement.

Rien qu’une image sereine. Tu avais la peur de la dépendance. Tu l’as évitée. Tu es parti en grande forme. Pas les bottes aux pieds mais la vie pleine au cœur. À quoi bon décrire, évoquer, se souvenir ?… L’oubli ne fait pas partie des adieux. Les images restent, marquent, avaient marqué avant et resteront marquantes après.

Une R10… une bombe de crème fouettée… une R16… un Amstrad PC512… un tramway mal conçu, très mal conçu pour se croiser dans les virages. Pourtant, élémentaire. Il suffisait de se pencher sur la question en simple amateur. Esprit scientifique… aussi grande sensibilité. Les deux peuvent se cumuler. Forcément. Hémisphère gauche. Hémisphère droit. La raison et l’émotion. La double motivation de toute décision, de toute action, de toute réflexion.

Ne pas chercher à convaincre. Y renoncer même. Constater que tout le monde est c@n, mais à la différence d’autres, reconnaître qu’on est soi-même un c@n ! La bêtise humaine est-elle consciente ou involontaire ? Les deux. Cela dépend. Sans doute. De quoi développer une certaine forme de nihilisme. De misanthropie. Mais impossible ! Car il n’y a pas que la raison, il y a aussi l’émotion. La vie n’est pas qu’observation. Elle est action aussi. Un sourire de bébé suffit à reprendre goût à l’humain. La vie est tellement complexe, nuancée, et surtout ambivalente, contrastée.

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Le mystère tournait autour de lui. J’avais encore beaucoup à apprendre. De sa perspicacité d’observateur. Un observateur. Analyseur. Qui triture les choses en électron libre. Sans préjugé. Sans influence. Sans marketing. Juste penser à partir des fondamentaux. Penser par soi-même. Sans pollution extérieure. Ce n’était pas donné à tout le monde. La sérénité non plus. Même si, à court terme, les larmes l’emporteront sur les sourires. Comme à chaque départ…

« Les larmes comme les sourires allument le visage et l’éclairent, comme si on nous avait donné un visage inachevé, et qu’il ne trouvait sa perfection dans cette vie que dans la violence pure d’une rencontre ou d’une perte. Dans la grande douceur brûlante des larmes ou du sourire. (…) La vérité naît dans le ravinement des larmes ou dans le petit berceau des lèvres, car le sourire donne aux lèvres le dessin d’un tout petit berceau un peu tremblant. » (Christian Bobin, "La Lumière du monde").


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 06:01

« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. » (Jean Cocteau).



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Ce grand corps est un peu diminué car il ne peut plus marcher, mais l’esprit est complètement alerte. Pétillant, plein de vie, marchant excellemment, lui. Une capacité à faire de l’humour, à faire des plaisanteries de potache, gentillettes, parfois un peu salaces sur les bords, mais jamais grossières. Il pourrait dire, comme Pierre Dac : « La mort n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir-vivre ».

Une mémoire à toute épreuve, capable de se souvenir d’un petit incident anodin il y a longtemps, quarante ans peut-être. Et surtout, une aptitude à raconter des histoires. Pas à mentir, mais à raconter. À conter. Un véritable conteur.

Si l’on avait dit cela il y a vingt ans, on aurait presque haussé les épaules tellement c’était banal, normal, commun de dire cela : Gauthier était Gauthier, il resterait toujours le même, farceur, conteur, vif, de bonne humeur. Sauf qu’il y a vingt ans, il avait déjà 83 ans et demi. Alors maintenant…

Ses talents de conteur, on aurait pu les imaginer par procuration. Gardant en mémoire ses anciennes histoires, il les redirait maintenant, une fois centenaire. Mais non ! Il est capable de raconter la mort de son épouse, l’an dernier, alors qu’elle voulait toujours faire les choses trop vite. Du coup, elle ne l’a pas attendu.

S’il n’avait pas eu son métier, et si des découvreurs de talents l’avaient croisé, il aurait été un excellent "raconteur d’histoires" à la télévision comme pouvaient l’être un Pierre Bellemare, qui a fêté ses 87 ans ce vendredi 21 octobre 2016, ou encore un Pierre Tchernia qui est parti à 88 ans le 8 octobre 2016. D’une histoire peut-être banale, il serait capable d’esquisser un scénario intéressant, une trame qui attire, un ton qui fait retenir le souffle, et une chute qui fait rire ou sourire, même quand l’histoire est triste (parce que sa femme, il l’a aimée pendant …très très longtemps, bien avant la guerre !).

Quand il a retrouvé une autre belle-sœur, l’autre jour, il fallait voir les regards complices. Une gamine, pour lui. Elle n’a que 88 ans et demi. Ce n’est rien ! Quinze ans de moins ! Elle a sa canne, un peu de mal à marcher, mais au moins, elle marche, pourrait-elle lui dire. Et comme lui, elle a le sourire. Huit cent cinquante kilomètres les séparent. Peut-être ne se reverront-ils pas ?

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Pourtant, il a beau avoir l’âge qu’il a, Gauthier n’était pas le plus vieux dans la famille. Il avait un beau-frère qui avait cinq ans de plus, quand même. Il ne s’est jamais senti doyen, ou vénérable, ou sage. Au contraire de sa femme pourtant un peu plus jeune que lui. Autant sa femme était âgée depuis toujours, autant lui est resté jeune, pas seulement d’esprit mais de peau presque. Comme s’il avait absorbé la molécule qui empêcherait de vieillir. D’ailleurs, on le dit bien, l’âge n’est pas dans les artères mais dans la tête.

Sa belle-famille, c’étaient trois sœurs nées à partir de la Première Guerre mondiale. La génération suivante, ce sont huit personnes nées autour de la Seconde Guerre mondiale. La troisième génération, ce sont quatorze autour de mai 1968, mais déjà avec des disparités énormes, puisqu’il y a vingt ans de décalage entre le  premier et le dernier. Et parmi cette troisième génération, il y a déjà une grand-mère ! Si bien que le jeune Gauthier, il est déjà arrière-arrière-grand-père. Et depuis plusieurs années, et même plusieurs fois !

Cette famille avait vécu comme sur un nuage. Pendant trente ans, aucun départ. Départ vers l’au-delà, je veux dire. Et si on élargit la période, sur quarante-cinq ans, presque deux générations, seulement trois départs, une belle-mère, un beau-frère et une nièce.

Aujourd’hui, on l’a oublié. C’est ce qu’il se dit, le Gauthier. On l’a oublié, et pourtant, il est prêt. Il était prêt depuis longtemps. On l’attend même. Sa femme, sa fille, sa belle-sœur, sa tante. Un neveu aussi. Mais il n’est vraiment pas pressé…


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Sylvain Rakotoarison (21 octobre 2016)
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Pour aller plus loin :
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 03:09

« La vie, comme la conscience, est retirée et comme enfermée dans l’unité d’un individu d’où elle tend cependant à se diffuser et à se communiquer, comme si elle rayonnait. » (Nicolas Grimaldi, "Traité de la banalité").


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Elle était partie sur la pointe des pieds il y a un peu moins de deux ans. Elle aurait eu 100 ans ce vendredi. Veuve à 83 ans, c’était trop tard pour goûter aux joies du célibat qu’elle n’avait jamais connu. Elle avait des petits problèmes d’oreille, juste une question d’équilibre qu’une canne ou un appui affectif pouvaient compenser, mais elle n’imaginait plus voyager, découvrir de nouveaux horizons au-delà de son téléviseur, de ses livres ou surtout de ses visiteurs qui se faisaient de plus en plus rares.

Elle n’avait jamais vraiment imaginé vivre hors de chez elle. Autonome, elle savait penser comme une personne de son âge pouvait le faire, parfois avec des préjugés, par ignorance, mais toujours avec l’ouverture du cœur.

On a toujours tendance à veiller sur la forme mentale des aînés. Parce qu’on a peur. On a peur que leur santé se détériore. Leur santé mentale. On a peur de deux maladies notamment, deux mots qui épouvantent maintenant autant que cancer et sida, à savoir Parkinson et Alzheimer. Deux maladies principalement de vieilles personnes (pas toujours hélas), parce que maladies dégénératives.

Évidemment, il fallait ne pas s’inquiéter pour rien. Un oubli, un mot tombé dans une crevasse de la mémoire, un prénom confondant le fils avec le mari, un autre fils avec un petit-fils, une date prise pour une autre, tout cela pouvait relever d’une distraction bien ordinaire. La mémoire joue toujours plus d’un tour et la faille n’est jamais loin, en dehors de tout événement médical.

Il y avait aussi cette peur, une peur peu exprimée mais tellement visible. Une peur que j’ai connue longtemps avec elle, que j’ai sentie longtemps. La peur de la mort. Une peur que j’ai toujours partagée. Si l’on n’a pas peur pour soi, on a peur au moins pour ceux qui restent, cela revient au même. C’est le néant qui déprime.

Elle n’aurait certainement pas atteint ces hauteurs intellectuelles de l’écrivain Michel Butor, qui vient de mourir à 89 ans ce 24 août 2016 : « La méditation sur la mort est un thème littéraire fondamental, donc ce n’est pas une difficulté. » ("Tribune de Genève", le 26 avril 2016).

Elle aurait plutôt applaudi cette confidence de la grande couturière Sonia Rykiel, qui est morte elle aussi récemment, à 86 ans ce 25 août 2016 (atteinte de la maladie de Parkinson) : « Ma vie pourrait s’arrêter, ce qui me fait hurler de peur. » ("N’oubliez pas que je joue", le 13 avril 2012).

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La mémoire est un bien précieux qui peut se détériorer. La première manifestation d’un véritable problème a eu lieu lors d’un dîner de Noël, alors qu’elle avait 94 ans. Elle avait déjà dépassé sa mère en âge et pour elle, c’était déjà impressionnant. Elle devait être assez fatiguée, d’autant plus qu’il était tard. Elle ne reconnaissait plus personne.

C’était comme si elle était tombée dans un puits d’espace-temps : elle revenait à l’époque de l’école communale. J’étais devenu un camarade de classe. Les autres aussi. Son fils, souvent confondu avec son mari disparu, était devenu carrément son père. Elle ne se souvenait pas précisément de qui était qui, mais avait le sentiment de familiarité, de connaissance, par une vague intuition affective.

Cette nuit était assez impressionnante. Heureusement, elle alla mieux quelques jours plus tard, reposée et surtout, on avait décelé qu’elle reprenait beaucoup trop souvent ses médicaments pour dormir, car elle ne se souvenait plus de les avoir pris. Or, ces surdoses pendant plusieurs semaines avaient altéré sa mémoire.

Chez elle, les failles de mémoire n’étaient pas forcément irréversibles. C’était cela, le plus étonnant. Même si la pente restait descendante.

Ses enfants ont réussi à la convaincre d’aller dans une maison médicalisée lorsqu’elle avait plus de 97 ans. Une attention soutenue et permanente devenait nécessaire. Elle oubliait de manger ou de se laver, et perdait toutes ses affaires, ses clefs, ses lunettes, ses papiers d’identité, etc. Et il était nécessaire d’être là en cas de chute.

Elle qui avait la crainte matérielle du lendemain, parce qu’elle était née pendant la guerre et qu’elle a fait naître ses enfants pendant la guerre suivante, se réjouissait alors de ne pas payer sa chambre dans cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendants (EHPAD). En fait, c’étaient ses enfants qui réglaient pour elle, mais elle ne l’imaginait pas.

L’une des conséquences de la révolution que fut son départ de sa propre maison vers l’EHPAD, ce fut son détachement. Détachée de toutes les considérations matérielles. Plus de sac à main, plus de papiers, plus de clefs… Toutes les "contingences" étaient prises en charge. Elle avait même un atelier mémoire. Comme affaires personnelles, seulement quelques photos de famille, et quelques cartes postales.

Dans cette résidence, elle avait décidé, c’était bien une décision, elle le répétait, d’être souriante, de ne pas s’opposer aux personnes qui l’aidaient, d’être la plus facile pour elles.

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Les quelques mois que j’ai eu l’occasion de la visiter dans ce nouveau domicile étaient contrastés. Parfois, très fatiguée, elle n’avait plus toute sa raison, notamment un jour alors qu’il fallait attendre longuement l’ascenseur de la résidence. Et puis le lendemain, elle montrait une forme éclatante.

J’ai eu la chance de la voir dans cette forme éclatante avant qu’elle ne tombât en "fin de vie" (j’explique plus loin ce que je veux dire par cette expression). Elle était même capable de me guider sur la route pour retrouver sa résidence. Elle se souvenait des petits problèmes de santé de certaines connaissances et demandait si cela allait mieux ou pas. Et surtout, elle savait profiter de ces petites oasis de vie, du soleil, d’une prairie, d’un sourire, de la bonne humeur.

Elle n’en croyait pas ses yeux qu’elle allait avoir 98 ans. Elle venait d’en prendre conscience. Quand je l’ai quittée, elle était convaincue que nous ne nous reverrions plus. Qu’elle partirait avant mon retour. C’était presque vrai.

Quand je l’ai revue, quatre semaines plus tard, elle avait un niveau de conscience indéterminé. Ses mains étaient jaunes et froides. Ses yeux à moitié ouverts. C’était impressionnant de voir la mécanique de la Nature focaliser sa rare énergie sur le vital en délaissant les éléments considérés comme mineurs, périphériques. Depuis une quinzaine de jours, elle ne mangeait plus. Elle buvait à peine et on ne l’avait pas hydratée artificiellement. Elle semblait souffrir car elle n’arrivait plus à respirer.

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Il a fallu une intervention auprès de la direction de l’établissement pour qu’elle pût avoir un masque à oxygène. Son cœur de presque centenaire fonctionnait à merveille, mais sa respiration déclinait. Le "protocole" aurait été déclenché. La procédure collégiale de fin de vie. Je ne l’ai jamais vraiment su. Je n’ai jamais vraiment cherché à savoir. Au même titre que l’oxygène, il a fallu demander pour qu’elle eût un suivi permanent avec injection de morphine éventuellement.

Depuis le samedi, son pouls était en permanence l’équivalent d’un coureur de fond. Je l’ai quittée le dimanche soir avant de repartir de la région. Son cœur a résisté jusqu’au lundi matin. Elle est partie comme une sportive de haut niveau. Une parmi tant d’autres.

« Je souris, je ris comme tout le monde, mais chaque sourire est une larme de plus qui se concentre dans mon âme jusqu’à ce qu’éclatent ces perlent d’amertume sur ces pages où elles restent. » (Anaïs Nin, "Journal d’enfance").


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Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
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