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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 05:03

« Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs ? ».


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Le samedi 28 janvier 2017, à 21 heures, a eu lieu la dernière représentation, à Paris, de la pièce "Acting". La première représentation a été jouée le jeudi 29 septembre 2016. Le lieu, le Théâtre des Bouffes-Parisiens (2 rue Monsigny à Paris 2e), ce théâtre qui avait été une excuse pour le Président François Hollande par sa présence pour écouter Michel Drucker et ne pas regarder le deuxième débat de la primaire socialiste le 15 janvier 2017… La pièce est ensuite jouée au théâtre d’Antibes du 2 au 4 février 2017.

"Acting" est une pièce écrite et mise en scène par le dramaturge et réalisateur Xavier Durringer, réalisateur notamment du film "La conquête" (sorti le 18 mai 2011) qui raconte l’ascension de Nicolas Sarkozy (joué par Denis Podalydès) de 2002 à 2007. Les décors sont d’Éric Durringer, les lumières d’Orazio Trotta et les costumes de Nathalie Bérard-Benoin.

Écrite en 2012, elle fut d’abord jouée à Bordeaux. Le cadre, c’est une cellule de prison avec trois lits superposés. Le décor très sobre est assez symbolique, on dirait que la cellule est dans une sorte de grotte avec pour seul contact avec l’extérieur une porte au fond de la scène, d’où rentre parfois le surveillant.

Dans la cellule, il y a deux prisonniers. L’un s’appelle Horace, le plus ancien dans la cellule, ce qui lui donne le droit de dormir sur le lit le plus haut. Il est muet et a été condamné pour meurtre. Il est insomniaque et regarde la télévision pendant la nuit. L’autre, installé sur le lit du milieu, est Gepetto. Il était expert-comptable et a une personnalité assez misérable. La pièce commence quand Robert est introduit dans la cellule. Il prend donc le lit du bas. Robert est un cinéaste (probablement raté) et a été condamné pour meurtre.

Très vite, Robert explique à Gepetto les rudiments du milieu des acteurs. Par exemple, lorsqu’une actrice se met nue, devant la caméra, en fait, ce n’est pas l’actrice créditée mais une jeune personne qui joue la doublure, souvent plus belle que l’actrice. Il raconte que la vraie vie d’un acteur, c’est surtout attendre devant son téléphone qu’un réalisateur l’appelle pour lui proposer un rôle.

Intrigué et fasciné par le métier d’acteur, Gepetto demande alors à Robert de lui apprendre ce métier. Réticent au départ, Robert y voit d’abord une façon de passer le temps en prison. Ensuite, il y trouve aussi un défit personnel car son élève ne paraît pas le plus performant. On voit donc Robert donner des cours de comédie à Gepetto qui est au départ particulièrement terne et nul. Mais petit à petit, Gepetto devient de plus en plus présent sur la scène.

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C’est en fait Shakespeare qui est mis en valeur dans cette pièce assez étonnante. Gepetto déclame la même tirade de Shakespeare (le monologue d’Hamlet) de trente-six manières, en commençant par la récitation scolaire très mauvaise jusqu’à une sorte d’allégorie surmontée d’une cape de rouge royal.

C’étaient évidemment les deux comédiens principaux qui m’ont fait venir à ce théâtre.

Niels Arestup (67 ans) joue le rôle de Robert. Je l’avais vu jouer dans des films au cinéma, campant par exemple excellemment le dircab organisé et lymphatique, Claude Maupas, dans "Quai d’Orsay" (réalisé par Bertrand Tavernier et sorti le 6 novembre 2013) qui lui a valu l’un de ses trois Césars (le calme n’est pourtant pas sa première caractéristique de comédien !) ou encore dans le magistral dialogue entre le général Dietrich von Choltitz et Raoul Nordling sur la destruction de Paris dans "Diplomatie" (réalisé par Volker Schlöndorff et sorti le 5 mars 2014).

Mais sa vie, c’est d’abord le théâtre où il s’épanouit, où il nage avec aisance. Sa voix très puissante, son souffle, sa présence sur la scène sont très impressionnants. C’est à l’évidence le principal personnage de la pièce, qui l’inonde de son charisme incroyable.

Kad Merad (52 ans) joue le rôle de Gepetto. L’air assez terne, il est très adapté à ce type de rôle souvent de personnage médiocre et sans envergure. Plus à l’aise au cinéma qu’au théâtre, il a gagné en notoriété avec "Bienvenue chez les Ch’tis" (2008) mais parmi les très nombreux films dans lesquels il a joué, on peut citer par exemple "Un ticket pour l’Espace" (2006) où il joue le spationaute amateur en attente de reconnaissance de son garçon (dans un duo avec la magnifique actrice Marina Foïs), ou encore dans "Le Petit Nicolas" (2009) et "Les vacances du Petit Nicolas" (2014) où il a joué parfaitement le rôle du père du Petit Nicolas (et ce n’était pas évident au départ de l’imaginer excellent pour ce rôle).

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Certains critiques ont d’ailleurs estimaient que Kad Merad jouait assez mal dans cette pièce "Acting", mais justement, son rôle était d’être un comédien raté et Shakespeare pouvait l’emporter vers le meilleur, le sublimer. Ces deux comédiens, visiblement, prenaient du plaisir sur scène même si Kad Merad semble moins assuré que son vieux compère.

Kad Merad a expliqué sur France 5 qu’il ne faisait pas toujours la même chose à chaque représentation et qu’il testait certains gestes. Donc, je ne sais pas si c’est systématique ou pour une seule représentation, mais disons pour l’anecdote que Kad Merad s’est beaucoup investi dans ce projet …au point de se mettre complètement nu sur la scène devant un public surpris ! C’est dans cette nudité, éclairée subtilement par Orazio Trotta, que Gepetto récite de manière très incarnée sa tirade de Shakespeare.

Enfin, l’humoriste Patrick Bosso (54 ans), a bien voulu se prêter au jeu d’Horace, au dialogue inexistant. On peut s’interroger sur l’utilité de son personnage, mais sa présence permet de mettre en place discrètement quelques éléments du décor et de donner une ambiance un peu plus glauque dans l’histoire.

Le public dans la salle le dimanche était de tout milieu, tout âge, et a semblé captivé du début à la fin avec ce dialogue ininterrompu entre Niels Arestup et Kerad Merad. Nul doute que cette pièce sera rejouée une prochaine saison…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 février 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Acting.
Quai d’Orsay.
Shakespeare.

_yartiActing06


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170108-acting.html

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/acting-hamlet-a-toutes-les-sauces-189003

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/02/02/34855415.html




 

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 11:05

« Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs ? ».


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Ce week-end a lieu la dernière représentation, à Paris, de la pièce "Acting", plus précisément le samedi 28 janvier 2017 à 21 heures. Deux autres représentations auparavant, le jeudi 26 janvier et le vendredi 27 janvier 2017 à 21 heures. Le lieu, le Théâtre des Bouffes-Parisiens (2 rue Monsigny à Paris 2e), ce théâtre qui avait été une excuse pour le Président François Hollande par sa présence pour écouter Michel Drucker et ne pas regarder le deuxième débat de la primaire socialiste le 15 janvier 2017… La pièce sera ensuite jouée au théâtre d’Antibes du 2 au 4 février 2017.

_yartiActing02

"Acting" est une pièce écrite et mise en scène par le dramaturge et réalisateur Xavier Durringer, réalisateur notamment du film "La conquête" (sorti le 18 mai 2011) qui raconte l’ascension de Nicolas Sarkozy (joué par Denis Podalydès) de 2002 à 2007. Les décors sont d’Éric Durringer, les lumières d’Orazio Trotta et les costumes de Nathalie Bérard-Benoin.

Écrite en 2012, elle fut d’abord jouée à Bordeaux. Le cadre, c’est une cellule de prison avec trois lits superposés. Le décor très sobre est assez symbolique, on dirait que la cellule est dans une sorte de grotte avec pour seul contact avec l’extérieur une porte au fond de la scène, d’où rentre parfois le surveillant.

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Dans la cellule, il y a deux prisonniers. L’un s’appelle Horace, le plus ancien dans la cellule, ce qui lui donne le droit de dormir sur le lit le plus haut. Il est muet et a été condamné pour meurtre. Il est insomniaque et regarde la télévision pendant la nuit. L’autre, installé sur le lit du milieu, est Gepetto. Il était expert-comptable et a une personnalité assez misérable. La pièce commence quand Robert est introduit dans la cellule. Il prend donc le lit du bas. Robert est un cinéaste (probablement raté) et a été condamné pour meurtre.

Très vite, Robert explique à Gepetto les rudiments du milieu des acteurs. Par exemple, lorsqu’une actrice se met nue, devant la caméra, en fait, ce n’est pas l’actrice créditée mais une jeune personne qui joue la doublure, souvent plus belle que l’actrice. Il raconte que la vraie vie d’un acteur, c’est surtout attendre devant son téléphone qu’un réalisateur l’appelle pour lui proposer un rôle.

Intrigué et fasciné par le métier d’acteur, Gepetto demande alors à Robert de lui apprendre ce métier. Réticent au départ, Robert y voit d’abord une façon de passer le temps en prison. Ensuite, il y trouve aussi un défit personnel car son élève ne paraît pas le plus performant. On voit donc Robert donner des cours de comédie à Gepetto qui est au départ particulièrement terne et nul. Mais petit à petit, Gepetto devient de plus en plus présent sur la scène.

C’est en fait Shakespeare qui est mis en valeur dans cette pièce assez étonnante. Gepetto déclame la même tirade de Shakespeare (le monologue d’Hamlet) de trente-six manières, en commençant par la récitation scolaire très mauvaise jusqu’à une sorte d’allégorie surmontée d’une cape de rouge royal.

C’étaient évidemment les deux comédiens principaux qui m’ont fait venir à ce théâtre.

Niels Arestup (67 ans) joue le rôle de Robert. Je l’avais vu jouer dans des films au cinéma, campant par exemple excellemment le dircab organisé et lymphatique, Claude Maupas, dans "Quai d’Orsay" (réalisé par Bertrand Tavernier et sorti le 6 novembre 2013) qui lui a valu l’un de ses trois Césars (le calme n’est pourtant pas sa première caractéristique de comédien !) ou encore dans le magistral dialogue entre le général Dietrich von Choltitz et Raoul Nordling sur la destruction de Paris dans "Diplomatie" (réalisé par Volker Schlöndorff et sorti le 5 mars 2014).

Mais sa vie, c’est d’abord le théâtre où il s’épanouit, où il nage avec aisance. Sa voix très puissante, son souffle, sa présence sur la scène sont très impressionnants. C’est à l’évidence le principal personnage de la pièce, qui l’inonde de son charisme incroyable.

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Kad Merad (52 ans) joue le rôle de Gepetto. L’air assez terne, il est très adapté à ce type de rôle souvent de personnage médiocre et sans envergure. Plus à l’aise au cinéma qu’au théâtre, il a gagné en notoriété avec "Bienvenue chez les Ch’tis" (2008) mais parmi les très nombreux films dans lesquels il a joué, on peut citer par exemple "Un ticket pour l’Espace" (2006) où il joue le spationaute amateur en attente de reconnaissance de son garçon (dans un duo avec la magnifique actrice Marina Foïs), ou encore dans "Le Petit Nicolas" (2009) et "Les vacances du Petit Nicolas" (2014) où il a joué parfaitement le rôle du père du Petit Nicolas (et ce n’était pas évident au départ de l’imaginer excellent pour ce rôle).

Certains critiques ont d’ailleurs estimaient que Kad Merad jouait assez mal dans cette pièce "Acting", mais justement, son rôle était d’être un comédien raté et Shakespeare pouvait l’emporter vers le meilleur, le sublimer. Ces deux comédiens, visiblement, prenaient du plaisir sur scène même si Kad Merad semble moins assuré que son vieux compère.

Kad Merad a expliqué sur France 5 qu’il ne faisait pas toujours la même chose à chaque représentation et qu’il testait certains gestes. Donc, je ne sais pas si c’est systématique ou pour une seule représentation, mais disons pour l’anecdote que Kad Merad s’est beaucoup investi dans ce projet …au point de se mettre complètement nu sur la scène devant un public surpris ! C’est dans cette nudité, éclairée subtilement par Orazio Trotta, que Gepetto récite de manière très incarnée sa tirade de Shakespeare.

Enfin, l’humoriste Patrick Bosso (54 ans), a bien voulu se prêter au jeu d’Horace, au dialogue inexistant. On peut s’interroger sur l’utilité de son personnage, mais sa présence permet de mettre en place discrètement quelques éléments du décor et de donner une ambiance un peu plus glauque dans l’histoire.

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Le public dans la salle le dimanche était de tout milieu, tout âge, et a semblé captivé du début à la fin avec ce dialogue ininterrompu entre Niels Arestup et Kerad Merad. Nul doute que cette pièce sera rejouée une prochaine saison…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Acting.
Quai d’Orsay.
Shakespeare.

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 02:10

Beaux yeux pour pleurer.


Cinq grandes stars du cinéma mondial viennent de partir en quelques jours autour de Noël 2016. Zsa Zsa Gabor est morte à moins de deux mois de ses 100 ans le dimanche 18 décembre 2016 à Los Angeles. Michèle Morgan "les beaux yeux" est morte à presque 97 ans le mardi 20 décembre 2016 à Meudon. Claude Gensac, qui fut la partenaire ("biche") de Louis de Funès, est morte à deux mois de ses 90 ans le mardi 27 décembre 2016 à Paris. Le même jour, Carrie Fisher, qui avait interprété le rôle de la princesse Leia Organa d'Alderaan dans "Star Wars", est morte à 60 ans à Los Angeles à la suite d'une crise cardiaque le 23 décembre 2016 dans un avion qui venait de Londres. Sa mère, Debbie Reynolds, célèbre notamment pour son rôle dans "Singin' in the rain", ne lui a survécu que de quelques heures, succombant à un accident vasculaire cérébral à 84 ans le mercredi 28 décembre 2016 à Los Angeles aussi.

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Pendant ce temps, l'actualité n'en finit pas d'être tragique. L'ambassadeur de Russie en Turquie Andreï Karlov a été assassiné le 19 décembre 2016 à Ankara, et le même jour dans la soirée, douze personnes ont été assassinées dans un attentat au camion bélier à Berlin. Soixante-quatre chanteurs et musiciens des Chœurs de l'Armée rouge (dont le chef d'orchestre, le général Valéry Khalilov) ont également péri dans un avion russe allant vers la Syrie, qui s'est écrasé dans la Mer Noire près de Sotchi le 25 décembre 2016 avec ses 92 passagers.


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Sylvain Rakotoarison (31 décembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Disparition de Zsa Zsa Gabor, Michèle Morgan, Claude Gensac, Carrie Fisher et Debbie Reynolds (dessin).
L’attentat de Berlin du 19 décembre 2016.
Kirk Douglas.
Jean Gabin.






http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161228-gabor-morgan-gensac-fisher-reynolds.html





 

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21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 06:42

Beaux yeux pour pleurer.


Deux grandes stars du cinéma mondial viennent de partir. Zsa Zsa Gabor est morte à moins de deux mois de ses 100 ans le dimanche 18 décembre 2016 à Los Angeles, et Michèle Morgan "les beaux yeux" à presque 97 ans le mardi 20 décembre 2016 à Meudon.

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Pendant ce temps, l'actualité n'en finit pas d'être tragique. L'ambassadeur de Russie en Turquie Andreï Karlov a été assassiné le 19 décembre 2016 à Ankara, et dans la soirée, douze personnes ont été assassinées dans un attentat au camion bélier à Berlin.


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Sylvain Rakotoarison (21 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Disparition de Zsa Zsa Gabor et de Michèle Morgan (dessin).
L’attentat de Berlin du 19 décembre 2016.
Kirk Douglas.
Jean Gabin.



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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 03:59

« J’avais 16 ans quand cet homme a pris le pouvoir en 1933. Pendant la décennie qui a précédé, on se moquait de lui, il n’était pas pris au sérieux. Il était considéré comme un bouffon qui ne pourrait jamais tromper une population civilisée et éduquée avec sa rhétorique haineuse et nationaliste. Les "experts" le considéraient comme une blague. Ils avaient tort. » ("Huffington Post", le 19 septembre 2016).


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L’acteur américain Kirk Douglas fête ce vendredi 9 décembre 2016 ses 100 ans. Un centenaire si rare chez les acteurs, même s’il en existe encore quelques-uns, ou quelques-unes, comme Gisèle Casadesus en France (qui a 102 ans et demi), Olivia de Havilland à Paris (qui a 100 ans et demi) et Zsa Zsa Gabor à Los Angeles (qui va avoir 100 ans dans deux mois). Il est né quand Woodrow Wilson était le Président des États-Unis ! Je lui souhaite de poursuivre sa longue existence dans les meilleures conditions de cœur et d'esprit.

En évoquant Kirk Douglas, on remonte le temps d’une manière vertigineuse. Car sa carrière a commencé juste au début des années 1940, puis à l’âge d’or du cinéma d’Hollywood. Il est de la même génération que Burt Lancaster et aussi Ronald Reagan, mais était Démocrate, pas Républicain. D’ailleurs, son engagement est allé assez loin dans la production de films particulièrement "engagés" au plein maccarthysme.

Toujours engagé, même centenaire, il prit fortement position, dernièrement, le 19 septembre 2016, dans la campagne présidentielle, pour s’opposer à la candidature de Donald Trump, en le comparant (un peu exagérément) à Adolf Hitler : « Il y a quelques semaines, nous avons entendu des mots en Arizona. Ils ont glacé le sang de ma femme Anne, qui a grandi en Allemagne. Ils auraient pu être prononcés en 1933. (…) Je pensais avoir tout vu, jusqu’à maintenant. Mais je n’ai jamais vu une telle campagne de peur, menée par l’un des principaux candidats à la Présidence des États-Unis. ».

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Et d’ajouter : « J’ai vécu longtemps, j’ai bien vécu. Je ne serai pas là pour voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants, et les miens, seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants. ».

D’origine juive et (biélo)russe, Kirk Douglas (qui s’appelait en fait Issur Daniélovitch puis Izzy Demsky) a voulu très tôt devenir acteur et rencontra notamment Lauren Bacall (devenue une très grande amie) pendant leurs études d’art dramatique juste avant l’entrée en guerre des États-Unis (il s’engagea puis fut réformé après une maladie). Il joua aussi avec Robert Mitchum et Burt Lancaster avant un premier succès dans "Le champion" en 1949 (il a 32 ans).

A commencé alors une carrière cinématographique de légende avec des grands réalisateurs (Howard Haws, Vincente Minnelli, Stanley Kubrick, Robert Aldrich, Otto Preminger, Brian De Palma, etc.), des grands acteurs (Burt Lancaster, Tony Curtis, John Wayne, etc.) et des grandes actrices (Lauren Bacall, Rita Hayworth, etc.).

Sa période d’or du cinéma fut les années 1950 et 1960, où il tourna dans de nombreux films (dont certains qu’il produisait en même temps), notamment : "La femme aux chimères" (1950), "La captive aux yeux clairs" (1952), "Vingt mille lieues sous les mers" (1954), "Ulysse" (1954), "La vie passionnée de Vincent Van Gogh" (1956), "Règlements de comptes à OK Corral" (1957), "Les sentiers de la gloire" (1957), "Les Vikings" (1958), "Spartacus" (1960), "Les héros de Télémark" (1965), "L’ombre d’un géant" (1966), "La caravane de feu" (1967), etc.

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Malgré son âge très avancé et son état de santé défaillant, Kirk Douglas a tourné avec son fils Michael, la mère de ce dernier Diana, et leur petit-fils Cameron dans "Une si belle famille" (2003). Par ailleurs, il a participé au grand film de René Clément "Paris brûle-t-il ?" (1966) dans un rôle mineur.

Kirk Douglas va souffler ses cent bougies la peine au ventre, un mois et un jour après les élections américaines qui lui font craindre que le pire est devant lui, alors qu’il voulait siffler : « Les jours heureux sont encore ici ! » [Happy days are here again], et il ajoutait : « Comme mon adorable amie Lauren Bacall m’a dit une fois : "Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tu mets tes lèvres ensemble, et tu souffles !" ».

Pour lui rendre hommage, voici quelques extraits de films très connus dans lesquels il a joué.


1. "La vie passionnée de Vincent Van Gogh" (17 septembre 1956, Vincent Minnelli)

Kirk Douglas joue extraordinairement le rôle du peintre, aux côtés d’Anthony Queen (Gauguin), de Pamela Brown et de James Donald (Theo).






2. "Règlements de comptes à OK Corral" (29 mai 1957, John Sturges)

Kirk Douglas joue le joueur de poker et Burt Lancaster le shériff.






3. "Les sentiers de la gloire" (18 septembre 1957, Stanley Kubrick)

Film extraordinaire, initialement interdit en France (sa sortie a eu lieu le 26 mars 1975, soit dix-sept ans plus tard !), qui reprend un épisode terrible de l’Histoire de France qui s'est déroulé dans l’armée française au cours de la Premier Guerre mondiale. Kirk Douglas joue un colonel qui tente de sauver la vie de soldats français qui sont jugés et condamnés à mort par une justice militaire expéditive en période de guerre.



Les Sentiers de la Gloire - Path of Glory (De... par laurentnice



4. "Spartacus" (6 octobre 1960, Stanley Kubrick)

Spartacus est joué par Kirk Douglas aux côtés notamment de Crassus (Laurence Olivier), Lentulus Batiatus (Peter Ustinov) et Antoninus (Tony Curtis).






5. "L’ombre d’un géant" (30 mars 1966, Melville Shavelson)

Le film raconte le début de l’armée israélienne juste avant l’indépendance d’Israël en 1948. Jouent aux côtés de Kirk Douglas notamment Franck Sinatra, John Wayne et James Donald.










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Sylvain Rakotoarison (09 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Kirk Douglas.
Gisèle Casadesus.
Jean Gabin.
Michel Aumont.
Grace Kelly.
Alice Sapritch.
Thierry Le Luron
Pierre Dac.
Coluche.
Eugène Ionesco.
Gotlib.
Charles Trenet.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Yves Montand.
Gérard Depardieu.
Michel Galabru.
Bernard Blier.

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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 19:51

« Je classe l’humanité en deux catégories : ceux qui classent l’humanité en deux catégories ; les autres, dont je fais partie. » ("Ma Vie en vrac", éd. Flammarion, 2006).


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L’un de ses gags, c’était ce vieux dessinateur dépressif qui ne trouvait plus de gag à imaginer pour sa page quotidienne et qui appela la mort. Lorsque la mort est venue, le dessinateur trouva un nouveau gag (au dépens de la faucheuse) et lui demanda donc de revenir un peu plus tard, le temps de dessiner son gag… Cette fois-ci, pourtant, ce dimanche 4 décembre 2016 au Vésinet, "brutalement", le maître de l’humour dessiné fin et sophistiqué n’a pas su convaincre la mort de retourner sur ses pas. Gotlib avait 82 ans et déjà une légende monumentale derrière lui. À la fin du 31e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (du 30 novembre au 5 décembre 2016).

À la différence des bandes dessinées proposées par ce salon à Montreuil, l’œuvre de Gotlib n’était pas à mettre entre toutes les mains, et notamment celles de l’innocence de l’enfance. Quand on relit certains extraits, on peut même retenir un frisson d’audace. Perversion sexuelle, exorcisme, hérésie, tous les sujets parfois glauques ou graveleux avaient été abordés par Gotlib qui, pourtant, avait gardé sa naïveté et sa gentillesse venues de l’enfance.

Le Web permet de voir rapidement que la peine est largement partagée par de très nombreux amoureux de Gotlib, dont je fais partie. Il était en quelques sortes mon oncle ou mon grand-oncle, celui qui était le plus jeune de la famille, la branche un peu artiste, celle de l’audace, la rigolote, celle qui continue à s’amuser pendant que les grandes personnes dissertent.

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À la maison, quand j’étais enfant, nous n’avions que des bandes dessinées "classiques", comme Astérix, Lucky Luke, Gaston Lagaffe, Spirou, Achille Talon, Boule et Bill, un peu de Tintin, sans plus.

Ce fut durant l’adolescence, quand je m’arrêtais dans une grande librairie, de retour du lycée, que j’ai découvert par moi-même Gotlib. Certes, j’ai découvert la face "sérieuse", celle que des mains innocentes pouvaient consulter. Et d’abord, les fameux "Dingodossiers" avec son compère René Goscinny, un autre génie, et sa continuation personnelle, les fameuses "Rubriques à brac" (Goscinny n’avait plus assez de temps pour poursuivre avec lui, et lui, par hommage et respect, s’était refusé à garder la même appellation).

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J’étais emballé par les nombreuses conférences loufoques du Professeur Burp, les déclinaisons très créatives de la découverte de la gravitation universelle par Newton, les rouspétances discrètes de la petite coccinelle, les nouvelles aventures du commissaire Bougret et de son assistant Charolles qui aime bien flirter avec la secrétaire (des plaisanteries sur Goscinny, Fred, Gébé et lui-même), etc.

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À cette série pouvaient s’accrocher le très lymphatique Gai-Luron et son plaisant compagnon Jujube, ainsi que Hamster Jovial, le chef scout des louveteaux qu’il encadre, qui ouvrait la voie à la provocation et au scato-comique.

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Toutes ces planches sont des descriptions sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse des imperfections de la société dans laquelle Gotlib vivait à l’époque, à savoir, essentiellement celle des années 1960 et des années 1970.

Ce ne furent que quelques années plus tard, étudiant, que je découvris, avec des camarades prescripteurs, la face moins politiquement correcte de Gotlib, le "Gotlib pour adultes", celui des obsessions sexuelles, de l’anticléricalisme blasphématoire, de l’exhibition des fantasmes : "Pervers Pépère", "Rhâ-Gnagna", "Rhââ Lovely" qui sont des bandes dessinées "hard" dans le sens où elles ne sont destinées qu’aux adultes. Un exemple ici qui a mélangé à la fois le courage et la dégueulasserie, rompant le manichéisme simpliste des récits dessinés tout en étant très "osé".

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On pouvait bien sûr concevoir que certaines idées étaient de mauvais goût mais pour paraphraser Clemenceau, j’aurais tendance à dire que Gotlib est un bloc, on le prend ou on le rejette mais si l’on le prend, on prend tout. Parce que la férocité n’a rien à voir avec la méchanceté. Et encore moins à voir avec la vulgarité.

La fascination pour Gotlib porte à la fois sur le fond et la forme. L’humour décalé ou au second degré, au millième degré, avec son style incisif, ses blagues en récurrence, ses effets répétitifs, ses mises en abyme aussi. Et son trait très aiguisé, ses visages qui suscitaient l’imitation, les yeux expressifs, les oreilles bien esquissées, les mouvements dynamisés par des interjections et des onomatopées très vivantes.

Admirateur de Georges Brassens, Gotlib, c’était aussi un humour très français, très franchouillard. Ce n’était pas anodin qu’il fut co-inventeur du faux super-héros Superdupont, prêt à sauver la patrie avec son béret et sa baguette de bain, dans un costume pyjama très soyeux et des pantoufles de luxe.

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On ne peut que tirer son chapeau (comme Charolles !) pour la clairvoyance de Gotlib face aux extrémismes qui couvaient déjà sous les braises dans le pays, plus aptes à parler à tort et à travers de "patrie" qu’à la servir vraiment et qui confondent patriotisme et nationalisme qui a toujours été à l’origine des guerres dans l’histoire du monde. Au moins, lui, pouvait se vanter d’être né patriote : on n’arrive pas au monde et en France impunément un 14 juillet. Il a échappé de peu à la rafle du Vel’ d’Hiv’ mais son père, lui, fut déporté et gazé à Buchenwald…

Il y a deux ans à Paris, pour fêter ses 80 ans, Gotlib avait eu le privilège d’une exposition entièrement dédiée à ses créations, "Les mondes de Gotlib", qui avait rassemblé des documents, nombreux et passionnants, le concernant.

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Nul doute que durant cette période de Noël 2016, accompagnant cette nouvelle funeste, les marchands proposeront les œuvres gotlibiennes dans de nouvelles éditions de luxe pour marquer sa tragique disparition. Il avait en fait déjà disparu depuis une trentaine d’années, renonçant à la vie folle du dessinateur, et ses bandes dessinées n’ont pourtant jamais été aussi vivantes qu’aujourd’hui…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 décembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu

(Tous les dessins sont de Gotlib, éd. Audie).


Pour aller plus loin :
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
René Goscinny.
Tabary.
Hergé.
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161204-gotlib.html

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/au-revoir-gotlib-187227

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/12/04/34648579.html

 

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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 03:53

« Peut-être plus justement aurait-il aimé dire comme le peintre Degas : "J’aimerais être illustre et inconnu". Georges Duby n’aimait pas parler de lui. La pudeur suspendait la confidence. Il lui fallait forcer sa nature pour employer le "je". Il considérait que seule l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie méritait considération. » (Jean-Marie Rouart, 12 novembre 1998 à Paris).


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L’historien du Moyen-Âge Georges Duby a quitté les cathédrales à 77 ans le 3 décembre 1996, il y a exactement vingt ans. Il était l’un des plus grands historiens français du XXe siècle, avec son maître, Fernand Braudel.

Georges Duby parla ainsi de Fernand Braudel : « L’attache qui me lie à [lui] est plus serrée et ma dette envers lui plus lourde encore [que Georges Dumézil, son autre maître]. Trente années durant, la confiance dont il me témoigna conforta la mienne et soutint mon effort. Braudel fut réellement mon maître. Sans ses avis, ses encouragements, sans la vivacité, la générosité de ses critiques, je n’aurais pas mené comme je l’ai fait ma tâche d’historien.(…) Au lendemain de son élection à l’Académie, nous lui disions, ma femme et moi, notre joie. Il me répondit par un court billet dont je retiens cette apostrophe : "Ne souriez pas : vous y viendrez". En maintes circonstances, Braudel m’avait comme cela fait signe, appelé à sortir de moi-même, tiré de ma timidité. Il m’avait averti longtemps à l’avance que, malgré ma résolution têtue de ne point m’éloigner de ces terres de soleil, de solitude et de grand vent où je me plais [Aix-en-Provence], je finirais par venir à Paris, au Collège de France. J’y vins et, vous le voyez, à son dernier appel, j’ai répondu. » (28 janvier 1988).

Aix-en-Provence fut une véritable révélation : « En quel terrain plus giboyeux pourrais-je espérer poursuivre ma chasse au bonheur ? Il me semblait, dans les rues silencieuses, frôler tantôt Jean-Henri Fabre, tantôt le cardinal de Bernis. Lyon, c’était l’ennui, Aix, le plaisir. ».

Eh oui, pas évident pour le passionné d’accepter le prestige et les honneurs : « Comme beaucoup de savants, ses travaux de longue haleine, ses recherches scientifiques autant que sa réserve naturelle auraient dû l’éloigner du grand public. Ce public auquel il aura toujours à cœur de s’adresser. » (Jean-Marie Rouart).

Pourtant, Georges Duby les méritait, ces honneurs et cette célébrité, et les reçut. Né le 7 octobre 1919 à Paris, près de la Place de la République, il mena une carrière particulièrement brillante : après des études à Lyon, il fut reçu comme agrégé d’histoire et géographie en 1942 et enseigna d’abord aux universités de Lyon, de Besançon et d’Aix-en-Provence. Pendant la guerre, il a caché un résistant juif. Il a soutenu sa thèse de doctorat le 21 juin 1952 à la Sorbonne sur la société au XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise et sur l’abbaye cistercienne de la Ferté-sur-Grosne entre 1113 et 1178. Le pli était pris : Georges Duby est devenu un médiéviste chevronné : « Grand travailleurs, esprit austère, exigeant (…), il a creusé dans ces galeries souterraines que sont les archives, dans l’ombre des bibliothèques. » (Jean-Marie Rouart).

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Son objet d’étude, c’était la société médiévale. Faire le pont entre l’histoire et la géographie, les territoires, les espaces ruraux, les populations. Amateur pointilleux de la langue française, disciple de Georges Dumézil, Georges Duby n’a pas hésité à s’investir dans la communication pour le grand public en proposant des documentaires télévisés ("Le Temps des cathédrales" en 1976) et en intervenant régulièrement dans des débats télévisés. Il fut d’ailleurs le premier président de la chaîne de télévision culturelle Arte France (de 1986 à 1989).

Il a tenu de très nombreuses conférences en France et à l’étranger, fut notamment membre du directoire du CNRS (Centre national de la Recherche scientifique) et d’autres organisations scientifiques françaises et étrangères. Il fut l’ami de beaucoup d’artistes (il a eu le premier prix de dessin au concours général), en particulier Soulages, Olivier Debré, etc.

Ses six ouvrages les plus passionnants sont, à mon sens : "L’An mil" (en 1967 chez Julliard), "Le Dimanche de Bouvines (27 juillet 1214)" (en 1973 chez Gallimard) sur la Bataille de Bouvines et le mythe fondateur de la nation française, "Les Procès de Jeanne d’Arc" (avec son épouse, en 1973 chez Gallimard), "Le Temps des cathédrales" (en 1976 chez Gallimard), "L’Europe au Moyen-Âge, art roman et art gothique" (en 1979 chez Flammarion) et "L’Histoire de la France : le Moyen-Âge" (en 1987 chez Hachette).

Alain Peyrefitte raconta "L’An mil"devant son auteur : « Utilisation pertinente des textes, perspicacité du commentaire, remise en question des idées reçues, tout, dans ce petit ouvrage, stimule la réflexion. Selon votre habitude, vous concluez par un superbe raccourci : "Ici, dans la nuit, dans cette indigence tragique et dans cette sauvagerie, commencent, pour des siècles, les victoires de la pensée d’Europe". Quelle différence entre la fin du premier millénaire et la fin du second ! Vous n’êtes pas seul à craindre que, dans l’abondance et le confort où nous sommes, ne commencent les défaites de notre civilisation. Et de plus en plus rares sont ceux qui attendent la lumière éternelle. L’espérance semble nous avoir quittés. » (28 janvier 1988).

Jean-Marie Rouart a expliqué que l’histoire était d’abord l’histoire sociale : « La Nouvelle Histoire comportait des risques, notamment celui d’être mal comprise ou rendue systématique. Fernand Braudel et Georges Duby ont été les premiers à s’insurger contre la catastrophique disparition des chronologies dans les études secondaires. Elle présente un autre danger : en sous-estimant les prouesses de l’action individuelle, les énigmes de l’ambition, de la foi, du cœur, elle éteint l’enthousiasme pour les grands hommes. Elle retire au passé sa poésie, son romanesque et se réduit parfois à l’exercice d’une brillante autopsie. ».

Georges Duby a expliqué la signification de cette société médiévale qui se mit à construire des monumentales cathédrales : « Par définition, la cathédrale est l’église de l’évêque, donc l’église de la cité, et ce que l’art des cathédrales signifia d’abord en Europe, ce fut la renaissance des villes. ».

Signe de reconnaissance, il fut élu professeur au Collège de France en 1970 (en même temps que Michel Foucault et Raymond Aron) et y resta jusqu’en 1991, à la chaire d’histoire des sociétés médiévales.

En 1974, il fut élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il fut également membre étranger de la British Academy, de la Royal Historical Society, de la Medieval Academy of America, de l’American Philosophical Society, de l’Académie royale de Belgique, de l’Accademia nazionale dei Lincei, de la Real Academia de Buesnas Lettras de Barcelone, de l’Académie européenne, de l’Académie des sciences de Hongrie, etc. Par ailleurs, il a reçu beaucoup de médailles et récompenses, comme les Palmes académiques (commandeur), le Mérite agricole (chevalier), la Légion d’honneur (commandeur), le Mérite (grand officier). Il fut aussi commandeur des Arts et des Lettres.

La consécration eut lieu lors de son élection à l’Académie française le 18 juin 1987 (au fauteuil d’André Maurois), où il fut reçu par Alain Peyrefitte le 28 janvier 1988, qui souligna : « L’Académie est le couronnement naturel de votre carrière. Exactement mille ans après que Hugues Capet fut élu roi de France, vous fûtes élu à l’Académie française : les historiens de demain retiendront peut-être ce nouveau clin d’œil du hasard, en tout cas du destin. ».

La réception bénéficia même (ce qui est très rare) d’une couverture médiatique par sa diffusion à la télévision française : « Dans ma voix, mon émotion se décèle. Je ne sais si l’on y sent aussi mon plaisir, ce plaisir que tous les miens, tous mes amis partagent. Votre choix, je l’ai dit, m’étonna. Me surprit aussi son retentissement, cette sorte de gloire dont l’élu, votre élu, se trouve du jour au lendemain revêtu. Je n’imaginais pas devenir l’objet de tant d’attentions, recevoir de si nombreux messages, certains venant de si haut, de si loin ou des profondeurs du passé : l’écho se répercutant aussitôt bien au-delà des frontières, et tous ces camarades d’études, de régiment que j’avais perdus de vue et qui tinrent à me témoigner que le lien n’était pas rompu. » (28 janvier 1988).

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Jean-Marie Rouart a décrit l’apport fondamental de Georges Duby : « Ne cherchons pas dans l’histoire l’objectivité, ni l’impartialité. Nous regardons le passé avec les yeux de notre temps. Georges Duby a projeté sur le Moyen-Âge les interrogations de notre siècle ; son grand apport aura été notamment de poser la question sociale, ainsi que d’avoir apporté une vision neuve des rapports entre les classes dominantes et les dominés. Nul avant lui n’avait examiné le Moyen-Âge sous cet angle. Michelet a voulu faire entendre la voix du peuple ; Georges Duby aura, lui, mis en lumière les conditions économiques et sociales des opprimés. Il aura été le porte-voix de ceux que l’histoire a trop souvent oubliés. Ainsi il a réuni la science et la sensibilité moderne. ».

La subjectivité de l’historien était-elle forcément idéologique ? Non, bien sûr, et ce fut Alain Peyrefitte qui le développa le mieux devant Georges Duby : « Vous soulignez ce que vous devez à Marx, à ses analyses sur les rapports de production et sur la lutte des classes. Pourtant, en dépit du succès que vous avez connu auprès des marxistes, vous n’avez jamais cédé à l’esprit ni aux excès idéologiques. L’économie n’explique pas tout ; le champ social la déborde largement. Vous utilisez les analyses de Marx, mais savez vous en dégager pour construire pragmatiquement vos études. Vous attachez autant d’importance à l’influence des mentalités qu’à celles des infrastructures matérielles. Vous êtes généreux, sensible au sort des humbles ; mais vous êtes un spectateur non engagé, à la différence de Raymond Aron. Vous voulez être ni "de gauche" ni "de droite". » (28 janvier 1988).

De même, Georges Duby était assez "neutre" religieusement, comme l’a constaté le même Alain Peyrefitte : « Je me défends, Monsieur, d’essayer de saisir où vous vous situez face au christianisme. Du moins n’êtes-vous pas du côté des "rationalistes", qui ricanent avec Voltaire sur le pucelage de Jeanne. Vous n’avez pas non plus la foi de votre mère, que vous qualifiez de "religion mérovingienne" (…). Vous ressentez en tout cas quelque chose qui s’approche de la foi et qui est le sens du sacré. Comment pourrait-on, d’ailleurs, comprendre le Moyen-Âge comme vous le faites, sans participer à son obsession du divin ? Rechercher la compagnie des saints et des preux, sans êtres éclaboussé de lumière ? ».

Mais c’est sans doute Georges Duby lui-même qui a proposé la meilleure définition de son rôle d’historien : « Qu’est-ce que le discours historique, sinon l’expression d’une réaction personnelle de l’historien devant les vestiges éparpillés de son émotion. Je dirais de son rêve. Car, inéluctablement, il doit rêver. Sérieusement, mais rêver. ». En ce sens, Georges Duby a fait rêver ses nombreux lecteurs sur les épopées médiales qu’il a su tant décrire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Georges Duby.
Alain Peyrefitte.
André Malraux.
Hannah Arendt et la doxa.
Hannah Arendt, la totalitarismologue du XXe siècle.
Xénophon.
Jacqueline de Romilly.
André Brahic.
Françoise Giroud.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean Boissonnat.
Étienne Borne.
Elie Wiesel.
Emmanuel Levinas.
William Shakespeare.
John Maynard Keynes.
Jacques Rueff.
Ernst Mach.
Tenzin Gyatso.
Alain Decaux.
Umberto Eco.
Victor Hugo.
Roland Barthes.
Jean Cocteau.
Émile Driant.
Jean d’Ormesson.
André Glucksmann.
Bernard-Henri Lévy.
Édith Piaf.
Charles Trenet.
Karl Popper.
Paul Ricœur.
Albert Einstein.
Bernard d’Espagnat.
François Jacob.
Maurice Allais.
Luc Montagnier.

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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 02:48

« J’ai appris qu’une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie. » ("Les Conquérants", 1928).



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Écrivain antifasciste, André Malraux fut un homme en plein dans le XXe siècle. Il est mort il y a quarante ans, le 23 novembre 1976, à l’âge de 75 ans (il est né au début du siècle, le 3 novembre 1901).

André Malraux fut l’écrivain génial, mais aussi le résistant courageux, le double résistant (la guerre civile espagnole et la Résistance face à l’occupant nazi), et enfin, le politique, à la fois le rebelle et le régalien. Il fut aussi, ou on lui attribue d’être un prophète, notamment à cause d’une phrase qu’il n’a jamais prononcée officiellement ni jamais écrite.


D’abord, un rapide tour biographique

Sa première vie assez aventureuse lui a donné les éléments de ses premiers romans, notamment "Les Conquérants" (1928, chez Grasset) sur les révolutionnaires chinois à Canton face à l’impérialisme britannique, "La Voie royale" (1930 chez Grasset), Prix Interallié, qui a retracé en la romançant son incroyable aventure au Cambodge (ruiné par un mauvais placement boursier de la fortune de sa femme Clara, Malraux a voulu voler et revendre des bas-reliefs d’un temple khmer mais s’est fait arrêter et resta en prison près d’une année en 1924), "La Condition humaine" (1933 chez Gallimard), Prix Goncourt, sur les révolutionnaires chinois à Shanghai, et "L’Espoir" (1937 chez Gallimard) sur la guerre civile espagnole.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la première rencontre avec De Gaulle en août 1945 fut tout de suite un choc. Malgré les différences très importantes entre les deux hommes, il y a eu le choc de l’admiration réciproque. Cela a conduit De Gaulle à le nommer dans tous ses gouvernements. Il fut d’abord nommé Ministre de l’Information du 21 novembre 1945 au 26 janvier 1946, puis Ministre délégué à la Présidence du Conseil du 3 juin 1958 au 8 janvier 1959 (chargé de la Radio, de la Télévision et de la Presse du 12 juin 1958 au 7 juillet 1958), puis, enfin, le premier Ministre de la Culture (exactement, des "Affaires culturelles") du 22 juillet 1959 au 20 juin 1969 (avec rang de Ministre d’État à partir du 8 janvier 1959), dans les gouvernements de Michel Debré, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville. Ce fut Edmond Michelet qui prit l’impossible succession lors de la formation du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas.

Pendant la période du RPF, De Gaulle l’a même enrôlé pour faire de la propagande (un discours célèbre a été prononcé le 2 juillet 1947 au Vélodrome d’hiver de Paris).

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Durant ces années gaulliennes, André Malraux a pu bénéficier d’une grande confiance de De Gaulle et de son volontarisme politique, considérant que la culture étant un élément majeur de la grandeur nationale. Il a entre autres (re)créé les maisons de la culture en 1961 (Le Havre, Bourges, Caen, Amiens, Grenoble, etc.) et créé le Centre national d’art contemporain en 1967, favorisé la restauration de grands monuments (comme le château de Versailles), et initié une politique d’aide de l’État aux artistes qui fut largement reprise en particulier par Jack Lang après l’élection de François Mitterrand.

Multipliant ses déclarations ministérielles à chaque événement culturel voire politique, André Malraux avait une éloquence typique de la IIIe République, presque théâtrale. Ce fut lui qui annonça l’arrivée de De Gaulle à la tribune le 4 septembre 1958 à la place de la République à Paris pour présenter aux Français la nouvelle Constitution de la Ve République, prenant le jour anniversaire de la proclamation de la République par Léon Gambetta le 4 septembre 1870.

La plus connue de ses déclarations fut consacrée au transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l’organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris depuis son accent légendaire, voici comment je l’ai rencontré. (…) Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de torture. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers de longues plaintes des bestiaux réveillés. Grâce à toi, les chars n’arriveront pas à temps. (…) Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division "Das Reich". Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi, et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé. Avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses. Avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle, nos frères dans l’ordre de la Nuit… (…) Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé. Ce jour-là, elle était le visage de la France. ».

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Dans cet hommage historique, il avait apporté une très belle définition du gaullisme historique : « Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques lorsque la nation est en péril de mort, la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle, penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe, voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la Nation, c’était peut-être affirmer ce qu’on a, depuis, appelé le gaullisme. C’était certainement proclamer la survie de la France. ».

Lorsqu’à la fin de sa vie, on est venu le chercher, au printemps 1974, pour aider Jacques Chaban-Delmas dans sa campagne présidentielle qui s’enlisait, le fossé fut terrible entre le passé représenté par la verve anachronique de Malraux et le modernisme technocratique du jeune rival Valéry Giscard d’Estaing. Malraux avait d’ailleurs proclamé pendant cette campagne : « Politiquement, l’unité de l’Europe est une utopie. Il faudrait un ennemi commun pour l’unité politique de l’Europe, mais le seul ennemi commun qui pourrait exister serait l’islam. » (cité par Olivier Todd en 2001).

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Les cendres d’André Malraux furent à leur tour transférées du cimentière de Verrières-le-Buisson au Panthéon le 23 novembre 1996 sur décision du Président Jacques Chirac (décret du 7 août 1996) et à la demande de Pierre Messmer. Jacques Chirac et Maurice Schumann y ont prononcé un discours à cette occasion.


Et le XXIe siècle ?

Revenons justement à cette citation que de très nombreux contemporains, après lui, n’ont jamais cessé de reprendre à tort et à travers : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. ». On peut aussi parfois remplacer "religieux" par "spirituel" ou même "mystique". Même le pape Jean-Paul II l’a utilisée en 1994 dans son livre "Entrez dans l’Espérance" (chez Plon-Mame) !

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Pourtant, André Malraux n’a jamais écrit ni prononcé une telle formule. Parce que justement, elle ne veut rien dire. Sans doute que sa personnalité, ses envolées lyriques, ses réflexions pleines de mystère pouvaient supposer que cela fût plausible.

La plupart des éléments que j’indique proviennent de Brian Thompson, professeur de lettres françaises à l’Université du Massachusetts, à Boston, et spécialiste d’André Malraux, dans un article d’une quinzaine de pages (qu’on peut télécharger ici). Brian Thompson a eu la chance de discuter avec André Malraux au cours de deux échanges à Verrières-le-Buisson en 1972 et en 1974, qui lui a dit notamment,en évoquant le progrès technologique : « Pensez donc ! En l’espace d’une seule vie, j’ai vu les fiacres à Paris et des hommes sur la Lune ! ».

Ainsi, il a cité Olivier Germain-Thomas remarquer dans "Le Monde" du 18 juin 1993 : « Les spécialistes n’en trouvent pas la trace ni dans ses écrits, ni dans les entretiens publiés de son vivant. » [parlant de la pseudo-citation d’André Malraux]. Et il a ajouté : « Il [Malraux] aura donc été puni par là où il a  péché : le goût des formules. ».

Marius-François Guyard, professeur de l’Université Paris IV-Sorbonne, a noté en 1996 qu’André Malraux a démenti la citation qu’on lui a prêtée dans ses manuscrits : « À deux reprises, du moins, il avait rédigé un net désaveu de paternité. ». Dans le manuscrit de ses dialogues avec un personnage imaginaire Max Torres ("Hôtes de passage" publié en 1975 chez Gallimard), une première annotation a été écrite de la main de Malraux : « On m’a fait dire : le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. Formule ridicule. En revanche, je pense réellement que l’humanité du siècle prochain devra trouver quelque part un type exemplaire de l’homme. ». Malraux a recorrigé une nouvelle fois à la main, à partir de la deuxième phrase : « La prophétie est ridicule ; en revanche, je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal… Et les manifestations et autres ectoplasmes ne suffiront pas à l’apporter. » [il évoquait les événements de mai 1968].

Dans "Le Point" peu avant sa disparition, le 10 décembre 1975, André Malraux récusait de nouveau cette phrase : « Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. ». On pourrait imaginer que l’utilisation d’Internet par plusieurs milliards d’êtres humains pourrait être cet événement planétaire.

André Malraux, athée, avait beaucoup réfléchi sur la religion en tant qu’intellectuel, et dans "L’Express" (cité par François Perrin en 1996), il s’exprimait ainsi le 21 mai 1955 : « Si, comme le pensaient sans doute les stoïciens, les dieux ne sont que des torches une à une allumées par l’homme pour éclairer la voie qui l’arrache à la bête (ou si les dieux sont totalement impensables), le plus grand mystère de l’univers est dans le moindre sacrifice, dans le moindre acte de pitié, d’héroïsme ou d’amour. ». Et il concluait ainsi : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » [il parlait de la menace nucléaire].

Certains intellectuels (dont Brian Thompson et André Frossard) ont pourtant témoigné que la phrase attribuée à Malraux a été réellement dite devant eux. Ainsi, dans "Le Point" du 5 juin 1993, l’essayiste André Frossard a confirmé que Malraux l’avait bien prononcée « au cours d’une conversation dans le bureau de la rue de Valois » (autour de mai 1968), mais dans la version "mystique" et pas "religieuse", et avait son interprétation du "ou ne sera pas" : « Il signifiait que ce XXIe siècle, faute de retrouver l’élan initial de toute intelligence du monde, n’aurait plus de pensée, ce qui équivalait pour Malraux à n’être plus. ».

Un peu plus tard, André Frossard compléta son témoignage : « Il est arrivé à Malraux de me dire des choses qu’il ne disait pas à tout le monde. Je maintiens ma citation (…). Je ne crois pas qu’il pensait au christianisme, mais plutôt devant une carence de la philosophie et de l’incompétence de la science en matière métaphysique, à une connaissance expérimentale du divin. Il peut y avoir toutes sortes de mystiques, et je ne me souviens pas de la suite de la conversation. » (Document Henriette Colin cité par Brian Thompson).

Brian Thompson a constaté ainsi les "ravages" de la citation apocryphe : « Quoi qu’il en soit, cette phrase est devenue un vrai lieu commun, sans doute la formule la plus célèbre et la plus répandue de toute l’œuvre de Malraux. (…) Elle est citée par les uns ou les autres pour des raisons fort diverses, chacun s’en servant pour avancer ses propres propos, ce qui a peut-être incité Malraux à vouloir limiter les dégâts en reniant la paternité de la phrase. ».

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Brian Thompson a cité également le texte d’un webzine (qui n’est plus en ligne) : « Le webzine Médito applique la fameuse phrase au développement de l’Internet que même un Malraux, si sensible à l’audiovisuel, n’avait pas pu prévoir, et voit en lui un être assez souple et peu dogmatique pour les suivre dans le ce sens. ». Ce webzine affirmait ainsi : « Le XXIe siècle sera "net" ou ne sera pas. Malraux avait bien compris que le philosophique et le culturel allaient nécessairement gagner sur le matérialisme benêt ou le dogmatisme dans le siècle à venir. (…) Il était déjà un de ces hommes du XXIe siècle. Et cette religion qu’il nous annonçait pour les temps futurs était assurément celle de la recherche, du doute et de l’être protéiforme. » (22 mai 2001).

Commentant la citation apocryphe, le philosophe Jean-François Revel expliquait dans ses mémoires (chez Plon) : « J’ai renoncé à trouver un sens  à la phrase de Malraux (…), et je ne crois pas qu’elle en ait un. En effet, religieux ou pas, le XXIe siècle sera. Mais il risque (…) d’être plus religieux que le XXe, dans lequel les idéologies avaient pris en partie la place de la foi pour justifier le besoin humain d’exterminer des mécréants, et de s’en inventer s’il le faut. ». Cette dernière phrase retentit différemment en 2016, avec les multiplications des attentats islamistes. En janvier 1999 dans "Science et Avenir", le philosophe Marcel Gauchet disait d’ailleurs : « Le religieux, depuis qu’il s’enfuit, ne cesse de revenir. ».

Malraux a écrit dans "Le Miroir des limbes" (1976) une formule pourtant pas si éloignée de celle qu’il a reniée : « Aucune civilisation n’a possédé une telle puissance, aucune n’a été à ce point étrangère à ses valeurs. Pourquoi conquérir la Lune, si c’est pour s’y suicider ? ». Il pourrait même renforcer cette réflexion avec la mission Rosetta.

Brian Thompson a certes conclu sa réflexion à propos cette formule ainsi : « Malraux a bel et bien prononcé cette phrase, sous diverses formes, devant diverses personnes dont moi-même. Elle correspond à la fois à son goût de la formule et à sa pensée profonde pendant au moins les deux dernières décennies de sa vie. ».

Je reste néanmoins assez dubitatif sur l’importance à donner de la formule dans la mesure où André Malraux en avait renié lui-même la paternité et ne l’avait en tout cas jamais écrite ni jamais prononcée autrement que de manière très informelle et confidentielle devant quelques rares témoins, dont les affirmations ne sont évidemment pas à remettre en cause. Une déclaration n’a jamais la même valeur si elle est dite de manière informelle à quelques privilégiés ou si elle est proclamée, comme Malraux savait le faire de manière très lyrique, à la Terre entière pour la postérité.


La culture…

Et puisque je parle de citations, en voici une bien certaine de Malraux, qui montre à quel point la culture est un sentiment très personnel et très diversifié :

« La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. » ("Oraisons funèbres", 1971).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 novembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Documentation sur André Malraux à télécharger (Brian Thompson).
André Malraux.
De Gaulle.
Edmond Michelet.
Besoin de transcendance ?
Hannah Arendt et la doxa.
Hannah Arendt, la totalitarismologue du XXe siècle.
Xénophon.
Jacqueline de Romilly.
André Brahic.
Françoise Giroud.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean Boissonnat.
Étienne Borne.
Elie Wiesel.
Emmanuel Levinas.
William Shakespeare.
John Maynard Keynes.
Jacques Rueff.
Ernst Mach.
Tenzin Gyatso.
Alain Decaux.
Umberto Eco.
Victor Hugo.
Roland Barthes.
Jean Cocteau.
Émile Driant.
Jean d’Ormesson.
André Glucksmann.
Bernard-Henri Lévy.
Édith Piaf.
Charles Trenet.
Karl Popper.
Paul Ricœur.
Albert Einstein.
Bernard d’Espagnat.
François Jacob.
Maurice Allais.
Luc Montagnier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-125257015.html

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/malraux-et-le-xxie-siecle-186703

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/11/23/34587302.html


 

 

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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 01:08

Brian Thompson a écrit un article sur la fameuse phrase apocryphe d'André Malraux sur le siècle qui sera religieux ou ne sera pas.

Cliquer sur le lien pour télécharger l'article (fichier .pdf) :

http://ddata.over-blog.com/0/56/25/34/rakotoarison/_blogMALRAUX-BrianThompson-XXIe-siecle.pdf

SR

 

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 01:18

« Quel temps fait-il chez les gentils de l’Au-delà ?
Les musiciens ont-ils enfin trouvé le la ? » ("Le vieux Léon", 1958)


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Guitare, pipe, moustache sans âge, Georges Brassens aurait-il eu le Prix Nobel de Littérature le 13 octobre 2016 à la place de Bob Dylan ? On ne le saura évidemment jamais, car cela le chanteur moustachu est mort il y a trente-cinq ans, le 29 octobre 1981. Cela faisait un an qu’il était gravement malade. Il venait d’atteindre, une semaine auparavant, ses 60 ans. Il était encore jeune, mais avait déjà une trentaine d’années de carrière derrière lui.

Il est né à Sète le 22 octobre 1921 de parents très différents, l’une très catholique et l’autre anticlérical, mais tous les deux adoraient les bonnes chansons. Adolescent, il a découvert Charles Trenet qui est devenu son modèle, tant pour les textes joyeux que pour la mélodie, le rythme. Avec lui, Brassens a chanté trop rarement, dans quelques émissions, en particulier le 12 octobre 1965 et le 21 mars 1966.

Cancre et garnement, capable de rapiner avec sa bande de copains (dirait-on de "sauvageons", aujourd’hui ?), Georges Brassens a eu beaucoup de reconnaissance pour son père qui ne lui a rien dit quand il est allé le chercher  au poste de police pour une affaire de vol : « Je sais qu’un enfant perdu (…) a de la chance quand il a, sans vergogne, un père de ce tonneau-là ! » ("Les quatre bacheliers"). Ce fut un déclic pour Georges : « Il m’a donné une leçon qui m’a aidé à me concevoir moi-même : j’ai alors essayé de conquérir ma propre estime. ».

Poète, incontestablement, il l’a été toute sa vie, comme Jacques Brel, comme Léo Ferré (réunis exceptionnellement tous les trois dans une émission de radio, sur RTL le 6 janvier 1969). Reconnu comme tel par les Immortels qui lui ont attribué le 8 juin 1967 le Grand Prix de la poésie de l’Académie française, aux côtés de grands : Pierre Emmanuel (1963), Robert Sabatier (1969), Jean Tardieu (1972 et 1977), Philippe Soupault (1974), Yves Bonnefoy (1981), qui vient de disparaître le 1er juillet 2016, Francis Ponge (1984), Philippe Jacottet (1992), Alain Duault (2002), Jacques Darras (2006), etc. Mais Georges Brassens ne pensait pas le mériter : « Je ne pense pas être un poète (…). Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi (…). Je ne suis pas un poète. J’aurais aimé l’être, comme Verlaine ou Tristan Corbière. ».

Pas du tout versé dans le star system. Pas de paillettes, pas d’illuminations, de fioritures, de danseuses. Quand on regarde les vidéos de ses récitals, on le voit transpirant (moins que Jacques Brel), très tendu, parfois très ému, comme si le timide se forçait pour se montrer au public.

Les textes qu’il a écrits étaient pleins de saveurs, plein d’idéalisme, d’humilité, souvent drôles, jonglant avec les mots. Des textes qui se suffisaient à eux-mêmes, au point que la mélodie un peu ronronnante de Georges Brassens était compensée par l’humour et la finesse du verbe. La guerre, la religion, l’amitié, l’amour évidemment, et aussi, beaucoup, la mort, sont parmi les thèmes abordés souvent dans ses chansons.

En bon "Gaulois" (oups ! je mets entre guillemets, "gaulois" au sens d’Astérix et d’Obélix !), il ne crachait pas sur un peu de grivoiserie, plutôt masculine mais sans machisme, avec une grande tendresse, une éternelle tendresse ("Le Petit Larousse" indique d’ailleurs en synonyme de "grivois" …"gaulois" !). Il s’amusait, il aimait vivre.

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Ronronnant, cet homme, qui adorait les chats (entre autres), a notamment écrit et chanté la célèbre chanson "Brave Margot" qui liait chaton et jeune fille, dans l’air désormais connu : « Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat, tous les gars, tous les gars du village, étaient là, la la la la la la, étaient là, la lala la la ! ».

Capable de remettre en place les "bien-pensants" (religion, armée, pouvoir, etc.), il rejetait tout jeunisme : « Quand ils sont tout neufs, qu’ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des c@ns. Quand ils sont devenus des têtes chenues, des grisons, tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des c@ns. » pour "balancer" (lui "entre deux âges") : « Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est c@n, on est c@n. Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père, quand on est c@n, on est c@n ! » ("Le temps ne fais rien à l’affaire").

L’amitié, c’est sans doute Georges Brassens qui a chanté son plus bel hymne à d’après-guerre (aidé aussi par le cinéma puisque c’était d’abord le générique du film d’Yves Robert sorti le 14 janvier 1965 avec Philippe Noiret, Guy Bedos, Michael Lonsdale, Pierre Mondy, Claude Rich, Jacques Balutin, Claude Piéplu, Hubert Deschamps, Jean Lefebvre, etc.) : « Des bateaux, j’en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup, qui n’ai jamais viré de bord, mais viré de bord, naviguait en père peinard sur la grand-mare des canards et s’appelait les Copains d’abord » ("Les copains d’abord", album sorti en novembre 1964),

Parmi ses réflexions, celles qui encourageaient l’originalité et la créativité. Dans "La mauvaise réputation", il parlait même de "corde" : « Ils me la passeront autour du cou. Je ne fais pourtant de tort à personne, en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome. Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux… ».

Son antimilitarisme était très marqué dans cette chanson : « Le jour du Quatorze juillet, je reste dans mon lit douillet. La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas. Je ne fais pourtant de tort à personne en n’écoutant pas le clairon qui sonne. ». Répondant à Bernard Pivot dans l’émission "Apostrophes" sur Antenne 2 le 14 mars 1975, il affirma : « Je suis devenu antimilitariste parce que très jeune, j’ai détesté la discipline. ».

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Cette originalité et ce besoin illimité de liberté lui ont donné plus un fond anarchiste et libertaire qu’un air révolutionnaire (il était antistalinien). Il a même milité à la Fédération anarchiste de 1946 à 1948. Il se méfiait de toutes les idées reçues, même celles des révolutionnaires : « Et la question se pose aux victimes novices : mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? Et comme toutes sont entre elles ressemblantes, quand il les voit venir, avec leur gros drapeau, le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau. » ("Mourir pour des idées").

Il demandait donc à y réfléchir : « Jugeant qu’il n’y a pas péril en la demeure, allons vers l’autre monde en flânant en chemin, car, à forcer l’allure, il arrive qu’on meure pour des idées n’ayant plus cours le lendemain. Or, s’il est une chose amère, désolante, en rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée. ».

D’où ce refrain également très connu : « Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente. D’accord, mais de mort lente. ».

Le thème de la mort est revenu dans plusieurs de ses chansons. Regrettant "Les funérailles d’antan", il en a profité pour parler …de sécurité routière : « Maintenant, les corbillards, à tombeau grand ouvert, emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert. Les malheureux n’ont même plus le plaisir enfantin de voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin. L’autre semaine, des s@lauds, à cent quarante à l’heure, vers un cimetière minable, emportaient un des leurs quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis. On s’aperçut que le mort avait fait des petits. ».

Enfin, pied de nez à la mort, et déclaration d’amour à sa ville natale : « Pauvres rois, pharaons, pauvre Napoléon, pauvres grands disparus gisant au Panthéon, pauvres cendres de conséquence, vous envierez un peu l’éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en rêvant, qui passe sa mort en vacances. » ("Supplique pour être enterré sur une plage de Sète").

Difficile de choisir les nombreuses chansons de Brassens. Comme le Web le permet, en voici une trentaine, dont certaines à faire découvrir, d’autres très célèbres. À chacun d’apprécier…


1. "La Mauvaise Réputation" (1952)






2. "Le Gorille" (1952)






3. "Les amoureux des bancs publics" (1953)






4. "Ballade des dames du temps jadis" de François Villon (1953)






5. "Il n'y a pas d'amour heureux" de Louis Aragon (1953)






6. "Brave Margot" (1953)






7. "Chanson pour l'Auvergnat" (1954)






8. "L'enterrement de Verlaine" de Paul Fort (1955)






9. "Je me suis fait tout petit" (1956)






10. "Les croquants" (1956)






11. "Oncle Archibald" (1957)






12. "Au bois de mon cœur" (1957)






13. "Le pornographe" (1958)






14. "Le vieux Léon" (1958)






15. "À l'ombre du cœur de ma mie" (1958)






16. "Les funérailles d'antan" (1960)






17. "Le mécréant" (1960)






18. "Le temps ne fait rien à l'affaire" (1961)






19. "Les Trompettes de la renommée" (1962)






20. "Jeanne" (1962)






21. "Les Copains d'abord" (1964)






22. "Le mouton de Panurge" (1964)






23. "Supplique pour être enterré à la plage de Sète" (1966)






24. "La Fessée" (1966)






25. "La non-demande en mariage" (1966)






26. "Misogynie à part" (1969)






27. "Fernande" (1972)






28. "La Ballade des gens qui sont nés quelque part" (1972)






29. "Mourir pour des idées" (1972)






30. "Le boulevard du temps qui passe" (1976)






31. "Élégie à un rat de cave" (1979)






32. "Ballade à la lune" d'Alfred de Musset (1979)






33. "La nymphomane" chanté par Jean Bertola (1982)






34. "Chansonnette à celle qui reste pucelle" chanté par Jean Bertola (1982)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Grace Kelly.
Coluche.
Thierry Le Luron.
Pierre Dac.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Yves Montand.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Charles Trenet.
Michel Galabru.
Bernard Blier.
Gérard Depardieu.

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