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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 03:21

« Mon histoire, elle est pulvérisée chaque jour, à chaque seconde de chaque jour, par le présent de la vie, et je n’ai aucune possibilité d’apercevoir clairement ce qu’on appelle ainsi : sa vie. » (Marguerite Duras, "La Vie matérielle", 1987).



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La romancière, la dramaturge et la cinéaste Marguerite Duras est morte à Paris il y a vingt-cinq ans, un mois avant ses 82 ans (elle est née près de Saigon le 4 avril 1914). Récompensée pour plusieurs de ses livres, dont le très fameux roman "L’Amant", Prix Goncourt 1984, qui fut adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud, Marguerite Duras fut une femme de caractère dans son siècle, le Vingtième siècle, arrosant la seconde partie du siècle de sa littérature vivante et originale. Elle fut l’auteure du roman qui est sorti avec le plus d’exemplaires de son vivant. "L’Amant", qui avait déjà eu 250 000 lecteurs avant le Goncourt, a été vendu à 2,5 millions d’exemplaires, ce qui est un record pour un Goncourt.

Vivant autant qu’écrivant, aimant autant qu’écrivant, Duras a eu une vie romanesque, prenant des risques, parfois courageuse, parfois pas, évoluant aussi avec ses émotions et ses intuitions. On a parlé d’elle comme d’une "sublime narcissique", et la côtoyer ne devait pas être très facile.

Pendant la guerre, elle s’est retrouvée au Ministère des Colonies (tenu par Georges Mandel) en train de rédiger des papiers qu’elle a reniés par la suite, puis, sous l’Occupation, elle s’occupa du quota de papier pour les éditeurs parisiens, puis s’est engagée dans la Résistance, où elle a croisé et connu François Mitterrand. Son mari de l’époque a été déporté à Dachau (il en est revenu) et elle a fait condamner à mort celui qui l’y avait envoyé (un agent de la Gestapo). Après la guerre, elle a "essayé" (peu longtemps) le parti communiste, et a continué ses combats notamment de féminisme, de pacifisme, etc. Elle a manqué de peu le Goncourt dès 1950 avec "Un barrage contre le Pacifique".

N’hésitant pas à se créer des inimitiés tenaces (notamment auprès d’autres écrivains qu’elle n’hésitait pas à critiquer), Marguerite Duras étonne par la vigueur de ses propos, leur virulence parfois, et surtout, leur émotivité, ou plutôt, leur capacité à transmettre une émotion, ce qu’on demande généralement chez un artiste, quel que soit son art. Elle n’appréciait pas beaucoup Jean-Paul Sartre (« Pour moi il n’a pas su ce que c’était, écrire. » lâcha-t-elle à Bernard Pivot dans "Apostrophes" le 28 septembre 1984). Pour Roland Barthes, c’était plus nuancé : « Roland Barthes était un homme pour lequel j’avais de l’amitié mais que je n’ai jamais pu admirer. Il me semblait qu’il avait toujours la même démarche professorale, très surveillée, rigoureusement partisane (…). J’ai essayé de lire "Fragments d’un discours amoureux" mais je n’y suis pas parvenue. C’est très intelligent très évidemment. Bloc-notes amoureux, oui, c’est ça, amoureux, s’en tirant de la sorte en n’aimant pas, mais rien, il me semble, rien, charmant homme, charmant vraiment, de toute façon. Et écrivain, de toute façon. Voilà. Écrivain d’une certaine écriture, immobile, régulière… » (1987).

Elle a créé aussi de toutes pièces des polémiques. L’une des plus connues fut d’avoir pris parti dans l’affaire Grégory le 17 juillet 1985 dans un article de "Libération" particulièrement odieux en considérant acquis que la mère de l’enfant victime était coupable d’infanticide (c’était en tout cas ce dont le juge l’avait accusée). L’article indigna de nombreuses femmes comme Françoise Sagan, Simone Signoret, Régine Deforges, Benoîte Groult, etc. Le scandale fut à plusieurs ressorts, le premier de juger sans savoir, le deuxième de faire de ce drame un "drame durassien" (on imagine la réaction des parents), mais surtout, le troisième, de vouloir presque justifier l’infanticide par un féminisme militant démentiel.

À ce sujet, le futur académicien Agnelo Rinaldi n’a pas été tendre avec Marguerite Duras dans "L’Express" du 26 juillet 1985 : « Le drame de Lépanges est assez compliqué et douloureux comme cela. Il n’était pas nécessaire que s’y ajoutât, pour l’obscurcir, la suffisance pâmée d’une femme de lettres qui donne à lire les ouvrages de la collection Harlequin au Penseur de Rodin. ». Mais le mot le plus dur est venu de l’humoriste Pierre Desproges qui l’a appelée « apologiste sénile des infanticides ruraux ». Le psychanalyste Christian Jouvenot a trouvé en 2008 cet article révélateur de l’œuvre de Duras en général : « L’article mérite le détour parce que dans sa forme hallucinée et dans sa fulgurance, il éclaire Marguerite Duras bien plus évidemment qu’il n’éclaire l’affaire V. avec laquelle en réalité, il n’a que très peu à voir. Ces déclarations sont seulement fidèles à leur auteur, pas plus déplacées que son œuvre tout entière si ce n’est d’avoir été publiées dans une presse à grand tirage. ».

L’écriture, selon elle ? La scénariste de "Hiroshima mon Amour" parlait de l’écriture brut dans "Emily L. " en 1987 : « Je vous ai dit aussi qu’il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu’on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l’écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l’état de l’apparition. ». Duras écrivait aussi cela dans "L’Été 80" en 1980 : « Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé. ». Et dans "Écrire" en 1993 : « C’est ça l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps. Le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup s’emparent de vous. ». Dans "Yann Andréa Steiner" en 1992 : « Qu’écrire pour moi, c’était comme pleurer. Qu’il n’y avait pas de livre joyeux sans indécence. Que le deuil devrait se porter comme s’il était à lui seul une civilisation, celle de toutes les mémoires de la mort décrétée par les hommes, quelle que soit sa nature, pénitentiaire ou guerrière. ».

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Je suis étonné que ce vingt-cinquième anniversaire de sa disparition ne semble pas être l’occasion de revenir sur cette œuvre dense et surprenante. À ma connaissance, cet anniversaire n’a été l’occasion que du passage de l’excellent documentaire "Marguerite Duras, l’écriture et la vie", réalisé par Lise Baron, initialement diffusé le 19 février 2021 sur France 5 et qui est rediffusé ce vendredi 5 mars 2021 à 2 heures 30 sur France 5 (pour les noctambules).

Je propose ici quelques fragments de ses romans et pièces, quelques savoureux "échantillons" dont les récurrences sont l’amour, l’écriture et la mort.


"Les Impudents" (éd. Plon, 1943)

« Il y a des choses qui, même si elles ne vous atteignent pas, vous atterrent. »

« Dès qu’il sentait frémir en lui une insulte, elle lui sortait des lèvres. C’était là son honnêteté. Et s’il détestait les façons de Maud, c’était précisément parce qu’elle n’exprimait jamais ses sentiments aussi spontanément que lui. Il ne savait jamais quels effets produisaient ses insultes et son attitude sur sa sœur, car ses reproches se perdaient en elle dans un trouble mystère comme dans un lac sans courants. Sa mère disait toujours de son fils que, du moment qu’il était franc, il n’était pas si mauvais qu’on le prétendait. Sans doute, était-ce vrai dans la mesure où Jacques n’était pas plus dur qu’il le paraissait. »

« Comment son aventure s’était-elle ébruitée ? Quoi qu’en eût dit Louise, Maud pense que la Pecresse parlait autour d’elle. Elle éprouvait envers cette femme une telle répugnance telle que les siens lui apparurent dotés tout à coup, par contraste, de mérites inattendus. »


"Un barrage contre le Pacifique" (éd. Gallimard, 18 juin 1950)

« On ne pouvait pas lui en vouloir. Elle avait aimé démesurément la vie et c’était son espérance infatigable, incurable, qui en avait fait ce qu’elle était devenue, une désespérée de la vie même. »

« Le soir tombait vraiment très vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet, ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam (…), ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim, des maladies de la faim et des aventures de la faim. »

« Sa voix était nette mais éraillée comme si tout à coup elle s’était mise à parler faux. Après qu’elle eut parlé, Suzanne leva les yeux vers Joseph. Elle le reconnut à peine. Il regardait la mère fixement et en même temps il riait, sans manifestement pouvoir s’en empêcher alors que peut-être il n’aurait pas voulu rire. Il venait de la nuit noire mais il aurait pu revenir d’un incendie : ses yeux brillaient, son visage ruisselait de sueur et le rire sortait de lui comme s’il le brûlait. »


"Moderato cantabile" (éd. Minuit, 1958)

« Dans le parc correctement clos, les oiseaux dorment d’un sommeil paisible et réconfortant, car le temps est au beau. Ainsi qu’un enfant, dans une même conjugaison. Le saumon repasse dans une forme encore amoindrie. Les femmes le dévoreront jusqu’au bout. »

« Vous aviez une robe noire très décolletée. Vous nous regardiez avec amabilité et indifférence. Il faisait chaud. »

« Quand vous vous penchez, cette fleur frôle le contour extérieur de vos seins. Vous l’avez négligemment épinglée, trop haut. C’est une fleur énorme, vous l’avez choisie au hasard, trop grande pour vous. Ses pétales sont encore durs, elle a justement atteint la nuit dernière sa pleine floraison. »

« Dehors, dans le parc, les magnolias élaborent leur floraison funèbre dans la nuit noire du printemps naissant. Avec le ressac du vent qui va, vient, se cogne aux obstacles de la ville, et repart, le parfum atteint l’homme et le lâche, alternativement. »

« Elle se retrouva face au couchant, ayant traversé le groupe d’hommes qui était au comptoir, dans la lumière rouge qui marquait le terme de ce jour-là. »


"Hiroshima mon amour" (éd. Gallimard, 1960)

« Je te rencontre. Je me souviens de toi. Cette ville était faite à la taille de l’amour. Tu étais fait à la taille de mon corps même. Qui es-tu ? Tu me tues. J’avais faim. Faim d’infidélités, d’adultères, de mensonges et de mourir. Depuis toujours. Je me doutais bien qu’un jour tu me tomberais dessus. Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls, mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté. Nous n’aurons plus rien d’autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt. Du temps passera. Du temps seulement. Et du temps va venir. Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s’en effacera peu à peu de notre mémoire. Puis, il disparaîtra tout à fait. »

« Comme ça me plaît… Les villes où toujours il y a des gens qui sont réveillés, la nuit, le jour… »


"Le Ravissement de Lol V. Stein" (éd. Gallimard, 1964)

« Je vois tout. Je vois l’amour même. Les yeux de Lol sont poignardés par la lumière : autour, un cercle noir. Je vois à la fois la lumière et le noir qui la cerne. »

« Que cachait cette revenante tranquille d’un amour si grand, si fort, disait-on, qu’elle en avait comme perdu la raison ? »

« Elle va du mensonge à la sincérité, s’arrête au mensonge courageusement. »

« Je désire comme un assoiffé boire le lait brumeux et insipide de la parole qui sort de Lol V. Stein, faire partie de la chose mentie par elle. »

« Quand elle parle, quand elle bouge, regarde ou se distrait, j’ai le sentiment d’avoir sous les yeux une façon personnelle et capitale de mentir, un champ immense mais aux limites d’acier, du mensonge. »


"L’Été 80" (éd. Minuit, 1er mars 1981)

« Brutale était maintenant la venue de la nuit. »

« Je vois que le crime quel qu’il soit relève de la bêtise essentielle du monde, celle de la force, de l’arme, et que la majeure partie des peuples craigne et révère cette bêtise comme le pouvoir même. Que la honte c’est ça. L’enfant qui se tait regarde toujours tout alentour de lui, la haute mer, les plages vides. Ses yeux sont gris comme l’orage, la pierre, la mer, l’intelligence immanente de la matière, de la vie. Gris, les yeux couleur du gris, comme une teinte extérieure posée sur la force fabuleuse de leur regard. »

« Il fallait un jour entier pour entrer dans l’actualité des faits, c’était le jour le plus dur, au point souvent d’abandonner. Il fallait un deuxième jour pour oublier, me sortir de l’obscurité de ces faits, de leur promiscuité, retrouver l’air autour. Un troisième jour pour effacer ce qui avait été écrit, écrire. »


"La Maladie de la mort" (éd. Minuit, 1982)

« Vous lui dites que vous voulez essayer, essayer plusieurs jours peut-être. Peut-être plusieurs semaines. Peut-être même pendant toute votre vie. Elle demande : Essayer quoi ? Vous dites : D’aimer. »

« Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant même qu’il soit advenu. »

« Vous demandez comment le sentiment d’aimer pourrait survenir. Elle vous répond : Peut-être d’une faille soudaine dans la logique de l’univers. Elle dit : Par exemple d’une erreur. Jamais d’un vouloir. »

« Elle vous demande si elle vous est utile pour faire votre corps moins seul. »

« On ne peut pas aimer la mort si elle vous est imposée du dehors. Vous croyez pleurer de ne pas aimer. Vous pleurez de ne pas imposer la mort. »


"Savannah Bay" (éd. Minuit, 1982)

« MADELEINE. – La mort arrivera du dehors de moi.
JEUNE FEMME. – De très loin. Vous ne saurez pas quand.
MADELEINE. – Non, je ne saurai pas.
JEUNE FEMME. – Elle est partie depuis le commencement du monde en prévision de vous seule.
MADELEINE. – Oui. Inscrite dès la naissance. Quel honneur, dès avant la naissance.
JEUNE FEMME. – Oui.
MADELEINE. – Pour arriver là. Comment sais-tu ces choses-là ?
JEUNE FEMME. – Je vous vois. »

« Elle était très très jeune, à peine sortie du collège. Elle nageait loin. On ne savait jamais. Jamais. On ne savait jamais si elle reviendrait. Il y avait des moments on aurait pu croire que non pendant quelques minutes qu’elle ne reviendrait jamais. Elle revenait. »

« Ils s’étaient connus là. Il l’avait vue allongée, souriante, régulièrement recouverte par les eaux de la houle… et puis il l’avait vue se jeter dans la mer et s’éloigner… Elle a trouée la mer et elle a disparu dans le trou d’eau. La mer s’est refermée. À perte de vue on n’a plus rien vu que la surface nue de la mer, elle était devenue introuvable, inventée. Alors tout à coup il s’est dressé sur la pierre blanche. Il a appelé. Un cri. Pas le nom. Un cri. Et à ce cri, elle est revenue. Du fond de l’horizon un point qui se déplace, elle. C’est quand il l’a vue revenir… il a souri… elle a souri, et ce sourire… […] ce sourire, ce sourire-là… aurait pu faire croire que… une fois… pendant un moment même très court… comme si c’était possible… qu’on aurait pu aimer. »

« On s’empêche de mourir par politesse. La salle attend. On lui doit le spectacle. »

« Silence. La Jeune Femme ne répond pas. Elle est obstinée dans le refus de la mémoire proposée. »


"L’Amant" (éd. Minuit, 1984)

« Ce grand découragement à vivre, ma mère le traversait chaque jour. Parfois il durait, parfois il disparaissait avec la nuit. J’ai eu cette chance d’avoir une mère désespérée d’un désespoir si pur que même le bonheur de la vie, si vif soit-il, quelquefois, n’arrivait pas à l’en distraire tout à fait. Ce que j’ignorerai toujours, c’est le genre de faits concrets qui la faisaient chaque jour nous quitter de la sorte. »

« Il pleure souvent parce qu’il ne trouve pas la force d’aimer au-delà de la peur. »

« Son héroïsme c’est moi, sa servilité c’est l’argent de son père. »

« Il a allumé une cigarette et il me l’a donnée. Et tout bas, contre ma bouche, il m’a parlé. Je lui ai parlé aussi tout bas. Parce qu’il ne sait pas pour lui, je le dis pour lui, à sa place, parce qu’il ne sait pas qu’il porte en lui une élégance cardinale, je le dis pour lui. »

« Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait que d’attendre devant la porte fermée. »

« La mort était en avance sur la fin de son histoire. »

« Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point-là de vouloir mourir de sa mort. J’étais séparée depuis dix ans quand c’est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l’aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J’avais oublié la mort. »

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : "Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu vous dire que pour moi, je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant dévasté". »


"La Douleur" (éd. POL, 1985)

« Pendant dix-sept jours, l’aspect de cette merde resta la même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des SS. On lui donnait de la bouillie jaune d’or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. »


"Les Yeux bleus, cheveux noirs" (éd. Minuit, 1er novembre 1986)

« Les cheveux noirs et les cheveux blonds font un bleu différent des yeux, comme si ça venait de la chevelure, la couleur des yeux. Les cheveux noirs font les yeux d’un bleu indigo, un peu tragique aussi, c’est vrai, tandis que les cheveux blonds font des yeux plus jaunes, plus gris, qui ne font pas peur. »

« Elle dit : Ce n’est pas quand j’ai les yeux ouverts dans la direction de votre visage que je vous vois comme vous avez peur que je le fasse, c’est quand je dors. »

« Elle dit aussi que l’amour peut aussi bien venir de cette façon, à écouter dire de quelqu’un d’inconnu comment étaient ses yeux. »

« Elle le regarde. C’est inévitable qu’on le fasse. Il est seul et beau et exténué d’être seul, aussi seul et beau que n’importe qui au moment de mourir. Il pleure. »

« Il reste dans le regard une lueur de l’égarement qu’elle vient de traverser en sa présence. »

« Ils dorment, détournés l’un de l’autre. C’est elle qui d’habitude sombre d’abord dans le sommeil. Il la regarde s’éloigner, s’en aller dans l’oubli de la chambre, de lui, de l’histoire. De toute histoire. »


"La Vie matérielle" (éd. POL, 1er juin 1987)

« Je crois que l’amour va toujours de pair avec l’amour, on ne peut pas aimer tout seul de son côté, je n’y crois pas à ça, je ne crois pas aux amours désespérées qu’on vit solitairement. Il m’aimait tellement que je devais l’en aimer, il me désirait tellement que je devais l’en désirer. Ce n’est pas possible d’aimer quelqu’un à qui vous ne plaisez pas du tout, que vous ennuyez totalement, je ne crois pas à ça. »


"Emily L." (éd. Minuit, 1987)

« Il me semble que c’est lorsque ce sera dans un livre que cela ne fera plus souffrir. Que ce ne sera plus rien. Que ce sera effacé. (…) Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. »

« C’était sur un cargo australien qui remontait vers la Corée que le jeune gardien avait vu Emily L. parmi une vingtaine de couples qui dansaient sur la plate-forme du pont supérieur. Elle dansait avec un officier de bord. Elle portait sa vieille robe blanche et bleue (…). Il avait reconnu les longues jambes brûlées de soleil, le sourire naissant arrêté dans la douceur profonde, cette façon d’être, les yeux mi-clos, protégée dans sa solitude. »


"Yann Andréa Steiner" (éd. POL, 31 décembre 1992)

« On ne connaît jamais l’histoire avant qu’elle soit écrite. Avant qu’elle ait subi la disparition des circonstances qui ont fait que l’auteur l’a écrite. »


"Écrire" (éd. Gallimard, 1993)

« Quand il y avait du monde, j’étais à la fois moins seule et plus abandonnée. »

« J’écrivais tous les matins. Mais sans horaire aucun. Jamais. Sauf pour la cuisine. Je savais quand il fallait venir pour que ça bouille ou que ça ne brûle pas. Et pour les livres je le savais aussi. Je le jure. Tout, je le jure. Je n’ai jamais menti dans un livre. Ni même dans ma vie. Sauf aux hommes. Jamais. Et ça parce que ma mère m’avait fait peur avec le mensonge qui tuait les enfants menteurs. »

« Chaque livre comme chaque écrivain a un passage difficile, incontournable. Et il doit prendre la décision de laisser cette erreur dans le livre pour qu’il reste un vrai livre, pas menti. »

« On ne peut pas écrire sans force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. C’est une drôle de chose, oui. »

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »

« Écrire, c’était la seule chose qui peuplait ma vie et qui l’enchantait. Je l’ai fait. L’écriture ne m’a jamais quittée. »


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2021)
http://www.rakotoarison.eu




Pour aller plus loin :
Site Internet consacré à Marguerite Duras.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210303-marguerite-duras.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/marguerite-duras-son-elegance-231341

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/03/01/38842564.html







 

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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 01:20

« Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir. Autrement dit, plus ça rate, plus on a de chance que ça marche ! » (Jacques Rouxel).



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C’était un grand philosophe qui est mort à Paris il y a quinze ans, le 25 avril 2004 à l’âge de 73 ans (né à Cherbourg le 26 février 1931). Ses restes reposent au Père-Lachaise. Un grand philosophe du rire pince-sans-rire. Jacques Rouxel était connu avant tout pour avoir été le génial créateur des Shadoks qui avaient célébré leur cinquantenaire l’année dernière.

Les Shadoks ont divisé la France en deux à une époque où tout le monde regardait à la même heure la même chaîne de télévision (on était encore loin de la TNT, de l’Internet mobile, etc.). Et lorsque les Shadoks ont commencé leur conquête du monde, en début de soirée, à 20 heures 30, le scandale éclata. Pourquoi ? Il est très difficile de l’imaginer aujourd’hui tant, sur la forme et sur le fond, les images animées ont évolué en cinquante ans. C’était deux jours avant mai 1968 !

Disons que la principale cause de la polémique, c’était que les téléspectateurs s’étaient approprié la télévision et qu’ils considéraient qu’elle était un outil de transmission du savoir, de diffusion de la culture. Or, comme l’a dit Jacques Rouxel à Michel Field le 15 juin 1993 sur France 2 : « Le principe de base, c’était de raconter des choses qui ne veulent rien dire. ». À la manière de l’humour british, très décalé. Très calé et décalé.

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En fait, cet homme trop modeste se trompait : tout ce qu’il faisait dire par les Shadoks était au contraire très intéressant et avait un sens. Jacques Rouxel avait un très bon niveau scientifique et un bon niveau de logique. Tous ses aphorismes, et ils sont nombreux, se servent justement d’une logique implacable avec une petite faille discrète pour pouvoir conclure n’importe comment. Raisonner comme des pieds, hélas, on le voit encore tous les jours à la télévision, et c’était justement une certaine ironie de l’observation qui motivait la création des Shadoks.

Exemple d’aphorisme shadok : « Avec un escalier prévu pour la montée, on réussit souvent à monter plus bas qu’on ne serait descendu avec un escalier prévu pour la descente. ». Avec une telle phrase, impossible de ne pas songer aux lithographies fabuleuses de M. C. Escher (1898-1972), capable de tracer des cages d’escalier sur le principe de l’anneau de Möbius. Autre exemple : « Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien, que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. ». On appelle cela le principe de précaution !

On pourra évidemment surajouter qu’ils étaient les représentants de l’anti-France mais un grand pays sans sens de l’humour et sans autodérision reste-t-il encore un grand pays ? Car il ne faut pas se cacher l’idée que les Shadoks sont les représentants peu flatteurs des Français face aux… Britanniques, représentés par les Gibis qui montrent un tantinet plus d’intelligence et de bon sens (notamment pour chercher une planète un peu moins plate).

Jacques Rouxel a commencé sa vie en faisant des études à …HEC ! Il aurait pu terminer Président de la République …comme François Hollande. Mais pour mon bonheur, le vôtre ?, il s’est trop marré à faire des petits dessins durant ses études. Certes, il a eu le diplôme de la meilleure école commerciale de France et il a même commencé à faire de la publicité pour de grands groupes industriels, notamment des petits films publicitaires, mais il a vite bifurqué vers la création audiovisuelle.

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Il est devenu un producteur indépendant (il a créé plus tard, en 1973, notamment avec son épouse, le studio AAA) et le créateur de petits films et petits dessins animés, en particulier avec des visées publicitaires ou pédagogiques. Il a proposé ses services au fameux Groupe de recherches musicales (GRM) intégré au Service de la recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer, l’un des créateurs de la musique concrète avec Pierre Henry. Jacques Rouxel leur a proposé de produire des images avec les sons. Il a mis en place l’Animographe pour faire des animations dessinées, et après des premières séries, il a proposé les Shadoks, qui ont mis plus d’un an avant de passer à la casserole, ou plutôt, à la télévision. Quatre séries ont été ainsi produites, les trois premières à la même époque (1968, 1969, 1972-1973), produites par TF1, et une dernière sur Canal Plus en 2000, produite par AAA.

Tout le scénario, les textes, les idées, proviennent de Jacques Rouxel qui avait un esprit rationnel, clair, scientifique, mathématique, mais aussi poétique, original, subtil, humoristique. On voit ainsi comment il savait user et abuser du langage mathématique, des axiomes, des théorèmes, des déductions, et de la logique, pour faire dire tout et n’importe quoi. La géométrie rouxellienne n’est pas sans faille spatio-temporelle, même ses expressions et ses notions sont sujettes à caution (qu’est-ce qu’un point parallèle ?!!).





La logique shadok est donc particulière, on y parle passoire, nouilles, diamètre de l’eau (qui n’avait pas encore de mémoire), point parallèle à une droite, etc. Du surréalisme adapté aux nouveaux outils de communication. Une logique tout quantique qui s’inverse lorsqu’on pointe un œil attentif sur ces bestioles particulièrement stupides aux cris frissonnant de puérilité.

Le dessin des Shadoks est très sobre, quelques traits, mais l’expression est suffisante pour faire passer des messages forts et hilarants. Il n’en faut pas beaucoup. Il ne faisait pas dans la sophistication mais dans le réactif. C’est pourquoi le choix du dessin animé était excellent, et les rares livres qu’il a publiés par la suite, entre livres illustrés et bandes dessinées, passaient moins bien parce que ses dessins étaient très forts dans le dynamique, moins dans le statique.

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Et puis, il manquait aussi quelque chose avec seulement du papier glacé, avec seulement l’image. Il manquait le mouvement, mais il manquait aussi le son. Deux sons. La musique, directement issues du GRM de l’ORTF, composée par Robert Cohen-Solal (75 ans), de la musique concrète qui s’harmonisait très bien à ce style d’animation, et aussi la voix, la fameuse voix du très grand acteur Claude Piéplu (1923-2006).

Ce dernier a d’ailleurs été souvent agacé qu’il ne fût réduit qu’à sa voix (par ailleurs excellente) du narrateur des Shadoks alors qu’il était un acteur et un comédien accompli, au point de jouer des pièces de théâtre jusqu’à Fianarantsoa (la capitale intellectuelle de Madagascar). Il lui fallait rappeler qu’il avait aussi des yeux, un regard, un corps et pas seulement une voix, même si celle-ci était extraordinaire et reconnaissable entre toutes, à l’instar de celle de Claude Rich et de Jean-Pierre Marielle (qui vient de disparaître).





Jacques Rouxel, lui, au contraire, ne se sentait pas "réduit" à être connu pour les Shadoks, car finalement, les Shadoks furent l’œuvre de sa vie, laissant comprendre son grand sens de l’humour au-delà de ses raisonnements loufoco-intéressants.

C’est d’ailleurs avec cette inspiration shadok qu’il a continué à produire plusieurs dizaines de courts-métrages animés, tant pour la publicité que pour des présentations pédagogiques de certaines notions scientifiques, comme ce documentaire animé sur l’électricité, réalisé entre 1981 et 1983, qui, s’il semble avoir mal vieilli (le son est techniquement poussif, et les animations trop sobres pour les technologies actuelles en 3D), reprend le même type d’atmosphère que pour les Shadoks mais cette fois-ci, en "sérieux". Ces petits films donnent une idée, au-delà de la série des Shadoks, de la personnalité très originale et avant-gardiste de Jacques Rouxel (et même si c’est différent avec une autre voix que Claude Piéplu, l’humour reste toujours aussi sophistiqué, avec beaucoup de clins d’œil).








Je termine par cette dernière maxime rouxellienne, qui justifie, hélas, l’existence de boucs émissaires dans le discours démagogique de bien des responsables politiques : « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes. ». Qu’ils soient Juifs, immigrés, étrangers, riches, bourgeois, le principe est toujours le même : les maux viennent toujours des autres et jamais de soi. Un discours, forcément fédérateur, mais fédérateur autour de la haine de l’Autre, en cassant la cohésion nationale par le clivage : "nous" et "eux". En ce sens, Jacques Rouxel était un très grand philosophe politique. Que son souvenir vivant reste honoré : ga bu zo meu !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210226-jacques-rouxel.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/26/38836311.html


 

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25 février 2021 4 25 /02 /février /2021 03:05

« Puis un doute plus général, plus biologique me vint : à quoi bon essayer de sauver un vieux mâle vaincu ? Nous en étions à peu près au même point, nos destinées étaient différentes, mais la fin comparable. » ("Sérotonine", p. 210).



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L'écrivain Michel Houellebecq fête ses 65 ans ce vendredi 26 février 2021, né exactement 25 ans après l'inventeur des Shadoks, Jacques Rouxel. Je propose pour l'occasion quelques citations provenant de son dernier roman "Sérotonine", dont je proposerai une fiche de lecture plus tard, roman sorti le 4 janvier 2019 chez Flammarion. Ces citations me paraissent intéressantes (comme souvent chez Houellebecq), et surtout, me paraissent particulièrement caractéristiques (j’ai essayé de sélectionner au maximum mais c’est difficile).

J’espère que ces phrases, classées sans ordre particulier sinon chronologique, donneront envie de lire ce roman qui, sans être exceptionnel, a accompagné plaisamment le début de l’année 2019.

Sécurité routière (p. 37) : « Au bout de deux ou trois heures de ce fastidieux parcours les yeux se fermaient nécessairement, seule la décharge d’adrénaline induite par la vitesse aurait pu permettre de conserver sa vigilance intacte, cette absurde limitation de vitesse était en réalité directement à l’origine de la recrudescence des accidents mortels sur les autoroutes espagnoles, et sauf à risquer un accident mortel, ce qui aurait il est vrai constitué une solution, j’étais maintenant obligé de me limiter à des parcours de 500 ou 600 kilomètres par jour. » (Conversation de café du commerce).

L’unique évocation de Niort (p. 45) : « C’est dans un état d’exaspération avancée que j’arrivai à Niort, une des villes les plus laides qu’il m’ait été donné de voir. » (C’est pourtant de Niort qu’il trouve la solution à son problème parisien : comment trouver un hôtel qui accepte encore la cigarette ?).

Vie de couple (p. 47) : « Notre couple était en phase terminale, plus rien ne pouvait le sauver et d’ailleurs cela n’aurait même pas été souhaitable, cependant il faut en convenir, nous disposions de ce qu’il est convenu d’appeler une "vue superbe". ».

Exposition d’art contemporain (p. 50) : « Sur une vidéo, une Japonaise attrapait par les dents les tentacules d’un poulpe qui sortaient d’une cuvette de WC. Je crois que je n’avais jamais rien vu d’aussi dégueulasse. Malheureusement, comme d’habitude, j’avais commencé par le buffet avant de m’intéresser aux œuvres exposées ; deux minutes plus tard, je me précipitai dans les toilettes du centre culturel pour vomir mon riz et mon poisson cru. ».

Vocabulaire (p. 53) : « C’est comme ça que la plupart des femmes fonctionnent (comme on dit dans les ouvrages de psychologie populaire), c’est dans leur logiciel (comme on dit dans les débats politiques sur Public Sénat). ».

Tourisme de terroir (p. 55) : « (…) genre cadeau d’un petit producteur local de mirabelle dans les Vosges, elle était très sensible à ces arguments, en ce sens elle était vraiment restée une touriste. ».

La "libération", au sens de pouvoir encore fumer dans un hôtel (p. 64) : « Ainsi la libération ne viendrait même pas d’un indépendant, mais de la répugnance d’un subalterne à respecter les consignes de sa hiérarchie, d’une sorte d’insoumission, de rébellion de la conscience morale individuelle, qui avait déjà été décrite dans différentes pièces de théâtre existentialistes immédiatement postérieures à la Seconde Guerre mondiale. ».

Une collusion inattendue entre "catholiques identitaires" et amateurs de jouissance sexuelle (p. 74) : « Je savais bien que si par malheur l’humanité occidentale en venait à séparer effectivement la procréation du sexe (comme le projet lui en venait parfois), elle condamnerait du même coup non seulement la procréation, mais également le sexe, et se condamnerait elle-même par un identique mouvement, cela les catholiques identitaires l’avaient bien senti, même si leurs positions comportaient par ailleurs d’étranges aberrations éthiques, comme leurs réticences sur d’aussi innocentes pratiques que le triolisme ou la sodomie. ».

Vie de couple, suite (p. 77) : « Elle venait en une fraction de seconde de sortir du cadre de l’amour romantique, inconditionnel, pour rentrer dans celui de l’arrangement, et dès ce moment je sus que c’était fini, notre relation était terminée et même il valait mieux maintenant qu’elle s’achève au plus vite. ».

Altérité et diversité (p. 96) : « Je connus donc charnellement des jeunes filles de différents pays, et j’acquis la conviction que l’amour ne peut se développer que sur la base d’une certaine différence, que le semblable ne tombe jamais amoureux du semblable, même si en pratique de nombreuses différences peuvent faire l’affaire. ».

Le secret d’un amour réussi (p. 96) : « Il est mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu’ils puissent réellement se comprendre, qu’ils puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu’elle se produit, alors qu’un informe babillage amoureux, semi-linguistique, parler à sa femme ou à son homme comme l’on parlerait à son chien, crée les conditions d’un amour inconditionnel et durable. ».

"Libération" au sens de journal quotidien (p. 107) : « Le journal "Libération" à l’époque n’était pas encore uniquement lu par les intermittents du spectacle mais aussi par une partie (quoique décroissante) de leur public. ».

Bluff intellectuel (p. 108) : « J’aurais été bien incapable de travailler dans ce domaine mais j’en savais bien assez en génétique pour tenir tête à n’importe quel bobo, fût-ce un bobo instruit. ».

Maurice Blanchot (p. 109) : « Le pire sans doute fut une lecture d’une heure de Blanchot pour France Culture, jamais elle n’aurait soupçonné me dit-elle l’existence de merdes pareilles, c’était stupéfiant me dit-elle qu’on ose proposer au public de telles conneries. Je n’avais pour ma part aucune opinion sur Blanchot, je me souvenais juste d’un amusant paragraphe de Cioran dans lequel il explique que Blanchot est l’auteur idéal pour apprendre à taper à la machine, parce qu’on n’est pas "dérangé par le sens". ». Et (p. 121) : « Elle en vint à des solutions de désespoir comme se lancer pour le compte de France Culture dans l’enregistrement d’une série de CD de Maurice Blanchot, elle tremblait de plus en plus en me racontant ça, elle me regardait avec des yeux fous et rongeait littéralement son os à moelle. ».

À la pointe de l’innovation (p. 111) : « Le porno a toujours été à la pointe de l’innovation technologique, comme l’ont d’ailleurs déjà fait remarquer de nombreux essayistes, sans qu’aucun ne s’avise de ce que cette constatation avait de paradoxal, parce qu’après tout la pornographie est quand même le secteur de l’activité humaine où l’innovation tient le moins de place, il ne s’y produit même absolument rien de nouveau, tout ce qu’on peut imaginer en matière de pornographie existait déjà largement à l’époque de l’antiquité grecque ou romaine. ».

Un consensus philosophique (p. 116) : « J’avais décidément peu d’appétit pour les possessions terrestres ; ce qui, aux yeux de certains philosophes grecs (épicuriens ? stoïciens ? cyniques ? un peu les trois ?) était une disposition mentale très favorable ; la position inverse, me semble-t-il, avait rarement été soutenue ; il y avait donc, sur ce point précis, consensus chez les philosophes, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. ».

Vingtième arrondissement (p. 119) : « Comment un serveur dans un bistrot du 20e ne serait-il pas un peu chamane, voire un peu psychopompe ? ».

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Le capital et le travail (p. 135) : « Ainsi, une seule opération immobilière avait suffi à son père à gagner largement davantage que ce que le mien avait mis quarante ans à péniblement amasser (…), l’argent n’avait jamais récompensé le travail, ça n’avait strictement rien à voir, aucune société humaine n’avait jamais été construite sur la rémunération du travail, et même la société communiste future n’était pas censée reposer sur ces bases, le principe de la répartition des richesses était réduit par Marx à cette formule parfaitement creuse : "À chacun selon ses besoins", source de chicaneries et d’ergotages sans fin si par malheur on avait tenté de la mettre en pratique, heureusement cela ne s’était jamais produit, dans les pays communistes pas davantage que dans les autres, l’argent allait à l’argent et accompagnait le pouvoir, tel était le dernier mot de l’organisation sociale. ».

Maturité professionnelle (p. 140) : « Le pire est qu’à quarante-six ans je m’apercevais que j’avais eu raison à l’époque, les filles sont des putes si on veut, on peut le voir de cette manière, mais la vie professionnelle est une pute bien plus considérable, et qui ne vous donne aucun plaisir. ». Aussi (p. 148) : « Les années d’études sont les seules années heureuses, les seules années où l’avenir paraît ouvert, où tout paraît possible, la vie d’adulte ensuite, la vie professionnelle n’est qu’un lent et progressif enlisement, c’est même sans doute pour cette raison que les amitiés de jeunesse, celles qu’on noue pendant ses années d’étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l’entrée dans la vie adulte, on évite de revoir ses amis de jeunesse pour éviter d’être confronté aux témoins de ses espérances déçues, à l’évidence de son propre écrasement. ».

Le droit (p. 147) : « Ces questions d’un formalisme juridique exaspérant occupaient une part croissante de mon temps, il fallait sans arrêt "être dans les clous", par rapport à quoi je ne l’ai jamais vraiment su, il n’y a certainement aucun autre secteur de l’activité humaine qui dégage un ennui aussi total que le droit. ».

Le bonheur amoureux (p. 158) : « Dès qu’elle m’apercevait, traînant mon "bagage cabine" sur ses pitoyables roulettes, elle courait vers moi, elle courait le long du quai, elle courait de toutes ses forces, elle était à la limite de ses capacités pulmonaires, alors nous étions ensemble et l’idée de la séparation n’existait pas, n’existait plus, cela n’aurait même eu aucun sens d’en parler. J’ai connu le bonheur, je sais ce que c’est, je peux en parler avec compétence, et je connais aussi sa fin, ce qui s’ensuit habituellement. ».

Le rêve et l’amour (p. 165) : « Je garde de cette période un souvenir étrange, je ne peux la comparer qu’à ces moments rares, qui ne se produisent que lorsqu’on est extrêmement apaisé et heureux, où l’on hésite à basculer dans le sommeil, se retenant à l’ultime seconde, tout en sachant que le sommeil qui va suivre sera profond, délicieux et réparateur. Je ne crois pas faire erreur en comparant le sommeil à l’amour ; je ne crois pas me tromper en comparant l’amour à une sorte de rêve à deux, avec il est vrai des petits moments de rêve individuel, des petits jeux de conjonctions et de croisements, mais qui permet en tout cas de transformer notre existence terrestre en un moment supportable, qui en est même, à vrai dire, le seul moyen. ».

Asociabilité (p. 173) : « J’avais bien compris, déjà à cette époque, que le monde social était une machine à détruire l’amour. ».

Le bonheur comme appât de Dieu (p. 181) : « Bien sûr il y a des exceptions, il y a forcément des exceptions, la possibilité du bonheur devait subsister ne fût-ce qu’à titre d’appât. ».

Séparation amoureuse (p. 184) : « Mon cerveau travaillait lentement, brumeusement, à chercher une formule (…). Rien ne me paraissait adéquat, approprié. Le lendemain elle continua à pleurer en rassemblant ses affaires, pendant que je me creusais la tête pour trouver une formule adéquate, à vrai dire j’ai passé les deux ou trois années qui suivirent à chercher une formule adéquate, probablement même est-ce que je n’ai jamais cessé de chercher. ».

Fin de vie (p. 188) : « La plupart des mourants (c’est-à-dire, à part ceux qui se font euthanasier vite fait bien fait dans un parking ou une salle dédiée) organisent une sorte de cérémonial autour de leur trépas ; ils souhaitent revoir, une dernière fois, les personnes qui ont joué un rôle dans leur vie, et ils souhaitent leur parler, une dernière fois, pour un temps variable. ». Soins palliatifs (p. 188) : « Les unités de soins palliatifs (…) traitent ces demandes avec compétence et humanité, ce sont des gens admirables, ils appartiennent au contingent faible et courageux de ces "petites personnes admirables" qui permettent le fonctionnement de la société dans une période globalement inhumaine et merdique. ».

Libre-échangisme (p. 249) : « Je me rendais compte que j’avais été confronté, en effet, à de bien étranges superstitions de caste. Mes interlocuteurs ne se battaient pas pour leurs intérêts, ni même pour les intérêts qu’ils étaient supposés défendre, ça aurait été une erreur de le croire : ils se battaient pour des idées ; pendant des années j’avais été confronté à des gens qui étaient prêts à mourir pour la liberté du commerce. ». Conclusion (p. 251) : « Qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? ».

Stigmatisation ? (p. 270) : « Deux Arabes qui se ressemblaient tellement qu’ils devaient être jumeaux, et dont le look salafiste était si outré qu’ils étaient probablement inoffensifs. ».

Surenchères et relativité (p. 282) : « C’était une autre pathologie, une autre histoire, et je me recouchai presque rasséréné tant il est vrai que nous rassure, au milieu de nos drames, l’existence d’autres drames, qui nous auront été épargnés. ». Aussi (p. 308) : « Une ambiance de catastrophe globale allège toujours un peu les catastrophes individuelles, c’est sans doute pour cette raison que les suicides sont si rares en période de guerre. ».

La lecture exhaustive des journaux (p. 293) : « C’était un lecteur exhaustif, il en existe, j’avais connu des gens comme ça, qui ne se contentent pas des gros titres, des déclarations d’Édouard Philippe ou du montant du transfert de Neymar, ils veulent aller jusqu’au fond des choses ; ils sont le fondement de l’opinion éclairée, le pilier de la démocratie représentative. ».

Et pan dans les dents de la SNCF (p. 307) : « La SNCF était une des entreprises dont j’aurais assisté, de mon vivant, à la faillite et à la dégénérescence complètes. Non seulement l’horaire indicatif devait aujourd’hui être considéré comme une pure plaisanterie, mais toute notion de restauration semblait avoir disparu des trains Intercités, ainsi que tout projet d’entretien du matériel, les sièges, lacérés, laissaient échapper une bourre opaque (…). ».

L’enfer urbain (p. 312) : « Il y avait eu l’invention de la ville et son corollaire naturel, la solitude, auquel seul le couple pouvait vraiment offrir une alternative. ».

Analyses médicales (p.315) : « Lorsqu’un médecin vous dit qu’il a remarqué quelque chose de bizarre dans vos résultats d’analyse, on devrait au moins être traversé par une inquiétude ; ce n’était pas mon cas. ».

Confusions politiques (p. 322) : « Je la rallumais un peu après huit heures, les débats de "Politique matin" m’aidaient indiscutablement à me laver, au vrai je ne pouvais prétendre en avoir une compréhension parfaite, je confondais constamment La République en marche et la France insoumise, de fait ça se ressemblait un peu, les deux appellations avaient en commun de dégager une impression d’énergie presque insupportable, mais c’était cela, justement, qui m’aidait. ».

Pudeur (p. 326) : « Il y a des moments où la pudeur cède, parce qu’on n’a simplement plus les moyens de la maintenir. J’en étais là. ».

Goethe (p. 333) : « Ce vieil imbécile de Goethe (l’humaniste allemand tendance méditerranéenne, l’un des plus sinistres radoteurs de la littérature mondiale). ».

Littérature comparée (p. 335) : « Une minette aurait pu rendre raide dingue Thomas Mann ; Rihanna aurait fait flasher Marcel Proust ; ces deux auteurs, couronnements de leurs littératures respectives, n’étaient, pour le dire autrement, pas des hommes honorables, et il aurait fallu remonter bien plus haut, au début du XIXe siècle sans doute, aux temps du romantisme naissant, pour respirer un air plus salubre et plus pur. Encore cela pouvait-il se discuter, cette pureté, Lamartine n’était au fond qu’une sorte d’Elvis Presley, il avait la capacité par son lyrisme de faire craquer les gonzesses, au moins ces conquêtes furent-elles gagnées au nom du lyrisme pur, Lamartine se déhancha avec davantage de modération qu’Elvis, enfin, je le présume, il faudrait pouvoir examiner des documents vidéo inexistants à l’époque, mais cela n’avait pas une importance énorme, ce monde de toute façon était mort. ».

Bon ou mauvais contribuable (p. 343) : « Je ne me voyais pas laisser un héritage (à qui d’ailleurs, à l’État ? la perspective était suprêmement déplaisante), il fallait donc que j’augmente le rythme de mes dépenses, c’était pire que mesquin c’était franchement minable, mais la perspective de mourir avec de l’argent sur mon compte, je ne pouvais pas la supporter. ».

Mort dans l’âme (p. 346) : « La mort, cependant, finit par s’imposer, l’armure moléculaire se fendille, le processus de désagrégation reprend son cours. C’est sans doute plus rapide pour ceux qui n’ont jamais appartenu au monde, qui n’ont jamais envisagé de vivre, ni d’aimer, ni d’être aimés ; ceux qui ont toujours su que la vie n’était pas à leur portée. Ceux-là, et ils sont nombreux, n’ont, comme on dit, rien à regretter ; je ne suis pas dans le même cas. J’aurais pu rendre une femme heureuse. Enfin, deux. ».

Bonne lecture.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210226-houellebecq.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/houellebecq-a-65-ans-vivons-231207

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/25/38834997.html



 

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19 février 2021 5 19 /02 /février /2021 03:15

« J’ai roulé en chantant : "Douce France, cher pays de mon enfance, bercée de tant d’insouciance, je t’ai gardée dans mon cœur". Pourquoi j’ai chanté ça ? Les chansons de mon oncle imaginaire m’ont toujours traversée comme des souvenirs qui n’existent pas. » (Violette Toussaint, 28 février 2018).



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Le chanteur amoureux de la France Charles Trenet est mort il y a vingt ans, le 19 février 2001. En guise d’hommage, voici l’histoire de sa nièce. Une histoire touchante d’amour et d’eau fraîche.

Elle s’appelle Violette Toussaint et elle est gardienne de cimetière. Un nom doublement prédestiné. En fait, non, Toussaint est son nom d’épouse. Son nom de jeune fille est Trenet. Violette Trenet. Violette ? Parce qu’elle aurait dû mourir, ne pas naître, ou plutôt, elle est morte née. Elle n’avait pas crié. La sage-femme ne savait qu’en faire, elle a déposé le malheureux petit tas de cellules sur un radiateur, et le bébé est revenu au rose bonbon, a repris vie. Il fallait lui trouver un prénom, la sage-femme a choisi Violette, comme la couleur de sa peau à sa naissance. Elle est née d’une femme qui a accouché sous X.  Elle n’est pas prête de connaître sa mère, ni son père.

Pourquoi Trenet ? Probablement : « Comme Charles. Après Violette, c’est sans doute la même sage-femme qui m’a donné mon nom de famille. Elle devait aimer Charles. Comme je l’ai aimé à mon tour. Je l’ai longtemps considéré comme un cousin éloigné, une sorte d’oncle d’Amérique que je n’aurais jamais rencontré. Quand on aime un chanteur, à force de chanter ses chansons, on a comme qui dirait un lien de parenté quand même. ».

Violette Toussaint a eu une existence on ne peut plus malheureuse : « Si seulement je pouvais changer de vie en appuyant sur ma télécommande. ». Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, elle a rencontré son futur mari dans un bistrot, elle servait et lui, "beau mec", objet de tous les regards des jeunes femmes, il l’a séduite et ils se sont mariés. Ses beaux-parents l’ont toujours détestée. Petits-bourgeois, petites gens radines, ils dorlotaient leur fiston et rejetaient leur voleuse de fiston.

Une idée pour comprendre ces relations : « Un jour de congé, ils ont déboulé. Nous venions de faire l’amour. J’étais nue, allongée sur le canapé. Philippe Toussaint prenait une douche. Je ne les ai pas entendus rentrer. (…) Je n’oublierai jamais le regard que la mère Toussaint a posé sur moi, son rictus. Je n’oublierai jamais le mépris de son regard. Moi qui savais à peine lire, qui butais sur les mots, j’ai su l’interpréter. Comme si un miroir malfaisant me renvoyait l’image d’une jeune femme dégradée, dépréciée, sans aucune valeur. Un rebut, une souillon, de la mauvais graine, une fille du ruisseau. ».

La description de la belle-mère qui suit est bien léchée : « Ses cheveux étaient tellement tirés et emprisonnés dans son chignon qu’on voyait les veines de ses tempes sous sa peau fine. Sa bouche était une ligne de désapprobation. Ses paupières toujours couvertes de fard vert sur ses yeux bleus étaient une faute de goût qu’elle trimballait en permanence. Comme un maléfice. Elle avait un nez en forme de bec, celui d’un oiseau en voie de disparition, et une peau très blanche qui n’avait sans doute jamais été caressée par le soleil. Quand elle a baissé ses yeux plâtrés de fard, qu’elle a vu mon petit ventre arrondi, elle a dû attraper une chaise de cuisine pour s’asseoir. ».

Le mari (et père donc) a tous les défauts : il est fainéant, sans travail, coureur de jupons et sa vie se résume à jouer à des jeux vidéo, faire de la moto et collectionner les conquêtes féminines : « C’était un chaud lapin et diable qu’il était beau. Il sentait le bon coup à cent mètres avec ses tee-shirts et ses jeans moulants. D’un regard bleu glacé, il déshabillait tout ce qui portait jupe, celles des mères qui allaient et venaient dans les couloirs puant l’ammoniaque. ».

Et aussi : « Il n’avait pas été un bon père. Un père absent, un père distant, un père semblant. Il était trop égoïste, trop tourné sur sa personne pour dispenser de l’amour. Il avait décidé qu’il ne s’intéresserait qu’à sa moto et aux femmes. Toutes les femmes qui attendaient d’être consommées comme des fruits mûrs sur l’étal du marchand. ».

La caricature du gros macho. La violence presque en moins (presque car jamais violent avec sa femme mais il y a une violence sournoise, celle du mépris, du non dit) : « Philippe Toussaint m’a fait vieillir. Être aimé, c’est rester jeune. ». Ils se sont installés près de Nancy comme garde-barrière, le boulot étant de descendre et de lever manuellement les barrières pour empêcher les automobiles de traverser la voie du chemin de fer. Cela occupait Violette tous les jours, mais pas le mari qui la laissait faire, ce qui lui permettait de sortir.

Quand le passage à niveau a été automatisé, on n’avait plus besoin d’eux et ils se sont reconvertis, enfin, Violette s’est reconvertie en gardienne de cimetière, et pas n’importe quel cimetière, un cimetière qui comptait beaucoup pour le couple, comme si des hasards n’en étaient pas vraiment. Violette n’a pas d’amis, si ce n’est la caissière de la supérette près de sa barrière et une passagère, lors d’une grève, qu’elle a accueillie chez elle en attendant le retour à la normale et qui l’invite maintenant chaque année en vacances au bord de la mer, près de Marseille.

Pire que veuve, Violette est restée pendant une vingtaine d’années une femme de disparu : « Quand au bout d’un mois, j’ai compris qu’il ne reviendrait pas, je me suis sentie aussi abandonnée que les tombes que je nettoie régulièrement. Aussi grise, terne et bringuebalante. Prête à être démontée et mes restes jetés dans un ossuaire. ». Un commissaire de police venu placer les cendres de sa mère sur la tombe d’un homme inconnu de lui va alors retrouver le mari. Très vite, on comprend bien qu’il va y avoir quelque chose entre ce commissaire timide et maladroit et cette gardienne de cimetière un peu plus âgée qui devrait refaire sa vie, tant elle bouillonne d’impatience d’être heureuse.

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Vous l’avez compris, Violette Toussaint n’a jamais existé, si ce n’est dans l’imaginaire, pas si imaginaire que cela, de Valérie Perrin, l’auteure du roman "Changer l’eau des fleurs" sorti le 28 février 2018, il y a trois ans, chez Albin Michel. C’est son second roman, je n’avais pas lu le premier, j’ai adoré cette manière de raconter l’humanité. Je ne suis pas le seul, apparemment, et ce succès est amplement mérité. Toutes les citations ici sont extraites de ce roman.

Valérie Perrin a un talent fou de romancière, je pourrais presque dire un talent proche d’un romancier comme André Gide, savant conteur, qui est mort d’ailleurs exactement cinquante ans avant Charles Trenet, le 19 février 1951. Oui, je vois une manière très gidienne de raconter ses histoires, un livre fait de multiples tiroirs, qu’on tire ou qu’on repousse, au gré de l’évolution d’une histoire qui n’est jamais linéaire mais plutôt en spirale, où l’auteure se joue des lecteurs avec les unités de lieux et de temps sans arrêt bousculées, mises en désordre.

La structure de son roman est donc excellente, on y découvre des personnages, certains sont très indépendants les uns des autres, et peut-être que finalement, si, certains ont des liens. Contrairement au thème affiché et à la première moitié du livre, il y a une intrigue policière comme dans tout bon polar, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’il y a un commissaire de police qui arrive assez tôt dans le livre, mais en fait, cela n’a rien à voir ! Si bien que le suspense est réel, la fin plutôt étonnante (à ne pas révéler à ceux qui n’ont pas encore lu, évidemment).

Au-delà des fondations et du gros œuvre, la finition aussi est pas mal. Elle est même joyeuse. J’adore le style de Valérie Perrin, elle raconte la vie sans se prendre la tête, sans donner des leçons, de manière très humble, de manière presque sous-valorisée. Elle est peut-être l’anti-Michel Houellebecq. Attention, je parle uniquement de leurs romans respectifs, que j’apprécie d’ailleurs beaucoup, l’une et l’autre. L’un décrit avec un moral de dépressif suicidaire des personnages qui ont beaucoup de chance dans la vie, tandis que l’autre décrit avec beaucoup de joie et d’espérance des personnages qui n’ont eu que des ennuis avec la vie. Valérie Perrin, c’est la vision d’espoir du désespoir : « Comme je n’ai jamais eu le goût du malheur, j’ai décidé que ça ne durerait pas. Le malheur, il faut bien que ça s’arrête un jour. ».

Je ne vais pas en faire une déclaration d’amour, mais nul doute que je ressens beaucoup de choses communes pour des raisons très personnelles et aussi parce que j’adore me promener dans les cimetières, observer l’humilité des uns, la vanité des autres, et dans tous les cas, l’oubli qui arrive, un jour ou l’autre, une fois que les générations passent, une fois que les noms s’effacent progressivement, vaincus par la pluie, le vent… Et cette révélation : les concessions perpétuelles ne sont jamais perpétuelles : c’est la fosse commune quand il n’y a plus personne pour pleurer à votre tombe.

Et puisque j’ai parlé de déclaration d’amour, que la Saint-Valentin ns s’est pas encore très éloignée (juste avant Mardi Gras et les Cendres), voici l’un des plus beaux mots d’amour que j’ai jamais lus : « Ces villes de province qui devenaient des capitales dès que tu en foulais les trottoirs, je n’oublierai jamais. Tes mains dans les poches, ton parfum, ta peau, tes foulards, ma terre natale. Mon amour. ».

J’apprécie beaucoup la subtilité de l’écriture, du récit, des situations. Le début peut paraître un peu caricatural, les bons, les méchants, les gentils, les emm@rdeurs… mais en fait, comme la vie, rien n’est simple et tout n’est pas si noir dans le noir, tout n’est pas si blanc dans le blanc : « Prendre soin des morts qui y reposent. (…) Je suis sûr que beaucoup de salauds y reposent. Mais la mort ne fait pas de différence entre les bons et les méchants. Et puis, qui n’a pas été un salaud au moins une fois dans sa vie ? ».

Ce mari si peu respectueux, si peu fier, si caricatural dans l’option boulet, ce n’est qu’après les sept premiers huitièmes du livre, autant dire l’extrême fin, que les nuances se sont déplacées, que le doute est permis : « L’homme avec qui je partageais ma vie sans jamais l’avoir vraiment partagée était sans doute bien meilleur qu’il ne l’avait laissé paraître. ». Retournement des valeurs. Il faut bien suivre, bien s’accrocher, pour imaginer des circonstances atténuantes au comportement de gros beauf du mari. Et pourtant, il y en a.

Heureusement, il y a les deux versants dans ce cimetière magique.

Il y a les morts qu’on enterre, les familles qui restent, puis qui partent aussi, car à la fin, à la longue, tout le monde s’en va, ce n’est qu’une question de date. Ce n’est qu’une question d’ordre, en fait, quand on se marie, la clause est bien claire : c’est l’autre qui doit survivre pour accompagner dans la déchéance. Comme cette maîtresse endeuillée secrètement : « Un matin, Émilie n’est pas venue. J’ai pensé qu’elle avait fait son deuil. Parce que la plupart du temps, on finit par faire son deuil. Le temps détricote le chagrin. Aussi immense soit-il. (…) Je me trompais. Émilie B. n’a jamais fait son deuil. Elle est revenue dans mon cimetière entre quatre planches. Entourée des siens. Je pense que personne n’a jamais su que Laurent et elle s’étaient aimés. Bien sûr, Émilie n’a pas été enterrée près de lui. ».

Il y a les vivants, et la vie. Cultiver ce jardin si nécessaire (d’où le titre du roman), mais aussi s’amuser à faire fuir des jeunes adolescents venus faire la fête la nuit, sur les tombes (en simulant vaguement un fantôme) : « Les jeunes, je préfère les connaître vivants, pénibles, bruyants, saouls, stupides, que voir des gens suivre leur cercueil, courbés par le chagrin. ». C’est cette vie qui l’a aidée à vivre, à s’occuper des morts. Son prédécesseur était un ami, devenu une sorte de maître à penser, de maître à panser les cœurs. Une sorte de professeur de philosophie de vie.

Ah, au fait, cette Valérie Perrin, si talentueuse, depuis une quinzaine d’années, elle partage la vie du réalisateur Claude Lelouch dont elle a coécrit le scénario des derniers films. Pourvu qu’elle poursuive sa tâche, qu’elle sorte un troisième roman, et un quatrième, etc. Elle est à l’image de ce parrain si virtuel : « Y a d’la joie, la tour Eiffel part en balade, Comme une folle, elle saute la Seine à pieds joints, Puis elle dit "tant pis pour moi si j’suis malade, J’m’embêtais toute seule dans mon coin". ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210219-trenet-lelouch.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/de-trenet-a-lelouch-231052

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/02/17/38820811.html






 

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