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7 janvier 2022 5 07 /01 /janvier /2022 03:39

« J’ai travaillé dans un service EVC-EPR pendant plusieurs années ; j’aimais ça, en général c’est dirigé par des gens bien, qui prennent le temps de s’intéresser à chaque patient. Ici on ne peut pas, on est dans les urgences, puis les réanimations, les malades ne restent pas longtemps, ce n’est pas possible de les connaître. Je suis sûre que votre papa est quelqu’un d’intéressant. » (Michel Houellebecq, "Anéantir", éd. Flammarion, 7 janvier 2022).





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Comme son éditeur Flammarion l’avait annoncé le 17 décembre dernier, le huitième et nouveau roman de Michel Houellebecq vient de sortir en librairie ce vendredi 7 janvier 2022. Au contraire de la plupart des précédents romans de l’auteur, "Anéantir" est plutôt long (736 pages). Il comporte soixante et onze chapitres de quelques pages regroupés dans sept grandes parties (intitulées par un simple nombre en lettre sans fioriture ni majuscule). Je pense que c’est un "grand cru". Style égal à lui-même, dépouillé et agréable à lire, descriptif parfois noyé dans les détails d’une vie quotidienne qu’on oublierait peut-être très vite à l’avenir si un auteur comme Houellebecq ne la gravait pas dans un livre, et le fond est tout aussi dense que précédemment, avec un grand nombre de sujets abordés.

Le secret d’ailleurs du succès de Michel Houellebecq est que ses romans ont à la fois une trame vivante, un scénario qui tient la route, et sont l’occasion de divaguer, de s’épancher sur la réflexion sur le monde, sur les choses importantes, ou pas. Parfois, les deux sont un peu collés artificiellement aux phrases. Au contraire, dans "Anéantir", les deux sont idéalement imbriqués, un fait du scénario avec une pensée d’un personnage, jusqu’à ce qu’un autre personnage interrompe cette pensée pour revenir à l’histoire.

Dans un précédent article, où je m’étonnais des sorties littéraires de Houellebecq en début d’année (toutefois, le dépôt légal de "Anéantir" date de novembre 2021), je précisais le contexte du livre, sans pour autant en dire beaucoup plus. Je voudrais donc, maintenant qu’il est sorti, en dire un peu plus et le citer aussi. Dans la trame, il y a une histoire politique, un ministre, sa vie, son ambition politique, et son contexte. Emmanuel Macron finit son second mandat et ne peut pas en solliciter un troisième. Il tente alors de faire comme Vladimir Poutine avec Dmitri Medvedev.

Houellebecq s’installe toujours politiquement avec environ cinq ans d’avance. Nous sommes en 2026 (certains articles parlent de 2027 mais il est clairement précisé qu’on est à moins de six mois de l’élection présidentielle, quand on écrit "moins de six mois", cela veut dire aussi "à plus de cinq mois", sinon, on aurait dit "à cinq mois", si bien que cela signifie qu’on est à la fin de l’année 2026). Comme dans "Soumission", sorti il y a exactement sept ans, le 7 janvier 2015, et qui place l’action à l’élection de 2022 (à l’époque, François Bayrou allait devenir Premier Ministre).

Au fond, les tentatives d’anticipation de la vie politique du romancier sont un peu décevantes. Il n’y a pas beaucoup d’imagination et il suit la ligne du présent quand il l’écrit, comme si la courbe était linéaire sans aspérité, sans singulérité. Pour "Soumission", il n’a pas évoqué l’hypothèse d’une percée d’Emmanuel Macron, parce que son potentiel politique n’a été vraiment révélé qu’en mars 2015, après la sortie du livre. Ici, c’est la percée du polémiste Éric Zemmour qui passe à l’as, alors que ce dernier, même non-élu (ce qui est le plus probable), compte bien faire élire un groupe parlementaire et donc exister politiquement encore en 2027. Bref, ce manque d’originalité et de créativité politiques est décevante même si, il faut bien l’avouer, c’est un exercice très difficile, ou on dit n’importe quoi (c’était le cas de "Soumission" avec l’élection d’un candidat musulman d’origine maghrébine, et c’est une sorte de fable), ou on se trompe complètement, mais c’est difficile d’anticiper les soubresauts qui bouleversent la vie politique de manière décisive et durable, et les meilleurs analystes politiques n’y parviennent d’ailleurs jamais.

Autre déception sur le fond, sur l’histoire, c’est l’absence de pandémie de covid-19. Certes, en plaçant l’histoire avec près de cinq années de plus, on peut raisonnablement imaginer que le coivd-19 sera du passé, mais rien n’en est sûr pour autant (car c’est une vraie s@loperie). Dans tous les cas, il en restera des séquelles sociales, ou sociétales, sur la manière d’être en relation les uns avec les autres, les poignées de main, les bises entre collègues (les femmes ravies de ne plus devoir embrasser leurs collègues hommes), la crise sanitaire aura sans doute impacté beaucoup plus que le simple réflexe sanitaire dans la société en général. Je me surprends moi-même à trouver les personnages des films de Hitchcock pas très responsables sanitairement car ils ne portent pas de masque ! Ou j’en viens à dater les fictions en pensant précovid ou covid, un peu comme les périodes égyptiennes pré- ou postptoléméennes.

Il est vrai que Michel Houellebecq a dû commencer à écrire ce roman avant le début de la crise sanitaire (mais je n’en sais rien, il faudrait le lui demander). Ce qui est décevant pour ma part, c’est que j’imaginais aisément que Michel Houellebecq serait le premier romancier à utiliser le covid-19 dans les prochaines parutions littéraires. Ce n’est pas encore le cas et je m’étonne plus généralement que le covid-19 n’apparaisse, à ma connaissance, sauf à la marge, dans aucune fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Probablement parce qu’on est encore "en plein dedans". Alors que l’introduction du smartphone a été très rapide dans les fictions littéraires ou cinématographiques.

Parmi les grands thèmes abordés, il y a bien sûr l’amour (ou le sexe, c’est dans la même catégorie mais pas pareil du tout) et la mort (la fin de vie notamment, la mort qui vient soudainement n’importe où ou la mort qui se prépare lentement, tel le lait sur le feu).

Sur l’amour et le sexe, on revient parfois au premier roman, "L’Extension du domaine de la lutte", car l’auteur propose qu’il y a un nombre toujours croissant de personnes qui deviennent non seulement véganes mais aussi asexuelles, c’est-à-dire, qui ne se préoccupent pas de leurs relations sexuelles, voire de leur vacuité. Et cela concerne certes des femmes, mais aussi des hommes, comme ce ministre techno qui en oublie d’être un homme (bien que marié, mais son épouse trouve ailleurs ce qu’elle n’a pas dans son couple).

Ainsi : « Prudence n’était pas une "femme pour le sexe", c’est au moins ce dont Paul essayait de se persuader, sans réel succès parce qu’il savait bien, au fond, que Prudence était faite pour le sexe au même titre, et peut-être davantage, que la plupart des femmes, que son être profond aurait toujours besoin de sexe, et dans son cas il s’agissait du sexe hétérosexuel, et même, s’il fallait être tout à fait précis, de la pénétration par une bite. ». On ressent bien le Houellebecq un peu vulgaire dans l’écriture par sa description pas très majestueuse ni heureuse de la réalité humaine, comme on l’avait déjà dans "Les Particules élémentaires" (ad nauseam) et plus généralement, dans tous ses romans.

Sur cette relation de couple qui s’étiole, je veux aussi citer cette phrase, très houellebecquienne : « Une amélioration des conditions de vie va souvent de pair avec une détérioration des raisons de vivre, et en particulier de vivre ensemble. ». Autrement dit, c’est la version individualiste de la version collective et démographique suivante : plus on est riche, moins on fait d’enfants (de quoi rassurer de nombreux angoissés de la France-d’avant).

Dans la vie de couple, il y a aussi les corvées quotidiennes, souvent prises en charge par les femmes : « C’était une aide ménagère, capable d’accomplir les tâches classiques (ménage, courses, cuisine, lavage, repassage) auxquelles son père était radicalement inapte, comme tous les hommes de sa génération, non que les hommes de la génération suivante aient gagné en compétence, mais les femmes avaient perdu de leur côté, et une certaine égalité s’était de mauvaise grâce installée, ayant pour conséquence chez les riches et les demi-riches une "externalisation" des tâches (comme on le disait aussi pour les entreprises, qui sous-traitaient en général ménage et gardiennage à des prestataires extérieurs), chez les autres une progression générale de la mauvaise humeur, des attaques parasitaires et plus généralement de la saleté. ».

Sur la fin de vie et la mort, Michel Houellebecq en parle beaucoup, évidemment, comme aussi d’habitude. Dans mon précédent article, j’expliquais qu’un personnage ressemblait à Vincent Lambert. Effectivement, au début, il est dans un état pire puisque le personnage du roman est intubé, sous ventilation artificielle (à cause d’un AVC), ce qui n’était pas le cas de Vincent Lambert qui était seulement sous sonde gastrique car il ne pouvait pas déglutir (en revanche, il était autonome pour la respiration), mas par la suite, comme Vincent Lambert, son état a évolué en "état pauci-relationnel". D’où l’importance de connaître les bonnes structures (voir la citation en haut de l’article).

À l’occasion de la première visite à l’hôpital du fils de ce patient, Houellebecq en profite pour régler quelques comptes avec le personnel médical qui l’agace, et en particulier, sur leur infantilisation : « "Votre papa a été hospitalisé à 8 heures 17 ce matin". Elle disait "papa" elle aussi, c’était effrayant, ça faisait partie des consignes officielles, de commencer par infantiliser les proches ? Il avait presque cinquante ans, ça faisait bien longtemps qu’il n’appelait plus son père "papa", est-ce qu’elle-même appelait son père "papa", ça l’aurait étonné. ».

Et cette réflexion sur le stress : « De fait, s’il y a un endroit qui produit des situations angoissantes, s’il y a un endroit où le besoin de tabac devient rapidement intolérable, c’est bien un hôpital. On a mettons un époux, un père ou un fils, le matin même il vivait avec vous, et en quelques heures, parfois en quelques minutes il pouvait vous être enlevé ; qu’est-ce qui pouvait être à la hauteur de la situation, sinon une cigarette ? Jésus-Christ, aurait probablement répondu Cécile. Oui, Jésus-Christ, probablement. ».

Puis vient cette excellente description de la mort, là encore très houellebecquienne : « Le feu, juste en face de l’hôpital, passa de nouveau au rouge ; il y eut un premier coup de klaxon, comme un brame isolé, puis une immense vague de klaxons monta, emplissant l’atmosphère empuantie. Tous ces gens avaient sans doute des soucis variés, des préoccupations personnelles ouprofessionnelles ; ils étaient loin de songer que la mortétait là, sur le quai, à les attendre. Dans l’hôpital, les "proches"se préparaient au départ ; eux aussi avaient une vie personnelle et professionnelle, bien entendu. S’ils étaient restés quelques minutes de plus ils l’auraient vue, la mort. Elle était à proximité de l’entrée, mais tout à fait prête à monter dans les étages ; c’était une salope, mais plutôt une salope bourgeoise, classe et sexy. Elle accueillait cependant tous les trépas, les mourants des classes populaires pouvaient faire appel à elle aussi bien que les riches ; comme toutes les putes, elle ne choisissait pas ses clients. ».

Michel Houellebecq fait aussi dans la prospective industrielle heureuse, ce qui change son ton généralement pessimiste et négatif (c’est ce qu’avait d’ailleurs annoncé Bruno Le Maire le 26 octobre 2021) : « Citroën avait fait jeu égal avec Mercedes sur la quasi-totalité des marchés mondiaux. Elle s’était même, sur le très stratégique marché indien, hissée au premier rang, devant ses trois rivaux allemands, Audi elle-même, la souveraine Audi, avait été reléguée au deuxième rang, et le journaliste économique François Lenglet, pourtant peu coutumier des épanchements émotionnels, avait pleuré en annonçant la nouvelle, lors de l’émission très suivie de David Pujadas sur LCI. » (je doute cependant que les émissions télévisées et leurs chroniqueurs restent telles qu’elles pendant plus de six ou sept ans, ce serait plus crédible d’imaginer une nouvelle émission).

Plus généralement, l’idée est qu’il n’y a plus que deux secteurs automobiles, le bas de gamme et le haut de gamme, et qu’il n’y a plus de moyenne gamme car il n’y a plus de classe moyenne (ce qui est très pessimiste). Renault, en rachetant Dacia, réussit dans le bas de gamme et PSA, au contraire, s’est armé pour rivaliser avec l’industrie allemande sur le haut de gamme. Avec succès. Et laisse le très haut de gamme aux Britanniques qui en gardent le monopole.

Ces quelques aperçus servent à faire découvrir ce roman qui sera probablement considéré comme du grand Houellebecq, qui a atteint sa maturité de grand sociologue de la société française, au langage plus lucide que cru (définition de "cru" : « se dit d’une manière de s’exprimer qui est directe, sans ménagement ; réaliste ; […] se dit d’un propos qui choque les bienséances ; choquant » selon Le Larousse), et qui réduit ses provocations au strict nécessaire pour la pertinence de son histoire. N’hésitez pas à goûter ce plat savoureux, un plat de résistance, et ce n’est pas de la cuisine moléculaire !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 janvier 2022)
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Pour aller plus loin :
Anéantir : du grand Houellebecq !
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220107-houellebecq-aneantir.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/aneantir-du-grand-houellebecq-238517

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4 janvier 2022 2 04 /01 /janvier /2022 03:11

« Moi, j’écris quand je me réveille. Je suis encore un peu dans la nuit, il me reste quelque chose du rêve. Je dois écrire avant de prendre une douche. En général, dès qu’on s’est lavé, c’est foutu, on n’est plus bon à rien. » ("Le Monde", le 30 décembre 2021).



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Annoncé il y a quelques semaines, le 17 décembre 2021, "Anéantir" sera dans les rayons des librairies et éventuellement des grandes surfaces ce vendredi 7 janvier 2022. "Anéantir", on ne s’en étonnera pas, du moins, on ne s’étonnera pas du climat général qu’infuse ce titre, c’est le nouveau roman de Michel Houellebecq chez Flammarion. Dans ce qui va suivre, je ne serai donc pas objectif puisque j’adore Houllebecq.

Très étonnant, d’ailleurs, le choix de l’éditeur et de l’auteur de faire sortir le livre en début d’année, et depuis le Prix Goncourt ("La Carte et le Territoire" est sorti le 3 septembre 2010), les trois romans suivants sont tous sortis la première semaine de janvier, peut-être en souvenir du premier de ceux-là, le 7 janvier 2015. Toujours est-il que commercialement, l’intérêt serait plutôt de le sortir en novembre, pour bénéficier de l’effet des cadeaux de Noël (quoi de plus judicieux qu’offrir le dernier Houellebecq ?). C’est ce que font de nombreux projets éditoriaux.

De plus, l’auteur a personnellement étudié et conçu la forme matérielle de l’ouvrage, se souciant de la lecture de ses lecteurs, de prévoir un dos relié de façon à laisser le livre ouvert au milieu, choisissant subtilement le marque-page… et insistant sur une couverture sobre et minimaliste, au point de ne même pas mettre de majuscule pour le titre et le nom de l’auteur. L’ouvrage est dans une édition "à l’allemande" avec des dimensions faisant intervenir le nombre d’or. Au fond, Michel Houellebecq s’est choisi le livre qu’il aimerait lire en tant que lecteur. Depuis le 10 novembre 2021, on peut déjà toucher ce genre de livre avec les rééditions de ses trois premiers romans, "Extension du domaine de la lutte", "Les Particules élémentaires" et "Plateforme".

Cette fois-ci encore, le lecteur ne sera pas volé et en aura pour son argent (26 euros) : le livre comporte 736 pages qui, comme toujours chez Houellebecq, ont la saveur d’un style fluide, simple, sobre, et descriptif.

Le site Mediapart, antihouellebecquien primaire, trouve ce livre à connotations racistes. Je n’ai pas pu lire la critique de ce site (de Joseph Confavreux et Lise Wajerman, le 3 janvier 2022), car il faut être abonné, mais ça commence ainsi : « Une écriture en fin de vie, un écrivain qui radote, des propos odieux en mode crème, mais une critique enthousiaste, comme si Houellebecq était à notre temps réactionnaire une fierté française comparable à ce que le nucléaire a été pour les Trente Glorieuses. ». L’excessif est insignifiant, et il est clair que si on cite des personnages, qui peuvent être parfois odieux, on peut toujours trouver l’auteur odieux.

Michel Houellebecq est ce qu’on appelle un auteur à polémiques, mais il n’est pas un polémiste. C’est en broyant du noir, dans une quasi-dépression, qu’il a su sortir de sa plume les mots touchants et tranchants très représentatifs de notre société postmoderne. Si le regretté Bernard Maris, assassiné en même temps que le livre "Soumission" sortait en librairie, il y a sept ans, adorait cet auteur, c’était justement parce qu’il est un observateur très fin de notre société et que ses romans valent bien de nombreuses études sociologiques.

Si Houellebecq s’est fait connaître en décrivant plutôt un monde obscur voire noir, lui-même paraît s’être épanoui dans la joie, élargissant le spectre de son talent à la lecture publique, à la réalisation et même au métier d’acteur, en participant à des entreprises qui ne manquaient pas d’autodérision.

Pour "Anéantir", il semble être revenu à ses vieilles noirceurs (encore que…). L’éditeur a demandé aux 600 critiques qui ont eu le privilège de recevoir le livre en avant-première de ne rien dévoiler de l’intrigue avant le 30 décembre 2021, ce qu’ils ont respecté à ma connaissance. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut tout dévoiler, car il n’y a rien de plus rageant que de raconter un livre (ou un film) avant de le faire lire (ou regarder). Ce roman, à l’évidence, se laisse lire comme une petite saveur acidulée, ou un chocolat qu’on évitera de croquer et qu’on sucera jusqu’à l’extase… Bon, j’exagère un peu, mais les romans de Houellebecq sont si rares que j’ai bien le droit d’exagérer !

Ce qu’on peut en dire, c’est que l’histoire se passe en 2026 ou 2027 (vous imaginez dans quel calendrier politique on se trouve alors) et qu’elle débute sur la description d’une guillotine. Rien à voir avec les gilets jaunes… ou bien si, un petit peu quand même. Il est question d’informatique, un domaine que connaît bien l’auteur, et notamment de films réalisés avec des images de synthèse, une vraie science et un vrai business. Des nouvelles technologies en-veux-tu-en-voilà.

Le roman que certains considèrent comme un "thriller politique" évoque de très nombreux sujets de société, c’est souvent avec Houellebecq, avec parfois des dispersions, notamment la fin de vie avec un personnage qui n’est pas sans faire penser à Vincent Lambert, mais surtout l’amour que l’auteur décline dans tous les sens, comme l’écrit Laurence Houot, dans sa critique du livre pour France Télévisions le 30 décembre 2021 : « Michel Houellebecq décrit un monde en déclin, sans espoir, sombre et mélancolique, dans lequel surgissent pourtant des moments de grâce, de bonheur, apparaissant ici ou là, dans les trajectoires de ses personnages, le plus souvent sous les traits de l’amour. ». Ajoutant : « Le romancier poursuit ainsi sa peinture de la société contemporaine, à la manière des romanciers du XIXe siècle, reliant tous les éléments qui composent notre quotidien aux grands thèmes universels de la métaphysique, faisant de ce nouveau livre un roman humaniste (à tendance pessimiste). ».

Parmi les personnages, je citerais deux personnes un peu geeks qui travaillent pour la DGSI avec des statuts divers, et deux énarques, ou plutôt, un couple d’énarques (une femme et un homme), du corps de l’inspection des finances (l’homme est le personnage central du livre, ne cessant de faire des rêves retranscrits dans le roman, et la femme ressemble à Trinity dans "Matrix").

Un couple au sens houellebecquien du terme, c’est-à-dire pas vraiment le grand amour, plutôt, un amour de deux timides peu préoccupés à séduire (ce sont des énarques !) qui évolue tant bien que mal jusqu’à ce qu’explose la bombe végane (la femme devient végane, l’homme reste carnivore, donc charognard). Ils se partagent donc le réfrigérateur mais font chambre à part dans un bel appartement parisien du 12e arrondissement pour lequel les deux venaient de s’endetter.

Enfin, je terminerais avec un cinquième personnage, assez transparent : Bruno Juge, qui est comme par hasard le Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget. Tout le monde peut donc deviner, c’est un gros clin d’œil, qu’il pastiche Bruno Le Maire, lui-même se revendiquant proche de l’auteur, lui-même cultivant une réelle ambition littéraire (il a sorti des romans), comme son mentor Dominique de Villepin, lui-même déjà surfant confusément dans le scénario d’une bande dessinée et de son adaptation au cinéma, "Quai d’Orsay".

Bruno Le Maire a un tantinet spoilé le livre au cours d’un colloque à Bercy le 26 octobre 2021 (alors que le livre n’avait pas encore été annoncé) : « Vous savez que je suis très lié avec un écrivain que vous connaissez tous, qui s’appelle Michel Houellebecq. » (le romancier s’est souvent rendu à son ministère pour se documenter). Il a évoqué ses ouvrages « qui sont peut-être le meilleur sismographe de ce qu’est la société française aujourd’hui ». Insistant : « Michel Houellebecq est probablement celui qui saisit le mieux les courants profonds qui animent la société française. ».

Michel Houellebecq s’est interdit tout service après-vente, comme à son habitude. Il se trouve plus percutant à l’écrit réfléchi que dans une improvisation orale où, comme Cicéron, il trouve bien trop tard ce qui est pertinent à dire.

Il est cependant intervenu dans une conférence à la Sorbonne (le prestigieux amphithéâtre Richelieu) le 2 décembre 2021 au cours d’entretiens animés par Agathe Novak-Lechevalier, maître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, qui a supervisé le numéro spécial du "Cahier de l’Herne" qui lui est consacré.





Et il a accepté d’être longuement interviewé par Jean Birnbaum, responsable du "Monde des livres", pour "Le Monde" du 30 décembre 2021, où il évoque en particulier l’importance du rêve dans ce roman : « Le rêve est à l’origine de toute activité fictionnelle. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que tout le monde est créateur, parce que tout le monde reconstruit des fictions à partir d’éléments réels et irréels. C’est un point important. ». Et il a exprimé une idée très positive : « Il n’y a pas besoin de célébrer le Mal pour être un bon écrivain ! Dans mes livres, comme dans les contes d’Andersen, on comprend tout de suite qui sont les méchants et qui sont les gentils. Et s’il y a très peu de méchants dans "Anéantir", j’en suis très content. La réussite suprême, ce serait qu’il n’y ait plus de méchants du tout ! ».

Laurence Houot conclut sa critique du roman ainsi : « Michel Houellebecq a un sens de l’observation, un souci du détail, et une forme de rigueur, d’honnêteté dans l’écriture, sans fioritures, sans "frime", qui, au-delà de tout ce qu’il peut raconter, nous touche, et nous éclaire, en nous offrant comme il le dit lui-même, parlant de la fonction des livres, "une alternative au monde". ». C’est sa huitième alternative au monde que nous propose Houellebecq le 7 janvier prochain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 janvier 2022)
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Pour aller plus loin :
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq évoque Vincent Lambert.
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
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Sérotonine, c’est ma copine !

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23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 03:43

« Il faut prendre conscience de ce fait peu banal que Pierre Soulages n’est pas originaire des élites intellectuelles. Même dans ce pays socialement clivé, quelqu’un qui n’est pas du tout originaire des milieux culturels a pu parfaitement développer un art absolument rigoureux qui est reconnu par tous et qui ne recourt pas à la séduction. » (Pierre Encrevé, le 10 octobre 2009).




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Cette réflexion parue sur le site officiel de l’Aveyron (aveyron.com) le 10 octobre 2009 a été émise par Pierre Encrevé, l’un des deux commissaires de l’Exposition Soulages du Centre Pompidou en 2009-2010 à l’occasion des 90 ans de l’artiste. Maintenant, Pierre Soulages fête son 102e anniversaire ce 24 décembre 2021. C’est un monument, français mais mondial aussi, parisien et aveyronnais (il a installé son atelier en région parisienne le 14 mars 1946). Entre-temps, une rétrospective de sa peinture a eu lieu au Louvre en 2019-2020, pour son centenaire, rare privilège d’un peintre encore vivant partagé avec seulement Chagall et Picasso.

Pierre Encrevé poursuivait ainsi sur l’art de Soulages, dont certains se moquent : « Car son art va chercher chez vous quelque chose de très profond, lié au sacré. Accéder à son art demande du temps et du silence. Cela suppose de désapprendre une esthétique de grande consommation. Mais c’est un choix que n’importe qui peut faire. ». En ce sens, la peinture de Soulages n’est pas "élitiste".

Oui, l’art de Soulages est reconnu depuis longtemps, depuis plus de soixante-dix ans. Depuis une quarantaine d’années, tous les Présidents de la République ont apprécié Pierre Soulages, l’ont rencontré, parfois décoré, certains ont acheté de ses œuvres. Nicolas Sarkozy, probablement le moins connu comme amateur d’art, lui a même consacré quelques pages dans son anthologie artistique (qui peut faire un beau cadeau de Noël aux profanes de l’art). Oui, Soulages fascinent l’élite.

Comment parler de reconnaissance ? On s’amuse suffisamment à propos du marché de l’art et de ses bulles artificielles (à cet égard, je recommande de revoir la pièce de Yasmina Reza "Art", créée le 28 octobre 1994 avec Pierre Vaneck, Fabrice Luchini et Pierre Arditi dans une mise en scène de Patrice Kerbrat, qui explique la supercherie mais aussi la sincérité de l’art contemporain). Pourtant, chez Soulages, point de supercherie et une réelle recherche.

Pierre Encrevé a parlé de son art « lié au sacré » et assurément, cette recherche du sacré était palpable lorsque Pierre Soulages a projeté de réaliser 104 vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, datant du XIIe siècle (qu’il avait visitée pour la première fois en 1931) : « J’ai été invité à expliquer mes intentions à la préfecture. Ils tremblaient un peu de ce que j’allais faire. Le maire de Rodez était présent. Une fois les vitraux réalisés [entre 1987 et 1994], le succès touristique était là, pierre angulaire de la pensée des maires, retournant soudain les hôteliers, si farouchement contre mon projet. ». Pourtant, il n’est pas croyant : « Je suis devenu agnostique. La seule chose dont je sois sûr, c’est que je ne sais pas. La foi ne m’a jamais effleuré ni tenté depuis. Mais je reste de culture chrétienne et j’admire beaucoup Jean de la Croix, le mystique. » ("Le Figaro" le 8 mars 2013). Avant ses vitraux, il y avait 350 000 visiteurs à Conques chaque année, depuis ses vitraux, 500 000.

Soulages a refusé qu’un musée lui fût consacré à Montpellier, proposé par son maire de l’époque, le bouillonnant George Frêche (celui qui voulait ériger une statue géante de Lénine en plein centre-ville). Le peintre n’aime pas les musées personnels, car les deux premières années, il y a beaucoup de visiteurs, et puis ensuite, on l’oublie. Finalement, il est présent dans une aile du Musée Fabre de Montpellier, et a expliqué à Valérie Duponchelle pour "Le Figaro" du 8 mars 2013, non sans rire de lui-même : « Montpellier a acheté deux grandes toiles, sans barguigner, au prix du marché. Il a été reproché au maire, par le Front national, de gaspiller l’argent des contribuables pour des mètres carrés de goudron ! C’est mon titre de gloire. ».

Je n’ai malheureusement pas visité l’exposition du Louvre, j’aurais dit à cause de la crise sanitaire, mais ce serait une fausse excuse car elle se tenait avant le confinement, du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020. En revanche, j’ai pu visiter le Musée Soulages de Rodez en 2015, peu après son ouverture. Si Pierre Soulages a accepté le Musée Soulages de Rodez, c’était en imposant 500 mètres carrés de surface pour des expositions temporaires d’artistes contemporains. Et en participant au jury pour le choix de l’architecte : « Le projet qui l’a emporté me plaît. Même si les projets de Jean Nouvel, de Christian de Portzamparc, de Kengo Kuma étaient vraiment intéressants. Je dois dire que les architectes sont entre eux d’une sauvagerie que l’on n’imagine pas ! Les Français ont tous été virés. J’ai approuvé le choix final des Catalans RCR. Dire que c’était la seule chose possible, je ne crois pas. ».

Pour Soulages, le "prix du marché" n’est pas un mot à la légère, et cela peut expliquer la colère des élus du FN à Montpellier (remarquons qu’à l’époque de Le Pen père, tous les élus FN des grands villes fustigeaient systématiquement les budgets alloués à la culture contemporaine, considérant l’art contemporain comme de l’art dégénéré ; cela a donné d’épiques répliques enregistrées dans les procès verbaux des conseils municipaux de Grenoble présidés par Alain Carignon).

Les peintures de Pierre Soulages font partie des œuvres qui se vendent les plus chères au monde de la part d’un artiste encore en vie. Ses toiles ont régulièrement battu leur propre record. Ainsi, le dernier record en date s’est passé il y a un mois, le 16 novembre 2021 chez Sotheby’s à New York : il s’agit d’une toile 195 cm x 130 cm réalisée le 4 août 1961 et qui était pendant plus de trente ans dans une collection privée. Il correspond à sa "période rouge" alors que Soulages est devenu célèbre pour son outrenoir, les reflets de la lumière dans le noir.

Ce tableau laisse apparaître des teintes rouges sous le noir par la technique du raclage du matériau utilisé. À l’origine, l’œuvre était estimée entre 8 et 12 millions de dollars et un acheteur en a mis 20,2 millions de dollars (soit 17,8 millions d’euros) à la suite d’enchères "haletantes" (selon le mot du "Figaro" du 17 novembre 2021) de plusieurs acquéreurs potentiels. On lira d’ailleurs avec amusement quelques commentaires à l’article du "Figaro".

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Certes, la cote de ses œuvres ne doit pas laisser indifférent Pierre Soulages, mais pour le tableau concerné, il ne lui appartenait plus depuis longtemps ; en quelque sorte, son œuvre lui échappe dès lors qu’il n’en est plus le propriétaire. Cela le dépasse autant que ses admirateurs non fortunés et même sans reconnaissance sur le marché de l’art, Soulages aurait continué à faire ses toiles car elles répondent à une recherche personnelle et artistique. Il est d’ailleurs loin de la vie parisienne, de la frime, du bling-bling et à 100 ans, il a réalisé encore deux ou trois tableaux pour l’exposition du Louvre. Et c’est physique, ce sont de grands tableaux.

Pierre Encrevé expliquait, lors des 90 ans de l’artiste : « Cette grande exposition du Centre Pompidou est faite aussi pour cela, pour ouvrir l’art du Soulages au grand public. ». J’ai visité cette rétrospective et, pour ainsi dire, j’ai fait la connaissance de son œuvre au Centre Pompidou, une exposition très spacieuse, très longue, quasi-exhaustive de ses périodes, de ses recherches, très documentée. Son œuvre est inspirée de la grotte de Lascaux qu’il a visitée très jeune, tout comme des gouffres naturels de l’Aveyron. Il est resté fasciné par les premières peintures, la grotte Chauvet, c’était il y a 360 siècles ! Il s’est inspiré aussi des œuvres de Hartung.

Le génie, c’est une idée fixe qui a germé dans le cerveau de l’enfant et qu’il s’applique depuis près de cent ans à mettre en œuvres (au pluriel) : le noir fait ressortir la lumière. Quand une tentative ne lui convient pas, loin de laisser le marché de l’art faire fructifier son ratage (il le pourrait, d’autres ont été plus cyniques, par exemple Salvador Dali), lui, pudiquement, brûle la toile et récupère son cadre. Les ratés n’ont pas place dans son cheminement. Cette caractéristique fait même partie de sa légende. Bon 102e anniversaire, grand maître !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2021)
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Pour aller plus loin :
Soulages consacré au Louvre.
Entrenoir.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211224-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-102-ans-broie-du-238072

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258652.html








 

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30 octobre 2021 6 30 /10 /octobre /2021 02:30

« Adieu, fantômes ! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie les avantages de la mort. Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s’éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. » (Paul Valéry, 1919).



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Monstre sacré de la littérature française, reconnu et encensé de son vivant par mille et un honneurs, le poète (et philosophe) Paul Valéry s’est éteint à Paris il y a soixante-quinze ans, le 20 juillet 1945, à l’âge de 73 (il est né à Sète le 30 octobre 1871). Coïncidence, sa disparition a eu lieu trois jours avant le début du procès du maréchal Pétain devant la Haute Cour de justice, d’abord admiré par Paul Valéry comme l’homme de Verdun, puis détesté en 1940 comme l’honteux et odieux homme de la collaboration avec les nazis.

Enterré à Sète après des funérailles nationales, dans ce cimetière qu’il a si bien décrit : « Ce toit tranquille, où marchent des colombes,/ Entre les pins palpite, entre les tombes ;/ Midi le juste y compose de feux/ La mer, la mer, toujours recommencée !/ Ô récompense après une pensée/ Qu’un long regard sur le calme des dieux ! » dans "Cimetière marin", son deuxième chef-d’œuvre (qui se termine ainsi : « Le vent se lève !… Il faut bien vivre !/ L’air immense ouvre et referme mon livre,/ La vague en poudre ose jaillir des rocs !/ Envolez-vous, pages tout éblouies !/ Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies/ Ce toit tranquille où picoraient des focs ! »), sorti en 1920 (il y a cent ans), après son premier chef-d’œuvre, "La Jeune Parque", sorti en 1917 et avant "Charmes", sorti en 1922 : ces trois recueils de poèmes édités chez Gallimard ont eu beaucoup de succès et ont fait la renommée internationale de Paul Valéry, devenu rapidement, entre les deux guerres, la référence morale, intellectuelle, littéraire, au point qu’il pouvait lui-même s’en moquer tellement il trouvait cela exagéré. Il a fait de très nombreuses conférences et beaucoup de voyages officiels en cette qualité de maître incontesté de la poésie française.

Lorsqu’il décida, dans sa nuit mystique du 4 au 5 octobre 1892 (la "nuit de Gênes", il avait 20 ans), de ne plus faire de littérature, de s’éloigner de la poésie et de faire des sciences et des mathématiques, imaginait-il qu’il serait élu membre de l’Académie des sciences de Lisbonne, en 1935 ? Il s’intéressa aux travaux de Bergson, Einstein, Louis de Broglie, Henri Poincaré, Paul Langevin et Auguste Perret. Il échangea beaucoup de réflexion avec ces derniers.

Professeur au Collège de France (chaire de poétique à partir de 1937), grand officier de la Légion d’honneur (1938), président du Pen Club français (1924 à 1934), administrateur du Centre universitaire méditerranéen de Nice (1933 à 1941), président de la commission de synthèse de la coopération culturelle pour l’exposition universelle (1936), président d’honneur de la Sacem (1939), président de l’Union française pour le sauvetage de l’enfance (1941 à 1945), il fut élu le 19 novembre 1925, au quatrième tour par 17 voix, membre de l’Académie française et succéda à Anatole France (à qui il avait succédé à la présidence du Pen Club français). Il s’installa pour une petite vingtaine d’années dans le fauteuil de Malesherbes, Thiers (qui y siégea longtemps, de 1833 à 1877), Henri Martin, Ferdinand de Lesseps, Anatole France, et laissa son siège, après sa disparition notamment à Henri Mondor et au professeur François Jacob.

Ses premiers mots à ses confrères académiciens furent d’ailleurs ceux-ci : « Le passé saisit le présent, et je me sens environné d’une foule d’ombres que je ne puis écarter de mon discours. Les morts n’ont plus que les vivants comme ressource. Nos pensées sont pour eux les seuls chemins du jour. Eux qui nous ont tant appris, eux qui semblent s’être effacés pour nous et nous avoir abandonné toutes leurs chances, il est juste et digne de nous qu’ils soient pieusement accueillis dans nos mémoires et qu’ils boivent un peu de vie dans nos paroles. Il est juste et naturel que je sois à présent sollicité de mes souvenirs et que mon esprit se sente assisté d’une troupe mystérieuse de compagnons et de maîtres disparus dont les encouragements et les lumières que j’en ai reçus m’ont conduit insensiblement devant vous. Je dois à bien des morts d’être tel que vous ayez pu me choisir ; et à l’amitié je dois presque tout. ».

Sa réception sous la Coupole le 23 juin 1927 fut exceptionnelle car Paul Valéry refusa de prononcer une seule fois le nom de son prédécesseur dont il faisait l’éloge. La raison : il en voulait encore à Anatole France de ne pas avoir publié une œuvre de Mallarmé dans le journal "Le Parnasse contemporain". Car Mallarmé était en quelque sorte son inspirateur littéraire ; étudiant, il participait avec assiduité, aux côtés d’un autre grand ami, André Gide (qui insista plus tard pour qu’il publiât ses premiers poèmes), aux précieuses rencontres du mardi chez Mallarmé après avoir fait la connaissance de son ami Pierre Louÿs.

Car c’était bien sa conception de l’écriture qui a impressionné très vite les lecteurs de Paul Valéry. Il était à la recherche des vers "parfaits", plus importants que le sens et l’inspiration. La biographie de l’Académie française explique : « Quête de la "poésie pure", son œuvre se confond avec une réflexion sur le langage, vecteur entre l’esprit et le monde qui l’entoure, instrument de connaissance pour la connaissance. ».

Si Paul Valéry a rédigé finalement peu de poésie, il fut aussi très connu, après sa mort, pour avoir rédigé ses "Cahiers", tous les jours quelques heures pendant une cinquantaine d’années, où il couchait sur le papier l’état de ses réflexions, souvent inquiètes et sans illusions, qui ne furent publiés qu’après sa mort. Une masse incroyable, éditée la première fois par le CNRS entre 1957 et 1961, regroupant plus de 30 000 pages en 261 cahiers !

Chargé de prononcer (en tant que directeur) le rapport sur les prix de vertu le 20 décembre 1934 à la séance publique annuelle de l’Académie française, Paul Valéry déclara : « Voyez-vous, il n’est encore rien de tel comme une vieille Académie pour connaître bien des perfections qui ne se rencontrent pas dans les rues. N’oubliez point que ce qu’il y a de meilleur est toujours assez caché, et que ce qu’il y a de plus haut et de plus précieux au monde est toujours niable. ».

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Ses dernières années renforcèrent l’admiration qu’on pouvait déjà avoir de Paul Valéry. En effet, directeur de l’Académie française, le 22 janvier 1931, Paul Valéry a accueilli sous la Coupole, le maréchal Philippe Pétain (élu le 20 juin 1929 à l’unanimité pour succéder au maréchal Ferdinand Foch, dans le fauteuil de Lacordaire, Albert de Broglie, et après la guerre, d’André François-Poncet, Edgar Faure et Michel Serres) : « D’immenses services rendus à la France ; les mérites les plus solides couronnés par les dignités les plus relevées ; la confiance inspirée aux troupes, celle de la nation tout entière qui vous retient dans la paix à la tête de ses forces, tout vous portait au fauteuil vacant du grand capitaine, même le contraste le plus sensible, et sans doute le plus heureux pour le bon succès de la guerre dans le caractère, dans les conceptions, dans la conduite des idées. ».

Une occasion pour Paul Valéry de prononcer des mots de la fin curieusement prophétiques : « Que personne ne croie qu’une nouvelle guerre puisse mieux faire et radoucir le sort du genre humain. Il semble cependant que l’expérience n’est pas suffisante. Quelques-uns placent leurs espoirs dans une reprise du carnage. On trouve qu’il n’y eut pas assez de détresse, de déceptions, pas assez de ruines ni de larmes ; pas assez de mutilés, d’aveugles, de veuves et d’orphelins. Il paraît que les difficultés de la paix font pâlir l’atrocité de la guerre, dont on voit cependant interdire ça et là les effrayantes images. (…) Quels étranges esprits que les esprits responsables de ces pensées ! En plein conscience, en pleine lucidité, en présence de terrifiants souvenirs, auprès de tombes innombrables, au sortir de l’épreuve même, à côté des laboratoires où les énigmes de la tuberculose et du cancer sont passionnément attaquées, des hommes peuvent encore songer à essayer de jouer au jeu de la mort. Balzac, il y a juste cent ans, écrivait : "Sans se donner le temps d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu’à la cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre ? Ne dirait-on pas que l’humanité, toute lucide et raisonnante qu’elle est, incapable de sacrifier ses impulsions à la connaissance et ses haines à ses douleurs, se comporte comme un essaim d’absurdes et misérables insectes invinciblement attirés par la flamme ?  » (c’était le 22 janvier 1931).

Malgré cette relation particulière qui lia les deux hommes, Paul Valéry refusa le principe de la collaboration et refusa que l’Académie, dont il était encore le directeur sous l’Occupation, fît allégeance à Pétain (au grand dam d’Abel Bonnard). Il osa même faire l’éloge de son ami Henri Bergson mort le 4 janvier 1941 malgré la "judéité" de ce dernier. Le philosophe Henri Bergson avait été élu à l’Académie française le 12 février 1914 et fut lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1927. Paul Valéry le considéra ce 9 janvier 1941 comme « le plus grand philosophe de notre temps », enterré très discrètement en sa présence et celle de seulement une trentaine d’autres proches.

Berson loué et admiré : « Que sa métaphysique nous eût ou non séduits, que nous l’ayons ou non suivi dans la profonde recherche à laquelle il a consacré toute sa vie, et dans l’évolution véritablement créatrice de sa pensée, toujours plus hardie et plus libre, nous avions en lui l’exemplaire le plus authentique des vertus intellectuelles les plus élevées. Une sorte d’autorité morale dans les choses de l’esprit s’attachait à son nom, qui était universel. La France sut faire appel à ce nom et à cette autorité dans des circonstances dont je m’assure qu’il vous souvient. Il eut quantité de disciples d’une ferveur, et presque d’une dévotion que personne après lui, dans le monde des idées, ne peut à présent se flatter d’exciter. ».

Paul Valéry parla plus précisément de son style d’écriture : « La vraie valeur de la philosophie n’est que de ramener la pensée à elle-même. Cet effort exige de celui qui veut le décrire et communiquer ce qui lui apparaît de sa vie intérieure, une application particulière et même l’invention d’une manière de s’exprimer convenable à ce dessein, car le langage expire à sa propre source. C’est ici que se manifesta toute la ressource du génie de M. Bergson. Il osa emprunter à la poésie ses armes enchantées, dont il combina le pouvoir avec la précision dont un esprit nourri aux sciences exactes ne peut souffrir de s’écarter. Les images, les métaphores les plus heureuses et les plus neuves obéirent à son désir de reconstituer dans la conscience d’autrui les découvertes qu’il faisait dans la sienne, et les résultats de ses expériences interpellent. (…) Permettez-moi d’observer que cette reprise fut à très peu près contemporaine de celle qui se produisit dans l’univers de la musique, quand se manifesta l’œuvre très subtile et très dégagée de Claude Achille Debussy. Ce furent deux réactions caractéristiques de la France. ».

La fin de son éloge ne manquait ni d’amertume, ni de pessimisme : « Très haute, très pure, très supérieure figure de l’homme pensant, et peut-être l’un des derniers hommes qui auront exclusivement, profondément et supérieurement pensé, dans une époque du monde où le monde va pensant et méditant de moins en moins, où la civilisation semble, de jour en jour, se réduire au souvenir et aux vestiges que nous gardons de sa richesse multiforme et de sa production intellectuelle libre et surabondante, cependant que la misère, les angoisses, les contraintes de tout ordre dépriment ou découragent les entreprises de l’esprit, Bergson semble déjà appartenir à un âge révolu, et son nom, le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne. ».

Exprimer une telle admiration pourrait apparaître de nos jours anodin et ordinaire, mais en 1941, en pleine période de collaboration "triomphante", c’était au contraire un acte de courage indéniable qui impressionna notamment De Gaulle et qui l’encouragea, en tant que Président du Conseil, à demander et organiser des funérailles nationales lors de sa disparition…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juillet 2020)
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Pour aller plus loin :
Paul Valéry.
François Jacob.
Edgar Morin, le dernier intellectuel ?
Michel Droit.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Vladimir Jankélévitch.
Marc Sangnier.
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
Jean-Paul Sartre.
Pierre Teilhard de Chardin.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 03:19

« Dans les arts, dans les lettres, un homme peut vous présenter une œuvre en disant qu’elle est vraiment sienne et inscrire à son compte votre bienveillance. Il n’en est pas de même dans nos études, dans nos fouilles, où chacun, à son heure, prolonge de quelques mètres la tranchée ouverte par d’autres, avec des outils que d’autres ont apprivoisés, et puis s’en va, transmettant la consigne. » (Georges Dumézil, le 14 juin 1979 à Paris).



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Ces premiers mots de son discours de réception à l’Académie française (où il a été élu le 26 octobre 1978) montrent toute la modestie, l’humilité du très grand chercheur de langues et de sens qu’était Georges Dumézil, mort il y a trente-cinq ans, le 11 octobre 1986 à l’âge de 88 ans (né le 4 mars 1898).

Il poursuivait ainsi : « En vous disant ma gratitude, j’éprouve donc le besoin de proclamer que je ne suis qu’une unité, un numéro matricule, dans un défilé d’ouvriers qui passe devant vote compagnie depuis cent cinquante ans. ». Tout cela pour honorer la mémoire de ses prédécesseurs qui n’ont jamais voulu se présenter sous la Coupole, en particulier Michel Bréal, Marcel Granet, Émile Benveniste, etc : « Je veux (…) étendre l’honneur que vous me faites à tous ceux dont je suis un des relais, comme déjà aux cadets qui viennent de prendre la route. Ainsi sauvé de l’insignifiance personnelle par cette double solidarité, c’est d’un cœur moins inquiet que je fais halte sur la quarantième chaise de votre auberge de longue vie. ». Ses prédécesseurs au 40e fauteuil étaient parfois illustres, comme François Guizot, Marcellin Berthelot, Jacques Chastenet, et ses deux successeurs sont le diplomate Pierre-Jean Remy et l’ancien ministre Xavier Darcos.

Revenons au vieux monsieur modeste à l’humour subtil. J’ai découvert cet homme grâce à un transmetteur populaire, Bernard Pivot, qui a consacré une émission spéciale d’Apostrophes à Georges Dumézil, diffusée le 18 juillet 1986 sur Antenne 2, quelques mois seulement avant sa mort. Il fait partie des personnalités que j’admire le plus par la somme monumentale de son travail, sa culture très étendue et sa prétention de faire avancer la compréhension de l’humain, tout cela proportionnel à son humilité.

Quand il rejetait son mérite seul de ses travaux, les considérant comme une œuvre collective avec ses prédécesseurs, il avait tout à fait raison, comme tous les chercheurs (il a été en outre le beau-père du chercheur et futur ministre Hubert Curien), il est parti d’un point donné de son art, pas de zéro comme c’est souvent le cas pour des œuvres artistiques (malgré les influences et les inspirations). Il parlait ainsi d’une solidarité dans le temps de la recherche et depuis un bon siècle, on peut aussi parler d’une solidarité dans l’espace puisque les communautés scientifiques internationales se réunissent régulièrement autour de leurs disciplines très spécialisées.

Ce que j’avais retenu avant tout de cette longue interview avec Bernard Pivot, c’était qu’il connaissait des dizaines et des dizaines de langues indo-européennes, et surtout, qu’il avait sauvé des langues. Sauveur de langue ! En particulier, de 1928 à 1930, puis à partir de 1954, il s’est consacré notamment à sauver l’oubykh, décrit par le site du Collège de France comme une « langue résiduelle du Caucase du Nord-Ouest, qui n’est plus parlée que par quelques vieillards dans deux villages d’Anatolie ». Le Collège de France l’avait accueilli en décembre 1949 dans une chaire des civilisations indo-européennes qu’il avait lui-même créée.

Georges Dumézil était un homme d’une autre époque que la nôtre. Il existait encore des émissions très longues sur des sujets très pointus, mais il était aussi d’une époque où il n’y avait pas de télévision. Jugez-en : major à l’entrée de Normale Sup. en 1916, et malgré son brillant cursus, il a dû combattre pendant la Première Guerre mondiale, puis agrégé de lettres en octobre 1919, il a commencé ses travaux scientifiques en 1922. Il a soutenu sa thèse de doctorat en avril 1924 sur "Le Festin d’immortalité. Étude de mythologie comparée indo-européenne" (sous la direction d’Antoine Meillet auprès de qui il avait été recommandé par Michel Bréal, que Georges Dumézil avait rencontré lorsqu’il était en khâgne à Louis-le-Grand).

Sa passion des langues, il l’a eue justement grâce à Michel Bréal avant de le rencontrer, qui avait publié le "Dictionnaire étymologique de la langue latine".et qu’il a lu avec attention et intérêt quand il était adolescent.

Il serait trop ambitieux de présenter ici son œuvre et ses travaux, si ce n’est qu’il a tenté de montrer qu’il y avait une certaine unicité de civilisation sur un ensemble très vaste qu’on peut appeler le monde indo-européen ("des structures de pensée communes aux différents peuples") provenant de la méthode comparative qu’il a étendue à l’étude des mythes (d’ailleurs, il se revendiquait "comparatiste"). Comme anthropologue, Georges Dumézil a aussi découvert le principe de "trifonctionnalité" : souveraineté magique et juridique (le sacré), force physique et guerrière (le combat), fécondité (la production).

Le site de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres dont il fut membre à partir de 1970 explique ainsi : « En montrant que "l’idéologie des trois fonctions" constitue le principe organisateur de la mythologie indo-européenne, les travaux de Dumézil permettent de réviser l’idée même de mythe : non plus production incohérente de la pensée pré-logique, comme on le pensait jusqu’alors, mais ensemble rigoureusement structuré, doté d’une logique et d’une cohérence propres. Cette découverte ouvrait de nouvelles voies, non seulement en mythologie comparée et en histoire des religions, mais dans toutes les disciplines relevant de l’anthropologie. ».

Modeste, Georges Dumézil l’était aussi avec son érudition. Il confia ainsi, lors de la réception de son épée d’académicien, le 16 mai 1979, invité par son éditeur Claude Gallimard à l’hôtel de la NRF : « Mon colonel de père (…) termina le débat [avec le principal] en affirmant qu’il n’avait pas mis au monde un fils pour le priver de latin (…). Le fait est que c’est à Neufchâteau que je m’initiai au latin, en 6e et en 5e (…). Je suis accompagné, poursuivi par un démon, beaucoup moins utile que celui de Socrate. Non seulement, neuf ans plus tard, à l’écrit du concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, c’est en thème latin que j’ai cueilli ma seule note périlleuse, mais depuis lors et jusqu’à maintenant, je n’ai guère publié de livre qui, avant la révision pour un second tirage, n’ait présenté en évidence une grosse faute de latin (…). Tout se passe comme si un mauvais esprit, néocastrien sans doute, s’acharnait à venger sur moi et sur mon latin la victoire familiale jadis remportée sur le principal du lieu. ». En effet, le principal (qui s’appelait monsieur Vosgien) avait testé Georges Dumézil et le futur élève avait échoué, mais son père avait insisté pour qu’il fût quand même accepté dans cette classe avec latin. À la fin de son année de 6e, monsieur Vosgien créa un second prix d’excellence pour Georges Dumézil, afin « de me glorifier sans dépouiller celui qui seul excellait, mon camarade interne Pierre Laval de Liffol-le-Grand ».

À cette même occasion, Georges Dumézil parlait de ses travaux ainsi : « Le sentiment que j’ai, très fort, que toute ma vie intellectuelle, toute mon étude a été un jeu, et que je n’ai été, au total, qu’un joueur impénitent et quelque peu chanceux. Notre cher Roger Callois, dans un livre célèbre qui parut en ces lieux et qu’on n’est pas parvenu à prendre en défaut, a divisé les jeux, toutes les activités ludiques, en quatre classes : alea, le jeu de hasard, agôn, le jeu de compétition, mimicry, le jeu d’imitation, de singerie, et l’helix, le jeu d’excitation, de vertige, proprement de tourbillon. La belle simplicité de ce tableau m’a toujours paru digne d’être défiée et j’ai passé des jours à tâcher de découvrir un jeu qui n’y rentrât point. Mais chaque fois, Caillois me montrait avec rigueur qu’il y rentrait. Un jour, je lui ai proposé, comme cinquième catégorie, studium, l’étude, la recherche de l’invention capable de résoudre de vieux problèmes. Il ne contesta pas le caractère ludique de l’étude, mais il dit qu’elle était une collection de jeux des catégories, non une catégorie nouvelle : le hasard, la rivalité ave les contemporains ou les prédécesseurs, l’imitation des maîtres, la jouissance vertigineuse que donne une solution naissante, tout cela s‘y trouve, disait-il, mais sans résidu, sans rien qui justifie l’ouverture d’une rubrique spéciale. ».

Mais pour Georges Dumézil, si ! son étude comparée des idéologies indo-européennes mériterait une cinquième catégorie : « Simplement, j’aimerais vivre encore pendant un demi-siècle, en spectateur, pour voir ave quels outils des cadets respectueux. Mais mon chez Perpétuel [il s’adressait à Jean Mistler], la fabrique d’immortalité que tu administres est-elle capable d’assurer une rallonge, si courte soit-elle, à quatre fois vingt ans ? ».

Comme un peu plus tard avec sa réception officielle, on a pu ainsi apprécier l’humour subtil de la manière dont l’anthropologue considérait l’Académie française : « fabrique d’immortalité » et « auberge de longue vie ».

Georges Dumézil était donc un académicien (double au moins), mais il n’était pas un mandarin. Il n’a dirigé aucune thèse de sa vie, n’a jamais voulu être le maître de quelqu’un. C’est ce qu’il disait à Bernard Pivot le 18 juillet 1986 : « J'avais fait trop d'erreurs dans ma jeunesse pour mandariner. Et encore aujourd'hui, quand un jeune homme vient me soumettre des idées qui me paraissent saugrenues, jamais je ne le décourage. Allez au bout de votre pensée. Vous verrez bien où ça vous mène, si c'est une impasse ou une avenue. Je n'ai jamais de ma vie dirigé une thèse. (...) Jamais je n'ai proposé un sujet de diplôme. Il y a des étudiants qui me l'ont proposé (...). J'aurais horreur de diriger et d'agir sur la pensée de quelqu'un. ».





Pour lui rendre hommage, je propose ces vidéos très intéressantes pour comprendre ses travaux.

La première est un entretien avec Pierre Dumayet pour évoquer son livre "Mythe et épopée" et expliquer pourquoi il croyait à une ancienne civilisation commune dont les descendant peuplent aujourd'hui la Scandinavie comme la Sicile, l'Irlande comme l'Inde.





La deuxième est un entretien qui retraçait son parcours et ses travaux, diffusé sur France Culture le 9 juin 1995.





Enfin, la troisième vidéo reprend la thèse des fonctions tripartites indo-européennes formulée par Georges Dumézil à partir de la mythologie comparée.





Ce qui est d’ailleurs intéressant, et sans nul doute que Georges Dumézil aurait réagi avec joie s’il était encore de ce monde, c’est que l’origine génétique commune des locuteurs de l’indo-européen semble désormais démontrée.

Dans son numéro 68 de 2018, la revue "Nouvelle École" (fondée par Alain de Benoist) a consacré un dossier sur la paléogénétique des Indo-européens : « Grâce au séquençage du génome humain et au perfectionnement des techniques d’extraction des données génétiques, il devient en effet possible, en analysant les restes humains exhumés par les archéologues, de reconstituer le processus d’indo-européanisation de l’Europe et d’une bonne partie de l’Asie à partir d’un "dernier habitat commun" situé dans les steppes pontiques (entre le Dniepr et la Volga), au quatrième millénaire avant notre ère. Ce foyer de dispersion se confond plus ou moins avec la culture dite de Tamna, caractérisée par des sépultures individuelles sous tumuli (tradition des "kourganes"), par l’importance centrale du cheval et l’usage des chariots, par une économie de type pastoral ainsi qu’un modèle de société patriarcal et guerrier. Se mêlant progressivement à des populations de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs, ces conquérants indo-européens imposèrent à la "vieille Europe" du néolithique leurs idiomes, leurs divinités et leur vision du monde. » selon l’historien Henri Levavasseur (Iliade) dont la réflexion n’est pas sans finalité idéologique, lui qui se focalise sur : « tout honnête homme européen en quête de ses origines ancestrales ».

Pour la finalité idéologique et politique, il suffit en effet de lire un entretien de cet homme dans Breizh-Info le 28 avril 2021 : « De toute évidence, la question de l’identité de la France se pose aujourd’hui en des termes nouveaux, du fait de l’entrée sur notre territoire, en l’espace d’un demi-siècle, de millions d’immigrés provenant de l’espace extra-européen. À l’échelle du contingent, c’est un phénomène d’une ampleur sans équivalent depuis la Préhistoire. (…) Le traumatisme culturel, social, économique et politique provoqué par l’arrivée de ces flux humains considérables a créé en France, mais aussi dans la plupart des pays d’Europe, une véritable fracture entre l’identité ethnoculturelle et l’identité civique, entre ce que les Grecs nommaient, à l’aube de l’histoire européenne de la pensée, l’ethnos (ethnie) et la polis (cité). ».

On voit ainsi poindre certains "identitaires" récupérer l’œuvre subtile et rigoureuse de Georges Dumézil pour leur propre délire identitaire. Y aurai-il eu une même récupération si, au lieu d’une "civilisation indo-européenne", le vieux philologue avait découvert une "civilisation afro-européenne" ?

En tout cas, la question indo-européenne fait encore beaucoup débat. Pour preuve, cette conférence de Jean-Paul Demoule, professeur à l’Université de Paris et spécialiste du néolitique européen, le 15 octobre 2015 à la Maison de l’histoire, conférence qui ne manquera pas de susciter quelques réactions !...






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 octobre 2021)
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Pour aller plus loin :
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 03:51

« Mon père était juif. Pendant la guerre, ma mère [catholique] a eu peur. Un jour, elle a fait semblant de s’engueuler avec lui. Ensuite, elle l’a caché sous le plancher et a demandé le divorce. Il est resté un an et demi dans cette cachette… Puis mes parents se sont remariés. » (Christian Boltanski).



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Petit clin d’œil de l’un des plus grands artistes contemporains français (d’origine russe), Christian Boltanski a tiré sa révérence à Paris ce mercredi 14 juillet 2021, le jour de la fête nationale.

Dans le journal de 18 heures du 14 juillet 2021 sur France Culture, il a été dit : « Sa mort que Christian Boltanski avait d’ailleurs aussi transformée en œuvre, puisqu’il avait mis sa fin de vie en viager filmé. Un pacte faustien avec un collectionneur australien, comme dernier pied de nez à l’art, la fuite du temps, la fragilité de l’existence, et notre vanité. ». Cela fait penser à une autre personnalité médiatique qui a, elle aussi, mis en scène sa fin ultime, le professeur Axel Kahn.

Il aurait eu 77 ans le 6 septembre 2021. Il a été un peu tout, photographe, peintre, sculpteur, mais il était surtout connu pour ses "installations".

"Installation", voici un grand mot pour définir l’art contemporain. Comment pouvoir innover quand tant de choses ont été déjà présentées ? Le danger, c’est de présenter n’importe quoi et d’en faire de l’art. Après tout, l’art ne se définit pas en lui-même mais par la représentation que les autres en font. Un grain de riz pourra être considéré comme un bijou si vous l’installez dans un bel écrin servant à protéger un joyau. Et pour celui qui crie famine, oui, ce grain de riz a autant de valeur qu’un bijou.

Alors, les artistes d’aujourd’hui sont-ils de bons managers en marketing ? J’aurais tendance à dire oui, comme dans toutes les professions, il faut savoir se vendre, l’écrivain auprès de son éditeur puis auprès de ses lecteurs, l’avocat auprès de ses clients puis des jurés, etc., mais ce serait tout à fait insuffisant s’ils n’étaient que cela. Ils restent aussi des artistes, avec une volonté sincère de faire de l’art, avec une recherche souvent très originale tant sur le plan technique que conceptuel.

L’art contemporain reste toujours la tarte à la crème des pseudo-intellos qui dînent en ville : mon petit frère pourrait faire la même chose. On l’a dit pour Picasso ! Mais sans connaître toute la richesse et le talent de Picasso. Mais Picasso est-il contemporain ou n’est-il pas plutôt un artiste classique maintenant ? Car tous les classiques étaient des contemporaines, à leur époque. Même la Tour Eiffel est maintenant un monument classique.

En fait, pour moi, l’art n’est pas ce que produit un artiste, c’est ce que reçoit un spectateur, lecteur, auditeur, visiteur. C’est par l’onction extérieure que l’œuvre devient une œuvre d’art. Et cette transformation, pour moi, a un seul critère : l’émotion dégagée au public ou par le public. C’est comme dans les mauvais films, parfois, on ne croit pas du tout à la tristesse d’un personnage. Parfois si. Mais dans tous les cas, ce n’est pas l’histoire que raconte l’artiste qui est importante, mais c’est l’immixtion de l’artiste dans la propre histoire du visiteur, comme si son œuvre faisait sens par rapport à la propre histoire, aux propres référents du visiteur.

Évidemment, tout n’est pas art. Parfois, c’est plus de l’artisanat que de l’art. Mais on peut aussi considérer que tout art est en partie une imposture, un peu à l’instar de l’amour : on s’aime, mais peut-être pas pour les mêmes raisons, peut-être sur un (salutaire) malentendu. Toujours est-il que lorsque l’œuvre devient œuvre d’art, l’artiste est lui-même dépossédé de son œuvre, qui devient objet public, disséqué, interprété voire surinterprété par de soi-disant experts. Salvador Dali s’amusait beaucoup de ce petit monde au point de balancer sur le marché des toiles vides avec sa signature, histoire de provoquer, de confondre, de transgresser.

À l’origine, j’étais contre, j’étais ce grand frère qui avait ce frère qui était capable de faire tous les gribouillis et autres manifestations artistiques de ce qu’on aurait pu appeler des imposteurs. Et puis la maturité est venue.

Elle n’est pas venue par la connaissance. Je rejette l’idée qu’on ne peut goûter à l’art et à la culture que par la connaissance de la discipline : c’est comme si on demandait à chaque conducteur automobile de savoir réparer un moteur de voiture. Elle est venue par l’émotion. Pour moi, un artiste, c’est quand une œuvre m’a retransmis une émotion. L’œuvre peut être une imposture, mais si je ressens une émotion, elle, bien réelle, ce n’est plus une imposture, et alors, je la transcende pour en faire une œuvre d’art.

Dans ma définition très subjective, je conçois qu’il y a des véritables œuvres d’art qui ne m’émeuvent pas. Mais j’imagine qu’elles ont ému d’autres personnes. Je pourrais définir donc l’art par le fait qu’il suffit qu’une personne, une et une seule, en soit émue pour que l’objet, le procédé, le dispositif devienne une œuvre d’art. Il y a certes des effets de mode, mais au début, un artiste est inconnu, n’a pas de réputation, et s’il a réussi à se distinguer, à se faire valoir, c’est qu’il y a bien une ou deux raisons sérieuses.

Du reste, Boltanski semblait lui-même partager cette définition : « Je pense que chacun peut ressentir ce genre d’émotions sans qu’il soit nécessaire de connaître quoi que ce soit à l’art contemporain. (…) Il faut (…) que le visiteur arrive, qu’il avoue ne rien comprendre à ce qu’il voit et à ce qu’il ressent, et se mette à pleurer ou à rire sous le coup de l’émotion. ».

J’évoquais Picasso, mais en fait, Boltanski serait plutôt sous la référence de Giacometti. Sa première installation date de 1968, il n’a alors que 24 ans. Très tôt, il s’est transformé en artiste un peu particulier, publiant de nombreux livres à mesure qu’il a confectionné et exposé des "installations". En plus de cinquante ans de carrière, Boltanski a acquis une renommée internationale.

Parmi les thèmes récurrents de Boltanski, il y a la mémoire et la mort. J’imagine que des essais ont déjà analysé toute l’œuvre de Boltanski, et si ce n’est pas le cas, ou alors de manière incomplète, ce sera le cas dans un avenir proche car cet artiste avait beaucoup de choses à dire, à montrer, à suggérer.

Moi, je l’évoquerai plus par un petit bout de la lorgnette. Je l’ai découvert au détour d’une de ses plus gigantesques installations dans un cadre prestigieux, la Nef du Grand Palais à Paris. C’était en janvier 2010, et, disons-le, j’étais sceptique quand j’ai fait les premiers pas. Je l’ai raconté ici.

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J’ai fait partie des 149 717 visiteurs (c’était peu) de cette installation appelée "Personnes" dans le cadre de Monumenta 2010, accessible du 13 janvier 2010 au 21 février 2010. L’endroit était froid, ce qui était normal en plein hiver dans la Nef. Il n’y avait pas beaucoup de visiteurs quand j’y étais allé, cela faisait une impression de vide. Une drôle d’impression qui vous prenait à la gorge. Étalées sur le sol, des dizaines de couvertures étendues, mais je me doutais que ce n’était pas la plage. Et au milieu, sous le grand dôme, une montagne de vêtements.

Inutile de préciser que l’émotion m’a submergé immédiatement : j’ai ressenti Auschwitz. Chaque vêtement était une personne, remalaxée dans une montagne d’indifférence et d’inhumanité. Et un grappin automatique venait s’emparait de certaines affaires, les monter jusqu’au sommet du dôme et les relâchait, comme si l’aspect industriel et robotisé de la mort ôtait toute humanité aux personnes figurées.

Au-delà de l’aspect ingénierie et technique, il y a l’aspect très symbolique. J’ai été happé par Boltanski. Il n’y avait pas besoin qu’on m’expliquât, je m’étais d’ailleurs refusé à lire quoi que ce fût sur le sujet avant d’aller faire cette visite que je voulais vierge de tout préjugé. J’ai appris qu’une installation contemporaine était loin d’être une imposture artistique.

Dans l’ambiance froide, inhumaine, industrieuse, robotisée, il y avait aussi le son. Dans de mauvais films ou de mauvaises séries, on voit parfois un héros qui voyage dans l’espace, en difficulté et l’on entend très fort sa respiration. C’est pour moi très pénible de l’entendre. Mais c’est encore plus pénible d’entendre le battement d’un cœur. Or, dans cette grande et majestueuse Nef, c’était cela que j’entendais au point que ces battements pouvaient faire office de roulis d’un train de déportation. En fait, cela aurait pu être mon cœur. Il y avait une petite pancarte où monter dans un petit atelier qui permettait d’enregistrer les battements de son propre cœur, et ensuite, ce son était réintégré dans l’ensemble des cœurs audibles. Plus l’exposition durait, plus il y avait de cœurs. J’ai trouvé cette idée plutôt de mauvais goût et je me suis bien gardé de "donner mon cœur" ! Une idée de mauvais goût mais originale.

Globalement, j’ai adoré cette installation Monumenta 2010. Elle était choquante, prégnante, bouleversante, obsédante. Boltanski avait réussi, du moins sur ma modeste personne, à imprimer des émotions, des sensations, des impressions. Avec ce sentiment de double démesure : la vraie démesure, en grand, cette montagne géante qui atteint le dôme, mais aussi d’une force trop faible par rapport à la réalité criante des faits, celle de la mort inéluctable.

Comme je l’ai inscrit en début d’article, le père de Christian Boltanski était juif, un médecin d’origine russe, et sa mère était une écrivaine catholique. Pour éviter la déportation de son père, sa mère a simulé une mésentente conjugale. C’était rusé. Boltanski est né en septembre 1944, donc conçu bien avant le Débarquement. Il était un enfant de l’espérance et il ne l’a jamais renié.

La commissaire de cette exposition Catherine Grenier, grande spécialiste de l’œuvre de Boltanski, a parlé de cette installation comme d’une « réflexion sur l’inéluctabilité de la mort ». Et analysait la mise en scène comme un moyen pour faire ressentir le hasard des destins : « La mise en scène de ce coup de dés qui fait que l’un sera choisi avant l’autre, sans raison humainement justifiable, se manifeste dans cette installation par une métaphore puissante. ».

Fort de cette expérience heureuse, j’ai tenté de voir d’autres œuvres de Boltanski. C’est plus facile avec des peintres, il suffit de puiser dans la mémoire du Web pour retrouver des toiles plus ou moins précisément représentées. Mais des installations, il faut aller les voir ou ne connaître que l’avis de ceux qui sont allés les voir. Or, en matière d’émotions, je ne me fie qu’à moi-même, moi-même ou des très proches, évidemment.

Ce n’était probablement pas un hasard si la même année, il y avait une autre installation dans la région parisienne. Boltanski a exposé aussi au MacVal du 15 janvier 2010 au 28 mars 2010. Le MacVal est un musée que je ne connaissais pas et tous les habitants de la région parisienne devraient pourtant le connaître. Établi à Vitry-sur-Seine, c’est le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, édifié grâce aux larges subventions d’un conseil départemental à tonalité communiste. Je dois dire que ce projet probablement très coûteux de l’argent public est une grande réussite et semble être un trop grand bâtiment pour abriter trop peu d’œuvres. Un sentiment que j’ai eu aussi lorsque j’ai visité le Centre Pompidou de Metz, une succursale majestueuse de Beaubourg, bâti sur un ancien théâtre romain (il me semble, ou autre édifice romain). En tout cas, le MacVal vaut le détour, même si pour y aller en transports en commun, c’est la galère.

L’exposition s’appelait "Après" et parlait donc de la mort. Au contraire de la Nef du Grand Palais, je n’ai ressenti aucune émotion ni rien qui ait pu me faire ressentir un ce qu’était la mort. Au contraire, cela semblait un dispositif sans grande difficulté technique qui était beaucoup trop démonstrative pour être émouvante. Dans Monumenta, tout était en suggestion et en non-dit, et les interprétations pouvaient se multiplier. Après tout, un enfant qui imaginait mal la Shoah pouvait donner sens sous le dôme de la Nef en faisant le parallèle avec l’une de ces boîtes de jeu dans les foires attractives, une sorte d’aquarium où l’on peut manier de l’extérieur une petite grue à l’intérieur pour tenter de mettre le grappin sur un trésor et le transporter jusqu’au casier de sortie. En général, tout tombe avant et il faut remettre une pièce.

Là, au MacVal, Boltanski ne laissait plus vagabonder les imaginations, les interprétations. C’était comme les rires artificiels dans les mauvaises séries télévisées qui vous disent à quel moment il faudrait rire. Il faut penser au sujet et à rien d’autre. L’installation se plaisait à interroger des fantômes sur ce qu’est la mort, mais de manière trop superficielle, trop infantile sans doute, trop simpliste. C’était dommage car l’idée était intéressante. Cette exposition "Après" est visible à la galerie Marian Goodman à Paris.

Ces deux expériences étaient intéressantes car elles m’ont permis d’équilibrer mon jugement. C’est vrai que généralement, quand j’aime l’œuvre, j’ai tendance à aimer l’auteur (c’est un problème quand l’auteur s’appelle Céline, par exemple !), et le risque, c’est d’aimer a priori toutes ses œuvres (ce n’est pas le cas de Céline, heureusement). Pour Boltanski, je n’avais pas d’a priori, ni dans un sens, ni dans l’autre. J’ai trouvé bêtifiante l’installation du MacVal et d’une extrême et émouvante profondeur Monumenta au Grand Palais. Cela m’a rassuré sur l’hétérogénéité des producteurs d’art. On ne peut pas être parfait tout le temps, c’est la faille humaine normale.

Alors, pour reprendre le questionnement de "Après", Christian Boltanski, dis-moi, était-ce brutal ? As-tu eu peur ? Y avait-il une lumière ? Resquiat in pace…


Pour réécouter Boltanski à la radio publique…

Après la retransmission en direct du concert du 14 juillet 2021, France Inter a rediffusé ce mercredi 14 juillet 2021 à partir de 23 heures l’émission "Le Grand Atelier" animée par Vincent Josse et diffusée le 20 décembre 2020, dont l’invité était Christian Boltanski : « Le plasticien (…) est marqué par l’Holocauste et son travail sur l’absence et la fragilité saute aux yeux. » (ici pour télécharger l’émission).

Le 4 février 2021, Christian Boltanski était interrogé par Arnaud Laporte sur France Culture : « J’ai compris l’impossibilité d’accomplir ce que je désirais, qui était d’essayer de préserver sa vie, de garder sa vie dans des boîtes. C’est peut-être pour ça que j’ai tellement de boîtes de biscuits. » (ici pour télécharger l’émission). Et il disait ce qui, à mon sens, est sans doute l’une des choses qui lui était la plus importante : « La seule manière de survivre, c’est de transmettre. ». Transmettons !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2021)
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Pour aller plus loin :
Entretien de Christian Boltanski, recueilli par Arnaud Laporte, diffusé sur France Culture le 04 février 2021 (à télécharger).
Émission "Le Grand Atelier" avec Christian Boltanski, animée par Vincent Josse, diffusée sur France Inter le 20 décembre 2020 (à télécharger).
Christian Boltanski.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.
Jean-Michel Basquiat.
Pierre Soulages.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 03:47

« On ne sait rien de soi. On croit s’habituer à être soi, c’est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses. Ce n’est pas un problème. Où est l’inconvénient de vivre la vie d’un inconnu ? Cela vaut peut-être mieux : sachez qui vous êtes et vous vous prendrez en grippe. » (1995).



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Ces quelques phrases commencent "Les Catilinaires", l’un des nombreux romans de la célèbre romancière belge Amélie Nothomb, sorti en 1995 chez son éditeur Albin Michel. Amélie Nothomb fête son 55e anniversaire ce vendredi 9 juillet 2021, bien qu’elle indique dans la notice de ce même roman qu’elle est née en 1967. En tout cas, par prudence, évitez donc de lui souhaiter son anniversaire !

J’ai découvert Amélie Nothomb peu après le début de son aventure éditoriale. Avec "Hygiène de l’assassin", sorti en 1992 chez Albin Michel. J’ai tout de suite apprécié l’ouvrage. Et au début, je ne ratais pas un seul des suivants pendant les premières années. Les titres eux-mêmes sont merveilleux, pleins d’originalité, parfois sans vraie signification mais qui collent juste, qui se lit harmonieusement, comme si c’était déjà des classiques, et oui, en fait, maintenant, après près de trente ans, oui trente ans ! de carrière littéraire, les "Amélie Nothomb" sont devenus des classiques de la littérature française, disons francophone.

Parmi les titres moins "tordus", cet excellent roman "Mercure", sorti en 1998 chez Albin Michel, dont j’ai adoré l’originalité de l’histoire. Impossible d’en dire plus qu’une jeune fille enfermée et blessée qui n’a pas le droit de se regarder dans un miroir mais qui réussit quand même à trouver un moyen pour voir son visage (le titre apporte ainsi un indice déterminant).

Quand j’écris "excellent", je ne me sens pas du tout "juge", les lecteurs ont décidé très largement de donner leurs sentiments, ils sont plusieurs dizaines voire centaines de milliers au rendez-vous de chaque nouveau roman. Selon son éditeur, en vingt ans (en été 2012), elle… enfin il, l’éditeur, aurait vendu déjà au moins 15 millions d’exemplaires de ses livres, traduits dans quarante-six langues. On peut dire qu’Amélie Nothomb est une "valeur sûre", et il faut bien se décider à comprendre que nombre et qualité ne sont pas nécessairement incompatibles dans la littérature française.

Enfin, elle n’est pas française ; elle est belge, fille de diplomate belge, sœur d’une autre romancière (Juliette), mais la France se "l’approprierait" sans hésitation ! Enfin, ceux qui croient que les apports extérieurs enrichissent le génie national, bien sûr. Pour l’heure, ce sont les académiciens belges qui l’ont accueillie (en 2015, au fauteuil numéro 26 de l’Académie royale de langue et de littérature française, le fauteuil de Georges Simenon), et l’on imagine encore mal les nôtres, les académiciens de l’Académie française, se proposer de la coopter. C’est peut-être péremptoire ce que j’écris, mais en tout cas, ils y auraient tout à y gagner : féminisation et rajeunissement (parce qu’à 55 ans, c’est encore "jeune" pour l’Académie !).

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Probablement que le roman le plus connu et qui restera longtemps le plus connu d’Amélie Nothomb est "Stupeur et tremblements", sorti en 1999 chez Albin Michel qui, au-delà du style incisif, est le témoignage autobiographique assez préoccupant du choc des cultures entre l’Europe et le Japon. Ce roman a été récompensé notamment par le Grand Prix du roman de l’Académie française et a eu sa consécration par son adaptation cinématographique, réalisée par Alain Corneau (sortie le 12 mars 2003), avec pour le rôle de l’héroïne (et écrivaine) la très performante Sylvie Testud qui a très largement mérité son César de la meilleure actrice 2004. Une adaptation réussie au point de vue que c’était exactement ainsi que moi, lecteur, j’aurais envisagé le film si j’avais eu les qualités d’un réalisateur.

Le succès ne trompe jamais. Il me semble que la dernière fois que je l’ai aperçue était le 17 mars 20218 à la Porte de Versailles de Paris, c’était le Salon du Livre de Paris (dont les éditions 2020 et 2021 ont été annulées pour cause de pandémie), et comme à chaque Salon, une queue monstrueusement longue, mais patiente, calme, attendait un autographe de la romancière qui, bon enfant, se prêtait gentiment au jeu des selfies et autres petits gestes affectueux et personnels. Toujours vêtue de son grand chapeau de sorcière et autres considérations gothiques.

Admiratrice de Céline, Amélie Nothomb s’est beaucoup distinguée dans les médias français. Elle a été trois fois l’invitée de la prestigieuse et regrettée émission littéraire "Bouillon de culture" (suite de "Apostrophes") présentée par Bernard Pivot, en particulier la dernière émission diffusée le 29 juin 2001.

Pour remercier le présentateur vedette par ailleurs membre de l’Académie Goncourt (et même son président de 2014 à 2019), Amélie Nothomb a raconté l’un de ses rêves : « Il y a deux nuits, j’ai fait ce rêve que je certifie authentique : je passais à l’émission de Bernard Pivot et ce dernier annonçait aux téléspectateurs, en direct, qu’au terme de chaque temps de parole, chaque invité serait tenu de sauter en parachute, le studio d’enregistrement étant situé dans un zeppelin, cela s’y prêtait. Pivot a ajouté : "Un auteur qui refuserait le saut serait disqualifié. Car que penser d’un écrivain qui ne serait pas prêt à sacrifier sa vie pour son livre ?". Je me suis réveillée terrifiée. Ce rêve signifie probablement quelque chose, mais je ne sais pas quoi. ».

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Comme je l’indiquais au début, j’adore lire Amélie Nothomb. Je crois que cette rencontre entre un auteur et son lecteur, qui se fait à l’intérieur d’un livre, est toujours très intime. Ses livres sont parfois égocentrés mais il y a beaucoup de trouvailles jubilatoires et le style est clair et limpide. L’auteure est probablement un peu excentrique, mais j’ai la conviction qu’elle est reconnaissante de ses lecteurs et les respecte.

Le soir du 10 mars 2015, sur France Culture (avant la grande grève), Amélie Nothomb était l’invitée de Laure Adler dans l’émission "Hors-Champs" (on peut la réécouter ici). Des entretiens toujours intéressants parce qu’ils n’ont aucun objectif de sensationnalisme et ils ont du temps.

Justement, l’écrivaine a expliqué qu’elle avait déjà rédigé quatre-vingt-un romans. Quatre-vingt-un ? me disais-je. Il me semblait qu’il y en avait beaucoup moins. Eh oui, j’avais bien raison, beaucoup moins ont été publiés. Mais là, elle parlait de romans rédigés, pas de romans publiés : « Écrire, c’est comme une technique de ralentissement sensoriel extrême. ». Pour elle, la publication serait comme accoucher d’un enfant, mettre en vie un ouvrage.

Elle écrit beaucoup plus qu’elle ne publie. Chaque année, vers la fin de l’hiver, elle choisit celui des trois ou quatre romans écrits durant l’année qui sera publié, celui qu’elle estime le meilleur, et les autres romans qu’elle a rédigés durant l’année, elle les glisse dans une boîte de chaussures (qui est peut-être aussi grande qu’une boîte de chapeau), avec la ferme volonté qu’ils ne seront jamais lus ni publiés : à sa mort, elle veut que tous ses manuscrits non publiés soient coulés dans la résine.

Comme on le voit, elle a donc un besoin vital d’écrire mais pas forcément d’être lue. Quand elle commence un roman, elle ne sait jamais où elle ira. Elle se laisse guider par sa main, par son fil au jour le jour. C’était le cas notamment de "La Métaphysique des tubes". Ses titres sont d’ailleurs très riches et originaux, j’imagine qu’elle les a imaginés et adoptés avant la fin de l’écriture.

Par ailleurs, elle a fait deux tentatives de suicide sérieuses dont une à l’âge de 3 ans (l’autre à l’âge de 19 ans). Ce sujet n’est pas tabou : « Le désir quotidien de suicide est un désir cathartique (…). Penser : j’ai envie de me pendre, on ne le pense pas du tout, mais ça fait du bien et ça permet de ne pas assassiner son voisin de métro. ». Et elle est assez convaincue qu’elle n’en refera plus car c’est assez désagréable. Elle sait qu’elle mourra vieille, toute seule, sans son intervention, qu’elle goûtera un jour la mort, alors autant laisser faire la nature.

Quatre-vingt-un romans, et une bonne proportion noyée définitivement dans les vapeurs de l’inédit. Dans une autre interview, cette fois-ci dans l’émission "Le Grand Atelier" présenté par Vincent Josse, diffusée le 2 septembre 2018 sur France Inter (on peut la réécouter ici), elle précise qu’elle n’écrit pas pour un objectif thérapeutique. Vincent Josse l’évoque : « C’est une travailleuse de l’aube, qui, avec sa plume, joue avec les mots, les idées, les images, le moi mêlé à de la fiction. Amélie Nothomb (…) vient, une fois encore, expliquer à quel point elle n’est "bonne qu’à ça" (selon la formule de Beckett) : écrire. ».

Alors, servons-lui silencieusement un verre de champagne frais, comme elle les aime, et repartons discrètement pour la laisser continuer à écrire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2021)
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Pour aller plus loin :
Interview d’Amélie Nothomb par Vincent Josse dans l’émission "Le Grand Atelier" le 2 septembre 2018 sur France Inter (à télécharger).
Interview d’Amélie Nothomb par Laure Adler dans l’émission "Hors-Champs" le 10 mars 2015 sur France Culture (à télécharger).
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210709-amelie-nothomb.html

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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 03:51

« Mon chemin s’est fait en marchant. Je n’ai pas suivi le chemin tracé. » (Edgar Morin, le 2 juillet 2021).




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Sa pensée restera inachevée s’il disparaît. Il a pris l’hypothèse, mais pas la certitude : serait-il devenu immortel ? En tout cas, pas sous la Coupole. Edgar Morin, le penseur de la complexité, le savant, le sociologue, le philosophe, l’historien, fête son 100e anniversaire ce jeudi 8 juillet 2021. Et malgré une voix un peu plus fluette, toujours la même énergie à parler, à communiquer, à tel point qu’on se demande comment il trouve encore le temps de vivre.

Cela fait plus de quarante ans que j’ai été complètement séduit par la démarche intellectuelle d’Edgar Morin. La méthode, rare, qui demandait du temps et surtout des moyens : essayer d’avoir une vision générale de la connaissance humaine par la collaboration avec des spécialistes scientifiques dans tous les domaines. Une quarantaine. Parler de physique quantique de manière aussi pertinente que parler de religion à l’époque de la Mésopotamie… Il a renoué avec la culture du grand savant, ce qui était possible il y a trois ou quatre siècles quand la science était encore peu développée, tandis qu’aujourd’hui, la moindre spécialité scientifique compte des milliers voire des dizaines de milliers de spécialistes de haute volée partout dans le monde, qui, chaque jour, font progresser la connaissance humaine. Cette interdisciplinarité est un élément central des travaux d’Edgar Morin.

Toute sa vie, il s’est documenté, il a pensé, il a écrit et il a discuté. Oui, un cheminement dans les deux sens, c’est sans doute la raison de sa forte popularité, au point même qu’il semble y avoir des cercles informels de fidèles, même si Edgar Morin s’est toujours défendu d’être un gourou. Cela n’empêche personne de l’appeler "maître", pas même ses amis. C’est cette part de service après-vente qui est exceptionnelle de sa part. Pendant toute sa vie, il a tenu conférences sur conférences, partout en France et dans le monde, il a parcouru le monde pour discuter, pour comprendre le monde, pour apporter sa vision du monde et pour la préciser au travers des questions de ses lecteurs.

Pourquoi ne se repose-t-il donc pas ? Sa retraite serait bien méritée, mais il y a comme une course contre la montre, comme s’il voulait finir le mieux possible son cheminement intellectuel en sachant qu’il n’arriverait jamais au mot fin. Après tout, Maurice Allais aussi était contre la retraite avant 100 ans ! (il n’aurait pas pu l’expérimenter car il est parti quelques mois avant).

Depuis quelques années d’ailleurs, Edgar Morin tente de décrire le cheminement de toute sa pensée depuis ses débuts. Je pense que ce n’est pas compliqué d’y trouver un fil directeur, mais c’est compliqué de le retracer avec exactitude et précision. Et c’est toujours impressionnant d’écouter cet homme si plaisant, si poli, si simple, presque familier, qui n’hésite pas à parler avec tout le monde.

Résistant, évidemment, communiste, juste au début mais il a vite compris qu’il ne fallait pas continuer et se désengager de cette voie nauséeuse (ce que beaucoup de ses pairs ont fait …beaucoup plus tardivement que lui !). S’il devait se qualifier, il dirait, au risque d’utiliser un terme galvaudé, qu’il est un « humaniste avant tout ». Il s’en prend notamment à la « démesure » des « ambitions insatiables et sans terme », comme « la chimérique maîtrise de la Terre ». L’idée prométhéenne de tout contrôler, que certains croient atteindre avec le transhumanisme, est un leurre, chaque année nous donne sa part du chaos et de l’imprévisibilité de notre devenir.

Dans son dernier livre, "Leçons d’un siècle de vie", il constate en effet : « Une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur. ». Toute sa vie, le siècle qu’il a traversé, les deux siècles qu’il a traversés l’ont démontré, de l’Occupation à la pandémie de covid-19 : « Les catastrophes (et la pandémie du covid en est une) suscitent deux comportements contraires, l’altruisme et l’égoïsme. ».

On peut l’écouter à la télévision présenter son livre, comme sur France 5 le 19 juin 2021.





Son leitmotiv serait l’anti-idéologie dans un monde tourmenté et imprévisible, ce qui n’est pas étonnant venant du sociologue de la complexité : « À la doctrine qui répond à tout, plutôt la complexité qui pose question à tout. ». Formule simple, profonde, incisive, nuancée et utile, formule efficace.

En principe, je dis en principe car cela dépend bien sûr de sa santé qui semble excellente, mais aussi de l’évolution de la crise sanitaire qui peut évoluer très rapidement, Edgar Morin est attendu le mardi 13 juillet 2021 à 22 heures au Palais des Papes à Avignon où sera fêté, une énième fois, son centenaire, notamment aux côtés de l’ancienne Ministre de la Justice Christiane Taubira.

Auparavant, le vendredi 2 juillet 2021, Edgar Morin a été accueilli par l’ancienne Ministre de la Culture Audrey Azoulay, actuelle directrice générale de l’UNESCO, dans l’amphithéâtre prestigieux de cette grande instance internationale à Paris, pour une conférence. Il s’est exprimé une quarantaine de minutes devant une assistance clairsemée (à cause du protocole sanitaire), en présence notamment du Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Jean-Michel Blanquer, de la maire de Paris Anne Hidalgo et de l’ancien Premier Ministre Bernard Cazeneuve (l’ancien Président François Hollande était attendu mais a semblé avoir manqué le rendez-vous).

Grâce à la magie de l’Internet, on peut le réécouter tranquillement chez soi.





Edgar Morin a en particulier donné des conseils aux jeunes : « Ne vous bornez pas à survivre dans cette époque de crise ! ». En effet, il faut toujours continuer à vivre : « Cultivez-vous et essayez vraiment de goûter la poésie de la vie et de vivre avec tout ce que ça comporte, les risques de vivre l’aventure de la vie. ». Finalement, un message pas si éloigné de celui du professeur Axel Kahn qui vient de s’éteindre, vivant et serein.

Bon anniversaire cher Edgar Morin, tous mes vœux impressionnés et enthousiastes pour un début de nouveau centenaire aussi prometteur, vif et enrichissant que le précédent !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 100 ans d’Edgar Morin.
Le dernier intellectuel ?
La complexité face au mystère de la réalité.
97 ans.
Introducteur de la pensée complexe.
"Droit de réponse" du 12 décembre 1981 (vidéo INA).
Université d’été d’Arc-et-Senans avec Edgar Morin le 9 septembre 1990 (vidéo INA).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210708-edgar-morin.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-et-ses-100-ans-de-234092

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/02/39040244.html







 

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 03:04

« L’homme est le seul animal doté de la parole. Mettant cet avantage à profit, il a appris à parler pour ne rien dire. Il ne ferme sa gueule qu’en une seule circonstance : devant l’injustice. » (Frédéric Dard, "Réflexions poivrées sur la jactance", éd. Fleuve Noir, 1999).




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Le romancier Frédéric Dard est né il y a 100 ans, le 29 juin 1921 (entre Lyon et Grenoble, à Bourgoin-Jallieu, dans le nord de l’Isère). Ce siècle n’est pas passé inaperçu, du moins à la Médiathèque de la ville des Mureaux qui lui a consacré une exposition aux 100 piges de l’écrivain du 1er au 30 avril 2021.

À la maison, quand j’étais gosse, il y avait au fond du sous-sol une cantine complète qui contenait des dizaines de volumes de la célère série policière San-Antonio. Ils étaient sans imprimatur. Question d’âge plus que d’époque. Des photos de couverture un peu olé olé… Oui, Frédéric Dard est connu avant tout pour sa série d’enquêtes policières plus ou moins noires avec une forte dose d’humour et d’autodérision, une forte propension à aimer jouer avec la langue, non, pas pour des exercices sexuels mais intellectuels, à jouer avec les mots, à égayer les mots.

D’ailleurs, Frédéric Dard l’avouait lui-même : « J’ai fait ma carrière avec un vocabulaire de 300 mots. Tous les autres, je les ai inventés ! ». L’auteur aimait Rabelais et bien sûr, adorait Céline : « Il faut beaucoup de talent pour faire rire avec des mots. Mais il faut du génie pour amuser avec des points de suspension… ». Des romans de gare ? Peut-être, mais alors il y a de trains et beaucoup de voyageurs : 175 épisodes, 200 millions d’exemplaires vendus. Beaucoup de romanciers de haute tenue donneraient cher pour un tel tableau de chasse. Et encore, juste pour San-Antonio, car il a écrit des centaines d’autres ouvrages, un véritable ogre de la langue et du phrasé, un impressionnant ogre des mots. San-Antonio, il a trouvé le nom parce qu’il voulait un nom à consonance américaine. Il a donc pris un atlas, qu’il a ouvert à la page des États-Unis et il a pointé au hasard du doigt la ville de San Antonio. Sans tiret. Le tiret est venu subrepticement dans les tomes suivants, de manière aléatoire puis volontaire.

Frédéric Dard ne pensait pas du tour faire carrière avec ce héros qui était l’auteur lui-même, car San-Antonio, c’est le policier mais c’est aussi le romancier, le livre est à la première personne et l’homme qui se raconte ainsi est volontiers macho, provocateur, ce qui fait les délices des lecteurs, et cela pendant plus d’un demi-siècle. Les générations passent, pas la série.

Le premier épisode a été écrit au printemps 1949, sur demande d’un éditeur lyonnais. La tentative n’a pas été couronnée de succès auprès des lecteurs, mais le fondateur des éditions Fleuve Noir en a redemandé et a poussé pour qu’il poursuivît dans cette voie… qui ne fut pas vaine car le succès est arrivé en 1953, à partir du septième opus. Quelques années plus tard, chaque épisode était vendus à 200 000 exemplaires, et Frédéric Dard en sortait quatre par an !

Cela fait que Frédéric Dard a été un véritable boulimique de l’écriture, car il n’a pas écrit que les aventures de San-Antonio, c’étaient plusieurs centaines de romans qui furent écrits par lui, parfois sous divers pseudonymes plus ou moins connus. Originaire de Saint-Chef (dans le nord de l’Isère) où il fut enterré, il vivait en Suisse, près de Fribourg (on imagine pourquoi !) où il s’est éteint peu avant ses 79 ans, le 6 juin 2000. Son fils Patrice Dard a pris la relève en continuant la série de San-Antonio en 2001 (il a terminé le dernier épisode de son père puis, s’est mis lui-même à en écrire de nouveaux).

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Pour lui rendre hommage, le mieux est de faire comme un vendeur de moquette ou de papier peint : montrer des échantillons. Son langage est crû, il est provocateur, caustique et finalement, très tendre. Notre époque aime le ricanement, lui riait, c’était différent, il riait de bon cœur…

Question parisienne : « – Votre mari n’est pas là, madame Eiffel ? – Non, il est allé faire une tour. ».

Commentaire littéraire : « La Fontaine est un homme affable. » (1996).

Commentaire cinématographique : « Attends… Biscotte ! Non, c’est pas ça… Tu sais, le gros qui fait penser à un œuf à la coque ? Y s’appelle à la Coque, voilà, ça me revient, Ichetecoque ! » (1961).

Commentaire germano-linguistique : « Des germanophones, t’as beau jacter leur dialecte, tu peux pas les piger vraiment quand t’es latin pur fruit comme ton éminent camarade. Cette langue à la con, où le verbe se fout en fin de phrase (si bien que tu peux jamais couper la parole de ton interlocuteur puisque t’ignores ce qu’il est en train de dire tant qu’il n’a pas terminé de jacter ), je m’y ferai jamais. » (1988).

Commentaire culturel (1) : « M’est avis qu’elle doit jubiler dans son forain térieur. » (1960).

Commentaire culturel (2) : « Toulouse-Lautrec (score final 0-0) » (1996).

Maïeutique moderne : « Il est grisant de pouvoir tout dire à qui peut tout entendre. » (1996).

Guide de la ponctuation : « Surtout ne pas foutre des points d’exclamation comme je le fais au bout de chaque phrase, mes fils. Le point d’exclamation attire trop l’attention, comme tout ce qui est debout. Il ne courbe pas l’échine comme l’accent circonflexe, il n’est pas tronçonné comme le point de suspension, il ne se met pas à plat ventre comme le tiret, il ne remue pas la queue comme le point-virgule, il ne fait pas la fumée comme le point d’interrogation, il n’est pas chiure de mouche comme le point t’à la ligne. Lui, c’est le De Gaulle de la ponctuation. La vigie ! Le ténor. Son nom l’indique : il s’exclame ! Il clame ! Il proclame ! Il déclame ! Il réclame ! Il véhémente Il flambergeauvente ! Il épouvante ! Je t’aime, suivi d’un point d’exclamation ou d’un point de suspension, n’a pas la même sincérité, ni la même signification. » (1966).

Souvenirs souvenirs : « Les souvenirs sont doux à qui les raconte, chiants à qui les écoute. ».

Positivisme : « Souvenez-vous : ne jamais perdre de vue le côté drôle des choses tristes ! Sinon, l’existence devient vite une vallée de sanglots. ».

Conseil d’hédoniste : « Pour être heureux, il faut beaucoup dormir et bien déféquer. L’insomniaque et son cousin germain, le constipé, sont les damnés de la terre. » (1996).

Dialogue médical :
« – Ils t’ont filé un lucratif pour te faire dormir…
– Un quoi ? m’étouffé-je.
– Un adjectif, non, un subjonctif… Mince, je me souviens plus… Un truc qui calme, quoi !
– Un sédatif ?
– Voilà ! » (1960).

Obésité : « La nourriture est une compensation, beaucoup de chagrinés, d’abandonnés, d’amphigourés te le diront. L’homme désemparé, à moins qu’il ne soit biafrais ou bengladéchard, se rabat sur la jaffe. Manger est un flirt avec l’oubli. » (1976).

Nuit romantique : « Il fait une belle nuit ample et tiède, avec un ciel de velours bleu clouté d’étoiles, comme l’a écrit je sais plus qui, mais putain, qu’il avait du talent ! » (1955).

Flot de mélancolie (1) : « Tout n’est pas cirrhose dans la vie, comme dit l’alcoolique. ».

Flot de mélancolie (2) : « Ce matin-là, Bérurier avait la figure en coin de rue sinistrée. Ses paupières étaient gonflées comme des valises d’ambassadeur au moment d’une rupture diplomatique et avec la couche de mélancolie qui lui couvrait le visage, on aurait pu regoudronner la Nationale 7. » (1957).

Évidence automobile : « Un piéton est un monsieur qui va chercher sa voiture. » (1996).

Bras armé : « Je soulève la banquette arrière de ma guinde, là où un pote prévoyant a dissimulé un petit appareil à gommer le curriculum. Gentil petit objet… Calibre impressionnant. Ça n’est pas celui de l’homme élégant et il alourdirait le costume de ville. Mais pour le pardingue ou la fouille de robe de chambre, il convient à merveille. » (1957).

Collaboration : « Je m’étais figuré que si la France, après des siècles de guerre, était devenue l’alliée intime de l’Angleterre, elle pouvait fort bien devenir également celle de l’Allemagne. Seulement, j’ai prôné ce point de vue à un mauvais moment, voilà tout ! Si je faisais cette campagne maintenant, on me ficherait la Légion d’honneur. Dans la vie, le plus grave défaut, c’est d’être inopportun ! » (1958).

Guerre froide : « On est tombés de charogne en syllabe, on baise les Ricains, mais on se fait coiffer par les Russes. Qu’est-ce qu’ils nous veulent, les bas tauliers de la vodka ? » (1966).

Le silence est d’or : « Les autres font ce qu’ils veulent de tes mots, tandis que tes silences les affolent. Tiens ta langue et ils se mettront en huit pour essayer de piher ce que tu ne dis pas. » (1996).

Nécrobahissement : « Il y a beaucoup de gens dont la mort me surprend parce que je les croyais décédés depuis longtemps. » (1999).

Désinformation : « Il y a des gens qui disent la vérité comme une montre arrêtée donne l’heure : deux fois par jour et pas longtemps. » (1996).

Guide électoral (1) : « Un politicien ne peut faire carrière sans mémoire, car il doit se souvenir de toutes les promesses qu’il lui faut oublier. ».

Guide électoral (2) : « On doit choisir entre s’écouter parler et se faire entendre. » (1996).

Guide électoral (3) : « On peut faire semblant de réfléchir, mais on ne peut pas faire semblant d’agir, voilà pourquoi l’homme d’action est toujours privilégié. » (1981).

Guide électoral (4) : « Mon pauvre ami, vous ne savez pas à quel point c’est payant, un enterrement bien foutu à la télévision. De Gaulle se serait présenté le lendemain de ses funérailles, il était réélu à 80% des suffrages. ».

Définition sociale : « Être riche, ce n’est pas posséder, c’est posséder trop. » (1996).

Considération fiscale : « C’est au moment de payer ses impôts qu’on s’aperçoit qu’on n’a pas les moyens de s’offrir l’argent que l’on gagne. ».

Bonnes manières: « [Bérurier] se cure les chicots de la pointe de son opinel. "Vois-tu, me dit-il gravement, ce qui séduit chez le Français, c’est pas seulement sa technique, c’est avant tout ses bonnes manières… Les étrangères sont dingues de nos pommes uniquement parce que nous nous comportons comme des barons…" Il crache sur le tapis un morceau de couenne de jambon qui lui obstruait un reliquat de molaire. Puis il essuie la pointe de son couteau sur la nappe brodée. "Et tant que le Français aura des bonnes manières, la France conservera son prestige", conclut-il noblement en se mouchant dans sa serviette. » (1959).

Attraction masculine (1) : « Tu le verras, l’Alexandre-Benoît : Tonique comme le printemps, l’haleine chargée d’ail et de beaujolais, la braguette mal close, la chemise imboutonnable dans la région du ventre, le nez en bourgeons, l’œil couleur du drapeau soviétique, les bajoues en éventail… Une plante humaine superbe et copieuse, la vaillance d’un temps. Le triomphe de la vie sur le néant. La matérialisation d’odeurs puissantes, leur palpabilité. ». (1975).

Attraction masculine (2) : « Je descends au poste de garde et je demande après Bérurier. On me répond qu’il va revenir. En effet, il sort des gogues, la braguette ouverte comme les portes d’un stade un dimanche après-midi, les bretelles battant les talons, un journal à la main. L’image de la vie animale dans toute sa déprimante cruauté. » (1954).

Troussage urbain : « Le voici qui va à la gravosse, lui rabat sa part de couvrante, retrousse sa chaste chemise, lui desserre ses dociles jambons et te l’embroque sans autre forme de procédé, d’un élan vigoureux et régulier qui enchante le sommier et dont la cadence amène un sourire de bienheureux sur le masque cocufique de l’époux. » (1976).

MeToo : « Quand le respect de la gonzesse s’effiloche dans une nation, la débâcle n’est pas loin, mes fils. » (1965).

Délicate séduction (1) : « Je ne sais pas où elle prenait son parfum, mais il sentait le salon de coiffure de banlieue. » (1961).

Délicate séduction (2) : « Moi, j’adore les nanas qui écrivent 88 avec leur derrière en marchant. Dans la vie, tout n’est que mouvement des lignes. » (1965).

Délicate séduction (3) : « À première vue, je l’ai prise pour un martien (à cause de sa combinaison en matière plastique) ; à deuxième vue, je l’ai prise pour une martienne (à cause de sa plastique tout court) ; à troisième vue enfin, je l’ai prise pour ce qu’elle était vraiment, c’est-à-dire pour une ravissante souris, bien sous tous les rapports, et affublée d’une tenue pour la pêche sous-marine. » (1960).

Délicate séduction (4) : « Et, pour la première fois, j’ai vu ses yeux. Ils étaient fauves et emplis de paillettes d’or. Ils donnaient de l’intelligence à sa beauté et c’est vraiment le plus beau cadeau qu’on puisse faire à une jolie figure. » (1956).

Fidélité conjugale : « Y z’arrivent, les hommes, à préférer une légitime qui prend goût au truc, même si ell’serait pas d’la première fraîcheur, à une périesthétricienne qui traite l’amour par-dessus la jambe. Et y z’ont raison ! » (1978).

Considération philosophico-sexuelle (1) : « Et puisque notre destin est de finir dans un trou, fasse le ciel qu’il ait du poil autour ! » (1971).

Considération philosophico-sexuelle (2) : «  Comment trouves-tu mes fesses ? Réponse : Très facilement ! » (1996).

Considération philosophico-sexuelle (3) : « Le sexe masculin est ce qu’il y a de plus léger au monde, une simple pensée le soulève ! ».

Considération philosophico-sexuelle (4) : « Le mariage est soit une corne d’abondance, soit une abondance de cornes. ».

Considération philosophico-sexuelle (5) : « Un mari craint toujours que son épouse le quitte. C’est ça la suprême force des femmes : vous faire redouter ce que vous souhaitez le plus au monde. » (1996).

Considération philosophico-sexuelle (6) : « La baise, c’est la vie. Fort de cette certitude qui me hante depuis que j’ai ma lucidité et du poil autour, je considère que ma femme est un merveilleux cadeau. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Frédéric Dard.
Max Frisch.
Éric Zemmour.
Maître Capello.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210629-frederic-dard.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/les-miscellanees-de-frederic-dard-233941

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/06/25/39030291.html







 

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2 juin 2021 3 02 /06 /juin /2021 01:23

« Rien n’est plus dangereux qu’une idée, quand on n’a qu’une idée. » (Alain, "Propos II", 5 juillet 1930).



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Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, est né à Mortagne-au-Perche, dans l’Orne, il y a 150 ans, le 3 mars 1868 à 15 heures, c’est-à-dire, un peu plus de deux ans avant la guerre de 1870 entre la France et la Prusse. Il fut un philosophe très inspiré par le rationalisme, ainsi que par le positivisme d’Auguste Comte (1798-1857). Il voulait concilier rationalisme et réalisme. Alain est assez peu à la mode aujourd’hui, en 2018, ce qui n’est pas très étonnant ; il aurait eu du mal à s’adapter à cette société du zapping et des sms, celle des idées courtes et superficielles, basée principalement sur un "consumérisme de fuite en avant".

Adolescent au lycée d’Alençon (appelé maintenant le lycée Alain), Alain fut fasciné par Balzac, Stendhal, Descartes, Platon et Homère. Il rajouta plus tard Kant et Spinoza dans son panthéon personnel. Il fut très inspiré par son maître de philosophie Jules Lagneau (1851-1894) dont il fut l’élève, au lycée Michelet de Vanves, entre 1887 et 1889 (en pleine flambée boulangiste). Un peu auparavant, lorsqu’il a enseigné à Nancy, Jules Lagneau fut aussi le professeur d’un autre élève célèbre, Maurice Barrès (1862-1923). Alain décrivit plus tard Lagneau ainsi : « Parmi les attributs de Dieu, il avait la majesté. (…) Ses yeux perçants traversaient nos cœurs, et nous nous sentions indignes. L’admiration allait d’abord à ce caractère, évidemment inflexible, inattentif aux flatteries, aux précautions, aux intrigues, comme si la justice lui était due. » (cité par Wikipédia).

Normalien (admis à Normale Sup. en juillet 1889 à la troisième tentative, 23e sur 24), Alain fut reçu à l’agrégation de philosophie en été 1892 à la 3e place (en pleine crise anarchiste, après une vague d’attentats terroristes, dont l’explosion d’une bombe au Palais-Bourbon ; les députés ont réagi en votant des lois répressives, ce qu’ils ont fait encore cent vingt ans après en réaction aux attentats islamistes).

S’il fut également essayiste, journaliste, éditorialiste (il fut même un moment, autour de l’année 1900, engagé politiquement dans le radicalisme pour promouvoir la laïcité et défendre le capitaine Alfred Dreyfus, mais il quitta rapidement le militantisme partisan pour lequel il n’était pas du tout fait), Alain fut avant tout un professeur de philosophie.

Entre 1892 et 1909, il enseigna à Pontivy, Lorient, Rouen, Paris (lycée Condorcet) et à son ancien lycée Michelet, à Vanves (heureux d’y revenir). Puis, il fut l’inamovible professeur de rhétorique supérieure en classe de khâgne au lycée Henri-IV à Paris, de 1909 à sa retraite, en 1933. Il a marqué des générations d’étudiants souvent de très haute stature intellectuelle, comme Simone Weil, Raymond Aron, André Maurois, Julian Gracq, Maurice Schumann, etc. Ses discours à la remise de prix au lycée Condorcet furent très suivis. Son perfectionnisme intellectuel se comprend à la lecture de cette réflexion dans son journal ("Cahiers de Lorient") : « Je viens de brûler ce 11 novembre 1905 à peu près trois cents pages écrites depuis longtemps sous le nom d’Analytique Générale. ». Normal quand on est sans cesse habité par le doute : « Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. » ("Propos", 1908-1920).

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À partir de 1903, Alain n’a jamais cessé d’écrire, des chroniques hebdomadaires dans des journaux où il abordait un ou deux thèmes de façon brève et variée, avec une formulation très littéraire. Cela a donné des milliers de chroniques qu’il commença à rassembler et à publier à partir de février 1906 sous l’appellation de "Propos", les plus connus étant ses "Propos sur le bonheur" (1925).

S’inspirant notamment des Stoïciens, Alain fondait sa pensée sur le bon sens et la sagesse (entre janvier et mars 1899, il publia "Matériaux pour une doctrine laïque de la sagesse"). Il était contre les dogmes, contre les systèmes et mettait la responsabilité et la liberté de chaque personne au cœur de ses idées humanistes : « Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté. » ("Propos sur le bonheur", 1925).

Alain est parti volontaire le 7 août 1914 au 3e régiment d’artillerie sur le front de la Première Guerre mondiale et il en est revenu le 14 octobre 1917, blessé gravement au pied (le 23 mai 1916, il fut hospitalisé trois mois) et traumatisé par la guerre, un peu comme Céline, ce qui l’a amené à promouvoir le pacifisme entre les deux guerres, à publier deux pamphlets contre la guerre, "Mars ou la guerre jugée" (1921) et "Convulsion de la force" (1939), tout en mettant en garde contre la montée du nazisme (là, pas comme Céline !). Il fit en effet partie des cofondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (dirigé notamment par le physicien Paul Langevin).

Dans "Mars ou la guerre jugée", Alain a essayé de définir son humanisme : « L’humanisme a pour fin la liberté dans le sens plein du mot, laquelle dépend avant tout d’un jugement hardi contre les apparences et prestiges. (…) Mais il dépasse le socialisme lorsqu’il décide que la justice dans les choses n’assure aucune liberté réelle du jugement ni aucune puissance contre les entraînements humains, mais au contraire tend à découronner l’homme par la prépondérance accordée aux conditions inférieures du bien-être, ce qui engendre l’ennui socialiste, suprême espoir de l’ambitieux. L’humanisme vise donc toujours à augmenter la puissance réelle en chacun, par la culture la plus étendue, scientifique, esthétique, morale. Et l’humaniste ne connaît de précieux au monde que la culture humaine, par les œuvres éminentes de tous les temps, en tous, d’après cette idée que la participation réelle à l’humanité l’emporte de loin sur ce qu’on peut attendre des aptitudes de chacun développées seulement au contact des choses et des hommes selon l’empirisme pur. Ici apparaît un genre d’égalité qui vit de respect, et s’accorde avec toutes les différences possibles, sans aucune idolâtrie à l’égard de ce qui est nombre, collection ou troupeau. Individualisme, donc, mais corrigé par cette idée que l’individu reste animal sous la forme humaine sans le culte des grands morts. La force de l’humanisme est dans cette foule immortelle. » (1921).

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En fauteuil roulant à partir de 1936 à cause d’une attaque cérébrale, Alain continua son œuvre philosophique et littéraire. Il approuva l’armistice en juin 1940 mais fut révolté par l’antisémitisme du gouvernement de Pétain. Descente aux enfers entre 1940 et 1944, isolé du monde et de la guerre, atteint par deux grands deuils (dont celui de son élève, l’écrivain résistant Jean Prévost, tué le 1er août 1944 dans le maquis du Vercors), mais il s’est repris et a continué à écrire encore beaucoup.

Alain est mort au Vésinet, dans sa maison achetée au retour du front en 1917, dans les Yvelines, à 83 ans le 2 juin 1951 et enterré le 6 juin 1951 au Père-Lachaise à Paris. André Maurois présida le premier l’Association des Amis d’Alain fondée le 22 juin 1951 et toujours en activité. S’il faut attendre le 2 juin 2021 (dans trois années seulement) pour que son œuvre tombe dans le domaine public en France, c’est déjà le cas depuis le 2 juin 2001 au Canada, si bien que toute son œuvre y est libre de droits et publiable sans limites.

Emmanuel Blondel, administrateur de l’œuvre d’Alain, a été l’invité de Jean Lebrun dans l’émission "La marche de l’histoire" diffusé sur France Inter le jeudi 1er mars 2018 à 13 heures 30, à l’occasion de la publication du Journal d’Alain aux éditions des Équateurs.

Quant à la ville de Mortagne-au-Perche (Orne), elle propose ce samedi 3 mars 2018 à 14 heures 30 le vernissage d’une exposition sur Alain au jardin public et à 15 heures 30, une conférence du philosophe André Comte-Sponville sur "Alain, la religion et la laïcité".

Dans un prochain article, je proposerai une petite anthologie pour lui rendre hommage : « Il faut que la pensée voyage et contemple, si l’on veut que le corps soit bien. » ("Propos sur le bonheur", 1925).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Petite anthologie alinienne.
Le philosophe Alain.
Charles Péguy.
Simone Weil.
Étienne Borne.
Bernard d’Espagnat.
Paul Ricœur.
Edgar Morin.
Albert Jacquard.
Roger Garaudy.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.
Stephen Hawking.
David Bohm.
Jean d’Alembert.
Emmanuel Levinas.
Roland Barthes.
Benjamin Constant.
Karl Marx.
John Maynard Keynes.
Sigmund Freud.
Karl Popper.
Ernst Mach.
Bernard-Henri Lévy.
Édouard Bonnefous.
Michel Serres.
Hannah Arendt et la doxa.
Elie Wiesel.
André Glucksmann.
Les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210602-philosophe-alain.html


http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/18/38975736.html


 

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