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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 03:51

« Mon père était juif. Pendant la guerre, ma mère [catholique] a eu peur. Un jour, elle a fait semblant de s’engueuler avec lui. Ensuite, elle l’a caché sous le plancher et a demandé le divorce. Il est resté un an et demi dans cette cachette… Puis mes parents se sont remariés. » (Christian Boltanski).



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Petit clin d’œil de l’un des plus grands artistes contemporains français (d’origine russe), Christian Boltanski a tiré sa révérence à Paris ce mercredi 14 juillet 2021, le jour de la fête nationale.

Dans le journal de 18 heures du 14 juillet 2021 sur France Culture, il a été dit : « Sa mort que Christian Boltanski avait d’ailleurs aussi transformée en œuvre, puisqu’il avait mis sa fin de vie en viager filmé. Un pacte faustien avec un collectionneur australien, comme dernier pied de nez à l’art, la fuite du temps, la fragilité de l’existence, et notre vanité. ». Cela fait penser à une autre personnalité médiatique qui a, elle aussi, mis en scène sa fin ultime, le professeur Axel Kahn.

Il aurait eu 77 ans le 6 septembre 2021. Il a été un peu tout, photographe, peintre, sculpteur, mais il était surtout connu pour ses "installations".

"Installation", voici un grand mot pour définir l’art contemporain. Comment pouvoir innover quand tant de choses ont été déjà présentées ? Le danger, c’est de présenter n’importe quoi et d’en faire de l’art. Après tout, l’art ne se définit pas en lui-même mais par la représentation que les autres en font. Un grain de riz pourra être considéré comme un bijou si vous l’installez dans un bel écrin servant à protéger un joyau. Et pour celui qui crie famine, oui, ce grain de riz a autant de valeur qu’un bijou.

Alors, les artistes d’aujourd’hui sont-ils de bons managers en marketing ? J’aurais tendance à dire oui, comme dans toutes les professions, il faut savoir se vendre, l’écrivain auprès de son éditeur puis auprès de ses lecteurs, l’avocat auprès de ses clients puis des jurés, etc., mais ce serait tout à fait insuffisant s’ils n’étaient que cela. Ils restent aussi des artistes, avec une volonté sincère de faire de l’art, avec une recherche souvent très originale tant sur le plan technique que conceptuel.

L’art contemporain reste toujours la tarte à la crème des pseudo-intellos qui dînent en ville : mon petit frère pourrait faire la même chose. On l’a dit pour Picasso ! Mais sans connaître toute la richesse et le talent de Picasso. Mais Picasso est-il contemporain ou n’est-il pas plutôt un artiste classique maintenant ? Car tous les classiques étaient des contemporaines, à leur époque. Même la Tour Eiffel est maintenant un monument classique.

En fait, pour moi, l’art n’est pas ce que produit un artiste, c’est ce que reçoit un spectateur, lecteur, auditeur, visiteur. C’est par l’onction extérieure que l’œuvre devient une œuvre d’art. Et cette transformation, pour moi, a un seul critère : l’émotion dégagée au public ou par le public. C’est comme dans les mauvais films, parfois, on ne croit pas du tout à la tristesse d’un personnage. Parfois si. Mais dans tous les cas, ce n’est pas l’histoire que raconte l’artiste qui est importante, mais c’est l’immixtion de l’artiste dans la propre histoire du visiteur, comme si son œuvre faisait sens par rapport à la propre histoire, aux propres référents du visiteur.

Évidemment, tout n’est pas art. Parfois, c’est plus de l’artisanat que de l’art. Mais on peut aussi considérer que tout art est en partie une imposture, un peu à l’instar de l’amour : on s’aime, mais peut-être pas pour les mêmes raisons, peut-être sur un (salutaire) malentendu. Toujours est-il que lorsque l’œuvre devient œuvre d’art, l’artiste est lui-même dépossédé de son œuvre, qui devient objet public, disséqué, interprété voire surinterprété par de soi-disant experts. Salvador Dali s’amusait beaucoup de ce petit monde au point de balancer sur le marché des toiles vides avec sa signature, histoire de provoquer, de confondre, de transgresser.

À l’origine, j’étais contre, j’étais ce grand frère qui avait ce frère qui était capable de faire tous les gribouillis et autres manifestations artistiques de ce qu’on aurait pu appeler des imposteurs. Et puis la maturité est venue.

Elle n’est pas venue par la connaissance. Je rejette l’idée qu’on ne peut goûter à l’art et à la culture que par la connaissance de la discipline : c’est comme si on demandait à chaque conducteur automobile de savoir réparer un moteur de voiture. Elle est venue par l’émotion. Pour moi, un artiste, c’est quand une œuvre m’a retransmis une émotion. L’œuvre peut être une imposture, mais si je ressens une émotion, elle, bien réelle, ce n’est plus une imposture, et alors, je la transcende pour en faire une œuvre d’art.

Dans ma définition très subjective, je conçois qu’il y a des véritables œuvres d’art qui ne m’émeuvent pas. Mais j’imagine qu’elles ont ému d’autres personnes. Je pourrais définir donc l’art par le fait qu’il suffit qu’une personne, une et une seule, en soit émue pour que l’objet, le procédé, le dispositif devienne une œuvre d’art. Il y a certes des effets de mode, mais au début, un artiste est inconnu, n’a pas de réputation, et s’il a réussi à se distinguer, à se faire valoir, c’est qu’il y a bien une ou deux raisons sérieuses.

Du reste, Boltanski semblait lui-même partager cette définition : « Je pense que chacun peut ressentir ce genre d’émotions sans qu’il soit nécessaire de connaître quoi que ce soit à l’art contemporain. (…) Il faut (…) que le visiteur arrive, qu’il avoue ne rien comprendre à ce qu’il voit et à ce qu’il ressent, et se mette à pleurer ou à rire sous le coup de l’émotion. ».

J’évoquais Picasso, mais en fait, Boltanski serait plutôt sous la référence de Giacometti. Sa première installation date de 1968, il n’a alors que 24 ans. Très tôt, il s’est transformé en artiste un peu particulier, publiant de nombreux livres à mesure qu’il a confectionné et exposé des "installations". En plus de cinquante ans de carrière, Boltanski a acquis une renommée internationale.

Parmi les thèmes récurrents de Boltanski, il y a la mémoire et la mort. J’imagine que des essais ont déjà analysé toute l’œuvre de Boltanski, et si ce n’est pas le cas, ou alors de manière incomplète, ce sera le cas dans un avenir proche car cet artiste avait beaucoup de choses à dire, à montrer, à suggérer.

Moi, je l’évoquerai plus par un petit bout de la lorgnette. Je l’ai découvert au détour d’une de ses plus gigantesques installations dans un cadre prestigieux, la Nef du Grand Palais à Paris. C’était en janvier 2010, et, disons-le, j’étais sceptique quand j’ai fait les premiers pas. Je l’ai raconté ici.

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J’ai fait partie des 149 717 visiteurs (c’était peu) de cette installation appelée "Personnes" dans le cadre de Monumenta 2010, accessible du 13 janvier 2010 au 21 février 2010. L’endroit était froid, ce qui était normal en plein hiver dans la Nef. Il n’y avait pas beaucoup de visiteurs quand j’y étais allé, cela faisait une impression de vide. Une drôle d’impression qui vous prenait à la gorge. Étalées sur le sol, des dizaines de couvertures étendues, mais je me doutais que ce n’était pas la plage. Et au milieu, sous le grand dôme, une montagne de vêtements.

Inutile de préciser que l’émotion m’a submergé immédiatement : j’ai ressenti Auschwitz. Chaque vêtement était une personne, remalaxée dans une montagne d’indifférence et d’inhumanité. Et un grappin automatique venait s’emparait de certaines affaires, les monter jusqu’au sommet du dôme et les relâchait, comme si l’aspect industriel et robotisé de la mort ôtait toute humanité aux personnes figurées.

Au-delà de l’aspect ingénierie et technique, il y a l’aspect très symbolique. J’ai été happé par Boltanski. Il n’y avait pas besoin qu’on m’expliquât, je m’étais d’ailleurs refusé à lire quoi que ce fût sur le sujet avant d’aller faire cette visite que je voulais vierge de tout préjugé. J’ai appris qu’une installation contemporaine était loin d’être une imposture artistique.

Dans l’ambiance froide, inhumaine, industrieuse, robotisée, il y avait aussi le son. Dans de mauvais films ou de mauvaises séries, on voit parfois un héros qui voyage dans l’espace, en difficulté et l’on entend très fort sa respiration. C’est pour moi très pénible de l’entendre. Mais c’est encore plus pénible d’entendre le battement d’un cœur. Or, dans cette grande et majestueuse Nef, c’était cela que j’entendais au point que ces battements pouvaient faire office de roulis d’un train de déportation. En fait, cela aurait pu être mon cœur. Il y avait une petite pancarte où monter dans un petit atelier qui permettait d’enregistrer les battements de son propre cœur, et ensuite, ce son était réintégré dans l’ensemble des cœurs audibles. Plus l’exposition durait, plus il y avait de cœurs. J’ai trouvé cette idée plutôt de mauvais goût et je me suis bien gardé de "donner mon cœur" ! Une idée de mauvais goût mais originale.

Globalement, j’ai adoré cette installation Monumenta 2010. Elle était choquante, prégnante, bouleversante, obsédante. Boltanski avait réussi, du moins sur ma modeste personne, à imprimer des émotions, des sensations, des impressions. Avec ce sentiment de double démesure : la vraie démesure, en grand, cette montagne géante qui atteint le dôme, mais aussi d’une force trop faible par rapport à la réalité criante des faits, celle de la mort inéluctable.

Comme je l’ai inscrit en début d’article, le père de Christian Boltanski était juif, un médecin d’origine russe, et sa mère était une écrivaine catholique. Pour éviter la déportation de son père, sa mère a simulé une mésentente conjugale. C’était rusé. Boltanski est né en septembre 1944, donc conçu bien avant le Débarquement. Il était un enfant de l’espérance et il ne l’a jamais renié.

La commissaire de cette exposition Catherine Grenier, grande spécialiste de l’œuvre de Boltanski, a parlé de cette installation comme d’une « réflexion sur l’inéluctabilité de la mort ». Et analysait la mise en scène comme un moyen pour faire ressentir le hasard des destins : « La mise en scène de ce coup de dés qui fait que l’un sera choisi avant l’autre, sans raison humainement justifiable, se manifeste dans cette installation par une métaphore puissante. ».

Fort de cette expérience heureuse, j’ai tenté de voir d’autres œuvres de Boltanski. C’est plus facile avec des peintres, il suffit de puiser dans la mémoire du Web pour retrouver des toiles plus ou moins précisément représentées. Mais des installations, il faut aller les voir ou ne connaître que l’avis de ceux qui sont allés les voir. Or, en matière d’émotions, je ne me fie qu’à moi-même, moi-même ou des très proches, évidemment.

Ce n’était probablement pas un hasard si la même année, il y avait une autre installation dans la région parisienne. Boltanski a exposé aussi au MacVal du 15 janvier 2010 au 28 mars 2010. Le MacVal est un musée que je ne connaissais pas et tous les habitants de la région parisienne devraient pourtant le connaître. Établi à Vitry-sur-Seine, c’est le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, édifié grâce aux larges subventions d’un conseil départemental à tonalité communiste. Je dois dire que ce projet probablement très coûteux de l’argent public est une grande réussite et semble être un trop grand bâtiment pour abriter trop peu d’œuvres. Un sentiment que j’ai eu aussi lorsque j’ai visité le Centre Pompidou de Metz, une succursale majestueuse de Beaubourg, bâti sur un ancien théâtre romain (il me semble, ou autre édifice romain). En tout cas, le MacVal vaut le détour, même si pour y aller en transports en commun, c’est la galère.

L’exposition s’appelait "Après" et parlait donc de la mort. Au contraire de la Nef du Grand Palais, je n’ai ressenti aucune émotion ni rien qui ait pu me faire ressentir un ce qu’était la mort. Au contraire, cela semblait un dispositif sans grande difficulté technique qui était beaucoup trop démonstrative pour être émouvante. Dans Monumenta, tout était en suggestion et en non-dit, et les interprétations pouvaient se multiplier. Après tout, un enfant qui imaginait mal la Shoah pouvait donner sens sous le dôme de la Nef en faisant le parallèle avec l’une de ces boîtes de jeu dans les foires attractives, une sorte d’aquarium où l’on peut manier de l’extérieur une petite grue à l’intérieur pour tenter de mettre le grappin sur un trésor et le transporter jusqu’au casier de sortie. En général, tout tombe avant et il faut remettre une pièce.

Là, au MacVal, Boltanski ne laissait plus vagabonder les imaginations, les interprétations. C’était comme les rires artificiels dans les mauvaises séries télévisées qui vous disent à quel moment il faudrait rire. Il faut penser au sujet et à rien d’autre. L’installation se plaisait à interroger des fantômes sur ce qu’est la mort, mais de manière trop superficielle, trop infantile sans doute, trop simpliste. C’était dommage car l’idée était intéressante. Cette exposition "Après" est visible à la galerie Marian Goodman à Paris.

Ces deux expériences étaient intéressantes car elles m’ont permis d’équilibrer mon jugement. C’est vrai que généralement, quand j’aime l’œuvre, j’ai tendance à aimer l’auteur (c’est un problème quand l’auteur s’appelle Céline, par exemple !), et le risque, c’est d’aimer a priori toutes ses œuvres (ce n’est pas le cas de Céline, heureusement). Pour Boltanski, je n’avais pas d’a priori, ni dans un sens, ni dans l’autre. J’ai trouvé bêtifiante l’installation du MacVal et d’une extrême et émouvante profondeur Monumenta au Grand Palais. Cela m’a rassuré sur l’hétérogénéité des producteurs d’art. On ne peut pas être parfait tout le temps, c’est la faille humaine normale.

Alors, pour reprendre le questionnement de "Après", Christian Boltanski, dis-moi, était-ce brutal ? As-tu eu peur ? Y avait-il une lumière ? Resquiat in pace…


Pour réécouter Boltanski à la radio publique…

Après la retransmission en direct du concert du 14 juillet 2021, France Inter a rediffusé ce mercredi 14 juillet 2021 à partir de 23 heures l’émission "Le Grand Atelier" animée par Vincent Josse et diffusée le 20 décembre 2020, dont l’invité était Christian Boltanski : « Le plasticien (…) est marqué par l’Holocauste et son travail sur l’absence et la fragilité saute aux yeux. » (ici pour télécharger l’émission).

Le 4 février 2021, Christian Boltanski était interrogé par Arnaud Laporte sur France Culture : « J’ai compris l’impossibilité d’accomplir ce que je désirais, qui était d’essayer de préserver sa vie, de garder sa vie dans des boîtes. C’est peut-être pour ça que j’ai tellement de boîtes de biscuits. » (ici pour télécharger l’émission). Et il disait ce qui, à mon sens, est sans doute l’une des choses qui lui était la plus importante : « La seule manière de survivre, c’est de transmettre. ». Transmettons !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Entretien de Christian Boltanski, recueilli par Arnaud Laporte, diffusé sur France Culture le 04 février 2021 (à télécharger).
Émission "Le Grand Atelier" avec Christian Boltanski, animée par Vincent Josse, diffusée sur France Inter le 20 décembre 2020 (à télécharger).
Christian Boltanski.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.
Jean-Michel Basquiat.
Pierre Soulages.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210714-boltanski.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/boltanski-et-l-ineluctabilite-de-234377

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/14/39058382.html









 

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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 03:47

« On ne sait rien de soi. On croit s’habituer à être soi, c’est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses. Ce n’est pas un problème. Où est l’inconvénient de vivre la vie d’un inconnu ? Cela vaut peut-être mieux : sachez qui vous êtes et vous vous prendrez en grippe. » (1995).



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Ces quelques phrases commencent "Les Catilinaires", l’un des nombreux romans de la célèbre romancière belge Amélie Nothomb, sorti en 1995 chez son éditeur Albin Michel. Amélie Nothomb fête son 55e anniversaire ce vendredi 9 juillet 2021, bien qu’elle indique dans la notice de ce même roman qu’elle est née en 1967. En tout cas, par prudence, évitez donc de lui souhaiter son anniversaire !

J’ai découvert Amélie Nothomb peu après le début de son aventure éditoriale. Avec "Hygiène de l’assassin", sorti en 1992 chez Albin Michel. J’ai tout de suite apprécié l’ouvrage. Et au début, je ne ratais pas un seul des suivants pendant les premières années. Les titres eux-mêmes sont merveilleux, pleins d’originalité, parfois sans vraie signification mais qui collent juste, qui se lit harmonieusement, comme si c’était déjà des classiques, et oui, en fait, maintenant, après près de trente ans, oui trente ans ! de carrière littéraire, les "Amélie Nothomb" sont devenus des classiques de la littérature française, disons francophone.

Parmi les titres moins "tordus", cet excellent roman "Mercure", sorti en 1998 chez Albin Michel, dont j’ai adoré l’originalité de l’histoire. Impossible d’en dire plus qu’une jeune fille enfermée et blessée qui n’a pas le droit de se regarder dans un miroir mais qui réussit quand même à trouver un moyen pour voir son visage (le titre apporte ainsi un indice déterminant).

Quand j’écris "excellent", je ne me sens pas du tout "juge", les lecteurs ont décidé très largement de donner leurs sentiments, ils sont plusieurs dizaines voire centaines de milliers au rendez-vous de chaque nouveau roman. Selon son éditeur, en vingt ans (en été 2012), elle… enfin il, l’éditeur, aurait vendu déjà au moins 15 millions d’exemplaires de ses livres, traduits dans quarante-six langues. On peut dire qu’Amélie Nothomb est une "valeur sûre", et il faut bien se décider à comprendre que nombre et qualité ne sont pas nécessairement incompatibles dans la littérature française.

Enfin, elle n’est pas française ; elle est belge, fille de diplomate belge, sœur d’une autre romancière (Juliette), mais la France se "l’approprierait" sans hésitation ! Enfin, ceux qui croient que les apports extérieurs enrichissent le génie national, bien sûr. Pour l’heure, ce sont les académiciens belges qui l’ont accueillie (en 2015, au fauteuil numéro 26 de l’Académie royale de langue et de littérature française, le fauteuil de Georges Simenon), et l’on imagine encore mal les nôtres, les académiciens de l’Académie française, se proposer de la coopter. C’est peut-être péremptoire ce que j’écris, mais en tout cas, ils y auraient tout à y gagner : féminisation et rajeunissement (parce qu’à 55 ans, c’est encore "jeune" pour l’Académie !).

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Probablement que le roman le plus connu et qui restera longtemps le plus connu d’Amélie Nothomb est "Stupeur et tremblements", sorti en 1999 chez Albin Michel qui, au-delà du style incisif, est le témoignage autobiographique assez préoccupant du choc des cultures entre l’Europe et le Japon. Ce roman a été récompensé notamment par le Grand Prix du roman de l’Académie française et a eu sa consécration par son adaptation cinématographique, réalisée par Alain Corneau (sortie le 12 mars 2003), avec pour le rôle de l’héroïne (et écrivaine) la très performante Sylvie Testud qui a très largement mérité son César de la meilleure actrice 2004. Une adaptation réussie au point de vue que c’était exactement ainsi que moi, lecteur, j’aurais envisagé le film si j’avais eu les qualités d’un réalisateur.

Le succès ne trompe jamais. Il me semble que la dernière fois que je l’ai aperçue était le 17 mars 20218 à la Porte de Versailles de Paris, c’était le Salon du Livre de Paris (dont les éditions 2020 et 2021 ont été annulées pour cause de pandémie), et comme à chaque Salon, une queue monstrueusement longue, mais patiente, calme, attendait un autographe de la romancière qui, bon enfant, se prêtait gentiment au jeu des selfies et autres petits gestes affectueux et personnels. Toujours vêtue de son grand chapeau de sorcière et autres considérations gothiques.

Admiratrice de Céline, Amélie Nothomb s’est beaucoup distinguée dans les médias français. Elle a été trois fois l’invitée de la prestigieuse et regrettée émission littéraire "Bouillon de culture" (suite de "Apostrophes") présentée par Bernard Pivot, en particulier la dernière émission diffusée le 29 juin 2001.

Pour remercier le présentateur vedette par ailleurs membre de l’Académie Goncourt (et même son président de 2014 à 2019), Amélie Nothomb a raconté l’un de ses rêves : « Il y a deux nuits, j’ai fait ce rêve que je certifie authentique : je passais à l’émission de Bernard Pivot et ce dernier annonçait aux téléspectateurs, en direct, qu’au terme de chaque temps de parole, chaque invité serait tenu de sauter en parachute, le studio d’enregistrement étant situé dans un zeppelin, cela s’y prêtait. Pivot a ajouté : "Un auteur qui refuserait le saut serait disqualifié. Car que penser d’un écrivain qui ne serait pas prêt à sacrifier sa vie pour son livre ?". Je me suis réveillée terrifiée. Ce rêve signifie probablement quelque chose, mais je ne sais pas quoi. ».

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Comme je l’indiquais au début, j’adore lire Amélie Nothomb. Je crois que cette rencontre entre un auteur et son lecteur, qui se fait à l’intérieur d’un livre, est toujours très intime. Ses livres sont parfois égocentrés mais il y a beaucoup de trouvailles jubilatoires et le style est clair et limpide. L’auteure est probablement un peu excentrique, mais j’ai la conviction qu’elle est reconnaissante de ses lecteurs et les respecte.

Le soir du 10 mars 2015, sur France Culture (avant la grande grève), Amélie Nothomb était l’invitée de Laure Adler dans l’émission "Hors-Champs" (on peut la réécouter ici). Des entretiens toujours intéressants parce qu’ils n’ont aucun objectif de sensationnalisme et ils ont du temps.

Justement, l’écrivaine a expliqué qu’elle avait déjà rédigé quatre-vingt-un romans. Quatre-vingt-un ? me disais-je. Il me semblait qu’il y en avait beaucoup moins. Eh oui, j’avais bien raison, beaucoup moins ont été publiés. Mais là, elle parlait de romans rédigés, pas de romans publiés : « Écrire, c’est comme une technique de ralentissement sensoriel extrême. ». Pour elle, la publication serait comme accoucher d’un enfant, mettre en vie un ouvrage.

Elle écrit beaucoup plus qu’elle ne publie. Chaque année, vers la fin de l’hiver, elle choisit celui des trois ou quatre romans écrits durant l’année qui sera publié, celui qu’elle estime le meilleur, et les autres romans qu’elle a rédigés durant l’année, elle les glisse dans une boîte de chaussures (qui est peut-être aussi grande qu’une boîte de chapeau), avec la ferme volonté qu’ils ne seront jamais lus ni publiés : à sa mort, elle veut que tous ses manuscrits non publiés soient coulés dans la résine.

Comme on le voit, elle a donc un besoin vital d’écrire mais pas forcément d’être lue. Quand elle commence un roman, elle ne sait jamais où elle ira. Elle se laisse guider par sa main, par son fil au jour le jour. C’était le cas notamment de "La Métaphysique des tubes". Ses titres sont d’ailleurs très riches et originaux, j’imagine qu’elle les a imaginés et adoptés avant la fin de l’écriture.

Par ailleurs, elle a fait deux tentatives de suicide sérieuses dont une à l’âge de 3 ans (l’autre à l’âge de 19 ans). Ce sujet n’est pas tabou : « Le désir quotidien de suicide est un désir cathartique (…). Penser : j’ai envie de me pendre, on ne le pense pas du tout, mais ça fait du bien et ça permet de ne pas assassiner son voisin de métro. ». Et elle est assez convaincue qu’elle n’en refera plus car c’est assez désagréable. Elle sait qu’elle mourra vieille, toute seule, sans son intervention, qu’elle goûtera un jour la mort, alors autant laisser faire la nature.

Quatre-vingt-un romans, et une bonne proportion noyée définitivement dans les vapeurs de l’inédit. Dans une autre interview, cette fois-ci dans l’émission "Le Grand Atelier" présenté par Vincent Josse, diffusée le 2 septembre 2018 sur France Inter (on peut la réécouter ici), elle précise qu’elle n’écrit pas pour un objectif thérapeutique. Vincent Josse l’évoque : « C’est une travailleuse de l’aube, qui, avec sa plume, joue avec les mots, les idées, les images, le moi mêlé à de la fiction. Amélie Nothomb (…) vient, une fois encore, expliquer à quel point elle n’est "bonne qu’à ça" (selon la formule de Beckett) : écrire. ».

Alors, servons-lui silencieusement un verre de champagne frais, comme elle les aime, et repartons discrètement pour la laisser continuer à écrire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Interview d’Amélie Nothomb par Vincent Josse dans l’émission "Le Grand Atelier" le 2 septembre 2018 sur France Inter (à télécharger).
Interview d’Amélie Nothomb par Laure Adler dans l’émission "Hors-Champs" le 10 mars 2015 sur France Culture (à télécharger).
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210709-amelie-nothomb.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/cosmetique-d-amelie-nothomb-234094

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/02/39040258.html








 

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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 03:51

« Mon chemin s’est fait en marchant. Je n’ai pas suivi le chemin tracé. » (Edgar Morin, le 2 juillet 2021).




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Sa pensée restera inachevée s’il disparaît. Il a pris l’hypothèse, mais pas la certitude : serait-il devenu immortel ? En tout cas, pas sous la Coupole. Edgar Morin, le penseur de la complexité, le savant, le sociologue, le philosophe, l’historien, fête son 100e anniversaire ce jeudi 8 juillet 2021. Et malgré une voix un peu plus fluette, toujours la même énergie à parler, à communiquer, à tel point qu’on se demande comment il trouve encore le temps de vivre.

Cela fait plus de quarante ans que j’ai été complètement séduit par la démarche intellectuelle d’Edgar Morin. La méthode, rare, qui demandait du temps et surtout des moyens : essayer d’avoir une vision générale de la connaissance humaine par la collaboration avec des spécialistes scientifiques dans tous les domaines. Une quarantaine. Parler de physique quantique de manière aussi pertinente que parler de religion à l’époque de la Mésopotamie… Il a renoué avec la culture du grand savant, ce qui était possible il y a trois ou quatre siècles quand la science était encore peu développée, tandis qu’aujourd’hui, la moindre spécialité scientifique compte des milliers voire des dizaines de milliers de spécialistes de haute volée partout dans le monde, qui, chaque jour, font progresser la connaissance humaine. Cette interdisciplinarité est un élément central des travaux d’Edgar Morin.

Toute sa vie, il s’est documenté, il a pensé, il a écrit et il a discuté. Oui, un cheminement dans les deux sens, c’est sans doute la raison de sa forte popularité, au point même qu’il semble y avoir des cercles informels de fidèles, même si Edgar Morin s’est toujours défendu d’être un gourou. Cela n’empêche personne de l’appeler "maître", pas même ses amis. C’est cette part de service après-vente qui est exceptionnelle de sa part. Pendant toute sa vie, il a tenu conférences sur conférences, partout en France et dans le monde, il a parcouru le monde pour discuter, pour comprendre le monde, pour apporter sa vision du monde et pour la préciser au travers des questions de ses lecteurs.

Pourquoi ne se repose-t-il donc pas ? Sa retraite serait bien méritée, mais il y a comme une course contre la montre, comme s’il voulait finir le mieux possible son cheminement intellectuel en sachant qu’il n’arriverait jamais au mot fin. Après tout, Maurice Allais aussi était contre la retraite avant 100 ans ! (il n’aurait pas pu l’expérimenter car il est parti quelques mois avant).

Depuis quelques années d’ailleurs, Edgar Morin tente de décrire le cheminement de toute sa pensée depuis ses débuts. Je pense que ce n’est pas compliqué d’y trouver un fil directeur, mais c’est compliqué de le retracer avec exactitude et précision. Et c’est toujours impressionnant d’écouter cet homme si plaisant, si poli, si simple, presque familier, qui n’hésite pas à parler avec tout le monde.

Résistant, évidemment, communiste, juste au début mais il a vite compris qu’il ne fallait pas continuer et se désengager de cette voie nauséeuse (ce que beaucoup de ses pairs ont fait …beaucoup plus tardivement que lui !). S’il devait se qualifier, il dirait, au risque d’utiliser un terme galvaudé, qu’il est un « humaniste avant tout ». Il s’en prend notamment à la « démesure » des « ambitions insatiables et sans terme », comme « la chimérique maîtrise de la Terre ». L’idée prométhéenne de tout contrôler, que certains croient atteindre avec le transhumanisme, est un leurre, chaque année nous donne sa part du chaos et de l’imprévisibilité de notre devenir.

Dans son dernier livre, "Leçons d’un siècle de vie", il constate en effet : « Une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur. ». Toute sa vie, le siècle qu’il a traversé, les deux siècles qu’il a traversés l’ont démontré, de l’Occupation à la pandémie de covid-19 : « Les catastrophes (et la pandémie du covid en est une) suscitent deux comportements contraires, l’altruisme et l’égoïsme. ».

On peut l’écouter à la télévision présenter son livre, comme sur France 5 le 19 juin 2021.





Son leitmotiv serait l’anti-idéologie dans un monde tourmenté et imprévisible, ce qui n’est pas étonnant venant du sociologue de la complexité : « À la doctrine qui répond à tout, plutôt la complexité qui pose question à tout. ». Formule simple, profonde, incisive, nuancée et utile, formule efficace.

En principe, je dis en principe car cela dépend bien sûr de sa santé qui semble excellente, mais aussi de l’évolution de la crise sanitaire qui peut évoluer très rapidement, Edgar Morin est attendu le mardi 13 juillet 2021 à 22 heures au Palais des Papes à Avignon où sera fêté, une énième fois, son centenaire, notamment aux côtés de l’ancienne Ministre de la Justice Christiane Taubira.

Auparavant, le vendredi 2 juillet 2021, Edgar Morin a été accueilli par l’ancienne Ministre de la Culture Audrey Azoulay, actuelle directrice générale de l’UNESCO, dans l’amphithéâtre prestigieux de cette grande instance internationale à Paris, pour une conférence. Il s’est exprimé une quarantaine de minutes devant une assistance clairsemée (à cause du protocole sanitaire), en présence notamment du Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Jean-Michel Blanquer, de la maire de Paris Anne Hidalgo et de l’ancien Premier Ministre Bernard Cazeneuve (l’ancien Président François Hollande était attendu mais a semblé avoir manqué le rendez-vous).

Grâce à la magie de l’Internet, on peut le réécouter tranquillement chez soi.





Edgar Morin a en particulier donné des conseils aux jeunes : « Ne vous bornez pas à survivre dans cette époque de crise ! ». En effet, il faut toujours continuer à vivre : « Cultivez-vous et essayez vraiment de goûter la poésie de la vie et de vivre avec tout ce que ça comporte, les risques de vivre l’aventure de la vie. ». Finalement, un message pas si éloigné de celui du professeur Axel Kahn qui vient de s’éteindre, vivant et serein.

Bon anniversaire cher Edgar Morin, tous mes vœux impressionnés et enthousiastes pour un début de nouveau centenaire aussi prometteur, vif et enrichissant que le précédent !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 100 ans d’Edgar Morin.
Le dernier intellectuel ?
La complexité face au mystère de la réalité.
97 ans.
Introducteur de la pensée complexe.
"Droit de réponse" du 12 décembre 1981 (vidéo INA).
Université d’été d’Arc-et-Senans avec Edgar Morin le 9 septembre 1990 (vidéo INA).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210708-edgar-morin.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-et-ses-100-ans-de-234092

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 03:04

« L’homme est le seul animal doté de la parole. Mettant cet avantage à profit, il a appris à parler pour ne rien dire. Il ne ferme sa gueule qu’en une seule circonstance : devant l’injustice. » (Frédéric Dard, "Réflexions poivrées sur la jactance", éd. Fleuve Noir, 1999).




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Le romancier Frédéric Dard est né il y a 100 ans, le 29 juin 1921 (entre Lyon et Grenoble, à Bourgoin-Jallieu, dans le nord de l’Isère). Ce siècle n’est pas passé inaperçu, du moins à la Médiathèque de la ville des Mureaux qui lui a consacré une exposition aux 100 piges de l’écrivain du 1er au 30 avril 2021.

À la maison, quand j’étais gosse, il y avait au fond du sous-sol une cantine complète qui contenait des dizaines de volumes de la célère série policière San-Antonio. Ils étaient sans imprimatur. Question d’âge plus que d’époque. Des photos de couverture un peu olé olé… Oui, Frédéric Dard est connu avant tout pour sa série d’enquêtes policières plus ou moins noires avec une forte dose d’humour et d’autodérision, une forte propension à aimer jouer avec la langue, non, pas pour des exercices sexuels mais intellectuels, à jouer avec les mots, à égayer les mots.

D’ailleurs, Frédéric Dard l’avouait lui-même : « J’ai fait ma carrière avec un vocabulaire de 300 mots. Tous les autres, je les ai inventés ! ». L’auteur aimait Rabelais et bien sûr, adorait Céline : « Il faut beaucoup de talent pour faire rire avec des mots. Mais il faut du génie pour amuser avec des points de suspension… ». Des romans de gare ? Peut-être, mais alors il y a de trains et beaucoup de voyageurs : 175 épisodes, 200 millions d’exemplaires vendus. Beaucoup de romanciers de haute tenue donneraient cher pour un tel tableau de chasse. Et encore, juste pour San-Antonio, car il a écrit des centaines d’autres ouvrages, un véritable ogre de la langue et du phrasé, un impressionnant ogre des mots. San-Antonio, il a trouvé le nom parce qu’il voulait un nom à consonance américaine. Il a donc pris un atlas, qu’il a ouvert à la page des États-Unis et il a pointé au hasard du doigt la ville de San Antonio. Sans tiret. Le tiret est venu subrepticement dans les tomes suivants, de manière aléatoire puis volontaire.

Frédéric Dard ne pensait pas du tour faire carrière avec ce héros qui était l’auteur lui-même, car San-Antonio, c’est le policier mais c’est aussi le romancier, le livre est à la première personne et l’homme qui se raconte ainsi est volontiers macho, provocateur, ce qui fait les délices des lecteurs, et cela pendant plus d’un demi-siècle. Les générations passent, pas la série.

Le premier épisode a été écrit au printemps 1949, sur demande d’un éditeur lyonnais. La tentative n’a pas été couronnée de succès auprès des lecteurs, mais le fondateur des éditions Fleuve Noir en a redemandé et a poussé pour qu’il poursuivît dans cette voie… qui ne fut pas vaine car le succès est arrivé en 1953, à partir du septième opus. Quelques années plus tard, chaque épisode était vendus à 200 000 exemplaires, et Frédéric Dard en sortait quatre par an !

Cela fait que Frédéric Dard a été un véritable boulimique de l’écriture, car il n’a pas écrit que les aventures de San-Antonio, c’étaient plusieurs centaines de romans qui furent écrits par lui, parfois sous divers pseudonymes plus ou moins connus. Originaire de Saint-Chef (dans le nord de l’Isère) où il fut enterré, il vivait en Suisse, près de Fribourg (on imagine pourquoi !) où il s’est éteint peu avant ses 79 ans, le 6 juin 2000. Son fils Patrice Dard a pris la relève en continuant la série de San-Antonio en 2001 (il a terminé le dernier épisode de son père puis, s’est mis lui-même à en écrire de nouveaux).

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Pour lui rendre hommage, le mieux est de faire comme un vendeur de moquette ou de papier peint : montrer des échantillons. Son langage est crû, il est provocateur, caustique et finalement, très tendre. Notre époque aime le ricanement, lui riait, c’était différent, il riait de bon cœur…

Question parisienne : « – Votre mari n’est pas là, madame Eiffel ? – Non, il est allé faire une tour. ».

Commentaire littéraire : « La Fontaine est un homme affable. » (1996).

Commentaire cinématographique : « Attends… Biscotte ! Non, c’est pas ça… Tu sais, le gros qui fait penser à un œuf à la coque ? Y s’appelle à la Coque, voilà, ça me revient, Ichetecoque ! » (1961).

Commentaire germano-linguistique : « Des germanophones, t’as beau jacter leur dialecte, tu peux pas les piger vraiment quand t’es latin pur fruit comme ton éminent camarade. Cette langue à la con, où le verbe se fout en fin de phrase (si bien que tu peux jamais couper la parole de ton interlocuteur puisque t’ignores ce qu’il est en train de dire tant qu’il n’a pas terminé de jacter ), je m’y ferai jamais. » (1988).

Commentaire culturel (1) : « M’est avis qu’elle doit jubiler dans son forain térieur. » (1960).

Commentaire culturel (2) : « Toulouse-Lautrec (score final 0-0) » (1996).

Maïeutique moderne : « Il est grisant de pouvoir tout dire à qui peut tout entendre. » (1996).

Guide de la ponctuation : « Surtout ne pas foutre des points d’exclamation comme je le fais au bout de chaque phrase, mes fils. Le point d’exclamation attire trop l’attention, comme tout ce qui est debout. Il ne courbe pas l’échine comme l’accent circonflexe, il n’est pas tronçonné comme le point de suspension, il ne se met pas à plat ventre comme le tiret, il ne remue pas la queue comme le point-virgule, il ne fait pas la fumée comme le point d’interrogation, il n’est pas chiure de mouche comme le point t’à la ligne. Lui, c’est le De Gaulle de la ponctuation. La vigie ! Le ténor. Son nom l’indique : il s’exclame ! Il clame ! Il proclame ! Il déclame ! Il réclame ! Il véhémente Il flambergeauvente ! Il épouvante ! Je t’aime, suivi d’un point d’exclamation ou d’un point de suspension, n’a pas la même sincérité, ni la même signification. » (1966).

Souvenirs souvenirs : « Les souvenirs sont doux à qui les raconte, chiants à qui les écoute. ».

Positivisme : « Souvenez-vous : ne jamais perdre de vue le côté drôle des choses tristes ! Sinon, l’existence devient vite une vallée de sanglots. ».

Conseil d’hédoniste : « Pour être heureux, il faut beaucoup dormir et bien déféquer. L’insomniaque et son cousin germain, le constipé, sont les damnés de la terre. » (1996).

Dialogue médical :
« – Ils t’ont filé un lucratif pour te faire dormir…
– Un quoi ? m’étouffé-je.
– Un adjectif, non, un subjonctif… Mince, je me souviens plus… Un truc qui calme, quoi !
– Un sédatif ?
– Voilà ! » (1960).

Obésité : « La nourriture est une compensation, beaucoup de chagrinés, d’abandonnés, d’amphigourés te le diront. L’homme désemparé, à moins qu’il ne soit biafrais ou bengladéchard, se rabat sur la jaffe. Manger est un flirt avec l’oubli. » (1976).

Nuit romantique : « Il fait une belle nuit ample et tiède, avec un ciel de velours bleu clouté d’étoiles, comme l’a écrit je sais plus qui, mais putain, qu’il avait du talent ! » (1955).

Flot de mélancolie (1) : « Tout n’est pas cirrhose dans la vie, comme dit l’alcoolique. ».

Flot de mélancolie (2) : « Ce matin-là, Bérurier avait la figure en coin de rue sinistrée. Ses paupières étaient gonflées comme des valises d’ambassadeur au moment d’une rupture diplomatique et avec la couche de mélancolie qui lui couvrait le visage, on aurait pu regoudronner la Nationale 7. » (1957).

Évidence automobile : « Un piéton est un monsieur qui va chercher sa voiture. » (1996).

Bras armé : « Je soulève la banquette arrière de ma guinde, là où un pote prévoyant a dissimulé un petit appareil à gommer le curriculum. Gentil petit objet… Calibre impressionnant. Ça n’est pas celui de l’homme élégant et il alourdirait le costume de ville. Mais pour le pardingue ou la fouille de robe de chambre, il convient à merveille. » (1957).

Collaboration : « Je m’étais figuré que si la France, après des siècles de guerre, était devenue l’alliée intime de l’Angleterre, elle pouvait fort bien devenir également celle de l’Allemagne. Seulement, j’ai prôné ce point de vue à un mauvais moment, voilà tout ! Si je faisais cette campagne maintenant, on me ficherait la Légion d’honneur. Dans la vie, le plus grave défaut, c’est d’être inopportun ! » (1958).

Guerre froide : « On est tombés de charogne en syllabe, on baise les Ricains, mais on se fait coiffer par les Russes. Qu’est-ce qu’ils nous veulent, les bas tauliers de la vodka ? » (1966).

Le silence est d’or : « Les autres font ce qu’ils veulent de tes mots, tandis que tes silences les affolent. Tiens ta langue et ils se mettront en huit pour essayer de piher ce que tu ne dis pas. » (1996).

Nécrobahissement : « Il y a beaucoup de gens dont la mort me surprend parce que je les croyais décédés depuis longtemps. » (1999).

Désinformation : « Il y a des gens qui disent la vérité comme une montre arrêtée donne l’heure : deux fois par jour et pas longtemps. » (1996).

Guide électoral (1) : « Un politicien ne peut faire carrière sans mémoire, car il doit se souvenir de toutes les promesses qu’il lui faut oublier. ».

Guide électoral (2) : « On doit choisir entre s’écouter parler et se faire entendre. » (1996).

Guide électoral (3) : « On peut faire semblant de réfléchir, mais on ne peut pas faire semblant d’agir, voilà pourquoi l’homme d’action est toujours privilégié. » (1981).

Guide électoral (4) : « Mon pauvre ami, vous ne savez pas à quel point c’est payant, un enterrement bien foutu à la télévision. De Gaulle se serait présenté le lendemain de ses funérailles, il était réélu à 80% des suffrages. ».

Définition sociale : « Être riche, ce n’est pas posséder, c’est posséder trop. » (1996).

Considération fiscale : « C’est au moment de payer ses impôts qu’on s’aperçoit qu’on n’a pas les moyens de s’offrir l’argent que l’on gagne. ».

Bonnes manières: « [Bérurier] se cure les chicots de la pointe de son opinel. "Vois-tu, me dit-il gravement, ce qui séduit chez le Français, c’est pas seulement sa technique, c’est avant tout ses bonnes manières… Les étrangères sont dingues de nos pommes uniquement parce que nous nous comportons comme des barons…" Il crache sur le tapis un morceau de couenne de jambon qui lui obstruait un reliquat de molaire. Puis il essuie la pointe de son couteau sur la nappe brodée. "Et tant que le Français aura des bonnes manières, la France conservera son prestige", conclut-il noblement en se mouchant dans sa serviette. » (1959).

Attraction masculine (1) : « Tu le verras, l’Alexandre-Benoît : Tonique comme le printemps, l’haleine chargée d’ail et de beaujolais, la braguette mal close, la chemise imboutonnable dans la région du ventre, le nez en bourgeons, l’œil couleur du drapeau soviétique, les bajoues en éventail… Une plante humaine superbe et copieuse, la vaillance d’un temps. Le triomphe de la vie sur le néant. La matérialisation d’odeurs puissantes, leur palpabilité. ». (1975).

Attraction masculine (2) : « Je descends au poste de garde et je demande après Bérurier. On me répond qu’il va revenir. En effet, il sort des gogues, la braguette ouverte comme les portes d’un stade un dimanche après-midi, les bretelles battant les talons, un journal à la main. L’image de la vie animale dans toute sa déprimante cruauté. » (1954).

Troussage urbain : « Le voici qui va à la gravosse, lui rabat sa part de couvrante, retrousse sa chaste chemise, lui desserre ses dociles jambons et te l’embroque sans autre forme de procédé, d’un élan vigoureux et régulier qui enchante le sommier et dont la cadence amène un sourire de bienheureux sur le masque cocufique de l’époux. » (1976).

MeToo : « Quand le respect de la gonzesse s’effiloche dans une nation, la débâcle n’est pas loin, mes fils. » (1965).

Délicate séduction (1) : « Je ne sais pas où elle prenait son parfum, mais il sentait le salon de coiffure de banlieue. » (1961).

Délicate séduction (2) : « Moi, j’adore les nanas qui écrivent 88 avec leur derrière en marchant. Dans la vie, tout n’est que mouvement des lignes. » (1965).

Délicate séduction (3) : « À première vue, je l’ai prise pour un martien (à cause de sa combinaison en matière plastique) ; à deuxième vue, je l’ai prise pour une martienne (à cause de sa plastique tout court) ; à troisième vue enfin, je l’ai prise pour ce qu’elle était vraiment, c’est-à-dire pour une ravissante souris, bien sous tous les rapports, et affublée d’une tenue pour la pêche sous-marine. » (1960).

Délicate séduction (4) : « Et, pour la première fois, j’ai vu ses yeux. Ils étaient fauves et emplis de paillettes d’or. Ils donnaient de l’intelligence à sa beauté et c’est vraiment le plus beau cadeau qu’on puisse faire à une jolie figure. » (1956).

Fidélité conjugale : « Y z’arrivent, les hommes, à préférer une légitime qui prend goût au truc, même si ell’serait pas d’la première fraîcheur, à une périesthétricienne qui traite l’amour par-dessus la jambe. Et y z’ont raison ! » (1978).

Considération philosophico-sexuelle (1) : « Et puisque notre destin est de finir dans un trou, fasse le ciel qu’il ait du poil autour ! » (1971).

Considération philosophico-sexuelle (2) : «  Comment trouves-tu mes fesses ? Réponse : Très facilement ! » (1996).

Considération philosophico-sexuelle (3) : « Le sexe masculin est ce qu’il y a de plus léger au monde, une simple pensée le soulève ! ».

Considération philosophico-sexuelle (4) : « Le mariage est soit une corne d’abondance, soit une abondance de cornes. ».

Considération philosophico-sexuelle (5) : « Un mari craint toujours que son épouse le quitte. C’est ça la suprême force des femmes : vous faire redouter ce que vous souhaitez le plus au monde. » (1996).

Considération philosophico-sexuelle (6) : « La baise, c’est la vie. Fort de cette certitude qui me hante depuis que j’ai ma lucidité et du poil autour, je considère que ma femme est un merveilleux cadeau. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juin 2021)
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Pour aller plus loin :
Frédéric Dard.
Max Frisch.
Éric Zemmour.
Maître Capello.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
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Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
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André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
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Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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2 juin 2021 3 02 /06 /juin /2021 01:23

« Rien n’est plus dangereux qu’une idée, quand on n’a qu’une idée. » (Alain, "Propos II", 5 juillet 1930).



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Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, est né à Mortagne-au-Perche, dans l’Orne, il y a 150 ans, le 3 mars 1868 à 15 heures, c’est-à-dire, un peu plus de deux ans avant la guerre de 1870 entre la France et la Prusse. Il fut un philosophe très inspiré par le rationalisme, ainsi que par le positivisme d’Auguste Comte (1798-1857). Il voulait concilier rationalisme et réalisme. Alain est assez peu à la mode aujourd’hui, en 2018, ce qui n’est pas très étonnant ; il aurait eu du mal à s’adapter à cette société du zapping et des sms, celle des idées courtes et superficielles, basée principalement sur un "consumérisme de fuite en avant".

Adolescent au lycée d’Alençon (appelé maintenant le lycée Alain), Alain fut fasciné par Balzac, Stendhal, Descartes, Platon et Homère. Il rajouta plus tard Kant et Spinoza dans son panthéon personnel. Il fut très inspiré par son maître de philosophie Jules Lagneau (1851-1894) dont il fut l’élève, au lycée Michelet de Vanves, entre 1887 et 1889 (en pleine flambée boulangiste). Un peu auparavant, lorsqu’il a enseigné à Nancy, Jules Lagneau fut aussi le professeur d’un autre élève célèbre, Maurice Barrès (1862-1923). Alain décrivit plus tard Lagneau ainsi : « Parmi les attributs de Dieu, il avait la majesté. (…) Ses yeux perçants traversaient nos cœurs, et nous nous sentions indignes. L’admiration allait d’abord à ce caractère, évidemment inflexible, inattentif aux flatteries, aux précautions, aux intrigues, comme si la justice lui était due. » (cité par Wikipédia).

Normalien (admis à Normale Sup. en juillet 1889 à la troisième tentative, 23e sur 24), Alain fut reçu à l’agrégation de philosophie en été 1892 à la 3e place (en pleine crise anarchiste, après une vague d’attentats terroristes, dont l’explosion d’une bombe au Palais-Bourbon ; les députés ont réagi en votant des lois répressives, ce qu’ils ont fait encore cent vingt ans après en réaction aux attentats islamistes).

S’il fut également essayiste, journaliste, éditorialiste (il fut même un moment, autour de l’année 1900, engagé politiquement dans le radicalisme pour promouvoir la laïcité et défendre le capitaine Alfred Dreyfus, mais il quitta rapidement le militantisme partisan pour lequel il n’était pas du tout fait), Alain fut avant tout un professeur de philosophie.

Entre 1892 et 1909, il enseigna à Pontivy, Lorient, Rouen, Paris (lycée Condorcet) et à son ancien lycée Michelet, à Vanves (heureux d’y revenir). Puis, il fut l’inamovible professeur de rhétorique supérieure en classe de khâgne au lycée Henri-IV à Paris, de 1909 à sa retraite, en 1933. Il a marqué des générations d’étudiants souvent de très haute stature intellectuelle, comme Simone Weil, Raymond Aron, André Maurois, Julian Gracq, Maurice Schumann, etc. Ses discours à la remise de prix au lycée Condorcet furent très suivis. Son perfectionnisme intellectuel se comprend à la lecture de cette réflexion dans son journal ("Cahiers de Lorient") : « Je viens de brûler ce 11 novembre 1905 à peu près trois cents pages écrites depuis longtemps sous le nom d’Analytique Générale. ». Normal quand on est sans cesse habité par le doute : « Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. » ("Propos", 1908-1920).

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À partir de 1903, Alain n’a jamais cessé d’écrire, des chroniques hebdomadaires dans des journaux où il abordait un ou deux thèmes de façon brève et variée, avec une formulation très littéraire. Cela a donné des milliers de chroniques qu’il commença à rassembler et à publier à partir de février 1906 sous l’appellation de "Propos", les plus connus étant ses "Propos sur le bonheur" (1925).

S’inspirant notamment des Stoïciens, Alain fondait sa pensée sur le bon sens et la sagesse (entre janvier et mars 1899, il publia "Matériaux pour une doctrine laïque de la sagesse"). Il était contre les dogmes, contre les systèmes et mettait la responsabilité et la liberté de chaque personne au cœur de ses idées humanistes : « Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté. » ("Propos sur le bonheur", 1925).

Alain est parti volontaire le 7 août 1914 au 3e régiment d’artillerie sur le front de la Première Guerre mondiale et il en est revenu le 14 octobre 1917, blessé gravement au pied (le 23 mai 1916, il fut hospitalisé trois mois) et traumatisé par la guerre, un peu comme Céline, ce qui l’a amené à promouvoir le pacifisme entre les deux guerres, à publier deux pamphlets contre la guerre, "Mars ou la guerre jugée" (1921) et "Convulsion de la force" (1939), tout en mettant en garde contre la montée du nazisme (là, pas comme Céline !). Il fit en effet partie des cofondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (dirigé notamment par le physicien Paul Langevin).

Dans "Mars ou la guerre jugée", Alain a essayé de définir son humanisme : « L’humanisme a pour fin la liberté dans le sens plein du mot, laquelle dépend avant tout d’un jugement hardi contre les apparences et prestiges. (…) Mais il dépasse le socialisme lorsqu’il décide que la justice dans les choses n’assure aucune liberté réelle du jugement ni aucune puissance contre les entraînements humains, mais au contraire tend à découronner l’homme par la prépondérance accordée aux conditions inférieures du bien-être, ce qui engendre l’ennui socialiste, suprême espoir de l’ambitieux. L’humanisme vise donc toujours à augmenter la puissance réelle en chacun, par la culture la plus étendue, scientifique, esthétique, morale. Et l’humaniste ne connaît de précieux au monde que la culture humaine, par les œuvres éminentes de tous les temps, en tous, d’après cette idée que la participation réelle à l’humanité l’emporte de loin sur ce qu’on peut attendre des aptitudes de chacun développées seulement au contact des choses et des hommes selon l’empirisme pur. Ici apparaît un genre d’égalité qui vit de respect, et s’accorde avec toutes les différences possibles, sans aucune idolâtrie à l’égard de ce qui est nombre, collection ou troupeau. Individualisme, donc, mais corrigé par cette idée que l’individu reste animal sous la forme humaine sans le culte des grands morts. La force de l’humanisme est dans cette foule immortelle. » (1921).

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En fauteuil roulant à partir de 1936 à cause d’une attaque cérébrale, Alain continua son œuvre philosophique et littéraire. Il approuva l’armistice en juin 1940 mais fut révolté par l’antisémitisme du gouvernement de Pétain. Descente aux enfers entre 1940 et 1944, isolé du monde et de la guerre, atteint par deux grands deuils (dont celui de son élève, l’écrivain résistant Jean Prévost, tué le 1er août 1944 dans le maquis du Vercors), mais il s’est repris et a continué à écrire encore beaucoup.

Alain est mort au Vésinet, dans sa maison achetée au retour du front en 1917, dans les Yvelines, à 83 ans le 2 juin 1951 et enterré le 6 juin 1951 au Père-Lachaise à Paris. André Maurois présida le premier l’Association des Amis d’Alain fondée le 22 juin 1951 et toujours en activité. S’il faut attendre le 2 juin 2021 (dans trois années seulement) pour que son œuvre tombe dans le domaine public en France, c’est déjà le cas depuis le 2 juin 2001 au Canada, si bien que toute son œuvre y est libre de droits et publiable sans limites.

Emmanuel Blondel, administrateur de l’œuvre d’Alain, a été l’invité de Jean Lebrun dans l’émission "La marche de l’histoire" diffusé sur France Inter le jeudi 1er mars 2018 à 13 heures 30, à l’occasion de la publication du Journal d’Alain aux éditions des Équateurs.

Quant à la ville de Mortagne-au-Perche (Orne), elle propose ce samedi 3 mars 2018 à 14 heures 30 le vernissage d’une exposition sur Alain au jardin public et à 15 heures 30, une conférence du philosophe André Comte-Sponville sur "Alain, la religion et la laïcité".

Dans un prochain article, je proposerai une petite anthologie pour lui rendre hommage : « Il faut que la pensée voyage et contemple, si l’on veut que le corps soit bien. » ("Propos sur le bonheur", 1925).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Petite anthologie alinienne.
Le philosophe Alain.
Charles Péguy.
Simone Weil.
Étienne Borne.
Bernard d’Espagnat.
Paul Ricœur.
Edgar Morin.
Albert Jacquard.
Roger Garaudy.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.
Stephen Hawking.
David Bohm.
Jean d’Alembert.
Emmanuel Levinas.
Roland Barthes.
Benjamin Constant.
Karl Marx.
John Maynard Keynes.
Sigmund Freud.
Karl Popper.
Ernst Mach.
Bernard-Henri Lévy.
Édouard Bonnefous.
Michel Serres.
Hannah Arendt et la doxa.
Elie Wiesel.
André Glucksmann.
Les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 01:18

« Au loin déjà la mer s’est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer. »
(Jacques Prévert, "Paroles", 1946)



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Il y a quinze ans, le 24 mai 2006, un comédien, un acteur que j’adorais, s’est éteint. Claude Piéplu, avec sa bonhomie un peu sentencieuse, sa diction insistante, son humour un peu british, son indignation souriante, venait d’avoir 83 ans (né le 9 mai 1923).

Grand acteur de cinéma (surtout des comédies qui ont fait les délices de la culture française), et encore plus grand acteur de théâtre (son vrai métier), Claude Piéplu était aussi une voix, une voix inimitable qui s’est immortalisée (un peu trop, à son goût) dans la narration de la célèbre série télévisée des Shadoks, de son compère Jacques Rouxel.

Ni cinéma ni Shadok pour cet article mais une rencontre au théâtre. La mémoire d’Internet ou les archives du Web n’ont pas su me renseigner sur la date exacte, mais je pense qu’il s’agissait de l’automne 1997. Alors que je terminais ma journée au bureau sur le coup de 19 heures, 19 heures 30, un collègue m’a informé qu’il y avait Claude Piéplu au Théâtre de Fontainebleau le soir même pour une lecture de Jacques Prévert.

Fontainebleau fêtait Jacques Prévert, qui a même dédié un poème sur le taureau de Rosa Bonheur devant L’Aigle noir de Fontainebleau, un hôtel (« Un peu plus loin tout autour/ Il y a la forêt/ Et un peu plus loin encore/ Joli corps/ Il y a encore la forêt/ Et le malheur/ Et tout à côté le bonheur/ Le bonheur avec les yeux cernés »).

Je pense qu’il s’agissait du 20e anniversaire de sa disparition (en 1977) mais il pouvait aussi s’agir du 100e anniversaire de sa naissance (en 2000), le seul indice, c’est qu’il ne faisait pas encore nuit quand je me suis rendu à ce théâtre municipal qui fait la réputation culturelle de la ville napoléonienne.

Je n’avais pas besoin qu’on me le répétât une seconde fois pour m’y rendre immédiatement. J’adorais Claude Piéplu et le voir, l’écouter sur une scène de théâtre était pour moi comme une magie venue du ciel. Certes, je pouvais toujours réserver une place au théâtre, puisqu’il devait régulièrement jouer, au moins dans des théâtres parisiens, mais réserver reste pour moi une véritable épreuve : généralement, il faut s’y prendre trois voire six mois en avance, et il faut bien avouer que je suis bien incapable de savoir où je serai à ce moment-là, trop lointain. Le principe des réservations est comme une prison du temps, qui empêche la liberté de mouvement.

Alors, ce soir-là, c’était une occasion unique, un émerveillement divin, même si Prévert était plutôt "bouffe-curés" : le théâtre était ouvert, l’entrée était même gratuite (j’aurais pu payer), et, comble d’incroyable, la salle était à peine à moitié remplie. J’ai pu me placer là où je souhaitais. Apparemment, cette représentation avait joui d’une trop faible publicité et personne n’était au courant.

Je crois que l’exercice s’appelait "Poésie sur Paroles". En clair, Claude Piéplu, avec sa verve, lisait des poèmes de Jacques Prévert issus de "Paroles", sorti il y a soixante-quinze ans maintenant. J’ai passé une soirée enchantée. Inoubliable !

Soyons bien clairs, je n’étais pas venu pour Jacques Prévert, mais bien pour Claude Piéplu, et pourtant, l’événement, faisant partie d’autres manifestations, concernait d’abord l’hommage à Jacques Prévert. J’ai même eu une certaine honte, car j’avais "appris" Jacques Prévert à l’école, et ce soir-là, je m’étais rendu compte que je n’avais, depuis, plus jamais rouvert un livre de Jacques Prévert.

C’est le risque de mettre un auteur au programme scolaire, le risque d’attendre très longtemps avant de le redécouvrir avec des yeux d’adulte, avec une maturité intellectuelle ou artistique qui donne une autre approche de l’auteur, beaucoup moins scolaire. Comme j’ai béni ma prof de philosophie de ne pas avoir mis Albert Camus au programme (qui sait ? Peut-être ne l’aurais-je pas découvert avec mes yeux de 20 ans, si en attente de ses mots ?).

Michel Houellebecq, qui déteste Prévert, quelques années après cette soirée (en 2005 chez Flammarion), n’hésitait pas à le couvrir de ridicule : « Jacques Prévert est quelqu’un dont on apprend des poèmes à l’école. Il en ressort qu’il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. L’amour lui paraissait s’épanouir dans une ambiance de liberté ; plus généralement, il était plutôt pour la liberté, portait une casquette et fumait des Gauloises (…). La forme est cohérente avec le fond (…). Si Prévert écrit, c’est qu’il a quelque chose à dire ; c’est tout à son honneur. Malheureusement, ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. (…) Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd’hui, sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. ».

C’est son avis mais pas le mien. Ou alors, c’était peut-être le mien avant la rencontre avec Claude Piéplu à Fontainebleau. Bon, c’est vrai, Houellebecq est un provocateur et rien de mieux que prendre quelques icônes consensuelles et les frotter à la kalachnikov. Peut-être n’avait-il pas eu la chance d’écouter Piéplu dans sa lecture de Prévert ?

Parce qu’elle m’a ouvert d’autres horizons. Le ton exceptionnel m’a apporté une seconde vie à Prévert. J’ai immédiatement retrouvé des mots qui faisaient sens, des expressions, des jeux de mots aussi, légers mais si savoureux, que ce Prévert-là, peut-être celui d’une époque révolue, nostalgique des années 1950, représente sans doute plus le génie français que Houellebecq dont j’apprécie pourtant énormément les romans, plutôt tournés vers le futur, ou plutôt, vers le "no future". C’est sûr, la vision romanesque de Houellebecq n’est pas la même. Les deux sont pourtant nécessaires, même si pas compatibles.

Des exemples ?
"Vous allez voir ce que vous allez voir" :

« Une fille nue nage dans la mer
Un homme barbu marche sur l’eau
Où est la merveille des merveilles
Le miracle annoncé plus haut ? »

"L’inventaire" était bien entendu lu par Claude Piéplu, ce poème qui a donné l’expression du "catalogue à la Prévert" est à la fois très connu mais suffisamment insolite pour qu’on en soit toujours étonné, étonné d’un mot, d’une chose.

J'ai trouvé sur Internet cette description d'Edgar Davidian le 10 novembre 1997 : « Verbe plein d’humour et de tendresse, verbe à la verve franche, brutale, cocasse, satirique et humoristique. Prévert avec son accent populaire, sa générosité sans prétention philosophique (...) auquel Claude Piéplu prête, avec talent, voix et vie. (...) Avec une chaise et une table pour tout décor, avec quelques notes de piano égrenées comme intermède musical entre deux poèmes, Claude Piéplu a réussi la gageure de restituer l’esprit facétieux d’un Prévert idéaliste qui rêve de la joie de vivre pour tous... Et c’est ce rêve peut-être qui donne à ces vers les plus frais et les plus émouvants, un curieux accent de mélancolie... ».

Claude Piéplu aimait la littérature française, il aimait lire et il aimait Prévert. C’est pour cela qu’il s’est prêté au jeu, en dehors de tout commerce, simplement, très simplement, presque honteusement avec des places vides devant lui. D’ailleurs, je ne m’explique toujours pas ce théâtre si vide, était-ce le soir d’un match de football important ? Je ne vois pas autre chose pour rendre déserte l’une des cathédrales de la culture francilienne où officiait l’un de ses grands prêtres.

J’étais allé seul à ce "récital", et le collègue qui m’avait averti n’était finalement pas venu non plus. Peut-être était-il, comme d’autres, à un dîner en ville, ce que Prévert proposa comme "Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France" :

« Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement…
Ceux qui tricolorent…
Ceux qui inaugurent…
Ceux qui croient…
Ceux qui croient croire…
Ceux qui croa-croa…
Ceux qui ont des plumes…
Ceux qui grignotent…
Ceux qui andromaquent… »
etc.

Ah… Claude Piéplu, reviens !
Ta voix résonne aux entrailles de la culture française !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Prévert.
Claude Piéplu.
Michael Lonsdale.
Jean-Pierre Bacri.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 01:22

« Pire que le bruit des bottes : le silence des pantoufles. » (Max Frisch, 29 mars 1958).



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Il y a trente ans, le 4 avril 1991, est mort à Zurich l’écrivain suisse Max Frisch à quelques jours de ses 80 ans (il est né le 15 mai 1911 à Zurich). Il fait partie des grands écrivains de langue allemande de la seconde moitié du Vingtième siècle, avec Friedrich Dürrenmatt. Auteur de journaux, de romans, de pièces de théâtre, Max Frisch fut une figure suisse de l’engagement, conscience "de gauche", pacifiste (il était pour une "Suisse sans armée" en 1989) et terriblement anxieux face à l’amour et à la mort.

Écrivain très engagé, dans le sillon de l’existentialisme et marqué par l’œuvre de Bertolt Brecht qu’il a rencontré, il fut d’abord architecte, fils d’architecte, dirigeant un bureau d’études pendant une quinzaine d’années (il a conçu une piscine à Zurich devenue monument historique) avant de se consacrer totalement à l’écriture. Ses premières publications datent de 1934 (il avait 23 ans).

Il est allé en Allemagne la première fois en 1935, en pleine effervescence nazie. Dans sa vie littéraire, il a habité après la guerre à Rome (en 1960) et à Berlin (en 1973) où il a écrit son "Journal Berlinois".

Usant souvent d’ironie, Max Frisch est devenu célèbre après la sortie de "Stiller" (en 1954) et de "Homo Faber" (en 1957), le plaçant devant ses responsabilités d’homme public. "Homo Faber" fut un best-seller traduit dans de nombreuses langues, et fut même adapté deux fois au cinéma. Comme beaucoup de ses œuvres, ce livre contient des indications autobiographiques et revient sur le thème de l’identité.

La vie de Max Frisch principal ingrédient de ses œuvres ? Cela paraît très probable. Selon Irène Omélianenko, sur France Culture le 28 août 2016 : « Le vertige identitaire de Frisch trouverait à la fois un socle, mille possibilités d’aménagement, et surtout un axe autour duquel enrouler la fiction comme autant de plans dessinés précisément, rötring et té à plat sur le papier. ».

Max Frisch l’engagé, c’est sans doute l’aspect la plus parlant de son œuvre. Dans sa pièce "Monsieur Bonhomme et les incendiaires" créée le 29 mars 1958 à Zurich, Max Frisch a écrit cette formule célèbre : « Pire que le bruit des bottes : le silence des pantoufles. ». En quelque mot, sans même de verbe, d’une concision suprême, il résume la lâcheté des citoyens libres qui boudent leur démocratie.

Avocat genevois, député et ministre suisse, Mauro Poggia a en effet expliqué le contexte de cette phrase le 15 mai 2011 (100e anniversaire de la naissance de Max Frisch) : « Ce n’est pas la dictature ou la tyrannie d’un homme ou d’un régime que nous devons craindre, mais bien la sournoise victoire du conformisme et de la démission des esprits. Max Frisch l’avait bien compris. Au sortir de la guerre, la Suisse avait échappé au pire de la violence et de la négation de l’Homme, mais le fait d’avoir dû se battre bien moins qu’ailleurs pour maintenir la démocratie et rétablir l’État de droit, n’avait sans doute pas permis de sensibiliser autant qu’ailleurs la population sur l’impérieuse nécessité, mais aussi l’incomparable privilège de pouvoir s’exprimer sur l’avenir de la nation. ».

Et de poursuivre avec une pointe de culpabilisation : « Les décennies ont passé, mais le danger menace plus que jamais. Alors qu’ailleurs, des hommes et des femmes sont prêts à donner leur vie pour accéder à la démocratie, chez nous [en Suisse], 60% des citoyens considèrent sans doute indigne de leur emploi du temps de consacrer quelques minutes pour exprimer leur point de vue sur les sujets qui leur sont soumis, ou pour élire ceux qui devront les représenter à la tête de l’État. » (Mauro Poggia).

Cet aspect-là de l’œuvre de Max Frisch, celui de l’engagement, est l’une des trois faces du "philosophe" Frisch définies par Régine Battiston, professeure de littératures germaniques à l’Université de Haute-Alsace, dans un article pour la revue "Germanica" n°48 en 2011, où elle évoque trois périodes de l’aventure littéraire de Max Frisch : existence et identité ; altérité et engagement ; désillusion et transcendance. Elle explique notamment : « À la recherche de leur Moi, les personnages du monde littéraire de Frisch se découvrent une identité plurielle d’être en devenir. Le fait d’être pour l’Autre, de le chercher, de le rencontrer, d’échouer aussi dans sa relation à l’Autre féminin, montre un sujet en quête de lui-même et de sa propre identité, dans la seule voie de vie qu’est le chemin difficile à deux et en pointillés aussi. (…) L’œuvre de Frisch s’inscrit globalement dans trois grandes phases, qui vont des relations amoureuses et éphémères, à l’engagement citoyen et enfin au pessimisme et à la désillusion, qui est présente à travers les méditations de la fin de l’œuvre. ».

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Quelques petits échantillons de la pensée de Max Frisch, évidemment exprimée parfois par la bouche d’un de ses personnages.

Dans "Don Juan, ou L’Amour de la géométrie" (1953) : « Tous les autres maris se sont au moins battus, je suis la seule ici à ne pas être veuve. ».

Aussi : « Sais-tu ce que c’est qu’un triangle ? Une chose inévitable comme un destin : des trois éléments que tu possèdes ne peut résulter qu’une figure et une seule et l’espoir, l’apparence de possibilités à l’infini qui si souvent jette le trouble dans notre cœur, se dissipe comme une chimère devant ces trois segments. Une solution et une seule, dit la géométrie. Une solution et non pas la première venue. ».

Encore : « Pour Dieu, dit-il, et moi, je dis pour la géométrie ; tout homme qui reprend ses esprits retrouve quelque idéal supérieur à la femme. ».

Dans "Stiller" (1954) : « Nous vivons au siècle de la reproduction. La plupart des représentations que nous nous faisons du monde, nous ne les avons pas vues de nos propres yeux :plus exactement, nous les avons vues de nos propres yeux, mais sans être allés sur place ; nous voyons les choses de loin, nous entendons de loin, nous connaissons de loin. ».

Dans "Homo Faber" (1957) : « Ce qui m’énervait : les têtards dans chaque flaque d’eau, dans la moindre petite mare, une foule de têtards, partout cette obsession de la reproduction, cela pue la fécondité, la pourriture florissante. ».

Aussi : « Je ne me sens pas bien, quand je ne suis pas rasé ; ce n’est pas pour les autres, mais pour moi-même. J’éprouve alors la sensation de devenir quelque chose comme une plante, quand je ne suis pas rasé, et je ne puis m’empêcher de me tâter le menton. J’allai chercher mon appareil et j’étudiai toutes les possibilités, c’est-à-dire impossibilités, puisque sans courant électrique il n’y a rien à faire avec cet appareil, je le sais, et c’est bien ce qui m’énervait ; qu’il n’y ait pas de courant dans le désert, pas de téléphone, pas de prise, rien. ».

Encore : « Mon appartement, Central Park West, depuis longtemps me coûtait beaucoup trop cher, deux pièces avec jardin sur le toit, situation unique, sans aucun doute, mais beaucoup trop cher quand on n’est pas amoureux. ».

Dans "Le Désert des miroirs" (1964) : « Ennui en regardant la mer, ennui délicieux : n’être pas mort et ne pas être obligé de vivre… ».

Dans "L’Homme apparaît au Quaternaire" (1979) : « Dieu existerait-il le jour où il n’y aurait plus de cerveau humain, qui ne peut concevoir une création sans créateur, M. Geiser se le demande. ».

Dans "Esquisse pour un troisième journal" (2010) : « Notre tourisme, notre télévision, nos changements de mode, notre alcoolisme, notre toxicomanie et notre sexisme, notre avidité de consommation sous un feu roulant de réclames, etc., témoignent de l’ennui gigantesque qui affecte notre société. Qu’est-ce qui nous a amenés là ? Une société qui, certes, produit de la mort comme jamais, mais de la mort sans transcendance et sans transcendance, il n’y a que le temps présent, ou plus précisément : l’instantanéité de notre existence, sous forme de vide avant la mort. ».

Pour terminer ce très modeste hommage à Max Frisch, revenons à Régine Battiston qui concluait ainsi, dans l’article déjà cité : « Pour cet épicurien conscient qu’il faut profiter des instants qui nous sont donnés, ce grand amoureux des femmes et vivant dans la crainte de l’impuissance, la vieillesse, la dégénérescence, la décrépitude et la mort étaient ses pires ennemis. S’il fut un homme jamais satisfait de ce qu’il avait, malgré les nombreuses récompenses, les importants succès littéraires et le soutien artistique dont il bénéficia, il resta jusqu’au bout un homme soucieux de sa postérité, des traces qu’il laissera et du devenir de son œuvre et de l’humanité. » (2011).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 avril 2021)
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Pour aller plus loin :
Max Frisch.
Éric Zemmour.
Maître Capello.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Évry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 08:03

« Je dessine le pire parce que j’aime le beau. » (Reiser).



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Le dessinateur et humoriste caustique Jean-Marc Reiser est né il y a 80 ans, le 13 avril 1941. Petit génie de la férocité dessinée, il a marqué les esprits tant par son œuvre que par son départ précipité de la vie. Est-ce d’ailleurs un pied de nez posthume que d’être devenu l’homonyme d’un homme soupçonné d’être à l’origine de l’enlèvement et du meurtre d’une jeune étudiante en Alsace il y a deux ans (sans qu’aucun élément concret ne semble permettre d’établir la culpabilité) ?

Idées crûes, grossièretés (sans vulgarités ?), dessins et textes souvent "pour adultes" et pourtant, Reiser aujourd’hui fait partie prenante de la culture française, voire académique (Grand Prix de la ville d’Angoulême en 1978), au point d’avoir donné son nom à un lycée en Lorraine d’où il était originaire.

Comme Sempé et beaucoup d’autres dessinateurs de presse, Reiser n’a pas été formé au dessin, il s’est formé sur le tas, ce qui explique le trait très simple des dessins, sobriété qui leur apporte ainsi toute l’intensité du message. Comme Sempé également, il n’a quasiment jamais caricaturé des personnalités connues (politiques, culturelles, etc.) pour se focaliser sur l’homme (ou la femme) de la rue, l’honnête (ou malhonnête) père (ou mère) de famille, le quidam, le banal, l’ordinaire. En ce sens, il n’était pas un tireur d’élites (au pluriel) mais un tireur de non élites.

Le dictionnaire des arts plastiques modernes et contemporains décrit ainsi Reiser : « Impitoyable, ironique et vulgaire, au sens étymologique, de la réalité, il crée d’un trait vitriolé, déchiqueté, une galerie d’hommes et d’animaux monstrueux et aimables, joyeusement anarchistes comme les supports où ils paraissent. C’est un moraliste du monde petit-bourgeois qui force le trait de l’ivrognerie, l’érotisme, le militarisme, la politique du café. Ses personnages ont un nez en courge et quelques cheveux en épis. ».

Déshabilleur de société, il a décrit son époque, comme un véritable sociologue crû,  il a décrit les travers de ses contemporains, avec des récurrences fortes notamment sur les relations affectives et sexuelles, thème qu’il pouvait se permettre d’aborder de cette manière dans les années 1970 (aujourd’hui, c’est moins sûr !).

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Après des petits boulots, il a commencé réellement son "métier" de dessinateur en 1960 en faisant partie de l’aventure de "Hara-Kiri" dont il était devenu un pilier avec ses créateurs Cavanna, Fred et le Professeur Choron. Ses dessins ont fait rapidement mouche et Reiser a collaboré, au-delà de "Hara-Kiri" et de "Charlie Hebdo", avec "Action", "Pilote", "BD", "Métal hurlant", "L’Écho des savanes", "La Gueule ouverte", et même (le temps d’un été) avec "Le Monde" (la saga de la famille "Oboulot en vacances", écourtée à cause des lecteurs) ainsi qu’avec "Le Nouvel Observateur".

La rencontre avec Cavanna fut déterminante pour donner de l’audience à ses dessins. Cavanna a dit de Reiser : « Chez lui, aucune haine. Aucun mépris. Il ne juge pas. Il les prend tels qu’ils sont, les colle sur le papier, en rigolant de tout son cœur qu’ils soient si cons. Il ne les voit pas méchants, non, seulement cons. Mais cons jusqu’au grandiose, jusqu’au sublime. ».

Toute la vie quotidienne était donc décortiquée sous le radar très personnel de Reiser, les femmes, les vacances, le travail, les bêtes, l’amour, la sexualité, et aussi l’actualité économique et sociale, en particulier celle de l’industrie aéronautique à laquelle il s’était beaucoup intéressé.

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L’un des "héros" de Reiser, le provocateur de mauvais goût, a tout contre lui, jusqu’à son nom "Gros Dégueulasse" : mâle, sale, gras, puant, fumeur, mal rasé, habillé de son slip kangourou taché faisant déborder ses attributs de famille.

Dans un livre publié récemment chez Glénat, Jean-Marc Parisis, auteur d’une biographe de Reiser, a mis en évidence le "militantisme" écologique précurseur de Reiser qui a pressenti l’importance du thème bien avant l’heure, dès les années 1970. Dans son esprit, la surconsommation à outrance ne pouvait se faire qu’au détriment de la nature (animaux et environnement) et il deviendrait donc nécessaire, dans l’avenir, de faire plus attention en adoptant des gestes qui puissent la préserver : « Marée noire, nucléaire, les pires fléaux de la modernité outrancières n’échappent pas à sa plume assassine et humoristique. ». Au-delà de dénoncer, Reiser, visionnaire par ses dessins, voulait aussi proposer : il expliquait entre autres l’énergie solaire et l’énergie éolienne.

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Pour honorer Reiser au vingtième anniversaire de sa disparition, une dizaine de dessinateurs ont publié un ouvrage collectif, parmi lesquels Cabu, Pétillon, Marjane Satrapi, Joann Sfar, et une exposition au Centre Pompidou lui fut consacrée, le hissant dans le temple de la culture contemporaine "officielle".

De son vivant, Reiser ne faisait évidemment pas l’unanimité, il a été souvent contesté pour son mauvais goût et ses provocations, mais à l’instar de Coluche et Pierre Desproges, Reiser est entré dans le Panthéon de l’humour français par la grande porte, et ce qui avait divisé a fait sa postérité, au-delà de son coup de génie ravageur, à la mort de De Gaulle, en rédigeant la couverture du dernier "Hara-Kiri" autorisé : « Bal tragique à Colombey, 1 mort » qui a choqué les familles des presque cent quarante-six jeunes victimes de l’incendie d’une boîte de nuit près de Grenoble.

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Arraché au monde par un crabe le 5 novembre 1983 à seulement 42 ans, Reiser est enterré à Montparnasse sous une aile d’avion (il était un fou du vol libre), couverte de numéros spéciaux de "Hara-Kiri", en guise de couronne mortuaire, numéros titrés : « Reiser va mieux. Il est allé au cimetière à pied. », reprenant une de ses formules choc à la mort de Franco. Couronne accompagnée du mot :« De la part de "Hara-Kiri", en vente partout. ». Près de quarante ans plus tard, on retrouve toujours des albums de Reiser, "en vente partout"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Reiser.
50 ans après Charlie Hebdo.
Piem.
Le départ d'Uderzo.
Claire Bretécher.
Le peuple d’Astérix.
Pluralité dissonante.
Peyo.
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210413-reiser.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/reiser-tireur-d-elite-232193

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 03:36

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »
(Baudelaire, "L’Albatros").


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Le grand poète Charles Baudelaire est né il y a exactement 200 ans, le 9 avril 1821, à Paris. Drôle de personnage torturé qui a dilapidé l’argent familial. Un père "vieux", prêtre défroqué et artiste, qui est mort beaucoup trop tôt (l’enfant n’avait pas encore 6 ans), un beau-père militaire, général, chef d’état-major et gouverneur de Paris en pleine révolution de février 1848…

Baudelaire était parmi les révolutionnaires quand son beau-père (le nouveau mari de sa mère) était le chef qui réprimait. Mais il était lucide sur son esprit révolutionnaire : « De quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. (…) Goût de la destruction. ». Ses derniers espoirs se sont envolés le 2 décembre 1851 avec le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte : « Le 2 décembre m’a physiquement dépolitiqué. » (lettre du 5 mars 1852). Séduit par les idées de Joseph de Maistre (mort un mois avant sa naissance), il a écrit en 1864 : « Un dandy ne fait rien. Vous figurez-vous un dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer ? (…) Immense nausée des affiches. Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions. » ("Mon cœur mis à nu").

Introspection, toujours dans "Mon cœur mis à nu" : « Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes ! Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. Jouissance que je tirais de ces deux hallucinations. Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires ; l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux. » (1864).

Gosse de riche, dépensier, endetté, ruiné, placé sous tutelle judiciaire, dandy mondain sans métier, menant une vie dissolue, allant flirter à droite et à gauche… et pourtant, s’il y a une chose qu’il a pu anticiper, prévoir, imaginer, c’était qu’il avait une plume exceptionnelle.

Quand il était jeune, il comptait écrire une centaine de romans. Il se voyait comme un romancier dense. Malgré cette perspective, peu d’écrits ont "abouti", principalement son recueil de poèmes qui n’est pas qu’un simple recueil mais une véritable histoire avec un début et une fin. C’est lui qui le disait au-delà de son hommage à Théophile Gautier : « Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu’on reconnaisse qu’il n’est pas un pur album et qu’il a un commencement et une fin. » (lettre à Alfred de Vigny). Il trouvait son livre désespérément "plat", c’est-à-dire, n’ayant pas beaucoup de pages.

Pour vivre, il fut un critique d’art avisé, anticipant les mouvements futurs (il a soutenu Balzac et Delacroix), il fut aussi le traducteur passionné des "Histoires extraordinaires" d’Edgar Poe qu’il aurait voulu écrire lui-même (la traduction est sortie le 12 mars 1856). Aimant les rencontres mondaines, il fut parmi les invités à dîner du dimanche chez madame Apolline, où il discutait avec Berlioz, Flaubert, les Goncourt, Nerval, Manet, Barbey d’Aurevilly, etc.

Ce recueil, ce fameux recueil qui n’en était pas un, c’est "Les Fleurs du mal" sorti le 25 juin 1857 mais qui fut un travail de longue haleine, commencé dès 1842. Chaque poème était la conséquence d’une émotion, d’un émerveillement, d’une colère, d’un découragement, d’un espoir, d’un "spleen"… Tel un grand peintre scrupuleux, il peaufinait, affinait, corrigeait son œuvre poétique magistrale, une réédition a eu lieu en 1861 et il aurait voulu sortir une nouvelle édition corrigée mais il n’en a pas eu le temps.

La sortie de la première édition a fait scandale, il a même été condamné le 20 août 1857 pour outrage à la morale ! Condamnation qui ne fut annulée que le 31 mai 1949 : « Si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des "Fleurs du mal" et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire, qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés. » (Chambre criminelle de la Cour de Cassation !).

Baudelaire a trouvé au moins le soutien de deux très grands écrivains. Victor Hugo en octobre 1859 : « Vos "Fleurs du mal" rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez ! Je vous crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. (…) Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. ». Flaubert le 13 juillet 1857 : « J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis vers à vers, mot à mot, et franchement, cela me plaît et m’enchante. Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la première de toutes les qualités. L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer. J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine. (…) Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! ». Barbey d’Aurevilly, lui, estimait : « Il y a du Dante dans l’auteur des "Fleurs du mal", mais c’est du Dante d’une époque déchue, c’est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire dans un temps qui n’aura pas de saint Thomas. ».

Peut-être qu’avec un siècle de décalage, Baudelaire aurait fait comme Boris Vian, il aurait chanté ses poèmes, comme l’ont fait d’ailleurs Serge Reggiani et d’autres. Baudelaire a initié une nouvelle perspective dans la poésie. Dans sa notice sur Edgar Poe, il expliquait : « La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même. ». L’encyclopédie Wikipédia, fort pertinemment, résume ainsi : « Baudelaire détache la poésie de la morale, la proclame tout entière au Beau et non à la Vérité. Comme le suggère le titre de son recueil [qui n’est pas de lui], il a tenté de tisser des liens entre le mal et la beauté, le bonheur fugitif et l’idéal inaccessible, la violence et la volupté, mais aussi entre le poète et son lecteur, et même entre les artistes à travers les âges. ».

Baudelaire n’a pas vécu vieux. Rattrapé par la syphilis qu’il avait contractée dans sa jeunesse, il est tombé malade, son état très diminué : le 14 mars 1866, il s’est écroulé devant une sculpture qu’il admirait dans l’église Saint-Loup de Namur, accompagné de son ami Félicien Rops qui réalisa les illustrations de ses poèmes. Migraines, douleurs, demie paralysie, quasi-incapacité à parler… Il est placé dans une institution religieuse et ses amis Nadar, Leconte de Lisle, Manet, Sainte-Beuve sont venus le visiter. Il est mort à l’âge de 46 ans le 31 août 1867 (il y a un peu plus de cent cinquante ans), à Paris. Parmi ses rares amis fidèles, l’écrivain Charles Asselineau a déclaré le décès à la mairie du 16e arrondissement où il habitait.

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L’homme s’est effacé et les vers sont restés.
En voici quelques trop rares échantillons, en guise de vitrine pour aiguiser l’appétit.


L’amour pour une prostituée :
« Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver
Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur. »
("Je n’ai pas pour maîtresse…", 1861).


Déchéance :
« Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! »
("L’Albatros", 1857).


Muse mauricienne :
« Son teint est pâle est chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. »
("À une dame créol", 1857).


Jeanne Duval :
« Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau ! »
("Le Serpent qui danse", 1857).


À Apolline Sabatier :
« Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. »
("Harmonie du soir", 1857).


Courte fièvre révolutionnaire :
« L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre. »
("Paysage", 1857).


Vivre encore :
« Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! comme nous ! »
("Le Masque", 1857).


Grandes orgues :
« Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,
Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profondis. »
("Obsession", 1857).


Le temps, joueur avide :
« Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !"
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible.
(…)
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
("L’Horloge", 1857).


Le petit soir :
« C’est la Mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre,
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir. »
("La Mort des Pauvres", 1857).


Et aussi…


La dépénalisation des drogues :
« S’il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n’aurait qu’à encourager l’usage du hachisch. » ("Du vin et du hachisch", 1851).


La peine de mort :
« Observons que les abolisseurs de la peine de mort doivent être plus ou moins intéressés à l’abolir. Souvent, ce sont des guillotineurs. Cela peut se résumer ainsi : "Je veux pouvoir couper la tête, mais tu ne toucheras pas à la mienne". » ("Mon cœur mis à nu", 1864).


Le Diable est dans les détails :
« Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des Lumières, que la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! » ("Petits poèmes en prose", 1869).


Le goût du masque :
« Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. »
("Petites poèmes en prose", 1869).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2021)
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Pour aller plus loin :
Baudelaire.
Max Frisch.
Éric Zemmour.
Maître Capello.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Evry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
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Jean-Louis Servan-Schreiber.
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Les 90 ans de Jean d’O.

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3 avril 2021 6 03 /04 /avril /2021 03:56

« Pire que le bruit des bottes : le silence des pantoufles. » (Max Frisch, 29 mars 1958).



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Il y a trente ans, le 4 avril 1991, est mort à Zurich l’écrivain suisse Max Frisch à quelques jours de ses 80 ans (il est né le 15 mai 1911 à Zurich). Il fait partie des grands écrivains de langue allemande de la seconde moitié du Vingtième siècle, avec Friedrich Dürrenmatt. Auteur de journaux, de romans, de pièces de théâtre, Max Frisch fut une figure suisse de l’engagement, conscience "de gauche", pacifiste (il était pour une "Suisse sans armée" en 1989) et terriblement anxieux face à l’amour et à la mort.

Écrivain très engagé, dans le sillon de l’existentialisme et marqué par l’œuvre de Bertolt Brecht qu’il a rencontré, il fut d’abord architecte, fils d’architecte, dirigeant un bureau d’études pendant une quinzaine d’années (il a conçu une piscine à Zurich devenue monument historique) avant de se consacrer totalement à l’écriture. Ses premières publications datent de 1934 (il avait 23 ans).

Il est allé en Allemagne la première fois en 1935, en pleine effervescence nazie. Dans sa vie littéraire, il a habité après la guerre à Rome (en 1960) et à Berlin (en 1973) où il a écrit son "Journal Berlinois".

Usant souvent d’ironie, Max Frisch est devenu célèbre après la sortie de "Stiller" (en 1954) et de "Homo Faber" (en 1957), le plaçant devant ses responsabilités d’homme public. "Homo Faber" fut un best-seller traduit dans de nombreuses langues, et fut même adapté deux fois au cinéma. Comme beaucoup de ses œuvres, ce livre contient des indications autobiographiques et revient sur le thème de l’identité.

La vie de Max Frisch principal ingrédient de ses œuvres ? Cela paraît très probable. Selon Irène Omélianenko, sur France Culture le 28 août 2016 : « Le vertige identitaire de Frisch trouverait à la fois un socle, mille possibilités d’aménagement, et surtout un axe autour duquel enrouler la fiction comme autant de plans dessinés précisément, rötring et té à plat sur le papier. ».

Max Frisch l’engagé, c’est sans doute l’aspect la plus parlant de son œuvre. Dans sa pièce "Monsieur Bonhomme et les incendiaires" créée le 29 mars 1958 à Zurich, Max Frisch a écrit cette formule célèbre : « Pire que le bruit des bottes : le silence des pantoufles. ». En quelque mot, sans même de verbe, d’une concision suprême, il résume la lâcheté des citoyens libres qui boudent leur démocratie.

Avocat genevois, député et ministre suisse, Mauro Poggia a en effet expliqué le contexte de cette phrase le 15 mai 2011 (100e anniversaire de la naissance de Max Frisch) : « Ce n’est pas la dictature ou la tyrannie d’un homme ou d’un régime que nous devons craindre, mais bien la sournoise victoire du conformisme et de la démission des esprits. Max Frisch l’avait bien compris. Au sortir de la guerre, la Suisse avait échappé au pire de la violence et de la négation de l’Homme, mais le fait d’avoir dû se battre bien moins qu’ailleurs pour maintenir la démocratie et rétablir l’État de droit, n’avait sans doute pas permis de sensibiliser autant qu’ailleurs la population sur l’impérieuse nécessité, mais aussi l’incomparable privilège de pouvoir s’exprimer sur l’avenir de la nation. ».

Et de poursuivre avec une pointe de culpabilisation : « Les décennies ont passé, mais le danger menace plus que jamais. Alors qu’ailleurs, des hommes et des femmes sont prêts à donner leur vie pour accéder à la démocratie, chez nous [en Suisse], 60% des citoyens considèrent sans doute indigne de leur emploi du temps de consacrer quelques minutes pour exprimer leur point de vue sur les sujets qui leur sont soumis, ou pour élire ceux qui devront les représenter à la tête de l’État. » (Mauro Poggia).

Cet aspect-là de l’œuvre de Max Frisch, celui de l’engagement, est l’une des trois faces du "philosophe" Frisch définies par Régine Battiston, professeure de littératures germaniques à l’Université de Haute-Alsace, dans un article pour la revue "Germanica" n°48 en 2011, où elle évoque trois périodes de l’aventure littéraire de Max Frisch : existence et identité ; altérité et engagement ; désillusion et transcendance. Elle explique notamment : « À la recherche de leur Moi, les personnages du monde littéraire de Frisch se découvrent une identité plurielle d’être en devenir. Le fait d’être pour l’Autre, de le chercher, de le rencontrer, d’échouer aussi dans sa relation à l’Autre féminin, montre un sujet en quête de lui-même et de sa propre identité, dans la seule voie de vie qu’est le chemin difficile à deux et en pointillés aussi. (…) L’œuvre de Frisch s’inscrit globalement dans trois grandes phases, qui vont des relations amoureuses et éphémères, à l’engagement citoyen et enfin au pessimisme et à la désillusion, qui est présente à travers les méditations de la fin de l’œuvre. ».

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Quelques petits échantillons de la pensée de Max Frisch, évidemment exprimée parfois par la bouche d’un de ses personnages.

Dans "Don Juan, ou L’Amour de la géométrie" (1953) : « Tous les autres maris se sont au moins battus, je suis la seule ici à ne pas être veuve. ».

Aussi : « Sais-tu ce que c’est qu’un triangle ? Une chose inévitable comme un destin : des trois éléments que tu possèdes ne peut résulter qu’une figure et une seule et l’espoir, l’apparence de possibilités à l’infini qui si souvent jette le trouble dans notre cœur, se dissipe comme une chimère devant ces trois segments. Une solution et une seule, dit la géométrie. Une solution et non pas la première venue. ».

Encore : « Pour Dieu, dit-il, et moi, je dis pour la géométrie ; tout homme qui reprend ses esprits retrouve quelque idéal supérieur à la femme. ».

Dans "Stiller" (1954) : « Nous vivons au siècle de la reproduction. La plupart des représentations que nous nous faisons du monde, nous ne les avons pas vues de nos propres yeux :plus exactement, nous les avons vues de nos propres yeux, mais sans être allés sur place ; nous voyons les choses de loin, nous entendons de loin, nous connaissons de loin. ».

Dans "Homo Faber" (1957) : « Ce qui m’énervait : les têtards dans chaque flaque d’eau, dans la moindre petite mare, une foule de têtards, partout cette obsession de la reproduction, cela pue la fécondité, la pourriture florissante. ».

Aussi : « Je ne me sens pas bien, quand je ne suis pas rasé ; ce n’est pas pour les autres, mais pour moi-même. J’éprouve alors la sensation de devenir quelque chose comme une plante, quand je ne suis pas rasé, et je ne puis m’empêcher de me tâter le menton. J’allai chercher mon appareil et j’étudiai toutes les possibilités, c’est-à-dire impossibilités, puisque sans courant électrique il n’y a rien à faire avec cet appareil, je le sais, et c’est bien ce qui m’énervait ; qu’il n’y ait pas de courant dans le désert, pas de téléphone, pas de prise, rien. ».

Encore : « Mon appartement, Central Park West, depuis longtemps me coûtait beaucoup trop cher, deux pièces avec jardin sur le toit, situation unique, sans aucun doute, mais beaucoup trop cher quand on n’est pas amoureux. ».

Dans "Le Désert des miroirs" (1964) : « Ennui en regardant la mer, ennui délicieux : n’être pas mort et ne pas être obligé de vivre… ».

Dans "L’Homme apparaît au Quaternaire" (1979) : « Dieu existerait-il le jour où il n’y aurait plus de cerveau humain, qui ne peut concevoir une création sans créateur, M. Geiser se le demande. ».

Dans "Esquisse pour un troisième journal" (2010) : « Notre tourisme, notre télévision, nos changements de mode, notre alcoolisme, notre toxicomanie et notre sexisme, notre avidité de consommation sous un feu roulant de réclames, etc., témoignent de l’ennui gigantesque qui affecte notre société. Qu’est-ce qui nous a amenés là ? Une société qui, certes, produit de la mort comme jamais, mais de la mort sans transcendance et sans transcendance, il n’y a que le temps présent, ou plus précisément : l’instantanéité de notre existence, sous forme de vide avant la mort. ».

Pour terminer ce très modeste hommage à Max Frisch, revenons à Régine Battiston qui concluait ainsi, dans l’article déjà cité : « Pour cet épicurien conscient qu’il faut profiter des instants qui nous sont donnés, ce grand amoureux des femmes et vivant dans la crainte de l’impuissance, la vieillesse, la dégénérescence, la décrépitude et la mort étaient ses pires ennemis. S’il fut un homme jamais satisfait de ce qu’il avait, malgré les nombreuses récompenses, les importants succès littéraires et le soutien artistique dont il bénéficia, il resta jusqu’au bout un homme soucieux de sa postérité, des traces qu’il laissera et du devenir de son œuvre et de l’humanité. » (2011).


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