Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 février 2023 6 04 /02 /février /2023 04:24

« Paco Rabanne, avec Cardin et Courrèges, ça a été nos trois cosmonautes de la couture, il a vraiment transcendé et a apporté une vision d'architecture et il était très lié à l'art, à la dimension cinétique, optique. Cette idée de mode et art présente dans notre quotidien prend ses racines dans le travail de Paco Rabanne. » (Jean-Charles de Castelbajac, le 3 février 2023 sur France Info).



_yartiRabannePaco01

Le grand couturier Paco Rabanne est mort ce vendredi 3 février 2023 à deux semaines de ses 89 ans (il est né le 18 février 1934), dans le village finistérien de Portsall, pas loin de Brest. Il est né à Pasaia, en Espagne (dans le pays basque espagnol) et sa famille a dû se réfugier en France, à Morlaix, après la victoire des franquistes sur les républicains (son père officier de l'armée républicaine a été fusillé). Sa mère était très socialiste et sa grand-mère très catholique.

Les études du futur grand couturier furent étonnantes et permettent de comprendre ses créations ultérieures : il a suivi des études d'architecture aux Beaux-arts de Paris, des études longues financées par ses croquis de modèles pour des produits de mode qu'il proposait à Dior, Givenchy, etc. Il a étudié à fond le béton armé avec son expert de l'époque, Auguste Perret. Finalement, la mode l'a emporté sur l'architecture, mais en fait, pour Paco Rabanne, c'était un tout, car toute création était de l'art. Et tout art était création.

Cité par "Le Monde", Paco Rabanne donnait la raison, dans son livre sorti en 1991 chez Michel Lafon ("Trajectoire, d'une vie l'autre", un best-seller), pour laquelle il s'était lancé dans la haute couture, alors qu'il trouvait la mode trop passéiste et inerte : « C’est ainsi que germa dans mon esprit le projet de présenter ma propre collection de haute couture, dans l’esprit des dadaïstes, c’est-à-dire dans un geste de provocation et de révolte, dans l’espoir de secouer un peu cette inertie et de promouvoir, peut-être, une plus grande modernité. ».

Le styliste Jean-Charles de Castelbajac, qui réagissait à la disparition du couturier sur l'antenne de France Info, expliquait que l'apport de Paco Rabanne dans la mode était déterminante en utilisant des matériaux durs, pas conçus pour de la couture, et plus généralement, en pliant les matériaux à des objectifs artistiques : « La mode lui doit cette transcendance d'une matière qui n'était pas destinée à la mode, cette idée d'armure, d'une armure féminine, un savoir-faire qui est l'incarnation d'un savoir-faire français, de la haute couture. Il va nous manquer. ». Et de citer des femmes comme Jane Birkin, Brigitte Bardot ou Françoise Hardy, habillées de robes à l'instar de nouvelles Jeanne d'Arc plus modernes, avec une robe en cotte-de-mailles. Ou encore Jane Fonda avec son costume dans "Barbarella" de Roger Vadim (sorti le 10 octobre 1968). La robe de Françoise Hardy, qu'elle avait mise sur scène, pesait plus de seize kilogrammes !

_yartiRabannePaco03

Ses premières créations (des "robes expérimentales en matériaux contemporains) ont été présentées en 1964 sur des mannequins aux pieds nus (scandale chez les Américains, une des mannequins avait la peau noire), puis en 1966 (des "robes importables"). Les mannequins défilaient à l'hôtel George-V sur de la musique de Pierre Boulez ! Il nes manquait plus que Soulages pour parfaire ce tableau de modernité artistique. En 1969, Paco Rabanne s'est lancé dans le parfum, produit qui a très bien marché commercialement ("Calandre"), ce qui lui a permis de se consacrer à ses collections, le conduisant à devenir Dé d'or en 1990 récompensant la meilleure collection de haute couture.

Dans sa nécrologie publié le 3 février 2023 dans "Le Monde", Vicky Chahine a insisté sur l'importance de Paco Rabanne dans la haute couture : « Il laisse derrière lui une empreinte singulière dans l’histoire de la mode. Au tournant du XXIe siècle, son nom était surtout synonyme de blockbusters en parfumerie ou de prédictions aussi catastrophistes que farfelues. Pourtant ses choix audacieux de matériaux, sa façon de les travailler, sa vision avant-gardiste et sa liberté créative ont influencé toute une génération de couturiers. (…) Il ne dessinera pas des bâtiments mais des vêtements, mais sans se départir d’une approche architecturale qui ne le quittera jamais. (…) De fait, pour travailler ses silhouettes de Jeanne d’Arc futuristes et assembler ses carrés de miroirs qui jouent avec l’ombre et la lumière, le couturier utilise plus souvent la pince et le chalumeau que le fil et l’aiguille. (…) Le métal, puis le plastique, l’aluminium, le disque laser, la fibre optique, le béton, toute sa carrière, Paco Rabanne n’aura de cesse d’expérimenter de nouveaux matériaux. (…) "Je fais des vêtements simples dans des matières bizarres, alors que d’autres imaginent des formes extravagantes dans des textiles classiques", confie-t-il à "Paris Match" en 1995.  ».

_yartiRabannePaco02

Le plus troublant était sans doute son rapport au temps, ou plutôt, au non-temps, il concevait surtout la notion d'intemporalité, avec de nombreuses vies antérieures mais aussi ultérieures. Il se faisait une sorte de médium qui a beaucoup discrédité son sérieux auprès de ceux qui étaient déjà rétifs à son art (ou qui l'ignoraient). « Il disait que les créateurs avaient des qualités de médium parce qu'ils anticipent les saisons et qu'ils voient loin. Il y a quelque chose chez lui de visionnaire. Il était très à l'écoute du temps. Du temps qui passe, de l'invisible. » justifiait ainsi Jean-Charles de Castelbajac alors que Paco Rabanne se croyait la réincarnation, entre autres, de l'assassin de Toutankhamon, d'un ami de Jésus-Christ et d'une prostituée du XVIIIe siècle.

Ses visions et apparitions étaient délirantes mais probablement sincères. Paco Rabanne a ainsi vu Paris en flammes, avec des milliers de morts, et a cru que c'était pour l'année de la grande éclipse de soleil : sans doute son buzz médiatique le plus criant mais pas en sa faveur, il a prédit que la station spatiale russe Mir (mise en orbite le 19 février 1986) allait s'écraser sur Paris le jour de cette éclipse solaire, le 11 août 1999. En fin de compte, la station spatiale a été détruite volontairement le 23 mars 2001 par les Russes pour éviter qu'elle ne s'écrase sur la Terre.

Heureusement, ses prédictions de malheur (provenant d'une étude foireuses des prophéties foireuses de Nostradamus) n'ont pas été validées par les faits, mais faut-il dire seulement "heureusement" alors que c'était du grand n'importe-quoi. Le lynchage médiatique dont Paco Rabanne a été la victime à la suite de cette prédiction farfelue lui a fait beaucoup de tort, notamment chez ceux qui ne connaissaient pas son art pourtant majeur dans l'histoire de la haute couture.

Pour le "Times", il disait en 2002 : « Je sais que j’ai ma place dans l’histoire de la mode. Je suis dans tous les dictionnaires parce que j’ai introduit de nouveaux matériaux. Mon héritage, c’est d’avoir créé les premières robes en métal, en papier et en plastique moulé. ». Il faut sortir de cette surmédiatisation de son côté médium pour revenir à l'artiste qu'était avant tout Paco Rabanne. Et la réponse au titre, alors ? La réponse, c'est bien sûr les deux, mon colonel ! Pour être génial, il faut être un peu dingue, non ?


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (03 février 2023)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Paco Rabanne.
Pierre Cardin.
Karl Lagerfeld.
Yves Saint Laurent.
Pierre Bergé.

_yartiRabannePaco04



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230203-paco-rabanne.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/paco-rabanne-doux-dingue-ou-246443

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2023/02/03/39801602.html





 

Partager cet article
Repost0
28 janvier 2023 6 28 /01 /janvier /2023 04:00

« Sentons jusqu'au fond de nous-mêmes notre jeunesse encore neuve... Peut-être que la mort ne viendra jamais ?... » (1905).




_yartiColette01

La romancière française Colette (Sidonie-Gabrielle Colette de son vrai nom ; son père était le capitaine Jules-Joseph Colette, cela ne s'invente pas) est née à Saint-Sauveur-en-Puisaye (dans l'Yonne) il y a 150 ans, le 28 janvier 1873. Pendant des décennies, elle a dominé la vie culturelle française (et belge), en particulier à la Belle Époque, rapidement devenue mondialement célèbre pour sa littérature mais aussi sa vie de femme moderne. Un caractère, et une personnalité hors du commun.

Dans une notice bibliographique de son éditeur, on y lit : « Le seul nom de Colette évoque un chatoiement d'images qui illustrent une façon de vivre, heureuse, innocente et sans conformisme. Son œuvre épanouie entre les deux guerres reflète un monde clos et préservé que n'atteint pas l'inquiétude de ces temps troublés. ».

Malgré cet anticonformisme, elle a été intégrée dans l'un des saints des saints de la littérature française comme membre de l'Académie Goncourt en 1944 (elle était déjà membre de l'Académie royale de Belgique dès 1936) et même, en présidant cette Académie Goncourt de 1949 à sa mort, le 3 août 1954 (à l'âge de 81 ans). Des funérailles nationales furent votées, ce qui était une première pour une femme. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore pensé à transférer ses cendres au Panthéon, auprès de femmes comme Germaine Tillion et de Joséphine Baker.

Personnage très riche de la littérature française, Colette était avant tout une femme moderne. Pas une féministe, au contraire de sa mère, Colette ne soutenait pas les suffragettes et si elle considérait que les femmes pouvaient autant réfléchir que les hommes sur les affaires de l'État et sur les affaires du monde, elle voyait toutefois un inconvénient à leur confier des responsabilités étant donné les quelques jours par mois ; elle estimait en 1927 que leurs ragnagnas les empêcheraient de prendre les bonnes décisions à ces moments précis de leur existence de femmes (car elles seraient « irritables, incontrôlées, imprévisibles »). Pas d'idéologie mais du pragmatisme.

_yartiColette02

Si le personnage a brillé aussi par son côté sulfureux, c'est parce qu'elle affichait sa bisexualité ; non seulement elle a été l'épouse de trois maris successifs (dont Henry de Jouvenel de 1912 à 1923), mère également (d'une fille), mais aussi l'amante de femmes, un coming out qui était très nouveau et qui (bien évidemment) scandalisait les bonnes âmes. Son premier mari Willy (Henry Gauthier-Villars, de treize ans son aîné) lui imposait une fidélité pour ses relations avec les hommes, mais acceptait des "moments d'égarement" avec les femmes.

Grande lectrice durant son enfance et son adolescence, et aussi grande observatrice, Colette a laissé à la littérature française de nombreux ouvrages, des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, aussi une épaisse correspondance. Sa série de romans "Claudine" vaguement autobiographique (parue à partir de 1900) fait intervenir des femmes bisexuelles. Elle a aussi écrit quelques essais comme "Le Pur et l'Impur" (écrit en 1931), des récits et réflexions sur les "plaisirs physiques".

On peut aussi citer "L'Ingénue libertine" (l'histoire de la jeune et jolie Parisienne Minne) en 1909, "Le Blé en herbe" (l'initiation sentimentale et sexuelle de deux adolescentes) en 1923, "La Chatte" (une femme jalouse car son mari lui préfère sa chatte) en 1933 et aussi "Gigi", une nouvelle publiée en 1944 qui raconte l'histoire d'une Parisienne adolescente à la Belle Époque (Gilberte), ouvrage qui a eu de nombreuses adaptations artistiques, notamment au cinéma et aussi au théâtre (dans sa première version, en anglais, à Broadway, en 1951, Colette a choisi Audrey Hepburn pour y tenir le rôle principal).

Mais je veux m'attarder surtout sur un de ses premiers ouvrages qui a aussi fait la réputation de Colette, son amour des chats, et plus généralement des animaux domestiques (aussi des chiens). Ce n'est pas exceptionnel qu'un écrivain travaille avec des chats (c'est même très courant), mais Colette a eu le don de les rendre tellement vivants que le lecteur s'invite dans l'intimité domestique de ces affections félines et canines.

Ainsi, parmi les pépites de Colette, cette grosse pépite que je n'ai pas encore citée, "Dialogues de bêtes", publié initialement avec quatre dialogues en 1904, puis sept en 1905 et enfin douze dialogues dans sa version définitive en 1930. Il s'agit de dialogues avec quatre personnages : le chat Kiki-la-Doucette (« chat des Chartreux »), le chien Toby-Chien (« bull bringé »), et ses deux maîtres, "Lui" et "Elle" (des « Deux-Pattes », « seigneurs de moindre importance »). L'impersonnalisation des humains permet bien sûr de mieux s'attacher au chat et au chien. Le ton est résolument direct, et ressemble à une bande dessinée (1905, c'était avant les bandes dessinées qui utilisaient régulièrement des animaux, comme Walt Disney etc.).

_yartiColette03

Je ne résiste pas à proposer quelques extraits issus de ce merveilleux petit fascicule. Des dialogues qui sont d'une étonnante modernité et du résultat précieux d'une observation détaillée de la vie animale.

Dans la préface signée de l'écrivain Francis Jammes (1868-1938), une lettre propose cette introduction des personnages : « Il semble parfais que l'on naisse. On regarde. On distingue alors une chose dont le dessous des pieds a l'air d'un as de pique. La chose dit : oua-oua. Et c'est un chien. On regarde à nouveau. L'as de pique devient un as de trèfle. La chose dit : pffffff. Et c'est un chat. ». Mais ce n'est pas de Colette, contrairement à ce qui va suivre.

Le prétendu égoïsme des chats : « Ils baptisent ainsi, pêle-mêle, l'instinct de préservation, la pudique réserve, la dignité, le renoncement fatigué qui nous vient de l'impossibilité d'être compris par eux ». En d'autres termes : « Le Chat est un hôte et non un jouet. ».

Dérangements gastriques. Toby : « Tu m'as vu, après, me traîner mélancolique, la tête basse, écoutant dans mon estomac le glouglou malsain de l'huile et cacher dans le jardin ma honte... ». Kiki : « Tu la caches si mal ! ». Toby : « C'est que je n'en ai pas toujours le temps. ».

Purger un chat à l'huile de ricin ? Lui donner le bain ? Kiki sait réagir avec efficacité : « Je l'ai si bien griffée et mordue qu'Elle n'a pas recommencé. Elle a cru, une minute, tenir le démon sur ses genoux. Je me suis roulé en spirale, j'ai soufflé du feu, j'ai multiplié mes vingt griffes par cent, mes dents par mille, et j'ai fui, comme par magie. ».

Kiki parlant d'une chatonne : « De quel cœur elle me fuit, confondant sa pudeur avec l'effroi ! ».

Toby parlant d'amour de chat : « Ne détourne pas la tête ! Ta pudeur singulière s'emploie à cacher ce que tu nommes faiblesse, ce que je nomme amour. ».

Le cri monstrueux du chat avant de vomir : « Les yeux dilatés, j'avale précipitamment une salive abondante et salée, tandis que m'échappent d'involontaires cris de ventriloque... Et puis voici que mes flancs houlent, autant et mieux que ceux de la chatte en gésine, et puis... ».

Dialogue barbare au menu. Toby : « Ah ?... Dis-moi, les oiseaux, est-ce que ça a le goût du poulet ? ». Kiki (dont les yeux brillent bleu soudain) : « Non... C'est mieux... c'est vivant. On sent tout craquer sous les dents, et l'oiseau qui tressaille, et la plume chaude, et la petite cervelle exquise... ».


User et abuser de l'amour des humains, une signature de chat : « Si je voulais, Chien, troubler le silence de cette chambre, je saurais habilement choisir, pour m'y laver, une chaise mal calée, dont les pieds martèleraient régulièrement : "Tic-toc, tic-toc, tic-toc" au rythme de ma langue. C'est un moyen que j'ai inventé pour me faire donner la liberté. "Tic-toc, tic-toc" dit la chaise. Elle, qui lit ou écrit, s'agace vite et crie : "Tais-toi, Kiki". Fort de mon bon droit, je me lave innocemment. "Tic-toc, tic-toc". Elle bondit affolée et m'ouvre grande la porte, que je tarde à franchir, d'un pas d'exilé... Dehors, je ris de me sentir supérieur à tous. ».

Philosophie hautement féline : « Mon Dieu, on peut aimer les gens et soigner son estomac. ».

Philosophie médicale : « La fièvre, c'est le commencement de ce qu'on ne nomme pas. ».

Nourriture sauvage : « Je ne puis manger que des oiseaux vivants, ou des souris très petites dont j'avale le cri... ».

Dialogue cano-félin. Toby : « Pourquoi t'amuses-tu à me faire peur ? Je n'ai jamais bien compris chez toi cette vanité qui consiste à exagérer une cruauté très réelle... Tu me nommes le dernier des romantiques, ne serais-tu pas le premier des sadiques ? ». Kiki : « (…) À mon tour, laisse-moi te dire : "Je suis un Chat". Ce nom seul me dispense... Une haine est en moi contre la souffrance, la laideur, une détestation impérieuse de ce qui choque à ma vue ou simplement mon bon sens. ».

Explication psychanalytique de la cruauté du chat : « Si le récit affaibli de ce que j'ai fait te bouleverse, comprends donc que j'ai voulu supprimer du monde, anéantir, en cette bête ensanglantée, l'image même, l'image menaçante de mon inévitable mort... ».

Rideau !



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 janvier 2023)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Colette.
Benoît XVI.
André Breton.
Louis Aragon.
Annie Ernaux.
Svetlana Aleksievitch.
Mylène Demongeot.
Jean Teulé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiColette04





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20230128-colette.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/colette-la-belle-et-les-betes-245937

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/12/12/39743917.html












 

Partager cet article
Repost0
23 décembre 2022 5 23 /12 /décembre /2022 04:22

« Il faut regarder le néant en face pour savoir en triompher. » (1960).




_yartiAragonLouis01

La veille de Noël il y a quarante ans, le 24 décembre 1982, un grand poète s’était éteint. Louis Aragon, 85 ans, a été l’un des monstres littéraires du XXe siècle en France. Comme Sartre, il n’a jamais renié son engagement au parti communiste français (dès janvier 1927 !), au contraire de beaucoup d’intellectuels qui, parfois dès le début des années 1950, ont vite compris qu’aucune cause, même juste, ne valait les morts du Goulag et de la Révolution culturelle.

Il a nourri de nombreux chanteurs, notamment Jean Ferrat, Léo Ferré et Georges Brassens. À l’origine, il aurait dû devenir médecin, comme André Breton (Céline l’a été), mais il a abandonné l’idée pour se consacrer totalement à l’écriture entre les deux guerres, où il a sympathisé avec tout un vivier d’écrivains, comme Drieu la Rochelle, Philippe Soupault, Paul Éluard et plein d’autres. Il a fait partie des surréalistes avant de devenir communiste.

Pour lui rendre hommage, j’ai deux citations, l’une de lui, l’autre d’un témoin.

La première que je trouve belle a été mise en exergue, uniquement pour ses quatre premiers vers, par la romancière Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, dans son premier livre. Je la trouve sublime parce qu’elle exprime excellemment la course folle du temps sur mon existence et cet impossible repos de la destinée. Elle provient de "La Beauté du diable" (1956). Je ne cite que quelques strophes mais ce poème est bien plus long.



« Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé
Qui le saisit à la crinière entre ses genoux et le dompte
N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte
Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée.

(…)

Charlatan de soi-même on juge obligatoire
Ce qu’un simple hasard vous a fait prononcer
Demain ce n’est qu’un sou jeté sur le comptoir
Ce qu’on peut à vingt ans se raconter d’histoires
Et l’avenir est tributaire du passé


On se croit libre alors qu’on imite
On fait l’homme
On veut dans cette énorme et plate singerie
Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
Quand chacun de nos pas est par avance écrit

On va réinventer la vie et ses mystères
En leur donnant la métaphore pour pivot
On pense jeter bas le monde héréditaire
Par le vent d’une phrase ou celui d’un scooter
Nouvelles les amours avec des mots nouveaux.

(…)

Et vos rêves les loups n’en font qu’une bouchée
Quand je pense à ce qu’ils disaient avant l’épreuve
La superbe l’éclat les refus claironnés
Cette candeur de feu cette exigence neuve
Pile ou face à tout bout de champ qu’il vente ou pleuve

Pour un oui pour un non toute la destinée
Et puis je les rencontre après les ans d’orage
Dans cette face éteinte où flambe le défi
Qu’ont-ils feint qu’ont-ils fui quels affronts quels outrages
Pour tomber dans quel gouffre et subir quel naufrage
Quelle faim leur a fait cette biographie
Il y en a qui font semblant par habitude
Ils ont la bouche impie et le geste insurgé
Leur doute est devenu doucement certitude
Ils sont les habitants de leur inquiétude
Si l’on s’en tient aux mots pour eux rien n’est changé
Il y en a d’assis sans vergogne à la table
La fourchette à la main pour attendre le plat. »

(…)


_yartiAragonLouis02

Si j’apprécie beaucoup ces textes chantants, je dois avouer que mon analyseur cérébral a du mal avec l’absence de ponctuation, notamment de virgule et de point… mais c’est peut-être mieux que les points de suspension plombant en permanence les textes de Céline ou l'absence de ponctuation et de majuscule des énumérations de la nouvelle Prix Nobel Annie Ernaux ?

L’autre point, c’est peut-être une face (pas vraiment) cachée d’Aragon. Sa muse Elsa Triolet, qui avait un an de plus que lui, est morte douze ans avant lui. Visiblement, il avait pris goût aux plaisirs de la vie, universellement. Son veuvage ne fut pas inactif.

Daniel Bougnoux à publié il y a dix ans un livre de témoignages personnels sur l’écrivain,
"Aragon, la confusion des genres", aux éditions Gallimard. C’est un passionné, un "éminent aragonologue" selon les termes de Pierre Assouline. Daniel Bougnoux va avoir 80 ans l'année prochaine ; normalien en 1965, il est professeur émérite à l'Université Stendhal de Grenoble. Il a beaucoup travaillé aux côtés de Régis Debray.

La particularité de Daniel Bougnoux, c'est de diriger, depuis vingt-six ans, la publication des œuvres complètes d’Aragon dans la Pléiade (le cinquième et dernier tome est sorti en 2012, la même année que son livre personnel).

Et par ce livre, le scandale a éclaté, disons, doublement, il y a dix ans donc. Le lundi 22 octobre 2012, Bougnoux accuse Jean Ristat, qui est le légataire testamentaire sourcilleux d’Aragon, d’avoir fait pression sur Gallimard pour censurer un chapitre complet de son bouquin. Il avait en effet reçu le 6 septembre 2012 un email de son directeur de collection lui disant : « Jean Ristat ne s’oppose pas à la parution de "Aragon, la confusion des genres" à condition que nous en retranchions le chapitre sept. ». Il avait remis son manuscrit en mai 2012 et il avait justement recommandé de ne surtout pas le transmettre à Jean Ristat pour s’éviter ces déboires.


_yartiAragonLouis03

Le corps du délit ? Daniel Bougnoux l’a expliqué chez NonFiction le 24 octobre 2012 :
« J’y raconte une drague homosexuelle dont Aragon m’a gratifié, dans sa chambre n°5 de la résidence hôtel du Cap Brun, près de Toulon, par une chaude après-midi de juillet 1973. J’avais vingt-neuf ans, je venais de publier sur lui mon premier livre (…) et il s’était montré très content, et reconnaissant ! L’épisode de la chambre, assez carnavalesque, mais dans le fond plutôt drôle ou cocasse, m’avait mis devant un abîme, mais au lieu de m’éloigner d’Aragon, il m’avait révélé sa complexité, et la capacité chez ce veuf de "sur-vie", je veux dire, de vie excessive. ». Bougnoux enseignait alors la philosophie au lycée Bonaparte, à Toulon.

Mais la censure avait bon dos. Car maintenant, il y a Internet, et le texte a quand même été diffusé par son auteur. Et même gratuitement. Pour lui, c’était une anecdote essentielle : « Cette scène de drague homosexuelle tout à fait carnavalesque est fondatrice pour moi. (…) Cette amputation m’a meurtri. C’est un comportement d’un autre âge, c’est l’Union Soviétique ! ».

D’ailleurs, le journaliste de médias Daniel Schneidermann voyait bien l’effet contre-productif de cette censure et remarquait amèrement dans sa chronique du 25 octobre 2012 : « Pour un nombre indéterminé de lecteurs qui n'en connaissent rien d'autre (mais oui, il y en a), Aragon restera ce souvenir ridicule et flou de faux cils et de vaseline. Et Gallimard le synonyme d'une instance bureaucratique, soviétoïde et anachronique. ». Gallimard, qui a édité bien d'autre chose, ne peut être réduit à ce que le journaliste laissait entendre, qui laisserait peut-être entrevoir une rancœur personnelle. En revanche, oui, Louis Aragon pourrait n'apparaître, chez certains non-lecteurs, que comme une drôle de "drag queen" au "cache-sexe rouge vif", selon les deux expressions de Daniel Bougnoux. Même si c'est déconcertant, on pourra dire qu'au moins, il vivait et qu'il savait qu'il était en vie. Son corps, malgré l'âge (en 1973, il avait déjà 76 ans) était encore robuste : « Je vis que le grand âge n’avait pas ruiné son corps bronzé, à la stature athlétique. ».

L’extrait le plus intéressant du chapitre sept ne comporte que dix-huit lignes, mais je ne vais pas les reproduire ici, non pas parce que son auteur le refuserait (au contraire) ni qu’il soit trop licencieux (on en a connu d'autres) mais pour éviter tout problème éventuel avec le dit légataire. Il se retrouve aisément sur la toile mondiale où tout est archivé.

Cette dernière polémique ne doit cependant pas faire oublier que le poète Louis Aragon fut un homme de lettres exceptionnel de talent qui a énormément compté au cours de mon siècle natal. Et qui ne semble plus beaucoup relu de nos jours...



Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (17 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
André Breton.
Louis Aragon.
Annie Ernaux.
Svetlana Aleksievitch.
Mylène Demongeot.
Jean Teulé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.









https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221224-louis-aragon.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/louis-aragon-et-vos-reves-les-245609

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/12/12/39743896.html









 

Partager cet article
Repost0
9 décembre 2022 5 09 /12 /décembre /2022 13:23

« La violence est présente dans tous mes livres, mais maintenant, elle ne se donne plus à voir, et je crois que c’est ce qui rend mon écriture plus forte. Pour moi, chaque mot doit avoir la lourdeur du vécu. Je recherche la densité des mots. Grâce aux mots, j’essaie justement de déjouer tout ce langage qui classe et hiérarchise. C’est pourquoi je n’utilise jamais le mot "modeste", et tout ce qui, dans le langage, est susceptible de classer et de hiérarchiser, je le sens, je le vois, et je l’évacue. » (Annie Ernaux, le 24 juin 2022 sur France Culture).



_yartiErnauxAnnieB02

C'est ce samedi 10 décembre 2022, date anniversaire de la mort d'Alfred Nobel, Stockholm, dans le cadre prestigieux de l'Académie suédoise à Stockholm, que l'écrivaine française Annie Ernaux recevra solennellement le Prix Nobel de Littérature 2022, qui lui a été attribué le 6 octobre 2022 « pour le courage et l'acuité clinique avec lesquels elle met au jour les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». Alors qu'elle n'a « vraiment aucun désir de distinction » (allait-elle confier plus tard), elle l'a appris par le coup de téléphone d'un journaliste suédois : « Je travaillais ce matin et le téléphone n’arrêtait pas de sonner, mais je n’ai pas répondu. » (elle a fini quand même par décrocher !).

Justifiant son choix, le Comité Nobel a observé qu'Annie Ernaux « croit manifestement à la force libératrice de l'écriture. Son travail est sans compromis, écrit dans un langage simple, épuré. Quand elle révèle, avec beaucoup de courage et d'acuité clinique, l'agonie de l'expérience de classe, qu'elle décrit la honte, l'humiliation, la jalousie ou l'incapacité à voir qui vous êtes, elle réalise là quelque chose d'admirable et de persistant. ».

Je m'étais réjoui de cette attribution à une auteure intéressante et particulièrement dense et riche (je reviendrai sur son œuvre littéraire), agrégée de lettres modernes, maître de conférences de littérature à l'Université de Cergy-Pontoise, devenue la première femme française à recevoir le Nobel de Littérature, la dix-septième femme depuis que le prix existe (après notamment Nadine Gordimer, Toni Morrison, Doris Lessing et Svetlana Aleksievitch) et la seizième personne de nationalité française lauréate (après les attributions récentes à Patrick Modiano et Jean-Marie Gustave Le Clézio).

Elle est beaucoup fêtée par les militants de France insoumise car elle a des convictions et des engagements proches des leurs (elle était présente à leur manifestation le 16 octobre 2022 qu'ils avaient intitulée "marche contre la vie chère" et que Jean-Luc Mélenchon, dans son délire lyrique habituel, avait comparée à la Révolution française (dans un tweet le 6 octobre 2022, il avait écrit : « Le 5 et le 6 octobre 1789 les femmes marchent sur Versailles contre la vie chère. Elles ramènent le roi la reine et le dauphin de force à Paris sous contrôle populaire. Faites mieux le 16 octobre ! », ce qui avait provoqué un tollé à gauche, notamment au PS).

Mais elle devrait être fêtée par tous les Français et tous les amoureux de la littérature, car par elle, son talent récompensé, c'est la France qui montre qu'elle a encore beaucoup de ressources d'excellence (ce qui semble être un peu oublié par beaucoup de monde plongé dans les soucis quotidiens). Quelle fierté pour le Français que je suis de voir côte à côte, le 7 octobre 2022, Annie Ernaux et Alain Aspect dans les salons dorés de l'Académie suédoise, ambassadeurs d'une semaine de la France d'excellence, dans des domaines très différents puisque l'une va recevoir le Prix Nobel de Littérature et l'autre va recevoir le Prix Nobel de Physique !

_yartiErnauxAnnieB01

En effet, c'était la semaine Nobel de l'année, on n'en parle pas beaucoup dans les médias français, ce qui est dommage, alors que cela permet de comprendre que la France a gardé tout son potentiel et toute son attractivité intellectuelle et scientifique, et qu'elle pourra encore exceller dans les années à venir. Notre pays est confronté à une sorte d'autodénigrement permanent proprement masochiste, même si cela ne signifie pas qu'il est parfait, que tout va bien, et tout le monde sait bien que c'est très loin de là. Mais de temps en temps, il faut se réjouir des choses positives et ces deux récompenses en sont pour les Français en perte de repères, des preuves que la France reste toujours une grand pays, quoi qu'en disent les Philippulus de malheur.

Les deux récipiendaires français étaient d'ailleurs très impressionnés par le cadre solennel et fastueux des lieux, au point que dans une interview à l'AFP le 6 décembre 2022, Annie Ernaux a exprimé ses réticences à évoluer dans des cérémonies si luxueuses, loin de la vie quotidienne des gens, en mettant son féminisme au service d'un "dépoussiérage" de l'institution : « Ça se manifeste par ce goût d'une tradition, dans les costumes. Il me semble que l'attachement aux traditions, c'est peut-être plus masculin, au fond, on se transmet le pouvoir comme ça (…). La parole a quand même été monopolisée presque toujours par les hommes et j'ai remarqué que les femmes sont souvent moins prolixes dans leur discours que les hommes, sachant bien qu'elles sont plus pratiques (…). Est-ce qu'on peut imaginer qu'il y ait moins de faste, moins de robes longues et de queues de pie ? ».

Avant la cérémonie officielle, Annie Ernaux est déjà dans les lieux, et le mercredi 7 décembre 2022, elle a fait une séance de lecture publique dans le cadre d'une Conférence Nobel. Très simplement, elle a commencé son speech par le vertige de la page blanche (qu'est-ce que je vais leur dire ?), exactement le même qu'au début de l'écriture d'un livre : « Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clef. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement (…), mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir. ».

Et cette phrase choisie pour parler, étonnante et même, déconcertante, c'est cette petite phrase assez violente qu'elle avait écrite à 22 ans, alors étudiante en littérature, dans son journal intime : « J’écrirai pour venger ma race. ». Peut-être voulait-elle plus précisément exprimer les différences de "classe", et pas de "race", elle issue d'une famille modeste et bombardée dans le milieu intellectuel : « Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits-commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’École avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. ».

Annie Ernaux a toujours été "cash" avec elle-même, avec elle petite, sans complaisance, remuant dans la plaie les bonnes questions, comme celle-ci, au fond, sur une recherche de sens : « En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. ». Et bien sûr, sans complaisance avec toutes les périodes de son existence : « En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. ».

Et puis, est venu le choix du style d'écriture : « Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux, transfuges de classe sociale [comme elle], n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. (…) Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venue, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte. ».

Annie Ernaux est une auteure introspective, elle s'interroge sur elle-même, sa vie, ses passions, mais elle ne pense pas généralement avec le "je", même si elle l'écrit souvent, elle pense avec le "nous", ceux de sa "classe", le "nous" et le "ils", les autres, pour en faire, à partir d'une substance purement personnelle, un récit collectif qui va être adopté par de très nombreux lecteurs : « Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (…) mais le désir de me servir du "je" (…) comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. ».

Son "je" à un sens ainsi universel : « Toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel (…), elles ne peuvent être lues de la même façon que si le "je" du livre devient, d’une certaine façon, transparent, et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce Je soit en somme transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel. ».

C'est là toute la force de la plume d'Annie Ernaux dont le style très épuré peut rebuter des lecteurs qui rechercheraient lyrisme et envolée. Avec elle, on est plutôt en présence d'une greffière impartiale, neutre, presque froide, et la raison de ne jamais vouloir classer, hiérarchiser les choses permet de comprendre ce choix.

Quant à savoir si elle a "vengé sa race", depuis le temps (elle a maintenant 82 ans), elle n'en sait rien. Elle sait seulement ses motivations d'écrivaine, c'est « pour inscrire ma voix de femme et de transfuge sociale dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ». Bravo et félicitation, chère Dame !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (07 décembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Annie Ernaux.
Svetlana Aleksievitch.
Mylène Demongeot.
Jean Teulé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.







https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221207-annie-ernaux.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/annie-ernaux-et-la-force-245437

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/12/08/39739028.html






 

Partager cet article
Repost0
18 novembre 2022 5 18 /11 /novembre /2022 04:59

« Avec Jean Teulé s’éteint l’un de nos auteurs les plus populaires. De bandes dessinées en romans, il nous entraînait sur les chemins de la poésie et de l’histoire qu’il aplanissait par sa verve de conteur et pavait de son humour. » (Emmanuel Macron, le 20 octobre 2022).




_yartiTeuleJean01

L'écrivain Jean Teulé est mort à Paris il y a un mois, le mardi 18 octobre 2022 (un mois avant le centenaire de la mort de Marcel Proust) à l'âge de 69 ans (il est né 26 février 1953 à Saint-Lô). Il se croyait en bonne santé mais il a été victime d'un arrêt cardiaque à la suite d'une intoxication alimentaire lors d'un repas dans un restaurant le week-end précédent. Les circonstances ont été suffisamment troubles pour motiver l'ouverture d'une enquête judiciaire. Il laisse dans un deuil infini l'actrice Miou-Miou, sa compagne depuis vingt-quatre ans.

J'avais raté le Jean Teulé auteur de bandes dessinées, et pas seulement auteur des textes mais aussi des images, un procédé artistique à base de photographies qui a fait son succès à ses débuts, publiés et récompensés par certains prix, notamment au Festival d'Angoulême.

En revanche, je n'avais pas raté le Jean Teulé homme de télévision, chroniqueur de la fin des années 1980 à une époque où il avait la chevelure plus touffue que par la suite, dans "L'Assiette anglaise" de Bernard Rapp, et surtout dans "Nul part ailleurs" sur Canal Plus, l'émission phare de la chaîne cryptée.

Et puis, il a de nouveau disparu de mes écrans radars personnels... Jusqu'au début des années 2010 où je l'ai découvert comme écrivain très populaire au Salon du Livre de Paris (à la Porte de Versailles) dont j'étais un visiteur régulier avant la pandémie de covid-19. Le Salon du Livre de Paris, probablement d'autres salons aussi, mais celui-ci est le plus important pour les auteurs français même si les littératures étrangères y ont aussi une place privilégiée (chaque année sont mis en avant un pays et une ville étrangère), c'est un peu le jeu de la vérité pour un auteur.

En effet, au Salon du Livre, tu auras beau gesticuler dans les médias à longueur d'émissions, si tu n'es pas lu, si tu n'es pas adulé, cela se voit tout de suite : ton stand est vide ! Et réciproquement, des auteurs très discrets dans le paysage audiovisuel (français) cultivent une lectorat nombreux, fidèle, adorateur parfois, et cela se voit tout suite aussi au Salon du Livre. C'est ainsi que j'ai redécouvert Jean Teulé, homme sympathique, assez modeste, qui se prêtait plaisamment au jeu des dédicaces et des selfies devant une foule monstrueuse : pas besoin de consulter les statistiques d'Amazon, les Jean-Teulé se vendent bien et se lisent beaucoup.

Cela faisait en effet une trentaine d'années que Jean Teulé était devenu à plein temps romancier. Un romancier assez étonnant, qui surprend, d'abord par son sujet, et ensuite, par la manière dont il l'aborde. Il a écrit beaucoup de "romans historiques", même si l'expression ici est probablement inexacte, où il faisait revivre François Villon, Madame de Montespan, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine... il faisait aussi revivre la bataille d'Azincourt (son dernier ouvrage, sorti le 2 février 2022), la guerre de 1870, etc.

Je voudrais juste m'arrêter à un tout-petit livre qui ne paie pas de mine, "Gare à Lou !", sorti le 6 juillet 2019 chez Julliard, un livre mince de moins de 180 pages, et encore, beaucoup de pages sont blanches pour atteindre le chapitre suivant, mais qui est d'une saveur exquise, d'un croustillant bienvenu et surtout, d'une originalité fantasque. Jean Teulé livre au lecteur incrédule un nouveau monde, son nouveau monde ? Je ne l'espère pas ! Mais un monde de fantaisie, d'imagination et de créativité exceptionnelles.

_yartiTeuleJean02

La personnage principale est une petite fille de 12 ans (l'âge de Lola). Elle vit seule avec sa mère dans une tour infernale (les appartements sont tous intégrés dans des tours de deux cents ou trois cents étages). Sur la photo de couverture, elle est souriante, mais en fait, elle est souvent de mauvais poil et elle est un peu sorcière sur les bords : toutes les vilaines choses qu'elle souhaite à ceux qui la contrarient ...se réalisent ! Détectée par la défense nationale, elle devient alors une arme ultrasecrète du pays.

Mais quel pays ? Un pays où il fait doux la nuit car la température descend à soixante degrés !... Une sorte de fusion d'Europe et du Japon (la monnaie est le euro-yen) dont le Président hypocondriaque et un peu obsédé sexuel sur les bords, comme tous les Présidents de la République jusque maintenant, a un nom à consonance franchement nippone (ni mauvaise), voire sino-nippone : Hannibal Zhan Shu. Son Élysée à lui, c'est une sorte de gigantesque boule à neige qui fait remuer des flocons à chaque arrivée de cortège officiel dans la cour.

Plus que le pays, c'est le monde décrit par intermittence par Jean Teulé qui fait peur. Une sorte de même monde que dans le film "Le Soleil vert" prévu justement pour 2022, où il n'y a plus de verdure, plus d'air frais (il faut trouver de nouveaux "gisements d'air pur" à exploiter), plus d'eau, pas de légumes, plus de plantes ni d'animaux, sauf des trucs vraiment bizarres, comme cette sympathique periophthalmus barbarus, une sorte de grenouille-poisson observée en Gambie, que la mère de Lou (car la fillette s'appelle Lou Moaï-Seigneur comme le veut bien dire le titre du roman loufoque) avait récupérée dans ses escapades urbaines (pour pas cher) et qui tente très laborieusement d'interagir avec le scénario sans vraiment réussir à le faire.

L'histoire, c'est l'utilisation de l'arme majeure contre les ennemis du pays. L'arme, c'est donc la fillette, et elle est encadrée par trois chefs de guerre (un pour chaque armée : Attila Nicolle pour l'air, Armand Mongebœuf de Bois-Joli pour la terre et Paul Écaille pour la mer), plus ou moins bien manipulée par eux car ils ne la connaissaient pas au début et il leur faut donc trouver le mode d'emploi de manière empirique. Souvenir du chef de terre : « Ça me rappellera quand je nettoyais au napalm enrichi les champs de pavots d'Asie centrale. Après c'était si propre qu'on aurait pu manger par terre. ». Humour aussi décapant que le produit utilisé.

Leur objectif militaire est donc très clair : « De cette gamine, il faudrait qu'on apprenne à diriger son pouvoir néfaste contre ceux qui nous importunent. En ce contexte de menaces planétaires particulièrement élevées, elle surmonterait les difficultés qui nous minent. La plénitude de son engagement au service de notre nation sèmerait partout l'effroi chez nos adversaires, où qu'ils se trouvent. ».

Ce qui a pour effet d'avoir quelques drôleries comme cette remarque d'un des trois chefs de guerre : « "C'est la première fois que j'attends la livraison d'une arme qui doit d'abord aller se faire installer un appareil dentaire", n'en revient pas le troisième en jaune et nuages roses qui s'assoit sur l'une des chaises. ».

Jean Teulé y décrit de nombreuses situations très originales, avec des idées succulentes comme le Bar des Sanglots dont la serveuse sexy en rollers ne sert que les clients tristes, leur proposant un "chagrin noir avec un voile de vague à l'âme", une "secousse nerveuse", une "peine infinie" ou encore un "inconsolable". « Ceux qui n'ont plus d'amour fréquentent ce bar. Ils y enchaînent des tasses de solitude allongée où le soleil manque. » explique le narrateur, pendant que la serveuse précise : « C'est pour quand on n'est plus que l'ombre de soi-même et non pour faire la noce. ». En effet : « À ceux qui semblent avoir perdu leur chemin, elle propose deux vers d'Aragon : "J'ai des sanglots/ En voulez-vous". Par ces douces paroles, elle ne leur promet en cet établissement ni plaisir ni joie. ». Un client habituel pas très drôle mais crucial dans l'histoire : « En guise de pourboire, le gardien de la paix à la peau sombre ne laisse que son ombre sur la table. ».

L'héroïne, à l'école, est quasiment transparente : « Elle est là mais un peu fantôme, espérant que personne ne la voie. Se sentant toujours étrangère à l'intérieur de ce collège, elle y a la solitude gigantesque d'un bouchon de liège dans les marées. (…) Contrairement au niveau dont elle s'évalue, elle est toute grâce et nuances dans l'éclat doux de ses douze ans et possède encore la candeur des manèges innocents. ».

Enlevée par la raison d'État, cela ne se passe pas toujours bien pour la môme : « Elle se lève et va se coucher. C'est ce qu'elle appelle voyager. Elle roupille trop. Elle passe ses journées en siestes. C'est sa façon de laisser le temps rouler. Elle s'ennuie alors elle dort. Assise aussi à son bureau, sous ses paupières nuageuses, elle repose, une joue au creux d'une paume. Sa vie a-t-elle un sens ? En a-t-elle pour un lézard ? Parfois elle a très faim, elle se dit qu'elle pourrait manger trois tonnes d'un plat dont elle raffole. Elle n'est pas la personne la plus triste du monde mais pas la plus joyeuse non plus. Il y en a qui doivent être plus malheureux qu'elle mais, tout à l'heure, elle est quand même allée faire couler à fond une eau très chaude de la douche pour que la vapeur efface son visage du miroir de la salle de bains. Elle se préfère invisible pour elle et pour les autres. ».

Fragments de dialogues en guise d'échantillon du style savoureux.

Entre un des trois chefs militaires et la mère (Roberte), au début de l'histoire :

Vous rendez-vous compte, monsieur ? C'est monstrueux !
Je sais, madame, mais face à votre peine la raison d'État...
Plusieurs jours plus tard, la mère : « Ah non, je ne pleure plus, moi ! Cette séparation a été tellement forte que je n'ai plus de larmes ! Je ne veux pas. ».

Entre un des trois chefs militaires et la fille (Lou), à son réveil :

Pourquoi chuchotez-vous, mademoiselle ?
Je parle doucement pour ne pas me réveiller...

Sans dévoiler l'évolution de l'intrigue narrative, je peux m'amuser à proposer que les complotistes vont être heureux : dans le monde de Jean Teulé où les pyramides peuvent tenir debout à l'envers, le sommet planté au sol (pratique pour faire de l'ombre en Égypte, elle en avait bien besoin), la Terre va bientôt tourner dans l'autre sens, ce qui nécessitera au Président, qui reluque chaque matin sa secrétaire Cornélia habillée d'une robe laissant passer suavement la lumière du soleil levant, de lui demander de se tenir désormais de l'autre côté du bureau présidentiel. Les affaires de l'État sont décidément épuisantes !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (18 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Teulé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiTeuleJean03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221018-jean-teule.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/gare-a-jean-teule-et-a-son-244459

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/20/39676336.html










 

Partager cet article
Repost0
15 novembre 2022 2 15 /11 /novembre /2022 04:11

« C’est un prosateur d’origine ouvrière, qui ne perça véritablement que l’année de ses 60 ans. Depuis, il est très apprécié et fréquemment traduit. Il habite actuellement aux îles Canaries. (…) L'art romanesque de Saramago, développé avec obstination et présentant des profondeurs insoupçonnées, place l'écrivain à un rang élevé. Avec toute son indépendance, Saramago se rattache à la tradition d'une façon qu'on peut, dans le contexte actuel, qualifier de radicale. Son œuvre se présente comme une série de projets, où l'un désavoue plus ou moins l'autre, mais où tous constituent de nouvelles tentatives pour cerner une réalité fuyante. » (Académie suédoise qui lui a attribué le Prix Nobel de Littérature, le 8 octobre 1998).




_yartiSaramagoB01

L'écrivain portugais José Saramago est né il y a 100 ans le 16 novembre 1922. Il a publié une quarantaine de romans et autres ouvrages, au style très particulier, mêlant styles direct et indirect, et s'est caractérisé par un engagement politique très marqué, voire enragé (ou insoumis ?) : athée, communiste, altermondialiste, eurosceptique, il avait été candidat aux élections européennes de son pays en 2004 et en 2009. Il a également versé dans le complotisme en remettant en cause l'origine établie des attentats du 11 septembre 2001. J'avais présenté modestement sa personnalité lors de sa disparition le 18 juin 2010 à Lanzarote, aux Canaries, où il habitait.

Pour donner immédiatement un échantillon du style particulier de José Samarago, voici par exemple ce texte tiré de "L'Aveuglement", l'un de ses principaux livres, pour retranscrire un dialogue à la forme indirecte, fait d'une longue phrase, de beaucoup de virgules et de majuscules intempestives (selon le mode narratif ordinaire) : « Les affaires confidentielles ne se traitent pas par téléphone, vous feriez mieux de venir personnellement, Je ne peux pas sortir de chez moi, Vous êtes malade, Oui, je suis malade, dit l'aveugle après une hésitation, Dans ce cas, vous devriez appeler un médecin, un médecin authentique, rétorqua le fonctionnaire et, enchanté par son propre esprit, il raccrocha. Cette insolence fit au médecin l'effet d'une gifle. ». Comme Céline avec ses points de suspension, ces majuscules et ces virgules sont très caractéristiques de Saramago.

Faisant désormais partie du patrimoine mondial de la littérature, José Saramago a été, à ce jour, le seul écrivain lusophone (de langue portugaise) à avoir été lauréat du Prix Nobel de Littérature (en 1998), « qui, grâce à des paraboles soutenues par l'imagination, la compassion et l'ironie, rend sans cesse à nouveau tangible une réalité fuyante » (selon l'Académie suédoise). Il était par ailleurs un amoureux de la langue française et était fasciné par la littérature française.

Son centenaire a été l'occasion de multiples journées d'études sur son œuvre. Par exemple, en France : le 17 octobre 2022 à Paris a eu lieu un séminaire sur "José Saramago : création, dialogue et critique" organisé par la Sorbonne et l'Université Montaigne de Bordeaux, en trois langues (portugais, français et anglais, langue des scientifiques).

Précisons une nouvelle fois, mais faut-il le préciser pour chaque "artiste" et en particulier chaque écrivain ?, je ne partage aucune des idées politiques de José Saramago, mais ça tombait bien, il n'était pas un homme politique. Il faut reconnaître le génie littéraire chez des écrivains qui ont été capables mêmes des plus grandes puanteurs idéologiques, je pense en particulier à Céline mais aussi à Sartre qui, par fidélité insubmersible au communisme, martelait démoniaquement qu'il ne fallait pas désespérer Billancourt (aujourd'hui et depuis une quinzaine ou vingtaine d'années, il n'y a plus d'usine à Billancourt, a pris place un quartier résidentiel standing et il ne reste que la façade historique de Renault, et au milieu de la Seine s'est construite une grande salle de concert parisienne, philarmonique).

Pour rendre hommage à cet écrivain mondial de grand talent, je propose modestement quelques échantillons de ses principaux ouvrages, les plus connus, après une très succincte présentation de ceux-ci.


1. "Le Dieu manchot" (1982)

Le roi Jean V de Portugal, absolutiste à la mode Louis XIV, veut construire un couvent pour remercier Dieu du miracle d'avoir un enfant. Parmi les constructeurs, un ouvrier va construire une machine volante et avoir une nouvelle vie. Selon l'Académie suédoise, c'est « un texte richement facetté et ambigu, présentant en même temps une perspective historique, sociale et individuelle. L’intelligence et la richesse d’imagination qui s’expriment ici marquent en général l’œuvre de Saramago. ».

Messe et recueillement : « Après la musique et après le sermon il reste le silence, peu importe que le sermon soit loué et la musique applaudie, seul le silence existe véritablement. ».

Paradoxe : « Il est avéré que dans ladite église des aveugles recouvrèrent la vue et des culs-de-jatte leurs pieds, l'affluence était si grande sur les marches du parvis que pour entrer l'on s'y donnait coups de poing et coups de poignard, à la suite de quoi d'aucuns perdirent la vie et il n'y eut aucun miracle qui la leur rendît. ».

La guerre, toujours présente : « On ne sait jamais quand une guerre va finir, on dit, Tiens, la guerre est finie, et soudain, elle n'est pas finie, elle reprend, mais sous un nouveau visage, La salope, hier encore c’était des moulines d'épée et aujourd’hui ce sont des bombardement de boulets, hier encore on démantelait des murailles,et aujourd’hui on anéantit des villes, hier encore on exterminait des pays et aujourd’hui on annihile le monde, hier encore la mort d'un seul était une tragédie, aujourd’hui l'effacement de millions est une banalité. ».

Vanité masculine : « Cet homme encore jeune qui m'a regardée a un membre viril tout pourri de maladies honteuses et qui goutte comme le tuyau d'une fontaine et qui est entortillé dans un chiffon, pourtant cet homme m'a souri, sa vanité d'homme le force à lorgner les femmes et à leur sourire, Dieu veuille que tu n'aies pas de ces vanités-là, Balthazar, et que tu t'approches de moi toujours propre. ».

Le malheur plus criant que le bonheur : « Quand le bien survient nous ne le remarquons pas, quand il était là nous ne nous en sommes même pas aperçus, quand il s'en est allé nous pleurons son absence. ».

Association erronée : « L'homme n'est pas exempt de croire qu'il embrasse la vérité alors même qu'il épouse l'erreur. ».

Réputation : « Un rien suffit à défaire les réputations, un presque rien les fait et les refait, simplement il faut trouver le chemin le plus sûr vers la crédulité ou vers l'intérêt de ceux qui seront échos innocents ou complices. ».


2. "L’Année de la mort de Ricardo Reis" (1984)

Un médecin portugais apprend la mort du poète Fernando Pessoa et rencontre son fantôme sur fond de Lisbonne en 1936, à l'époque de Salazar. « Un des sommets de la production de Saramago », selon l'Académie suédoise.

Langue bien pendue : « La langue choisit probablement les écrivains qui lui sont nécessaires, elle les utilise pour exprimer une parcelle de la réalité, j'aimerais voir ce que sera la vie, quand la langue après avoir tout dit se taira. ».

Espace-temps : « Chacun a, croyons-nous, sa manière à lui de dormir et de mourir, alors qu'en fait c'est le déluge qui continue, le temps pleut sur nous, le temps nous noie. ».

Morts vivants et vivants déjà morts : « Il n’y a pas de repos dans le monde, ni pour les morts ni pour les vivants, Alors où est la différence entre les uns et les autres, Il n’y en a qu’une, les vivants ont encore le temps de dire le mot, de faire le geste, mais ce temps leur est compté, Quel geste, quel mot, Je ne sais pas, on meurt de ne pas l’avoir dit, on meurt de ne pas l’avoir fait, c’est de ça qu’on meurt, pas de maladie, et c’est pour ça qu’un mort a tant de mal à accepter sa mort. ».

Éclairage : « Les aveugles ne sont pas seuls à avoir besoin d'une canne pour tâter le terrain devant eux ou d'un chien pour flairer les dangers, même un homme dont la vue est bonne a besoin d'une lumière qui le précède, d'une conviction, d'une aspiration, ou, faute de mieux, d'un doute. ».


3. "Le Radeau de pierre" (1986)

La péninsule ibérique se détache du continent européen et part en dérive dans l'Atlantique, ce qui donne l'occasion à Saramago de disserter sur la vie. Dans ce livre, « l'ingéniosité de Saramago est au service de la sagesse », selon l'Académie suédoise.

Entêtement : « À défaut de convictions on s’invente des certitudes. ».

Atlantique : « Les Européens, des dirigeants suprêmes aux simples citoyens, s'étaient rapidement habitués et sans doute non sans un certain sentiment de soulagement, à l'absence des terres à l'extrémité de l'Occident. ».

Vivaldi : « L'après-midi est d'une si grande douceur que la gorge se serre d'une émotion qui ne s'adresse à personne, sinon à la lumière, au ciel pâle, aux arbres qui ne s'agitent pas, à la quiétude de la rivière qu'on devine, et qui apparait soudain, miroir lisse que traversent les oiseaux. ».

Formalisation : « Ce qu’il y a de bien avec les mots, n’est-ce pas nous qui les inventons, c’est qu'à peine prononcés, ils nous libèrent de nos craintes et de nos émotions, Pourquoi, Parce qu’ils les dramatisent. ».

Formalisation (suite) : « Pour que les choses existent il faut que deux conditions soient remplies, que l’homme les voie et qu’il leur donne un nom. ».

Femme de Cro-Magnon : « Dans le bureau de tourisme une employée leur demanda s’ils étaient des archéologues ou des anthropologues portugais, qu’ils étaient portugais, ça se voyait tout de suite, mais anthropologues ou archéologues, pourquoi donc, Parce que, généralement, il n’y a qu’eux qui se rendent à Orce, il y a plusieurs années on a découvert tout près de là, à Venta Micena, l’Européen le plus ancien, Un Européen entier, demande José Anaiço, Juste un crâne, mais très vieux, il doit se situer entre un million trois cent mille et un million quatre cent mille ans, Et on est sûr qu’il s’agit d’un homme, s’informa, subtilement, Joaquim Sassa, ce à quoi Maria Dolores répondit, avec un sourire entendu, Quand on trouve des vestiges humains aussi anciens, ce sont toujours des hommes, l’Homme de Cro-Magnon, l’Homme de Néanderthal, l’Homme de Steinheim, l’Homme Swanscombe, l’Homme de Pékin, l’Homme de Heidelberg, l’Homme de Java, en ce temps-là il n’y avait pas de femme, Ève n’avait pas encore été créée, elle n’est venue qu’après, Vous êtes ironique, Non, je suis anthropologue de formation et féministe par irritation. ».

Brouhaha : « Voilà à quoi sert véritablement le silence, à entendre que ce qu’on dit n’a pas d’importance. ».



4. "Histoire du siège de Lisbonne" (1989)

Roman sur un roman dont le correcteur proefessionnel rajoute "ne pas" de sa propre initiative, ce qui va à l'encontre des réalités historiques.

Calvaire du correcteur : « Excusez-moi, je n'avais pas intention de vous blesser, Je ne suis pas susceptible, continuez, dites-moi plutôt pourquoi vous vous sentez aussi amer, ou sceptique, comme vous voudrez, Considérez donc, monsieur, la vie quotidienne des correcteurs, pensez à la tragédie qu'est devoir lire une fois, deux fois ou quatre, ou même cinq fois des livres qui probablement ne mériteraient même pas d'être lus une seule fois. ».

Providence intempestive : « Il y a eu une certaine précipitation dans la venue du Sauveur. Aujourd'hui, par contre, elle eût été bienvenue. ».

Raisonnement alambiqué : « Il est évident que j'en saurai plus en arrivant au bout de ma promenade, mais il est certain aussi que j'en saurai moins, du fait même que j'en saurai plus, en d'autres termes, je vais essayer de m'expliquer, la conscience d'en savoir plus suscite en moi la conscience d'en savoir peu, et d'ailleurs cela donne envie de se demander ce que c'est que savoir. ».

Traçabilité : « Vous avez entierement raison mais il y a des gens que l'incertain attire plus que le certain, le vestige d'un objet plus que l'objet lui même, la trace dans le sable plus que l'animal qui l'a laissée, ce sont les rêveurs. ».

Beauté du ciel : « Il fait beau, expression synthétique qui en fait signifie simplement qu’il ne pleut pas, car, lorsque nous disons souvent Il fait beau mais il fait froid, ou Il fait beau mais il fait du vent, nous ne disons jamais et nous ne dirons jamais, Il fait beau mais il pleut. ».

Forte métaphore : « Entre l'enclume et le marteau nous sommes un fer chauffé au rouge qui s'éteint à force d'être battu. ».

Légèreté de l'être : « Bref, vivre n'est pas seulement difficile, c'est presque impossible. ».


5. "L’Évangile selon Jésus-Christ" (1991)

Samarago a revisité les Évangiles selon son propre imaginaire, évoquant un Joseph lâche, qui meurt crucifié, et un Jésus, hanté enfant par des cauchemars sur le massacre des Innocents et épris amoureusement de Marie-Madeleine dont il a un enfant, etc. Dieu et Satan négocient sur le mal, et Jésus, dubitatif, veut défier Dieu. Une vision qui ne réjouit bien sûr pas les chrétiens en général ni l'Église en particulier. Mais cette réinvention est une œuvre créative en elle-même.

À propos de Dieu : « Heureusement qu’il ne dort pas, il évite ainsi les cauchemars du remords. ».

En différé : « Les gestes qui ne sont pas entièrement sincères arrivent toujours avec du retard. ».

Peine asymptotique : « Quatre années, même si elles s’écoulent très lentement, peuvent ne pas suffire à guérir une douleur, mais en général elles l’endorment. ».

L'amour rend libre : « Tu n'as rien appris, va t'en, et Marie de Magdala, avec ses seins luisants de sueur, ses cheveux défaits qui semblaient exhaler de la fumée, sa bouche tuméfiée, ses yeux d'eau noire, Tu ne t'attacheras pas à moi à cause de ce que je t'ai enseigné, mais reste avec moi cette nuit. Et Jésus, sur elle, répondit, Ce que tu m'enseignes n'est pas une prison, c'est la liberté. ».

Souvenirs au futur antérieur : « Ils dormaient là où le hasard les menait, sans autre exigence de confort que le giron de l'autre, quelquefois avec le firmament pour seul toit, l'immense œil noir de Dieu, criblé de ces lumières qui sont le reflet laissé par les regards des hommes qui ont contemplé le ciel, génération après génération, interrogeant le silence et écoutant l'unique réponse donnée par le silence. Plus tard, quand elle sera seule au monde, Marie de Magdala voudra se souvenir de ces jours et de ces nuits, et chaque fois elle sera obligée de lutter âprement pour défendre sa mémoire des assauts de la douleur et de l'amertume, comme si elle protégeait une île d'amour des attaques d'une mer tourmentée et de ses monstres. ».

Organe contondant : « Dieu pourrait-il rejeter comme n'étant pas son œuvre, ce que tu as entre les jambes ? (…) Cette partie du corps est en elle-même maudite ! Pas plus maudite que la bouche quand elle ment et calomnie, et elle te sert à louer le bon Dieu avant le mensonge et après la calomnie. ».

Deuil intérimaire : « Finalement l'absence est aussi une mort, la seule différence et elle est importante, c'est l'espoir. ».

Vin : « Alors le Diable dit, Il faut être Dieu pour aimer autant le sang. ».

Inversion accusatoire : « Alors Jésus comprit qu'il avait été mené vers le leurre comme on mène l'agneau au sacrifice, que sa vie avait été conçue depuis le commencement des commencements pour qu'il meure ainsi, et se ressouvenant du fleuve de sang qui devait naître de son flanc et inonder toute la terre, il cria vers le ciel ouvert où Dieu souriait, Hommes, pardonnez-lui, car il ne sait pas ce qu'il a fait. ».

Retournement : « Et Jésus pourra dire alors à son géniteur, Père, tu n'as pas à porter toute la faute, et dans le secret de son cœur peut-être osera-t-il demander, Quand donc arrivera, Seigneur, le jour où tu viendras à nous pour reconnaître tes erreurs devant les hommes ? »

.Au bout de la vie : « Je vais vous conduire jusqu'à la rive pour que tous puissent enfin voir Dieu et le Diable comme ils sont. Ils verront comme ils s'entendent bien, comme ils se ressemblent. ».


6. "L’Aveuglement" (1995)

Une épidémie foudroyante de cécité rend tout le pays aveugle, sauf un personnage. Le pays s'effondre dans le chaos. Le commentaire de l'Académie suédoise sur ce livre est ceci : « L’auteur omniscient nous entraîne dans une effrayante traversée de l’interface constituée par les sensations et les couches spirituelles civilisatrices de l’être humain. La richesse d’imagination, les bizarreries et la perspicacité donnent leur pleine mesure dans cette œuvre, étrangement captivante. ».

Miroir sans tain : « Les images ne voient pas, Tu te trompes, les images voient avec les yeux de ceux qui les voient c'est seulement maintenant que la cécité est devenue l'apanage de tous, Tu continues à voir, Chaque jour je verrai moins, même si je ne perds pas la vue je deviendrai plus aveugle chaque jour parce qu'il n'y a plus personne pour me voir. ».

Ophtalmologie rédemptrice : « L'aveugle les écarquilla tout grands, comme pour faciliter l'examen, mais le médecin le prit par le bras et l'installa derrière un appareil dans lequel quelqu'un doué d'un peu d'imagination eût pu voir un confessionnal d'un nouveau modèle, où les yeux eussent remplacé les paroles et où le confesseur eût regardé directement dans l'âme du pécheur, Appuyez le menton ici, recommanda-t-il, et gardez les yeux ouverts, ne bougez pas. ».

Langage des signes : « Nous avons fait de nos yeux des sortes de miroirs tournés vers le dedans, avec pour conséquence, très souvent, qu'ils montrent sans réserve ce que nous nous efforçons de nier avec la bouche. ».

Vivre-ensemble : « Ce qui est difficile, ce n'est pas de vivre avec les gens, dit le médecin, c'est de les comprendre. ».

Contre mauvaise fortune bon cœur : « Heureusement, l'histoire humaine l'a montré, il n'est pas rare qu'un malheur engendre un bonheur, on parle moins des malheurs engendrés par des bonheurs, les contradictions de notre monde sont ainsi, certaines méritent plus de considération que d'autres. ».

Préférence nationale : « Moi je m'accommode fort bien des ennuis de mes voisines, paroles que nulle ne prononça mais que toutes pensèrent, car le premier être humain à être dépourvu de cette deuxième peau que nous appelons égoïsme n'a pas encore vu le jour, peau bien plus dure que la première qui, elle, saigne pour un oui pour un non. ».

Sentimentale-moi : « Vous voulez dire que nous disposons de trop de mots, Je veux dire que nous disposons pas d'assez de sentiments, Ou alors nous disposons d'eux, mais nous avons cessé d'utiliser les mots qui les expriment, Et par conséquent nous les perdons. ».

Digues et larmes : « Les mots sont ainsi, ils déguisent beaucoup, ils s'additionnent les uns aux autres, on dirait qu'ils ne savent pas où ils vont, et soudain à cause de deux ou trois, ou quatre qui brusquement jaillissent, simples en soi, un pronom personnel, un adverbe, un verbe, un adjectif, l'émotion monte irrésistiblement à la surface de la peau et des yeux, faisant craquer la digue des sentiments, parfois ce sont les nerfs qui n'en peuvent plus, ils ont trop supporté. ».

Heureux les simples d'esprit : « Je pense que nous ne sommes pas devenus aveugles, je pense que nous étions aveugles, Des aveugles qui voient, Des aveugles qui, voyant, ne voient pas. ».


7. "Tous les noms" (1997)

Intrigué par un nom, un petit fonctionnaire employé au service de l'état-civil suit une piste qui va être fatale.

Piqûre aux fesses : « Monsieur José avait les piqûres en horreur, surtout dans la veine du bras, il devait toujours détourner le regard, et fut donc fort content quand l'infirmier lui dit qu'il ferait l'injection dans le muscle fessier. Cet infirmier est un homme bien élevé, d'une autre époque, il a pris l'habitude d'utiliser le terme de muscle fessier au lieu de fesse pour ne pas choquer la délicatesse des dames et il en a presque oublié la désignation ordinaire, il disait muscle fessier même quand il avait à faire à des malades pour qui le mot fesse n'était qu'une affectation langagière ridicule et qui préféraient la variante grossière de joufflu. ».

Relativité générale : « Le temps n'est pas identique pour tous même si les horloges essaient de nous convaincre du contraire. ».

Curiosité funèbre : « Pendant que j'y pense, dites-moi ce qui vous a conduit à imaginer que je souhaitais voir la tombe de cette femme, Rien, peut être parce que j'aurais fait de même si j'avais été à votre place, Pourquoi, Pour être sûr, Qu'elle est morte, Non, pour être sûr qu'elle a été en vie. ».

Réciprocité du souvenir : « Ainsi comme la mort définitive est l'ultime fruit d'une volonté d'oubli, de même la volonté de mémoire pourra perpétuer notre vie. ».

Amour en différé : « Tu voulais la voir, tu voulais faire sa connaissance, et cela, que tu le veuilles ou non, c'est déjà aimer. ».

Zèle bureaucrate : « Imaginer le chef du Conservatoire en train de faire des heures supplémentaires équivalait à peu près à imaginer la quadrature du cercle. ».

Mains dans le cambouis : « Quand il arriva au bout de ce bref travail il était épuisé, ses mains étaient en sueur, son dos était parcouru de frissons, il avait parfaitement conscience d'avoir commis un péché contre l'esprit de ce corps de la fonction publique, en fait rien ne fatigue plus que de devoir lutter non pas avec son propre esprit mais avec une abstraction. ».

Dur labeur : « Il fut stupéfait en s'apercevant dans la glace, il n'aurait jamais imaginé que son visage était dans un état pareil, crasseux, sillonné de ruisselets de sueur, On ne dirait pas que c'est moi, pensa-t-il, or sans doute n'avait-il jamais été autant lui-même. ».

Relativité restreinte : « Cela viendra, vous êtes encore très jeune, Jeune, moi, je vais sur mes cinquante deux ans, Vous êtes dans la fleur de l'âge, Ne plaisantez pas, La sagesse vous viendra seulement à partir de soixante-dix ans, mais alors elle ne vous servira plus à rien, ni à vous ni à personne. ».

Solitude du criquet : « Les grandes tristesses, les grandes tentations et les grandes erreurs proviennent presque toujours de ce qu'on est seul dans la vie, sans un ami prudent à qui demander conseil quand on est anormalement troublé par quelque chose. ».

Storytelling : « La mémoire, qui est chatouilleuse et n’aime pas être prise en défaut, tend à combler les oublis avec des versions fallacieuses de la réalité, lesquelles ressemblent plus ou moins aux faits dont elle a gardé un souvenir aussi flou que la trace du passage d’une comète. ».

Désertion des confessionnaux : « Les consciences se taisent beaucoup plus qu'elles ne le devraient, c'est bien pour cette raison que les lois ont été créées. ».

Deuil conjugal et deuil familial : « Le mari ne voudra sûrement pas me parler, ce qui est fini est fini, Mais ses parents voudront sûrement, les parents ne refusent jamais de parler de leurs enfants, même quand ils sont morts, je l'ai constaté. ».

Érosion du temps : « L'histoire est pareille pour tous, une personne naît, elle meurt, qui s'intéressera maintenant à ce qu'elle a été, ses parents, s'ils l'aimaient, la pleureront un moment, puis ils pleureront moins, puis ils cesseront de pleurer. ».


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (12 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Engagé enragé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiSaramagoB03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221116-jose-saramago.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/quelques-echantillons-de-jose-244582

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/11/13/39707894.html


 


 

 

 
Partager cet article
Repost0
3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 04:35

« Aujourd'hui, il ne s'agit plus de croire ou ne pas croire, mais de devenir. » (Annick de Souzenelle, 2016).



_yartiDeSouzenelleAnnick01

La théologienne Annick de Souzenelle fête son 100e anniversaire ce vendredi 4 novembre 2022. Je pourrais la qualifier d'essayiste spirituelle. Elle semble en bonne forme pour cet âge si canonique, son mari, décédé l'année dernière, avait atteint 106 ans ! C'est l'occasion de présenter très succinctement et modestement ses travaux (très mal car ce n'est pas dans un petit article qu'on peut présenter plus d'une trentaine d'années d'écriture, parfois un peu difficile, voire une soixantaine d'années de réflexions et d'études).

Annick de Souzenelle a fait après son baccalauréat des études supérieures de mathématiques qui lui ont apporté une certaine rigueur intellectuelle. Elle a bifurqué vers des études d'infirmière et elle a commencé sa vie professionnelle comme infirmière anesthésiste pendant une quinzaine d'années, puis psychothérapeute, avant de rencontrer en 1958 le fondateur de l'Église orthodoxe en France. Catholique, elle s'est convertie au christianisme orthodoxe et elle a commencé à étudier l'hébreu et les textes sacrés pour aller à la source. L'accès à la beauté, aux symboles, l'a beaucoup séduite intellectuellement.

Ses connaissances bibliques et aussi des lettres hébraïques, son cheminement intérieur lui ont permis de faire beaucoup de liens entre différents concepts, symboles, où elle met la théologie au service d'une certaine psychologie intérieure. Selon elle, tout être humain a un cheminement à connaître, à comprendre, à accomplir, un épanouissement à faire, un fruit à apporter, et cela passe par un retour sur soi selon ses propres voies, sans qu'on le lui dicte, on peut juste l'accompagner, c'est une expérience personnelle et intime. Cette introspection, ce retour intérieur sur soi, elle l'appelle (si j'ai bien compris) le grand retournement.

On peut être hermétique à son langage qui souvent fait appel à de nombreuses connaissances historiques et théologiques, avant tout bibliques. Se mettant à écrire au début des années 1990, elle a donné un peu plus d'une vingtaine d'ouvrages en trente ans sur des thèmes particuliers, ou des entretiens, tout en encourageant récemment la création d'une association, Arigah, qui signifie tissage en hébreu, qui permet de fédérer les différents groupes qui se sont formés autour de son œuvre, parallèlement à l'Institut d'anthropologie spirituelle qui propose des cycles de formation sur quatre ans.

N'hésitant pas à prendre l'actualité pour y proposer ses interprétations selon son propre mode de pensée, Annick de Souzenelle a ainsi comparé le mouvement des gilets jaunes au mythe du Petit Poucet, les parents (l'État) n'ont plus d'argent pour les nourrir et les abandonne à leur triste et angoissant sort. Sur la pandémie du covid-19, elle a aussi fait quelques réflexions sur le principe même de la couronne, du virus à couronne (coronavirus), et plus généralement, elle y voit un grand retournement pour la société, le besoin de changer radicalement de manière de penser, de vivre, changer ses modes de fonctionnement (ce qui a été le cas pour la société confrontée à cette tragédie sanitaire), mais elle y voit aussi une espérance, comme lorsqu'une femme accouche, une naissance se fait souvent dans la douleur.

Elle l'a exprimé en avril 2020, à une époque où l'on pensait que tout allait être bouleversé, différent ; deux ans plus tard, finalement, on a repris les habitudes d'avant la crise, et Michel Houellebecq a eu probablement la bonne intuition lorsqu'en mai 2020, il pronostiquait qu'on reviendrait au monde d'avant, mais plus exacerbé, en pire donc : « Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre "rien ne sera plus jamais comme avant". Au contraire, tout restera exactement pareil. (…) Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat d’accélérer certaines mutations en cours. (…) Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. » (3 mai 2020).

La chance est qu'Annick de Souzenelle a laissé beaucoup d'entretiens sur l'Internet et sa pensée, si elle peut être difficile, ou du moins, parfois peu audible à des non croyants, reste relativement claire et simple, fluide en tout cas. J'en propose quelques-uns.

Le mythe du Petit Poucet dans l'interprétation de la crise des gilets jaunes. Elle s'est sentie très concernée par ce que vivaient les gilets jaunes, leurs angoisses, leur mal-être, mais en même temps, elle était convaincue que le gouvernement était de bonne volonté mais probablement impuissant. À la fin du conte, le Petit Poucet réussit à éviter d'être dévoré par l'Ogre seulement parce qu'il s'est radicalement changé. C'est ce message de transformation intérieure qu'elle voulait délivrer. L'entretien date du 9 janvier 2019.





Une autre réflexion sur l'homme à la main sèche, c'est-à-dire, dans l'incapacité de semer la semence dans les champs (le 1er mars 2021). Annick de Souzenelle parlait alors de la fécondité qui peut se faire soit par le sexe, comme pour les animaux, soit aussi par le verbe. Elle évoquait les couples stériles qui ne peuvent pas avoir d'enfant. Pour elle, Dieu se moque de savoir si on peut enfanter ou pas ; bien sûr, si on peut, la naissance d'un enfant, c'est toujours beau ; mais il y a aussi le stade du verbe, de créer à partir du verbe, d'aller vers son propre accomplissement. Elle l'expliquait aussi la symbolique de la circoncision : « L'enfant va être procréateur par le sexe en attendant de devenir créateur par le verbe. ».





Une troisième vidéo (et je m'arrêterai là) sur l'idée que l'humanité est l'épouse divine de Dieu (26 juin 2022). Elle expliquait que nous y étions, au grand retournement, comme si nous étions au septième mois de gestation avant la naissance : « L'humanité va passer de son pôle animal au pôle divin. (…) Nous allons vivre l'épreuve du désert. C'est pour atteindre le Royaume. ». Elle a cité quatre phénomènes important dans la société d'aujourd'hui : la réémergence de la femme ; le découverte du monde de l'inconscient personnel ou collectif ; la reprise en compte de la sexualité (pour aller vers le verbe : « Le Christ n'a jamais banni la sexualité. ») ; et l'arrivée de l'homme sur la Lune, qui est un symbole très fort, mais au lieu d'être à l'extérieur, il doit aussi être à l'intérieur de nous-mêmes. Fustigeant le transhumanisme et l'eugénisme, elle semblait aussi se choquer pour tout ce qui serait contre-nature, y compris dans la médecine actuelle.





Pour résumer très grossièrement la pensée d'Annick de Souzenelle, je reprends la fin de son entretien du 9 janvier 2019 qui sera aussi la conclusion de cette présentation inachevée : « Autrement dit, ou l'on meurt ; ou l'on devient Dieu. Ou l'on meurt de peur, ou l'on meurt de vengeance, ou l'on meurt de toutes les tragiques tueries d'aujourd'hui ; ou, en faisant le retournement, on met en place toutes les forces qui font de nous des dieux ! ». Bon centenaire, chère madame !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (01er novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiDeSouzenelleAnnick03


 


https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221104-annick-de-souzenelle.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/annick-de-souzenelle-et-le-grand-243998

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/31/39691661.html



 




 

Partager cet article
Repost0
2 novembre 2022 3 02 /11 /novembre /2022 04:49

« Ô ma mère Nout, étends tes ailes sur moi comme sur les étoiles impérissables ! » (inscription sur le sarcophage de Toutankhamon).




_yartiToutankhamonB01

Étrange destinée que celle de ce presque enfant Toutankhamon. Il a été pharaon, fils du grand Akhenaton, mais mort à l'âge où l'on n'est même pas encore fini, à 18 ans, peut-être 20 ans. On l'a enterré avec les honneurs dus à son rang, mais pas dans le tombeau prévu, car la mort est arrivée trop vite. Ce pharaon qui a régné il y a plus de 3 000 ans aurait dû être oublié pour la fin des temps... Sauf qu'on l'a dérangé dans son repos éternel. Sa tombe a été découverte, à la Vallée des rois, sur la rive ouest du Nil, face à Louxor, il y a exactement 100 ans, le 4 novembre 1922.

Sous la direction de l'égyptologue britannique Howard Carter (son mécène avait finalement été convaincu de prolonger d'un an le financement de fouilles restées encore sans résultat), de nouvelles fouilles ont commencé le 1er novembre 1922, près de l'entrée de la tombe de Ramsès VI. Pour cela, il a dû installer son chantier dans un endroit très touristique. Aucune fouille moderne n'avait eu lieu dans les environs. L'intuition de Carter fut récompensée dès le quatrième jour : en effet, le 4 novembre 1922, un de ses ouvriers a découvert une première marche. À la fin de la journée, on est arrivé jusqu'à une porte portant un sceau royal, c'est-à-dire, qui devait renfermer la dépouille d'un personnage très important. C'était la tombe numéro 62 (KV62). En outre, contrairement aux impressions initiales, ce tombeau n'avait jamais été violé jusque-là, et donc, il n'avait jamais été pillé au fil des siècles. C'est sans doute cela qui a été un élément très novateur.

Procédant avec lenteur et précaution, Howard Carter a finalement fait ouvrir la porte le 25 novembre 1922, qui aboutissait à un couloir allant jusqu'au tombeau. Celui-ci fut ouvert solennellement le 29 novembre 1922 en présence de personnages importants, notamment la reine des Belges Élisabeth et son fils, le futur Léopold III (qui avait une vingtaine d'années). L'ouverture a montré plusieurs salles remplies de trésors inestimables, en or, etc., des objets de la vie quotidienne qui ont permis de mieux comprendre la civilisation de cette époque. La nécropole n'avait encore jamais été visitée au fil des millénaires, même si Howard Carter a cru que la porte d'entrée avait été forcée plusieurs fois dans l'Antiquité. Cette découverte l'a rendu célèbre et il a passé beaucoup de temps à présenter ses fouilles dans des conférences un peu partout dans le monde et parallèlement, une nouvelle passion pour l'Égypte antique s'est emparée de toute la planète.

_yartiToutankhamonB02

Au-delà de cette sorte de caverne d'Ali Baba avec des objets très précieux, c'est le pharaon lui-même qui a été mis en lumière, sa momie et les études sur celle-ci, et bien sûr, sa dynastie. Son père était le grand pharaon Akhenaton qui a lui-même bouleversé l'ordre divin en changeant de capitale (Armana) et en créant le culte d'un seul dieu (Aton), la première religion monothéiste de l'histoire. Le nom de son fils, Toutankhaton, nom de naissance de Toutankhamon, signifiait : image vivante d'Aton. Mais le fils est revenu en arrière en rétablissant le culte d'Amon, d'où son changement de nom.

Grâce aux analyses génétiques des prélèvements sur la momie, on a pu établir qu'il était bien le fils d'Akhenaton, et que sa mère n'était pas Néfertiti, mais une sœur d'Akhenaton, Younger Lady dont on n'a pas identifié le nom historique (momie de la tombe KV35), ses parents étaient donc tous les deux les enfants du pharaon Aménophis III et de la reine Tiyi. Toutankhamon n'a pas succédé directement à son père, probablement à cause de son trop jeune âge, et a régné à partir de l'âge de 9 ans pendant une dizaine d'années.

Au début, un pseudo-régent avait probablement pris le pouvoir politique en la personne du général Horembeb qui allait devenir pharaon, celui qui termina la XVIIIe dynastie : en effet, Toutankhamon a épousé Ankhésenamon, une de ses demi-sœurs (la troisième fille de Néfertiti et Akhenaton), mais il est mort sans descendance. Aÿ lui a succédé, probablement un membre de la famille de Tiyi qui aurait épousé Ankhésenamon à la mort de Toutankhamon (c'est une supposition), mais ne régna que quatre ans sans laisser de descendance. Personnage ayant pris une importance très grande au sein du gouvernement, Horemheb lui a succédé, faute d'héritier. Ankhésenamon aurait demandé au roi hittite de lui envoyer un fils pour le mettre au trône d'Égypte, mais le prince ne serait jamais arrivé, probablement assassiné, ce qui aurait plongé les deux peuples, égyptien et hittite, dans une guerre qui dura plusieurs décennies.

La mort précoce de Toutankhamon a fait l'objet de nombreuses spéculations. Howard Carter a dirigé la première autopsie le 11 novembre 1925, d'autres analyses ont été réalisées sur sa momie plus récemment, notamment dans les années 1960 et dans les années 2000 et 2010. Un accident de char aurait pu être la cause de son trépas, mais cette hypothèse a été remise en cause à la suite d'une étude scientifique publiée le 23 octobre 2014. De nombreuses malformations génétiques ont aussi été décelées, ce qui n'est guère étonnant lorsqu'on était enfant de parents issus d'une même fratrie (mais l'égyptologue Marc Gabolde, de l'Université de Montpellier, a remis en cause cette idée, dans son livre très dense sur Toutankhamon, près de 700 pages, idée considérée comme « plus liée aux tabous de notre société qu'à de réelles observations scientifiques et il faut se garder de tirer des conclusions abruptes »).

Ce qui a favorisé la fascination pour Toutankhamon, c'était son tombeau rempli de trésors (2 100 objets précieux intacts), propres à faire rêver. Mais aussi, rapidement, ce qu'on a appelé la malédiction du pharaon, à savoir, que tous ceux qui ont participé à cette découverte auraient été touchés par un mauvais sort. Ainsi, le mécène d'Howard Carter, Lord Carnarvon, est mort le 5 avril 1923 (à 56 ans) dans son hôtel au Caire, d'une septicémie, des suites d'une blessure qui s'était infectée. Il aurait été ainsi la première des vingt-sept victimes de cette prétendue malédiction, les autres étant mortes aussi à un âge assez peu avancé d'une raison inconnue.

Le numéro hors-série du "Figaro-Histoire" de mars 2019 précisait : « La mort de Lord Carnarvon (…) fut une aubaine pour les journalistes qui y virent la légitime vengeance du pharaon contre l'injustice faite à la presse. Carter et Carnarvon avaient en effet donné l'exclusivité au "Times" de Londres pour la couverture médiatique de la fouille du tombeau, ce qui était un véritable affront pour les autres périodiques. Privés de nouvelles fraîches, ils trouvèrent là un moyen d'alimenter à bon compte les colonnes de leurs journaux avec des histoires fantastiques et macabres. ».

Effectivement, tout cela était superstition puisque le premier intéressé, Howard Carter, n'est mort que bien plus tard, le 2 mars 1939 à 64 ans, d'un cancer, et que des centaines d'autres personnes ont participé de près ou de loin à la découverte du tombeau, les ouvriers mais aussi les curieux venus en masse dès l'ouverture du site. Certains acteurs importants de la découverte sont morts à 80 ans ou 87 ans. En revanche, cela a contribué à faire parler de la momie, à faire vendre des journaux, et à renforcer la fascination autour de ce pharaon qui ne s'attendait pas à être autant dérangé trois millénaires après sa mort.

_yartiToutankhamonB03

Cette fascination n'a jamais diminué d'intensité au fil d'un siècle, si l'on en croit la fréquentation de nombreuses expositions dans le monde sur le thème du tombeau de Toutankhamon. En France par exemple, deux expositions (itinérantes) ont notamment été organisées récemment sur Toutankhamon, deux mémorables à Paris : une, "Le fabuleux trésor de la tombe de Toutankhamon", au parc des expositions de la Porte de Versailles du 12 mai au 1er septembre 2012, avec une reconstitution de tous les objets et mobiliers découverts dans la tombe, et une autre, "Toutankhamon, le trésor du pharaon", exposant une partie des vrais objets du tombeau (en attendant leur retour en 2024 au nouveau grand musée construit près des pyramides de Gizeh), à la grande Halle de la Villette du 23 mars au 22 septembre 2019, qui, avec plus de 1,4 million de visiteurs, a enregistré le record de fréquentation d'une exposition en France, dépassant celle du Grand Palais du 17 février au 4 septembre 1967 intitulée "Toutankhamon et son siècle".

Une reconstitution du tombeau de Toutankhamon a été inauguré le 30 avril 2014 à l'entrée de la Vallée des Rois, à Louxor, près de la maison d'Howard Carter. La tombe réelle devrait, à terme, être fermée aux touristes afin d'éviter les dégradations du temps. Toutankhamon n'est pas près de reprendre son repos. Sa momie a été démontée de son dernier sarcophage par Howard Carter en 1925 et est, depuis le 4 novembre 2007, installée dans une vitrine à atmosphère protégée dans son tombeau de la Vallée des rois, désormais visible aux touristes (en fait, depuis quelque temps, il me semble que la momie est en étude au grand musée près des pyramides de Gizeh et devrait y rester lorsque ce musée ouvrira). Deux autres momies, d'enfants (un fœtus de 7 mois et un enfant mort-né), découvertes dans la même tombe par Howard Carter, sont conservées à l'Université du Caire. Probablement des enfants du pharaon.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (30 octobre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Centenaire de la découverte de la tombe de Toutankhamon.
Howard Carter.
Momies : la nouvelle malédiction des pharaons ?
Toutankhamon.
Le buste de la reine Néfertiti.
Louxor sans concorde ?
Analyses génétiques de la famille royale.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

_yartiToutankhamonB04




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221104-tombe-toutankhamon.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/toutankhamon-jeune-star-depuis-100-244385

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/31/39691665.html













 

Partager cet article
Repost0
1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 04:12

« La vraie vie ne peut être réellement une vraie vie que s'il y a la mort. (…) La vie est une chose qui est formidable, c'est parce qu'elle s'arrête un jour. » (Pierre Soulages, 2019).



_yartiSoulagesH01

Je reviens sur la mort du grand peintre Pierre Soulages, à l'âge de presque 103 ans, au CHU de Nîmes le mercredi 26 octobre 2022. Aimer l'œuvre de Pierre Soulages, le considérer (à l'instar de nombreuses personnes françaises ou étrangères) comme un immense peintre ne retire rien aux autres peintres, même plus "classiques", c'est seulement avoir conscience qu'il a été un maillon essentiel dans la perpétuelle recherche artistique, une étape majeure dans l'histoire de l'art.

Un hommage national aura lieu le mercredi 2 novembre 2022 au Louvre, qui avait accueilli ses toiles à l'occasion de son centenaire juste avant la crise du covid-19, et sera présidé par le Président de la République Emmanuel Macron qui l'appréciait particulièrement, plus que tous ses prédécesseurs depuis De Gaulle. Emmanuel Macron et son épouse Brigitte étaient venus le visiter dans son atelier à Paris et ils s'y étaient longuement attardés.

L'avant-veille, Pierre Soulages venait de fêter le 80e anniversaire de son mariage avec Colette Llaurens, née le 14 mars 1921 (101 ans), ils s'étaient mariés le 24 octobre 1942 à Sète, à minuit. Les deux tourtereaux étaient tous les deux habillés de noir (c'étaient les noces de chêne ; j'ai connu, dans la famille, 78 ans de mariage, mais hélas, par la nécessité des choses, pas au-delà). Quand il est arrivé aux Beaux-arts de Montpellier (où il se destinait à devenir simplement professeur de dessin), il a découvert une charmante étudiante toute petite et toute fluette, en prise avec de « grands imbéciles » (selon les termes du peintre) « qui lui disaient que Picasso était de la peinture métèque ». Il est intervenu pour leur dire ce qu'il ressentait de cette peinture, et c'était la même sensibilité que pour celle qui est alors devenue son indispensable femme. Les discussions pouvaient être très intellectuelles et les deux étaient placés sur le même pied d'égalité, ce qui était assez rare dans les années 1940, surtout à partir de 1948 où Soulages a acquis une forte notoriété à New York grâce aux collectionneurs amateurs.

_yartiSoulagesH02
_yartiSoulagesH03

Étrange aussi d'être mort dans la période de la Toussaint alors qu'il considérait, comme dans la majorité des peuples du monde, que c'était le blanc, la couleur du deuil. Et encore une fois, ne cessant de le répéter au fil des interviews et des reportages, il n'était pas le peintre du noir mais de l'outrenoir, c'est-à-dire, en fait, de la lumière, celle qui reflète sur ses toiles, ce qui fait qu'en fonction des heures de la journée, l'œuvre peut évoluer.

À l'annonce de la mort de Pierre Soulages, la chaîne Arte a programmé en seconde partie de soirée, le 26 octobre 2022, l'excellent documentaire de 52 minutes de Stéphane Berthomieux déjà diffusé en 2017 (donc, bien avant son centenaire). Dans ce documentaire, on peut y voir toute la trajectoire de Soulages. L'idée d'être peintre ne lui était pas venue d'office. Il voulait se consacrer à l'art dès le plus jeune, c'était sûr, mais il s'imaginait plutôt en professeur de dessin. C'était pourquoi, de retour en 1941, il a postulé pour l'École des Beaux-arts de Montpellier. Quand il a vu le classicisme qu'on y enseignait, il s'est dit : c'est tout ce dont je ne veux pas... mais il a suivi quand même les cours pour se former et s'est peu à peu mis à la peinture lui-même, surtout à partir de 1945. Soulages a sympathisé avec quelques intellectuels, comme le philosophe Vladimir Jankélévitch qu'il a rencontré en 1944 à Toulouse.

Dans ce documentaire, on y découvre aussi le musicien électronique Jean-Michel Jarre qui confiait qu'il a été séduit par les peintures de Soulages dès l'âge de 13 ans, et qu'elles ont contribué à sa vocation d'artiste. Il voyait une vraie correspondance entre la peinture de Soulages et la musique électroacoustique, à tel point qu'il serait plus adapté d'en parler comme d'une "peinture concrète" au lieu d'une peinture abstraite généralement associée. En effet, le noir paradoxalement fait éclater la lumière au même titre que les sons de la musique électroacoustique pourraient paraître froids et paradoxalement peuvent faire ressentir de fortes émotions. D'ailleurs, cette année (2022), Jean-Michel Jarre vient de finaliser l'enregistrement de son dernier album "Oxymore" à la Maison de la Radio, un hommage à Pierre Henry et à Pierre Schaeffer, avec notamment des sons que Pierre Henry lui avait légués à sa disparition.

_yartiSoulagesH04

Un peu comme Amélie Nothomb lorsqu'elle commence à écrire un nouveau roman, Soulages ne savait jamais où il allait quand il commençait une nouvelle toile. Il recherchait quelque chose, le point de vue, la luminosité, l'élément qu'il a finalement fini par trouver une nuit de 1979 quand, après avoir raté un tableau, il a eu l'idée que le noir monochrome était sa vocation : en fonction des états de surface, la peinture reflète plus ou moins la lumière et c'était là une réelle avancée personnelle dans ses recherches. On l'a ainsi un peu catalogué comme le peintre du noir comme Yves Klein était le peintre du bleu, mais pour lui, c'était avec la lumière qu'il peignait.

Et pour cela, pour tous ses tableaux, toutes ses recherches, Soulages s'est focalisé dans le choix essentiel des matériaux, le support de ses toiles (très grandes généralement, c'est pour cela qu'il peignait sur le sol, horizontalement, là où la gravité n'agit pas), et surtout, la matière de la peinture elle-même, en particulier le brou de noix (qu'utilisaient aussi Claude Le Lorrain et Rembrandt) : « C’est pour ses qualités picturales que le brou de noix est employé : relations entre la fluidité et la viscosité, la transparence et l’opacité, et aussi pour la qualité des contours de la forme peinte : nette, grumeleuse, floue. ». Complétant les explications du peintre, le Musée Soulages de Rodez ajoute dans sa notice : « En diluant le brou de noix, l’artiste peut adopter des teintes plus ou moins sombres. Il travaille ensuite avec des brosses de tailles diverses qu’il passe et repasse sur le papier, superposant les couches de brou de noix. Le résultat de ces superpositions donne l’image de poutres qui se croisent et s’assemblent. Le romancier Michel Ragon les compare même aux poutrelles métalliques de la Tour Eiffel. ». En effet, le choix du matériel pour peintre (type de pinceau etc.) était aussi important, qui peut faire des rubans lisses ou au contraire, avec des aspérités. Et c'est encore le cas du verre que le grand peintre a utilisé pour les vitraux de l'abbatiale de Conques, il a mis de nombreuses années de recherche et développement pour définir la composition chimique du verre et atteindre la teinte adéquate. Jusque-là, Soulages avait toujours refusé de réaliser des vitraux, mais il ne pouvait refuser la demande pour Conques, là où il s'est véritablement éveillé par l'art. Les courbes des vitraux se sont mises en harmonie avec l'architecture générale de l'abbatiale.

Ce qui frappe, c'est une personnalité très accueillante et bienveillante. C'est quelqu'un qui mettait très à l'aise, et doté d'un grand humour. Un exemple cité par le physicien David Quéré (professeur à Polytechnique et spécialiste de la superhydrophobie) : il voulait rencontrer Soulages dans son atelier de Paris pour lui présenter un groupe d'une quinzaine d'agriculteurs du Languedoc-Roussillon venus le visiter. Il les a reçus pendant trois heures un dimanche, et la première heure, il n'a rien dit, il les a juste écoutés raconter sur quels types de cultures ils travaillaient et ses questions précises montraient une forte expertise du milieu agricole (le nom de certains cépages très rares, etc.). Jamais les agriculteurs ne se sont demandé comment il avait eu cette connaissance, ils le prenaient pour un des leurs.

Le père Jean-Luc Barrié, le recteur de la cathédrale de Rodez, évoquait aussi le perfectionnisme du peintre Soulages qui s'illustrait par ...son imperfectionnisme ! En effet, il montrait que le maître avait laissé sur certaines toiles des taches qu'il aurait pu enlever sans trop de difficulté, mais il les avait laissées car seul Dieu est parfait et qu'il ne prétendait pas à la perfection de ses œuvres, très loin de là. Ce même prêtre écrivait sur le site de sa paroisse, le lendemain de la mort de Soulages, reprenant ses mots de 2014 : « Dans ces tableaux, la lumière jaillit du noir de manière mystérieuse, surprenante, inattendue. Elle naît du noir à tout instant, toujours nouvelle suivant le regard que l’on porte sur le tableau et d’où le regard se porte. Comme la Lumière du Monde a surgi du noir absolu du tombeau, une Lumière qui ne cesse jamais de jaillir et qui est indéfinissable, inclassable, insaisissable et toujours nouvelle. Une Lumière que l’on ne finit jamais de découvrir. Pierre Soulages peint la lumière en travaillant le noir comme Dieu a créé la lumière à partir du néant et nous a donné la Lumière absolue qui est l’Espérance pour l’humanité, Jésus ressuscité, à partir de l’obscurité totale du tombeau. Je ne sais si Mr Soulages a pensé à cela en peignant… Il ne s’agit pas pour moi de "récupérer" son œuvre au service de ma foi, mais bien de ce qu’elle a fait naître en mon cœur. ». Elle est bien là, l'œuvre de l'artiste, susciter des émotions chez les spectateurs, sans qu'elles n'aient été le but initial de l'auteur. Un artiste ne maîtrise plus son œuvre, qui lui échappe, jusque dans sa cotation parfois délirante.

_yartiSoulagesH05

La partie la plus émouvante du documentaire est sans doute le moment où Pierre Soulages était en train de visionner la vidéo d'une classe d'enfants venue visiter le Musée Soulages à Rodez. À la fin, l'accompagnateur a expliqué aux enfants qu'il allait rencontrer dans l'après-midi celui qui avait peint ces toiles, et il leur a demandé quel message il pouvait transmettre de leur part. Alors, les enfants ont répondu spontanément : "Qu'il continue !" ou encore : "Qu'il n'arrête pas sa carrière !". Puis, ils se sont tournés vers la caméra qui les filmait et ont envoyé à Soulages des baisers amicaux. C'est très émouvant d'imaginer qu'il a su créer cet engouement avec ses œuvres à des personnes qui pourraient être ses arrière-petits-enfants, l'art est intemporel et ne correspond pas à une génération donnée. Quand tu es capable d'engendrer une telle passion avec tes œuvres auprès de personnes qui ne sont pas clouées par la politesse et le politiquement correct, c'est que tu es vraiment un artiste, mission accomplie !

La seconde vidéo que je propose est une courte interview de la journaliste Élisabeth Quin dans le magazine "28 minutes" sur Arte en 2019, à l'occasion de son centenaire.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


(La plupart des illustrations sont tirées du documentaire de Stéphane Berthomieux en 2017).


Pour aller plus loin :
Site officiel de Pierre Soulages.
Pierre Soulages par lui-même, interrogé par Jacques Bouzerand (1989).

Soulages consacré au Louvre.
Entrenoir.
Il broie du noir depuis 75 ans.
Traverse la lumière.
Pierre Soulages.

La fresque d’Avignon.
Sempé.
Dmitri Vrubel.
Margaret Keane.
Maurits Cornelis Escher.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.












https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221029-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-l-artiste-des-244581

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/29/39688579.html






 

Partager cet article
Repost0
27 octobre 2022 4 27 /10 /octobre /2022 05:36

« On envie le comédien, parfois à juste raison, mais il faut aussi le plaindre. C'est un métier dans lequel la peur règne. La peur de ne pas trouver de travail. Vous n'avez rien et c'est une injustice. » (Michel Galabru, "Le Figaro" le 7 octobre 2015).




_yartiGalabruB01

Le comédien Michel Galabru est né il y a 100 ans le 27 octobre 1922. C'est l'occasion de revenir sur ce monstre de la comédie française, passionné par Sacha Guitry et Michel Simon au point d'en faire son métier, le théâtre, et qui a souvent été comparé à Jules Raimu, l'acteur fétiche de Marcel Pagnol.

Même nonagénaire, il a continué à tourner au cinéma ou à hanter les planches de théâtre (il est mort dans son sommeil le 4 janvier 2016 à 93 ans, effondré depuis six mois par le départ impromptu de son épouse, renforcé par le deuil de son frère en octobre 2015). Ou même jouait dans les scénettes de "Scènes de ménages" en 2012 et 2013 (bien sûr, il était l'ancien collègue du gendarme à la retraite Raymond, joué par le succulent Gérard Hernandez, à peine plus jeune que Galabru).

Lui-même refusait cet appellation de monstre du cinéma, car, malgré ces centaines de films dans lesquels il jouait (on parle de plus de 300, et troisième acteur français du box-office), il en a vraiment joué peu sur toute la longueur. Pour lui, c'était seulement deux jours de tournage, à l'instar du film "Le Petit Nicolas" où il jouait le rôle du ministre, donc, pas le clou de l'histoire. Les films comme "Le Juge et l'Assassin" de Bertrand Tavernier, aux côtés de Philippe Noiret, étaient donc plutôt rares, ce qui lui a valu le César du meilleur acteur de second rôle.

Il assumait sa participation à des dizaines de navets, et comme Jean Rochefort, il expliquait qu'il fallait bien qu'il s'alimentât. En effet, la peur de ne pas travailler l'a longtemps taraudé, et puis, il aimait cela, et parfois, ses prestations relevaient même le navet, tout comme Louis de Funès. Les deux ont été compères avec notamment la fameuse série (que j'ai toujours trouvée très nanar) du Gendarme de Saint-Tropez dans les années 1960 qui ont esquissé leur popularité.

Louis de Funès racontait : « Un jour de mai 1777, Carlo Goldoni, me voyant pleurer et roter de rage devant le succès de Galabru, me donna une claque, puis me tint à peu près ce langage : "Mon pauvre Funès, il faut dire les choses comme elles sont… Galabru est un rustre ! mais… un rustre de génie. Vous n’y pouvez rien, c’est un géant ! Il entre en scène, le silence absolu se fait dans la salle ; il lève un sourcil, le public éclate de rire, il lève son autre sourcil, l’intensité de rire est triplée, puis le monstre s’empare du texte de l’auteur, il commence de le galabrer de toute sa puissance, et ce galabrage devient une musique en forme de mélodie, puis de concerto. Alors une pluie de dièses entourée de bémols tourbillonne autour de lui puis se transforme en trombe de rires, en gouttes de tendresse et en larmes de joie. Voilà ! mon pauvre petit tout petit de Funès. Regardez-le, il devient tout vert". ».

Ce témoignage irréel (Carlo Goldoni était un auteur dramatique vénitien du XVIIIe siècle) était inclus dans la présentation de la pièce de Pierre Tré-Hardy "Jules et Marcel" jouée encore en 2011 au Théâtre Marigny à Paris, mise en scène par Jean-Pierre Bernard, basée sur la correspondance entre Raimu (joué par Michel Galabru, bien sûr) et Pagnol (joué par Philippe Caubère), avec cette célèbre phrase de Pagnol adressée à Raimu : « Les gens qui ne m'aiment pas disent que je te dois tout et ceux qui ne t'aiment pas disent que tu me dois tout. Il me semble que la vérité est entre ces deux opinions. ». Pourrait-on le dire aussi pour Michel Galabru et Louis de Funès ?

_yartiGalabruB02

Dans une interview au journal "Le Figaro" publiée le 7 octobre 2015, l'imposant acteur à la corpulence impressionnante annonçait qu'il n'avait qu'une retraite de 2 500 euros par mois, ce qui était faible pour les dépenses qu'il faisait pour ses petits-enfants. Cela ne l'empêchait pas d'encourager les vocations : « Il faut avoir ça dans le ventre mais il faut aussi qu'ils s'attendent à être confrontés à des difficultés. C'est un métier peu sûr et aléatoire. Si cela ne marche pas, on fait comment ? C'est peut-être la profession où il y a le plus de chômage. Même des vedettes connaissent ces situations. Martine Carol a connu le succès et un jour, elle n'a plus travaillé parce que Bardot est arrivée. Elle s'est suicidée... ».

Ce qui justifiait d'avoir tourné pour des navets : « Ce sont des films qui étaient ce qu'ils étaient. Je les ai faits parce que j'avais besoin de travailler. Je tourne dans ce qu'on me donne. Donnez-moi quelque chose de mieux, je le ferai. Et j'ai eu un César quand on m'a donné un bon rôle. Un critique dans "Le Journal du dimanche" a dit du "Juge et l'Assassin" que "le génie de Bertrand Tavernier était d'avoir été trouver dans le ringard des Gendarmes son assassin". J'ai vu la réalité des choses. Un ringard ! D'ailleurs, quand on est allé tourner "Le Gendarme à Saint-Tropez", je me rappelle de Jean Rochefort qui me disait : "Tu ne vas pas tourner le Gendarme !". Mais le succès populaire est venu de là, et c'est ce qui m'a permis de faire autre chose. ». Pour "Bienvenue chez les Ch'tis", il avait d'abord refusé car il ne voulait pas jouer qu'un seul jour. Finalement, Dany Boon l'a convaincu en doublant son cachet et en trouvant cette réplique devenue "culte", « C'est le Nord ! » (qualifiée de « réplique à la con » par l'intéressé !).

Michel Galabru n'aurait pas voulu laisser comme seule image celle du pitre du cinéma français. Il faisait rire parce qu'il était mauvais et cancre : « Il n'y a pas de cancre heureux, c'est une image folklorique et littéraire ! » qu'a excellemment su d'ailleurs développer un écrivain comme Daniel Pennac dans "Chagrin d'école" (un texte autobiographique sorti le 11 octobre 2007 chez Gallimard), qui a obtenu le prix Renaudot.

À la fin de sa vie, Michel Galabru a peu tourné (encore six films dans les années 2010), mais il a surtout écrit un spectacle où il se mettait en scène (avec l'aide d'Éric Raynaud-Fourton) racontant un peu son histoire, et il avouait que cette idée lui avait été très profitable. La pièce, intitulée justement "Le Cancre", était jouée en 2015 au Théâtre Montmartre-Galabru, que l'acteur a racheté en 1984 pour le restaurer et le faire revivre (l'établissement avait accueilli des prestigieux comédiens comme Pierre Fresnay et Raimu). Au fond, il ressemblait plus à un clown triste qu'à un joyeux luron : « la merveilleuse histoire d'un homme qui a brillamment raté ses études ! ».


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (23 octobre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Un géant au sourire d'ange.
Michel Galabru.
Vincent Lindon.
Micheline Presle.
Anne Heche.
Olivia Newton-John.
Marilyn Monroe.
Arnold Schwarzenegger.
Michel Serrault.
Patrick Dewaere.
Richard Bohringer.
Jean-Louis Trintignant.
Charlotte Valandrey.
Margaret Keane.
Jean Dujardin.
Alain Resnais.
Julie Gayet.
Johnny Depp.
Amber Heard.
Jacques Morel.
Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

_yartiGalabruB03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221027-galabru.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/galabru-on-l-aime-ou-on-l-adore-244458

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/25/39683483.html









 

Partager cet article
Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF : Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).