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12 août 2022 5 12 /08 /août /2022 05:25

« Je ne serais pas arrivé là si je n’avais pas entendu Duke Ellington un jour à la radio. C’est un type que j’adorais, que j’adore encore. Grâce à lui, j’ai compris beaucoup de musiques. Grâce à lui, j’ai été ébloui par le talent des autres. Il m’a apporté la joie dont j’avais besoin. » (Sempé, 18 février 2018 dans "Le Monde").




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Quand le dessinateur expliquait son adoration de Duke Ellington, il était interrogé à l’occasion d’une énième exposition de ses dessins, là à Paris pour la parution de "Musiques", trente-cinquième album de dessins humoristiques. À six jours de ses 90 ans, ce jeudi 11 août 2022, Sempé a tiré sa révérence dans un monde gris de désespérance, aussi gris que la grisaille du Paris des années 1960 qu’il savait tant croquer. Il a eu le temps de sortir encore trois autres albums, le dernier en 2020, "Garder le cap". Il avait épousé en troisièmes noces Martine Gossieaux, son agente, éditrice et galeriste.

Duke Ellington revenait souvent dans ses entretiens. Sempé disait : « Ce que j’adore me suffit… ». On s’interrogeait : « C’est un manque de curiosité ? ». Et lui répondait, tout prêt à l’emploi : « Ça s’apparente aux charmes des femmes. Si, devant sa femme, vous taxez un homme fidèle de manque de curiosité parce qu’il ne court pas après les autres et qu’il est très content avec elle, la dame ne va pas être contente et lui non plus d’ailleurs… Mais je suis désolé : mes trois copains Ellington, Debussy et Ravel, suffisent à mon bonheur. » (2017).

À l’origine, il n’était pas doué pour le dessin, et il est vrai que son trait était plutôt "rudimentaire", mais justement, c’était sa marque de fabrique, avec quelques traits, il vous exprimait non seulement un visage, un personnage, un décor, mais aussi son expression, son mouvement, sa dynamique, un ressenti, une émotion même furtive. Difficile de ne pas reconnaître un dessin de Sempé entouré de sa sobriété originelle. Ce style personnel si particulier qui détestait la lourdeur et l’explicite, est ce qu’on peut appeler le talent. Reconnaissable parmi d’autres.

Sans diplôme mais avec la passion du vélo, il a publié ses premiers dessins en 1950, à 18 ans, son premier dessin paru sous son vrai nom, Jean-Jacques Sempé (Sempé est le nom de son beau-père), le 29 avril 1951. "Monté" à Paris (il était un provincial), Sempé a fait rapidement la connaissance de son premier ami, René Goscinny, en 1954 : « "Le Petit Nicolas", c’est d’abord une histoire d’amitié. Il ne l’aurait jamais fait sans moi, mais le plus important, c’est que moi, je ne l’aurais jamais fait sans lui. Nous étions de vrais complices. ». Le 29 mars 1959 a effectivement marqué une date importante pour lui, la première histoire du Petit Nicolas, des souvenirs d’enfants de Sempé et de Goscinny, mis en scène par un scénariste génial et mis en dessins par Sempé. Une complémentarité qui a fait un énorme succès, et une réputation.

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Le succès de Sempé ne fut pas seulement national, il fut international, réclamé et recruté par de nombreux journaux et magazines (préempté par Françoise Giroud dans les années 1960 !), et il a croqué New York comme il avait croqué Paris. Cette capitale, oui, elle a eu droit à des égards de ce Bordelais, un regard toujours très neutre, extérieur mais qui ne s’habituait pas à la vie parisienne faite de foules, faite d’embouteillages. D’ailleurs, lui restait en vélo, qu’il aimait utiliser, pour l’exercice physique mais aussi pour sa souplesse de déplacement : « Le vélo, c’est un moyen simple d’être libre. Vous lâchez les mains du guidon, et vous voilà libre d’aller où bon vous semble. » (le 2 juin 2014 dans "Le Figaro").

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J’ai justement adoré sa vision de Paris. C’est par lui que j’ai connu la vie parisienne, moi aussi la vie provinciale ne m’astreignait pas à mon quota quotidien de bouchons (néanmoins, aux horaires d’entrée et de sortie des écoles, il y a toujours des bouchons, même dans le plus reculé des villages !). Mais il faut être précis : Sempé a vu la vie parisienne avec la fascination du provincial, comme un enchantement jamais rassasié.

Il y a le bus, des bus verts que je n’ai jamais pu connaître comme celui-ci, représentant d’une époque qu’on penserait sympathique mais révolue, celle où tout était calme, où l’on pouvait trinquer tranquillement dans un troquet, où l’actualité était lente, aussi lente qu’un film des années 1960…

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Parfois, ces bus étaient littéralement envahis par la foule. Les dessins de Sempé sont peut-être dans l’exagération (c’est le propre de toute caricature), mais le résultat, le ressenti était là, une sorte de vague humaine à chaque arrivée de bus, à chaque arrivée de métro.

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Les rues de Paris, ce sont aussi des défilés et des manifestations quasi-quotidiennes, pour toutes sortes de causes, depuis des décennies. Il a pas mal dessiné sur le MLF (mouvement de libération des femmes), très présent dans les années 1970, pour y montrer quelques incohérences (par exemple, après un congrès du MLF, on voit une armée de femmes de ménage nettoyer la salle !).

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Au fil des soixante-dix ans de métier, Sempé s’est frotté à de nombreux thèmes, dont celui des chats qu’il connaissait visiblement bien, et qu’il adorait forcément. On peut les voir dans une bibliothèque.

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Ou encore en caméra de vidéoprotection, à regarder les humains grouiller dans tous les sens comme des fourmis, adorant les mater comme les vaches matent les trains.

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Ce qui est terrible, c’est que les dessins de Sempé sont comme hors du temps, qu’ils sont toujours d’actualité et pourtant, l’urbanisme, l’environnement urbain, les véhicules, même les piétons, les téléphones, etc. ont beaucoup évolué, ont beaucoup changé, mais Sempé, finalement, a saisi une sorte de culture, de mentalité parisienne, qui reste toujours bien ancrée dans les comportements individuels ou collectifs. Son humour a toujours été de l’autodérision ; il se mettait toujours dans les personnages qu’il croquait, il ne s’excluait jamais de son humour : « C’est facile d’être humble quand on est nul. » (2017).

Je pense que le meilleur dessin que j’ai vu de Sempé est celui trouvé dans son recueil "Rien n’est simple" paru en 1962 (son premier grand recueil de dessins), chez Denoël. Ce dessin montre le fossé monstrueux entre une certaine élite médiatique (qu’on pourrait imaginer boboïsante) et les gens de la vraie vie, ceux qui, curieux, n’ont pas fait beaucoup d’études poussées, n’ont pas lu des bouquins de philosophie de haute volée (souvent incompréhensibles), mais sont capables d’avoir la télévision branchée sur des émissions hautement intellectuelles.

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Tous ces personnages, jamais embellis mais tellement vrais, ils sont maintenant orphelins. Ils sont maintenant libres, libérés de la planche à dessins, prêts à s’envoler et à s’effacer dans le ciel nostalgique d’un passé révolu. Heureusement, Duke Ellington continue à jouer. Le disque est rayé. Et le crayon est cassé.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


(Toutes les illustrations sont des dessins réalisés par Jean-Jacques Sempé pour les éd. Denoël).


Pour aller plus loin :
Sans reproche.
Sempé.
Maurits Cornelis Escher.
Reiser.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220811-sempe.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/sempe-poete-joyeux-d-une-france-243219

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/08/11/39591750.html









 

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2 août 2022 2 02 /08 /août /2022 05:46

« Je m’en irai dormir dans le paradis blanc
Où les nuits sont si longues qu’on en oublie le temps ».

(Michel Berger, "Le Paradis blanc", 7 mai 1990).



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Le chanteur français Michel Berger est mort il y a trente ans, le 2 août 1992, dans sa résidence estivale de Ramatuelle, à la suite d’une insuffisance cardiaque. Il venait de jouer au tennis avec l’épouse du journaliste sportif Gérard Holtz. Auteur, compositeur et interprète (également pianiste), auteur aussi de plusieurs opéras-rock (comme "Starmania" créé le 10 avril 1978), Michel Berger a considérablement enrichi le répertoire français de ses nombreux textes et compositions.

À l’origine, parallèlement à des études de philosophie, Michel Berger, qui faisait partie de la génération yéyé dans les années 1960, était principalement auteur, compositeur et producteur et travaillait pour des interprètes comme Françoise Hardy, Véronique Sanson, France Gall, mais aussi Bourvil, etc. Sa mère Annette Haas était une brillante pianiste et, lorsqu’elle était jeune, était la voisine du compositeur Francis Poulenc avec qui elle jouait. Elle a toujours encouragé les jeunes talents.

Son père était le très réputé professeur Jean Hamburger, néphrologue et immunologue de l’hôpital Necker, connu pour avoir participé à la première greffe française du rein, humaniste, essayiste de talent, multiple lauréat de prix et récompenses, élu à l’Académie française en avril 1985. Enfant, Michel Berger croisait de nombreux invités chez lui, des avocats, des scientifiques, des écrivains comme André Maurois, Georges Bernanos, etc. ; le poids de la figure paternelle était lourd à porter pour la fratrie (il avait un grand frère et une grande sœur) et son (vrai) patronyme était moqué à l’école comme aliment de fast-food. À la suite d’une perte temporaire de la mémoire (à cause d’une opération), en 1953, Jean Hamburger a quitté femme et enfants sans explication et a refait sa vie affective, ce qui a traumatisé notamment Michel Berger et l’a encouragé à prendre un pseudonyme pour ne plus se référer à lui.

Michel Berger et Françoise sa sœur écrivaient alors des poèmes, leur frère Bernard (qui allait devenir architecte, il est l’auteur de la gare RER d’Évry) les illustrait. C’est ainsi que Michel Berger a commencé à écrire de nombreuses chansons qui reprenaient des parties de vie personnelle, des émotions. Il a pu enregistrer un premier disque très jeune (en 1963), à la suite d’une petite annonce et sa chanson "Tu n’y crois pas" a même atteint le hit parade d’Europe 1. Mais ses autres chansons n’ont pas eu le succès escompté et en même temps que ses études, il est devenu directeur artistique de son producteur. Le 12 avril 1966, Michel Berger a toutefois figuré sur la célèbre photographie de Jean-Marie Périer qui présentait les idoles de "Salut les Copains".

Certains de sa maison d’édition reprochaient à Michel Berger d’être trop intellectuel (il a passé une maîtrise de philosophie avec un mémoire sur la musique pop), de ne pas parler de sexe, de ne pas aller en boîte de nuit, etc. Véronique Sanson fut sa compagne et partenaire de travail, puis, après sa séparation soudaine (Véronique Sanson est partie ailleurs sur un coup de foudre), il a formé un autre couple mythique de la chanson française avec France Gall qu’il a épousée le 22 juin 1976 et dont il a produit les disques. Admirateur de la chanteuse américaine Ella Fitzgerald, Michel Berger a écrit pour France Gall, en son hommage, la fameuse chanson "Ella, elle l’a" (sortie le 3 avril 1987), et une autre en hommage à Daniel Balavoine, "Évidemment" (sortie à la même date).

À partir de 1980, Michel Berger a connu un grand succès avec ses chansons qu’il interprétait lui-même. Pendant plus d’une décennie, il a sorti de nombreuses chansons à succès, dont probablement la meilleure est "Le Paradis blanc", au sublime texte, qui joue sur l’ambiguïté d’une préoccupation écologique et aussi de ce qu’il y a après la mort : « Comme dans mes rêves d’enfant, je m’en irai courir dans le paradis blanc, loin des regards de haine ». Ou encore : « Y’a tant d vagues et tant d’idées, qu’on n’arrive plus à décider, le faux du vrai, et qui aimer ou condamner ». Son dernier disque "Double Jeu", en duo avec France Gall, est sorti le 12 juin 1992, moins de deux mois avant sa mort (parmi les titres, un tube de l’été, "Superficiel et léger", et aussi "Laissez passer les rêves").

Vingt ans après la disparition brutale du chanteur, le 19 décembre 2012, le maire de Paris Bertrand Delanoë a inauguré l’Allée Michel-Berger, une des allées du Parc Monceau à Paris. Le 18 décembre 2019, France Gall, qui est partie le 7 janvier 2018, a finalement eu droit, elle aussi, à une allée dans le même parc, après le projet de les réunir dans une unique allée.

Pour rendre hommage à Michel Berger, je propose treize titres, qui sont très forts, très denses, très émouvants, parmi plein d’autres. Il aura marqué la chanson française par sa production, nombreuse et de qualité. Et durable.



1. "Pour me comprendre" (07/03/1973)






2. "Seras-tu là ?" (29/07/1975)






3. "Ça balance pas mal à Paris" avec France Gall (1976)






4. "Celui qui chante" (23/01/1980)






5. "Message personnel" (20/11/1980) interprété aussi par Françoise Hardy (novembre 1973)






6. "Quelques mots d'amour" (20/11/1980)






7. "Mademoiselle Chang" (03/09/1981)






8. "Voyou" (17/02/1983)






9. "Diego libre dans sa tête" (17/02/1983) déjà interprétée par France Gall en 1981






10. "Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux" (02/12/1985)






11. "Le Paradis Blanc" (07/05/1990)






12. "Laissez passer les rêves" avec France Gall (29/05/1992)






13. "Superficiel Et Léger" avec France Gall (12/06/1992)






14. Best Of Michel Berger Greatest Hits 2022






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Michel Berger, quelques mots d’amour" (compte-rendu de lecture d’un livre de Jean-François Brieu).
Michel Berger.
France Gall.
Marilyn Monroe.
Guy Marchand.
Vangelis.
Renaud.
Michel Sardou.
Michel Jonasz.
Patricia Kaas.
Kim Wilde.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220802-michel-berger.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/michel-berger-le-telephone-pourra-243010

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14 juillet 2022 4 14 /07 /juillet /2022 05:48

« Je ne tourne pas les pages, je les écris. » (Charlotte Valandrey, 2011).




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Évidemment, la nouvelle a ému, elle a ému parce que toute sa vie, elle était sur la ligne de crête, toute sa vie, elle était dans l’expectative de sa santé. Charlotte Valandrey n’avait que 53 ans et son cœur l’a lâchée ce mercredi 13 juillet 2022. Son énième cœur. Elle en attendait un troisième depuis plusieurs mois.

Certes, la maladie et l’âge (qui peut être considéré comme une sorte de maladie) ne laissent jamais un avenir bienveillant. Mais il y a toujours cet espoir fou de passer entre les gouttes, d’y réchapper, de passer de solutions en solutions, de faire des sauts quantiques misant sur les improbabilités de la vie. Et puis la réalité, brutale, glaciale, rappelle sa terrible loi.

Je ne connaissais pas Charlotte Valandrey comme actrice, la premier rôle dans "Rouge Baiser" de Véra Belmont (sorti le 27 novembre 1985) qui lui a valu l’Ours d‘argent de la meilleure actrice à la Berlinale 1986 et sa nomination au César 1986 du meilleur espoir féminin à 17 ans (elle est née le 29 novembre 1968), comme l’actrice récurrente de plusieurs séries télévisées, "Les Cordier, juge et flic" où elle est la fille du commissaire Pierre Mondy, sœur du juge Bruno Madinier, elle-même jeune journaliste (entre 1991 et 2000), ou encore "Demain nous appartient" où elle est juge (entre 2017 et 2019).

Parce qu’elle avait décroché un premier rôle adolescente, elle était star depuis très longtemps lorsque je l’ai découverte sur les rayonnages d’une librairie au début des années 2010. J’ai découvert ses deux livres poignants : "L’Amour dans le sang" sorti en 2006 et "De cœur inconnu" sorti en 2011 (tous les deux éd. du Cherche midi) et j’ai été très ému par son histoire, comme de très nombreux lecteurs.

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Car sa vie pouvait être envisagée bien autrement qu’elle l’a été : elle était star à 17 ans et aurait pu le rester. Mais en raison de liaisons imprudentes, on dirait de "liaisons dangereuses", elle s’est chopé le virus du sida. Être séropositive à 18 ans en 1986, c’est loin de pouvoir envisager la vie en rose. C’était une époque où le fondateur d’un parti qui a désormais 89 députés qui se cherchent la respectabilité, exigeait de parquer les personnes atteintes du VIH dans des sidatoriums, pour les isoler définitivement du monde.

La carrière cinématographique elle-même en a pris un coup : Charlotte Valandrey aurait dû prendre le rôle de Vanessa Paradis dans "Noce blanche" de Jean-Claude Brisseau (sorti le 8 novembre 1989), mais sa séropositivité aurait conduit la production à refuser de l’assurer. Cela, c’est la version de l’actrice, car le réalisateur (mort il y a trois ans) a affirmé que la préférence pour Vanessa Paradis aurait correspondu à la nature du personnage joué. La réalité, c’est que Charlotte Valandrey a peu joué au cinéma malgré un début très prometteur et qu’elle s’est repliée sur la télévision (téléfilms et séries). Elle a toutefois joué dans "Le Bal des actrices" de Maïwenn (sorti le 28 janvier 2009).

Mais le malheur ne vient jamais tout seul. Car son traitement contre le VIH, un médicament antirétroviral, lui a carrément bouffé le cœur. En une quinzaine d’années, le cœur était nécrosé et après deux infarctus, elle a dû (et a eu la chance de) faire une transplantation cardiaque. En novembre 2003, elle a donc eu le cœur d’un autre, avec tout ce que cela suppose en traitement lourd des greffes (et aussi en histoires d’amour périphériques, comme celle avec son cardiologue). C’est à la suite de cette succession de pépins de santé mais aussi de miraculeux retours à la vie qu’elle s’est mise à écrire, avec beaucoup de succès.

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Le 8 juin 2022, l’actrice a annoncé qu’elle était depuis un mois à l’hôpital pour une longue période, en soins intensifs, car après deux greffes, son cœur actuel était « arrivé en bout de course et j’attends donc celui qui sera mon troisième cœur ». Elle n’aura hélas pas attendu longtemps…

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Quelques mots de Charlotte Valandrey...

Dans "L’Amour dans le sang" (2005) : « J’aimerais faire marche arrière comme après un accident, quand on s’en veut tellement qu’on aimerait refaire la scène, juste une fois, revenir sur ce passé si présent qu’on le touche encore, juste un pas en arrière, avoir une autre chance. Tous les gamins font des erreurs de jeunesse dont on parle avec tendresse, la mienne semble irrémédiable, irréparable. Pourquoi me frappe-t-on si fort sur mon corps de gosse ? ».

Dans "De cœur inconnu" (2011) : « Contrairement au foie qui se régénère sans cesse, le cœur, lui, ne se reconstruit pas, ses dégâts sont irréversibles. Rien de surprenant. Il ne repousse pas, ne se remet jamais totalement de ses blessures, tout au mieux il se renforce, il cicatrise. C’est la souffrance du cœur. ».

Aussi : « Le sida fascine encore, il concentre les peurs, la mort possible par le sperme, le sang, le sexe, tout ce qui normalement n’apporte que la vie. ».

Encore : « Je connais même des personnes qui sourient tout le temps alors qu’au fond, elles meurent lentement. D’autres couvrent leur souffrance d’une élégance joyeuse pour continuer de plaire, de vivre. Tout le monde cache un peu son jeu, non ? ».

Dans "Chaque jour, j’écoute battre mon coeur" (2018) : « L’amour me rassure bien plus que l’argent. Je n’ai jamais "assuré mes arrières" parce que je n’ai jamais imaginé faire de vieux os. Peut-être devrais-je épargner mais je n’y arrive pas. ».

Et je termine par ceci : « La chance sourit aux courageux. Et le courage, c’est gratuit. Parfois, j’en ai manqué. Alors je me suis souvenue qu’on a tous été courageux à un moment donné de notre vie. Et comme tout reste en nous, j’ai soufflé sur les braises de mon petit courage et je souffle encore ! » (2018).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Patrick Dewaere.
Charlotte Valandrey.
Margaret Keane.
Jean Dujardin.
Alain Resnais.
Julie Gayet.
Johnny Depp.
Amber Heard.
Jacques Morel.
Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220713-charlotte-valandrey.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/charlotte-valandrey-le-coeur-242740

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/13/39557563.html









 

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2 juillet 2022 6 02 /07 /juillet /2022 05:42

« Peut-être avez-vous déjà vu un tableau représentant un visage d’enfant aux grands yeux tristes et mélancoliques. Très probablement, c’est un de ceux que j’ai peints. J’étais, hélas, aussi malheureuse que les enfants que je peignais. (…) J’étais une enfant maladive, souvent seule et fort timide. Très tôt, j’ai manifesté des dispositions pour le dessin. Étant donné ma curiosité naturelle, je m’interrogeais sur le but de la vie, me demandant pourquoi nous sommes ici (…). » (Margaret Keane, 1975).




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Cette grande dame des arts, créatrice de personnages aux grands yeux disproportionnés, vient de s’éteindre à moins de trois mois de ses 95 ans, le dimanche 26 juin 2022 à Napa, en Californie, d’une insuffisance cardiaque. Née Peggy Doris Hawkins le 15 septembre 1927 à Nashville, Margaret Keane était une peintre américaine très connue car elle a produit des dizaines de milliers de peintures au style très reconnaissable. Très prolifique, elle a exercé son art pendant plus d’une soixantaine d’années avec beaucoup de succès du public. À encore 94 ans, elle n’a jamais arrêté de peindre presque quotidiennement (à partir de 2017, elle recevait des soins palliatifs qui lui ont donné paradoxalement plus de vigueur pour continuer à peindre).

Le succès s’entend par l’entreprise commerciale qui fonctionnait à merveille : les gens ont beaucoup apprécié et acheté ses peintures, tandis que les critiques étaient beaucoup plus réservés. Elle a eu toutefois quelques félicitations, comme celles d’Andy Warhol : « Je pense que ce que Keane a fait est tout simplement  formidable ! (…) Si c’était mauvais, il n’y aurait pas autant de monde pour l’aimer ! ».

Un succès populaire qui n’a jamais été démenti pendant toute sa vie. Son "truc", c’était de peindre des personnages aux yeux gigantesques, qui représentaient la noirceur de l’âme, peut-être son propre désespoir, ses peurs, ses interrogations. Elle a ainsi inspiré beaucoup d’artistes, de sculpteurs, de créateurs de poupées, de cinéastes. Elle-même s’est inspirée de nombreux maîtres, à commencer par Modigliani, et aussi Léonard de Vinci, Botticelli, Gauguin, Klimt, Degas, Picasso, Henri Rousseau, Van Gogh

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On pourrait croire que c’était simple et qu’elle était heureuse comme peintre comblée, mais c’était hélas tout le contraire. L’histoire de Margaret Keane est avant tout un drame conjugal et de violences faites aux femmes. Au début des années 1950, elle a rencontré son futur deuxième mari Walter Keane, bonimenter professionnel. Les deux s’intéressaient à la peinture. Coup de foudre, au point de divorcer de son premier mari et se marier avec lui en 1955. Deux ans plus tard, en amateur, les deux ont exposé leurs toiles respectives dans un établissement public. Les toiles de Walter Keane, qui n’avait aucun talent, n’attiraient personne.

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En revanche, celles de sa femme Margaret Keane se vendaient comme des petits pains. Son amour-propre un peu froissé, comme sa femme signait ses toiles "Keane", il a laissé croire à ses clients qu’il en était l’auteur. Rapidement, la fortune est arrivée, Margaret Keane n’a pas du tout apprécié de s’être fait voler son travail mais son mari lui disait que cela se vendait mieux ainsi et elle a accepté. Toute une légende s’est alors développée autour de ces toiles.

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Cela a duré ainsi une dizaine d’années d’enfer à San Francisco, où Margaret Keane fut enfermée dans son atelier pour produire, produire, produire, comme une esclave. Finalement, elle a réussi en 1964 à se détacher et à se séparer de son mari malfaisant, violent et cupide, et a refait sa vie loin de lui, à Hawaï, sans pour autant rompre le mythe selon lequel ses tableaux étaient peints par son ex-mari.

Margaret Keane est devenue Témoin de Jéhovah avec sa fille unique en 1972 : « Je ne consacre plus à la peinture qu’un quart environ du temps que je lui consacrais naguère, et pourtant, chose curieuse, j’accomplis pratiquement autant de travail. De plus, d’après les ventes et les critiques, il semble que je me perfectionne. La peinture était presque une passion pour moi. Je m’y étais adonnée parce qu’elle représentait une thérapeutique, une évasion et une détente. Toute ma vie était axée sur cet art. J’y prends toujours un immense plaisir, mais je n’en suis plus esclave. Puisque j’augmente sans cesse ma connaissance de Jéhovah, la source de tous dons créateurs, il n’est pas étonnant que la qualité de mon travail s’améliore, alors qu’il me faut moins de temps pour le faire. » (1975).

C’est probablement sa conversion aux Témoins de Jéhovah qui l’a conduit à révéler son secret (le mensonge étant interdit, comme dans toute religion). Entre 1970 et 1990, Margaret Keane a mené son combat pour faire reconnaître la "paternité" (maternité ?) de ses œuvres. Les procès furent très médiatisés et son objectif était plus moral que pécuniaire. Elle a obtenu gain de cause dans un premier procès en 1986 puis en appel en 1991. Son meilleur argument était d’inviter son ancien mari à venir peindre une toile devant les juges, ce qu’il a obstinément refusé de faire tandis qu’elle-même s’est ainsi exécutée.

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Bien que déjà très populaire aux États-Unis, doublement, dans les années 1960 pour ses tableaux de fillettes aux yeux disproportionnés et dans les années 1980 pour le procès contre son ex-mari faussaire, elle a reçu un nouvelle popularité grâce à Tim Burton, très inspiré par les toiles de Margaret Keane au point d’en faire un film biographique sorti le 25 décembre 2014 ("Big Eyes"). L’actrice Amy Adams a joué le rôle de la peintre jeune tandis que l’artiste elle-même était discrètement présente dans le film en se prêtant volontiers au jeu, comme vieille dame assise sur un banc.

La vieille dame vient maintenant de quitter son banc, laissant toutes ses petites filles aux yeux gigantesques dans le regard vide d’une immense émotion. Leur mystère troublant perdurera.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les gros yeux de Margaret Keane.
Margaret Keane.
Maurits Cornelis Escher.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220626-margaret-keane.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/margaret-keane-au-fond-des-yeux-242454

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/29/39539079.html










 

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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 03:48

« L’amplitude de l’outil électronique nous ouvre des horizons neufs, générateurs d’anxiété. » (Fred Vargas).



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Dans son essai un peu particulier "Critique de l’anxiété pure" (éd. Viviane Hamy) publié en juin 2003 et dédié à sa sœur jumelle Jo Vargas, la romancière Fred Vargas évoquait entre autres le sexisme des dictionnaires des synonymes trouvés sur Internet, source d’anxiété supplémentaire.

Elle constatait en demandant un synonyme du mot "masculin", qu’elle avait obtenue : « mâle, homme, géniteur, reproducteur, garçon, viril, vigoureux, fort, énergique, courageux, ferme, hardi et noble ». Elle en profitait pour commenter : « Constatez la richesse du champ sémantique, sa puissance, sa fougue. ». Pour comparer, elle avait essayé avec "féminin", et elle n’avait obtenu qu’un seul mot : « femelle ». Commentaire : « Observez la retenue, la sobriété. ». Et de s’agacer : « D’où l’on déduit que "femelle" n’est ni génitrice ni reproductrice ni courageuse ni hardie, mais faible, lâche, pusillanime et mesquine. ».

Elle oubliait de préciser qu’un dictionnaire des synonymes, il livrait aussi des mots pour comprendre les mots des autres, des auteurs, et que culturellement, beaucoup d’auteurs avaient dû écrire dans le contexte d’époques évidemment sexistes. Ces dictionnaires électroniques ne font que retranscrire le sexisme de ces époques-là.

Fred Vargas a aussi regardé à "homme" et son "approche large" : « homme = humain, hominidé, créature, personne, humanité, prochain, semblable, autrui ». Alors que : « femme = dame, épouse, mère, sœur, demoiselle, fille, matrone, ménagère, sirène, nymphe, muse, madone ». Commentaire : « Le champ est vaste, mais un tantinet divergent. D’où l’on comprend que l’homme n’est en aucun cas synonyme d’époux, père, frère, damoiseau, fils, homme de ménage. De même que la femme n’est en aucune manière un humain, ni un hominidé, pas du tout, c’est carrément autre chose, mais ce n’est pas non plus une créature, ni même une personne, une prochaine, une semblable, ou une autrui. ». C’est vrai que cette différence est très marquante, mais là aussi, elle oubliait de rappeler les deux sens au nom "homme", celui de "contraire" de "femme" (contraire au sens sexuel), et celui très différent d’être humain qui rend ainsi l’expression "droits de l’homme" équivoque voire polémique que des pays étrangers francophones ont rapidement remplacée par "droits humains".

C’était une « parenthèse divertissante » dans un traité de Fred Vargas qui fête son 65e anniversaire ce mardi 7 juin 2022. C’est toujours par ce genre de diversion que les romanciers insufflent au fil de leurs histoires quelques commentaires sur l’évolution du monde, et comme Michel Houellebecq, Fred Vargas ne s’en est jamais privée au fil de ses désormais nombreux romans policiers dont se délectent des millions de lecteurs. Depuis plus de trente ans ("L’Homme aux cercles bleus" est sorti en 1991), elle biberonne en effet ses lecteurs de ses œuvres et je dois dire que j’attends toujours le prochain numéro. Son dernier roman policier est sorti le 10 mai 2017, "Quand sort la recluse" et plonge le lecteur dans une extraordinaire intrigue où l’on peut lire : « Les êtres emplis d’une si haute idée d’eux-mêmes n’ont jamais envisagé de chuter un jour. Quand cela se produit, ces êtres se vident, effarés, impréparés, leur substance s’évapore dans la stupeur de l’échec. Pas de milieu, pas de nuance, pas d’anticipation. Ainsi sont-ils. ».

Elle a la plume facile, elle est capable de pondre le premier jet d’un roman en trois semaines, mais après cela, elle met beaucoup de temps à la relecture, à la précision, à la rigueur, au choix du mot exact. Les finitions sont des opérations essentielles chez elle.

Il faut dire que Fred Vargas a un atout, c’est qu’elle est à l’origine "archéozoologue" au CNRS, c’est-à-dire une scientifique qui étudie l’histoire des relations naturelles et culturelles entre l’homme et l’animal. Sa thèse en histoire médiévale porte sur l’archéozoologie de la Charité-sur-Loire médiévale soutenue à la Sorbonne en 1983 et elle a participé notamment aux fouilles archéologiques rue de Lutèce à Paris et à La Charité-sur-Loire, ce qui a nourri un ou deux de ses romans. De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, elle a pris le même pseudonyme que sa sœur jumelle Joëlle, peintre, en l’honneur de l’actrice Ava Gardner qui jouait le rôle de Maria Vargas dans "La Comtesse aux pieds nus" aux côtés de Humphrey Bogart (film de Joseph L. Mankiewicz, sorti le 29 septembre 1954) : « Ma jumelle, faut-il le dire, est une anarchiste utopiste non interventionniste sur laquelle la puissance des faits et l’âpreté de la réalité n’ont strictement aucune prise. ».

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J’ai toujours pensé que les romans policiers, qui relève d’un genre généralement très populaire (il y a un crime, on recherche son auteur à partir d’indices), est un moyen simple pour des lecteurs non scientifiques d’adopter une démarche scientifique et logique. Certes, les romans peuvent parfois être guidés par l’écrivain avec des hasards invraisemblables (deus ex machina), mais malgré tout, chaque détail compte, tout est exploité comme matériau de base et le lecteur attentif pourra voir venir les explications. Quand le romancier est en même temps un scientifique, c’est encore mieux car la démarche scientifique est alors intrinsèque à l’écriture.

Ainsi, son livre "Ceux qui vont mourir te saluent" (1994), au titre évocateur de latin, qui se passe dans la Rome moderne laisse la parole à l’archéologue, ou encore son autre roman, "Un peu plus loin sur la droite" (1996), qui commence avec comme seul indice une crotte de chien, montre que l’archéozoologue est toujours présente sous la peau de la romancière. Dans le film "Jurassic Park" de Steven Spielberg (sorti le 11 juin 1993), la crotte aussi joue un rôle pour savoir si une bestiole préhistorique malade (une tricératops) a mangé ou pas une baie empoisonnée.

Au-delà de cet aspect scientifique qui donne une forte valeur ajoutée à ses romans, Fred Vargas a créé un petit univers humain savoureux. Au début, même, deux univers, celui des "Trois Évangélistes" et, plus durable, celui du (fameux) commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, qui est bien dans la lignée du Lieutenant Columbo, à l’esprit rêveur et désordonné mais qui, l’air de rien, fait marcher son excellente mécanique intellectuelle. Aucune méthode a priori pour faire ses investigations, mais des intuitions géniales qui le conduisent là où le simple rationnel n’aurait jamais eu idée.

La petite équipe autour d’Adamsberg est aussi très intéressante. Ses commandants, lieutenants et brigadiers font partie de cet univers et le lecteur apprend à les connaître au fil des enquêtes. Cela ressemble un peu au petit monde original de Daniel Pennac à Belleville (la saga Malaussène), chaque personnage ayant quelques spécificités parfois loufoques. Ainsi, la réalisatrice Josée Dayan s’est inspirée de la lieutenant Violette Retancourt, rouleau compresseur de la brigade, pour façonner le personnage de la capitaine Marleau jouée par Corinne Maspiero dans la série télévisée du même nom. Il y a d’autres personnages assez extravagants. Par exemple l’adjoint du commissaire, le commandant Adrien Danglard, qui élève seul cinq enfants, est une encyclopédie ambulante mais est complètement dépressif. Ou encore le lieutenant Louis Veyrenc, amateur d’alexandrins, issu de la même contrée que le commissaire (le Béarn) au point de se battre avec lui.

Comme dans tout roman policier, c’est le monde dans lequel il évolue qui apporte aussi l’intérêt. Ainsi, on apprend beaucoup sur la vie des loups dans "L’Homme à l’envers" (1999), la résurgence du métier de crieur public (« S’il y a un produit qui ne se tarit pas sur cette terre, c’est les nouvelles, s’il y a une soif qui ne s’étanche jamais, c’est la curiosité des hommes. Quand t’es crieur, tu donnes la tétée à toute l’humanité. T’es assuré de ne jamais manquer de lait et de ne jamais manquer de bouches. ») dans "Pars vite et reviens tard" (3 janvier 2001), l’amitié québécoise dans "Sous les vents de Neptune" (2004) dont les Québécois eux-mêmes ont été choqués par le langage utilisé alors que la romancière était considérée comme rigoureuse, ou encore sur la vie de Robespierre dans le cadre d’un drame en Islande, dans les "Temps glaciaires" (4 mars 2015).

À ses heures perdues, Fred Vargas est aussi une militante, et une militante qui ne fait pas l’unanimité autour d’elle. Ainsi, elle n’a pas hésité à défendre le terroriste italien César Battisti lorsqu’il était question de son extradition en 2004, alors que lui-même a reconnu (récemment) avoir assassiné deux personnes et commandité deux autres assassinats.

Le plus polémique reste sans doute son dernier livre "L’Humanité en péril", publié en avril 2019 (complété dans une seconde édition en mars 2020), sur la lutte contre le réchauffement climatique : « Le péril mortel qui attend nos enfants est devenu réalité. En ont-ils cure ? Nous, oui. À nous de mettre fin à leur effroyable cynisme. À nous de nous battre, par les actes, par les urnes. À nous de sauver nos enfants. ».

Dans cet essai, Fred Vargas tente de comprendre les causes du réchauffement : « Je crois que nous pensions tous que les industries et le transport routier étaient les causes principales des émissions de gaz à effet de serre. Eh bien pas du tout. Si l’industrie vient bien en tête avec 32% de ces gaz, elle est immédiatement suivie par l’élevage, l’agriculture et la déforestation qui l’accompagnent avec 25% d’émissions de gaz réchauffants, loin devant le transport (hors bétail) qui compte pour 14%. Pour certains chercheurs, l’élevage-agriculture, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, est même la première cause du réchauffement (33%). Oui. (…) Aujourd’hui, le cheptel mondial d’animaux d’élevage s’élève à 28 milliards de têtes. Autrement dit, pour 1 humain, il existe 4 animaux d’élevage. C’est un poids dramatique pour l’environnement. ». En outre : « On estime que le numérique (depuis sa fabrication jusqu’à son utilisation intense) émet autant de gaz à effet de serre que l’aviation, ce qui n’est pas peu dire. ». Fred Vargas a cité Edgar Morin dans un élan utopiste : « Puisqu’on est tous foutus, soyons frères. ».

Mais le livre a fait beaucoup de déçus et de critiques, considérant qu’il n’apporte que de petites solutions qui ne sont pas à la mesure de l’enjeu planétaire. Ainsi, le mathématicien Benoît Rittaud, président de l’association des climato-réalistes et admirateur de Fred Vargas, a publié une lettre ouverte à la romancière dans "Valeurs actuelles" le 23 mai 2019 : « Fred Vargas, vous valez mieux que la horde qui crie au loup climatique et environnemental. Pourquoi vous abaisser à désigner ainsi à notre vindicte ces méchants si commodes de l’écologisme contemporain ? ».

Fred Vargas qui a toujours milité contre le monde capitaliste et la société de surconsomation se sent investie, par son écho médiatique, à prôner la modération, la baisse de la consommation de viandes, etc. avec des essais polémiques qui sont autant de bouteilles jetées à la mer dans les flots du consumérisme. Ce serait néanmoins dommage qu’elle ne nous sorte plus de nouveaux romans policiers qui, eux, seraient fédérateurs…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220607-fred-vargas.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-petit-monde-de-fred-vargas-242070

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/22/39487801.html











 

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6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 02:53
Un concert a lieu en hommage au pianiste Nicholas Angelich le jeudi 9 juin 2022 à 20h, au Théâtre des Champs-Élysées, au profit de la Fédération France Greffe Cœur Poumon (www.france-coeur-poumon.asso.fr). L’immense pianiste Nicholas Angelich a disparu prématurément le 18 avril dernier d’une maladie respiratoire.

Sous réserve de modification, voici les artistes de cette soirée exceptionnelle : • Raphaëlle Moreau – Vadim Repin / Violon • Gautier Capuçon – Victor Julien-Laferriere / Violoncelle • Guillaume Bellom - Frank Braley – Alexandre Kantorow – Ismaël Margain – Jérémie Moreau / Piano • Quatuor Modigliani

Tous les artistes, amis de longue date, partenaires, compagnons de route, deux de ses étudiants au CNSM aussi ont tenu à lui rendre hommage et les Productions Internationales Albert Sarfati et le Théâtre des Champs-Élysées se sont associés pour que cette soirée soit la plus belle et la plus forte possible.

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220418-nicholas-angelich.html

 

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1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 03:57

« Soliste sincère et chambriste sensible à la technique impressionnante, il développe alors un répertoire riche et varié, fortement marqué par les compositeurs romantiques. » (Léopold Tobisch, le 18 avril 2022 sur France Musique).





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Sale temps chez les pianistes ce mois-ci. Après le pianiste roumain Radu Lupu à Lausanne d’une "longue maladie" à l’âge de 76 ans, un autre pianiste de renommée mondiale, américain, Nicholas Angelich est mort à Paris le lendemain, lundi 18 avril 2022 à l’âge de 51 ans d’une grave maladie respiratoire (il est né le 14 décembre 1970 à Cincinnati). Installé à Paris, il s’était arrêté de jouer en juin 2021. Week-end pascal noir pour la musique classique si on ajoute aussi la disparition de Harrison Birtwistle, l’un des plus grands compositeur britannique contemporain le même jour, 18 avril 2022, à l’âge de 87 ans.

Comment ne pas avoir une profonde tristesse en apprenant la mort de Nicholas Angelich, comme si une petite étoile très brillante dans le ciel s’était arrêtée de scintiller dans ce coin de l’univers ? Nicholas Angelich était un grand génie de la musique et du piano qui a commencé à jouer à l’âge de 5 ans. Son premier concert, il l’a donné à l’âge de 7 ans, un concerto pour piano de Mozart. À 13 ans, il a été accepté au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, et il a suivi son apprentissage (notamment auprès de Michel Béroff et de Dmitri Bachkirov).

À partir du milieu des années 1990, son génie fut reconnu dans le monde entier avec de nombreux prix internationaux. Interprétant le répertoire classique, romantique et contemporain, il a multiplié les concerts et les enregistrements, sous la direction des plus grands chefs d’orchestre comme Charles Dutoit, Myung-Whun Chung, Kurt Masur, Marc Minkowski, Daniel Harding, Colin Davis, Valery Gergiev, Paavo Järvi… ou en collaborant pour de la musique de chambre notamment avec les frères Capuçon (Gautier Capuçon au violoncelle et Renaud Capuçon au violon, qu’il retrouvait régulièrement dans des concerts) et le quatuor Ébène (très belle formation dont j’ai connu les débuts lors d’un concert dans le Poitou, capable de proposer des styles très différents dans la même soirée)… Son piano datait de l’époque de Claude Debussy.

Et la musique qu’il jouait venait de grands compositeurs, comme Brahms, Beethoven, Mozart, Liszt, Bach (il a en particulier enregistré les fameuses "Variations Goldberg" en 2011), Gabriel Fauré, Debussy, Robert Schumann, Ravel, Rachmaninov, Bartok… et des compositeurs (plus) modernes comme Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Stockhausen et aussi Pierre Henry dont il a créé une œuvre, son Concerto sans orchestre pour piano, il a créé également des œuvres de Bruno Mantovani.

Dans mes souvenirs, j’ai eu la grande chance d’assister à au moins trois de ses représentations publiques, dont la dernière était les Victoires de la Musique classique, à la Seine musicale, à Boulogne-Billancourt, le mercredi 13 février 2019 où il a reçu la Victoire du Soliste instrumental (c’était sa seconde Victoire de la musique ; la première, il l’avait reçue en 2013). Il était alors en compétition avec le pianiste Bertrand Chamayou et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

Avant de recevoir son second trophée des Victoires, Nicholas Angelich a interprété ce soir-là le Concerto n°5 pour piano de Beethoven avec l’Insula Orchestra dirigé par Laurence Equilbey.





Cette remise de prix diffusée en direct sur France 3 a aussi été l’objet d’un hommage au compositeur Michel Legrand par Renaud Capuçon.

Les deux précédentes fois que j’ai eu cette joie de l’écouter, c’était dans deux concerts à la Salle Pleyel (merveilleuse salle que je regrette car elle n’est plus utilisée pour la musique classique depuis quelques années).

Ma première rencontre a eu lieu le samedi 18 octobre 2008 : ce week-end-là, la Salle Pleyel fêtait Brahms à l’occasion de trois concerts différents mais avec les mêmes interprètes. J’ai assisté au premier de ce concert magique. En première partie, Nicholas Angelich, à l’époque il avait 38 ans, a interprété avec les frères Capuçon (violon, Renaud 32 ans et violoncelle, Gautier 27 ans) ainsi que l’alto Béatrice Muthelet, le Quatuor pour piano et cordes n°2 en la majeur, opus 26, de Brahms (composé en octobre 1861 et créé le 29 novembre 1862 à Vienne par Brahms lui-même au piano).

Ci-dessous, une interprétation avec l’alto Gérard Caussé, du mouvement "Allegro non troppo".





À l’époque de sa création, un critique dans un journal germanophone du 3 décembre 1862 considérait ce quatuor « sec et ennuyeux » et parlait de « l’insignifiance » de ses thèmes. Le formalisme a pu en effet se faire aux dépens de l’inspiration mélodique. Brahms a préféré miser sur la subtilité par rapport à ses deux autres quatuors avec piano. Le mouvement que j’ai le plus apprécié est le deuxième, le "Poco adagio" en mi majeur, aussi sans doute le plus connu. Il est très poétique, et même s’il paraît simple et libre, il utilise un formalisme assez sophistiqué.

La seconde partie du concert concernait un sextuor de Brahms dont était absent le piano et donc le pianiste.

Le second concert auquel j’ai assisté avec Nicholas Angelich en vedette, c’était l’année suivante, pour un même week-end Brahms, cette fois-ci, je suis venu au troisième et dernier concert, le dimanche 18 octobre 2009 dans l’après-midi, avec un ciel très bleu et ensoleillé (mais pour s’aérer l’esprit, s’enfermer dans une salle de concert valait largement mieux qu’une bonne balade au bois de Boulogne).

Pas de piano pour le quintette de la première partie : Nicholas Angelich était présent pour la seconde partie, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur, opus 34 de Brahms, avec les frères Capuçons, Aki Saulière en second violon et la toujours dynamique et talentueuse Béatrice Muthelet à l’alto (ces deux derniers participaient aussi aux concerts de l’année précédente), pendant quarante-sept minutes de bonheur. L’œuvre fut dédicacée au duc Georges II de Saxe-Meiningen.

Ci-dessous, l’interprétation du premier mouvement "Allegro non troppo", le 12 janvier 2016 au Studio 106 de la Maison de la Radio pour France Musique, avec Nicholas Angelich, Renaud Capuçon, Guillaume Chilemme (violon), Adrien La Marca (alto) et Edgar Moreau (violoncelle).





(Sur Youtube, dans cet extrait, un internaute a commenté à l’époque : « As usual, Angelich has extraordinary timing and inflections. »).

Les quatre mouvements, bien que globalement un peu longs pour une salle surchauffée d’un dimanche après-midi, étaient très rythmés et dynamiques avec une alternance de puissance et de douceur.

Nicholas Angelich paraissait toujours très étonnant. Sa calvitie lui donnait bien une petite dizaine d’années supplémentaire. Il ne portait pas de cravate, il portait une chemise noire à col ouvert, un profil un peu gauche, à la Daniel Prévost en plus arrondi (c’était ainsi que je le ressentais ce jour-là en le voyant jouer au loin).

Ce qui était frappant, dans ces deux concerts, c’était la très grande cohésion du groupe, ces musiciens se connaissaient depuis longtemps et ont très souvent joué ensemble à diverses occasions. C’est la force des groupes musicaux (et des orchestres), chacun pour une interprétation singulière, un peu comme l’ADN (le tout et le spécifique) ou comme la devise de l’Europe (uni dans la diversité). Chacun savait se mettre dans une interprétation collective fort convaincante. Je me suis amusé d’ailleurs à savoir qui démarrer les mouvements et souvent, c’était Gautier Capuçon ou Nicholas Angelich qui donnaient la premier note.

J’ai toujours trouvé exceptionnelle cette capacité à se synchroniser. Cela fait partie du succès dans la musique de chambre. Cohésion mais aussi absence de prétention : ces musiciens étaient à l’époque des jeunes, des trentenaires, déjà très réputés et recherchés, mais sans grosse tête (ou grosses chevilles). Leur seul souci était de transmettre leur passion de Brahms et c’était réussi : j’ai brahmsé jusqu’à la fin de ces concerts.

Voici un court entretien avec Nicholas Angelich, le 5 décembre 2020 à Toulouse, sur Beethoven, à l’occasion d’un concert.





À l’annonce de sa disparition, Renaud Capuçon a salué très ému le « pianiste hors normes » et « l’ami sensible, fidèle, généreux » sur Twitter : « Comme ta sonorité, tu étais lumineux et tendre à la fois (…). Je ne jouerai plus jamais une note de Brahms sans être près de toi. ».

Les hommages et réactions émus se sont succédés depuis ce week-end-là. Tous ceux qui l’ont approché ont témoigné de sa modestie, de sa rigueur et de son courage face à sa maladie des poumons.

Le 7 janvier 2019, Nicholas Angelich a interprété le Concerto pour piano, violon, et quatuor à cordes en ré majeur, opus 21, du compositeur français Ernest Chausson, musique qui fut créée le 4 mars 1892 à Bruxelles. En voici un extrait, son deuxième mouvement, "Sicilienne" (en la mineur).





Je termine avec cet hommage d’Olivier Bellamy sur le site Classica : « "Je ne sais pas". Cet homme qui savait tout sur tout, sans jamais le montrer, se cachait derrière cet aveu troublant qui dénotait rigueur intellectuelle, pudeur et volonté de ne pas blesser. (…) Ce musicien était rongé de peurs, de scrupules et de délicatesses. Dans la rue, il se retournait fréquemment, comme s’il craignait d’avoir perdu son ombre. (…) Cet artiste criblé de maladies qu’on pensait bénignes souffrait d’un mal mystérieux qui n’entravait jamais son professionnalisme, mais qui consumait son existence à petit feu. (…) Nicholas Angelich jouait tout à la perfection. Sa sonorité était l’une des merveilles de la nature. (…) À la fois dense et transparente, souple et inflexible, ronde et tranchante, puissante et légère, colorée et pure. (…) Au terme d’un calvaire enduré avec courage, il est parti paisiblement, le lendemain de Pâques, non sans avoir ému les soignants les plus aguerris ou permis à un personnel héroïque, émerveillé par la gentillesse d’un patient si modeste, de découvrir les beautés de son art. Portant le nom d’un envoyé du ciel, Nicholas aura illuminé ce monde sans jamais faire de mal à personne. Plus que jamais la musique est sœur de la poésie et fille du chagrin. » (19 avril 2022).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicholas Angelich.
Joséphine Baker.
Léo Delibes.
Ludwig van Beethoven.
Jean-Claude Casadesus.
Ennio Morricone.
Michel Legrand.
Francis Poulenc.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220418-nicholas-angelich.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/nicholas-angelich-l-ange-roi-du-241044

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/21/39444785.html







 

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26 mars 2022 6 26 /03 /mars /2022 03:18

« Tout cela n’est rien comparé à ce que je vois dans ma tête ! » (MC Escher).





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L’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher est mort il y a cinquante ans, le 27 mars 1972 à l’âge de 73 ans (il est né le 17 juin 1898). Auteur de plus de 2 500 dessins, lithographies, gravures, etc., il est connu pour être une sorte d’auteur de l’absurde, utilisant son talent pour le dessin et l’art décoratif au service d’un travail très étudié et sophistiqué sur la géométrie et la physique, mais aussi sur les motifs récurrents.

J’ai découvert MC Escher grâce à un livre d’art des éditions Taschen sorti dans les années 1980 que je m’étais offert par curiosité principalement mathématique plus qu’artistique. J’ai tout de suite été séduit par les clins d’œil, les illusions, les facilités ou au contraire, les difficultés de composition, et finalement, et surtout, par le style très reconnaissable de MC Escher, même si lui-même ne s’enfermait pas dans un seul style.

MC Escher a eu très jeune ce don du dessin, et il en a réalisé en effet avec des styles assez différents, du surréalisme, de l’expressionnisme, du cubisme, de l’art nouveau, etc.

Voyageur européen, il s’est installé en Suisse et en Italie où il a fondé une famille, puis la guerre l’a conduit à regagner les Pays-Bas où il a réalisé la grande partie de ses œuvres les plus connues (entre 1941 à 1964). Il s’est lié d’amitié avec le mathématicien et physicien Roger Penrose (né en 1931, Prix Nobel de Physique 2020). Il s’est aussi lié avec le mathématicien Harold Coxeter (1907-2003), spécialiste de la géométrie des coniques, qui l’a beaucoup inspiré.

Dans ces œuvres qui l’ont rendu célèbre, MC Escher utilisait surtout des figures destinées à faire illusion, de manière assez géniale dans ses dessins. Il prenait un thème plutôt classique et moulinait la perspective du dessin dans le but de créer un malaise visuel, un malaise pour l’entendement et le raisonnement, ou pour l’interprétation. Ainsi, il a décliné de différentes manières le Ruban de Möbius, ou ses variantes comme l’a proposé Roger Penrose : le Triangle de Penrose, le Carré de Penrose, etc. jusqu’aux escaliers de Penrose qui inspirèrent ses meilleures compositions.

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D’autres œuvres connues de MC Escher s’inspirent des arts décoratifs et flirtent aussi tant avec l’art islamique qu’avec les fractales, chargées également d’illusions pour passer par exemple du jour à la nuit, ou d’un oiseau à un canard.

Je propose ici très simplement, dans l’ordre chronologique, quelques échantillons de son œuvre, d’abord quelques dessins et gravures non pas plus classiques mais plus "ordinaires" et intégrés dans son époque (cubisme, surréalisme, etc.), réalisés pendant sa jeunesse, et ensuite, des œuvres chargées d’illusions savantes, construites avec un talent géométrique indéniable. La totalité de ces reproductions proviennent du site répertoire Wikiart.org.

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Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site Wikiart.org.
Maurits Cornelis Escher.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220327-escher.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/l-esthetique-geometrique-geniale-240437

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/03/23/39402154.html







 

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28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 03:50

« Le fait d’exister, de compter parmi les milliards d’individus qui s’agitent sur notre planète, est une aventure à la fois commune et singulière, et qui prête à réfléchir. Pour ma part, dès ma naissance, dès ma trouée dans ce bas monde, je fus ébaudi. » (René de Obaldia, le 15 juin 2000 à Paris).




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Ou une autre réflexion du même genre, dans "Exobiographie" (éd. Grasset, 1993) : « D’habiter la même planète, à la même époque, une fraction minuscule de temps comprise entre les milliards de siècles et, miracle ! de se rencontrer tout de go dans la rue, au restaurant, à l’église, aux Folies-Bergères, dans l’ascenseur ("Ah ! c’est toi !… – Ah ! c’est nous !... "), ne devrions-nous pas nous jeter dans les bras les uns des autres, balbutiant, riant et sanglotant, et nous lancer quelques compliments ? ».

Le dramaturge et académicien français René de Obaldia vient de mourir à Paris ce jeudi 27 janvier 2022 à l’âge de 103 ans (il est né le 22 octobre 1918 à Hongkong). Cet émerveillement de vivre, dont il a fait part à ses amis de l’Académie française lors de sa réception solennelle (je venais d’écrire "lors de sa réflexion solennelle" !), il l’a toujours conservé durant toute sa vie d’écriture (une soixantaine d’œuvres) jusqu’à cet âge très avancé de 98 ans, âge auquel il s’est mis à la retraite, de publication sinon d’écriture, pour un repos mérité.

Son nom n’est pas français (né en Extrême-orient, il était l’arrière-petit-fils et l’arrière-arrière-petit-fils de deux Présidents de la République du Panama) mais René de Obaldia a certainement été l’un des meilleurs ambassadeurs de la France et de la culture française dans le monde, le meilleur contributeur du rayonnement français, par ses pièces de théâtre qui sont les plus jouées dans le monde provenant d’un auteur français (il l’expliquait par la brièveté de la plupart de ses pièces qui nécessitent peu de décors avec peu de personnages, ce qui permet à des troupes modestes de "s’en emparer"). Il était aussi très fier d’être dans les programmes scolaires, pour son recueil "Les Innocentines" (éd. Grasset, 1969) qu’il avait écrit spécifiquement pour les enfants (et qu’il considérait comme "le fleuron de [sa] couronne").

Sa vie a commencé mal, quatre années dans les camps de la mort, à un âge où l’existence devrait prendre la meilleure forme des promesses. Coïncidence ? Il est parti le jour anniversaire de la fin du cauchemar d’Auschwitz. Cette expérience extrême lui a permis de relativiser ses petits malheurs, de savourer ses petits bonheurs, et de réfléchir sur le Mal.

À son centenaire, il y a plus de trois ans, j’avais évoqué la figure de ce comte conteur qui m’a séduit par son style original, humble et si français, ce que Jérôme Garcin décrivait ainsi le 4 décembre 2008 dans "Le Nouvel Observateur" : « On y parle l’obaldien vernaculaire (c’est une langue verte, savante et bien pendue, qui se décline en alexandrins, calembours et parodies). On y tient que l’absurde est plus sérieux que la raison. On y pratique un doux anachronisme. On y croise selon la saison Queneau, Jarry, Ionesco et Giraudoux. La religion officielle est le ramonisme, de Ramon Gomez de la Serna, pape espagnol de l’hilarité cosmique et thuriféraire des seins de femme. ».

C’était à peu près le même sentiment qu’exprimait la même année Jean-Joseph Julaud : « Il faut dire que les mots qu’il emploie se retrouvent souvent… à contre-emploi. Utilisés dans une entreprise qui peut paraître légère (…), ils conduisent avec humour et malice à installer le lecteur en position d’observateur par rapport au langage lui-même. Ces mots, qui s’amusent entre eux (…), ne sont-ils pas les mêmes que ceux de la solennité, de la gravité ou de la componction ? Dans le sillage de l’écriture surréaliste, René de Obaldia délivre un message où la plus jubilatoire des fantaisies renforce, sans jamais l’exclure, la prudence et la lucidité nécessaires face aux mots qui se laissent si facilement emprisonner par les idées. ».

Survivre quatre ans dans un camp de la mort a donné beaucoup à réfléchir à René de Obaldia, comme il l’a confié à "Zone Critique" le 11 novembre 2017 : « J’ai été hanté très tôt par le Mal. (…) Le Mal est une de mes grandes préoccupations, d’autant plus que le monde est magnifique. (…) Effectivement, le monde est une splendeur. C’est l’Homme qui pose un problème. C’est celui du Mal, qui lui est intrinsèque, car le Mal n’existe pas dans la Nature. ». Une rencontre entre René de Obaldia et Maurice Bellet aurait été très instructive. L’a-t-elle jamais eu lieu ? Probablement pas.

Comme dans une sorte de réplique par avance à des vieilles rengaines tournées vers le passé, qu’aujourd’hui, Éric Zemmour semblerait le mieux incarner, René de Obaldia insistait le 4 mars 2015 sur France Culture, lui qui a tant vécu au point d’être l’académicien qui a le plus longtemps vécu, que ce n’était pas mieux avant : « En vérité, le monde n’a jamais été gai. Il ne faut pas céder au passéisme : homo homini lupus ! Ça a été affreux à toutes les époques. Croyez-vous que la guerre de Cent Ans ou la peste bubonique n’ont pas été cruelles aussi ? ».

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Voici en son hommage quelques échantillons de son style savoureux et joyeux qu’on peut aussi retrouver plus nombreux sur Internet.


"Innocentines" (éd. Grasset, 1969)

« Je suis une petit fille
Mais je mets des pantalons
J’ai beau m’appeler Pétronille
J’aime mieux être un garçon. »
(Pétronille)

« Chez moi, dit le garçon
On élève une tortue
Elle chante des chansons
En latin et en laitue. »


"La Jument du capitaine" (éd. Le Cherche Midi, 1984)

« Un jeune aoûtien croisant une ravissante juilletiste sur la route de Montélimar (lui, une Porsche gris métallique, elle, un Austin rouge) eurent le temps, trois cents kilomètres de bouchons, figés tous deux à la même hauteur, d’échanger leurs adresses et leurs téléphones. Il se revirent peu après, mêlés à des septembristes Puis ils se marièrent, furent heureux, et eurent beaucoup d’automobiles. »

« Le temps dévore le temps. Je m’agenouille devant la beauté, c’est mon squelette que je relève. »

« L’asperge : le poireau du riche. »

« Ne deviens pas qui tu hais. »

« J’interdis la télévision à mon chien. Pas question de l’abêtir. »


"Sur le ventre des veuves" (1996)

« Pas un corps qui soit véritable
Pas de pain qui mange la nuit
Et j’avançais, si misérable
Que les bêtes fuyaient sans bruit… »
(repris de "Génousie", éd. Grasset, 1960).


"Fantasmes des demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l’âme sœur" (éd. Grasset, 2011)

« Cherche un beau ténébreux un poète
Vivant sous les toits
Une pomme un couteau une rose et la foi
Doucement hors-la-loi
Des étoiles à sa fenêtre
Des étoiles plein la tête. »

« Cherche un mutant sexy
Vendant d’une autre galaxie
Sans passeport sans diplôme
Fleurant bon l’ozone
Pas tout à fait un homme
(…)
Quand il me prendra
De tous les côtés à la fois
Et que, la tête en bas
J’apercevrai une étoile au fond du matelas
Mamma mia ! »

« Cherche un amant
Aussi beau qu’un éléphant
Éléphant avec des ailes
Ayant des douceurs de gazelle. »

« Cherche un homme qui n’existe pas
Beau
Mais pas trop
Doux et rude
Paillard bien que prude
Religieux et mécréant
Peau de vache et bon enfant
Fleurant le soufre et la lavande. »

« Et quand
Par accident
Voulant chercher son collier d’ambre
Mon savant ouvrira soudain la porte de la chambre
Et que je serai là
En nudité de gala
Mon amant entre les bras
(– "Ne dis rien
Félicien
Ne bouge pas
Fais semblant de n’être pas là")
Le pauvre chrétien
Tout à ses équations
Ses obscures ruminations
Essuiera ses lunettes
Avec le papier-toilette
Et dira :
X, inconnu
Y, toute nue
X + Y au carré
Au carré sur mon pucier
Sont deux facteurs indépendants
Bien assurément !
Deux facteurs indépendants.
In-dé-pen-dants.
Puis, refermera la porte
Sa tête pleine de lunes mortes. »


"Le Secret" (2010)

« La nuit, il faisait si noir
Que j’ai cru à une histoire
Et que tout était perdu.
Mais d’un seul coup j’ai bien vu
Un navire dans le ciel
Traîné par une sauterelle
Sur des vagues d’arc-en-ciel ! »


"Fugue à Waterloo" (éd. Grasset, 1956)

« La Reine est en tablier et lave la vaisselle ! Son imagination a, en quelques sorte, épuisé la réalité. Trois jours seulement qu’Alouette et Zilou vivaient ensemble, et il leur paraissait qu’il en avait toujours été ainsi. ».


"Exobiographie" (éd. Grasset, 1993)

« Mon âme, ma petite âme, mon âmelette. »

« Le poète entre dans le temps par effraction ; il l’abolit. »

« Le temps ne coulait pas, le temps, comme pris dans les hélice des ventilateurs, tournait en rond… Quel ennui ! »

« Il allait d’estaminet en estaminet en quête de soi-même et, déclarait-il, pour atteindre "l’état flamboyant". »


"Perles de vie" (éd. Grasset, 2017)

« Le chat : la sentinelle de l’invisible. »


Dans son dernier livre, recueil des citations et autres réflexions qui l’ont marqué, "Perles de vie", le dramaturge joueur proclamait : « Je vais bientôt me quitter. Oui, disparaître de cette planète. (…) Je vais maintenant prendre congé de vous non sans vous gratifier cette fois d’un proverbe bantou : "Mon ami n’est pas mort puisque je vis encore". ».

L’auteur du plus beau vers de la langue française « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin » ne serait pas opposé à le graver sur sa tombe en guise d’épitaphe, d’autant plus qu’il existe même une confrérie du geai gélatineux. Alors qu’il pensait être veillé à sa mort par sa femme, celle-ci est partie il y a dix ans et pour se consoler, il lui suffit de se dire qu’il a eu beaucoup de chance dans sa vie passionnante. La mort ne lui faisait pas peur, seule l’énigme l’attendait.

« Cousu de noir à ton corsage
Cousu de rouge à ton jupon
Je meurs de croire en ton visage
De me blesser avec un nom.
Cette eau qui coule, Marie-Ange,
Ne la bois pas avec ma mort.
Tes jeunes seins qui me roucoulent
Je les noierai dans un vieux port. »
("L’adolescent")


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Quelques citations de René de Obaldia.
Interview de René de Obaldia sur France 2 le 28 mai 2017.
Interview de René de Obaldia sur France Culture le 4 mars 2015.
Interview de René de Obaldia dans "Zone Critique" le 11 novembre 2017.
L'humble Immortel centenaire.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220127-rene-de-obaldia.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/rene-de-obadia-le-comte-est-bon-238999

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/27/39322699.html









 

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7 janvier 2022 5 07 /01 /janvier /2022 03:39

« J’ai travaillé dans un service EVC-EPR pendant plusieurs années ; j’aimais ça, en général c’est dirigé par des gens bien, qui prennent le temps de s’intéresser à chaque patient. Ici on ne peut pas, on est dans les urgences, puis les réanimations, les malades ne restent pas longtemps, ce n’est pas possible de les connaître. Je suis sûre que votre papa est quelqu’un d’intéressant. » (Michel Houellebecq, "Anéantir", éd. Flammarion, 7 janvier 2022).





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Comme son éditeur Flammarion l’avait annoncé le 17 décembre dernier, le huitième et nouveau roman de Michel Houellebecq vient de sortir en librairie ce vendredi 7 janvier 2022. Au contraire de la plupart des précédents romans de l’auteur, "Anéantir" est plutôt long (736 pages). Il comporte soixante et onze chapitres de quelques pages regroupés dans sept grandes parties (intitulées par un simple nombre en lettre sans fioriture ni majuscule). Je pense que c’est un "grand cru". Style égal à lui-même, dépouillé et agréable à lire, descriptif parfois noyé dans les détails d’une vie quotidienne qu’on oublierait peut-être très vite à l’avenir si un auteur comme Houellebecq ne la gravait pas dans un livre, et le fond est tout aussi dense que précédemment, avec un grand nombre de sujets abordés.

Le secret d’ailleurs du succès de Michel Houellebecq est que ses romans ont à la fois une trame vivante, un scénario qui tient la route, et sont l’occasion de divaguer, de s’épancher sur la réflexion sur le monde, sur les choses importantes, ou pas. Parfois, les deux sont un peu collés artificiellement aux phrases. Au contraire, dans "Anéantir", les deux sont idéalement imbriqués, un fait du scénario avec une pensée d’un personnage, jusqu’à ce qu’un autre personnage interrompe cette pensée pour revenir à l’histoire.

Dans un précédent article, où je m’étonnais des sorties littéraires de Houellebecq en début d’année (toutefois, le dépôt légal de "Anéantir" date de novembre 2021), je précisais le contexte du livre, sans pour autant en dire beaucoup plus. Je voudrais donc, maintenant qu’il est sorti, en dire un peu plus et le citer aussi. Dans la trame, il y a une histoire politique, un ministre, sa vie, son ambition politique, et son contexte. Emmanuel Macron finit son second mandat et ne peut pas en solliciter un troisième. Il tente alors de faire comme Vladimir Poutine avec Dmitri Medvedev.

Houellebecq s’installe toujours politiquement avec environ cinq ans d’avance. Nous sommes en 2026 (certains articles parlent de 2027 mais il est clairement précisé qu’on est à moins de six mois de l’élection présidentielle, quand on écrit "moins de six mois", cela veut dire aussi "à plus de cinq mois", sinon, on aurait dit "à cinq mois", si bien que cela signifie qu’on est à la fin de l’année 2026). Comme dans "Soumission", sorti il y a exactement sept ans, le 7 janvier 2015, et qui place l’action à l’élection de 2022 (à l’époque, François Bayrou allait devenir Premier Ministre).

Au fond, les tentatives d’anticipation de la vie politique du romancier sont un peu décevantes. Il n’y a pas beaucoup d’imagination et il suit la ligne du présent quand il l’écrit, comme si la courbe était linéaire sans aspérité, sans singulérité. Pour "Soumission", il n’a pas évoqué l’hypothèse d’une percée d’Emmanuel Macron, parce que son potentiel politique n’a été vraiment révélé qu’en mars 2015, après la sortie du livre. Ici, c’est la percée du polémiste Éric Zemmour qui passe à l’as, alors que ce dernier, même non-élu (ce qui est le plus probable), compte bien faire élire un groupe parlementaire et donc exister politiquement encore en 2027. Bref, ce manque d’originalité et de créativité politiques est décevante même si, il faut bien l’avouer, c’est un exercice très difficile, ou on dit n’importe quoi (c’était le cas de "Soumission" avec l’élection d’un candidat musulman d’origine maghrébine, et c’est une sorte de fable), ou on se trompe complètement, mais c’est difficile d’anticiper les soubresauts qui bouleversent la vie politique de manière décisive et durable, et les meilleurs analystes politiques n’y parviennent d’ailleurs jamais.

Autre déception sur le fond, sur l’histoire, c’est l’absence de pandémie de covid-19. Certes, en plaçant l’histoire avec près de cinq années de plus, on peut raisonnablement imaginer que le coivd-19 sera du passé, mais rien n’en est sûr pour autant (car c’est une vraie s@loperie). Dans tous les cas, il en restera des séquelles sociales, ou sociétales, sur la manière d’être en relation les uns avec les autres, les poignées de main, les bises entre collègues (les femmes ravies de ne plus devoir embrasser leurs collègues hommes), la crise sanitaire aura sans doute impacté beaucoup plus que le simple réflexe sanitaire dans la société en général. Je me surprends moi-même à trouver les personnages des films de Hitchcock pas très responsables sanitairement car ils ne portent pas de masque ! Ou j’en viens à dater les fictions en pensant précovid ou covid, un peu comme les périodes égyptiennes pré- ou postptoléméennes.

Il est vrai que Michel Houellebecq a dû commencer à écrire ce roman avant le début de la crise sanitaire (mais je n’en sais rien, il faudrait le lui demander). Ce qui est décevant pour ma part, c’est que j’imaginais aisément que Michel Houellebecq serait le premier romancier à utiliser le covid-19 dans les prochaines parutions littéraires. Ce n’est pas encore le cas et je m’étonne plus généralement que le covid-19 n’apparaisse, à ma connaissance, sauf à la marge, dans aucune fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Probablement parce qu’on est encore "en plein dedans". Alors que l’introduction du smartphone a été très rapide dans les fictions littéraires ou cinématographiques.

Parmi les grands thèmes abordés, il y a bien sûr l’amour (ou le sexe, c’est dans la même catégorie mais pas pareil du tout) et la mort (la fin de vie notamment, la mort qui vient soudainement n’importe où ou la mort qui se prépare lentement, tel le lait sur le feu).

Sur l’amour et le sexe, on revient parfois au premier roman, "L’Extension du domaine de la lutte", car l’auteur propose qu’il y a un nombre toujours croissant de personnes qui deviennent non seulement véganes mais aussi asexuelles, c’est-à-dire, qui ne se préoccupent pas de leurs relations sexuelles, voire de leur vacuité. Et cela concerne certes des femmes, mais aussi des hommes, comme ce ministre techno qui en oublie d’être un homme (bien que marié, mais son épouse trouve ailleurs ce qu’elle n’a pas dans son couple).

Ainsi : « Prudence n’était pas une "femme pour le sexe", c’est au moins ce dont Paul essayait de se persuader, sans réel succès parce qu’il savait bien, au fond, que Prudence était faite pour le sexe au même titre, et peut-être davantage, que la plupart des femmes, que son être profond aurait toujours besoin de sexe, et dans son cas il s’agissait du sexe hétérosexuel, et même, s’il fallait être tout à fait précis, de la pénétration par une bite. ». On ressent bien le Houellebecq un peu vulgaire dans l’écriture par sa description pas très majestueuse ni heureuse de la réalité humaine, comme on l’avait déjà dans "Les Particules élémentaires" (ad nauseam) et plus généralement, dans tous ses romans.

Sur cette relation de couple qui s’étiole, je veux aussi citer cette phrase, très houellebecquienne : « Une amélioration des conditions de vie va souvent de pair avec une détérioration des raisons de vivre, et en particulier de vivre ensemble. ». Autrement dit, c’est la version individualiste de la version collective et démographique suivante : plus on est riche, moins on fait d’enfants (de quoi rassurer de nombreux angoissés de la France-d’avant).

Dans la vie de couple, il y a aussi les corvées quotidiennes, souvent prises en charge par les femmes : « C’était une aide ménagère, capable d’accomplir les tâches classiques (ménage, courses, cuisine, lavage, repassage) auxquelles son père était radicalement inapte, comme tous les hommes de sa génération, non que les hommes de la génération suivante aient gagné en compétence, mais les femmes avaient perdu de leur côté, et une certaine égalité s’était de mauvaise grâce installée, ayant pour conséquence chez les riches et les demi-riches une "externalisation" des tâches (comme on le disait aussi pour les entreprises, qui sous-traitaient en général ménage et gardiennage à des prestataires extérieurs), chez les autres une progression générale de la mauvaise humeur, des attaques parasitaires et plus généralement de la saleté. ».

Sur la fin de vie et la mort, Michel Houellebecq en parle beaucoup, évidemment, comme aussi d’habitude. Dans mon précédent article, j’expliquais qu’un personnage ressemblait à Vincent Lambert. Effectivement, au début, il est dans un état pire puisque le personnage du roman est intubé, sous ventilation artificielle (à cause d’un AVC), ce qui n’était pas le cas de Vincent Lambert qui était seulement sous sonde gastrique car il ne pouvait pas déglutir (en revanche, il était autonome pour la respiration), mas par la suite, comme Vincent Lambert, son état a évolué en "état pauci-relationnel". D’où l’importance de connaître les bonnes structures (voir la citation en haut de l’article).

À l’occasion de la première visite à l’hôpital du fils de ce patient, Houellebecq en profite pour régler quelques comptes avec le personnel médical qui l’agace, et en particulier, sur leur infantilisation : « "Votre papa a été hospitalisé à 8 heures 17 ce matin". Elle disait "papa" elle aussi, c’était effrayant, ça faisait partie des consignes officielles, de commencer par infantiliser les proches ? Il avait presque cinquante ans, ça faisait bien longtemps qu’il n’appelait plus son père "papa", est-ce qu’elle-même appelait son père "papa", ça l’aurait étonné. ».

Et cette réflexion sur le stress : « De fait, s’il y a un endroit qui produit des situations angoissantes, s’il y a un endroit où le besoin de tabac devient rapidement intolérable, c’est bien un hôpital. On a mettons un époux, un père ou un fils, le matin même il vivait avec vous, et en quelques heures, parfois en quelques minutes il pouvait vous être enlevé ; qu’est-ce qui pouvait être à la hauteur de la situation, sinon une cigarette ? Jésus-Christ, aurait probablement répondu Cécile. Oui, Jésus-Christ, probablement. ».

Puis vient cette excellente description de la mort, là encore très houellebecquienne : « Le feu, juste en face de l’hôpital, passa de nouveau au rouge ; il y eut un premier coup de klaxon, comme un brame isolé, puis une immense vague de klaxons monta, emplissant l’atmosphère empuantie. Tous ces gens avaient sans doute des soucis variés, des préoccupations personnelles ouprofessionnelles ; ils étaient loin de songer que la mortétait là, sur le quai, à les attendre. Dans l’hôpital, les "proches"se préparaient au départ ; eux aussi avaient une vie personnelle et professionnelle, bien entendu. S’ils étaient restés quelques minutes de plus ils l’auraient vue, la mort. Elle était à proximité de l’entrée, mais tout à fait prête à monter dans les étages ; c’était une salope, mais plutôt une salope bourgeoise, classe et sexy. Elle accueillait cependant tous les trépas, les mourants des classes populaires pouvaient faire appel à elle aussi bien que les riches ; comme toutes les putes, elle ne choisissait pas ses clients. ».

Michel Houellebecq fait aussi dans la prospective industrielle heureuse, ce qui change son ton généralement pessimiste et négatif (c’est ce qu’avait d’ailleurs annoncé Bruno Le Maire le 26 octobre 2021) : « Citroën avait fait jeu égal avec Mercedes sur la quasi-totalité des marchés mondiaux. Elle s’était même, sur le très stratégique marché indien, hissée au premier rang, devant ses trois rivaux allemands, Audi elle-même, la souveraine Audi, avait été reléguée au deuxième rang, et le journaliste économique François Lenglet, pourtant peu coutumier des épanchements émotionnels, avait pleuré en annonçant la nouvelle, lors de l’émission très suivie de David Pujadas sur LCI. » (je doute cependant que les émissions télévisées et leurs chroniqueurs restent telles qu’elles pendant plus de six ou sept ans, ce serait plus crédible d’imaginer une nouvelle émission).

Plus généralement, l’idée est qu’il n’y a plus que deux secteurs automobiles, le bas de gamme et le haut de gamme, et qu’il n’y a plus de moyenne gamme car il n’y a plus de classe moyenne (ce qui est très pessimiste). Renault, en rachetant Dacia, réussit dans le bas de gamme et PSA, au contraire, s’est armé pour rivaliser avec l’industrie allemande sur le haut de gamme. Avec succès. Et laisse le très haut de gamme aux Britanniques qui en gardent le monopole.

Ces quelques aperçus servent à faire découvrir ce roman qui sera probablement considéré comme du grand Houellebecq, qui a atteint sa maturité de grand sociologue de la société française, au langage plus lucide que cru (définition de "cru" : « se dit d’une manière de s’exprimer qui est directe, sans ménagement ; réaliste ; […] se dit d’un propos qui choque les bienséances ; choquant » selon Le Larousse), et qui réduit ses provocations au strict nécessaire pour la pertinence de son histoire. N’hésitez pas à goûter ce plat savoureux, un plat de résistance, et ce n’est pas de la cuisine moléculaire !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anéantir : du grand Houellebecq !
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq évoque Vincent Lambert.
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220107-houellebecq-aneantir.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/aneantir-du-grand-houellebecq-238517

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/04/39289499.html








 

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