Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 03:48

« L’amplitude de l’outil électronique nous ouvre des horizons neufs, générateurs d’anxiété. » (Fred Vargas).



_yartiVargasFred01

Dans son essai un peu particulier "Critique de l’anxiété pure" (éd. Viviane Hamy) publié en juin 2003 et dédié à sa sœur jumelle Jo Vargas, la romancière Fred Vargas évoquait entre autres le sexisme des dictionnaires des synonymes trouvés sur Internet, source d’anxiété supplémentaire.

Elle constatait en demandant un synonyme du mot "masculin", qu’elle avait obtenue : « mâle, homme, géniteur, reproducteur, garçon, viril, vigoureux, fort, énergique, courageux, ferme, hardi et noble ». Elle en profitait pour commenter : « Constatez la richesse du champ sémantique, sa puissance, sa fougue. ». Pour comparer, elle avait essayé avec "féminin", et elle n’avait obtenu qu’un seul mot : « femelle ». Commentaire : « Observez la retenue, la sobriété. ». Et de s’agacer : « D’où l’on déduit que "femelle" n’est ni génitrice ni reproductrice ni courageuse ni hardie, mais faible, lâche, pusillanime et mesquine. ».

Elle oubliait de préciser qu’un dictionnaire des synonymes, il livrait aussi des mots pour comprendre les mots des autres, des auteurs, et que culturellement, beaucoup d’auteurs avaient dû écrire dans le contexte d’époques évidemment sexistes. Ces dictionnaires électroniques ne font que retranscrire le sexisme de ces époques-là.

Fred Vargas a aussi regardé à "homme" et son "approche large" : « homme = humain, hominidé, créature, personne, humanité, prochain, semblable, autrui ». Alors que : « femme = dame, épouse, mère, sœur, demoiselle, fille, matrone, ménagère, sirène, nymphe, muse, madone ». Commentaire : « Le champ est vaste, mais un tantinet divergent. D’où l’on comprend que l’homme n’est en aucun cas synonyme d’époux, père, frère, damoiseau, fils, homme de ménage. De même que la femme n’est en aucune manière un humain, ni un hominidé, pas du tout, c’est carrément autre chose, mais ce n’est pas non plus une créature, ni même une personne, une prochaine, une semblable, ou une autrui. ». C’est vrai que cette différence est très marquante, mais là aussi, elle oubliait de rappeler les deux sens au nom "homme", celui de "contraire" de "femme" (contraire au sens sexuel), et celui très différent d’être humain qui rend ainsi l’expression "droits de l’homme" équivoque voire polémique que des pays étrangers francophones ont rapidement remplacée par "droits humains".

C’était une « parenthèse divertissante » dans un traité de Fred Vargas qui fête son 65e anniversaire ce mardi 7 juin 2022. C’est toujours par ce genre de diversion que les romanciers insufflent au fil de leurs histoires quelques commentaires sur l’évolution du monde, et comme Michel Houellebecq, Fred Vargas ne s’en est jamais privée au fil de ses désormais nombreux romans policiers dont se délectent des millions de lecteurs. Depuis plus de trente ans ("L’Homme aux cercles bleus" est sorti en 1991), elle biberonne en effet ses lecteurs de ses œuvres et je dois dire que j’attends toujours le prochain numéro. Son dernier roman policier est sorti le 10 mai 2017, "Quand sort la recluse" et plonge le lecteur dans une extraordinaire intrigue où l’on peut lire : « Les êtres emplis d’une si haute idée d’eux-mêmes n’ont jamais envisagé de chuter un jour. Quand cela se produit, ces êtres se vident, effarés, impréparés, leur substance s’évapore dans la stupeur de l’échec. Pas de milieu, pas de nuance, pas d’anticipation. Ainsi sont-ils. ».

Elle a la plume facile, elle est capable de pondre le premier jet d’un roman en trois semaines, mais après cela, elle met beaucoup de temps à la relecture, à la précision, à la rigueur, au choix du mot exact. Les finitions sont des opérations essentielles chez elle.

Il faut dire que Fred Vargas a un atout, c’est qu’elle est à l’origine "archéozoologue" au CNRS, c’est-à-dire une scientifique qui étudie l’histoire des relations naturelles et culturelles entre l’homme et l’animal. Sa thèse en histoire médiévale porte sur l’archéozoologie de la Charité-sur-Loire médiévale soutenue à la Sorbonne en 1983 et elle a participé notamment aux fouilles archéologiques rue de Lutèce à Paris et à La Charité-sur-Loire, ce qui a nourri un ou deux de ses romans. De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, elle a pris le même pseudonyme que sa sœur jumelle Joëlle, peintre, en l’honneur de l’actrice Ava Gardner qui jouait le rôle de Maria Vargas dans "La Comtesse aux pieds nus" aux côtés de Humphrey Bogart (film de Joseph L. Mankiewicz, sorti le 29 septembre 1954) : « Ma jumelle, faut-il le dire, est une anarchiste utopiste non interventionniste sur laquelle la puissance des faits et l’âpreté de la réalité n’ont strictement aucune prise. ».

_yartiVargasFred02

J’ai toujours pensé que les romans policiers, qui relève d’un genre généralement très populaire (il y a un crime, on recherche son auteur à partir d’indices), est un moyen simple pour des lecteurs non scientifiques d’adopter une démarche scientifique et logique. Certes, les romans peuvent parfois être guidés par l’écrivain avec des hasards invraisemblables (deus ex machina), mais malgré tout, chaque détail compte, tout est exploité comme matériau de base et le lecteur attentif pourra voir venir les explications. Quand le romancier est en même temps un scientifique, c’est encore mieux car la démarche scientifique est alors intrinsèque à l’écriture.

Ainsi, son livre "Ceux qui vont mourir te saluent" (1994), au titre évocateur de latin, qui se passe dans la Rome moderne laisse la parole à l’archéologue, ou encore son autre roman, "Un peu plus loin sur la droite" (1996), qui commence avec comme seul indice une crotte de chien, montre que l’archéozoologue est toujours présente sous la peau de la romancière. Dans le film "Jurassic Park" de Steven Spielberg (sorti le 11 juin 1993), la crotte aussi joue un rôle pour savoir si une bestiole préhistorique malade (une tricératops) a mangé ou pas une baie empoisonnée.

Au-delà de cet aspect scientifique qui donne une forte valeur ajoutée à ses romans, Fred Vargas a créé un petit univers humain savoureux. Au début, même, deux univers, celui des "Trois Évangélistes" et, plus durable, celui du (fameux) commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, qui est bien dans la lignée du Lieutenant Columbo, à l’esprit rêveur et désordonné mais qui, l’air de rien, fait marcher son excellente mécanique intellectuelle. Aucune méthode a priori pour faire ses investigations, mais des intuitions géniales qui le conduisent là où le simple rationnel n’aurait jamais eu idée.

La petite équipe autour d’Adamsberg est aussi très intéressante. Ses commandants, lieutenants et brigadiers font partie de cet univers et le lecteur apprend à les connaître au fil des enquêtes. Cela ressemble un peu au petit monde original de Daniel Pennac à Belleville (la saga Malaussène), chaque personnage ayant quelques spécificités parfois loufoques. Ainsi, la réalisatrice Josée Dayan s’est inspirée de la lieutenant Violette Retancourt, rouleau compresseur de la brigade, pour façonner le personnage de la capitaine Marleau jouée par Corinne Maspiero dans la série télévisée du même nom. Il y a d’autres personnages assez extravagants. Par exemple l’adjoint du commissaire, le commandant Adrien Danglard, qui élève seul cinq enfants, est une encyclopédie ambulante mais est complètement dépressif. Ou encore le lieutenant Louis Veyrenc, amateur d’alexandrins, issu de la même contrée que le commissaire (le Béarn) au point de se battre avec lui.

Comme dans tout roman policier, c’est le monde dans lequel il évolue qui apporte aussi l’intérêt. Ainsi, on apprend beaucoup sur la vie des loups dans "L’Homme à l’envers" (1999), la résurgence du métier de crieur public (« S’il y a un produit qui ne se tarit pas sur cette terre, c’est les nouvelles, s’il y a une soif qui ne s’étanche jamais, c’est la curiosité des hommes. Quand t’es crieur, tu donnes la tétée à toute l’humanité. T’es assuré de ne jamais manquer de lait et de ne jamais manquer de bouches. ») dans "Pars vite et reviens tard" (3 janvier 2001), l’amitié québécoise dans "Sous les vents de Neptune" (2004) dont les Québécois eux-mêmes ont été choqués par le langage utilisé alors que la romancière était considérée comme rigoureuse, ou encore sur la vie de Robespierre dans le cadre d’un drame en Islande, dans les "Temps glaciaires" (4 mars 2015).

À ses heures perdues, Fred Vargas est aussi une militante, et une militante qui ne fait pas l’unanimité autour d’elle. Ainsi, elle n’a pas hésité à défendre le terroriste italien César Battisti lorsqu’il était question de son extradition en 2004, alors que lui-même a reconnu (récemment) avoir assassiné deux personnes et commandité deux autres assassinats.

Le plus polémique reste sans doute son dernier livre "L’Humanité en péril", publié en avril 2019 (complété dans une seconde édition en mars 2020), sur la lutte contre le réchauffement climatique : « Le péril mortel qui attend nos enfants est devenu réalité. En ont-ils cure ? Nous, oui. À nous de mettre fin à leur effroyable cynisme. À nous de nous battre, par les actes, par les urnes. À nous de sauver nos enfants. ».

Dans cet essai, Fred Vargas tente de comprendre les causes du réchauffement : « Je crois que nous pensions tous que les industries et le transport routier étaient les causes principales des émissions de gaz à effet de serre. Eh bien pas du tout. Si l’industrie vient bien en tête avec 32% de ces gaz, elle est immédiatement suivie par l’élevage, l’agriculture et la déforestation qui l’accompagnent avec 25% d’émissions de gaz réchauffants, loin devant le transport (hors bétail) qui compte pour 14%. Pour certains chercheurs, l’élevage-agriculture, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, est même la première cause du réchauffement (33%). Oui. (…) Aujourd’hui, le cheptel mondial d’animaux d’élevage s’élève à 28 milliards de têtes. Autrement dit, pour 1 humain, il existe 4 animaux d’élevage. C’est un poids dramatique pour l’environnement. ». En outre : « On estime que le numérique (depuis sa fabrication jusqu’à son utilisation intense) émet autant de gaz à effet de serre que l’aviation, ce qui n’est pas peu dire. ». Fred Vargas a cité Edgar Morin dans un élan utopiste : « Puisqu’on est tous foutus, soyons frères. ».

Mais le livre a fait beaucoup de déçus et de critiques, considérant qu’il n’apporte que de petites solutions qui ne sont pas à la mesure de l’enjeu planétaire. Ainsi, le mathématicien Benoît Rittaud, président de l’association des climato-réalistes et admirateur de Fred Vargas, a publié une lettre ouverte à la romancière dans "Valeurs actuelles" le 23 mai 2019 : « Fred Vargas, vous valez mieux que la horde qui crie au loup climatique et environnemental. Pourquoi vous abaisser à désigner ainsi à notre vindicte ces méchants si commodes de l’écologisme contemporain ? ».

Fred Vargas qui a toujours milité contre le monde capitaliste et la société de surconsomation se sent investie, par son écho médiatique, à prôner la modération, la baisse de la consommation de viandes, etc. avec des essais polémiques qui sont autant de bouteilles jetées à la mer dans les flots du consumérisme. Ce serait néanmoins dommage qu’elle ne nous sorte plus de nouveaux romans policiers qui, eux, seraient fédérateurs…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiVargasFred03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220607-fred-vargas.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-petit-monde-de-fred-vargas-242070

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/22/39487801.html











 

Partager cet article
Repost0
6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 02:53
Un concert a lieu en hommage au pianiste Nicholas Angelich le jeudi 9 juin 2022 à 20h, au Théâtre des Champs-Élysées, au profit de la Fédération France Greffe Cœur Poumon (www.france-coeur-poumon.asso.fr). L’immense pianiste Nicholas Angelich a disparu prématurément le 18 avril dernier d’une maladie respiratoire.

Sous réserve de modification, voici les artistes de cette soirée exceptionnelle : • Raphaëlle Moreau – Vadim Repin / Violon • Gautier Capuçon – Victor Julien-Laferriere / Violoncelle • Guillaume Bellom - Frank Braley – Alexandre Kantorow – Ismaël Margain – Jérémie Moreau / Piano • Quatuor Modigliani

Tous les artistes, amis de longue date, partenaires, compagnons de route, deux de ses étudiants au CNSM aussi ont tenu à lui rendre hommage et les Productions Internationales Albert Sarfati et le Théâtre des Champs-Élysées se sont associés pour que cette soirée soit la plus belle et la plus forte possible.

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220418-nicholas-angelich.html

 

Partager cet article
Repost0
1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 03:57

« Soliste sincère et chambriste sensible à la technique impressionnante, il développe alors un répertoire riche et varié, fortement marqué par les compositeurs romantiques. » (Léopold Tobisch, le 18 avril 2022 sur France Musique).





_yartiAngelichNicholas01

Sale temps chez les pianistes ce mois-ci. Après le pianiste roumain Radu Lupu à Lausanne d’une "longue maladie" à l’âge de 76 ans, un autre pianiste de renommée mondiale, américain, Nicholas Angelich est mort à Paris le lendemain, lundi 18 avril 2022 à l’âge de 51 ans d’une grave maladie respiratoire (il est né le 14 décembre 1970 à Cincinnati). Installé à Paris, il s’était arrêté de jouer en juin 2021. Week-end pascal noir pour la musique classique si on ajoute aussi la disparition de Harrison Birtwistle, l’un des plus grands compositeur britannique contemporain le même jour, 18 avril 2022, à l’âge de 87 ans.

Comment ne pas avoir une profonde tristesse en apprenant la mort de Nicholas Angelich, comme si une petite étoile très brillante dans le ciel s’était arrêtée de scintiller dans ce coin de l’univers ? Nicholas Angelich était un grand génie de la musique et du piano qui a commencé à jouer à l’âge de 5 ans. Son premier concert, il l’a donné à l’âge de 7 ans, un concerto pour piano de Mozart. À 13 ans, il a été accepté au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, et il a suivi son apprentissage (notamment auprès de Michel Béroff et de Dmitri Bachkirov).

À partir du milieu des années 1990, son génie fut reconnu dans le monde entier avec de nombreux prix internationaux. Interprétant le répertoire classique, romantique et contemporain, il a multiplié les concerts et les enregistrements, sous la direction des plus grands chefs d’orchestre comme Charles Dutoit, Myung-Whun Chung, Kurt Masur, Marc Minkowski, Daniel Harding, Colin Davis, Valery Gergiev, Paavo Järvi… ou en collaborant pour de la musique de chambre notamment avec les frères Capuçon (Gautier Capuçon au violoncelle et Renaud Capuçon au violon, qu’il retrouvait régulièrement dans des concerts) et le quatuor Ébène (très belle formation dont j’ai connu les débuts lors d’un concert dans le Poitou, capable de proposer des styles très différents dans la même soirée)… Son piano datait de l’époque de Claude Debussy.

Et la musique qu’il jouait venait de grands compositeurs, comme Brahms, Beethoven, Mozart, Liszt, Bach (il a en particulier enregistré les fameuses "Variations Goldberg" en 2011), Gabriel Fauré, Debussy, Robert Schumann, Ravel, Rachmaninov, Bartok… et des compositeurs (plus) modernes comme Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Stockhausen et aussi Pierre Henry dont il a créé une œuvre, son Concerto sans orchestre pour piano, il a créé également des œuvres de Bruno Mantovani.

Dans mes souvenirs, j’ai eu la grande chance d’assister à au moins trois de ses représentations publiques, dont la dernière était les Victoires de la Musique classique, à la Seine musicale, à Boulogne-Billancourt, le mercredi 13 février 2019 où il a reçu la Victoire du Soliste instrumental (c’était sa seconde Victoire de la musique ; la première, il l’avait reçue en 2013). Il était alors en compétition avec le pianiste Bertrand Chamayou et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

Avant de recevoir son second trophée des Victoires, Nicholas Angelich a interprété ce soir-là le Concerto n°5 pour piano de Beethoven avec l’Insula Orchestra dirigé par Laurence Equilbey.





Cette remise de prix diffusée en direct sur France 3 a aussi été l’objet d’un hommage au compositeur Michel Legrand par Renaud Capuçon.

Les deux précédentes fois que j’ai eu cette joie de l’écouter, c’était dans deux concerts à la Salle Pleyel (merveilleuse salle que je regrette car elle n’est plus utilisée pour la musique classique depuis quelques années).

Ma première rencontre a eu lieu le samedi 18 octobre 2008 : ce week-end-là, la Salle Pleyel fêtait Brahms à l’occasion de trois concerts différents mais avec les mêmes interprètes. J’ai assisté au premier de ce concert magique. En première partie, Nicholas Angelich, à l’époque il avait 38 ans, a interprété avec les frères Capuçon (violon, Renaud 32 ans et violoncelle, Gautier 27 ans) ainsi que l’alto Béatrice Muthelet, le Quatuor pour piano et cordes n°2 en la majeur, opus 26, de Brahms (composé en octobre 1861 et créé le 29 novembre 1862 à Vienne par Brahms lui-même au piano).

Ci-dessous, une interprétation avec l’alto Gérard Caussé, du mouvement "Allegro non troppo".





À l’époque de sa création, un critique dans un journal germanophone du 3 décembre 1862 considérait ce quatuor « sec et ennuyeux » et parlait de « l’insignifiance » de ses thèmes. Le formalisme a pu en effet se faire aux dépens de l’inspiration mélodique. Brahms a préféré miser sur la subtilité par rapport à ses deux autres quatuors avec piano. Le mouvement que j’ai le plus apprécié est le deuxième, le "Poco adagio" en mi majeur, aussi sans doute le plus connu. Il est très poétique, et même s’il paraît simple et libre, il utilise un formalisme assez sophistiqué.

La seconde partie du concert concernait un sextuor de Brahms dont était absent le piano et donc le pianiste.

Le second concert auquel j’ai assisté avec Nicholas Angelich en vedette, c’était l’année suivante, pour un même week-end Brahms, cette fois-ci, je suis venu au troisième et dernier concert, le dimanche 18 octobre 2009 dans l’après-midi, avec un ciel très bleu et ensoleillé (mais pour s’aérer l’esprit, s’enfermer dans une salle de concert valait largement mieux qu’une bonne balade au bois de Boulogne).

Pas de piano pour le quintette de la première partie : Nicholas Angelich était présent pour la seconde partie, le Quintette pour piano et cordes en fa mineur, opus 34 de Brahms, avec les frères Capuçons, Aki Saulière en second violon et la toujours dynamique et talentueuse Béatrice Muthelet à l’alto (ces deux derniers participaient aussi aux concerts de l’année précédente), pendant quarante-sept minutes de bonheur. L’œuvre fut dédicacée au duc Georges II de Saxe-Meiningen.

Ci-dessous, l’interprétation du premier mouvement "Allegro non troppo", le 12 janvier 2016 au Studio 106 de la Maison de la Radio pour France Musique, avec Nicholas Angelich, Renaud Capuçon, Guillaume Chilemme (violon), Adrien La Marca (alto) et Edgar Moreau (violoncelle).





(Sur Youtube, dans cet extrait, un internaute a commenté à l’époque : « As usual, Angelich has extraordinary timing and inflections. »).

Les quatre mouvements, bien que globalement un peu longs pour une salle surchauffée d’un dimanche après-midi, étaient très rythmés et dynamiques avec une alternance de puissance et de douceur.

Nicholas Angelich paraissait toujours très étonnant. Sa calvitie lui donnait bien une petite dizaine d’années supplémentaire. Il ne portait pas de cravate, il portait une chemise noire à col ouvert, un profil un peu gauche, à la Daniel Prévost en plus arrondi (c’était ainsi que je le ressentais ce jour-là en le voyant jouer au loin).

Ce qui était frappant, dans ces deux concerts, c’était la très grande cohésion du groupe, ces musiciens se connaissaient depuis longtemps et ont très souvent joué ensemble à diverses occasions. C’est la force des groupes musicaux (et des orchestres), chacun pour une interprétation singulière, un peu comme l’ADN (le tout et le spécifique) ou comme la devise de l’Europe (uni dans la diversité). Chacun savait se mettre dans une interprétation collective fort convaincante. Je me suis amusé d’ailleurs à savoir qui démarrer les mouvements et souvent, c’était Gautier Capuçon ou Nicholas Angelich qui donnaient la premier note.

J’ai toujours trouvé exceptionnelle cette capacité à se synchroniser. Cela fait partie du succès dans la musique de chambre. Cohésion mais aussi absence de prétention : ces musiciens étaient à l’époque des jeunes, des trentenaires, déjà très réputés et recherchés, mais sans grosse tête (ou grosses chevilles). Leur seul souci était de transmettre leur passion de Brahms et c’était réussi : j’ai brahmsé jusqu’à la fin de ces concerts.

Voici un court entretien avec Nicholas Angelich, le 5 décembre 2020 à Toulouse, sur Beethoven, à l’occasion d’un concert.





À l’annonce de sa disparition, Renaud Capuçon a salué très ému le « pianiste hors normes » et « l’ami sensible, fidèle, généreux » sur Twitter : « Comme ta sonorité, tu étais lumineux et tendre à la fois (…). Je ne jouerai plus jamais une note de Brahms sans être près de toi. ».

Les hommages et réactions émus se sont succédés depuis ce week-end-là. Tous ceux qui l’ont approché ont témoigné de sa modestie, de sa rigueur et de son courage face à sa maladie des poumons.

Le 7 janvier 2019, Nicholas Angelich a interprété le Concerto pour piano, violon, et quatuor à cordes en ré majeur, opus 21, du compositeur français Ernest Chausson, musique qui fut créée le 4 mars 1892 à Bruxelles. En voici un extrait, son deuxième mouvement, "Sicilienne" (en la mineur).





Je termine avec cet hommage d’Olivier Bellamy sur le site Classica : « "Je ne sais pas". Cet homme qui savait tout sur tout, sans jamais le montrer, se cachait derrière cet aveu troublant qui dénotait rigueur intellectuelle, pudeur et volonté de ne pas blesser. (…) Ce musicien était rongé de peurs, de scrupules et de délicatesses. Dans la rue, il se retournait fréquemment, comme s’il craignait d’avoir perdu son ombre. (…) Cet artiste criblé de maladies qu’on pensait bénignes souffrait d’un mal mystérieux qui n’entravait jamais son professionnalisme, mais qui consumait son existence à petit feu. (…) Nicholas Angelich jouait tout à la perfection. Sa sonorité était l’une des merveilles de la nature. (…) À la fois dense et transparente, souple et inflexible, ronde et tranchante, puissante et légère, colorée et pure. (…) Au terme d’un calvaire enduré avec courage, il est parti paisiblement, le lendemain de Pâques, non sans avoir ému les soignants les plus aguerris ou permis à un personnel héroïque, émerveillé par la gentillesse d’un patient si modeste, de découvrir les beautés de son art. Portant le nom d’un envoyé du ciel, Nicholas aura illuminé ce monde sans jamais faire de mal à personne. Plus que jamais la musique est sœur de la poésie et fille du chagrin. » (19 avril 2022).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicholas Angelich.
Joséphine Baker.
Léo Delibes.
Ludwig van Beethoven.
Jean-Claude Casadesus.
Ennio Morricone.
Michel Legrand.
Francis Poulenc.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

_yartiAngelichNicholas02





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220418-nicholas-angelich.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/nicholas-angelich-l-ange-roi-du-241044

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/21/39444785.html







 

Partager cet article
Repost0
26 mars 2022 6 26 /03 /mars /2022 03:18

« Tout cela n’est rien comparé à ce que je vois dans ma tête ! » (MC Escher).





_yartiEscherMC012

L’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher est mort il y a cinquante ans, le 27 mars 1972 à l’âge de 73 ans (il est né le 17 juin 1898). Auteur de plus de 2 500 dessins, lithographies, gravures, etc., il est connu pour être une sorte d’auteur de l’absurde, utilisant son talent pour le dessin et l’art décoratif au service d’un travail très étudié et sophistiqué sur la géométrie et la physique, mais aussi sur les motifs récurrents.

J’ai découvert MC Escher grâce à un livre d’art des éditions Taschen sorti dans les années 1980 que je m’étais offert par curiosité principalement mathématique plus qu’artistique. J’ai tout de suite été séduit par les clins d’œil, les illusions, les facilités ou au contraire, les difficultés de composition, et finalement, et surtout, par le style très reconnaissable de MC Escher, même si lui-même ne s’enfermait pas dans un seul style.

MC Escher a eu très jeune ce don du dessin, et il en a réalisé en effet avec des styles assez différents, du surréalisme, de l’expressionnisme, du cubisme, de l’art nouveau, etc.

Voyageur européen, il s’est installé en Suisse et en Italie où il a fondé une famille, puis la guerre l’a conduit à regagner les Pays-Bas où il a réalisé la grande partie de ses œuvres les plus connues (entre 1941 à 1964). Il s’est lié d’amitié avec le mathématicien et physicien Roger Penrose (né en 1931, Prix Nobel de Physique 2020). Il s’est aussi lié avec le mathématicien Harold Coxeter (1907-2003), spécialiste de la géométrie des coniques, qui l’a beaucoup inspiré.

Dans ces œuvres qui l’ont rendu célèbre, MC Escher utilisait surtout des figures destinées à faire illusion, de manière assez géniale dans ses dessins. Il prenait un thème plutôt classique et moulinait la perspective du dessin dans le but de créer un malaise visuel, un malaise pour l’entendement et le raisonnement, ou pour l’interprétation. Ainsi, il a décliné de différentes manières le Ruban de Möbius, ou ses variantes comme l’a proposé Roger Penrose : le Triangle de Penrose, le Carré de Penrose, etc. jusqu’aux escaliers de Penrose qui inspirèrent ses meilleures compositions.

_yartiEscherMC028

D’autres œuvres connues de MC Escher s’inspirent des arts décoratifs et flirtent aussi tant avec l’art islamique qu’avec les fractales, chargées également d’illusions pour passer par exemple du jour à la nuit, ou d’un oiseau à un canard.

Je propose ici très simplement, dans l’ordre chronologique, quelques échantillons de son œuvre, d’abord quelques dessins et gravures non pas plus classiques mais plus "ordinaires" et intégrés dans son époque (cubisme, surréalisme, etc.), réalisés pendant sa jeunesse, et ensuite, des œuvres chargées d’illusions savantes, construites avec un talent géométrique indéniable. La totalité de ces reproductions proviennent du site répertoire Wikiart.org.

_yartiEscherMC001


_yartiEscherMC002


_yartiEscherMC003


_yartiEscherMC004


_yartiEscherMC005


_yartiEscherMC006


_yartiEscherMC007


_yartiEscherMC008


_yartiEscherMC009


_yartiEscherMC010


_yartiEscherMC011


_yartiEscherMC013


_yartiEscherMC014


_yartiEscherMC015


_yartiEscherMC016


_yartiEscherMC017


_yartiEscherMC018


_yartiEscherMC019


_yartiEscherMC020


_yartiEscherMC021


_yartiEscherMC022


_yartiEscherMC023


_yartiEscherMC024


_yartiEscherMC025


_yartiEscherMC026


_yartiEscherMC027


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site Wikiart.org.
Maurits Cornelis Escher.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.

_yartiEscherMC029





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220327-escher.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/l-esthetique-geometrique-geniale-240437

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/03/23/39402154.html







 

Partager cet article
Repost0
28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 03:50

« Le fait d’exister, de compter parmi les milliards d’individus qui s’agitent sur notre planète, est une aventure à la fois commune et singulière, et qui prête à réfléchir. Pour ma part, dès ma naissance, dès ma trouée dans ce bas monde, je fus ébaudi. » (René de Obaldia, le 15 juin 2000 à Paris).




_yartiDeObaldiaReneB01

Ou une autre réflexion du même genre, dans "Exobiographie" (éd. Grasset, 1993) : « D’habiter la même planète, à la même époque, une fraction minuscule de temps comprise entre les milliards de siècles et, miracle ! de se rencontrer tout de go dans la rue, au restaurant, à l’église, aux Folies-Bergères, dans l’ascenseur ("Ah ! c’est toi !… – Ah ! c’est nous !... "), ne devrions-nous pas nous jeter dans les bras les uns des autres, balbutiant, riant et sanglotant, et nous lancer quelques compliments ? ».

Le dramaturge et académicien français René de Obaldia vient de mourir à Paris ce jeudi 27 janvier 2022 à l’âge de 103 ans (il est né le 22 octobre 1918 à Hongkong). Cet émerveillement de vivre, dont il a fait part à ses amis de l’Académie française lors de sa réception solennelle (je venais d’écrire "lors de sa réflexion solennelle" !), il l’a toujours conservé durant toute sa vie d’écriture (une soixantaine d’œuvres) jusqu’à cet âge très avancé de 98 ans, âge auquel il s’est mis à la retraite, de publication sinon d’écriture, pour un repos mérité.

Son nom n’est pas français (né en Extrême-orient, il était l’arrière-petit-fils et l’arrière-arrière-petit-fils de deux Présidents de la République du Panama) mais René de Obaldia a certainement été l’un des meilleurs ambassadeurs de la France et de la culture française dans le monde, le meilleur contributeur du rayonnement français, par ses pièces de théâtre qui sont les plus jouées dans le monde provenant d’un auteur français (il l’expliquait par la brièveté de la plupart de ses pièces qui nécessitent peu de décors avec peu de personnages, ce qui permet à des troupes modestes de "s’en emparer"). Il était aussi très fier d’être dans les programmes scolaires, pour son recueil "Les Innocentines" (éd. Grasset, 1969) qu’il avait écrit spécifiquement pour les enfants (et qu’il considérait comme "le fleuron de [sa] couronne").

Sa vie a commencé mal, quatre années dans les camps de la mort, à un âge où l’existence devrait prendre la meilleure forme des promesses. Coïncidence ? Il est parti le jour anniversaire de la fin du cauchemar d’Auschwitz. Cette expérience extrême lui a permis de relativiser ses petits malheurs, de savourer ses petits bonheurs, et de réfléchir sur le Mal.

À son centenaire, il y a plus de trois ans, j’avais évoqué la figure de ce comte conteur qui m’a séduit par son style original, humble et si français, ce que Jérôme Garcin décrivait ainsi le 4 décembre 2008 dans "Le Nouvel Observateur" : « On y parle l’obaldien vernaculaire (c’est une langue verte, savante et bien pendue, qui se décline en alexandrins, calembours et parodies). On y tient que l’absurde est plus sérieux que la raison. On y pratique un doux anachronisme. On y croise selon la saison Queneau, Jarry, Ionesco et Giraudoux. La religion officielle est le ramonisme, de Ramon Gomez de la Serna, pape espagnol de l’hilarité cosmique et thuriféraire des seins de femme. ».

C’était à peu près le même sentiment qu’exprimait la même année Jean-Joseph Julaud : « Il faut dire que les mots qu’il emploie se retrouvent souvent… à contre-emploi. Utilisés dans une entreprise qui peut paraître légère (…), ils conduisent avec humour et malice à installer le lecteur en position d’observateur par rapport au langage lui-même. Ces mots, qui s’amusent entre eux (…), ne sont-ils pas les mêmes que ceux de la solennité, de la gravité ou de la componction ? Dans le sillage de l’écriture surréaliste, René de Obaldia délivre un message où la plus jubilatoire des fantaisies renforce, sans jamais l’exclure, la prudence et la lucidité nécessaires face aux mots qui se laissent si facilement emprisonner par les idées. ».

Survivre quatre ans dans un camp de la mort a donné beaucoup à réfléchir à René de Obaldia, comme il l’a confié à "Zone Critique" le 11 novembre 2017 : « J’ai été hanté très tôt par le Mal. (…) Le Mal est une de mes grandes préoccupations, d’autant plus que le monde est magnifique. (…) Effectivement, le monde est une splendeur. C’est l’Homme qui pose un problème. C’est celui du Mal, qui lui est intrinsèque, car le Mal n’existe pas dans la Nature. ». Une rencontre entre René de Obaldia et Maurice Bellet aurait été très instructive. L’a-t-elle jamais eu lieu ? Probablement pas.

Comme dans une sorte de réplique par avance à des vieilles rengaines tournées vers le passé, qu’aujourd’hui, Éric Zemmour semblerait le mieux incarner, René de Obaldia insistait le 4 mars 2015 sur France Culture, lui qui a tant vécu au point d’être l’académicien qui a le plus longtemps vécu, que ce n’était pas mieux avant : « En vérité, le monde n’a jamais été gai. Il ne faut pas céder au passéisme : homo homini lupus ! Ça a été affreux à toutes les époques. Croyez-vous que la guerre de Cent Ans ou la peste bubonique n’ont pas été cruelles aussi ? ».

_yartiDeObaldiaReneB02

Voici en son hommage quelques échantillons de son style savoureux et joyeux qu’on peut aussi retrouver plus nombreux sur Internet.


"Innocentines" (éd. Grasset, 1969)

« Je suis une petit fille
Mais je mets des pantalons
J’ai beau m’appeler Pétronille
J’aime mieux être un garçon. »
(Pétronille)

« Chez moi, dit le garçon
On élève une tortue
Elle chante des chansons
En latin et en laitue. »


"La Jument du capitaine" (éd. Le Cherche Midi, 1984)

« Un jeune aoûtien croisant une ravissante juilletiste sur la route de Montélimar (lui, une Porsche gris métallique, elle, un Austin rouge) eurent le temps, trois cents kilomètres de bouchons, figés tous deux à la même hauteur, d’échanger leurs adresses et leurs téléphones. Il se revirent peu après, mêlés à des septembristes Puis ils se marièrent, furent heureux, et eurent beaucoup d’automobiles. »

« Le temps dévore le temps. Je m’agenouille devant la beauté, c’est mon squelette que je relève. »

« L’asperge : le poireau du riche. »

« Ne deviens pas qui tu hais. »

« J’interdis la télévision à mon chien. Pas question de l’abêtir. »


"Sur le ventre des veuves" (1996)

« Pas un corps qui soit véritable
Pas de pain qui mange la nuit
Et j’avançais, si misérable
Que les bêtes fuyaient sans bruit… »
(repris de "Génousie", éd. Grasset, 1960).


"Fantasmes des demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l’âme sœur" (éd. Grasset, 2011)

« Cherche un beau ténébreux un poète
Vivant sous les toits
Une pomme un couteau une rose et la foi
Doucement hors-la-loi
Des étoiles à sa fenêtre
Des étoiles plein la tête. »

« Cherche un mutant sexy
Vendant d’une autre galaxie
Sans passeport sans diplôme
Fleurant bon l’ozone
Pas tout à fait un homme
(…)
Quand il me prendra
De tous les côtés à la fois
Et que, la tête en bas
J’apercevrai une étoile au fond du matelas
Mamma mia ! »

« Cherche un amant
Aussi beau qu’un éléphant
Éléphant avec des ailes
Ayant des douceurs de gazelle. »

« Cherche un homme qui n’existe pas
Beau
Mais pas trop
Doux et rude
Paillard bien que prude
Religieux et mécréant
Peau de vache et bon enfant
Fleurant le soufre et la lavande. »

« Et quand
Par accident
Voulant chercher son collier d’ambre
Mon savant ouvrira soudain la porte de la chambre
Et que je serai là
En nudité de gala
Mon amant entre les bras
(– "Ne dis rien
Félicien
Ne bouge pas
Fais semblant de n’être pas là")
Le pauvre chrétien
Tout à ses équations
Ses obscures ruminations
Essuiera ses lunettes
Avec le papier-toilette
Et dira :
X, inconnu
Y, toute nue
X + Y au carré
Au carré sur mon pucier
Sont deux facteurs indépendants
Bien assurément !
Deux facteurs indépendants.
In-dé-pen-dants.
Puis, refermera la porte
Sa tête pleine de lunes mortes. »


"Le Secret" (2010)

« La nuit, il faisait si noir
Que j’ai cru à une histoire
Et que tout était perdu.
Mais d’un seul coup j’ai bien vu
Un navire dans le ciel
Traîné par une sauterelle
Sur des vagues d’arc-en-ciel ! »


"Fugue à Waterloo" (éd. Grasset, 1956)

« La Reine est en tablier et lave la vaisselle ! Son imagination a, en quelques sorte, épuisé la réalité. Trois jours seulement qu’Alouette et Zilou vivaient ensemble, et il leur paraissait qu’il en avait toujours été ainsi. ».


"Exobiographie" (éd. Grasset, 1993)

« Mon âme, ma petite âme, mon âmelette. »

« Le poète entre dans le temps par effraction ; il l’abolit. »

« Le temps ne coulait pas, le temps, comme pris dans les hélice des ventilateurs, tournait en rond… Quel ennui ! »

« Il allait d’estaminet en estaminet en quête de soi-même et, déclarait-il, pour atteindre "l’état flamboyant". »


"Perles de vie" (éd. Grasset, 2017)

« Le chat : la sentinelle de l’invisible. »


Dans son dernier livre, recueil des citations et autres réflexions qui l’ont marqué, "Perles de vie", le dramaturge joueur proclamait : « Je vais bientôt me quitter. Oui, disparaître de cette planète. (…) Je vais maintenant prendre congé de vous non sans vous gratifier cette fois d’un proverbe bantou : "Mon ami n’est pas mort puisque je vis encore". ».

L’auteur du plus beau vers de la langue française « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin » ne serait pas opposé à le graver sur sa tombe en guise d’épitaphe, d’autant plus qu’il existe même une confrérie du geai gélatineux. Alors qu’il pensait être veillé à sa mort par sa femme, celle-ci est partie il y a dix ans et pour se consoler, il lui suffit de se dire qu’il a eu beaucoup de chance dans sa vie passionnante. La mort ne lui faisait pas peur, seule l’énigme l’attendait.

« Cousu de noir à ton corsage
Cousu de rouge à ton jupon
Je meurs de croire en ton visage
De me blesser avec un nom.
Cette eau qui coule, Marie-Ange,
Ne la bois pas avec ma mort.
Tes jeunes seins qui me roucoulent
Je les noierai dans un vieux port. »
("L’adolescent")


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Quelques citations de René de Obaldia.
Interview de René de Obaldia sur France 2 le 28 mai 2017.
Interview de René de Obaldia sur France Culture le 4 mars 2015.
Interview de René de Obaldia dans "Zone Critique" le 11 novembre 2017.
L'humble Immortel centenaire.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiDeObaldiaReneB03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220127-rene-de-obaldia.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/rene-de-obadia-le-comte-est-bon-238999

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/27/39322699.html









 

Partager cet article
Repost0
7 janvier 2022 5 07 /01 /janvier /2022 03:39

« J’ai travaillé dans un service EVC-EPR pendant plusieurs années ; j’aimais ça, en général c’est dirigé par des gens bien, qui prennent le temps de s’intéresser à chaque patient. Ici on ne peut pas, on est dans les urgences, puis les réanimations, les malades ne restent pas longtemps, ce n’est pas possible de les connaître. Je suis sûre que votre papa est quelqu’un d’intéressant. » (Michel Houellebecq, "Anéantir", éd. Flammarion, 7 janvier 2022).





_yartiAneantirA01

Comme son éditeur Flammarion l’avait annoncé le 17 décembre dernier, le huitième et nouveau roman de Michel Houellebecq vient de sortir en librairie ce vendredi 7 janvier 2022. Au contraire de la plupart des précédents romans de l’auteur, "Anéantir" est plutôt long (736 pages). Il comporte soixante et onze chapitres de quelques pages regroupés dans sept grandes parties (intitulées par un simple nombre en lettre sans fioriture ni majuscule). Je pense que c’est un "grand cru". Style égal à lui-même, dépouillé et agréable à lire, descriptif parfois noyé dans les détails d’une vie quotidienne qu’on oublierait peut-être très vite à l’avenir si un auteur comme Houellebecq ne la gravait pas dans un livre, et le fond est tout aussi dense que précédemment, avec un grand nombre de sujets abordés.

Le secret d’ailleurs du succès de Michel Houellebecq est que ses romans ont à la fois une trame vivante, un scénario qui tient la route, et sont l’occasion de divaguer, de s’épancher sur la réflexion sur le monde, sur les choses importantes, ou pas. Parfois, les deux sont un peu collés artificiellement aux phrases. Au contraire, dans "Anéantir", les deux sont idéalement imbriqués, un fait du scénario avec une pensée d’un personnage, jusqu’à ce qu’un autre personnage interrompe cette pensée pour revenir à l’histoire.

Dans un précédent article, où je m’étonnais des sorties littéraires de Houellebecq en début d’année (toutefois, le dépôt légal de "Anéantir" date de novembre 2021), je précisais le contexte du livre, sans pour autant en dire beaucoup plus. Je voudrais donc, maintenant qu’il est sorti, en dire un peu plus et le citer aussi. Dans la trame, il y a une histoire politique, un ministre, sa vie, son ambition politique, et son contexte. Emmanuel Macron finit son second mandat et ne peut pas en solliciter un troisième. Il tente alors de faire comme Vladimir Poutine avec Dmitri Medvedev.

Houellebecq s’installe toujours politiquement avec environ cinq ans d’avance. Nous sommes en 2026 (certains articles parlent de 2027 mais il est clairement précisé qu’on est à moins de six mois de l’élection présidentielle, quand on écrit "moins de six mois", cela veut dire aussi "à plus de cinq mois", sinon, on aurait dit "à cinq mois", si bien que cela signifie qu’on est à la fin de l’année 2026). Comme dans "Soumission", sorti il y a exactement sept ans, le 7 janvier 2015, et qui place l’action à l’élection de 2022 (à l’époque, François Bayrou allait devenir Premier Ministre).

Au fond, les tentatives d’anticipation de la vie politique du romancier sont un peu décevantes. Il n’y a pas beaucoup d’imagination et il suit la ligne du présent quand il l’écrit, comme si la courbe était linéaire sans aspérité, sans singulérité. Pour "Soumission", il n’a pas évoqué l’hypothèse d’une percée d’Emmanuel Macron, parce que son potentiel politique n’a été vraiment révélé qu’en mars 2015, après la sortie du livre. Ici, c’est la percée du polémiste Éric Zemmour qui passe à l’as, alors que ce dernier, même non-élu (ce qui est le plus probable), compte bien faire élire un groupe parlementaire et donc exister politiquement encore en 2027. Bref, ce manque d’originalité et de créativité politiques est décevante même si, il faut bien l’avouer, c’est un exercice très difficile, ou on dit n’importe quoi (c’était le cas de "Soumission" avec l’élection d’un candidat musulman d’origine maghrébine, et c’est une sorte de fable), ou on se trompe complètement, mais c’est difficile d’anticiper les soubresauts qui bouleversent la vie politique de manière décisive et durable, et les meilleurs analystes politiques n’y parviennent d’ailleurs jamais.

Autre déception sur le fond, sur l’histoire, c’est l’absence de pandémie de covid-19. Certes, en plaçant l’histoire avec près de cinq années de plus, on peut raisonnablement imaginer que le coivd-19 sera du passé, mais rien n’en est sûr pour autant (car c’est une vraie s@loperie). Dans tous les cas, il en restera des séquelles sociales, ou sociétales, sur la manière d’être en relation les uns avec les autres, les poignées de main, les bises entre collègues (les femmes ravies de ne plus devoir embrasser leurs collègues hommes), la crise sanitaire aura sans doute impacté beaucoup plus que le simple réflexe sanitaire dans la société en général. Je me surprends moi-même à trouver les personnages des films de Hitchcock pas très responsables sanitairement car ils ne portent pas de masque ! Ou j’en viens à dater les fictions en pensant précovid ou covid, un peu comme les périodes égyptiennes pré- ou postptoléméennes.

Il est vrai que Michel Houellebecq a dû commencer à écrire ce roman avant le début de la crise sanitaire (mais je n’en sais rien, il faudrait le lui demander). Ce qui est décevant pour ma part, c’est que j’imaginais aisément que Michel Houellebecq serait le premier romancier à utiliser le covid-19 dans les prochaines parutions littéraires. Ce n’est pas encore le cas et je m’étonne plus généralement que le covid-19 n’apparaisse, à ma connaissance, sauf à la marge, dans aucune fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Probablement parce qu’on est encore "en plein dedans". Alors que l’introduction du smartphone a été très rapide dans les fictions littéraires ou cinématographiques.

Parmi les grands thèmes abordés, il y a bien sûr l’amour (ou le sexe, c’est dans la même catégorie mais pas pareil du tout) et la mort (la fin de vie notamment, la mort qui vient soudainement n’importe où ou la mort qui se prépare lentement, tel le lait sur le feu).

Sur l’amour et le sexe, on revient parfois au premier roman, "L’Extension du domaine de la lutte", car l’auteur propose qu’il y a un nombre toujours croissant de personnes qui deviennent non seulement véganes mais aussi asexuelles, c’est-à-dire, qui ne se préoccupent pas de leurs relations sexuelles, voire de leur vacuité. Et cela concerne certes des femmes, mais aussi des hommes, comme ce ministre techno qui en oublie d’être un homme (bien que marié, mais son épouse trouve ailleurs ce qu’elle n’a pas dans son couple).

Ainsi : « Prudence n’était pas une "femme pour le sexe", c’est au moins ce dont Paul essayait de se persuader, sans réel succès parce qu’il savait bien, au fond, que Prudence était faite pour le sexe au même titre, et peut-être davantage, que la plupart des femmes, que son être profond aurait toujours besoin de sexe, et dans son cas il s’agissait du sexe hétérosexuel, et même, s’il fallait être tout à fait précis, de la pénétration par une bite. ». On ressent bien le Houellebecq un peu vulgaire dans l’écriture par sa description pas très majestueuse ni heureuse de la réalité humaine, comme on l’avait déjà dans "Les Particules élémentaires" (ad nauseam) et plus généralement, dans tous ses romans.

Sur cette relation de couple qui s’étiole, je veux aussi citer cette phrase, très houellebecquienne : « Une amélioration des conditions de vie va souvent de pair avec une détérioration des raisons de vivre, et en particulier de vivre ensemble. ». Autrement dit, c’est la version individualiste de la version collective et démographique suivante : plus on est riche, moins on fait d’enfants (de quoi rassurer de nombreux angoissés de la France-d’avant).

Dans la vie de couple, il y a aussi les corvées quotidiennes, souvent prises en charge par les femmes : « C’était une aide ménagère, capable d’accomplir les tâches classiques (ménage, courses, cuisine, lavage, repassage) auxquelles son père était radicalement inapte, comme tous les hommes de sa génération, non que les hommes de la génération suivante aient gagné en compétence, mais les femmes avaient perdu de leur côté, et une certaine égalité s’était de mauvaise grâce installée, ayant pour conséquence chez les riches et les demi-riches une "externalisation" des tâches (comme on le disait aussi pour les entreprises, qui sous-traitaient en général ménage et gardiennage à des prestataires extérieurs), chez les autres une progression générale de la mauvaise humeur, des attaques parasitaires et plus généralement de la saleté. ».

Sur la fin de vie et la mort, Michel Houellebecq en parle beaucoup, évidemment, comme aussi d’habitude. Dans mon précédent article, j’expliquais qu’un personnage ressemblait à Vincent Lambert. Effectivement, au début, il est dans un état pire puisque le personnage du roman est intubé, sous ventilation artificielle (à cause d’un AVC), ce qui n’était pas le cas de Vincent Lambert qui était seulement sous sonde gastrique car il ne pouvait pas déglutir (en revanche, il était autonome pour la respiration), mas par la suite, comme Vincent Lambert, son état a évolué en "état pauci-relationnel". D’où l’importance de connaître les bonnes structures (voir la citation en haut de l’article).

À l’occasion de la première visite à l’hôpital du fils de ce patient, Houellebecq en profite pour régler quelques comptes avec le personnel médical qui l’agace, et en particulier, sur leur infantilisation : « "Votre papa a été hospitalisé à 8 heures 17 ce matin". Elle disait "papa" elle aussi, c’était effrayant, ça faisait partie des consignes officielles, de commencer par infantiliser les proches ? Il avait presque cinquante ans, ça faisait bien longtemps qu’il n’appelait plus son père "papa", est-ce qu’elle-même appelait son père "papa", ça l’aurait étonné. ».

Et cette réflexion sur le stress : « De fait, s’il y a un endroit qui produit des situations angoissantes, s’il y a un endroit où le besoin de tabac devient rapidement intolérable, c’est bien un hôpital. On a mettons un époux, un père ou un fils, le matin même il vivait avec vous, et en quelques heures, parfois en quelques minutes il pouvait vous être enlevé ; qu’est-ce qui pouvait être à la hauteur de la situation, sinon une cigarette ? Jésus-Christ, aurait probablement répondu Cécile. Oui, Jésus-Christ, probablement. ».

Puis vient cette excellente description de la mort, là encore très houellebecquienne : « Le feu, juste en face de l’hôpital, passa de nouveau au rouge ; il y eut un premier coup de klaxon, comme un brame isolé, puis une immense vague de klaxons monta, emplissant l’atmosphère empuantie. Tous ces gens avaient sans doute des soucis variés, des préoccupations personnelles ouprofessionnelles ; ils étaient loin de songer que la mortétait là, sur le quai, à les attendre. Dans l’hôpital, les "proches"se préparaient au départ ; eux aussi avaient une vie personnelle et professionnelle, bien entendu. S’ils étaient restés quelques minutes de plus ils l’auraient vue, la mort. Elle était à proximité de l’entrée, mais tout à fait prête à monter dans les étages ; c’était une salope, mais plutôt une salope bourgeoise, classe et sexy. Elle accueillait cependant tous les trépas, les mourants des classes populaires pouvaient faire appel à elle aussi bien que les riches ; comme toutes les putes, elle ne choisissait pas ses clients. ».

Michel Houellebecq fait aussi dans la prospective industrielle heureuse, ce qui change son ton généralement pessimiste et négatif (c’est ce qu’avait d’ailleurs annoncé Bruno Le Maire le 26 octobre 2021) : « Citroën avait fait jeu égal avec Mercedes sur la quasi-totalité des marchés mondiaux. Elle s’était même, sur le très stratégique marché indien, hissée au premier rang, devant ses trois rivaux allemands, Audi elle-même, la souveraine Audi, avait été reléguée au deuxième rang, et le journaliste économique François Lenglet, pourtant peu coutumier des épanchements émotionnels, avait pleuré en annonçant la nouvelle, lors de l’émission très suivie de David Pujadas sur LCI. » (je doute cependant que les émissions télévisées et leurs chroniqueurs restent telles qu’elles pendant plus de six ou sept ans, ce serait plus crédible d’imaginer une nouvelle émission).

Plus généralement, l’idée est qu’il n’y a plus que deux secteurs automobiles, le bas de gamme et le haut de gamme, et qu’il n’y a plus de moyenne gamme car il n’y a plus de classe moyenne (ce qui est très pessimiste). Renault, en rachetant Dacia, réussit dans le bas de gamme et PSA, au contraire, s’est armé pour rivaliser avec l’industrie allemande sur le haut de gamme. Avec succès. Et laisse le très haut de gamme aux Britanniques qui en gardent le monopole.

Ces quelques aperçus servent à faire découvrir ce roman qui sera probablement considéré comme du grand Houellebecq, qui a atteint sa maturité de grand sociologue de la société française, au langage plus lucide que cru (définition de "cru" : « se dit d’une manière de s’exprimer qui est directe, sans ménagement ; réaliste ; […] se dit d’un propos qui choque les bienséances ; choquant » selon Le Larousse), et qui réduit ses provocations au strict nécessaire pour la pertinence de son histoire. N’hésitez pas à goûter ce plat savoureux, un plat de résistance, et ce n’est pas de la cuisine moléculaire !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anéantir : du grand Houellebecq !
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq évoque Vincent Lambert.
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

_yartiHouellebecqG01





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220107-houellebecq-aneantir.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/aneantir-du-grand-houellebecq-238517

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/04/39289499.html








 

Partager cet article
Repost0
4 janvier 2022 2 04 /01 /janvier /2022 03:11

« Moi, j’écris quand je me réveille. Je suis encore un peu dans la nuit, il me reste quelque chose du rêve. Je dois écrire avant de prendre une douche. En général, dès qu’on s’est lavé, c’est foutu, on n’est plus bon à rien. » ("Le Monde", le 30 décembre 2021).



_yartiAneantirA03

Annoncé il y a quelques semaines, le 17 décembre 2021, "Anéantir" sera dans les rayons des librairies et éventuellement des grandes surfaces ce vendredi 7 janvier 2022. "Anéantir", on ne s’en étonnera pas, du moins, on ne s’étonnera pas du climat général qu’infuse ce titre, c’est le nouveau roman de Michel Houellebecq chez Flammarion. Dans ce qui va suivre, je ne serai donc pas objectif puisque j’adore Houllebecq.

Très étonnant, d’ailleurs, le choix de l’éditeur et de l’auteur de faire sortir le livre en début d’année, et depuis le Prix Goncourt ("La Carte et le Territoire" est sorti le 3 septembre 2010), les trois romans suivants sont tous sortis la première semaine de janvier, peut-être en souvenir du premier de ceux-là, le 7 janvier 2015. Toujours est-il que commercialement, l’intérêt serait plutôt de le sortir en novembre, pour bénéficier de l’effet des cadeaux de Noël (quoi de plus judicieux qu’offrir le dernier Houellebecq ?). C’est ce que font de nombreux projets éditoriaux.

De plus, l’auteur a personnellement étudié et conçu la forme matérielle de l’ouvrage, se souciant de la lecture de ses lecteurs, de prévoir un dos relié de façon à laisser le livre ouvert au milieu, choisissant subtilement le marque-page… et insistant sur une couverture sobre et minimaliste, au point de ne même pas mettre de majuscule pour le titre et le nom de l’auteur. L’ouvrage est dans une édition "à l’allemande" avec des dimensions faisant intervenir le nombre d’or. Au fond, Michel Houellebecq s’est choisi le livre qu’il aimerait lire en tant que lecteur. Depuis le 10 novembre 2021, on peut déjà toucher ce genre de livre avec les rééditions de ses trois premiers romans, "Extension du domaine de la lutte", "Les Particules élémentaires" et "Plateforme".

Cette fois-ci encore, le lecteur ne sera pas volé et en aura pour son argent (26 euros) : le livre comporte 736 pages qui, comme toujours chez Houellebecq, ont la saveur d’un style fluide, simple, sobre, et descriptif.

Le site Mediapart, antihouellebecquien primaire, trouve ce livre à connotations racistes. Je n’ai pas pu lire la critique de ce site (de Joseph Confavreux et Lise Wajerman, le 3 janvier 2022), car il faut être abonné, mais ça commence ainsi : « Une écriture en fin de vie, un écrivain qui radote, des propos odieux en mode crème, mais une critique enthousiaste, comme si Houellebecq était à notre temps réactionnaire une fierté française comparable à ce que le nucléaire a été pour les Trente Glorieuses. ». L’excessif est insignifiant, et il est clair que si on cite des personnages, qui peuvent être parfois odieux, on peut toujours trouver l’auteur odieux.

Michel Houellebecq est ce qu’on appelle un auteur à polémiques, mais il n’est pas un polémiste. C’est en broyant du noir, dans une quasi-dépression, qu’il a su sortir de sa plume les mots touchants et tranchants très représentatifs de notre société postmoderne. Si le regretté Bernard Maris, assassiné en même temps que le livre "Soumission" sortait en librairie, il y a sept ans, adorait cet auteur, c’était justement parce qu’il est un observateur très fin de notre société et que ses romans valent bien de nombreuses études sociologiques.

Si Houellebecq s’est fait connaître en décrivant plutôt un monde obscur voire noir, lui-même paraît s’être épanoui dans la joie, élargissant le spectre de son talent à la lecture publique, à la réalisation et même au métier d’acteur, en participant à des entreprises qui ne manquaient pas d’autodérision.

Pour "Anéantir", il semble être revenu à ses vieilles noirceurs (encore que…). L’éditeur a demandé aux 600 critiques qui ont eu le privilège de recevoir le livre en avant-première de ne rien dévoiler de l’intrigue avant le 30 décembre 2021, ce qu’ils ont respecté à ma connaissance. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut tout dévoiler, car il n’y a rien de plus rageant que de raconter un livre (ou un film) avant de le faire lire (ou regarder). Ce roman, à l’évidence, se laisse lire comme une petite saveur acidulée, ou un chocolat qu’on évitera de croquer et qu’on sucera jusqu’à l’extase… Bon, j’exagère un peu, mais les romans de Houellebecq sont si rares que j’ai bien le droit d’exagérer !

Ce qu’on peut en dire, c’est que l’histoire se passe en 2026 ou 2027 (vous imaginez dans quel calendrier politique on se trouve alors) et qu’elle débute sur la description d’une guillotine. Rien à voir avec les gilets jaunes… ou bien si, un petit peu quand même. Il est question d’informatique, un domaine que connaît bien l’auteur, et notamment de films réalisés avec des images de synthèse, une vraie science et un vrai business. Des nouvelles technologies en-veux-tu-en-voilà.

Le roman que certains considèrent comme un "thriller politique" évoque de très nombreux sujets de société, c’est souvent avec Houellebecq, avec parfois des dispersions, notamment la fin de vie avec un personnage qui n’est pas sans faire penser à Vincent Lambert, mais surtout l’amour que l’auteur décline dans tous les sens, comme l’écrit Laurence Houot, dans sa critique du livre pour France Télévisions le 30 décembre 2021 : « Michel Houellebecq décrit un monde en déclin, sans espoir, sombre et mélancolique, dans lequel surgissent pourtant des moments de grâce, de bonheur, apparaissant ici ou là, dans les trajectoires de ses personnages, le plus souvent sous les traits de l’amour. ». Ajoutant : « Le romancier poursuit ainsi sa peinture de la société contemporaine, à la manière des romanciers du XIXe siècle, reliant tous les éléments qui composent notre quotidien aux grands thèmes universels de la métaphysique, faisant de ce nouveau livre un roman humaniste (à tendance pessimiste). ».

Parmi les personnages, je citerais deux personnes un peu geeks qui travaillent pour la DGSI avec des statuts divers, et deux énarques, ou plutôt, un couple d’énarques (une femme et un homme), du corps de l’inspection des finances (l’homme est le personnage central du livre, ne cessant de faire des rêves retranscrits dans le roman, et la femme ressemble à Trinity dans "Matrix").

Un couple au sens houellebecquien du terme, c’est-à-dire pas vraiment le grand amour, plutôt, un amour de deux timides peu préoccupés à séduire (ce sont des énarques !) qui évolue tant bien que mal jusqu’à ce qu’explose la bombe végane (la femme devient végane, l’homme reste carnivore, donc charognard). Ils se partagent donc le réfrigérateur mais font chambre à part dans un bel appartement parisien du 12e arrondissement pour lequel les deux venaient de s’endetter.

Enfin, je terminerais avec un cinquième personnage, assez transparent : Bruno Juge, qui est comme par hasard le Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget. Tout le monde peut donc deviner, c’est un gros clin d’œil, qu’il pastiche Bruno Le Maire, lui-même se revendiquant proche de l’auteur, lui-même cultivant une réelle ambition littéraire (il a sorti des romans), comme son mentor Dominique de Villepin, lui-même déjà surfant confusément dans le scénario d’une bande dessinée et de son adaptation au cinéma, "Quai d’Orsay".

Bruno Le Maire a un tantinet spoilé le livre au cours d’un colloque à Bercy le 26 octobre 2021 (alors que le livre n’avait pas encore été annoncé) : « Vous savez que je suis très lié avec un écrivain que vous connaissez tous, qui s’appelle Michel Houellebecq. » (le romancier s’est souvent rendu à son ministère pour se documenter). Il a évoqué ses ouvrages « qui sont peut-être le meilleur sismographe de ce qu’est la société française aujourd’hui ». Insistant : « Michel Houellebecq est probablement celui qui saisit le mieux les courants profonds qui animent la société française. ».

Michel Houellebecq s’est interdit tout service après-vente, comme à son habitude. Il se trouve plus percutant à l’écrit réfléchi que dans une improvisation orale où, comme Cicéron, il trouve bien trop tard ce qui est pertinent à dire.

Il est cependant intervenu dans une conférence à la Sorbonne (le prestigieux amphithéâtre Richelieu) le 2 décembre 2021 au cours d’entretiens animés par Agathe Novak-Lechevalier, maître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, qui a supervisé le numéro spécial du "Cahier de l’Herne" qui lui est consacré.





Et il a accepté d’être longuement interviewé par Jean Birnbaum, responsable du "Monde des livres", pour "Le Monde" du 30 décembre 2021, où il évoque en particulier l’importance du rêve dans ce roman : « Le rêve est à l’origine de toute activité fictionnelle. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que tout le monde est créateur, parce que tout le monde reconstruit des fictions à partir d’éléments réels et irréels. C’est un point important. ». Et il a exprimé une idée très positive : « Il n’y a pas besoin de célébrer le Mal pour être un bon écrivain ! Dans mes livres, comme dans les contes d’Andersen, on comprend tout de suite qui sont les méchants et qui sont les gentils. Et s’il y a très peu de méchants dans "Anéantir", j’en suis très content. La réussite suprême, ce serait qu’il n’y ait plus de méchants du tout ! ».

Laurence Houot conclut sa critique du roman ainsi : « Michel Houellebecq a un sens de l’observation, un souci du détail, et une forme de rigueur, d’honnêteté dans l’écriture, sans fioritures, sans "frime", qui, au-delà de tout ce qu’il peut raconter, nous touche, et nous éclaire, en nous offrant comme il le dit lui-même, parlant de la fonction des livres, "une alternative au monde". ». C’est sa huitième alternative au monde que nous propose Houellebecq le 7 janvier prochain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rentrée littéraire 2022 : "Anéantir" de Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq évoque Vincent Lambert.
Houellebecq a 65 ans.
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

_yartiAneantirA02




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220102-houellebecq-aneantir.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/rentree-litteraire-2022-aneantir-238396

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/03/39287890.html








 

Partager cet article
Repost0
23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 03:43

« Il faut prendre conscience de ce fait peu banal que Pierre Soulages n’est pas originaire des élites intellectuelles. Même dans ce pays socialement clivé, quelqu’un qui n’est pas du tout originaire des milieux culturels a pu parfaitement développer un art absolument rigoureux qui est reconnu par tous et qui ne recourt pas à la séduction. » (Pierre Encrevé, le 10 octobre 2009).




_yartiSoulagesE03

Cette réflexion parue sur le site officiel de l’Aveyron (aveyron.com) le 10 octobre 2009 a été émise par Pierre Encrevé, l’un des deux commissaires de l’Exposition Soulages du Centre Pompidou en 2009-2010 à l’occasion des 90 ans de l’artiste. Maintenant, Pierre Soulages fête son 102e anniversaire ce 24 décembre 2021. C’est un monument, français mais mondial aussi, parisien et aveyronnais (il a installé son atelier en région parisienne le 14 mars 1946). Entre-temps, une rétrospective de sa peinture a eu lieu au Louvre en 2019-2020, pour son centenaire, rare privilège d’un peintre encore vivant partagé avec seulement Chagall et Picasso.

Pierre Encrevé poursuivait ainsi sur l’art de Soulages, dont certains se moquent : « Car son art va chercher chez vous quelque chose de très profond, lié au sacré. Accéder à son art demande du temps et du silence. Cela suppose de désapprendre une esthétique de grande consommation. Mais c’est un choix que n’importe qui peut faire. ». En ce sens, la peinture de Soulages n’est pas "élitiste".

Oui, l’art de Soulages est reconnu depuis longtemps, depuis plus de soixante-dix ans. Depuis une quarantaine d’années, tous les Présidents de la République ont apprécié Pierre Soulages, l’ont rencontré, parfois décoré, certains ont acheté de ses œuvres. Nicolas Sarkozy, probablement le moins connu comme amateur d’art, lui a même consacré quelques pages dans son anthologie artistique (qui peut faire un beau cadeau de Noël aux profanes de l’art). Oui, Soulages fascinent l’élite.

Comment parler de reconnaissance ? On s’amuse suffisamment à propos du marché de l’art et de ses bulles artificielles (à cet égard, je recommande de revoir la pièce de Yasmina Reza "Art", créée le 28 octobre 1994 avec Pierre Vaneck, Fabrice Luchini et Pierre Arditi dans une mise en scène de Patrice Kerbrat, qui explique la supercherie mais aussi la sincérité de l’art contemporain). Pourtant, chez Soulages, point de supercherie et une réelle recherche.

Pierre Encrevé a parlé de son art « lié au sacré » et assurément, cette recherche du sacré était palpable lorsque Pierre Soulages a projeté de réaliser 104 vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, datant du XIIe siècle (qu’il avait visitée pour la première fois en 1931) : « J’ai été invité à expliquer mes intentions à la préfecture. Ils tremblaient un peu de ce que j’allais faire. Le maire de Rodez était présent. Une fois les vitraux réalisés [entre 1987 et 1994], le succès touristique était là, pierre angulaire de la pensée des maires, retournant soudain les hôteliers, si farouchement contre mon projet. ». Pourtant, il n’est pas croyant : « Je suis devenu agnostique. La seule chose dont je sois sûr, c’est que je ne sais pas. La foi ne m’a jamais effleuré ni tenté depuis. Mais je reste de culture chrétienne et j’admire beaucoup Jean de la Croix, le mystique. » ("Le Figaro" le 8 mars 2013). Avant ses vitraux, il y avait 350 000 visiteurs à Conques chaque année, depuis ses vitraux, 500 000.

Soulages a refusé qu’un musée lui fût consacré à Montpellier, proposé par son maire de l’époque, le bouillonnant George Frêche (celui qui voulait ériger une statue géante de Lénine en plein centre-ville). Le peintre n’aime pas les musées personnels, car les deux premières années, il y a beaucoup de visiteurs, et puis ensuite, on l’oublie. Finalement, il est présent dans une aile du Musée Fabre de Montpellier, et a expliqué à Valérie Duponchelle pour "Le Figaro" du 8 mars 2013, non sans rire de lui-même : « Montpellier a acheté deux grandes toiles, sans barguigner, au prix du marché. Il a été reproché au maire, par le Front national, de gaspiller l’argent des contribuables pour des mètres carrés de goudron ! C’est mon titre de gloire. ».

Je n’ai malheureusement pas visité l’exposition du Louvre, j’aurais dit à cause de la crise sanitaire, mais ce serait une fausse excuse car elle se tenait avant le confinement, du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020. En revanche, j’ai pu visiter le Musée Soulages de Rodez en 2015, peu après son ouverture. Si Pierre Soulages a accepté le Musée Soulages de Rodez, c’était en imposant 500 mètres carrés de surface pour des expositions temporaires d’artistes contemporains. Et en participant au jury pour le choix de l’architecte : « Le projet qui l’a emporté me plaît. Même si les projets de Jean Nouvel, de Christian de Portzamparc, de Kengo Kuma étaient vraiment intéressants. Je dois dire que les architectes sont entre eux d’une sauvagerie que l’on n’imagine pas ! Les Français ont tous été virés. J’ai approuvé le choix final des Catalans RCR. Dire que c’était la seule chose possible, je ne crois pas. ».

Pour Soulages, le "prix du marché" n’est pas un mot à la légère, et cela peut expliquer la colère des élus du FN à Montpellier (remarquons qu’à l’époque de Le Pen père, tous les élus FN des grands villes fustigeaient systématiquement les budgets alloués à la culture contemporaine, considérant l’art contemporain comme de l’art dégénéré ; cela a donné d’épiques répliques enregistrées dans les procès verbaux des conseils municipaux de Grenoble présidés par Alain Carignon).

Les peintures de Pierre Soulages font partie des œuvres qui se vendent les plus chères au monde de la part d’un artiste encore en vie. Ses toiles ont régulièrement battu leur propre record. Ainsi, le dernier record en date s’est passé il y a un mois, le 16 novembre 2021 chez Sotheby’s à New York : il s’agit d’une toile 195 cm x 130 cm réalisée le 4 août 1961 et qui était pendant plus de trente ans dans une collection privée. Il correspond à sa "période rouge" alors que Soulages est devenu célèbre pour son outrenoir, les reflets de la lumière dans le noir.

Ce tableau laisse apparaître des teintes rouges sous le noir par la technique du raclage du matériau utilisé. À l’origine, l’œuvre était estimée entre 8 et 12 millions de dollars et un acheteur en a mis 20,2 millions de dollars (soit 17,8 millions d’euros) à la suite d’enchères "haletantes" (selon le mot du "Figaro" du 17 novembre 2021) de plusieurs acquéreurs potentiels. On lira d’ailleurs avec amusement quelques commentaires à l’article du "Figaro".

_yartiSoulagesF02

Certes, la cote de ses œuvres ne doit pas laisser indifférent Pierre Soulages, mais pour le tableau concerné, il ne lui appartenait plus depuis longtemps ; en quelque sorte, son œuvre lui échappe dès lors qu’il n’en est plus le propriétaire. Cela le dépasse autant que ses admirateurs non fortunés et même sans reconnaissance sur le marché de l’art, Soulages aurait continué à faire ses toiles car elles répondent à une recherche personnelle et artistique. Il est d’ailleurs loin de la vie parisienne, de la frime, du bling-bling et à 100 ans, il a réalisé encore deux ou trois tableaux pour l’exposition du Louvre. Et c’est physique, ce sont de grands tableaux.

Pierre Encrevé expliquait, lors des 90 ans de l’artiste : « Cette grande exposition du Centre Pompidou est faite aussi pour cela, pour ouvrir l’art du Soulages au grand public. ». J’ai visité cette rétrospective et, pour ainsi dire, j’ai fait la connaissance de son œuvre au Centre Pompidou, une exposition très spacieuse, très longue, quasi-exhaustive de ses périodes, de ses recherches, très documentée. Son œuvre est inspirée de la grotte de Lascaux qu’il a visitée très jeune, tout comme des gouffres naturels de l’Aveyron. Il est resté fasciné par les premières peintures, la grotte Chauvet, c’était il y a 360 siècles ! Il s’est inspiré aussi des œuvres de Hartung.

Le génie, c’est une idée fixe qui a germé dans le cerveau de l’enfant et qu’il s’applique depuis près de cent ans à mettre en œuvres (au pluriel) : le noir fait ressortir la lumière. Quand une tentative ne lui convient pas, loin de laisser le marché de l’art faire fructifier son ratage (il le pourrait, d’autres ont été plus cyniques, par exemple Salvador Dali), lui, pudiquement, brûle la toile et récupère son cadre. Les ratés n’ont pas place dans son cheminement. Cette caractéristique fait même partie de sa légende. Bon 102e anniversaire, grand maître !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Soulages consacré au Louvre.
Entrenoir.
Pierre Soulages.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

_yartiSoulagesE02





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211224-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-102-ans-broie-du-238072

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258652.html








 

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2021 6 30 /10 /octobre /2021 02:30

« Adieu, fantômes ! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie les avantages de la mort. Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s’éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. » (Paul Valéry, 1919).



_yartiValeryPaul01

Monstre sacré de la littérature française, reconnu et encensé de son vivant par mille et un honneurs, le poète (et philosophe) Paul Valéry s’est éteint à Paris il y a soixante-quinze ans, le 20 juillet 1945, à l’âge de 73 (il est né à Sète le 30 octobre 1871). Coïncidence, sa disparition a eu lieu trois jours avant le début du procès du maréchal Pétain devant la Haute Cour de justice, d’abord admiré par Paul Valéry comme l’homme de Verdun, puis détesté en 1940 comme l’honteux et odieux homme de la collaboration avec les nazis.

Enterré à Sète après des funérailles nationales, dans ce cimetière qu’il a si bien décrit : « Ce toit tranquille, où marchent des colombes,/ Entre les pins palpite, entre les tombes ;/ Midi le juste y compose de feux/ La mer, la mer, toujours recommencée !/ Ô récompense après une pensée/ Qu’un long regard sur le calme des dieux ! » dans "Cimetière marin", son deuxième chef-d’œuvre (qui se termine ainsi : « Le vent se lève !… Il faut bien vivre !/ L’air immense ouvre et referme mon livre,/ La vague en poudre ose jaillir des rocs !/ Envolez-vous, pages tout éblouies !/ Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies/ Ce toit tranquille où picoraient des focs ! »), sorti en 1920 (il y a cent ans), après son premier chef-d’œuvre, "La Jeune Parque", sorti en 1917 et avant "Charmes", sorti en 1922 : ces trois recueils de poèmes édités chez Gallimard ont eu beaucoup de succès et ont fait la renommée internationale de Paul Valéry, devenu rapidement, entre les deux guerres, la référence morale, intellectuelle, littéraire, au point qu’il pouvait lui-même s’en moquer tellement il trouvait cela exagéré. Il a fait de très nombreuses conférences et beaucoup de voyages officiels en cette qualité de maître incontesté de la poésie française.

Lorsqu’il décida, dans sa nuit mystique du 4 au 5 octobre 1892 (la "nuit de Gênes", il avait 20 ans), de ne plus faire de littérature, de s’éloigner de la poésie et de faire des sciences et des mathématiques, imaginait-il qu’il serait élu membre de l’Académie des sciences de Lisbonne, en 1935 ? Il s’intéressa aux travaux de Bergson, Einstein, Louis de Broglie, Henri Poincaré, Paul Langevin et Auguste Perret. Il échangea beaucoup de réflexion avec ces derniers.

Professeur au Collège de France (chaire de poétique à partir de 1937), grand officier de la Légion d’honneur (1938), président du Pen Club français (1924 à 1934), administrateur du Centre universitaire méditerranéen de Nice (1933 à 1941), président de la commission de synthèse de la coopération culturelle pour l’exposition universelle (1936), président d’honneur de la Sacem (1939), président de l’Union française pour le sauvetage de l’enfance (1941 à 1945), il fut élu le 19 novembre 1925, au quatrième tour par 17 voix, membre de l’Académie française et succéda à Anatole France (à qui il avait succédé à la présidence du Pen Club français). Il s’installa pour une petite vingtaine d’années dans le fauteuil de Malesherbes, Thiers (qui y siégea longtemps, de 1833 à 1877), Henri Martin, Ferdinand de Lesseps, Anatole France, et laissa son siège, après sa disparition notamment à Henri Mondor et au professeur François Jacob.

Ses premiers mots à ses confrères académiciens furent d’ailleurs ceux-ci : « Le passé saisit le présent, et je me sens environné d’une foule d’ombres que je ne puis écarter de mon discours. Les morts n’ont plus que les vivants comme ressource. Nos pensées sont pour eux les seuls chemins du jour. Eux qui nous ont tant appris, eux qui semblent s’être effacés pour nous et nous avoir abandonné toutes leurs chances, il est juste et digne de nous qu’ils soient pieusement accueillis dans nos mémoires et qu’ils boivent un peu de vie dans nos paroles. Il est juste et naturel que je sois à présent sollicité de mes souvenirs et que mon esprit se sente assisté d’une troupe mystérieuse de compagnons et de maîtres disparus dont les encouragements et les lumières que j’en ai reçus m’ont conduit insensiblement devant vous. Je dois à bien des morts d’être tel que vous ayez pu me choisir ; et à l’amitié je dois presque tout. ».

Sa réception sous la Coupole le 23 juin 1927 fut exceptionnelle car Paul Valéry refusa de prononcer une seule fois le nom de son prédécesseur dont il faisait l’éloge. La raison : il en voulait encore à Anatole France de ne pas avoir publié une œuvre de Mallarmé dans le journal "Le Parnasse contemporain". Car Mallarmé était en quelque sorte son inspirateur littéraire ; étudiant, il participait avec assiduité, aux côtés d’un autre grand ami, André Gide (qui insista plus tard pour qu’il publiât ses premiers poèmes), aux précieuses rencontres du mardi chez Mallarmé après avoir fait la connaissance de son ami Pierre Louÿs.

Car c’était bien sa conception de l’écriture qui a impressionné très vite les lecteurs de Paul Valéry. Il était à la recherche des vers "parfaits", plus importants que le sens et l’inspiration. La biographie de l’Académie française explique : « Quête de la "poésie pure", son œuvre se confond avec une réflexion sur le langage, vecteur entre l’esprit et le monde qui l’entoure, instrument de connaissance pour la connaissance. ».

Si Paul Valéry a rédigé finalement peu de poésie, il fut aussi très connu, après sa mort, pour avoir rédigé ses "Cahiers", tous les jours quelques heures pendant une cinquantaine d’années, où il couchait sur le papier l’état de ses réflexions, souvent inquiètes et sans illusions, qui ne furent publiés qu’après sa mort. Une masse incroyable, éditée la première fois par le CNRS entre 1957 et 1961, regroupant plus de 30 000 pages en 261 cahiers !

Chargé de prononcer (en tant que directeur) le rapport sur les prix de vertu le 20 décembre 1934 à la séance publique annuelle de l’Académie française, Paul Valéry déclara : « Voyez-vous, il n’est encore rien de tel comme une vieille Académie pour connaître bien des perfections qui ne se rencontrent pas dans les rues. N’oubliez point que ce qu’il y a de meilleur est toujours assez caché, et que ce qu’il y a de plus haut et de plus précieux au monde est toujours niable. ».

_yartiValeryPaul02

Ses dernières années renforcèrent l’admiration qu’on pouvait déjà avoir de Paul Valéry. En effet, directeur de l’Académie française, le 22 janvier 1931, Paul Valéry a accueilli sous la Coupole, le maréchal Philippe Pétain (élu le 20 juin 1929 à l’unanimité pour succéder au maréchal Ferdinand Foch, dans le fauteuil de Lacordaire, Albert de Broglie, et après la guerre, d’André François-Poncet, Edgar Faure et Michel Serres) : « D’immenses services rendus à la France ; les mérites les plus solides couronnés par les dignités les plus relevées ; la confiance inspirée aux troupes, celle de la nation tout entière qui vous retient dans la paix à la tête de ses forces, tout vous portait au fauteuil vacant du grand capitaine, même le contraste le plus sensible, et sans doute le plus heureux pour le bon succès de la guerre dans le caractère, dans les conceptions, dans la conduite des idées. ».

Une occasion pour Paul Valéry de prononcer des mots de la fin curieusement prophétiques : « Que personne ne croie qu’une nouvelle guerre puisse mieux faire et radoucir le sort du genre humain. Il semble cependant que l’expérience n’est pas suffisante. Quelques-uns placent leurs espoirs dans une reprise du carnage. On trouve qu’il n’y eut pas assez de détresse, de déceptions, pas assez de ruines ni de larmes ; pas assez de mutilés, d’aveugles, de veuves et d’orphelins. Il paraît que les difficultés de la paix font pâlir l’atrocité de la guerre, dont on voit cependant interdire ça et là les effrayantes images. (…) Quels étranges esprits que les esprits responsables de ces pensées ! En plein conscience, en pleine lucidité, en présence de terrifiants souvenirs, auprès de tombes innombrables, au sortir de l’épreuve même, à côté des laboratoires où les énigmes de la tuberculose et du cancer sont passionnément attaquées, des hommes peuvent encore songer à essayer de jouer au jeu de la mort. Balzac, il y a juste cent ans, écrivait : "Sans se donner le temps d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu’à la cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre ? Ne dirait-on pas que l’humanité, toute lucide et raisonnante qu’elle est, incapable de sacrifier ses impulsions à la connaissance et ses haines à ses douleurs, se comporte comme un essaim d’absurdes et misérables insectes invinciblement attirés par la flamme ?  » (c’était le 22 janvier 1931).

Malgré cette relation particulière qui lia les deux hommes, Paul Valéry refusa le principe de la collaboration et refusa que l’Académie, dont il était encore le directeur sous l’Occupation, fît allégeance à Pétain (au grand dam d’Abel Bonnard). Il osa même faire l’éloge de son ami Henri Bergson mort le 4 janvier 1941 malgré la "judéité" de ce dernier. Le philosophe Henri Bergson avait été élu à l’Académie française le 12 février 1914 et fut lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1927. Paul Valéry le considéra ce 9 janvier 1941 comme « le plus grand philosophe de notre temps », enterré très discrètement en sa présence et celle de seulement une trentaine d’autres proches.

Berson loué et admiré : « Que sa métaphysique nous eût ou non séduits, que nous l’ayons ou non suivi dans la profonde recherche à laquelle il a consacré toute sa vie, et dans l’évolution véritablement créatrice de sa pensée, toujours plus hardie et plus libre, nous avions en lui l’exemplaire le plus authentique des vertus intellectuelles les plus élevées. Une sorte d’autorité morale dans les choses de l’esprit s’attachait à son nom, qui était universel. La France sut faire appel à ce nom et à cette autorité dans des circonstances dont je m’assure qu’il vous souvient. Il eut quantité de disciples d’une ferveur, et presque d’une dévotion que personne après lui, dans le monde des idées, ne peut à présent se flatter d’exciter. ».

Paul Valéry parla plus précisément de son style d’écriture : « La vraie valeur de la philosophie n’est que de ramener la pensée à elle-même. Cet effort exige de celui qui veut le décrire et communiquer ce qui lui apparaît de sa vie intérieure, une application particulière et même l’invention d’une manière de s’exprimer convenable à ce dessein, car le langage expire à sa propre source. C’est ici que se manifesta toute la ressource du génie de M. Bergson. Il osa emprunter à la poésie ses armes enchantées, dont il combina le pouvoir avec la précision dont un esprit nourri aux sciences exactes ne peut souffrir de s’écarter. Les images, les métaphores les plus heureuses et les plus neuves obéirent à son désir de reconstituer dans la conscience d’autrui les découvertes qu’il faisait dans la sienne, et les résultats de ses expériences interpellent. (…) Permettez-moi d’observer que cette reprise fut à très peu près contemporaine de celle qui se produisit dans l’univers de la musique, quand se manifesta l’œuvre très subtile et très dégagée de Claude Achille Debussy. Ce furent deux réactions caractéristiques de la France. ».

La fin de son éloge ne manquait ni d’amertume, ni de pessimisme : « Très haute, très pure, très supérieure figure de l’homme pensant, et peut-être l’un des derniers hommes qui auront exclusivement, profondément et supérieurement pensé, dans une époque du monde où le monde va pensant et méditant de moins en moins, où la civilisation semble, de jour en jour, se réduire au souvenir et aux vestiges que nous gardons de sa richesse multiforme et de sa production intellectuelle libre et surabondante, cependant que la misère, les angoisses, les contraintes de tout ordre dépriment ou découragent les entreprises de l’esprit, Bergson semble déjà appartenir à un âge révolu, et son nom, le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne. ».

Exprimer une telle admiration pourrait apparaître de nos jours anodin et ordinaire, mais en 1941, en pleine période de collaboration "triomphante", c’était au contraire un acte de courage indéniable qui impressionna notamment De Gaulle et qui l’encouragea, en tant que Président du Conseil, à demander et organiser des funérailles nationales lors de sa disparition…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Paul Valéry.
François Jacob.
Edgar Morin, le dernier intellectuel ?
Michel Droit.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Vladimir Jankélévitch.
Marc Sangnier.
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
Jean-Paul Sartre.
Pierre Teilhard de Chardin.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiValeryPaul03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211030-paul-valery.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/15/39178175.html



 

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 03:19

« Dans les arts, dans les lettres, un homme peut vous présenter une œuvre en disant qu’elle est vraiment sienne et inscrire à son compte votre bienveillance. Il n’en est pas de même dans nos études, dans nos fouilles, où chacun, à son heure, prolonge de quelques mètres la tranchée ouverte par d’autres, avec des outils que d’autres ont apprivoisés, et puis s’en va, transmettant la consigne. » (Georges Dumézil, le 14 juin 1979 à Paris).



_yartiDumezilGeorges01

Ces premiers mots de son discours de réception à l’Académie française (où il a été élu le 26 octobre 1978) montrent toute la modestie, l’humilité du très grand chercheur de langues et de sens qu’était Georges Dumézil, mort il y a trente-cinq ans, le 11 octobre 1986 à l’âge de 88 ans (né le 4 mars 1898).

Il poursuivait ainsi : « En vous disant ma gratitude, j’éprouve donc le besoin de proclamer que je ne suis qu’une unité, un numéro matricule, dans un défilé d’ouvriers qui passe devant vote compagnie depuis cent cinquante ans. ». Tout cela pour honorer la mémoire de ses prédécesseurs qui n’ont jamais voulu se présenter sous la Coupole, en particulier Michel Bréal, Marcel Granet, Émile Benveniste, etc : « Je veux (…) étendre l’honneur que vous me faites à tous ceux dont je suis un des relais, comme déjà aux cadets qui viennent de prendre la route. Ainsi sauvé de l’insignifiance personnelle par cette double solidarité, c’est d’un cœur moins inquiet que je fais halte sur la quarantième chaise de votre auberge de longue vie. ». Ses prédécesseurs au 40e fauteuil étaient parfois illustres, comme François Guizot, Marcellin Berthelot, Jacques Chastenet, et ses deux successeurs sont le diplomate Pierre-Jean Remy et l’ancien ministre Xavier Darcos.

Revenons au vieux monsieur modeste à l’humour subtil. J’ai découvert cet homme grâce à un transmetteur populaire, Bernard Pivot, qui a consacré une émission spéciale d’Apostrophes à Georges Dumézil, diffusée le 18 juillet 1986 sur Antenne 2, quelques mois seulement avant sa mort. Il fait partie des personnalités que j’admire le plus par la somme monumentale de son travail, sa culture très étendue et sa prétention de faire avancer la compréhension de l’humain, tout cela proportionnel à son humilité.

Quand il rejetait son mérite seul de ses travaux, les considérant comme une œuvre collective avec ses prédécesseurs, il avait tout à fait raison, comme tous les chercheurs (il a été en outre le beau-père du chercheur et futur ministre Hubert Curien), il est parti d’un point donné de son art, pas de zéro comme c’est souvent le cas pour des œuvres artistiques (malgré les influences et les inspirations). Il parlait ainsi d’une solidarité dans le temps de la recherche et depuis un bon siècle, on peut aussi parler d’une solidarité dans l’espace puisque les communautés scientifiques internationales se réunissent régulièrement autour de leurs disciplines très spécialisées.

Ce que j’avais retenu avant tout de cette longue interview avec Bernard Pivot, c’était qu’il connaissait des dizaines et des dizaines de langues indo-européennes, et surtout, qu’il avait sauvé des langues. Sauveur de langue ! En particulier, de 1928 à 1930, puis à partir de 1954, il s’est consacré notamment à sauver l’oubykh, décrit par le site du Collège de France comme une « langue résiduelle du Caucase du Nord-Ouest, qui n’est plus parlée que par quelques vieillards dans deux villages d’Anatolie ». Le Collège de France l’avait accueilli en décembre 1949 dans une chaire des civilisations indo-européennes qu’il avait lui-même créée.

Georges Dumézil était un homme d’une autre époque que la nôtre. Il existait encore des émissions très longues sur des sujets très pointus, mais il était aussi d’une époque où il n’y avait pas de télévision. Jugez-en : major à l’entrée de Normale Sup. en 1916, et malgré son brillant cursus, il a dû combattre pendant la Première Guerre mondiale, puis agrégé de lettres en octobre 1919, il a commencé ses travaux scientifiques en 1922. Il a soutenu sa thèse de doctorat en avril 1924 sur "Le Festin d’immortalité. Étude de mythologie comparée indo-européenne" (sous la direction d’Antoine Meillet auprès de qui il avait été recommandé par Michel Bréal, que Georges Dumézil avait rencontré lorsqu’il était en khâgne à Louis-le-Grand).

Sa passion des langues, il l’a eue justement grâce à Michel Bréal avant de le rencontrer, qui avait publié le "Dictionnaire étymologique de la langue latine".et qu’il a lu avec attention et intérêt quand il était adolescent.

Il serait trop ambitieux de présenter ici son œuvre et ses travaux, si ce n’est qu’il a tenté de montrer qu’il y avait une certaine unicité de civilisation sur un ensemble très vaste qu’on peut appeler le monde indo-européen ("des structures de pensée communes aux différents peuples") provenant de la méthode comparative qu’il a étendue à l’étude des mythes (d’ailleurs, il se revendiquait "comparatiste"). Comme anthropologue, Georges Dumézil a aussi découvert le principe de "trifonctionnalité" : souveraineté magique et juridique (le sacré), force physique et guerrière (le combat), fécondité (la production).

Le site de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres dont il fut membre à partir de 1970 explique ainsi : « En montrant que "l’idéologie des trois fonctions" constitue le principe organisateur de la mythologie indo-européenne, les travaux de Dumézil permettent de réviser l’idée même de mythe : non plus production incohérente de la pensée pré-logique, comme on le pensait jusqu’alors, mais ensemble rigoureusement structuré, doté d’une logique et d’une cohérence propres. Cette découverte ouvrait de nouvelles voies, non seulement en mythologie comparée et en histoire des religions, mais dans toutes les disciplines relevant de l’anthropologie. ».

Modeste, Georges Dumézil l’était aussi avec son érudition. Il confia ainsi, lors de la réception de son épée d’académicien, le 16 mai 1979, invité par son éditeur Claude Gallimard à l’hôtel de la NRF : « Mon colonel de père (…) termina le débat [avec le principal] en affirmant qu’il n’avait pas mis au monde un fils pour le priver de latin (…). Le fait est que c’est à Neufchâteau que je m’initiai au latin, en 6e et en 5e (…). Je suis accompagné, poursuivi par un démon, beaucoup moins utile que celui de Socrate. Non seulement, neuf ans plus tard, à l’écrit du concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, c’est en thème latin que j’ai cueilli ma seule note périlleuse, mais depuis lors et jusqu’à maintenant, je n’ai guère publié de livre qui, avant la révision pour un second tirage, n’ait présenté en évidence une grosse faute de latin (…). Tout se passe comme si un mauvais esprit, néocastrien sans doute, s’acharnait à venger sur moi et sur mon latin la victoire familiale jadis remportée sur le principal du lieu. ». En effet, le principal (qui s’appelait monsieur Vosgien) avait testé Georges Dumézil et le futur élève avait échoué, mais son père avait insisté pour qu’il fût quand même accepté dans cette classe avec latin. À la fin de son année de 6e, monsieur Vosgien créa un second prix d’excellence pour Georges Dumézil, afin « de me glorifier sans dépouiller celui qui seul excellait, mon camarade interne Pierre Laval de Liffol-le-Grand ».

À cette même occasion, Georges Dumézil parlait de ses travaux ainsi : « Le sentiment que j’ai, très fort, que toute ma vie intellectuelle, toute mon étude a été un jeu, et que je n’ai été, au total, qu’un joueur impénitent et quelque peu chanceux. Notre cher Roger Callois, dans un livre célèbre qui parut en ces lieux et qu’on n’est pas parvenu à prendre en défaut, a divisé les jeux, toutes les activités ludiques, en quatre classes : alea, le jeu de hasard, agôn, le jeu de compétition, mimicry, le jeu d’imitation, de singerie, et l’helix, le jeu d’excitation, de vertige, proprement de tourbillon. La belle simplicité de ce tableau m’a toujours paru digne d’être défiée et j’ai passé des jours à tâcher de découvrir un jeu qui n’y rentrât point. Mais chaque fois, Caillois me montrait avec rigueur qu’il y rentrait. Un jour, je lui ai proposé, comme cinquième catégorie, studium, l’étude, la recherche de l’invention capable de résoudre de vieux problèmes. Il ne contesta pas le caractère ludique de l’étude, mais il dit qu’elle était une collection de jeux des catégories, non une catégorie nouvelle : le hasard, la rivalité ave les contemporains ou les prédécesseurs, l’imitation des maîtres, la jouissance vertigineuse que donne une solution naissante, tout cela s‘y trouve, disait-il, mais sans résidu, sans rien qui justifie l’ouverture d’une rubrique spéciale. ».

Mais pour Georges Dumézil, si ! son étude comparée des idéologies indo-européennes mériterait une cinquième catégorie : « Simplement, j’aimerais vivre encore pendant un demi-siècle, en spectateur, pour voir ave quels outils des cadets respectueux. Mais mon chez Perpétuel [il s’adressait à Jean Mistler], la fabrique d’immortalité que tu administres est-elle capable d’assurer une rallonge, si courte soit-elle, à quatre fois vingt ans ? ».

Comme un peu plus tard avec sa réception officielle, on a pu ainsi apprécier l’humour subtil de la manière dont l’anthropologue considérait l’Académie française : « fabrique d’immortalité » et « auberge de longue vie ».

Georges Dumézil était donc un académicien (double au moins), mais il n’était pas un mandarin. Il n’a dirigé aucune thèse de sa vie, n’a jamais voulu être le maître de quelqu’un. C’est ce qu’il disait à Bernard Pivot le 18 juillet 1986 : « J'avais fait trop d'erreurs dans ma jeunesse pour mandariner. Et encore aujourd'hui, quand un jeune homme vient me soumettre des idées qui me paraissent saugrenues, jamais je ne le décourage. Allez au bout de votre pensée. Vous verrez bien où ça vous mène, si c'est une impasse ou une avenue. Je n'ai jamais de ma vie dirigé une thèse. (...) Jamais je n'ai proposé un sujet de diplôme. Il y a des étudiants qui me l'ont proposé (...). J'aurais horreur de diriger et d'agir sur la pensée de quelqu'un. ».





Pour lui rendre hommage, je propose ces vidéos très intéressantes pour comprendre ses travaux.

La première est un entretien avec Pierre Dumayet pour évoquer son livre "Mythe et épopée" et expliquer pourquoi il croyait à une ancienne civilisation commune dont les descendant peuplent aujourd'hui la Scandinavie comme la Sicile, l'Irlande comme l'Inde.





La deuxième est un entretien qui retraçait son parcours et ses travaux, diffusé sur France Culture le 9 juin 1995.





Enfin, la troisième vidéo reprend la thèse des fonctions tripartites indo-européennes formulée par Georges Dumézil à partir de la mythologie comparée.





Ce qui est d’ailleurs intéressant, et sans nul doute que Georges Dumézil aurait réagi avec joie s’il était encore de ce monde, c’est que l’origine génétique commune des locuteurs de l’indo-européen semble désormais démontrée.

Dans son numéro 68 de 2018, la revue "Nouvelle École" (fondée par Alain de Benoist) a consacré un dossier sur la paléogénétique des Indo-européens : « Grâce au séquençage du génome humain et au perfectionnement des techniques d’extraction des données génétiques, il devient en effet possible, en analysant les restes humains exhumés par les archéologues, de reconstituer le processus d’indo-européanisation de l’Europe et d’une bonne partie de l’Asie à partir d’un "dernier habitat commun" situé dans les steppes pontiques (entre le Dniepr et la Volga), au quatrième millénaire avant notre ère. Ce foyer de dispersion se confond plus ou moins avec la culture dite de Tamna, caractérisée par des sépultures individuelles sous tumuli (tradition des "kourganes"), par l’importance centrale du cheval et l’usage des chariots, par une économie de type pastoral ainsi qu’un modèle de société patriarcal et guerrier. Se mêlant progressivement à des populations de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs, ces conquérants indo-européens imposèrent à la "vieille Europe" du néolithique leurs idiomes, leurs divinités et leur vision du monde. » selon l’historien Henri Levavasseur (Iliade) dont la réflexion n’est pas sans finalité idéologique, lui qui se focalise sur : « tout honnête homme européen en quête de ses origines ancestrales ».

Pour la finalité idéologique et politique, il suffit en effet de lire un entretien de cet homme dans Breizh-Info le 28 avril 2021 : « De toute évidence, la question de l’identité de la France se pose aujourd’hui en des termes nouveaux, du fait de l’entrée sur notre territoire, en l’espace d’un demi-siècle, de millions d’immigrés provenant de l’espace extra-européen. À l’échelle du contingent, c’est un phénomène d’une ampleur sans équivalent depuis la Préhistoire. (…) Le traumatisme culturel, social, économique et politique provoqué par l’arrivée de ces flux humains considérables a créé en France, mais aussi dans la plupart des pays d’Europe, une véritable fracture entre l’identité ethnoculturelle et l’identité civique, entre ce que les Grecs nommaient, à l’aube de l’histoire européenne de la pensée, l’ethnos (ethnie) et la polis (cité). ».

On voit ainsi poindre certains "identitaires" récupérer l’œuvre subtile et rigoureuse de Georges Dumézil pour leur propre délire identitaire. Y aurai-il eu une même récupération si, au lieu d’une "civilisation indo-européenne", le vieux philologue avait découvert une "civilisation afro-européenne" ?

En tout cas, la question indo-européenne fait encore beaucoup débat. Pour preuve, cette conférence de Jean-Paul Demoule, professeur à l’Université de Paris et spécialiste du néolitique européen, le 15 octobre 2015 à la Maison de l’histoire, conférence qui ne manquera pas de susciter quelques réactions !...






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiDumezilGeorges03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211011-georges-dumezil.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-modestie-de-l-indo-europeen-236352

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/07/39167264.html




 

Partager cet article
Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).