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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 03:20

« Tous les enfants reçoivent dans les collèges une formation secondaire. Celle-ci succède sans discontinuité à la formation primaire en vue de donner aux élèves une culture accordée à la société de leur temps. Elle repose sur un équilibre des disciplines intellectuelles, artistiques, manuelles, physiques et sportives et permet de révéler les aptitudes et les goûts. Elle constitue le support de formations générales ou professionnelles ultérieures, que celles-ci la suivent immédiatement ou qu’elles soient données dans le cadre de l’éducation permanente. Les collèges dispensent un enseignement commun, réparti sur quatre niveaux successifs. (…) La formation secondaire peut être prolongée dans les lycées en associant, dans tous les types d‘enseignement, une formation générale et une formation spécialisée. » (Articles 4 et 5 de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, dite loi Haby).


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Il y a un siècle, le 9 octobre 1919, est né René Haby à Dombasle, ville de l’industrie chimique située au sud de la Meurthe-et-Moselle, pas loin des Vosges. Conçu juste à la démobilisation de son père, il était typiquement un enfant de l’Armistice. Pour les récents quinquagénaires, son nom ne peut être méconnu car ils ont été collégiens sous son "régime", la fameuse "réforme Haby". Dans la grande histoire de l’école et de la République, René Haby a complété les réformes d’illustres prédécesseurs et en particulier de Jules Ferry.


La réforme Haby

La réforme d’abord. La réforme Haby, qui fut l’application de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, a révolutionné l’enseignement secondaire en France. L’idée était de refonder un collège unique pour tous les élèves, sans orientation à un âge trop jeune. À l’époque, on utilisait déjà une terminologie qui rappelle le "mariage pour tous" en 2013 : le "collège pour tous". Qu’on le veuille ou pas, la structure de l’enseignement secondaire depuis une quarantaine d’années a été très influencée par la loi Haby.

L’orientation dans les sections se faisait après une classe de seconde commune à tous les élèves, et même la classe de première scientifique, elle était également commune (il n’y avait plus de 1e C) et c’était seulement en classe de terminale qu’elle se différenciait en section D, C et E. À l’époque déjà, on a tenté de détruire la "dictature" de la section C. Cette réforme a pris la totale mesure de l’obligation de la scolarité jusqu’à l’âge de 16 ans voulu par le législateur à partir de 1959. En raison de la grande hétérogénéité des classes, étaient alors prévues (dans l’article 7 de la loi) des heures de soutien (pour les plus faibles) et éventuellement d’approfondissement (pour les plus forts), mais cette dernière mesure (l’approfondissement) fut supprimée par Valéry Giscard d‘Estaing.

L’article 13 de la loi institue une "communauté scolaire" qui a vocation à communiquer en son sein : « Dans chaque école, collège ou lycée, les personnels, les parents d’élèves et les élèves forment une communauté scolaire. Chacun doit contribuer à son bon fonctionnement dans le respect des personnes et des opinions. ». Plus énigmatique, l’article 17 propose : « L’architecture scolaire a une fonction éducative. Elle est un élément indispensable de la pédagogie e favorise le développement de la sensibilité artistique. ».


Instituteur issu du milieu ouvrier

Revenons maintenant à l’homme. Fils d’une lingère et d’un ouvrier de l’usine Solvay à Dombasle qui est mort d’un accident du travail quand il avait 7 ans, René Haby n’avait aucune vocation à faire de la politique et encore moins à être ministre. Il a été ministre comme l’a été son lointain successeur Jean-Michel Blanquer, ès qualités, à savoir en tant que professionnel de l’éducation nationale, en tant que personnalité compétente et expérimentée dans ce domaine de l’État.

Après la mort de son père, sa mère et lui ont habité chez son oncle et parrain, également ouvrier et ancien combattant. Lors du Front populaire, lui, sa famille, ses camarades n’étaient pas du tout à la même longueur d’onde : « Mon oncle lui-même, chaudronnier, n’a jamais fait un jour de grève. Il y avait donc, dans ma famille, une certaine réticence à l’égard du Front populaire. Moi, à l’école normale, j’étais spectateur et pour nos professeurs, il était plus important de nous donner un esprit laïque que de rechercher notre accord sur les phénomènes sociaux de l’époque. (…) L’antimilitarisme faisait aussi partie de la doctrine qui nous était inculpées à l’école normale, mais c’était également l’ambiance dans la quelle baignait la jeunesse française ! » (Les citations proviennent du livre autobiographique indiqué en fin d’article). En revanche, René Haby était plutôt "guerrier", biberonné des récits de combats de son père et de son oncle.

Après des études à Nancy, René Haby fut instituteur dans l’agglomération nancéienne une rentrée avant la Seconde Guerre mondiale. Il fut mobilisé pendant la guerre, et retenu prisonnier, d’abord à La Rochelle puis dans le Cher, jusqu’en janvier 1941 où il est redevenu instituteur à Blainville, près de Nancy (il n’avait pas le droit de revenir à Nancy, mais il était encore inscrit sur les registres de l’inspection académique). À La Rochelle, il a échoué à s’évader et rejoindre De Gaulle à Londres. À Nancy, il a créé un petit mouvement de résistance (Groupe Lorraine 42) et fut un agent de liaison. Il participa à la libération de Lunéville avec l’armée de Patton en novembre 1944, ce qui lui a valu la croix de combattant volontaire de la Résistance.

Parallèlement, un peu contraint à cause du manque de professeurs en raison de la guerre, il a poursuivi des études supérieures : « Il faut que je fasse au moins un certificat de licence pour mériter le fait d’être enseignant en cours complémentaire. ». Il fallait du courage car il n’était plus à l’âge étudiant. Il a obtenu sa licence de géographie en seulement deux ans en 1946 avec la mention très bien (il avait alors 26 ans). Puis, après des postes à Lons-le-Saunier, Toul et Nancy, et deux échecs à l’agrégation (il était douzième sur seulement onze places, puis onzième sur dix places) qui lui donna le CAPES, il fut reçu finalement la troisième fois (sur un encouragement de Jean Capelle, recteur de Nancy, futur fondateur de l’INSA de Lyon, à ne pas abandonner, car il en avait marre de toujours échouer de justesse) comme major à l’agrégation de géographie en 1954 (à 34 ans) et une dizaine d’années plus tard, il a atteint le grade de docteur, avec une thèse sur les Houillères de Lorraine.

Comme professeur d’histoire et géographie en lycée, René Haby a expérimenté de nouvelles méthodes pédagogiques. Au lycée Poincaré de Nancy notamment : « J’ai fait, en classe de première, une année complète d’enseignement de géographie et d’histoire à partir de documents, sans jamais faire une heure de cours ex cathedra. On avait déjà quelques moyens matériels, des rétroprojecteurs ; il y avait des stencils qui permettaient de tirer avec une encre spéciale des exemplaires en assez grand nombre pour les élèves d’une classe. Donc, je préparais des documents, des cartes, des graphiques, des photographies qu’on projetait, et la classe prenait contact de cette façon avec le sujet étudié, par exemple l’agriculture aux États-Unis (…). Les élèves étaient chargés de les analyser, soit sur la base de questions écrites, soit sur la base de commentaires faits en classe ; j’écrivais ou je faisais écrire au tableau toutes les observations faites sur ces documents, et c’est seulement à la fin de l’heure ou dans l’heure suivante qu’on reprenait ces observations pour leur donner un ordre logique, construire un plan d’étude. ».

Cette l’expérience a séduit les inspecteurs généraux puis le directeur du second degré au ministère, à Paris, dont un ami Jean Voisin était justement un ancien proviseur du lycée Poincaré de Nancy : « Je me souviens encore que, dans son bureau au ministère, cela m’avait frappé la première fois que j’y étais allé, Voisin avait encadré la formule de Bergson : "L’intelligence monte des mains vers la tête". J’ai moi-même beaucoup travaillé, plus tard, quand j’étais proviseur, sur la notion de l’intelligence concrète. ».

Juste avant son agrégation, il avait de toute façon voulu changer de métier en voulant mettre ses méthodes pédagogiques innovantes en pratique comme chef d’établissement. Il fut ainsi nommé proviseur du lycée de Saint-Avold, puis à Avignon puis à Metz entre 1954 et 1962. Avec sa thèse, dégagé de ses obligations ministérielles (voir plus loin), il a pu enseigner la géographie à l’Université de Nancy pendant sept ans (1965-1972), dont un an avec des cours à l’Université de Metz en démarrage, et aussi à la Sorbonne pendant deux ans (1970-1972).


Au cœur du ministère

Mais évoquer cet enseignement cache d’autres activités importantes dans le domaine de l’éducation. Car dès 1962, René Haby est devenu un homme important dans le ministère qui l’employait. En effet, en août 1962, en voyage au Brésil pour exposer ses méthodes pédagogiques, il fut rapatrié d’urgence pour rencontre Pierre Sudreau, le Ministre de l’Éducation nationale qui lui annonça qu’il allait casser l’organisation de son ministère (sur laquelle les syndicats avaient trop d’influence), et qu’il créait la direction de la pédagogie regroupant les trois directions du primaire, du secondaire et du technique, pour la lui confier. Ainsi, le 9 octobre 1962, il fut nommé directeur de la pédagogie au Ministère de l’Éducation nationale de 1962 à 1965 (pendant neuf mois, le poste n’ayant pas pu être officiellement créé, il fut payé comme professeur à Montgeron, à assurer des heures supplémentaires). Son supérieur au ministère était Jean Capelle.

Dans ses travaux au ministère, il esquissa les contours du collège d’enseignement secondaire (CES) et institua la journée de prérentrée pour les professeurs (un jour avant la rentrée scolaire des élèves) : « Parce que ça leur permet de se voir, de préparer ensemble l’organisation de leur travail. ». Comme prof, il avait été terrifié par l’absence d’esprit d’équipe des enseignants, restés très solitaires dans leurs préparations pédagogiques.

En désaccord politique avec De Gaulle sur son projet de référendum, Pierre Sudreau démissionna rapidement du gouvernement (le 12 septembre 1962 mais la démission ne fut acceptée que le 15 octobre 1962). Son successeur Christian Fouchet, nommé le 28 novembre 1962, était, comme le Premier Ministre Georges Pompidou, peu convaincu des élans réformateurs de Jean Capelle et René Haby au sein du ministère, notamment dans leur volonté de vouloir mélanger tous les enfants dans un même établissement, sous un même toit, car il subsistait encore trois filières : il y avait de grandes différences selon que l’enfant suivait le premier cycle dans un cours complémentaire ou dans un lycée, il fallait les regrouper au même endroit pour permettre aux meilleurs de poursuivre leurs études : « J’ai trop expérimenté, comme enfant, et ensuite comme enseignant, le caractère anormal de ces situations pour ne pas ressentir la nécessité d’une réforme. ». Ils eurent l’appui de De Gaulle lui-même, que Jean Capelle (ingénieur des Mines et normalien, de la même promo que Georges Pompidou) visitait régulièrement, en tant que directeur général du ministère.

Les CES furent ainsi créés : « Et peut-être les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, ont-elles été davantage imposées qu’apportées en antécédent… Autant que je puisse m’en souvenir, ni De Gaulle, ni Capelle, ni moi-même bien sûr, n’avons voulu ni entamé une modernisation, une transformation du système éducatif en liaison avec cette notion de l’égalité des chances, mais plutôt à l’époque, je crois, en terme de recherche d’efficacité, en terme de rendement. Capelle était convaincu qu’un élève qui était premier au certificat d’études avait sa place dans un collège ou dans un lycée. Mais il était tout à fait opposé à ce qu’il y ait une perte de substance dans un système d’enseignement qui ne serait pas adapté. Et finalement, les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, de collègue unique que l’on a retrouvées plus tard, ont été plutôt amenées ainsi. ».

D’un point de vue fonctionnement des institutions, il faut remarquer que De Gaulle avait des idées sur l’éducation qui ont prévalu, court-circuitant tant le ministre que le Premier Ministre, avec l’appui de hauts fonctionnaires du ministère. Le fonctionnement de la Présidence de la République sous la Cinquième République n’est donc pas nouveau, ne date pas de Valéry Giscard d’Estaing, ni de François Mitterrand, ni de Nicolas Sarkozy, ni d’Emmanuel Macron, mais bien de De Gaulle lui-même, attentif aux réformes et aux freins qu’elles pouvaient rencontrer au sein même de son entourage.

Finalement, Christian Fouchet a eu gain de cause. Lors d’une rencontre avec De Gaulle, René Haby l’a entendu lui dire : « Monsieur Haby, je vous comprends, mais c’est Fouchet le ministre. ». Reprenant en main la politique éducative (il était pour préserver la sélection à l’entrée du collège), Christian Fouchet nomma un secrétaire général à son ministère, pour freiner l’action du directeur général Jean Capelle qui donna alors sa démission le 18 septembre 1964, acceptée le 7 décembre 1964, et René Haby démissionna aussi dans la foulée.

En 1964, il fut nommé inspecteur général de la vie scolaire, tout en enseignant à l’université, mais il était plutôt rejeté par les autres inspecteurs généraux car il n’avait pas été prof en prépa et ils étaient opposés à sa vision pédagogique innovante. De Gaulle était plutôt mécontent de la politique pour les jeunes. Le Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports (avec l’alpiniste Maurice Herzog depuis 1963) s’occupait surtout de préparer les jeux olympiques d’hiver de Grenoble. Il allait devenir un Ministère. Un conseiller éducation de l’Élysée appela alors René Haby pour le charger de diriger le futur cabinet du Ministre de la Jeunesse et des Sports pour lequel fut pressenti François Missoffe, alors ambassadeur au Japon (et ancien ministre gaulliste).

René Haby ne savait pas ce qu’était un dircab mais il le resta deux ans entre 1966 et 1968 : « Il y avait le bureau du ministre, qui était toujours inoccupé, et moi, j’avais un bureau à côté, en tant que directeur de cabinet. Je savais qu’il devait arriver, j’étais à mon bureau, et on me dit qu’il était arrivé, qu’il était à son bureau. Nous étions donc chacun d’un côté d’une porte, nous demandant avec un peu d’anxiété qui était l’autre. Je ne l’avais jamais vu, je ne savais pas quel était son style. Je savais qu’il avait superbement réussi, comme ambassadeur au Japon où il avait lié de nombreux contacts. Il avait organisé un système de repas, de dîners, de déjeuners multiples. Je crois qu’il avait dû avoir quinze mille personnes à sa table pendant les deux ans où il était ambassadeur. Il avait une renommée extraordinaire. Mais je ne savais pas du tout qui était ce personnage. J’ai ouvert la porte, je suis entré, nous nous sommes regardés pendant dix secondes avec une certaine hésitation. Puis nous sommes devenus très amis. C’était une personne vraiment très ouverte, et qui m’a fait une entière confiance. ». François Missoffe (1919-2003) est né quatre jours après René Haby et est mort la même année que lui.

De Gaulle a donné carte blanche à François Missoffe et René Haby pour définir une réelle politique en faveur de la jeunesse. Après une campagne dans les médias (avec Yves Mourousi, Étienne Mougeotte, Michel Péricard, etc.), sorte de grand débat avant l’heure, pour comprendre les aspirations de la jeunesse, celle du baby-boom, René Haby rédigea le "Livre blanc" de la jeunesse (500 pages !) qui aurait dû être présenté en janvier 1968.

Les jeux olympiques de Grenoble furent un succès français en février 1968, mais Georges Pompidou refusa la publication du Livre blanc. Trop conservateur, le Premier Ministre a déclaré à René Haby : « Monsieur Haby, vous comprenez, avec vos enquêtes sur la jeunesse, vous allez soulever des problèmes ; dans ce domaine, moins on en dit, mieux ça vaut. (…) Faites-leur des piscines, les garçons et les filles seront sur le bord en maillot de bain, ils seront contents de nous n’aurons pas de problèmes. » ! Justement, lors de l’inauguration de la piscine du campus de Nanterre, le 8 janvier 1968, le ministre François Missoffe fut pris à partie par Daniel Cohn-Bendit à propos du Livre blanc : « Mais Monsieur le Ministre, c’est bien de faire une piscine pour les étudiants, mais qu’est-ce que vous faites pour régler leurs problèmes sexuels ? ».

Malgré la "vieillesse" et la perte de confiance, il faut noter la belle intuition de De Gaulle résumée par : il faut faire quelque chose pour la jeunesse, pressentant dès 1966 le malaise qui allait devenir la crise de mai 68. Alors que Georges Pompidou était complètement fermé à ce sujet. Entre autres propositions du Livre blanc, une qui fut mise en œuvre dès 1969 fut la création du Centre d’information et de documentation pour la jeunesse (CIDJ). On ne s’étonna donc pas que René Haby présida cet organisme près de vingt ans plus tard.

La crise de mai 1968 emporta le ministre François Missoffe et son directeur de cabinet. René Haby resta professeur à l’Université de Nancy et fit des cours de géographie économique et européenne à la Sorbonne (à l’Institut de géographie). Il fut sollicité par Olivier Guichard en 1970, alors Ministre de l’Éducation nationale, qui lui demanda de préparer une réforme du lycée pour le Président Georges Pompidou.

Cependant, lors d’un changement de gouvernement, Joseph Fontanet succéda à Olivier Guichard le 6 juillet 1972 : « Il venait avec toute la philosophie démocrate-chrétienne sur l’éducation et il s’est effectivement beaucoup intéressé aux problèmes pédagogiques. (…) Il m’a nommé presque tout de suite recteur. ». Consécration pour un professionnel de l’éducation mais simple étape pour lui, René Haby fut le recteur de l’académie de Clermont-Ferrand du 15 octobre 1972 au 28 mai 1974.


Ministre de l’Éducation nationale

Pendant la campagne présidentielle de 1974, comme recteur de l’académie du fief de Valéry Giscard d’Estaing, René Haby lui a fourni quelques notes sur l’éducation sans pour autant participer de près ou de loin à l’organisation de sa campagne. Après son élection, Valéry Giscard d’Estaing rencontra René Haby à son Ministère des Finances dans la plus grande discrétion et il lui posa quelques questions sur la politique à suivre, s’il fallait séparer l’enseignement supérieur de l’enseignement primaire et secondaire, s’il fallait changer de nom en Ministère de l’Éducation, sans le "nationale", etc. : « Je suis arrivé là pendant voir un conseiller technique du cabinet, qui me demanderait peut-être des notes un peu plus détaillées, ou de continuer à être le correspondant du Président de la République pour les questions d’éducation. ».

En fait, René Haby fut nommé quelques jours plus tard, Ministre de l’Éducation nationale du 28 mai 1974 au 5 avril 1978, dans les gouvernements de Jacques Chirac et de Raymond Barre. Près de quatre années à ce ministère de façon continue, c’était très rare (depuis 1870, ont tenu à peu près aussi longtemps Christian Fouchet avant lui, Lionel Jospin et François Bayrou après lui).

En 1974, un Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur fut nommé sans être rattaché à lui, c’était Jean-Pierre Soisson, proche de Valéry Giscard d’Estaing. Voici l’analyse lucide faite de sa nomination : « Je crois que c’était la double base de l’opération : choisir quelqu’un qui avait une bonne connaissance technique des problèmes dans un contexte manifestement difficile, et donner des gages aux enseignants en nommant à leur tête l’un d’entre eux. Et il n’a pas voulu complexer l’enseignement supérieur en le rattachant à un modeste enseignant du second degré ! ».

Les quatre années passées à son ministère furent pour René Haby le moment le plus intense de son existence : « Pratiquement, tous mes projets, je les ai conçus la nuit. J’avais un carnet sur ma table de nuit sur lequel, à trois heures du matin en général, je notais mes idées et je le relisais dans la journée. Beaucoup de choses mûrissaient pendant la nuit. ».

Sa réforme du collège unique n’était pas pour lui une évidence. Valéry Giscard d’Estaing voulait aller aussi loin que le projet Fontanet, déposé à l’Assemblée Nationale le 29 mars 1974 mais abandonné à cause de la mort du Président Pompidou, qui proposait la suppression des filières au collège et la création d’un corps unique d’enseignants du premier cycle : « Après tout, l’école, le collège, doivent enseigner et transmettre des connaissances, mais à ceux qui peuvent les acquérir. Peut-on dire que la mission de ces établissements, la mission sociale de ces établissements, se réduit à cela ? Je n’en suis pas sûr, en tout cas, j’en suis de moins en moins sûr. Je pense que pour des élèves en difficulté, pour ceux qui ne savent pas lire, la ségrégation est peut-être beaucoup plus négative que l’intégration dans une "classe normale", même si on admet que ces enfants ne comprendront pas un mot lorsqu’ils liront Montaigne, ou en tout cas, pas grand-chose. Ils sont cependant dans une société scolaire qui fonctionne, ils y ont une place, ils ne sont pas des exclus. Ils entendent tout de même certaines bribes qui peuvent leur apporter quelque chose. Ils entendent parler français, un français correct. Le professeur fournit un modèle de comportement, de volonté, de travail… ».

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L’élaboration de sa réforme (adoptée au conseil des ministres du 4 juin 1975) fut complexe : « Tous les spécialistes dénonçaient la séparation des disciplines, l’absence de prise en compte de l’initiative, du dynamisme ou de la notion d’équipe. Mais on vivait sur un héritage. Le projet était d’ouvrir le second degré, et non pas de créer une formation pour tout le monde. (…) La tentative que j’ai faite pour modifier les contenus, en matière d’histoire ou d’enseignement artistique, a été complètement démolie [par les syndicats]. (…) Finalement, à cause de la lourdeur du système, la marge de manœuvre est étroite. (…) J’ai exposé [mes] conceptions, mais de façon atténuée. ».

Valéry Giscard d’Estaing a eu une part déterminante : « Il a interdit, par exemple, qu’au niveau du collège, on prévoit l’approfondissement en symétrie du soutien. Il y était opposé. C’est lui qui avait inventé le terme de "collège unique", qui l’avait fait passer dans la presse, et il regrettait qu’on parle de "réforme Haby" à propos du collège, en pensant qu’après tout, c’était plutôt la réforme Giscard, ce qui n’était pas totalement faux d’ailleurs ! (…) Je l’ai revu, et même encore après, il souhaitait que la paternité de cette réforme lui soit davantage reconnue qu’elle ne l’était. ». À l’époque, Valéry Giscard d’Estaing voulait draguer à sa gauche, mais à partir de 1976, il a compris qu’il ne pourrait rien attendre d’une telle posture et a moins revendiqué la réforme : « Le virage ne s’est fait à mon avis qu’en 1976, mais dès 1975, c’était très difficile pour moi. Le freinage de mars 1975, le fait par exemple que le Président ait reçu la FEN sans me demander d’être présent, je l’ai considéré à juste titre comme une marque de défiance. ».

Bien que n’ayant eu aucune interaction avec l’enseignement privé dans sa vie personnelle et professionnelle, René Haby a approuvé l’initiative du député Guy Guermeur et fait voter la loi dite Guermeur du 25 novembre 1977 qui renforçait la participation financière de l’État aux dépenses de fonctionnement des établissements privés sous contrat. Or, pour parvenir à ce vote, il a court-circuité le Premier Ministre Raymond Barre, qui y était totalement défavorable car le budget 1978 ne pouvait pas augmenter cette aide de l’État, en arrachant l’accord de Valéry Giscard d’Estaing qui pouvait y voir un intérêt électoral.

Cela rendait le maintien de René Haby au sein du gouvernement après les élections de 1978 très improbable : « D’ailleurs, si j’ai finalement été écarté du pouvoir en 1978, c’est à cause de la volonté de Raymond Barre de garder un contact avec la FEN. (…) J’avais d’ailleurs en partie fait le choix de me présenter [aux législatives], en prévision d’un possible départ, parce que ça faisait presque quatre ans que j’étais ministre… ». Raymond Barre lui passa un mot de quatre lignes pour le remercier : « Cela ne m’a pas fait plaisir, mais enfin, je m’y étais préparé. (…) Je crois que toute réforme sociale a besoin d’une génération pour passer (…). Il ne faut pas se contenter d’en parler, il faut la faire passer dans les faits. (…) On m’a reproché aussi de ne pas avoir formé les enseignants pour affronter les difficultés qui allaient être les leurs avec les classes hétérogènes. J’en ai tout à fait conscience. Inversement, j’ai pensé qu’il fallait prouver le mouvement en marchant, et faire confiance aux enseignants, estimer qu’ils étaient suffisamment intelligents, et donc capables d’adapter leur enseignement aux conditions nouvelles. ».

Sur le rôle du Ministre de l’Éducation nationale : « Ou bien le ministre est un technicien, dans ce cas, il a ses propres idées, ou bien c’est un politique, et son principal souci est de s’échapper au plus vite sans faire de vague, pour que son avenir personnel ne soit pas compromis. ».


Député implanté localement

Pour les élections législatives de mars 1978, cruciales pour le Président Giscard d’Estaing juste après la création de l’UDF, René Haby s’est lancé dans l’aventure électorale sous l’étiquette du Parti républicain (ex-RI, le parti du Président) : « Pour schématiser un peu, l’idée qu’on pouvait avoir une droite progressiste m’intéressait beaucoup, et je voulais participer moi-même à cette démarche qui avait été celle du gaullisme après 1958. Je me voyais mal abandonner toute forme d’action, d’influence, d’expression, à partir du moment où je ne serais plus chargé d’un département ministériel. ».

Sa première expérience électorale fut néanmoins malheureuse : il s’est présenté aux élections municipales de mars 1977 à Lunéville avec le maire sortant, un ami instituteur, ancien camarade étudiant, mais ils ont été battus par le candidat socialiste, lui aussi instituteur (probablement à cause de sa qualité de ministre). Valéry Giscard d’Estaing a refusé sa démission malgré cet échec électoral (qui n’était pas le seul du gouvernement).

Sollicité par le député PR sortant (député de 1967 à 1978) et ancien maire de Lunéville (1965 à 1971), le docteur Jean Bichat (1909-2003), pour prendre la relève, René Haby fut élu le 19 mars 1978, puis réélu deux autres fois, les 14 juin 1981 et 16 mars 1986. Il assuma donc pendant dix ans un mandat de député de Meurthe-et-Moselle, dans la circonscription de Lunéville. Il succéda aussi à Jean Bichat comme conseiller général en mars 1979. René Haby fut ainsi élu conseiller général de Meurthe-et-Moselle de mars 1979 à mai 1988, vice-président du conseil général de 1985 à 1988.

Peu apprécié des enseignants dans sa circonscription par sectarisme (lui-même étant étiqueté "ministre de droite"), René Haby a beaucoup sympathisé avec les paysans de Lunéville : « J’ai trouvé là un milieu intéressant, que je connaissais mal puisque je venais du milieu ouvrier, et pour lequel j’ai eu beaucoup de sympathie. (…) Dans cette circonscription rurale, à la population modeste, j’ai tenu le rôle d’assistant social auquel je me suis beaucoup intéressé. Je crois qu’il est indispensable, devant la complexité de la vie moderne, pour des gens qui ne dominent pas la situation, d’avoir à leur disposition un interlocuteur et un intervenant. ».

Notons que cet interlocuteur n’existerait plus dans le cas d’un scrutin proportionnel. Le 16 mars 1986, il fut "réélu" député à la proportionnelle sur la liste UDF conduite par le général Marcel Bigeard suivi du maire de Nancy André Rossinot. En fait, il n’était qu’en troisième position sur la liste et il n’y a eu que deux élus sur cette liste, mais René Haby a pu siéger grâce à la nomination d’André Rossinot au premier gouvernement de cohabitation.

René Haby a beaucoup apprécié son job de député mais en a vu aussi les limites. Il avait l’avantage d’être en fin de carrière, et donc, sans attente, par rapport à d’autres députés de base, plus jeunes, rapidement déçus de ne pas sortir du lot. Il a expliqué aussi l’absentéisme sur les bancs de l’hémicycle : « Ne voyant pas l’intérêt d’aller m’asseoir sur un banc pour entendre les débats entre députés spécialisés et le ministre hyper-spécialisé et son équipe. Demeurer quatre ou six heures pour écouter de débats techniques, lever ensuite la main pour dire que j’approuvais, tout simplement parce que mon parti approuvait, je n’en voyais pas très bien l’intérêt. Cet aspect formel, qui me déplaisait, explique les places vides dans l’hémicycle, alimente les critiques et conduit aussi l’opinion à croire que les députés ne font pas leur travail. L’erreur, c’est de prétendre que les lois se font en assemblée plénière. (…) Les lois sont discutées et préparées dans les commissions par des gens qui s’y connaissent. ».

Après un pépin de santé, René Haby a décidé de ne pas renouveler ses mandats électifs, qu’il ne comptait de toute façon pas prolonger au-delà de ses 70 ans. Après son retrait de la vie politique, tant nationale que départementale, René Haby fut le président du Centre d’information et de documentation jeunesse (CIDJ) de 1987 à 1992. Il est mort à l’âge de 83 ans le 6 février 2003 à Paris. Son fils Jean-Yves Haby fut à son tour élu député UDF des Hauts-de-Seine à l’âge de 33 ans en juin 1988 et réélu en juin 1993 jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997, mais battu en juin 1997 par un candidat RPR dissident.

Préfaçant le livre d’entretiens posthumes de René Haby (qu’on peut télécharger ici), son successeur Xavier Darcos a insisté : « L’œuvre de René Haby reste une référence majeure pour tous les acteurs de l’école. En affirmant la nécessité d’offrir à chaque élève les mêmes chances de parvenir à la réussite scolaire, le collège unique a joué un rôle décisif dans l’élévation générale du niveau de qualification depuis trente ans. S’il mérite aujourd’hui d’être repensé pour apporter une réponse plus personnalisée aux difficultés individuelles des élèves, il n’en reste pas moins l’œuvre d’un grand éducateur, épris de savoir et de progrès. » (2008).

Nul doute que l’action de l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer suit ce même chemin avec sa réforme révolutionnaire du baccalauréat, dont le but est de fournir l’enseignement le plus personnalisé possible à chaque futur citoyen, au risque d’une complexité accrue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Livre d’entretiens de René Haby accordés en 1991-1992 à Marie-Thérèse Franck et Martine Allaire, "René Haby par lui-même. Un engagement pour la jeunesse" (préfacé par Xavier Darcos), publié en 20208 par l’Institut national de recherche pédagogique. La plupart des citations proviennent de ce livre (sauf indication contraire).

René Haby.
Le handicap et l'école.
La féminisation des noms de métiers et de fonctions
Les écoles ne sont pas des casernes.
La laïcité.
La réforme du baccalauréat.
Prime à l’assiduité.
Notation des ministres.
Les internats d’excellence.
L’écriture inclusive.
La réforme de l’orthographe.
La dictée à  l’école.
La réforme du collège.
Le réforme des programmes scolaires.
Le français et l’anglais.
Le patriotisme français.
Jean-Michel Blanquer.
Jean Zay.
Vincent Peillon.
Alain Devaquet.
Alain Savary.

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4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 17:43

« La place du handicap à l’école dit beaucoup de ce que nous sommes, de notre pays, de nos valeurs, de notre capacité commune à ne jamais transiger lorsqu’il s’agit de l’égalité des droits ou bien parfois, plus tristement, de s’accommoder des inégalités. Car c’est bien de l’égalité des droits dont il s’agit aujourd’hui. L’égalité qui fonde notre socle républicain et qui fait qu’un enfant, un élève, ordinaire ou extraordinaire, porteur de handicap ou non, différent ou comme les autres, suivra une scolarité normale, apprendra, grandira, deviendra un citoyen complet et respecté. » (Aurélien Pradié, le 11 octobre 2018 dans l’Hémicycle).



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Voici un texte sur lequel tout le monde pourrait se retrouver : « [Les enfants en situation de handicap] sont une richesse pour notre pays. Leur inclusion dans la société constitue tant une obligation morale qu’un défi face auquel nous devons nous montrer à la hauteur, non plus seulement par des slogans mais par des actes forts et déterminants. Pour notre République, donner à chacun la possibilité et la chance de construire sa vie, de devenir une femme, un homme, un citoyen ayant toute sa place dans notre communauté nationale est une absolue et belle exigence. L’inclusion de nos enfants, de tous nos enfants, résonne plus régulièrement encore lorsqu’il s’agit de relever ce défi au sein même de l’École de la République. C’est ici que tout commence, positivement ou négativement. Ces différences sont également une richesse pour tous nos enfants, porteurs de handicap ou non. C’est au sein de l’école que se construisent les citoyens qu’ils seront demain. L’inclusion des enfants en situation de handicap est une chance pour toutes celles et ceux qui les côtoieront, les accompagneront, les comprendront et les regarderont comme des camarades, peut-être différents mais égaux et enrichissants. Au sein de notre République, chacun a sa place, du plus fort au plus fragile, du plus "conventionnel" au plus "différent". Au sein de notre République, les enfants qui en ont le besoin doivent être accompagnés, aidés et portés vers l’avenir qu’ils se construiront, à la hauteur de leurs ambitions, petites ou grandes mais toutes infiniment respectables. C’est le défi de l’inclusion. » (29 août 2018).

Ce texte, que j’ai mis ici en avant, semble en effet être une profession de foi dans laquelle la très grande majorité sinon l’unanimité des citoyens devrait se retrouver. Il est l’introduction à la proposition de loi n°1230 relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap déposée le 29 août 2018 par le rapporteur Aurélien Pradié (député LR) et signé par les membres du groupe LR à l’Assemblée Nationale (dont Éric Woerth, Éric Ciotti, Daniel Fasquelle, Olivier Dassault, Virginie Duby-Muller, etc.). Ce texte, examiné par la commission des affaires culturelles et de l’éducation le 3 octobre 2018, a été discuté en séance publique le jeudi 11 octobre 2018 lors de la "niche" des propositions réservées au groupe LR (depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, chaque groupe a un temps législatif consacré à la discussion d’un texte qu’il juge important).

Ce thème du handicap et de l’insertion, ou plutôt, puisque c’est le mot désormais, "l’inclusion" des enfants en situation de handicap dans le milieu scolaire, devrait être un thème de consensus pour l’ensemble des groupes politiques. À la rentrée scolaire 2018, 341 500 enfants en situation de handicap sont scolarisés, soit 20 000 de plus qu’à la rentrée 2017 (il y en avait seulement 100 000 à la rentrée 2006). Ces enfants, pour certains, doivent être accompagnés (c’est là le problème majeur de cette scolarisation). Aujourd’hui, il y a 29 000 emplois aidés pour cet accompagnement, ainsi que 43 041 AESH, qui sont les "accompagnants des élèves en situation de handicap".

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En présentant sa proposition le 11 octobre 2018, le rapporteur Aurélien Pradié a commencé avec cet appel au consensus : « L’école de la République, la place que l’on y fait au handicap, ne sont pas des sujets comme les autres. La cause du handicap nécessite de déposer les armes, de faire résonner autre chose que les querelles partisanes. Elle nous impose de nous mettre tous au travail. ».


La colère de François Ruffin

Or, ce jeudi 11 octobre 2018, les pires querelles politiciennes ont vu le jour à cette occasion. Le point d’orgue, ce fut la "colère" très médiatisée du député François Ruffin (FI). Cette colère, de sa part, je n’en doute pas, est d’autant plus sincère qu’il soutenait un texte du groupe LR (donc, généralement, peu proche politiquement du groupe FI) : « Chers collègues marcheurs, je vous le demande avec solennité : n’avez-vous pas honte ? Honte de votre paresse ? Honte de votre sectarisme ? Je ne m’adresse pas seulement aux citoyens hors de cet hémicycle, mais à vous, ici, pour que vous mesuriez votre déshonneur devant la situation (…). ».

Et d’expliquer la situation des personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap dans les écoles, sous-payées, sans formation, sans statut, avec des contrats précaires : « Pour changer cela, depuis le début de la législature, quelle proposition de loi avez-vous défendue ? Aucune ! Et le gouvernement, quel projet de loi a-t-il présenté ? Aucun ! (…) Aujourd’hui, notre collègue, Aurélien Pradié, qui est de droite, je m’en fiche qu’il soit de droite, du centre, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, peu m’importe, propose d’élever un peu leur statut. Son texte n’est pas parfait, loin de là. Il est nettement améliorable. Et nous, les Insoumis, comme les communistes, les socialistes, les UDI, les Républicains, nous avons déposé quantité d’amendements en commission. Vous, les marcheurs, n‘en avez déposé aucun. Alors que vous êtres 300, vous n’avez déposé aucun amendement ! Vous n’avez même pas participé aux échanges. Vous vous êtes contentés, en groupe, en troupeau, de voter contre, contre, contre, de lever la main en cadence, comme des Playmobil. ».

Effectivement, la commission a rejeté tous les articles de la proposition de loi lors de son examen en commission, si bien que c’est le texte initial (sans les amendements présentés en commission) qui fut mis en discussion en séance publique dans l’hémicycle. Les députés de la majorité ont décidé de rejeter le texte purement et simplement. Ce qui explique l’absence d’amendement de leur part en commission.

François Ruffin a conclu ainsi : « Mais aujourd’hui, dans cet hémicycle, c’est pire encore. Vous allez voter une motion de rejet préalable, ce qui d’ailleurs porte bien son nom. Cela signifie que la discussion sur un point aussi important n’aura même pas lieu, que le texte ne sera même pas examiné. Vous empêchez carrément le débat, vous l’interdisez ! J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! Nous demandons un scrutin public. Les noms des votants seront publics. Je les publierai sur ma page Facebook, et je ne serai pas le seul ! Ils circuleront à travers la France et ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie. ».

Le ton de rage de François Ruffin, s’il est sincère (ce qui est à son honneur), il est aussi excessif, il dérape, puisque publier des listes de noms, c’est toujours lamentable (et dangereux, des déséquilibrés peuvent vouloir s’en prendre aux personnes nommées). Aussi lamentable que de désigner les 6 000 maires qui ont augmenté la taxe d’habitation sans prendre en compte la situation financière particulière de chacune de leur commune (ce qu’a fait le ministre Gérald Darmanin pour riposter contre ces augmentations qui effacent la baisse gouvernementale).

Sur le plan factuel, François Ruffin a raison. Quelques minutes après son intervention, le texte fut en effet rejeté par une motion de rejet préalable par 70 voix contre 54 sur 124 votants (d’ailleurs, où sont donc les autres députés ? ce sont les absents, la honte, pas ceux qui ont pris position dans l’hémicycle par ce vote).

Toujours sur le plan factuel, François Ruffin a effectivement raison sur le fait que ni le gouvernement, ni le groupe LREM n’ont déposé respectivement de projet de loi ou de proposition de loi visant à renforcer l’accompagnement des enfants en situation de handicap à l’école. C’est vrai.

Mais cela ne veut pas dire que le gouvernement ne fait rien à ce sujet. Bien au contraire. La générosité et la sensibilité de François Ruffin ont été implicitement instrumentalisées par le groupe LR. Ce serait presque cocasse si le sujet n’était pas aussi important. Car le groupe LR a déposé ce texte de manière très politicienne, en demandant le consensus de manière très hypocrite. Et son meilleur défenseur se trouve de l’autre côté de l’hémicycle.


Le gouvernement n’a pas attendu Aurélien Pradié ni François Ruffin pour agir

En effet, le gouvernement actuel a agi, peut-être beaucoup plus que les précédents. Le 18 juillet 2018, le Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et sa collègue chargée des personnes en situation de handicap, Sophie Cluzel, ont présenté leur action dans le domaine de "l’inclusion" dans les écoles.

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La loi n°2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées voulue par le Président Jacques Chirac encourage cette inclusion des enfants dans les écoles. Tout le monde y gagne, ceux en situation de handicap comme ceux qui ne le sont pas et qui voient dans leur camarade non pas "un handicapé" mais un camarade, un convive, certes différent, mais qui peut les aider dans une matière, jouer avec eux pendant la récréation, etc. Au lieu d’être "des handicapés", ils deviennent "des personnes" avec leur spécificité, leur histoire, leurs humeurs aussi, leur psychologie, leurs talents, leurs défauts, etc., bref, tout ce qui fait la vie d’une personne.

La politique menée depuis un an par Jean-Michel Blanquer est très entreprenante dans ce domaine. La vraie différence de points de vue qui a motivé l’adoption de la motion de rejet préalable, c’est que le gouvernement ne désire pas faire passer par une loi (ni projet ni proposition donc) sa politique d’inclusion dans les écoles, mais de manière réglementaire.

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La députée Cécile Rilhac a ainsi expliqué au rapporteur du texte, lors de l’examen en commission le 3 octobre 2018 : « Si vous étiez membre de notre commission, vous auriez pu participer aux auditions des ministres Jean-Michel Blanquer et Sophie Cluzel, pour mieux vous rendre compte de nombreuses avancées réalisées ces dernières années. Vous avez dit vous-même que ce texte ne traite pas le sujet dans son ensemble. Or la question de l’école inclusive est beaucoup trop importante et sérieuse pour être traitée aussi partiellement et avec autant d’approximations que dans votre proposition. Les termes utilisés sont très maladroits, trop. Cette grande méconnaissance du vocabulaire démontre que votre texte n’a pas été travaillé. (…) Alors, je m’interroge sur l’opportunité de cette proposition de loi et sur la nécessité de passer par le chemin législatif, là où nous agissons par voie réglementaire depuis plus d’un an. ».

Cette idée a d’ailleurs provoqué, par avance, une diatribe anti-technocratique d’Aurélien Pradié, durant cette même séance de la commission le 3 octobre 2018 : « Ce qui rend les choses incohérentes, c’est cette vision extensive que certains peuvent avoir du domaine réglementaire. Vouloir devenir sous-préfet d’arrondissement ou préfet de département, je l’ai dit, est une vocation tout à fait respectable, mais ce n’est pas exactement, à mes yeux, la mission d’un député. J’ai véritablement un problème profond avec l’idée selon laquelle il nous faudrait progressivement abandonner l’essentiel de ce qui reste le cœur de l’activité du législateur, faire la loi, à un pouvoir réglementaire qui est d’une tout autre nature. Cette séparation des pouvoirs nécessaire est au contraire notre bien commun et nous devrions en prendre grand soin. » (Remarque : comme s’il n’y avait pas assez de lois comme cela !).


Une proposition "mal ficelée"

Ce que reprochent le gouvernement et le groupe LREM, c’est que la proposition de loi est bâclée, mal rédigée, qu’elle ne s’occupe du problème que de manière parcellaire voire anecdotique et qu’elle ne prend pas en compte les avancées déjà réalisées dans ce domaine par l’État. S’il y a polémique, c’est bien parce que le groupe LR, de mauvaise foi, a voulu faire de ce sujet un sujet de polémique. Finalement, le bénéfice de la polémique est retombé sur François Ruffin, bien malgré lui, lui-même loin de vouloir en faire une polémique pour une polémique, mais ulcéré du rejet pur et simple du texte qui lui laisse croire que la majorité ne voudrait pas s’intéresser à ce sujet, alors que le gouvernement agit depuis plus d’un an, mais pas par la loi.

Le texte voulait donner un statut aux personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap. Un emploi souvent précaire et sans formation. La principale phrase de l’exposé des motifs est : « Il est temps de passer d’une organisation qui n’est que le produit de petits ajustements, sans vue d’ensemble ni grande ambition, à l’émergence d’un statut d’ "aidants à l’inclusion scolaire", pleinement opérationnel et stable pour l’avenir. ».

Voici deux exemples parmi d’autres qui montrent que ce texte n’est pas pertinent. Le mot "aidant" est maladroit car il désigne aussi bien des professionnels que des particuliers qui aident des personnes dépendantes (c’est le cas avec le "congé du proche aidant"). Vouloir donner un statut avec un terme qui désigne aussi des non professionnels, ce n’est pas très heureux. Le mot "accompagnant" est plus adapté. Du reste, en commission, Aurélien Pradié était d’accord pour modifier ce terme. Autre maladresse : vouloir donner une formation de BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) à ces personnes qui accompagnent, là encore, c’est maladroit car justement, le BAFA est un brevet pour des non professionnels, et en plus, les AESH peuvent déjà passer le BAFA, donc, la proposition de loi ne tient pas compte de la réalité, des avancées déjà réalisées.

Toujours en commission le 3 octobre 2018, la députée Béatrice Piron a passé à la moulinette tout le texte : « Les articles 2 et 3 (…) sont parfois maladroits, ou ne prennent pas en compte les avancées concrètes et ambitieuses en faveur de l’école inclusive réalisées par le gouvernement et la majorité. ». Sur le BAFA : « En termes d’attente, les animateurs et les accompagnants n’ont pas la même mission. Le BAFA forme à l’accompagnement de mineurs à titre non professionnel et occasionnel ; il n’a donc pas l’ambition de former des accompagnants ni des aidants ; et l’on n’attend pas d’un aidant qu’il soit animateur. ». Pour conclure ainsi : « La nécessité de valoriser le métier d’AESH n’est donc pas laissée pour compte par le gouvernement et par la majorité. Nous nous saisissons de ces enjeux en traitant le sujet de l’école inclusive dans son ensemble : or celle-ci ne se construit pas de manière approximative, mais en repensant l’ensemble de notre modèle éducatif pour prendre en compte les besoins éducatifs particuliers en intégrant le secteur médico-social et en accompagnant les établissements scolaires. ».

C’était ce qu’a rappelé la députée Cécile Rilhac lors de la séance publique le 11 octobre 2018 : « Nous regrettons que votre proposition de loi n’apporte pas de réponse adéquate face au constat que, tous ici, nous avons rappelé. (…) Votre proposition de loi ne nous semble pas répondre aux besoins actuels des enfants ni à ceux des accompagnants. Elle rebondit sur les difficultés rencontrées à la rentrée, sans parvenir à formuler des propositions appropriées. Les articles 1er et 2, ainsi que l’article 5, visent à mettre en place des dispositifs qui existent déjà. Quant à l’article 3, il passe à côté du sujet crucial du temps périscolaire. L’article 4, enfin, ne constitue pas une réponse juridiquement satisfaisante. ».

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Autre signe qui montre que la proposition de loi d’Aurélien Pradié a été "bâclée", c’est le très faible nombre de personnes auditionnées pour ce sujet si sensible et si importante, seulement neuf personnalités qualifiées, et encore, issues de seulement quatre organismes distincts. C’est un peu court pour faire un tour pertinent de la situation nationale du handicap à l’école.


La démagogie, la sincérité… et l’action

Les propos de François Ruffin le 11 octobre 2018 ont été excessifs. Parce qu’ils ne traduisent pas la réalité de la situation. Sans doute aussi parce qu’il est encore novice en politique et n’a pas vu que la loi n’est pas le seul outil pour améliorer les choses (heureusement, d’ailleurs). Il n’y a pas de honte ni de déshonneur à refuser de voter pour un texte mauvais, incomplet et maladroit quand le sujet concerne la vie des centaines de milliers d’enfants, leurs parents et leurs accompagnants. Il est simpliste de vouer ainsi aux gémonies la majorité qui a déjà beaucoup travaillé sur le sujet. Il est aussi injuste de faire croire que la majorité refuse le débat alors que le Sénat, avec sa majorité LR, a déjà rejeté, lui aussi, une proposition de loi de LREM : « Permettez-moi ici une légère digression car je relève une contradiction : aujourd’hui, l’opposition parle de déni de démocratie, de refus du débat, alors qu’elle voyait de la sagesse quand une proposition de loi de la majorité a été rejetée par le Sénat. » (Cécile Rilhac le 11 octobre 2018).

Le mardi 16 octobre 2018, en pleine effervescence du remaniement ministériel, le député Adrien Taquet (LREM) est revenu sur le sujet lors de la séance des questions au gouvernement : « Je pourrais d’abord évoquer le tombereau d’insultes et de menaces que mes collègues reçoivent depuis quatre jours, de la part de gens attisés par des propos et des comportements irresponsables de certains membres de cette assemblée. Si tenir de tels propos, c’est être un "animateur de la démocratie", soyez convaincus que nous ne partageons ni la même conception du divertissement, ni la même conception de la démocratie. ».

Et de poursuivre sous les exclamations de députés FI : « Je pourrais vous demander, monsieur le ministre, d’expliquer à notre assemblée ce qu’est l’école inclusive ; car, lorsque je lis des propositions de loi ou des amendements qui évoquent, respectivement, les notions de "parcours éducatifs spécialisés" et d’ "inclusion sur mesure", toutes deux contraires à l’article 19 de la Convention des Nations Unies, non seulement les bras m’en tombent, mais je doute que leurs auteurs sachent vraiment de quoi ils parlent. ».

Puis, sous les exclamations de députés LR et FI : « Je pourrais vous demander de rappeler que cette question a fait l’objet de plusieurs heures de débats en commission et d’échanges nourris en séance ; ce à quoi je me permettrais d’ajouter que les groupes d’études de l’Assemblée Nationale sur le handicap ou sur l’autisme, par exemple, sont aussi des lieux de débats et de travail, surtout quand on en assure la vice-présidence. Mais encore faut-il y avoir mis les pieds une fois depuis le début de la législature ! ».

La réponse du ministre Jean-Michel Blanquer a montré que la majorité non seulement se préoccupe du sujet de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, mais qu’elle y a activement travaillé : « Ce sujet, résumons-le en quelques données : 340 000 élèves handicapés ; plus de 80 000 personnes pour les accueillir ; une politique du gouvernement qui, pour la première fois, tend à réduire le nombre d’emplois précaires, au profit d’emplois robustes dédiés à cet accueil. ».

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L’action du gouvernement a été efficace : « Pour la première fois, lors de la dernière rentrée, les accompagnants des élèves en situation de handicap, AESH, ont été plus nombreux que les contrats aidés : pour ces accompagnants, nous avons créé plus de 10 000 postes, auxquels s’ajouteront 12 000 autres dans le prochain projet de loi de finance. Pour la première fois, ces contrats sont assortis d’une politique de formation, à raison de soixante heures par an. Autrement dit, nous ouvrons des perspectives pour ceux qui occupent des emplois. (…) Les progrès accomplis sont salués par tous ceux qui connaissent le sujet. Bien entendu, la situation est encore imparfaite, même si elle s’est largement améliorée lors de cette rentrée. Elle s’améliorera encore à la rentrée prochaine, dans l’unité nationale. ». Le "dans l’unité nationale" que Jean-Michel Blanquer a répété plusieurs fois visait à ironiser sur la volonté d’unité nationale du groupe LR tout en cherchant à provoquer la polémique.

Sur l’action du gouvernement, pour prendre un exemple, le décret n°2018-666 du 27 juillet 2018 « consolide la formation initiale des accompagnants en affichant l’obligation d’un volume de soixante heures de formation continue » selon les mots de Jean-Michel Blanquer lors de la séance du 11 octobre 2018 qui commenta ainsi : « L’enjeu n’est pas tant de créer une nouvelle formation que de favoriser l’accès effectif à cette formation de base et de la compléter par un parcours de formation qualifiant en cours d’emploi, prévu par le décret n°2014-724 du 27 juin 2014. Grâce à ce décret, les accompagnants des élèves en situation de handicap qui ne sont pas titulaires d’un diplôme professionnel peuvent suivre une formation incluse dans leur temps de service effectif. Ils peuvent en outre bénéficier, toujours sur leur temps de service, de la formation nécessaire à l’obtention du diplôme. Cette dernière me semble bien plus importante que la possibilité pour les accompagnants de passer le BAFA (…). Les AESH ne sont pas des animateurs, mais des professionnels de l’accompagnement. ».

Dans sa réponse à Adrien Taquet le 16 octobre 2018, Jean-Michel Blanquer a ajouté aussi un problème de calendrier, légiférer maintenant ne prendrait pas en compte d’autres consultations à venir : « Dans dix jours, débutera aussi une concertation prévue de longue date. C’est sans doute un hasard si une proposition de loi mal ficelée a été présentée au même moment ! ». Par ailleurs, est prévu un comité interministériel du handicap le 25 octobre 2018 à Matignon. Le gouvernement ne ferait-il rien sur le sujet ? Intox totale donc.

Comme on le voit, le thème de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, qui devrait être un sujet sérieux de consensus, a été instrumentalisé pour être un sujet de simples joutes parlementaires. Ce n’est pas nouveau d’attaquer un adversaire sur ce thème, même si c’est particulièrement odieux, démagogique, irresponsable et surtout, irrespectueux des personnes qui souffrent d’un handicap.


La loi ELAN inquiétante pour les personnes en situation de handicap

C’est vrai que le gouvernement pouvait être soupçonné de mal se préoccuper des personnes en situation de handicap. En effet, le projet de loi (n°846) portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN) adopté en conseil des ministres le 4 avril 2018 pouvait inquiéter, et pas seulement par son volume (588 pages avec l’exposé des motifs et l’étude d’impact, 65 articles pour le texte initial).

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À l’origine (texte initial), reprenant les orientations décidées par le comité interministériel du handicap du 20 septembre 2017, son article 18 a réduit énormément les exigences d’accessibilité dans les bâtiments collectifs d’habitation « en créant la notion de logement "évolutif", c’est-à-dire accessible en grande partie et pouvant être rendu totalement accessible, par des travaux simples ». Il s’agissait également « de promouvoir l’innovation dans la conception de logements pour garantir leur évolutivité tout au long de la vie, plutôt qu’exiger que tous les logements soient accessibles. Un quota de 10% de logements accessibles est maintenu. ».

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Il faut se rappeler que la loi du 11 février 2005 oblige actuellement que 100% des logements neufs dans les bâtiments collectifs d’habitation soient accessibles aux personnes en situation de handicap. C’est normal car même s’il n’y a que 8% de population qui est en situation de handicap, 100% des personnes peuvent (hélas) le devenir par la vieillesse, la maladie ou un accident.

Le  texte définitif adopté le 4 octobre 2018 par les députés (et par les sénateurs le 16 octobre 2018), après l’accord obtenu à la commission mixte paritaire du 19 septembre 2018, a augmenté le quota de logements accessibles à 20% (au lieu de 10% dans le texte initial, mais surtout, au lieu de 100% dans la loi du 11 février 2005). L’innovation juridique est de définir des "logements évolutifs" obligatoires pour les 80% restants, qui permettraient (on verra à l’usage) de concilier à la fois la simplification des constructions de logements et l’accessibilité des personnes en situation de handicap.

Le texte définitif de la loi ELAN dit que des décrets devront préciser : « Les modalités particulières applicables à la construction de bâtiments d’habitation collectifs ainsi que les  conditions dans lesquelles, en fonction des caractéristiques de ces bâtiments, 20% de leurs logements, et au moins un logement, sont accessibles tandis que les autres logements sont évolutifs. La conception des logements évolutifs doit permettre la redistribution des volumes pour garantir l’accessibilité ultérieure de l’unité de vie, à l’issue de travaux simples. Est considéré comme étant évolutif tout logement dans les bâtiments d’habitation collectifs répondant aux caractéristiques suivantes. 1° Une personne en situation de handicap doit pouvoir accéder au logement, se rendre par un cheminement accessible dans le séjour et le cabinet d’aisances, dont les aménagements et les équipements doivent être accessibles, et en ressortir. 2° La mise en accessibilité des pièces composant l’unité de vie du logement est réalisable ultérieurement par des travaux simples. ».

Pour l’anecdote, l’une des rapporteurs du projet de loi ELAN était la députée de Gironde Christelle Dubos (LREM), nommée le 16 octobre 2018 Secrétaire d’État auprès de la Ministre des Solidarités et de la Santé.


Sujet polémique déjà en 2007

Le handicap a déjà été un sujet polémique lors d’une bataille présidentielle cruciale. Effectivement, le 2 mai 2007, il y a plus de onze ans, une candidate à un second tour de l’élection présidentielle avait affiché une colère froide, particulièrement hypocrite et déplacée, sur ce thème lors du débat télévisé avec le futur Président de la République. Ségolène Royal avait mal choisi son angle d’attaque : reprocher à Nicolas Sarkozy, et à travers lui, à la majorité sortante, de n’avoir rien fait pour les enfants à situation de handicap était particulièrement malvenu puisque la loi qui fut majeure date justement de 2005 sur la volonté de Jacques Chirac (sujet promu comme priorité nationale le 14 juillet 2002, juste après sa réélection). La démagogie n’est d’ailleurs pas forcément efficace puisque Ségolène Royal n’a pas été élue.

Quand François Ruffin, de façon totalement irresponsable, crie : « J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! », qu’il se méfie de ne pas être l’arroseur arrosé. Le "pays", lui, est capable de comprendre dans quel camp se trouve l’esprit de responsabilité et l’esprit de solidarité sur ce sujet qui aurait mérité un peu plus de hauteur et de dignité. Pauvres enfants !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Proposition de loi d’Aurélien Pradié sur l’accompagnement des enfants en situation de handicap, déposée le 29 août 2018 (à télécharger).
Loi ELAN (projet déposé le 4 avril 2018 et "petite loi" définitivement adoptée le 3 octobre 2018, à télécharger).
Colère de François Ruffin sur le débat sur le handicap (le 11 octobre 2018).
Question et réponse de Jean-Michel Blanquer sur le débat sur le handicap (le 16 octobre 2018).
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
Handicap : le miraculé d’un train régional malgré l’indifférence des autres ?
Une candidate à l’élection présidentielle va toucher une auditrice en situation de handicap.
Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (version consolidée au 7 octobre 2021).
Un débat électoral où le handicap était prétexte à une colère politicienne.
La scolarisation des enfants en situation de handicap, où en est-on ?
Et si nous bâtissions une société accessible à tous ?
Le congé de proche aidant.
L’élimination des plus faibles ?
Intouchables : le modèle républicain en question.
Un fauteuil pour Vincent.
Stephen Hawking.
Vincent Lambert.
Monique Pelletier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181016-handicap.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/18/36793955.html



 

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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 03:09

« Nous affirmons tous, le plus souvent dans de beaux discours, que nous voulons être plus ambitieux sur les grands enjeux et plus modestes sur ceux de moindre importance. Pourtant, les Européens n’applaudiront pas si nous continuons à devoir changer d’heure deux fois par an à cause d’une réglementation européenne. La Commission propose aujourd’hui de changer cela. Le changement d’heure doit être aboli. Les États membres, conformément au principe de subsidiarité, doivent décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. J’espère que le Parlement et le Conseil auront la même perception et trouveront des solutions compatibles avec notre marché intérieur. Le temps presse. » (Jean-Claude Juncker, le 12 septembre 2018 à Strasbourg).



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Dans la nuit du samedi 30 au dimanche 31 mars 2019, la France passera à l’heure d’été, comme depuis quarante-trois ans, depuis le 28 mars 1976 (décret du 19 septembre 1975). Le changement d’heure est un sujet très important qui touche directement la vie quotidienne des gens, qui impacte tout le monde. Mais aussi, c’est un sujet économique également très important, car de nombreuses industries sont basées sur une heure ou plusieurs heures références (notamment les transports, en particulier aérion, et l’énergie, mais pas seulement).

Si le changement d’heure en France provient d’une décision purement française (sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing après le premier choc pétrolier), il s’est européanisé à partir de l’année 2002 afin d’harmoniser les heures dans tout l’espace de l’Union Européenne. L’harmonisation, c’est que tous les États membres changent d’heure (été et hiver) et le font aux mêmes dates (dernier dimanche de mars et dernier dimanche d’octobre), conformément à la directive européenne 2000/84/EC du 19 janvier 2001 (qu’on peut télécharger ici).

On conçoit que, pour les raisons pratiques, le changement d’heure doit être pour tous les États membres et au même jour, ou qu’aucun État membre ne change d’heure, afin d’avoir des fuseaux horaires constant toute l’année dans l’espace européen. C’était la raison de cette directive européenne.

On note cependant que lorsque le gouvernement français a signé le décret instituant en France l’heure d’été, c’était seulement pour une année, 1976, et cette mesure était considérée comme provisoire, toutefois reconduite chaque année par décret jusqu’en 2001 (ensuite, ce fut la directive européenne en question qui a servi de base juridique).

Le changement d’heure est-il positif ou négatif ? globalement positif ou globalement négatif ? C’est difficile à dire : le changement d’heure réagit négativement sur toute matière vivante, notamment (en premier lieu), sur les humains et aussi sur les animaux (d’élevage par exemple), mais a des conséquences positives sur la consommation électrique (en ce sens que le changement d’heure s’adapte aux changements d’heure du lever et du coucher du soleil dans l’année). Mais cet intérêt économique a diminué au fur et à mesure des avancées technologies (ampoules basse consommation, capteurs photoélectriques, etc.). Rappelons aussi que proche de l’Équateur, le changement d’heure n’a aucun intérêt économique car il y a très peu de différence d’heure de lever et de coucher du soleil dans l’année (c’est pour cela par exemple qu’il n’y a pas de changement d’heure aux Antilles).

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Depuis de nombreuses années, le changement d’heure est un sujet bateau, un marronnier, qui revient périodiquement, deux fois par an, au moment où il faut changer l’heure. Au-delà de la difficulté de certains (assez nombreux ?) à savoir spontanément s’il faut ajouter ou retrancher une heure à la date concernée, il y a généralement un déluge de critiques sur ce changement d’heure qui casserait le biorythme, le sommeil, la santé, etc. Il est vrai que comme avec le sommeil, certains sont plus souples que d’autres et que le moindre changement peut déstabiliser un équilibre de vie déjà fragile.

Répondant à la résolution P8-TA-2018-0043 adoptée par le Parlement Européen le 8 février 2018, la Commission Européenne a réalisé une grande consultation publique pendant l’été 2018. L’opération a eu un grand succès puisque 4,6 millions de citoyens européens ont répondu au questionnaire sur Internet en ligne entre le 4 juillet et le 16 août 2018. Il faut rappeler que d’autres consultations du même genre avaient déjà été réalisées, mais avec beaucoup moins de participation : sur les directives Oiseaux et Habitant (550 000 réponses) et sur la réforme de la politique agricole commune (322 000 réponses).

Et le résultat, publié le 31 août 2018 (rapport du 12 septembre 2018 qu’on peut télécharger ici), fut sans appel : 84% ont exprimé leur souhait d’en finir avec le changement d’heure. Certes, pas beaucoup de citoyens français ont participé à cette consultation (seulement 8,6% des participants soit 393 000 réponses) qui n’a pas eu beaucoup de publicité dans les médias en France. D’ailleurs, 70% des participants à cette consultation (3,1 millions de réponses) étaient …des citoyens allemands. C’était donc principalement une consultation allemande !

Le résultat a donc conduit le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker, lors de son dernier discours sur l’état de l’Union devant les députés européens réunis le 12 septembre 2018 à Strasbourg, à proposer de supprimer le changement d’heure à partir d’avril 2019, et à laisser à chaque État membre le soin de choisir son heure définitive. Finalement, la situation est plus compliquée que prévue et pour éviter trop de confusion, la décision de choisir son heure nationale a été reportée en 2021. Pourquoi ? Parce que malgré la liberté (retrouvée) des États membres, il y a un besoin évident de concertation, notamment entre États voisins. Les décisions ne doivent donc pas être prises à la légère.

En France, l’Assemblée Nationale, qui avait inauguré son système de consultation des citoyens en ligne en février 2015 avec la loi en préparation sur la fin de vie, a donc pris l’initiative de faire une grande consultation nationale. Plus exactement, c’est la commission des affaires européennes de l’Assemblée Nationale (présidée par Sabine Thillaye) qui a pris cette initiative heureuse.

Ainsi, les citoyens français ont pu donner leur avis du 4 février au 3 mars 2019 en répondant à un questionnaire mis en ligne sur le site de l’Assemblée Nationale (www.assemblee-nationale.fr). En cette période de grand débat national, cette consultation nationale a été un grand succès puisque plus de deux millions de personnes y ont participé, exactement 2 103 999 personnes.

Sabine Thillaye (la présidente de la commission) a présenté les premiers résultats de cette consultation le mercredi 6 mars 2019 et les résultats détaillés seront présentés lors de la réunion de la commission le mardi 12 mars 2019 à 17 heures, réunion qui sera retransmise en direct sur le site Internet et aussi en Facebook live.

Ce qui est intéressant, c’est que les résultats sont très tranchés, ce qui, avec la grande participation (ce qui correspond à peu près à 5% du corps électoral), permet de connaître avec certaine précision la volonté populaire. 5% au lieu des 10% nécessaires à la pétition de demande d’un référendum d’initiative partagée prévue par la Constitution de la Cinquième République depuis la révision du 23 juillet 2008, c’est d’ailleurs ce que proposent beaucoup de parlementaires.

Il y a eu trois questions posées.

La première demande le retour d’expérience des participants : seulement 25,25% ont déclaré avoir une expérience satisfaisante ou très satisfaisante du changement d’heure, et 61,16% au contraire, une expérience négative ou très négative. La différence avec les 100% correspond aux "sans opinion".

La deuxième question découle de la première et les réponses sont encore plus tranchées : seulement 16,29% des participants souhaitent le maintien du changement d’heure deux fois par an, et 83,71% sont, au contraire, pour la suppression du changement d’heure.

C’est donc très tranché, d’autant plus que certains qui n’ont ressenti aucun problème au changement d’heure ne sont pas pour autant favorables à son maintien. Ce qui est assez étonnant, d’ailleurs, c’est que les 84% favorables à la suppression du changement d’heure, c’est la même proportion observée dans la consultation réalisée par l’Union Européenne en été 2018 (les participants français à la consultation européenne avaient répondu à environ 83% favorables à la fin du changement d’heure).

La réponse à cette question confirme, enfonce le clou sur le fait que la volonté populaire est d’en finir avec le changement d’heure. L’organisation d’un référendum (qui est un événement très politique) n’aurait donc aucun sens sur le sujet, car il y a peu de doute sur la connaissance de la volonté populaire. Une consultation nationale avec beaucoup de participants a une meilleure valeur statistique qu’un simple sondage avec des données vaguement corrigées.

Enfin, la troisième question est essentielle en cas d’arrêter du changement d’heure : quelle heure doit-on adopter pour la rendre définitive pendant toute l’année ? Là aussi, la question semble tranchée même si elle l’est moins unanimement que la question du maintien ou suppression du changement.

En effet, 59,17% des participants ont émis la volonté de rester toujours à l’heure d’été (UTC+2), tandis que 36,97% sont pour rester toujours à l’heure d’hiver (UTC+1). Là encore, c’est intéressant de constater que dans la consultation d’européenne de l’été 2018, 56% des citoyens européens avaient choisi l’heure d’été et 36% l’heure d’hiver (les citoyens français avaient répondu l’heure d’été à environ 51% et l’heure d’hiver à environ 39%).

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En ces temps d’antiparlementarisme souvent généralisé, il est sain de rappeler que les députés (ici) ne sont pas déconnectés du monde réel et, au contraire, savent prendre le pouls de la volonté populaire. Cette consultation nationale n’a pas valeur de parole d’Évangile, bien sûr, mais donne une très bonne indication sur la direction à suivre pour les prochains mois.

Est-ce que cela veut dire que le 31 mars 2019 sera le dernier dimanche de changement d’heure ? Et que la France ne changera pas d’heure le 27 octobre 2019 ? Ce n’est pas sûr car la Commission Européenne a repoussé de deux ans la décision finale de suppression du changement d’heure, afin de donner plus de temps de concertation entre pays voisins.

Sur ce sujet du changement d’heure, il faudra vraiment être de mauvaise foi si l’on dit que l’Union Européenne ne tient pas compte de l’avis des citoyens européens. Au contraire, c’est la consultation européenne de l’été 2018 qui a motivé la Commission Européenne à mettre le sujet sur la table et c’est probablement la consultation nationale de février 2019 qui motivera le gouvernement français à prendre sa décision.

Réjouissons-nous que les citoyens soient écoutés, et peut-être faudrait-il imaginer un système de consultation régulière (mais informelle : hors référendum) sur des sujets qui sont débattus dans les instances parlementaires, que ce soit dans un cadre national ou dans un cadre européen. Cela ne voudra pas dire que le législateur suivra systématiquement l’avis des citoyens (ce qu’il devrait faire nécessairement en cas de référendum), mais il en tiendra compte dans sa décision finale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Changement d’heure : une consultation nationale réussie.
Directive européenne 2000/84/CE du 19 janvier 2001 concernant les dispositions relatives à l’heure d’été (à télécharger).
Rapport du 12 septembre 2018 sur la consultation européenne sur le changement d’heure réalisé en été 2018 (à télécharger).
Gilets jaunes : Emmanuel Macron explique sa transition écologique.
Le changement d’heure à l'heure européenne.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
Le GIEC et son alarmisme climatique.
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
80 km/h : 65 vies sauvées en deux mois ?
Prélèvement à la source : la ponction fiscale sera-t-elle plus douloureuse ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190306-changement-heure.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/changement-d-heure-une-213265

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/06/37155781.html






 

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 22:30

(verbatim)


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181120-gilets-jaunes.html



Assemblée nationale
XVe législature
Session ordinaire de 2018-2019

Compte rendu
intégral
Première séance du lundi 12 novembre 2018


Présidence de Mme Carole Bureau-Bonnard

M. Éric Woerth, président de la commission des finances. Le vrai problème, en réalité, tient au temps dont le Parlement, et donc les parlementaires, dispose pour examiner ces textes. Je rappelle que la LOLF impose un délai d’une semaine pour recueillir l’avis du Parlement sur les décrets d’avance du Gouvernement. C’est donc un paradoxe que nous ayons eu bien moins d’une semaine pour examiner ce PLFR ! L’examen de ce texte en commission n’a pu avoir lieu que vendredi, et nous sommes aujourd’hui lundi : il est compréhensible que certains de nos collègues, notamment d’opposition, soient pour le moins mal à l’aise. L’opposition a des droits, qui doivent être respectés ; pour cela, la majorité a des devoirs, dont celui de lui laisser du temps pour examiner les textes.

Et d’ailleurs, ce n’est pas à la majorité de dire s’il y a lieu ou non d’amender un texte : c’est aux parlementaires de le faire ! J’ai été ministre du budget avant vous, je sais bien qu’aucun gouvernement n’a très envie de voir amender les textes qu’il présente. Tout gouvernement pense être l’alpha et l’oméga, et savoir exactement ce qu’il faut faire. Mais c’est le rôle de l’opposition de se saisir les occasions qu’elle rencontre.

(...)

Dernier point : les carburants. C’est une question à la fois politique et technique, comme l’ont révélé les oppositions lors du débat sur le PLF. J’ai une question à poser au Gouvernement et à la majorité à ce sujet : l’augmentation de la fiscalité énergétique vise-t-elle à compenser la baisse de la taxe d’habitation ?

Mme Cendra Motin. Mais non !

M. Laurent Saint-Martin. Ce n’est pas de votre niveau, cela, monsieur le président de la commission !

M. Éric Woerth, président de la commission des finances. Nous posons cette question depuis plusieurs semaines, sans obtenir de réponse. Les montants sont les mêmes : avouez que c’est troublant ! (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.)

M. Hubert Wulfranc. C’est vrai !

M. Jean-Louis Bourlanges. Vous faites de la numérologie, à présent, monsieur Woerth ? (Sourires sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Éric Woerth, président de la commission des finances. J’insiste : compensez-vous la baisse de la taxe d’habitation par l’augmentation des prélèvements sur les carburants ? Je suis persuadé que vous allez me dire que non, mais d’année en année, tout au long des deux trajectoires – celle de la baisse de la taxe d’habitation et celle des taxes sur les carburants –, les montants sont étonnamment semblables. Au fond, faites-vous payer aujourd’hui aux automobilistes ce que les contribuables locataires ne paieront plus demain ?

Mme Stella Dupont. Vous vous égarez !

M. Éric Woerth, président de la commission des finances. Pour conclure, ce PLFR témoigne bien d’un effort de sincérité, et d’un effort de clarification de la répartition des rôles entre PLFR et PLF. Cependant vous ne faites pas d’effort pour clarifier vos politiques : c’est pourtant cela, au fond, que les Français demandent. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)


Source : Assemblée Nationale.
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181112-an-eric-woerth.html


 

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 05:27

Le conseil de gouvernement réuni ce vendredi 26 octobre 2018 a adopté le projet de décret n°2.18.855 relatif à l’heure légale stipulant le maintien permanent de l’heure d’été en vigueur actuellement.


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L’heure légale était auparavant régie par l’article premier du décret n°455.67 du 2 juin 1967… Ce n’est pas un poisson d’avril, c’est vrai. Mais pas en France ! Non, la France ni l’Europe n’ont pas arrêté immédiatement le changement d’heure. Cette information concerne… le Royaume du Maroc, et le gouvernement en question est le gouvernement marocain présidé par Saad Eddin El Othmani.

Donc, il y a bien changement d’heure dans la nuit du samedi 27 au dimanche 28 octobre 2018 en Europe. Nous passerons de l’heure d’été à l’heure d’hiver. Le changement d’heure permet, deux fois par an, de s’amuser avec ceux qui sont toujours perdus par leurs horloges. Alors, on avance ? on retarde ? et quand le soleil se lèvera-t-il alors ?…


Compenser la différence des saisons

L’idée, provenant de Benjamin Franklin qui voulait économiser les bougies en 1784, est pourtant simple : en hiver, il y a moins de jour que de nuit, et c’est l’inverse en été. Inventées (dans sa version moderne) par la France (présidée par Valéry Giscard d’Estaing) en 1976, pour faire la chasse aux gaspis et réduire la consommation d’énergie après le premier choc pétrolier (initiées en Italie dès 1966), et diffusées partout dans le monde et notamment en Europe qui a choisi d’harmoniser les dates de changement d’heure (dernier dimanche de mars et dernier dimanche d’octobre) en 1998 puis en 2001 (la dernière directive adoptée sur le sujet date de 2000), l’heure d’été et l’heure d’hiver sont les deux faces d’un même serpent de mer perpétuellement en débat aux équinoxes.

Environ soixante pays ont adopté le principe du changement d’heure, en Amérique du Nord, au Japon et en Océanie, en plus de l’Europe. Mais certains pays ont supprimé ce principe plus ou moins récemment, c’est le cas de la Chine, la Russie, la Biélorussie, l’Islande et la Turquie.

Les uns parlent des effets biologiques mauvais sur les espèces vivantes (les humains mais aussi les animaux), tant sur les rythmes du sommeil que sur la santé en général, les autres parlent des effets économiques et écologiques bénéfiques (cependant de moins en moins bénéfiques).


Des économies d’énergie non négligeables

Beaucoup tendent à minimiser le bénéfice énergique, pourtant, il n’est pas négligeable. Une étude de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) publiée en 2010 ("Impact du changement d’heure", note de synthèse du Service Économie et Prospective de la Direction Exécutive de la Stratégie et de la Recherche) rappelle qu’en France, le changement d’heure a permis d’économiser 440 GWh (gigawatts heures) en éclairage en 2009, ce qui correspond à la consommation en éclairage d’environ 800 000 ménages.

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Par rapport à l’impact sur la planète, cela signifie que le changement d’heure a évité l’émission de 44 000 tonnes de CO2, ce qui serait beaucoup plus efficace sans doute que d’augmenter de 7 centimes le litre de gazole et de 4 centimes le litre de super (qui ne va probablement quasiment pas réduire la consommation de carburant mais juste en augmenter la facture).

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Ce gain en éclairage tend à diminuer malgré des consommations croissantes en raison des technologies d’éclairage performantes développées ces dernières années. En 1976, le gain avait été de 450 GWh exprimé alors en tonnes équivalent pétrole car l’électricité était produite par des centrales au fuel lourd. En 1995, EDF a évalué l’économie annuelle d’électricité à 1 200 GWh. En 2007, une étude pour l’ADEME a évalué les économies à 470 GWh en éclairage et à 210 GWh en usages thermiques.

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L’étude a évalué encore à 340 GWh les économies attendues en éclairage à l’horizon 2030. Mais elle a aussi évalué le gain sur les usages thermiques (chauffage, climatisation) à 130 GWh en 2030 avec des systèmes précis de régulation (le gain en thermique en 2009 restait négligeable car l’équipement ne permettait pas de réguler précisément).

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L’étude montre ainsi qu’en 2030, on peut évaluer à une réduction des émissions de 70 000 à 100 000 tonnes de CO2 avec le changement d’heure (les GWh "thermiques" étant plus polluants que les GWh "d’éclairage").


Un rituel bientôt aboli ?

Ce changement d’heure s’apparente presque à un petit rituel (que je ne peux qualifier de républicain car il est aussi en vigueur dans des monarchies) qui fait toujours toucher un peu aux mathématiques de base (l’addition ou la soustraction !) et surtout à la logique. On touche ainsi à la vie quotidienne des citoyens.

Pour ce week-end, il s’agit de retarder d’une heure, à 3 heures du matin, il faut ramener l’heure à 2 heures du matin, ce qui signifie qu’il y aura deux heures entre 2 heures et 3 heures du matin. Donc, une heure de plus pour la nuit, que l’on pourra utiliser comme on le veut. Sachant que le principe de conservation est tel que celle qu’on a gagnée en octobre, on la reperdra évidemment en mars.

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En fait, si l’on est sûr qu’on repassera à l’heure d’été dans la nuit du 30 au 31 mars 2019, on n’est ensuite plus sûr de rien. En effet, le Président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, visiblement opposé à ce changement d’heure, est actuellement en train de tout faire pour la supprimer.

Il faut savoir que ce changement d’heure a été intégré dans la réglementation européenne, ce qui est plutôt sympathique car cela a permis d’harmoniser l’heure européenne. À cause de l’étendue du territoire, il y a quand même trois fuseaux horaires, mais à part les fuseaux excentrés (Royaume-Uni, Irlande, Portugal d’un côté, pays baltes, Finlande, Roumanie, Bulgarie, Grèce, Chypre de l’autre côté), le reste de l’Europe reste à la même heure, de Brest à Varsovie et de Saint-Jacques-de-Compostelle à Belgrade (notons d’ailleurs que même ceux des pays de l’ex-Yougoslavie ainsi que l’Albanie qui ne sont pas dans l’Union Européenne ont adopté la même heure).

Cela signifie que toute modification d’heure légale doit être une décision européenne. Mais si c’est une décision européenne, c’est aussi parce qu’elle a des incidences économiques très fortes. Un frontalier espère par exemple ne pas devoir changer d’heure deux fois par jour s’il travaille de l’autre côté de la frontière. Sans compter l’organisation de tous les transports qui traversent une frontière, des applications informatiques, etc.

Voici ce qu’a dit Jean-Claude Juncker lors de son dernier discours de l’état de l’Union (j’y reviendrai) devant les députés européens réunis le 12 septembre 2018 à Strasbourg : « Les Européens n’applaudiront pas si nous continuons à devoir changer d’heure deux fois par an à cause d’une réglementation européenne. La Commission propose aujourd’hui de changer cela. Le changement d’heure doit être aboli. Les États membres, conformément au principe de subsidiarité, doivent décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. J’espère que le Parlement et le Conseil auront la même perception et trouveront des solutions compatibles avec notre marché intérieur. Le temps presse. ».

Insistons quand même sur le fait que si la France fait ce changement d’heure, ce n’est pas « à cause d’une réglementation européenne » mais parce qu’elle l’a décidée dans son entière souveraineté en 1976.


Du populisme proeuropéen ?

En fait, Jean-Claude Juncker est tombé dans la démagogie. Pour une fois, ce sont les partisans de la construction européenne qui tombent dans ce populisme. Pourquoi démagogie ? Parce que la Commission Européenne a mené une consultation publique au cours de l’été 2018 sur ce sujet et a eu 4,6 millions de réponses en un petit peu plus qu’un mois, ce qui est une participation considérable. Parmi ces contributeurs, 84% ont exprimé leur souhait de supprimer le changement d’heure.

C’est pourquoi Jean-Claude Juncker a présenté la proposition de mettre fin, dès 2019, à l’obligation pour les États membres de faire un changement d’heure. En fait, si c’est cette proposition, son expression est peu claire. La traduction, c’est de mettre fin au changement d’heure, car il serait préjudiciable que certains États gardent le changement d’heure et pas d’autres. La Commission Européenne veut en revanche laisser aux États le choix de savoir quelle heure ils garderaient, l’heure d’été ou l’heure d’hiver. Le tout en espérant qu’il y aurait un minimum de concertation pour que les pays voisins adoptent la même politique. Les États membres ont donc jusqu’à avril 2019 pour prendre leur décision.

Comme on le voit, Jean-Claude Juncker, à quelques mois des élections européennes (qui auront lieu le 26 mai 2019), veut montrer que l’Europe n’est pas une contrainte. Pourtant, sur ce sujet de l’heure, cela avait un sens d’avoir une harmonisation européenne, car finalement, l’heure, c’est l’une des unités majeures de notre système d’unités (distance, masse, temps, intensité électrique, etc.) sur lequel se basent toutes nos procédures, nos calculs, notre organisation sociale.

Une question pour les Français : quelle était la proportion de citoyens français qui était informée de cette consultation publique estivale ? Cette proportion de 84% des 4,6 millions de contributeurs est-elle représentative des 500 millions d’Européens, c’est-à-dire même pas 1% ? D’ailleurs, "France Soir" a précisé malicieusement le 26 octobre 2018 que 70% de la totalité des contributeurs provenaient… de l’Allemagne ! Donc, cette consultation n’a absolument aucune représentativité.

Cité par "Le Télégramme" du 26 octobre 2018, le commissaire européen chargé de l’Énergie, Maros Sefcovic, a expliqué : « Avec le progrès (éclairage basse consommation, meilleure isolation thermique des bâtiments modernes), les économies d’énergie sont désormais très limitées. ». La prospective de l’ADEME pour 2030 prouve le contraire.

Pour que la proposition de Jean-Claude Juncker de suppression du changement d’heure puisse voir le jour, il faudrait cependant qu’elle soit adoptée par le Conseil Européen, c’est-à-dire, l’ensemble des chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept États membres, à la majorité qualifiée, à savoir par au moins quinze États sur vingt-sept représentant au moins 65% de la population de l’Union Européenne.


Quelle heure garder ?

Ensuite, il faudrait que chaque État choisisse son heure. Selon "Le Parisien" du 26 octobre 2018, la Finlande, les Pays-Bas et le Danemark préféreraient prendre l’heure d’hiver, tandis que Chypre, le Portugal et la Pologne préféreraient l’heure d’été.

Et en France, qu’en est-il ? Le débat semble aussi passionnant que les guerres picrocholines dont sont friands beaucoup de Français, comme le débat entre nouvelle et ancienne orthographes, écriture inclusive ou pas, etc. Pourtant, c’est un sujet important, choisir entre l’heure d’été (actuellement utilisée sept mois dans l’année) et l’heure d’hiver.

Personnellement, j’opterais plutôt pour l’heure d’été comme j’opte souvent, si j’ai le choix, pour dormir à l’est et pas à l’ouest. Pourquoi ? Parce qu’il vaut mieux se lever avec le soleil que sans, et c’est plus difficile de se coucher avant le coucher du soleil. J’imagine que le clivage entre l’heure d’hiver et l’heure d’été, c’est le clivage des lève-tôt et des couche-tard (d’ailleurs, les deux ne sont pas incompatibles si l’on supporte de ne pas dormir longtemps).

Il y a un petit moyen pour s’imaginer concrètement les conséquences du choix.

Le 21 juin à Paris, si on restait avec l’heure d’hiver, le soleil se lèverait à 4 heures 45 (au lieu de 5 heures 45) et se coucherait à 21 heures (au lieu de 22 heures). Et inversement, le 21 décembre à Paris, si on restait avec l’heure d’été, le soleil se lèverait à 9 heures 45 (au lieu de 8 heures 45) et se coucherait à 18 heures (au lieu de 17 heures). Le choix a donc des conséquences pratiques non négligeables aux solstices. Ce qui justifiait justement ce changement d’heure depuis quarante-deux ans, pour réduire la portée des différences des saisons. Différences qui sont nettement plus faibles lorsque l’on se rapproche de l’Équateur. J’imagine que les Finlandais sont un peu plus impactés que les Siciliens.

Un grand pays a aussi plus de mal à trancher qu’un petit pays. En France, il y a trois quarts d’heure de décalage entre Brest et Bastia, sans compter les grandes différences d’ensoleillement entre nord et sud. "La Charente Libre" a réalisé un sondage auprès de ses lecteurs (mais quelle en est la représentativité ?) selon lequel 60,9% choisiraient l’heure d’été. Un "militant contre l’heure d’été" (eh oui, ça existe !) a déjà toute prête son argumentation, exprimée sur le réseau France Bleu : « Les lobbies du tourisme et du sport sont là pour appuyer le choix de l’heure d’été toute l’année. ». Les lobbies sont lâchés !

Comme je l’ai écrit plus haut, les arguments dérisoires vont pleuvoir, d’un côté comme de l’autre. C’est évidemment le mode de vie qui va déterminer une idée du choix. Les "paysans" qui se couchent très tôt et doivent se lever tôt opteraient plus volontiers pour l’heure d’hiver. Les franciliens qui commencent souvent tard leur journée de travail (à 9 heures voire 9 heures 30) rentrent souvent très tard le soir et préféreraient probablement l’heure d’été pour avoir un peu plus de clarté l’après-midi.


L’angoisse des acteurs économiques

Les plus angoissés semblent être les compagnies aériennes. Pour elles, tout changement a de lourdes conséquences. Un directeur chez Air France a confié sur France Inter : « Cela nous demande de revoir à peu près tous nos horaires pour vérifier que d’un point de vue commercial, on n’arrive pas trop tard, la nuit, à l’autre bout du monde. (…) Tout ça est réglé, optimisé, pour fonctionner au mieux, depuis quarante ans, sur la base du changement d’heure (…). Certaines compagnies préviennent déjà qu’elles seraient obligées de supprimer des dizaines voire des centaines de vols [en cas de changement trop rapide]. ».

Le changement d’heure sera-t-il victime du populisme européen ? Comme dans toutes les décisions européennes depuis toujours, la décision revient aux seuls États, aux seules nations, et par là même, aux seuls peuples européens. Bonne nuit !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le changement d’heure.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
Le GIEC et son alarmisme climatique.
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
80 km/h : 65 vies sauvées en deux mois ?
Prélèvement à la source : la ponction fiscale sera-t-elle plus douloureuse ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181027-changement-heure.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/changement-d-heure-le-gouvernement-209014

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/27/36817412.html



 

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26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 03:33

« Les grandes promesses sont comme certains beaux yeux, on s’y noie. » (Anne Barratin, 1894).


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Depuis le vendredi 1er juin 2018, les citoyens peuvent apporter leurs contributions personnelles sur la prochaine réforme des retraites grâce à un site dédié. Ce type de consultation du peuple n’aura peut-être pas beaucoup de conséquences concrètes sur le texte qui sera présenté au Parlement, mais il a au moins le mérite de mettre tous les citoyens en situation de prendre part à la réforme. Quant aux partenaires sociaux (syndicats), ils sont déjà en cours de consultation depuis janvier 2018.

Lors de l’audience solennelle de la Cour des Comptes le 22 janvier 2018, le Président Emmanuel Macron a rappelé son projet de réformer les retraites pour l’année 2019 (le texte finalisé avant l’été 2019). Cet agenda semble confirmé ces derniers jours : l’ambition du gouvernement est de finaliser cette réforme dans l’année 2019. Et avec l’objectif de créer « un grand choc de lisibilité ».

Vu l’importance du sujet et le nombre de personnes qui vont être "impactées" (dans son livre blanc publié le 24 avril 1991, Michel Rocard avait dit que le sujet des retraites était capable de faire renverser une dizaine de gouvernements !), autant dire que la réforme de la SNCF est syndicalement de la "gnognotte" par rapport à la réforme des retraites.

On a vu un très fort mécontentement des retraités depuis février 2018 à cause de la hausse de la CSG appliquée au 1er janvier 2018, hausse qui n’a pas pu, nécessairement, être compensée par la baisse de charges salariales (surtout les cotisations chômage). Dans le cas de la réforme des retraites, il n’y aurait aucune raison d’un mécontentement des retraités (autrement que politiquement ou par solidarité avec leurs enfants et petits-enfants), puisqu’ils ne seront évidemment pas "impactés" (aucune loi ne peut être rétroactive, c’est un principe constitutionnel).

La tendance générale depuis plusieurs décennies est la suivante : l’espérance de vie ne cesse de croître (même si la croissance est moindre qu’auparavant) et la natalité descend. Le système français que tout le monde en France (sauf quelques extrémistes) veut préserver, les retraites par répartition, à savoir, que les actifs ne cotisent pas pour préparer leur propre retraite, mais pour financer les retraites de leurs aînés déjà à la retraite, a un défaut majeur lorsque le rapport entre la population active et la population à la retraite est en baisse. Cela est d’autant plus critique lorsque, au sein de la population active, il y a un fort taux de chômage qui cotise nécessairement peu voire pas du tout. De plus, il y a, ces dernières et prochaines années, un problème démographique ponctuel, lorsque la génération du baby-boom est arrivée à la retraite.

Pour faire durer le système, il n’y a donc pas trente-six leviers, il n’y en a que trois : baisser le niveau des pensions (du moins, pour les nouveaux retraités), augmenter le montant des cotisations retraites des actifs, augmenter la durée de la vie active et réduire ainsi, proportionnellement, la durée de vie passée à la retraite. Ces trois leviers peuvent d’ailleurs être utilisés les trois en même temps. Ce fut l’objet des cinq dernières réformes des retraites depuis le gouvernement d’Édouard Balladur.

Mais soyons positifs quand même. Faisons en effet un constat heureux en 2018 : la structure financière du système est actuellement saine jusqu’en 2025 au moins, ce qui démontre ainsi, même dans l’esprit de ses anciens opposants, que la réforme des retraites menée par François Fillon lorsqu’il était à Matignon en 2010 a été financièrement utile.

Emmanuel Macron ne va évidemment pas la remettre en cause mais a fait des promesses électorales qui sont très importantes et dont l’application sera un marqueur dans le respect de ses engagements.

Pour les connaître, il suffit de relire son programme présidentiel présenté le 2 mars 2017 (on peut le télécharger ici). Que dit-il ?

D’une part, il s’est engagé à conserver deux points pour rassurer ses électeurs potentiels : « Nous ne toucherons pas à l’âge de départ à la retraite, ni au niveau des pensions. ».

D’autre part, son discours était plus d’ordre moral que social. La philosophie très générale (qu’il a déclinée dans d’autres domaines comme la fiscalité ou le logement social) : « En France, la République est née de l’abolition des privilèges. Et pourtant, ils sont encore nombreux ! Notre pays se veut la patrie de l’égalité. Mais le favoritisme fausse souvent les choses. Les privilèges bloquent notre société. ».

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Cette introduction pour présenter ensuite son programme sur la réforme des retraites commence donc mal : parler de "privilèges" lorsqu’il y a "différences" pourrait être très mal interprété (même erreur lorsqu’il a été dit que le statut des agents de la SNCF était un "privilège").

Cela donne la ligne générale suivante : « Nous voulons une société où tous ont les mêmes droits, tous ont les mêmes devoirs et tous sont soumis aux mêmes règles. ».

Déclinée pour les retraites ainsi : « Nous mettrons fin aux injustices de notre système des retraites. ». Notons bien le mot "injustice". Il s’agit bien de se placer sur le plan moral et pas sur le plan financier ni social. Pour préciser : « Un système universel avec des règles communes de calcul des pensions sera progressivement mis en place. Le fait de changer d’activité ou de secteur sera sans effet sur les droits à la retraite. Avec un principe d’égalité : pour chaque euro cotisé, le même droit à pension pour tous ! ». Cette dernière formule a été répétée le 22 janvier 2018 devant la Cour des Comptes par Emmanuel Macron devenu Président de la République entre-temps.

Sur le papier, cela a l’air très admissible et même rationnel.

L’application concrète de cette promesse a ces deux principales conséquences développées ci-dessous.


1. La fin des 37 régimes spéciaux de retraites

Aucun gouvernement n’a jamais osé mettre réellement fin aux régimes spéciaux de retraites. Même Alain Juppé, lorsqu’il était à Matignon, n’est jamais allé aussi loin. Pourtant, ces régimes spéciaux ont été montrés du doigt quasiment à chaque campagne présidentielle depuis une trentaine d’années.

Le problème, c’est que l’égalité ne doit pas entrer en contradiction avec la diversité. Je rappelle que la devise de l’Union Européenne est très belle (comme la devise française) : « Uni dans la diversité » (ce qui contredit les "souverainistes" qui pensent que l’Europe refuse les identités nationales ; au contraire, elle les défend et les protège).

Or, l’origine de chaque régime spécial est chaque fois spécifique, historiquement. Les raisons de la spécificité de certains régimes tiennent encore aujourd’hui, d’autres non. Par exemple, les militaires, qui ont un job particulièrement éprouvant puisqu’ils sont prêts à mourir pour la France dans des opérations extérieures (et indépendamment de la situation de stress, le fait que certains meurent fait qu’on n’a pas à payer une pension, ou seulement partiellement à leur famille), ne comprendraient pas si l’on leur retirait leur propre système de retraites.

Or, au-delà de cas très spécifiques, le principal régime spécial par rapport au régime général, c’est celui des fonctionnaires. Si le niveau des cotisations est devenu de plus en plus équivalent (entre privé et public), le calcul du niveau des pensions est resté très différent et c’est là qu’Emmanuel Macron a pointé la principale inégalité qu’il entend supprimer : la pension des fonctionnaires est calculée sur la base des six derniers mois de traitements dans la vie active, et la pension d’un salarié du privé (régime général) sur la base des vingt-cinq meilleures années de la vie active. Sans compter que le pourcentage est assez différent entre les deux.

On imagine que cette différence a de quoi faire bondir n’importe quel salarié du privé. Parce qu’on imagine aussi que plus on progresse dans sa carrière professionnelle, plus son salaire est élevé.

Il est intéressant d’aller un peu plus loin que cette réaction initiale. Lors d’un débat sur LCI le 31 mai 2018, le secrétaire général de l’UNSA depuis le 17 mars 2011, Luc Bérille (61 ans), ancien enseignant, a eu des propos à la fois mesurés et intéressants.

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L’UNSA est un syndicat assez récent, l’Union nationale des syndicats autonomes. Elle a été créée en 1993 pour regrouper des organisations syndicales non confédérées (en particulier la FEN) afin d’être mieux représentées dans les négociations sociales (face aux cinq syndicats historiques). De fait, ce syndicat est dit réformiste, c’est-à-dire que, comme la CFDT, il accepte de discuter avec les gouvernements pour améliorer leurs projets, au lieu de s’opposer systématiquement et de laisser passer des textes dans leur contenu le plus brutal. Son principe : « une démarche réformiste, laïque et revendicative, fondée sur l’indépendance syndicale pour un syndicalisme rénové et démocratique ».

Luc Bérille est plutôt favorable à l’égalité de traitement en général, mais il a mis en garde sur la différence de calcul de la pension entre public et privé. Il a expliqué que l’objectif était qu’à la fin du calcul, la pension soit à peu près du même niveau entre public et privé.

Effectivement, dans une vie de fonctionnaire, même si le traitement est sensiblement inférieur (à qualifications égales) que celui du privé (et encore, l’écart s’est réduit et parfois s’est inversé), le traitement est toujours croissant. Tandis que dans la vie active d’un salarié du privé, souvent, il faut compter une vingtaine d’années de "vaches maigres", et ces vingt ans ne sont pas forcément les vingt premières années, car il peut y avoir des périodes de chômage, de travail à temps partiel, de petits boulots mal payés, etc.

Luc Bérille a donc expliqué que si la pension des salariés du privé était calculée de la même manière que celle des fonctionnaires, globalement, les salariés du privé y perdraient beaucoup (sauf par exemple, les cadres supérieurs qui ont toujours été en activité). En effet, beaucoup, après une période de chômage, sont dans l’obligation de prendre leur retraite en raison de leur âge. Pour eux, les six derniers mois de leur carrière professionnelle sont particulièrement faibles.

Inversement, si la pension des fonctionnaires était calculée selon le mode de calcul du régime général, les fonctionnaires seraient évidemment désavantagés par rapport au système actuel.

Au-delà des régimes spéciaux spécifiques de certaines catégories d’employés qui peuvent avoir leurs raisons historiques et qu’il convient de regarder précisément pour savoir si ces raisons tiennent encore, l’uniformisation des retraites du privé et du public pourrait créer plus de mal que de bien sous le prétexte plus moral que social de l’égalité.


2. Pour un système de retraite par points

Au-delà des régimes spéciaux, Emmanuel Macron voudrait surtout changer le mode de calcul des pensions en reprenant son principe qui, dans l’absolu, ne peut être qu’acceptable : « Pour chaque euro cotisé, le même droit à pension pour tous ! ».

Cela signifie une mesure simple : la retraite par points. Le principe est simple. Chaque fois qu’on cotise, on se dote de "points". Et chaque point ouvre droit à un montant défini en euro. Chaque cotisation donne un certain nombre de points et donc, un certain nombre d’euros pour la pension plus tard. Ce système est déjà le cas pour les cadres avec les retraites complémentaires.

En revanche, le régime général est différent puisque le montant de la pension est calculé sur les vingt-cinq meilleures années (voir ci-dessus). Et dépend donc du nombre d’annuités travaillées (42 ans maintenant) et de l’âge légal de départ à la retraite (62 ans).

J’ai toujours trouvé étonnant que le débat, pendant une cinquantaine d’années, se soit focalisé sur l’âge légal de départ à la retraite, que François Mitterrand avait abaissé de 65 à 60 ans après son élection en 1981. Parce que l’essentiel reste le nombre d’annuités. Si, à 60 ans, vous n’aviez pas fait le nombre seuil (à l’époque, c’était 37 ans et demi), vous n’auriez pas eu la pension à taux plein et vous auriez dû continuer malgré tout à travailler. L’élément clef, c’est donc le nombre d’annuités pour avoir le taux plein, pas l’âge légal. 

C’était avec cette réflexion que j’étais partisan de ce système de retraite par points qui me paraissait le plus équitable du monde. C’était du reste la proposition du candidat François Bayrou pendant la campagne présidentielle de 2012 qui voulait une retraite à la carte, libre et égale pour tous, avec un système de points éventuellement pondéré avec la pénalité du travail accompli (je me demande d’ailleurs si la promesse d’Emmanuel Macron ne résulte pas de l’influence de François Bayrou dans ce domaine).

J’étais donc (en 2012) partisan d’un tel système par points pour une raison simple, en plus de l’égalité : c’était sa simplicité. Actuellement, le système est opaque et anxiogène pour les actifs car tout le monde se dit qu’on doit travailler beaucoup et longtemps pour une pension très faible à l’arrivée.

Pourtant, là non plus, ce n’est pas si simple que cela.

Dans le même débat du 31 mai 2018 sur LCI, Luc Bérille a rappelé que le système par points va considérablement désavantager les salariés du privé. Pourquoi ? Parce que le montant de la pension ne sera plus calculé à partir des vingt-cinq meilleures années mais sur la totalité de la carrière professionnelle, y compris les périodes de chômage, d’emplois précaires et mal payés, voire d’inactivité due à des congés maternité, maladie, années sabbatiques etc.

L’idée de vouloir rendre la pension proportionnelle, finalement, à la réalité des montants de cotisations réellement versées (et traduits en points) serait ainsi une fausse bonne idée, car elle reviendrait presque, finalement, à une retraite par capitalisation. On épargne une montant X (les cotisations) et on obtient une rente Y (la pension) proportionnelle à X. Sans compter que la relation entre pension et points pourrait évoluer arbitrairement par un gouvernement ou, plus lâchement (comme le taux du livret A), par une indexation complétée par l’avis d’une commission de technocrates.


Simplifier et clarifier

Pourtant, le système des retraites est actuellement peu satisfaisant. Comme je l’ai indiqué, il est anxiogène pour tout le monde. Et comme le disait Emmanuel Macron, tout le monde pense que son voisin a un régime meilleur que le sien.

Ce qui manque cruellement aujourd’hui, au-delà d’assurer sa pérennité financière pour plusieurs décennies, c’est la transparence et la simplicité. Même en prenant leur retraite, certains restent dans le flou sur leur situation pendant encore plusieurs mois. Alors, pour des actifs à la carrière discontinue, avec des hauts et des bas, des statuts différents, voire des expériences à l’étranger, la visibilité de leur retraite est aujourd’hui quasiment impossible (même si on a fait déjà quelques progrès).

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C’est donc cet enjeu qui devrait compter plus que sur une impossible égalité qui ne prendrait pas en compte la spécificité de chaque métier : rendre le système plus simple et plus transparent. Je souhaite donc bon courage au gouvernement, car les résistances ne vont pas manquer, mais aussi et surtout, bonne écoute, car les partenaires sociaux ont sur ce sujet une expertise qu’il convient de ne pas de jeter à la rivière…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu

(La dernière image, ci-dessous, sur les Pokémons, provient d’un article du site www.leblogfinance.com publié le 22 janvier 2018).


Pour aller plus loin :
Faut-il toucher aux retraites ?
Le statut de la SNCF.
Programme du candidat Emmanuel Macron présenté le 2 mars 2017 (à télécharger).
La génération du baby-boom.
Bayrou et la retraite à la carte.
Préliminaire pour les retraites.
Peut-on dire n’importe quoi ?
La colère des Français.
Le livre blanc des retraites publié le 24 avril 1991.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180601-reforme-retraites.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/faut-il-encore-toucher-aux-204881

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/26/36456960.html



 

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16 septembre 2018 7 16 /09 /septembre /2018 02:21

Le journaliste Alex Taylor et l'inspectrice générale Chantal Manes-Bonnisseau ont remis le 12 septembre 2018 au Ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer leur rapport intitulé : "Propositions pour une meilleure maîtrise des langues vivantes étrangères : oser dire le nouveau monde".

Cliquer sur le lien pour télécharger le rapport (fichier .pdf) :
http://cache.media.education.gouv.fr/file/Racine/33/4/propositions_meilleure_maitrise_langues_vivantes_998334.pdf

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-rapport-langues-vivantes.html

 

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25 août 2018 6 25 /08 /août /2018 04:47

« En respectant l’enfant, on respecte l’être humain. » (Françoise Dolto, "La Cause des enfants", éd. Robert Laffont, 1985).


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La psychanalyste et psychiatre des enfants Françoise Dolto est morte à Paris il y a trente ans, le 25 août 1988, à l’âge de 79 ans (elle est née le 6 novembre 1908 à Paris). Très connue du grand public grâce à ses émissions quotidiennes de radio sur France Inter entre octobre 1976 et octobre 1978, elle a pu ainsi populariser ses très nombreux travaux sur l’enfance et l’adolescence. Ayant eu une enfance malheureuse, elle a voulu encourager les parents à respecter la liberté de leurs enfants ainsi que leurs différences.

Issue d’une famille catholique située plutôt à l’extrême droite, fille et petite-fille de polytechniciens, Françoise Dolto, sœur du futur ministre gaulliste Jacques Marette (1922-1984) et mère du futur chanteur de variétés populaires Carlos (1943-2008), n’a jamais caché son vague soutien à Pétain sous l’Occupation sans pour autant avoir commis des gestes de collaboration active ou des actes antisémites (elle fut recrutée par Alexis Carrel le 1er décembre 1942 pour travailler au département biologie de l’enfant et de l’adolescent de sa fondation).

Sa mère ne voulait pas qu’elle fît d’études et elle a dû batailler au milieu des années 1920 et au début des années 1930 pour en faire. Elle a finalement soutenu sa thèse de doctorat en médecine en 1939 (avec pour titre de sa thèse "Psychanalyse et pédiatrie" publiée en 1971, éd. du Seuil). Pendant sa carrière professionnelle, Françoise Dolto fut une praticienne et a beaucoup travaillé avec Jacques Lacan (1901-1981) qui recommandait auprès d’elle ses "cas" les plus difficiles. De son expérience, elle a écrit beaucoup d’ouvrages. Catholique, elle a également tenu une conférence à Rome sur le thème "Vie spirituelle et psychanalyse".

Encore enfant, Françoise Dolto avait déjà choisi sa vocation, elle voulait devenir "médecin d’éducation" qu’elle précisait de manière étonnamment mature : « un médecin qui sait que quand il y a des histoires dans l’éducation, ça fait des maladies aux enfants, qui ne sont pas des vraies maladies, mais qui font vraiment de l’embêtement dans les familles et compliquent la vie des enfants qui pourrait être si tranquille ». Une réflexion qui me fait sens puisque, enfant, je m’étais moi-même promis qu’une fois adulte, je n’oublierais jamais que j’avais été enfant…

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Originaire de Crimée, son mari Boris J. Dolto (1899-1981) fut l’un des précurseurs de la kinésithérapie en France, fondateur de l’École française d’orthopédie et de massage (un de leur fils, le chanteur Carlos, fut diplômé masseur-kinésithérapeute de cette école) et leur fille Catherine Dolto-Tolitch (72 ans) est une médecin pédiatre et haptopsychothérapeute, également désigné exécutrice testamentaire de Françoise Dolto peu avant sa mort.

Parce que son frère Jacques Marette, sénateur (suppléant d’Edmond Michelet), puis député, fut nommé Ministre des Postes et Télécommunications du 15 avril 1962 au 1er avril 1967 dans les gouvernements de Georges Pompidou, Françoise Dolto fut chargée de rédiger la première réponse-type aux lettres au Père Noël en décembre 1962 : « Mon enfant chéri, ta gentille lettre m’a fait beaucoup de plaisir. Je t’envoie mon portrait. Tu vois que le facteur m’a trouvé, il est très malin. J’ai reçu beaucoup de commandes. Je ne sais pas si je pourrai t’apporter ce que tu m’as demandé. J’essaierai, mais je suis très vieux et quelquefois, je me trompe. Il faut me pardonner. Sois sage, travaille bien. Je t’embrasse fort. Le Père Noël. ». Ce fut une initiative (lancée en fait par une employée des Postes dans les années 1950 qui répondait en cachette aux lettres adressées au Père Noël dans son village) dont le succès ne fut jamais démenti. En 2008, 1,6 million d’enfants avaient ainsi adressé un courrier au Père Noël en France.

Depuis plusieurs années, la pensée de Françoise Dolto est parfois un peu caricaturée et même contestée. Il faut dire que la société du XXIe siècle n’a rien à voir avec celle des années 1950. Aujourd’hui, l’enfant est roi, il est le cœur de cible marketing des publicitaires grand public, il est le prescripteur des achats des adultes, il amorce la pompe de la société de consommation en l’assommant par des marques, il est même décérébré dès le plus jeune âge avec tous les moyens technologiques modernes.

Bon, évidemment, j’exagère un peu, je grossis le trait, et il y a des avantages à cela, ce n’est pas de faire perdurer le Père Noël ni de rendre tristes ceux qui passent Noël seuls, mais c’est toujours plus agréable de penser aux enfants car en pensant aux enfants, on pense à la société de demain, à l’avenir, et il est probablement plus efficace de faire des campagnes sur le respect des autres, de l’environnement et même des limitations de vitesse (avez-vous remarqué qu’au sortir de certains péages d’autoroute, des affichettes exhortent les enfants à surveiller le compteur de vitesse de papa… ou de maman ?) que de dimensionner toute la société pour les plus de 65 ans (et pourtant, les plus âgés auraient besoin aussi d’adaptation pour leur déambulateur et leur fauteuil roulant, disons, autant que pour les poussettes de leurs petits-enfants). D’ailleurs, elle qui fut sa secrétaire, Françoise Dolto le disait : « Moi, j’y crois au Père Noël. Je crois à un jour par an où nous donnons à tout le monde pour le plaisir de donner. ».

En fait, on a vraiment commencé à s’inquiéter de l’enfant-roi lorsque celui-ci accusait gratuitement des adultes d’actes graves devant un juge. La parole de l’enfant n’est pas aussi sacrée qu’on a voulu le dire, elle peut se tromper, elle peut tromper, mais est-ce pour autant qu’il faut reléguer les enfants à leur place des années 1950 ? Heureusement, non !

Car la société est partie de très bas dans sa considération et son respect de l’enfant. Jusque dans les années 1980, les médecins ne s’occupaient pas de la douleur des bébés à l’hôpital, comme s’ils n’étaient que des larves végétales sans sensation, sans émotion (juste des tubes digestifs). Les enfants asociaux étaient parqués dans des bagnes pour enfants jusque dans les années 1930 ! Françoise Dolto a connu les premières résistances. La Convention internationale des droits de l’enfant a été adoptée deux siècles après la Déclaration des droits de l’homme… C’est avec ce lourd passif qu’on peut raisonnablement dire que Françoise Dolto fut une femme révolutionnaire, bien plus efficacement d’ailleurs que bien des féministes autoproclamées (Françoise Dolto fut d’ailleurs une grande référence du féminisme en France).

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Interrogée par Catherine Robin et Dorothée Werner, la psychanalyste Claude Halmos, qui fut une élève de Françoise Dolto, a essayé de remettre les idées au clair : « Sa pensée était révolutionnaire, elle continue de l’être. Dolto reste souvent mal comprise et caricaturée. Ses théories ont émergé dans une société où les familles répressives bénéficiaient d’un consensus social. L’enfant n’était pas considéré alors comme une personne et sa parole n’avait pas de valeur : il était supposé avoir des petites idées, des petits chagrins, des petites joies, des petites choses à l’image de sa petite taille. Dolto nous a fait comprendre que la parole d’un enfant a autant de valeur que celle d’un adulte. Mais en aucun cas elle ne dit qu’un enfant est un adulte. (…) Quand Dolto a commencé à parler à la radio, elle a réhabilité la souffrance de l’enfant dans chaque personne qui l’écoutait. Elle disait : "Votre souffrance d’enfant était légitime". C’est cet effet de vérité qui a fait le succès de Dolto… et suscité, en miroir, la haine que l’on sait. » ("Elle", le 11 octobre 2013).

Probablement que le principal contresens commis par ceux qui s’opposent à Dolto est justement de croire que réhabiliter la parole de l’enfant, cela reviendrait à discréditer l’autorité des parents. Rappelons d’abord que la cellule familiale est beaucoup plus éclatée qu’auparavant et que cette autorité a été réduite mécaniquement, notamment dans les familles monoparentales. Claude Halmos répondrait ceci : « Dolto m’a appris avant tout à ne jamais juger les parents, mais plutôt à écouter l’enfant dans le parent. Cette phrase a été une bascule dans ma pratique de jeune analyste. ».

Pour Dolto, tous les désirs des enfants sont légitimes, mais ils ne sont pas tous réalisables car il y a la loi, et avant la loi, avant tout, le respect de l’autre. Or, pour respecter l’autre, il faut d’abord se mettre à la place de l’autre. Cette réflexion des limites est en fait essentielle dans le développement de l’enfant et plus tard, du jeune adulte. Claude Halmos l’a ainsi expliqué : « Pour intégrer véritablement les lois, il faut être capable de se mettre à la place de l’autre que l’on pourrait faire souffrir. Ce n’est possible que si l’on se sent soi-même une personne. ».

En fait, la vraie difficulté de la théorie de Françoise Dolto, c’est d’imaginer une nouvelle forme d’autorité parentale qui soit basée sur l’intelligence et la compréhension (qu’on pourrait assimiler à du management participatif) et pas sur de la simple obéissance (management directif). Le laxisme éducatif, la permissivité, le laisser-aller de certains parents, leur renoncement parfois, ne doivent pas faire oublier que l’enfant reste une personne fragile à respecter et à protéger.

Toute sa vie, Françoise Dolto a développé des idées qui s’approchaient d’un certain humanisme, l’essentiel étant de pouvoir communiquer pour éviter tout malentendu et pour formaliser certaines pensées fortes. Elle a ainsi rejeté la compatibilité entre la jalousie et l’amour, la jalousie est le contraire de l’amour dans la mesure où c’est une défiance et pas une confiance : « La jalousie n’est pas une preuve d’amour mais d’immaturité. ».

Je termine enfin sur cette très belle phrase d’elle qui devrait être placardée dans toutes les collectivités, de la famille …aux États : « Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l’entraide et la solidarité visant à un but commun : l’épanouissement de chacun dans le respect des différences. ». Uni dans la diversité, c’est justement la devise de l’Europe !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 août 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Françoise Dolto.
Sigmund Freud.
Maurice Bellet.
Simone Veil.
Marie Trintignant.
Barbara Hannigan.
Micheline Preesle.
Pauline Lafont.
Annie Cordy.
Jeanne Moreau.
Lucette Destouches.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Miss Corny.
Marguerite Yourcenar.
Marie Curie.
Paula Modersohn-Becker.
Germaine Tillion.
Sœur Emmanuelle.
Mère Teresa.
Diana Spencer.
Jacqueline de Romilly.
Simone Weil.
Hannah Arendt.
Anna Politkovskaia.
Françoise Giroud.
Jane Austen.
Nicole Bricq.
Brigitte Macron.
Michèle Cotta.
Élisabeth II.
Édith Piaf.
Margaret Kean.
Fadwa Suleiman.
Mireille Darc.
Gisèle Casadesus.
Mimie Mathy.
Grace Kelly.
Alice Sapritch.
Christina Grimmie.
Monique Pelletier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180825-francoise-dolto.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/francoise-dolto-les-enfants-d-207089

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/08/24/36653584.html


 

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 04:29

« Toutes les bonnes choses qui existent sont les fruits de l’originalité. » (John Stuart Mill, 1864).


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Dans la rubrique "La France s’enflamme pour des bricoles", le débat sur l’uniforme à l’école a évidemment toute sa place. Si ce sujet peut passionner les Français, c’est parce qu’il fait partie de ces faux sujets qui ont pour base profonde le mal à l’identité et la perte du sens commun.

Disons-le ici dès le départ, je suis opposé à l’uniforme pour les écoliers. J’avais soutenu la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle de 2017, mais j’avais trouvé stupide et inapproprié de mettre dans un projet présidentiel le port de l’uniforme dans les écoles. Stupide sur la forme, car il n’y a qu’en France qu’on pense qu’un Président de la République doit s’occuper des vêtements que porterait un môme de sept ans à l’école primaire ! Inapproprié sur le fond, ce que je vais tenter d’argumenter dans les lignes suivantes.

Prenons d’abord les faits qui ont fait surgir brusquement ce sujet d’actualité en fin d’année scolaire. Un maire LR, que je ne citerai pas, d’une petite ville de la région parisienne que je ne citerai pas plus, sinon pour dire qu’elle fut administrée, dans un temps ancien, par un illustre académicien, a organisé une consultation locale auprès des parents d’élèves des écoles primaires, du cours préparatoire (CP) au cours moyen seconde année (CM2), pour savoir s’ils sont d’accord ou pas avec le port de l’uniforme, avant d’étendre la mesure, le cas échéant, au collège.

La consultation (ce n’est pas un référendum), qui s’est déroulée pendant toute la semaine à cheval en mai et juin 2018, a approuvé à 62% la proposition du maire contre 38%. Si elle bénéficie d’une nette majorité, la mesure n’est cependant pas consensuelle pour autant car 38% représente une forte minorité opposée. Le Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a apporté son soutien à cette initiative sans vouloir la généraliser partout dans le pays.

Concrètement, la mairie proposera aux parents d’élève un "trousseau" d’une dizaine de vêtements (pull, pantalon, jupe, etc.) pour le prix de 145 euros, vêtements qui pourraient être éventuellement réutilisés par les plus jeunes ultérieurement. Le prix n’est pas excessif par rapport au prix du marché (c’est même inférieur) mais dans une comparaison avec l’achat d’un nombre identique de vêtements neufs de même nature.

Déjà, rien que sur le plan financier, c’est bancal quand on sait que certaines familles ont du mal à payer les quelques dizaines d’euros de tarif réduit pour les cantines scolaires. Alors 145 euros ? Car certaines familles se débrouillent, rachètent des vêtements d’occasion, en récupèrent des plus grands, ou se les confectionnent eux-mêmes pour économiser.

Sur le plan légal, la seule chose qui compte est le règlement intérieur des établissements scolaires qui doit imposer une tenue correcte aux élèves (l’uniforme n’a donc pas pour fonction d’éviter les tenues négligées, elles sont déjà interdites).

Mais aucune loi ne peut imposer à une famille l’uniforme pour ses enfants, et par conséquent, l’uniforme sera nécessairement porté sur la base du volontariat. Là encore, on voit le côté bancal de la mesure : l’intérêt de l’uniforme (comme son nom l’indique), c’est que tout le groupe le porte. Si chacun fait ce qu’il veut, les uns avec un uniforme, les autres sans, il n’a déjà plus beaucoup d’intérêt ni de cohérence.

Rien que sur le plan réglementaire, donc, c’est un faux débat. Et si un chef d’établissement venait à imposer l’uniforme, je ne doute pas que l’affaire remonterait jusqu’au Conseil d’État comme ce fut le cas lors de la première "affaire" du foulard à l’école il y a près d’une trentaine d’années. À l’époque, d’ailleurs, le Conseil d’État avait botté en touche et avait répondu au Ministre de l’Éducation nationale de l’époque, un certain Lionel Jospin, qu’il fallait régler ce problème par la loi, ce qui a mis quinze ans pour la faire adopter (sous Jacques Chirac).

Reprenons aussi quelques titres dans les médias. Beaucoup parlent d’un "retour de l’uniforme" dans les écoles. Je ne dois pas vivre dans le même pays que ceux qui ont écrit de tels titres. Je ne me croyais ni en Chine communiste, ni même à Cambridge, Oxford… que sais-je ? Le problème, c’est qu’il n’y a jamais eu d’uniformes à l’école en France, et heureusement.

Ceux qui parlent de "retour" montrent, à peine masquée, leur envie de retour en arrière. Un retour vers un passé idéalisé, mythifié. Le fameux "C’était mieux avant" (avant : "quand j’étais jeune", sans doute) fait des ravages dans les réflexions. On ne les appelle pas des "traditionalistes" (puisque l’uniforme n’a jamais été porté par les écoliers, ce n’est donc pas une tradition), on les appelle des "réactionnaires", c’est-à-dire (attention, c’est ma définition), des personnes qui, ayant peur du présent, cherchent à se raccrocher à des branches qu’elles pourraient croire du passé et qui ne sont en fait que dans leur propre imaginaire (très arbitraire et subjectif). Rien à voir avec des "conservateurs" dont les meilleurs prototypes aujourd’hui se trouvent plutôt à la CGT et à la France insoumise : surtout, ne touchons à rien, tout va bien malgré les 10 millions de précaires et de demandeurs d’emploi !

Non, il n’y a jamais eu d’uniforme à l’école publique en France. Il y a eu en revanche le port de la blouse jusque dans les années 1970, pour des raisons très concrètes qui intéressent surtout les mères de famille (et les rares pères qui s’occupent de ces choses-là) : la blouse servait pour son utilisation classique, à savoir, se protéger des taches d’encre, car les enfants, beaucoup plus que les adultes, pouvaient faire quelques dégâts sur leurs vêtements avec de l’encre. L’arrivée du stylo à bille a rendu inutile ce type de protection (même si dans certains établissements, l’écriture au stylo à encre, plus agréable à la lecture, est encore demandée). Et cette blouse ne pouvait pas être assimilée à un uniforme puisque toutes les blouses étaient différentes, de différentes couleurs, différents tissus.

Le principe de l’uniforme n’est pas, dans l’absolu, une aberration. Lorsque j’ai fait mon service militaire, j’ai même pu comprendre sa raison d’être, au-delà du fait que le chef commande et les soldats ne doivent demeurer que des pions désindividualisés qui obéissent.

L’uniforme est à la fois une solidarité et une identité. J’ai le souvenir qu’un compagnon ayant attrapé un rhume voulait porter son foulard, et nous avions accepté de le porter aussi car il fallait une uniformité de la troupe. Intellectuellement, cela pouvait paraître stupide car rien n’empêchait, théoriquement, surtout en temps de paix, que l’un portât un foulard pour le protéger du froid et pas les autres. Mais cela prouvait aussi la solidarité de tout le corps, prêt à se contraindre pour aider un camarade.

Identité aussi, voire fierté. J’étais chez les chasseurs alpins, et il était assez fréquent que ceux qui quittaient le bataillon après leur service achetassent au moins leur "tarte" (à cinquante francs, il me semble). Je n’ai pas pu en acheter une car il n’y en avait plus à ma taille (je n’avais pourtant pas une tête énorme !) mais je l’aurais volontiers fait s’il en était resté. Certains régiments sont peut-être plus prestigieux que d’autres, et en arrivant dans ce bataillon, j’étais d’ailleurs étonné de la forte réputation des chasseurs alpins auprès de la population d’Annecy. Je dois même dire que c’est une bonne piste pour charmer la gent féminine ! L’histoire aide et les valeureux et jeunes résistants du Plateau des Glières n’y étaient pas pour rien.

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Mais là, c’étaient des militaires. Et si un militaire doit être interchangeable, si on lui demande justement de ne plus penser par lui-même (ce qui est relativement facile vu le rythme physique qu’on lui impose), c’est tout le contraire de l’écolier, de l’élève, de l’étudiant. Je rappelle le but ultime de l’instruction : devenir un citoyen éclairé, penser par soi-même, être capable d’esprit critique mais aussi d’esprit de solidarité et de responsabilité. Donc, se fier plus à l’individu, à la personne humaine, qu’à des considérations collectives. C’est l’esprit (classique) des Lumières mis en pratique par les lois de Jules Ferry et par les fameux hussards de la République, terme créé par Charles Péguy.

Justement, l’école n’est pas une caserne. On demande aux élèves de réfléchir par eux-mêmes. De ne pas attendre son salut du groupe mais de lui-même. Sans compter qu’on peut aussi leur donner l’esprit de compétition, car la vie active n’est (hélas) qu’un concours permanent.

Alors, prenons les différents arguments pour vouloir cet uniforme.

Le premier, c’est effacer les différences sociales. C’est vrai, il y a des différences de niveau de vie telles que certains écoliers sont habillés "chèrement" et d’autres beaucoup moins. Pourtant, cette révélation sociale ne sera pas effacée par le port de l’uniforme. Car il y aura toujours d’autres distinctions sociales : la montre, par exemple, le collier, la gourmette, le bracelet, ou tout ce qui ne ferait pas partie du "trousseau" (par exemple, peut-être les chaussures). Et sans doute que la plus grande différence sociale, c’est entre ceux qui partent loin en vacances et qui ne partent pas, ceux qui partent en week-end et ceux qui ne partent pas, ceux qui ont des consoles de jeu très coûteuses et les autres, etc. Les différences sociales reviendront toujours par des chemins détournés.

Le deuxième argument est pécuniaire. Je doute de l’efficacité de cet argument car l’uniforme oblige les familles à payer une forte somme. Elle est sans doute plus faible que la moyenne annuelle pour un enfant, mais cela dépend justement des familles. L’autre point de l’argument, c’est que cela éviterait la course aux marques, aux vêtements chic. Probablement. Mais je reste convaincu que la meilleure réponse contre cette course stupide et coûteuse, c’est une réponse éducative. Donner le sens des choses, la hiérarchie des valeurs, et rappeler que si ce sont les parents qui sont les payeurs, ils peuvent aussi se permettre de donner des limites aux désirs de leurs enfants dès lors qu’ils les leur expliquent clairement. L’enfant n’est pas roi.

Le troisième argument utilisé a été pour certains la laïcité. Un uniforme remplit son rôle de neutralité devant la religion. Pourtant, d’une part, les règlements intérieurs et même la loi interdisent tout signe ostentatoire d’une religion dans l’enceinte de l’école, donc, c’est déjà acté pour la laïcité. D’autre part, pour les provocateurs, il y aura certainement d’autres moyens de montrer l’appartenance à une religion, ne serait-ce que dans la manière de manger dans les cantines scolaires.

Le quatrième argument est curieux dans sa cohérence (je les classe sans forcément un ordre précis) car il est en opposition avec les premiers, ceux de l’indifférenciation. Il y a en effet avec le port de l’uniforme un sentiment très fort de fierté et surtout, d’identité à un collectif. C’est donc un argument de différenciation. Différenciation avec les autres corps, les autres établissements. Mais aussi avec les autres identités. La jupe identifie le sexe (on a dit que les filles pourraient quand même porter le pantalon, on respire). C’est justement cette différenciation et ce sentiment d’appartenance qui sont la raison des uniformes dans des collèges britanniques prestigieux. Je suis pareil que les miens, mais différents des autres (pas les miens).

La frontière entre "les nôtres" et "eux" me paraît toujours douteuse et malsaine car ce clivage engendre les pires excès qui peuvent se traduire par la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme, etc. et plus généralement le "racisme anti-quelque chose".

Sentiment d’appartenance ? Nous y voilà. Certains confondent les choses et passent allègrement du sentiment d’appartenance à un établissement à celui d’une nation. Ainsi, pour Geoffroy Lejeune, très sympathique et intelligent directeur de "Valeurs Actuelles" (que j’apprécie beaucoup par ailleurs), invité sur LCI le 4 juin 2018, il ne paraîtrait pas inopportun d’imposer aux écoliers le salut au drapeau tricolore et la Marseillaise tous les jours. On voit bien que le courant réactionnaire peut s’exprimer en toute occasion, et ce n’est pas l’apanage de la droite ; durant sa campagne présidentielle en 2007, Ségolène Royal avait évoqué l’armée pour résoudre les problèmes sociaux dans certains quartiers défavorisés.

Imaginons qu’on impose cela aux enfants (après tout, on leur imposait bien la prière le matin dans certains établissements) : que ferait-on, comment réagirait l’enseignant, le chef d’établissement, si jamais un des élèves se mettait à manquer de respect avec le drapeau ou l’hymne national ? Or, vu le niveau de rébellion à bons comptes de certains collégiens et lycéens dans certains quartiers, il paraît assez probable que ce genre de provocations serait nombreux et engluerait le débat public dans des sujets très mineurs par rapport à des objectifs déjà ambitieux sur le niveau éducatif qu’on voudrait obtenir d’une génération.

Dans les mesures réactionnaires, on peut aussi imaginer la fin de la mixité dans les écoles. N’importe quel enseignant qui a connu des classes non mixtes (sexuellement je précise) et qui a vu la mixité (heureusement) arriver dans ses classes pourrait témoigner : les filles, seules, travaillent généralement mieux que les garçons seuls. Et malheureusement, au collège surtout (quand les sens s’éveillent), lorsque les garçons et filles sont mélangés, les filles travaillent généralement moins bien (que seules) car se mettent en mode de représentation devant les garçons. Bon, évidemment, ce sont des généralités qu’il faut pondérer par tous les cas particuliers, mais la tendance est plutôt celle-ci.

Et la réponse à ce constat, serait-ce d’en finir avec la mixité scolaire et de "revenir" aux collèges de garçons et aux collèges de filles ? Bien évidemment non, car l’école, c’est aussi un espace de socialisation, un lieu d’apprentissage de la vie sociale en général, et plus il y a de diversité dans une classe, plus l’élève apprend que les différences ne sont pas si dramatiques que cela et que les choses qui unissent sont plus fortes que les différences. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est utile d’intégrer les enfants en situation de handicap (à condition d’y mettre les moyens humains), c’est utile à ces enfants qu’il ne faut pas isoler socialement, mais aussi à tous leurs camarades qui ne verraient plus le handicap avant de voir la personne qui vit avec cela.

Faut-il rappeler que le citoyen français est également citoyen européen et qu’à cet égard, il bénéficie de deux belles devises ? La première : "Liberté, égalité, fraternité". C’est-à-dire aussi la liberté de porter les vêtements qu’il souhaite, d’être comme les autres ou au contraire, différent des autres. Et la seconde : "In varietate concordia" qui signifie : "Unie dans la diversité". Eh oui, c’est ce que n’ont pas compris les nationalistes : l’unité n’empêche pas la diversité ni l’identité. Au contraire, elle les renforce car elle leur permet de s’exprimer et d’exister avec beaucoup plus de puissance.

Je crois malheureusement que ce sujet de l’uniforme est encore un faux débat, une sorte de sujet de dispersion, de diversion. Le maire en question l’est devenu récemment en raison de l’application de l’interdiction du cumul : son prédécesseur est un ancien ministre et un député qui occupe aujourd’hui de grandes responsabilités à l’Assemblée Nationale. Je pense surtout que c’est un sujet qui a donné l’occasion, car je ne doute pas que c’était le but premier, à cet élu local, de se faire un coup de publicité à moindre coût et de tenter de faire croître sa notoriété inexistante (d’où ma volonté de ne pas entrer dans ce jeu pervers en ne citant pas son nom). Il y a pourtant d’autres moyens, plus judicieux et plus méritoires pour se différencier et se faire connaître du grand public …de manière flatteuse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les écoles ne sont pas des casernes.
La laïcité.
La réforme du baccalauréat.
Jean-Michel Blanquer.
Prime à l’assiduité.
Notation des ministres.
Les internats d’excellence.
L’écriture inclusive.
La réforme de l’orthographe.
La dictée à  l’école.
La réforme du collège.
Le réforme des programmes scolaires.
Le français et l’anglais.
La patriotisme français.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180604-uniforme-ecole.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/les-ecoles-ne-sont-pas-des-204981

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/06/07/36466424.html




 

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19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 01:52

« La nouveauté, selon le mot de Stravinski, ne saurait être que la recherche d’une place fraîche sur l’oreiller. La place fraîche se réchauffe vite et la place chaude retrouve sa fraîcheur. » (Jean Cocteau, 1941). Troisième et dernière partie.


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Le mariage pour tous a cinq ans et est en vigueur depuis la promulgation de la loi n°2013-404 du 17 mai 2013. Le sujet du mariage pour les couples homosexuels était déjà évoqué lors des débats parlementaires sur le PACS en 1998 et 1999, et il est devenu très présent dans les médias à partir de l’élection de François Hollande à la Présidence de la République le 6 mai 2012 car il correspondait à l’une de ses promesses électorales.

J’avais à l’époque évoqué ce sujet et j’avais exprimé une certaine réserve et surtout, une réticence sémantique. J’étais bien sûr favorable à la liberté, toutes les libertés, celle de choisir sa vie ou même, d’être ce qu’on est, et j’étais évidemment favorable à l’égalité, toutes les égalités, celle par exemple des droits qui protègent les conjoints. Qu’il n’y ait aucune différence entre les couples, sur la succession, sur la protection en cas de séparation, me paraissait raisonnable et juste, et c’est pour cela que le dispositif du PACS était insuffisant pour garantir cette égalité de droits.

J’étais même favorable à l’adoption d’enfants par un couple de personnes de même sexe dès lors qu’on permettait l’adoption à des personnes seules. Un enfant sera toujours dans un foyer plus enrichissant avec deux "parents" qu’avec un seul. Et la personne seule pourrait très bien être membre d’un couple homosexuel en l’ayant caché, mais cela restreindrait alors les droits de l’autre membre. Quant aux foyers composés d’un couple hétérosexuel "traditionnel", il est des situations où cela peut devenir un enfer pour un enfant. Bref, j’ai toujours été convaincu que l’orientation sexuelle des parents n’était pas un paramètre majeur du bon équilibre psychologique d’un enfant qui, au fil des années, sait faire la part des choses entre le modèle développé par les parents et ce qui lui conviendra le mieux pour sa propre vie future.

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Ma principale réticence était plutôt sur le mot "mariage" que je considérais réservé à la cellule sociale traditionnelle qu’on appelle famille et qui a été pendant de nombreux siècles la base première de toute sociabilité. C’est vrai qu’avec la multiplication des séparations (conséquence à la fois notamment du travail des femmes qui leur permet d’assurer leur autonomie financière et ne plus dépendre de leur éventuel mari pour vivre, et de l’allongement de l’espérance de vie), ce modèle de la famille traditionnelle pouvait être battu en brèche par l’existence des familles recomposées avec des fratries de parents différents. Ainsi, je préférais le mot "union civile" au mot "mariage" pour cette raison. Cela aurait eu l’avantage de ne heurter qu’une faible minorité de personnes et de ne pas créer une polémique majeure peu utile à la collectivité.

Mon autre réserve, c’est que je considère que l’État n’a pas à s’occuper de ce qu’il se passe sous la couette et que vouloir légiférer sur l’orientation sexuelle me paraissait plutôt malsain de ce point de vue. Pendant les débats en 2012 et 2013, la société française a été parfois divisée dans des clivages complètement surréalistes, entre pour et contre mariage pour tous, ou encore entre militants de la cause homosexuelle et homophobes, et même, ce qui paraît stupide, entre homosexuels et hétérosexuels. Pourtant, la société française était déjà suffisamment divisée pour se permettre de la diviser davantage, parfois par des manifestations d’un million de personnes, alors qu’elle aurait eu besoin d’un plus grand rassemblement, d’une plus grande cohésion.

L’un de ces corollaires de cette réserve, c’est qu’en autorisant le mariage pour les couples homosexuels (du reste, c’est valable aussi pour le PACS), l’État se permettait, par l’état-civil, de faire un fichier de personnes homosexuelles, et les allers et retours de l’histoire montrent que rien n’interdirait, dans un futur plus ou moins proche, qu’un dictateur qui aurait pris le pouvoir pourchasse de nouveau les personnes homosexuelles, comme ce fut le cas sous l’Occupation nazie et comme c’est encore le cas dans certains (rares) pays, comme l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Soudan, la Mauritanie (où l’homosexualité est punie de mort), l’Inde, la Tanzanie, l’Ouganda et la Zambie (où l’homosexualité est punie de prison à vie).

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Mon évolution sur la loi en cinq ans est donc avant tout un principe de réalité. Comme je l’ai expliqué dans le premier article sur le sujet, la loi Taubira est une loi irréversible dans la mesure où personne, aucun gouvernement ne pourra revenir sur cette loi sans enfreindre certains principes constitutionnels comme l’égalité des citoyens devant la loi ou la rétroactivité de la loi.

L’autre principe de réalité est la situation internationale. La France n’a pas été parmi les premiers pays qui ont autorisé le mariage pour les couples homosexuels, et il y avait de véritables difficultés juridiques à refuser la reconnaissance d’un mariage contracté à l’étranger avec les différentes conventions internationales. Ainsi, alors qu’il n’est pas autorisé, le mariage d’un couple homosexuel contracté en Suède a été reconnu le 24 janvier 2017 en Estonie après une décision de justice en décembre 2016 qui fera jurisprudence dans ce pays. D’ailleurs, le premier mariage d’un couple homosexuel reconnu par la France n’est pas un mariage français mais la reconnaissance d’un mariage contracté en Belgique, et ce couple de frontaliers avait d’ailleurs été le premier couple ayant conclu un PACS.

Donc, aujourd’hui, il ne s’agit plus d’être pour ou contre mais de rester sur le principe de réalité. Il existe, point final. Il existe dans maintenant vingt-cinq pays, probablement d’ici un à deux ans, dans une trentaine de pays, et si l’Europe et les États-Unis ont ainsi "modernisé" leur mariage, cela n’empêche pas qu’en Asie et aussi en Afrique (à l’exception de l’Afrique du Sud qui l’autorise depuis onze ans), l’homosexualité est parfois même interdite et condamnée pénalement. Il paraît logique d’ailleurs qu’il y ait une harmonisation internationale sur le sujet, dès lors qu’on peut voyager, même si ce concept peut être foireux et pourrait aboutir à toutes les généralisations (par exemple, celle de la GPA qui ne me paraît pas pertinente).

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En fait, pour être bien clair, les opposants au mariage pour tous en 2013 étaient assez peu capables de donner des arguments vraiment recevables contre le projet sans s’en prendre à la liberté, à l’égalité voire à la fraternité (la haine des homosexuels rentrant dans un cadre antirépublicain). Le prétexte de l’opposition à l’adoption des enfants me paraissait peu convaincant pour la raison expliquée plus haut.

D’ailleurs, l’évolution des sondages en France est intéressante à observer. La société semblait coupée en deux entre partisans et opposants au début des années 2000, avec une lente progression des partisans. Au moment de l’adoption en avril 2013, le rapport des forces était en faveur du mariage pour tous, de l’ordre de 60%-40% et il a progressé en 2015 à environ 70%-30%. Aujourd’hui, à part quelques irréductibles, il ne fait plus réellement débat, il est admis et est entré dans les mœurs.

On a cependant parlé d’une augmentation d’actes d’homophobie en 2012 et 2013 à l’occasion du débat public et j’étais donc inquiet que l’adoption du mariage pour tous eût un effet contreproductif sur la tolérance de l’homosexualité dans la société. Le mot "tolérance" ne me paraît d’ailleurs pas le bon terme qui semble écrit "du bout des lèvres" avec une pointe d’arrogance ou de pitié. Je préférerais le mot de "normalisation" qui a cependant quelques connotations politiques qui pollueraient son sens ici.

L’association SOS Homophobie (créée le 11 avril 1994) a recueilli 3 517 témoignages d’actes homophobes en 2013, ce qui correspondait à 75% de hausse par rapport à l’année 2012 et plus du double qu’en 2011. La situation s’est améliorée par la suite mais reste encore à un niveau élevé (1 650 témoignages d’actes homophobes en 2017 correspondant à 1 505 situations uniques, dont 139 cas d’agression physique, soit +15% par rapport à 2016). Ces actes sont commis par des personnes qu’on pourrait appeler les "chauffards" de la tolérance.

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En revanche, la "normalisation" semblerait progresser dans les mentalités du plus grand nombre, au point qu’on peut maintenant voir souvent (peut-être même "trop souvent" par rapport à leur représentativité ?) des couples homosexuels dans des émissions de télévision (par exemple, la recherche ou la vente d’appartements).

À mon sens, au-delà de cette reconnaissance des couples homosexuels par le mariage pour tous, il y aurait beaucoup d’intérêt à ce que la loi évolue pour prendre en compte de nouveaux enjeux sociaux au sein des familles. Ainsi, je verrais deux types de nouveauté.

La première aurait pu être choisie à la place du PACS qui repose sur la constitution d’un couple basé sur la vie commune et la sexualité. On aurait pu proposer une sorte de contrat de cohabitation, qui ne serait plus basé sur un partenariat sexuel mais sur une simple vie commune. Cela aurait le mérite de protéger des colocataires ou des foyers pas forcément issus d’une cellule familiale traditionnelle. Par exemple, lorsqu’il y a des parents mais aussi des amis, des personnes sans lien de parenté, à charge, par exemple dépendantes. Ou encore une fratrie qui vit ensemble, etc.

La seconde me paraît aujourd’hui nécessaire avec la complexité accrue des familles recomposées. Il faudrait proposer un véritable statut de beau-parent, non dans le sens parent du conjoint mais dans le sens conjoint du parent. On pourrait ainsi envisager un troisième type d’adoption qui donnerait quelques droits au conjoint d’un parent sur l’enfant qu’il aura éduqué sans être son vrai parent et sans exclure aucun droit aux véritables parents. Ne serait-ce que pour avoir le droit de venir chercher l’enfant à l’école, ou encore, en cas de décès ou séparation du parent reconnu (pas forcément biologique), qu’il puisse y avoir, au moins par un droit de visite, le maintien d’une relation avec l’enfant ou les enfants avec qui il aura vécu et qu’il aura contribué à éduquer (voire en avoir la responsabilité éducative selon les situations).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rapport 2018 de SOS Homophobie (à télécharger).
Les 5 ans du mariage pour tous.
Bientôt la PMA ?
Christiane Taubira.
Pierre Bergé.
L’avis du Conseil Constitutionnel du 17 mai 2013 (texte intégral).
La manif pour tous.
À quand l’apaisement ?
Et si l’on pensait plutôt aux familles recomposées ?
Deux papas ?
Le premier mariage lesbien.
L’homosexualité malmenée en Afrique.
Mariage gris.
Mariage nécrophile.
Mariage annulé pour musulman.
Le coming out d’une star de la culture.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180517-mariage-pour-tous-3.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/23/36410527.html


 

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