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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 03:32

« Et vous, heures propices, suspendez votre cours ! » (Lamartine, 1820).



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C’est dans la nuit du samedi 30 au dimanche 31 octobre 2021 qu’on passe à l’heure d’hiver. À 3 heures du matin (heure d’été), il sera 2 heures du matin (heure d’hiver). Si vous ne vous réveillez pas pour mettre précisément à l’heure vos horloges et montres, vous aurez gagné une heure de sommeil.

Ce changement d’heure a le don de plonger une proportion non négligeable de la population dans la perplexité récurrente, dans une réflexion mathématico-philosophique sans cesse renouvelé, deux fois par an. Du jour au lendemain, le matin sera plus lumineux à la même heure, et le soir moins lumineux.

Définir l’heure légale est un élément majeur de la vie quotidienne de chacun. Son changement régulier aussi. Il est régulièrement contesté et il fait souvent l’objet d’un "marronnier" dans la presse.

Ce changement d’heure a été initié le 28 mars 1976 par l’introduction de l’heure d’été, décidée par le gouvernement de Jacques Chirac, sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (décret du 19 septembre 1975). Il s’agissait de réduire notre consommation d’électricité en jouant sur les décalages saisonniers. À l’origine, ce changement était provisoire, le temps de restabiliser le prix du baril de pétrole.

Plus un pays est situé vers un pôle, plus les différences des heures de lever et de coucher du soleil sont importantes entre l’été et l’hiver (à l’Équateur, en revanche, il n’y a en principe aucune différence). C’est pourquoi un Américain qui habite à New York, par exemple, sera étonné par la lumière du ciel d’été le soir à Paris, ou encore de la nuit tombée dès 16 heures voire 15 heures à Saint-Pétersbourg. En Martinique, en revanche, les saisons ont beaucoup moins d’impact sur les heures du coucher du soleil.

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) dans un rapport publié en 2010, ce changement d’heure a, en 2009, fait économiser 440 GWh en France, soit l’équivalent de la consommation annuelle en éclairage d’environ 800 000 ménages, ce qui a représenté 44 000 tonnes de CO2 en moins dans l’atmosphère. Ce n’est pas négligeable. Le rapport de l’ADEME de 2010 a aussi estimé les économies d’énergie en 2030 provenant du changement d’heure à 470 GWh, soit une très légère augmentation en vingt ans qui peut s’expliquer par le développement de nouvelles technologies qui réduisent par exemple la consommation d’énergie pour l’éclairage (par leds, etc.), parallèlement à la croissance des besoins et consommations d’énergie.

En fait, ce n’était pas le premier changement d’heure. Le député André Honorat a proposé à la France dès 1916 d’écourter la nuit et d’allonger le jour pour faire des économies d’énergie. Le 14 juin 1916, l’heure légale en France à 23 heures est passée à minuit. Et le 1er octobre, l’opération inverse était faite. Mais cette heure d’été a été abandonnée après la Libération en 1944.

Cependant, en 2018, le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker, voulant démontrer que l’Europe n’était pas seulement faite de réglementation mais aussi de déréglementation, a voulu abroger ce principe du changement d’heure. Il avait un bel argument, une consultation "citoyenne" européenne réalisée en été 2018 qui faisait état d’un large souhait (à 84%) de supprimer ce changement d’heure.

Mais cet argumentation paraissait biaisée : d’une part, seulement 4,6 millions de citoyens ont participé à cette consultation, ce qui, dans l’absolu, est énorme (des consultations de ce type ne reçoivent que 300 000 à 500 000 réponses), ce qui est très peu par rapport aux 450 millions d’habitants que compte l’Europe ; d’autre part, plus des deux tiers des participants étaient …des citoyens allemands, ce qui limitait la représentativité de cette consultation pourtant européenne. D’ailleurs, qui, des citoyens français, savaient qu’il y avait une consultation de cet ordre en été 2018 ? (Où étiez-vous en vacances en 2018 ?). En tout cas, moins de 400 000 citoyens français ont participé à la consultation. Sur les 67 millions de Français.

Certes, le changement d’heure a toujours eu de nombreux détracteurs. Un rapport du Sénat (français) de 1996 expliquait : « Les controverses autour de l’heure d’été sont nombreuses et de différents groupes de pression se manifestent chaque année afin que la mesure soit abrogée. Hormis le doute porté sur les économies d‘énergie que l’heure d’été engendrerait, les associations contre l’heure d’été (…) affirment également qu’elle aurait des effets néfastes sur la santé, l’environnement… ».

En particulier, des agriculteurs français ont évoqué le rythme animal modifié, l’humidité des sols le matin qui retarde le début des travaux agricoles. Des chercheurs suédois ont constaté une hausse de 5% du nombre d’infarctus la semaine suivant le changement d’heure. En France, certains ont parlé d’une hausse de 37% depuis 1976, aussi de trouble du sommeil, de fatigue, d’une augmentation du nombre d’accidents de la route, etc. Mais la plupart des arguments avancés sont rarement prouvés ou sont même complètement faux. Ainsi, pour les accidents de la route, au contraire, le changement d’heure aurait plutôt réduit le nombre d’accidents de la route (avec une heure de jour de plus le soir en été). De même, évoquer la hausse des suicides sur le seul critère du changement d’heure est une aberration puisque le suicide, plus que tout autre événement, est toujours la conséquence de plusieurs facteurs (ce biais est classique et est utilisé souvent avec bonne foi par des non-scientifiques qui confondent causalité et corrélation).

Fort de la consultation européenne, Jean-Claude Juncker voulait aller vite. Le 12 septembre 2018 à Strasbourg, il a par exemple déclaré : « Le changement d’heure doit être aboli. (…) Le temps presse ! ». Son objectif, c’était la suppression du changement d’heure pour l’année suivante, en 2019, année de la fin de son mandat à Bruxelles.

Mais il y a eu un hic : pour arrêter de changer l’heure les derniers dimanches de mars et d’octobre, il fallait définir une heure définitive. L’heure d’été ou l’heure d’hiver ? Par ailleurs, tout en maintenant la souveraineté des États membres, il fallait harmoniser les heures des pays limitrophes, afin de maintenir compatible et cohérent le marché intérieur (en particulier dans le secteur des transports, mais pas seulement).

Or, il a été constaté que les pays du nord préféraient plutôt l’heure d’hiver et les pays du sud l’heure d’été (la logique voudrait pourtant le contraire, voir plus haut). En France, une consultation a été réalisée entre le 4 février 2019 et le 3 mars 2019 par l’Assemblée Nationale qui a permis de recueillir l’avis de 2,1 millions de personnes (résultats annoncés le 12 mars 2019), avec la même proportion favorable à la fin du changement d’heure, 83,7%. Ces citoyens qui ont participé à la consultation étaient à 59,2% favorables au maintien de l’heure d’été pour toute l’année. Pourquoi, pour une question si intime dans la vie quotidienne, ne se référer qu’à l’avis de ceux qui ont fait la démarche de participer à cette consultation et qui n’ont rien de représentatif de la population française (ce sont surtout les plus combatifs) ? Dans un tel cas, un référendum consultatif, c’est-à-dire organisé nationalement avec un débat public, pourrait avoir sa pertinence. D'ailleurs, la preuve que ces citoyens consultés en février 2019 n'étaient pas représentatifs, c'est qu'un sondage réalisé par YouGov pour Linternaute.com sur un échantillon représentatif de 1 035 personnes interrogées sur Internet du 15 au 16 octobre 2020 (l'an dernier) indiquait que 54% étaient pour supprimer le changement d'heure (on est loin de la large majorité de 84%), 34% contre et 12% ne savaient pas.

Il faut se rappeler que la France est un grand pays et qu’il y a environ 1 heure de fuseau horaire entre Brest et Strasbourg. Vouloir garder l’heure d’été même en hiver signifierait que le jour se lèverait à 10 heures du matin à Brest. Ce n’est pas sûr que tout le monde se rende compte des conséquences de ses choix. Quant à garder l’heure d’hiver même en été, cela signifierait la levée du jour très tôt, dès 4 heures du matin.

Toujours est-il que le Parlement Européen a voté le 26 mars 2019 une résolution qui supprime le changement d’heure pour les États membres applicable en 2021. Une directive européenne devait d’ailleurs être rédigée en 2020. Mais en raison de préoccupations plus pressantes et urgentes, la lutte contre la pandémie de covid-19, le Conseil Européen n’a pris aucune décision en 2020 sur ce sujet et l’actuelle Commission Européenne installée en 2019 a l’air d’être beaucoup moins pressée que la précédente pour supprimer le changement d’heure.

À ce jour, tout laisse croire que la suppression du changement ne sera pas pour "demain", ce qui, à mon sens, est plutôt rassurant et sage à un moment où il faudrait réduire notre consommation énergétique. Le site officiel Vie-Public.fr affirme d’ailleurs : « La directive devait être adoptée par le Conseil [Européen] fin 2020, puis transposée par les États membres. Cependant, en raison de la crise sanitaire liée au covid-19, ce texte sur la fin du changement d’heure n’est plus à l’ordre du jour et ne devrait pas être discuté dans un avenir proche. ». Notons aussi que le Parlement Européen qui est à l’origine de cette idée a été complètement renouvelé.

Au-delà de la crise sanitaire qui a fait un barrage ponctuel, la perspective de la suppression du changement d’heure a fait apparaître des problèmes très importants dans la cohésion des États membres : il faudrait en effet fixer une heure pour toute l’année, souverainement dans chaque pays, et qu’elle soit "harmonisée" avec les pays limitrophes (par exemple, éviter de se retrouver d’avoir une heure de moins dans un pays situé plus à l’est).

Et la méthode pour fixer cette heure n’a rien d’évident. On parle de consultation citoyenne, mais cela ne représente qu’une infime partie de la population, et c’est un peu normal que ceux qui s’opposent au principe du changement d’heure soient plus mobilisés que les autres (qui sont pour ou qui sont indifférents). Par ailleurs, le choix de l’heure définitive ne dégage aucun résultat incontournable dans le sens où seule, un moitié des citoyens qui ont participé à la consultation a choisi une heure par rapport à une autre, ce qui signifie que même parmi les personnes mobilisées, aucun consensus ne s’est vraiment dégagé (et j’imagine que cela dépend aussi de la longitude à laquelle on habite).

Bref, et l’élection présidentielle française n’a aucune raison de remettre ce sujet à l’ordre du jour à court ou moyen terme, il semble à peu près certain que la nuit du 26 au 27 mars 2022, nous dormirons encore une fois une heure de moins…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Heure d’hiver : le dernier changement ?
Changement d’heure : une consultation nationale réussie.
Le changement d’heure à l'heure européenne.
Directive européenne 2000/84/CE du 19 janvier 2001 concernant les dispositions relatives à l’heure d’été (à télécharger).
Rapport du 12 septembre 2018 sur la consultation européenne sur le changement d’heure réalisé en été 2018 (à télécharger).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211031-changement-heure.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/heure-d-hiver-le-dernier-236759

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/27/39194276.html







 

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21 octobre 2021 4 21 /10 /octobre /2021 03:29

« Ma relation avec Sébastien, je la définis en trois mots : alcool, violences et soumission. » (Alexandra Richard, en novembre 2020).




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Du mardi 19 au vendredi  22 octobre 2021 se déroule le procès en appel d’Alexandra Richard (43 ans) jugée par la cour d’appel d’Évreux. Elle avait été condamnée à dix ans de réclusion criminelle aux assises de Rouen dans la nuit du 26 au 27 novembre 2020 à l’issue d’un premier procès qui s’est déroulé du 23 au 26 novembre 2020. C’est donc une prévenue en détention qui comparaît cette semaine à Évreux.

Dix ans, c’est beaucoup, mais elle risquait jusqu’à la perpétuité pour avoir tué son compagnon, Sébastien (36 ans), le 16 octobre 2016 dans leur domicile de Montreuil-en-Caux, en Normandie. Le conjoint, ivre, l’avait menacée de « lui défoncer la gueule ». Se sentant menacée, elle a alors pris un fusil de chasse qui se trouvait chez eux (son compagnon avait huit armes à feu et plus de mille cartouches qu’on ne lui a pas confisquées malgré une condamnation à trois ans de prison en 1999 pour avoir tiré sur un "rival amoureux" sur le parking d’une discothèque), l’a chargée sans avoir l’intention de le tuer, juste pour lui faire peur. Et le coup serait parti tout seul tandis que l’homme venait de prendre le canon du fusil.

Pendant plusieurs années, Alexandra Richard a été victime d’un compagnon violent. Elle avait même déposé une plainte en janvier 2016, mais on ne l’avait pas prise au sérieux. Mère de deux enfants d’une précédente liaison, Alexandra Richard était depuis quatre ans avec son nouveau compagnon avec qui elle avait fait un troisième enfant.

Ce compagnon était brutal, violent, souvent sous l’emprise de l’alcool. Au fil des mois et des années, ce fut un enfer pour elle, battue, violée, insultée, isolée, un enfer pour elle et ses deux filles car il était jaloux d’elles, du temps qu’elle prenait pour s’occuper de ses filles (la fille aînée a maintenant 19 ans), et du bébé (qui a maintenant 6 ans). Elle était pourtant une femme indépendante avec un fort caractère, du répondant, mais s’est retrouvée complètement soumise, sous l’emprise complète de son conjoint, le craignant jusqu’au regard, par un processus bien connu dans les violences conjugales (manipulation psychologique). Elle était surveillée jusque dans ses conversations téléphoniques, elle ne pouvait même pas prendre une douche seule, choisir son médecine, ses filles devaient rester dans leur chambre, etc.

Le premier scandale était donc cette violence quotidienne. Le deuxième, c’est qu’elle n’a pas été aidée, ni par la justice qui n’a ordonné qu’une "médiation pénale" (entre-temps, la loi n°2020-936 du 30 juillet 2020 protège nettement mieux les victimes de violences conjugales), ni par son entourage qui ne l’a pas crue. On se pose toujours la question du pourquoi Alexandra Richard n’a-t-elle pas fui son compagnon violent ? Elle l’a fait pourtant, une tentative, avec ses trois enfants, d’aller habiter chez ses parents, mais elle est finalement revenue vivre au domicile familial et a abandonné sa plainte. Le fait d’être restée a beaucoup contribué à la passivité de la justice et des services sociaux, mais elle avait peur d’une vengeance sur elle ou ses enfants.

Le troisième scandale, c’est le fait lui-même, le tir de l’arme à feu, avec un quatrième scandale, la présence de ces armes à feu : comment pouvaient-elles encore être là, au domicile, alors que l’homme avait déjà été condamné à cause d’elles ? Le cinquième scandale, j’y reviens un peu plus loin, c’est la récupération idéologique de cette tragédie par des organisations militantes politisées qui se moquent bien des victimes dans cette affaire (femme violentée, conjoint tué, enfants des deux côtés traumatisés).

Au premier procès, Alexandra Richard a affirmé qu’elle ne voulait pas le tuer mais l’impressionner : « C’était une arme de dissuasion (…). Qu’il soit décédé, ce n’est pas ce que je voulais (…), je voulais (…) m’enfuir avec mes enfants. ».

Après avoir tiré, Alexandra Richard a été mise en examen et placée en détention provisoire pendant vingt-deux mois, sans aucun suivi psychiatrique malgré un énorme stress post-traumatique. L’un de ses deux avocats était révolté : « Elle a été pris en charge comme une simple délinquante, sans que l’on entende qu’elle était également une victime. ».

La défense aurait voulu la requalification des faits en "violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner" alors qu’elle est jugée pour "homicide volontaire". Mais les proches du conjoint tué ont rejeté l’idée qu’il était très violent et ont accusé Alexandra Richard d’avoir tiré volontairement. L’avocate des parents du compagnon a affirmé : « On est sur le terrain de l’homicide volontaire (…). Il n’y a pas de légitime défense. Il n’y a pas une agression au moment précis où elle tire. ». La fille aînée de la prévenue a remercié sa mère d’avoir agi ainsi : « Elle s’en veut de nous faire vivre tout ça, mais moi, je ne lui en veux pas : je n’avais pas envie de perdre ma mère et c’est ce qui se serait passé si elle n’avait rien fait ! ».

Au cours du premier procès, Alexandra Richard a déclaré : « Même en prison, je dormais mieux qu’à côté de lui, car personne ne me frappait. ». La condamnation à dix ans de réclusion criminelle était très lourde, d’où le procès en appel. Quand on regarde un peu la présentation faite dans les médias, surtout influencée par les deux avocats de la prévenue (dont une qui a aussi défendu Jacqueline Sauvage) et par des associations féministes, dont une, la même que celle qui s’en prend aux Miss France, la réflexion paraît immédiate : les juges sont des méchants, ils ont condamnés injustement Alexandra alors qu’elle était une victime, ils n’ont pas de cœur (en oubliant du reste les deux adolescents et l’enfant devenus orphelin).

Je veux ici être clair : je considère qu’Alexandra Richard a effectivement vécu un cauchemar, celui de violences conjugales qui ne pouvaient que se terminer mal, et je ne lui souhaite, pas plus qu’à tout autre personne, de rester en prison, d’autant plus que dans son cas, à part l’incontournable "punition" d’une sanction pénale, elle ne présente aucun danger pour la société d’être en liberté (c’est pourquoi la détention provisoire avant son premier procès a provoqué des réactions scandalisées). Sa cinquième demande de liberté a été rejetée par la chambre d’instruction de la cour d’appel le 14 octobre 2021.

Cependant, je trouve qu’une fois encore, on ne considère pas le sujet complètement, car il est pollué par des militantes qui se moquent bien du sort de la prévenue et qui veulent faire pression pour leur propre doctrine. Quelle est-elle ? Ces militantes veulent élargir la présomption de légitime défense dans le droit français aux cas de violences conjugales.

Pour l’instant, il n’est applicable qu’en cas de vol ou pillage avec violence et en cas d’effraction nocturne. L’une des avocats ajoute d’ailleurs quelque chose qui peut faire frémir : « La légitime défense est un droit naturel qui existe avant le droit, on comprend très bien quand il s’agit des hommes, et pourtant, on l’interdit aux femmes. ». Dans cette phrase, deux gênes : d’abord, parler d’un droit "naturel" peut faire peur et renvoie à des périodes pas fameuses, c’est très subjectif, l’humain vaut mieux que d’en rester au supposé naturel, le culturel le grandit ; ensuite, évoquer que la légitime défense ne s’appliquerait qu’aux hommes et pas aux femmes est de la victimisation féministe basée sur rien de concret, car les deux cas de présomption de légitime défense actuels peuvent s’appliquer évidemment à des femmes.

Mais plus sur le fond, renforcer l’application de la légitime défense me fait toujours peur. Au fait, dans les années 1970, qui militaient à outrance pour ce renforcement ? Surtout des hommes, des organisations d’extrême droite et ils trouvaient souvent des alliés auprès de parents d’enfants violés ou assassinés dont l’immense douleur et émotion ne savaient résister à leurs mots, à leurs amicales pressions, ou encore des commerçants cambriolés qui avaient réagi en tuant ou blessant leurs cambrioleurs.

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La défense cherche d’ailleurs à faire valoir deux éléments qui, à mon sens, sont contradictoires : d’une part, la légitime défense, elle aurait tiré car sans cela, elle aurait été tuée (c’est peut-être vrai, et même probablement vrai, mais on ne peut pas tuer sur une simple présomption) ; d’autre part, cela aurait été un accident, le coup serait parti alors qu’elle ne voulait être que dissuasive avec cette arme. Là encore, cela peut être vrai, mais il faut convenir que les deux points sont incompatibles ensemble : l’un signifie qu’on voulait tirer par peur d’être tuée, l’autre qu’on ne voulait pas tirer et que le tir n’était pas voulu.

En voulant jouer sur les deux registres en même temps, les deux avocats discréditent leur défense. C’est pourtant la ligne de défense pour l’un d’eux : « On pense que la question de la légitime défense doit se poser. C’est une question qui sera mise en débat. Nous conservons l’idée que le coup de feu est accidentel, mais on considère que les événements en amont permettent de dire que se saisir de l’arme, c’est de la légitime défense. ».

Il faut dire que lors du premier procès, l’avocate générale a rappelé qu’Alexandra Richard avait quand même tué un homme : « Oui, c’était un homme violent, mais vous ne pouvez pas répondre à la violence par la violence. ». Du reste, Alexandra Richard l’a reconnu et, aspect au moins rassurant, elle ne s’en est pas vantée, elle n’en a pas fait un acte politique. Au contraire, elle le regrette. Son avocat : « Elle n’a jamais revendiqué fièrement son geste, elle s’en veut et elle se sait coupable. ». Son avocate a surenchéri : « Tuer un homme, c’est très grave, on ne le conteste pas. Mais elle ne l’a pas tué de sang-froid, elle a cherché à se défendre. Il l’aurait sûrement tuée si elle ne l’avait pas fait. ».

Une représentante d’une organisation féministe qui soutient la prévenue pointe du doigt le véritable problème : « La justice sous-estime la dangerosité réelle des agresseurs et le danger de mort permanent dans lequel vivent les femmes victimes de violences conjugales. On ne dit pas qu’on doit se faire justice soi-même, mais on veut que les femmes soient protégées. ». C’est tout le problème de la prévention en général : comment arrêter une personne susceptible de commettre un crime mais dont rien ne justifierait une restriction de liberté avant qu’il ne le commette ? Un film comme "Minority report" a résolu le problème ; grâce à la technologie, on arrête les futurs criminels avant même qu’ils commettent leur acte.

Le principe de la justice est de juger sur des faits concrets et pas sur des supputations. Une fois dit cela, évidemment que les violences, les coups, les viols, les menaces sont des faits concrets, et des faits qui sont répréhensibles par la loi. On attend donc de la justice plus de considération pour les victimes de violences conjugales ou familiales, mais c’est un mouvement qui ne doit pas venir seulement des juges, aussi de toute la société, puisque souvent, les amis ou la famille peuvent sous-estimer, dédramatiser voire ignorer ou nier ces violences.

S’il y a un procès, s’il y a des débats qui durent plusieurs jours, des dossiers qui pèsent plusieurs tonnes peut-être (je n’ai pas l’info, mais ils sont toujours volumineux), c’est parce que justement, rien n’est évident et que le cas d’Alexandra Richard est spécifique, particulier. Il me paraît d’ailleurs très différent de celui de Jacqueline Sauvage. Moins accablant. Or, les organisations féministes qui viennent la soutenir mettent en parallèle tous les cas de femmes victimes de violences conjugales qui ont fini par tuer leur conjoint violent. Sans vouloir savoir exactement ce qui les a poussées à commettre ce meurtre (car c’est un meurtre). Car en les soutenant, elles croient soutenir leur cause.

Heureusement, pour un acte d’une telle gravité, ni la culpabilité ni l’innocence ne se décrètent automatiquement sans connaître parfaitement le dossier. Par conséquent, que ces organisations de lobbying féministe laissent les juges juger, en leur âme et conscience, avec leur sens du service du bien commun et leur conscience professionnelle, leurs connaissances juridiques aussi, sans leur faire pression, sans utiliser l’arme très populiste de la pétition qui laisserait entendre que si vous étiez populaire et convainquiez un grand nombre de vos contemporains, tout vous serait permis, jusqu’à tuer.

Non, heureusement, car nous sommes dans un État de droit. Quand les juges ont confirmé à plusieurs reprises la lourde peine de prison de Jacqueline Sauvage, ils ne l’ont pas fait par machisme, par haine des femmes, ni par incompréhension à sa situation des victimes de violences conjugales, ils l’ont fait sur des faits bien précis, établis et accablants.

Lors de la première journée du procès en appel, très tendue, les avocats de la famille de Sébastien se sont opposés aux avocats de la prévenue. Victime contre victime. L’avocat d’Alexandra Richard a demandé la fin de la prison : « Vous pourrez dire [à son plus jeune enfant] que sa maman dort en prison à cause de l’avocat général ici présent. ». L’avocate de la famille de Sébastien, le compagnon, a aussi surfé sur l’émotionnel, en parlant de ses deux enfants nés avant de connaître Alexandra, aujourd’hui âgés de 13 et 15 ans, qui vivaient aussi dans cette famille recomposée : « des enfants qui ont perdu leur papa et qui sont malheureux ».

Dans cette affaire, je ne suis pas juge et pour Alexandra Richard et ses trois enfants, je leur souhaite la quiétude de l’acquittement, le verdict est attendu ce vendredi 22 octobre 2021. Mais méfions-nous des militantes doctrinaires qui n’ont qu’une chose en tête, faire avancer leurs idées politiques, et cela avec le moyen le plus démagogique possible, l’émotion. La justice doit au contraire se prononcer dans un climat dépassionné et apaisé, hors de toute pression. Au risque d’être froide. Voire glaciale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alexandra Richard, coupable ou victime ?
Jacqueline Sauvage.
Violences conjugales.
Affajre Bygmalion.
Affaire Benalla.
Affaire Tapie.
Éric de Montgolfier.
L'abolition de la peine de mort.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211019-alexandra-richard.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/alexandra-richard-coupable-ou-236631

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/10/20/39185130.html









 

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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 03:17

« L’académie de Créteil réaffirme sa solidarité envers tous ses enseignants. Aucune menace ou agression, physique ou verbale, à leur encontre ne peut être tolérée. » (Rectorat de Créteil, communiqué du 9 octobre 2021).




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Presque un an après l’assassinat de Samuel Paty, il y a eu un nouveau fait de violence auprès du corps enseignant. Le vendredi 8 octobre 2021 au lycée professionnel Jacques-Prévert à Combs-la-Ville, une enseignante « a été violemment bousculée par un élève en classe alors qu’elle assurait son cours ».

L’élève s’était levé et voulait sortir de la salle de classe, l’enseignante a refusé et lui a demandé de retourner à sa place mais l’élève est passé outre et a déséquilibré sa professeure en ouvrant la porte.

La hiérarchie a réagi très rapidement, ce qui est plutôt rare dans ce genre de cas : « Le chef d’établissement, immédiatement prévenu, a pris en main la situation et a assisté l’enseignante. Elle est actuellement accompagnée et elle bénéfice de la protection fonctionnelle ainsi que d’un appui psychologique. » assure un communiqué de presse du rectorat de Créteil dès le lendemain, le 9 octobre 2021.

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L’académie de Créteil a en outre annoncé qu’un « dépôt de plainte va être rapidement effectué ». Toute une démarche pédagogique va avoir lieu dans la semaine auprès des enseignants et des élèves au sujet de ce fait de violence. L’élève a été interdit d’accès à l’établissement « à titre conservatoire » et un conseil de discipline instruira cette affaire et sanctionnera le cas échéant l’élève.

Dans ce cas-là, on peut dire qu’il y a eu, pour l’instant, un sans-faute de la part de l’administration, qui a pris immédiatement la défense de l’enseignante brutalement agressée et qui a annoncé « de lourdes sanctions » à l’encontre de l’élève. Cette politique de fermeté est indispensable pour assurer un peu de discipline en classe.

Il faut rappeler que l’actuel Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports Jean-Michel Blanquer (depuis le 17 mai 2017) avait des raisons d’être très sensible à ce fait de violence, d’une part parce qu’il essaie d’assurer une tolérance zéro pour tous les actes de violence en classe, d’autre part parce qu’il a été lui-même le recteur de l’académie de Créteil de mars 2007 à décembre 2009 et qu’il connaît donc bien la situation de ce lycée professionnel.

Un autre élément rajoute une raison pour une réaction rapide de l’académie. Cette scène de violence a été filmée par un élève, ce qui est interdit, et a été diffusée dans les réseaux sociaux pendant tout le week-end. En particulier, le visage de l’enseignante et celui de l’élève sont reconnaissables et ce fait pourrait même être plus grave que l’acte de violence en lui-même. En effet, ce genre de processus viral sur Internet peut avoir des conséquences très graves. C’est à cause de ce phénomène que Samuel Paty a été assassiné après un lynchage dans les réseaux sociaux basé d’ailleurs sur des faits faux (non avérés).

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Au moment où beaucoup d’établissements scolaires ne savent pas comment commémorer le premier anniversaire de cet assassinat (le 16 octobre 2020), craignant des réactions hostiles de la part de certains élèves ou parents d’élèves, il est indispensable que l’État protège efficacement ses enseignants et en particulier cette enseignante du lycée Jacques-Prévert à Combs-la-Ville. Dans le film, ce qui est en plus troublant, c’est qu’aucun élève n’est intervenu pour venir au secours de leur enseignante, et certains auraient même ri.

Professeure d’histoire-géographie, Fatiha Agag-Boudjahlat, qui est l’auteure de plusieurs essais où elle prône la laïcité (en particulier "Le Grand Détournement", éd. Du Cerf, sorti en 2017), estime que l’existence d’un film de cette scène avait eu l’avantage de rendre immédiatement avéré et reconnu cet acte de violence. Dans le cas ordinaire (sans vidéo), l’enseignante aurait dû être auditionnée par sa hiérarchie et une enquête aurait aussi été menée auprès des élèves pour savoir quels étaient les faits, et la parole de l’enseignante aurait alors été au même niveau que celle des élèves (qui, dans le cas ici, ne semblaient pas très solidaires de leur enseignante).

Faudrait-il alors installer des caméras de vidéoprotection dans les établissements scolaires pour prévenir de nouvelles violences ? Cela peut sembler contraignant même avec une procédure très stricte (pas vision des films et conservation temporaire avant destruction quand il n’y a pas matière à enquête). Après tout, les forces de l’ordre sont désormais dans cette problématique de filmer leurs gestes lorsqu’ils sont en situation d’intervention, afin de limiter la violence de part et d’autres. Néanmoins, je ne pense pas que ce soit une solution satisfaisante et efficace.

Malgré les programmes contre la violence scolaire, ces agressions, rarement médiatisées, sont souvent banalisées. Au-delà de la réaction de l’Éducation nationale, ici d’une fermeté exemplaire, il y a une évidente responsabilité des parents et une réflexion devrait s’engager sur ce sujet. Tout mon soutien à cette enseignante et à ses collègues, et hommage à Samuel Paty dont l’assassinat ne doit pas être oublié.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 octobre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Violence contre une prof et vidéo dans les réseaux sociaux.
Transgression à Marseille : recruter des profs plus "librement" ?
Samuel Paty : faire des républicains.
Samuel Paty : les enseignants sont nos héros.
L'attentat à Air Product.
Père Jacques Hamel.
Fête nationale : cinq ans plus tard…

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211008-lycee-combs-la-ville.html




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4 septembre 2021 6 04 /09 /septembre /2021 03:39

« Cette ambition pour la jeunesse, c’est d’abord et avant tout le combat pour l’éducation. (…) Si nous ratons l’éducation des enfants, aucune chance de réussir leur vie. Aucune chance ! » (Emmanuel Macron, le 2 septembre 2021 à Marseille).




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La venue à Marseille du Président de la République Emmanuel Macron pendant trois jours, du 1er au 3 septembre 2021, a eu l’effet escompté. Tout le monde parle de précampagne du Président sortant et c’est probablement vrai. Mais dans un autre sens, son mandat a encore neuf mois et il ne va pas rester immobile et paralysé de peur d’être considéré en campagne. D’ailleurs, certains l’ont dit en campagne permanente, ce qui peut-être vrai aussi, c’est l’une des tares du quinquennat (qui existait déjà avec le septennat !).

En outre, il ne se serait pas déplacé à Marseille qu’on aurait dit qu’il ne se souciait pas de la deuxième ville de France, qu’il l’avait abandonnée, qu’il préférait promettre des millions en Polynésie française (ce qui n’est pas incompatible), etc.

Bref, Emmanuel Macron est allé à Marseille, et il a eu un certain courage à "affronter" physiquement, je n’aime pas le mot "affronter" mais c’était un peu le cas, la population marseillaise. Il y aurait un réel intérêt à virer toutes les caméras pendant ce genre de visite, car elles pervertissent le dialogue, car les visites présidentielles sont manifestement devenues la foire à la saucisse, c’est à celui qui se fera le plus remarquer pour y placer sa question ou son inquiétude, toujours respectable et réelle, au Président de la République, devant les amis, devant les médias et dans les réseaux sociaux.

Le jour d’après, Emmanuel Macron a prononcé un important discours, appelé "Marseille en Grand", qui expose ce que l’État va apporter à Marseille (on peut le lire dans son intégralité ici). Privé de soleil au moment où il a évoqué le recrutement des enseignants, le Président a dû subir la pluie et la désertion de son public, jusqu’à la fin de l’averse. Il devait alors meubler en tenant son parapluie, avant de reprendre son discours. Moment de solitude.

Mon sujet ici ne concerne pas Marseille même si ce sujet est important. Le maire de Nice, Christian Estrosi, et aussi numéro deux du conseil régional de PACA (on l’oublie un peu vite), expliquait le 1er septembre 2021 que Emmanuel Macron fait à Marseille ce que Nicolas Sarkozy a fait à Paris il y a une douzaine d’années (le Grand Paris), à savoir investir pour redynamiser l’agglomération parisienne (ceux qui vivent à Paris ou à proximité s’aperçoivent depuis une année le nombre de grands travaux qui congestionnent actuellement la circulation). Ce qui est décidé aujourd’hui pour Marseille ne sera certainement pas visible avant l’élection présidentielle prochaine.

Le sujet de cet article est l’éducation. Ce n’est pas un hasard que le Président de la République se soit exprimé sur le sujet le jour même de la rentrée scolaire. Depuis plusieurs années, on dit en lieux communs que l’école n’est pas satisfaisante, et les évaluations internationales ne classent pas la France à un rang honorable, alors que la dépense publique par élève est parmi les plus élevées au monde.

C’est là le talent politique d’Emmanuel Macron : prendre appui sur une situation très dégradée des écoles marseillaises, et proposer des expérimentations. La méthode paraît meilleure qu’une loi de type loi Savary qui systématisait tout idéologiquement. Il s’agit de tester une autre manière de faire que celle en cours à l’Éducation nationale. Bien entendu, ces expérimentations ne pourront pas démarrer avant la rentrée scolaire prochaine, en septembre 2022, dans le cas le plus rapide. Donc, après l’élection présidentielle. C’est donc, pour le Président sortant, un bon moyen de tester son futur projet présidentiel, et sur l’école, il y a forcément des choses à faire.

L’un des problèmes est le système de points pour les affectations des enseignants. Cela dépend de l’ancienneté dans le poste, de l’ancienneté dans l’établissement, du nombre d’enfants, de l’âge, etc. Et les vœux de mutation des enseignants sont plus ou moins suivis selon que le nombre de points est élevé ou pas. En clair, les enseignants les plus chevronnés, les plus expérimentés, ont suffisamment de points pour quitter, le cas échéant, des établissements que je dirais "difficiles", pour  enseigner dans des établissements prestigieux, tandis que ceux qui ont le moins de points, les moins expérimentés, les plus jeunes, les moins assurés professionnellement (et même sur le plan affectif), sont affectés dans les zones éducatives difficiles.

Or, c’est l’inverse qu’il faudrait : il faudrait les meilleurs enseignants dans les zones difficiles, mais ces zones ne sont pas très attractives, malgré une prime que l’État propose depuis quelques années.

D’où la proposition d’Emmanuel Macron que les établissements eux-mêmes choisissent leurs propres enseignants. Évidemment, les réactions des syndicats enseignants ont été unanimes, vent debout contre ce qui serait un détricotage du statut de la fonction publique, une transgression par rapport au tabou des fonctionnaires. Du reste, les laboratoires scientifiques non plus ne recrutent pas ses propres chercheurs qui sont recrutés sur concours national. C’est étonnant quand on doit avoir un programme de recherches et constituer des équipes.

Il n’est pas étonnant que l’ensemble des enseignants d’un même établissement ne forme pas nécessairement un tout pédagogique allant dans le même sens, mais une multitude d’individualités, toutes, je n’en doute pas, animées par la bonne volonté et la conscience professionnelle. Pour Emmanuel Macron, cela ne lui paraît pas inconvenant que le chef d’établissement choisisse lui-même ses enseignants susceptibles de tous adhérer à son projet pédagogique.

À ce niveau de la réflexion, et avant de présenter précisément les propositions présidentielles, il convient de formuler plusieurs remarques.

La première, c’est que le principe proposé existe en fait, mais sans le dire explicitement : beaucoup d’établissements avaient recours à des "maître auxiliaires" que la gauche arrivée au pouvoir avait titularisés (au grand mécontentement de ceux qui avaient dû préparer leurs concours, parfois au prix de leur santé ou de la quiétude familiale), et encore aujourd’hui, de nombreux vacataires sont choisis "sur CV" pour suppléer le manque de profs.

La deuxième remarque est que c’est une mesure réellement révolutionnaire puisqu’elle remet toute la fonction publique en question, même s’il s’agit ici de l’Éducation nationale : pourquoi ne pas le faire aussi pour les chercheurs, les infirmières, les policiers, etc. ? Les syndicats sont malins et ont bien vu le danger global que représente la très modeste expérimentation proposée.

La troisième remarque, c’est que malgré cette transgression révolutionnaire, rien ne dit que ce genre de réforme puisse être confrontée à une opposition frontale comme cela a été pour la réforme des retraites. Ainsi, j’en veux pour preuve l’excellente réforme de Valérie Pécresse en été 2007 sur le financement et l’autonomie des universités (loi n°2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités, dite loi LRU), que la plupart des enseignants-chercheurs avaient condamnée pour le principe à l’époque. Ceux-ci voient depuis une dizaine d’années tout l’intérêt économique pour leurs laboratoires (en particulier, des initiatives comme l’IHU Méditerranée Infection n’auraient jamais vu le jour sans un partenariat public-privé).

La quatrième remarque, c’est que la sortie des salaires de la grille salariale est en elle-même porteuse de révolution et demandera de nouveaux moyens financiers de l’État. En clair, si on veut recruter les meilleurs enseignants pour les zones les plus difficiles, il faudra leur proposer des salaires attractifs.

On comprendra donc que les réactions syndicales soient : "il veut privatiser l’enseignement", ce qui ne serait en fait pas du tout le cas puisque les programmes seront toujours nationaux et de provenance gouvernementale. Dans cette réflexion, ceux qui ont le plus à y gagner sont les enseignants, qui restent sous-payés (malgré une revalorisation remarquable sous le gouvernement de Michel Rocard), il y a des différences allant jusqu’à 30 000 euros en fin de carrière par rapport à des collègues d’autres pays européens. Et les autres gagnant sont bien sûr les écoliers.

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Venons-en précisément à la proposition d’Emmanuel Macron.

Le principal élément, c’est qu’il y a un devoir d’innovation. Même si personne ne met en doute la compétence des acteurs de l’éducation, tout le monde veut que cela change, le statu quo n’est pas possible. Alors, il faut changer, trouver d’autres méthodes. Et à Marseille, la situation est tellement catastrophique que si on se plante, cela ne peut pas être pire quand même. C’est en tout cas un peu la tonalité du discours présidentiel : « La réponse pour réussir ce combat éducatif, c’est au fond et c’est l’esprit de l’ambition que je veux vous proposer à chaque fois, faire plus, innover et faire de Marseille un laboratoire, et le faire avec des exigences, c’est-à-dire un contrat de confiance où chacun fait sa part. ».

Le diagnostic présidentiel est sans ambiguïté dans sa lucidité : « Faire plus, c’est acter qu’à Marseille, nous avons 174 écoles de la vie qui sont considérées dans un état de délabrement tel que l’apprentissage y est devenu impossible. Il n’y a pas d’autres territoires de la République où il y a une telle concentration de difficultés sur le bâti scolaire. ».

Dans ce diagnostic, il y a aussi « un problème avec vos personnels municipaux, et vous avez trop de grèves », ce qui conduit le Président à être exigeant dans l’aide de l’État : « L’État ne vient pas investir pour en quelque sorte que certains viennent prélever leur dîme. Pardon d’être très franc. Comme je suis très ambitieux avec vous, je vous le dis, et donc en même temps qu’on investit, monsieur le maire, moi, j’attends de vous que vous réformiez, je sais que vous en avez l’envie. Et on aura aussi cette exigence dans le suivi, parce qu’on ne va pas se substituer à un système qui n’arrive plus à se financer parce qu’il s’est construit une mécanique qui n’avance plus, par des petits arrangements, par des faiblesses. (…) Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de courage. ». Le discours présidentiel est d’une limpidité biblique.

L’argent n’est donc pas la seule condition. Emmanuel Macron veut trouver d’autres moyens pour recruter "l’équipe pédagogique" : « On doit pouvoir aller plus loin. Et dans les quartiers où la situation est la plus difficile, qu’est-ce qu’on doit pouvoir faire ? En fait, donner plus de liberté en même temps qu’on donne plus de moyens. Il faut qu’on ait des directeurs d’école à qui on permet d’avoir un peu plus d’encadrement. Il faut que ces directeurs d’école, ils puissent choisir l’équipe pédagogique. (…) Les parents me disent : à tel endroit, les profs ne viennent plus, etc. Ça arrive parce qu’il y a des gens qui sont trop fatigués de travailler trop longtemps dans des quartiers difficiles et c’est vrai. Et donc, on doit permettre aussi à nos enseignants d’être relevés parfois quand ils sont dans des quartiers difficiles. On doit surtout permettre aux enseignants de choisir ces quartiers et les projets pédagogiques qui vont avec Ce n’est pas assez le cas aujourd’hui. Et donc, c’est beaucoup plus que les postes à profil, le problème est beaucoup plus grave, c’est de vraiment permettre, de faire un laboratoire de liberté et de moyens, un projet pédagogique qui est adapté aux élèves. » (Note en passant : je ne crois pas qu’il y ait des projets pédagogiques qui ne soient pas adaptés aux élèves).

Il a poursuivi ainsi : « On doit permettre peut-être (…) d’avoir une équipe qui n’est pas simplement faite d’enseignants, mais de pouvoir d’abord choisir les enseignants qui y sont, être sûr qu’ils sont pleinement motivés, qu’ils adhèrent au projet, ce qui est, je crois, normal parce que c’est dur, et de pouvoir aussi y associer des acteurs extrascolaire qui partagent l’objectif. ».

Une méthode radicalement différente : « Le système a beaucoup bougé, nos enseignants font un travail extraordinaire et sont très engagés, et je les en remercie. On doit aussi continuer de mieux les rémunérer (…). Si on veut aller plus loin et plus vite, le rythme pour ces quartiers, doit être beaucoup plus fort. Et donc, je veux ici qu’on puisse en quelque sorte innover et mettre en place, à côté de ces investissements dans les bâtiments, une méthode radicalement nouvelle pour l’éducation de nos enfants. Inventer ici l’école du futur. (…) Il faut le faire dans les endroits qui sont les plus en difficulté parce que c’est là où on doit mettre très vite beaucoup plus de moyens et avoir des équipes motivées. ».

La mesure concrète : « Je veux qu’on puisse le commencer très vite ici et donc, que ces 50 écoles, on puisse les définir avec les élus, les familles, les parents d’élèves, les associations et évidemment, nos enseignants, qu’on les définisse dans les prochains mois et qu’on puisse lancer ce projet dans les premières écoles, où on pourra donc adapter, repenser les projets d’apprentissage, les rythme scolaires, les récréations, la durée des cours, les façons d’enseigner, et qu’on puisse commencer dès la rentrée 2022-2023. Et évaluer ensuite ces résultats et, s’ils sont concluants, les généraliser. Et on fera cette même innovation dans plusieurs autres quartiers de la République. ».

En d’autres termes : « Au fond, l’idée est simple : donner plus de liberté pour obtenir plus de résultats. Et je suis convaincu que c’est ainsi qu’on y arrivera. ». L’ambition présidentielle sur le terrain éducatif est donc très forte (sur les autres terrains aussi, lire le reste du discours), faire que les directeurs d’école recrutent eux-mêmes leur équipe pédagogique dès la rentrée 2022, et généraliser la mesure en cas de réussite, auquel cas, Marseille sera le nouveau modèle éducatif.

Dans ce très long discours, il y a beaucoup d’autres mesures tout aussi importantes. Mais je pense que la proposition de la liberté de recrutement fera date et on en parlera encore longtemps. Le fait d’ailleurs de placer cette problématique sous l’angle de la liberté est une donnée intéressante, cela veut dire que tout ce qui vient de l’État semble contraindre (notons que la technocratie qu’on reproche à "Bruxelles" est aussi importante voire plus prégnante en provenance de l’État).

Recruter un enseignant comme n’importe quel salarié dans une entreprise, pourquoi pas si c’est pour qu’il y ait une adhésion mutuelle au même projet ? Après tout, un humain, directeur d’école, est mieux placé qu’un froid robot du ministère pour s’occuper des ressources humaines.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Transgression à Marseille : recruter des profs plus "librement" ?
Discours du Président Emmanuel Macron le 2 septembre 2021 à Marseille (texte intégral et vidéo).
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
Alisha, victime d’un engrenage infernal.
Genrer la part du Lyon ?
Daniel Pennac, ministre de l'éducation nationale.
René Haby.
Le handicap et l'école.
La féminisation des noms de métiers et de fonctions.
Les écoles ne sont pas des casernes.
La laïcité.
La réforme du baccalauréat.
Prime à l’assiduité.
Notation des ministres.
Les internats d’excellence.
L’écriture inclusive.
La réforme de l’orthographe.
La dictée à  l’école.
La réforme du collège.
Le réforme des programmes scolaires.
Le français et l’anglais.
Le patriotisme français.
Jean-Michel Blanquer.
Jean Zay.
Vincent Peillon.
Alain Devaquet.
Alain Savary.

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https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/transgression-a-marseille-recruter-235498

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 17:16

« Il n’est pas déshonorant d’être esclave, il est déshonorant de posséder des esclaves. » (Mahatma Gandhi, 1929).


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Je sais qu’il y a de l’actualité plus brûlante, du moins beaucoup plus grave, en particulier l’attentat de Kaboul du 26 août 2021 commis par Daech contre les troupes américaines mais aussi contre les Afghans et les Talibans, qui a tué au moins 72 personnes (j’y reviendrai peut-être), mais je ne résiste pas à relever une actualité qui tourne légèrement en boucle depuis le début de la semaine sur un transfert de joueur de football. Une actualité dérisoire, mais pas les valeurs qui la sous-tendent.

Il y a ce qu’on appelle le "mercato" qui est un terme qui signifie "marché" en italien. En gros, du 1er juillet au 31 août, un peu comme la période des soldes (il y a aussi le mercato d’hiver du 1er au 31 janvier), les clubs de football (qui sont de grandes entreprises) sont autorisés à proposer des sommes folles pour "acheter" les contrats des joueurs (en clair, "débaucher" des joueurs). On pourrait presque penser qu’ils achètent carrément les joueurs et que cette pratique fait penser au marché aux esclaves pendant la période antique (oui, c’est vrai, j’ai trop lu "Les Lauriers de César" dans Astérix !), à la différence près que les "esclaves" modernes d’aujourd’hui sont parmi les mieux payés.

De quoi s’agit-il ? Le club Real de Madrid a proposé le 24 août 2021 au PSG (Paris Saint-Germain) de racheter le contrat qui le lie à Kylian Mbappé pour la somme de 160 millions d’euros.

Kylian Mbappé (22 ans) est l’un des plus grands joueurs de football d’aujourd’hui, il a été connu principalement pour sa participation très efficace à la victoire française de la Coupe du monde de football le 15 juillet 2018 à Moscou (être champion du monde à moins de 20 ans est rare et il est comparé à Pelé). Le 11 juin 2019, le joueur qui avait 20 ans avait déjà inscrit 100 buts en professionnel, ce qui est un record.

Le 31 août 2017, son contrat qui le liait à l’AS Monaco depuis 2015 (voire 2013) a été racheté par le PSG pour la somme de 180 millions d’euros, si bien que depuis cette date, le joueur a un contrat de cinq ans avec le club parisien. Donc, en principe, Kylian Mbappé est censé jouer pour le PSG jusqu’en été 2022. Mais l’une des choses qu’il faut savoir aussi, c’est que Kylian Mbappé rêve de jouer avec le Real de Madrid (son idole d’enfance est Cristiano Ronaldo), ce qui explique son silence. Ce précédent transfert (de Monaco à Paris) était un vice-record sur les montants des transferts, et c’est toujours le PSG qui a fait le transfert le plus coûteux avec le "rachat" de Neymar en 2017 pour 222 millions d’euros, le record à ce jour (pour les sommes qui ne font pas polémique, car certains estiment que des transferts ont coûté plus cher).

Originaire de Bondy, Kylian Mbappé fait partie des personnalités françaises les plus populaires de France, mais sa renommée est également internationale. Comme je l’écrivais plus haut, ce serait difficile de considérer ce sportif comme un "esclave", à moins de considérer que le payer 21 millions d’euros par an serait de l’esclavage ? Auxquels il faut ajouter 13 millions d’euros de partenariats divers en 2019 (la célébrité est toujours très rentable dans ce monde de surconsommation). En 2019, il était ainsi le sportif français le mieux payé de France et le 36e sportif le mieux payé du monde.

Pour la petite histoire, on a comparé Kylian Mbappé à Usain Bolt car sur le terrain, il aurait été "flashé" à 37,6 kilomètres par heure tandis que le champion jamaïcain a parcouru le 100 mètres avec une vitesse moyenne de 37,58 kilomètres par heure. En fait, il n’y a aucune comparaison possible sur la vitesse de course  entre les deux athlètes, car la vitesse de 37,6 kilomètres par heure n’était qu’une furtive vitesse de pointe et Kylian Mbappé aurait sprinté en moyenne à 34 kilomètres par heure, sur seulement 30 mètres, alors qu’Usain Bolt, sur 100 mètres, a atteint une vitesse de pointe de 44 kilomètres par heure. Ce qui est curieux, c’est qu’Usain Bolt s’est reconverti au football et cela ne marche pas très fort pour lui dans cette discipline. À chacun sa zone de confort.

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Revenons aux gros sous. Après l’offre de 160 millions d’euros du Real, le directeur sportif du PSG a fait la fine bouche et a refusé l’offre, officiellement : « Son comportement [celui du Real] est irrespectueux, inacceptable et c’est illégal de faire une offre à un an de la fin du contrat de Kylian et à sept jours de la fin de la clôture du marché. ». Mais en fait, implicitement, il a fait savoir que l’offre n’était pas assez élevée ! Ainsi, le club de Madrid a fait une nouvelle proposition le 26 août 2021 pour 180 millions d’euros, ce qui revient au prix du transfert de l’AS Monaco au PSG. Même si le PSG avait laissé entendre qu’il se laisserait convaincre pour 220 millions d’euros, la nouvelle offre du Real semble désormais beaucoup plus attractive pour le club parisien.

Cependant, il faut aussi noter que le Centre international d’étude du sport (CIES) qui est un observatoire du football, a publié au début de l’année 2020 un classement des joueurs les plus cotés du monde et Kylian Mbappé arrivait en tête avec une "valorisation" de 265 millions d’euros, ce qui reste très loin des 180 millions d’euros proposés par le club madrilène.

Que Kylian Mbappé soit très rémunéré ne me gêne pas. C’est la règle de l’offre et de la demande pour les salaires. On doit effectivement penser que l’employeur gagne toujours plus que le salaire qu’il verse à son employé, sinon, il ne l’aurait pas recruté. Du moins à ce tarif. Après tout, des artistes, chanteurs, acteurs, etc. peuvent être rémunérés autant, et l’on peut toujours considérer le football comme un art et dans tous les cas, il contribue à divertir les "gens", et si personne ne regardait ou n’assistait aux matchs où il joue, il aurait une rémunération bien moindre.

Ce qui me choque, c’est le prix des transferts. Certes, c’est aussi la loi de l’offre et de la demande, mais ici, quand on parle de "clôture du marché", de "valorisation", on peut avoir l’impression que Kylian Mbappé, comme ses collègues bien cotés, sont des entreprises en bourse et qu’on souhaite en acquérir les actions (c’est du tout ou rien ; je propose la sophistication du système pour permettre à un joueur de jouer par exemple 30% pour un club et 70% pour un autre club !). Ici, le produit est le joueur lui-même, un être humain donc, et il s’agit d’un marché à l’humain, qu’on peut se payer ou pas. Le PSG est particulièrement cynique car il veut faire monter les enchères et son premier refus laisse entendre que c’est sur le plan des valeurs qu’il refuse (respect, légalité, etc.) alors que ce n’est qu’une question de montant.

Combien valez-vous ? Cela va dépendre de combien vous apporteriez à celui qui vous "achèterait". Cela ressemble plus à un jeu de Monopoly qu’à du sport. On parle de rachat de "contrat" qui lie le joueur à son club d’origine, mais il s’agit quand même de trafic d’êtres humains, même si c’est à coups de millions et en plein jour.

Quant à savoir à partir de quelle somme on peut vous "acheter", c’est-à-dire à partir de quel montant vous serez prêt à faire une chose que votre morale réprouve, c’est une autre histoire : tant qu’on n’est pas concrètement éprouvé, on reste moralement intact !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Kylian Mbappé.
Pierre Mazeaud.
Usain Bolt.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210826-kylian-mbappe.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/sports/article/combien-valez-vous-235313

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/26/39109135.html






 

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16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 10:11

« Il ne sera plus perçu de rétribution scolaire dans les écoles primaires publiques, ni dans les salles d’asile publiques. Le prix de pension dans les écoles normales est supprimé. » (article 1er de la loi du 16 juin 1881 instituant la gratuité de l’enseignement primaire public).




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Il y a exactement cent quarante ans, le 16 juin 1881, fut promulguée la première loi Jules Ferry sur l’enseignement. Jules Ferry était alors Président du Conseil et Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts. Il avait une vision bien claire pour généraliser la scolarisation des enfants : la rendre obligatoire, mais pour cela, il fallait d’abord passer à l’étape préalable, la rendre gratuite. Parmi les autres signataires de la loi, le Président de la République Jules Grévy, l’un des rivaux politiques de Jules Ferry parmi les républicains modérés, et le Ministre de l’Intérieur et des Cultes Jean Constans.

L’adoption de cette loi n’a pas été une simple formalité et a été l’objet de vifs débats à la Chambre des Députés. Les opposants à cette loi considéraient qu’elle allait pénaliser l’école libre, c’est-à-dire l’enseignement privé catholique car l’école publique, devenue gratuite pour toutes les familles, allait faire de la concurrence déloyale et l’école libre manquerait alors de moyens. En revanche, ses partisans faisaient prévaloir l’humiliation des enfants qui bénéficiaient déjà de la gratuité en raison de la pauvreté de leur famille (c’était affiché dans les mairies), et rappelaient que la gratuité était le prérequis à l’obligation. La loi a été adoptée par 160 voix contre 94.

À l’origine, la République a souvent été monarchiste. Exprimé comme cela, cela peut surprendre mais c’est un peu vrai. La République, c’est l’universalisme et en particulier, le suffrage universel, au lieu du suffrage censitaire sous la monarchie constitutionnelle (c’est-à-dire, seuls ceux qui payaient des impôts pouvaient voter, du reste, cela peut se justifier car le principal sujet d’un gouvernement, c’est de récolter des recettes puis de les dépenser). Quand j’écris "suffrage universel", on doit évidemment comprendre …uniquement pour les hommes, puisque le droit de vote des femmes n’est intervenu qu’en… je n’ose même pas l’écrire tant il a été tardif !

Or, que ce fût en 1848 ou en 1871, les premières élections législatives issues d’un suffrage universel après l’installation d’une république (la Deuxième et la Troisième ici), ont donné une large majorité monarchiste. C’était paradoxal, mais pas tant que cela : la France comptait une majorité de paysans souvent peu instruits et toujours très conservateurs. Ce fut le secteur industriel, avec le recrutement de nombreux ouvriers souvent exploités par des patrons avides de profits, et venus s’installer dans les villes, les faubourgs, qui furent le fer de lance du "progressisme", et la base du socialisme (à l’instar d’un Jean Jaurès, mais ce fut bien plus tard).

Les pères fondateurs de la Troisième République l’ont bien compris quand ils faisaient campagne dans les campagnes (sans jeu de mots), et Gambetta en particulier avait évidemment compris : pour que les citoyens puissent se déterminer, choisir leurs députés de manière pertinente, il faut qu’ils soient éclairés, c’est-à-dire instruits, capables de penser par eux-mêmes, capables d’avoir un esprit critique et se déterminer selon leur propre libre-arbitre.

Du reste, Gambetta avait proposé cette politique de l’école dès le 15 mai 1869 à Belleville (un quartier populaire de Paris) à l’occasion des élections législatives du 24 mai et 7 juin 1869 (les républicains ont remporté 30 sièges sur 383, mais les élections n’étaient pas "libres et sincères").

Par conséquent, au-delà de composante morale venue des Lumières de l’instruction pour tous, il y avait un objectif politique : plus les citoyens étaient instruits, plus la République serait pérenne. Et effectivement, c’est ce qui s’est passé au fil du siècle et demi de notre histoire républicaine. Il a fallu attendre la fin des années 1870 pour que les parlementaires républicains fussent majoritaires et confortassent ainsi la République par des lois essentielles.

Parmi elles, les lois sur l’école furent fondatrices. Il y a aussi la loi sur la liberté d’expression et de la presse, la loi sur les associations et la loi sur la laïcité le 9 décembre 1905. Cet étrange régime qui n’a jamais eu de Constitution a mis plus d’une génération (trente-cinq ans) pour parfaire son socle institutionnel (septembre 1870 à décembre 1905), qui nous sert encore aujourd’hui de référence, puisque la simple loi de séparation des Églises et de l’État est considérée aujourd’hui comme faisant partie du bloc de constitutionnalité lorsque le Conseil Constitutionnel examine la constitutionnalité d’une loi.

À cet égard, la loi du 16 juin 1881 qui a instauré la gratuité absolue de l’enseignement primaire a été un progrès sociétal majeur en permettant à tous les petits Français de recevoir une instruction minimale (savoir parler, lire, écrire et calculer) sans débourses un centime, du moins à l’école publique.

Jules Ferry, l’un des hommes politiques les plus contrastés de la Troisième République (car il était aussi l’homme de la politique coloniale de la France avec un objectif explicitement messianique, tandis que les Anglo-Saxons se contentaient d’objectifs économiques, ce qui leur a permis de s’adapter beaucoup plus facilement par la suite), est honoré d'un nom de rue ou d'un lieu-dit dans chaque commune de France pour son apport décisif sur le développement de la scolarisation de tous les enfants.

L’idée n’était pas nouvelle et c’était une idée qui datait de la Révolution qui a été mise en œuvre. C’était le mathématicien (et philosophe) Condorcet qui avait proposé un système d’enseignement laïque et mixte (garçons et filles) dans son "rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique" en 1792 pour la Convention.

Mais la première loi sur l’enseignement a attendu encore une quarantaine d’années, avec la loi du 28 juin 1833, appelée loi Guizot du nom de François Guizot, le Ministre de l’Instruction publique de Louis-Philippe dans le premier gouvernement du maréchal Soult (il fut aussi un Président du Conseil par la suite). Cette loi encourageait la scolarisation des garçons et surtout, établissait pour cela, l’obligation, pour les communes de plus de 500 habitants, de disposer d’une école primaire. (Rappelons qu’à ce jour, une municipalité n’a que deux obligations majeures que l’État contrôle : avoir une école et un cimetière adaptés à la population de la commune, le reste des équipements comme un gymnase, une salle polyvalente, etc. est optionnel et fait partie des politiques municipales, mais pas des obligations).

La loi Falloux du 15 mars 1850 (du nom du Ministre de l’Instruction publique Alfred de Falloux) a complété la loi Guizot en obligeant les communes de plus de 800 habitants à disposer d’une école de filles.

L’encouragement de la scolarisation des garçons se faisait aussi avec des mesures sociales comme la gratuité pour les familles qui n’avaient pas les moyens de payer l’enseignement pour leurs enfants.

Un autre Ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, cette fois-ci de Napoléon III, a fait adopter la loi du 10 avril 1867 qui a obligé les communes de plus de 500 habitants à également construire des écoles pour les filles (d’où la dichotomie souvent d’école de filles et d’école de garçons à l’hôtel de ville) et les autorisait à lever un impôt communal pour permettre la gratuité absolue de l’enseignement primaire.

Comme on le voit, donc, la (première) loi de Jules Ferry n’est pas arrivée ex nihilo, mais après près d’une siècle de réflexions et aussi d’actions allant dans ce sens. En 1881, avant la première loi Jules Ferry, l’enseignement primaire était déjà gratuit dans 7 000 communes en ayant profité de la loi Duruy. Concrètement, avec divers systèmes de financement, entre 1837 et 1881, la part des écoliers bénéficiant de la gratuité de l’enseignement est passée de 32% à 66% (un tiers à deux tiers). La première loi Jules Ferry a gagné le dernier tiers.

La gratuité absolue de l’enseignement primaire, hors des particularités locales des communes, plaçait l’éducation sous l’autorité régalienne de l’État (au contraire de pays fédéraux comme l’Allemagne et les États-Unis) et était la première étape à la deuxième loi de Jules Ferry, la loi du 28 mars 1882 qui a instauré l’obligation de l’école pour les enfants de 6 à 13 ans.

Ces deux lois furent un progrès exceptionnel pour la France puisqu’en 1878, encore 600 000 enfants n’étaient pas scolarisés. Le progrès fut surtout pour les filles et pour les enfants des campagnes qui souvent, travaillaient plutôt à la ferme. Les parents étaient alors obligés d’envoyer leurs enfants à l’école primaire.

C’étaient les trois pôles de la politique scolaire de Jules Ferry : la gratuité, l’obligation, et le troisième, la laïcité (intégrée aussi dans la loi du 28 mars 1882), car à l’origine, l’enseignement était surtout assuré par l’Église catholique. Cela a placé la France dans une situation de "guerre scolaire" pendant une génération jusqu’au début des années 1920. Elle fut ensuite ranimée au début des années 1980.

L’enseignement religieux était alors remplacé par une instruction morale. Je peux le témoigner moi-même puisqu’un jour, quand j’étais adolescent et que j’aidais ma grand-mère à ranger son grenier, j’ai retrouvé un précieux manuel scolaire de mon arrière-arrière-grand-père (son grand-père) qui était professeur d’histoire-géographie (il était incollable sur les affluents des fleuves français, même les petits) et aussi professeur d’instruction morale. Dans ce manuel, il était par exemple décrit comment l’enfant, à la maison, devait faire s’il voulait prendre la parole pendant le déjeuner (en levant son doigt, etc.).

Cette laïcité établie en 1882 n’était alors pas anticléricale puisque la loi donnait un jour supplémentaire aux enfants, autre que le dimanche, pour aller à l’aumônerie et recevoir une instruction religieuse le cas échéant. La circulaire du 17 novembre 1883 précisait d’ailleurs : « L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. ». Une nouvelle déclinaison du fameux Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo (Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu), issu de l’Évangile selon saint Matthieu (parole de Jésus-Christ aux Pharisiens).

Ces lois Jules Ferry ont participé à ce que les enseignants fussent appelés (par Charles Péguy) les hussards de la République, ceux de la Troisième République. À l’instar de la conscription, l’école, ainsi "nationalisée", a contribué au sentiment d’appartenance nationale en unifiant les bagages intellectuels (une seule langue, une seule histoire, une seul géographie).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210616-ecole-jules-ferry.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/la-gratuite-absolue-de-l-ecole-233655

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/06/11/39010707.html











 

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23 mai 2021 7 23 /05 /mai /2021 03:43

« La petite reine est veuve. De cette longue vie de records, de sport et d’engagements, la France gardera le souvenir d’un homme de cœur, dont les proches et les admirateurs, d’Ardèche et d’ailleurs, continueront de suivre la roue. Adieu champion ! » (Jean Castex, Twitter le 22 mai 2021).



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Un retraité, Robert Marchand, s’est éteint ce samedi 22 mai 2021 à Mitry-Mory, une commune de Seine-et-Marne où il habitait depuis longtemps. Peut-être que son nom ne vous dira rien, mais j’avais évoqué l’un de ses exploits il y a maintenant plus de quatre ans au détour d’une histoire de centenaire.

Son premier exploit, qui n’est pas vraiment un exploit mais qui est remarquable tout de même, c’est l’âge de sa disparition : il vient de partir à l’âge de 109 ans et demi (il est né le 26 novembre 1911 à Amiens), à quelques mois près, il aurait même pu être considéré comme un "supercentenaire", ce qui est rare dans le monde, mais de moins en moins rare à une époque où la médecine fait des miracles et l’espérance de vie progresse heureusement.

Ses autres exploits, c’est qu’il est un grand sportif, il est le champion du monde du cyclisme des centenaires. Et cela, c’était de véritables exploits sportifs.

Revenons à la vie de Robert Marchand. Il a connu une enfance assez difficile, obligé de travailler très petit à cause de la Première Guerre mondiale (il habitait sur le front et la famille a dû déménager et se réfugier chez des hôtes peu scrupuleux). Il a quitté l’école très tôt (à 11 ans) et il a voulu faire du sport. En 1924, il a été champion de France de la pyramide, et champion aussi de France de gymnastique en 1933. Quant au cyclisme, il a commencé à en faire à l’âge de 14 ans, il a participé à une course en truandant son nom car elle était réservée aux plus de 15 ans. Il aurait voulu être cycliste professionnel, mais il était trop petit, 1 mètre 50.

Si on en croit sa trajectoire, Robert Marchand n’avait pas eu beaucoup de bagages (études) mais il était une forte tête et débrouillard, savait ce qu’il voulait ou ne voulait pas et ne semblait pas du tout être un assisté. Pourquoi je dis cela ? Parce qu’il a su rebondir, changer de métier, se débrouiller, alors qu’il a adhéré au parti communiste français quand il avait une vingtaine d’années, parce qu’il croyait au Front populaire et voyait dans ce parti un parti des ouvriers, qui défendait les ouvriers et les travailleurs. Il a même reçu la médaille d’honneur de la CGT en novembre 2016 pour avoir été syndiqué pendant… quatre-vingt-dix ans ! Cela laisse songeur.

Son côté forte tête, on pouvait la sentir quand il a reçu la médaille de la jeunesse et des sports en 2009 : pas question pour lui que la ministre en titre la lui remît, à cause de l’étiquette politique de ladite ministre, à savoir Roselyne Bachelot (UMP). Ce fut donc la maire communiste de sa commune qui la lui donna.

Pompier, mais viré pour indiscipline, puis parti après la guerre au Venezuela pour divers métiers (éleveur de volailles, conducteur d’engins, cultivateur de canne à sucre, etc.), puis un séjour au Canada comme bûcheron (mais le métier était trop difficile pour lui), et revenu en France comme maraîcher, vendeur de chaussures, négociant de vin, etc. Sa fiche Wikipédia, qui s’alimente d’heure en heure après son décès, précise mystérieusement qu’il n’a pris sa retraite qu’à 89 ans, ce qui n’est pas étonnant vu la force et la forme du personnage, mais quand même curieux pour un communiste fidèle aussi durablement dont l’idéologie attend tout de l’État.

Tout cela n’aurait pas valu sa notoriété actuelle, sinon localement, s’il ne s’était pas remis au cyclisme à l’âge de 67 ans. Les carrières de champion peuvent être tardives, c’est très rassurant et cela apporte l’espoir à bien des sédentaires non sportifs comme moi qui pourraient ainsi commencer une carrière sportive tardive (cela dit, la procrastination a des limites, à un moment, il faut quand même décider à se bouger le derrière !).

Ainsi, ce fut un "senior" qui a multiplié les courses (les distances parcourues sont indicatives et variables selon l’année) : douze Ardéchoises (entre 85 et 630 km), huit Bordeaux-Paris (600 km), quatre Paris-Roubaix (250 km), et même un Paris-Moscou (2 800 km) en 1992. Lors d’une "Ardéchoise", en 2011 (il avait 98 ans), Robert Marchand a eu un accident, à Saint-Félicien, sur le col du Marchand (un camion a reculé, il a chuté et a été blessé), si bien qu’on a rebaptisé le col à son nom, col Robert Marchand (à 911 mètres d’altitude).

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Mais sa carrière de champion, Robert Marchand l’a commencée à l’âge de 100 ans. Une sorte de revanche personnelle après avoir été repoussé de son souhait de devenir un cycliste professionnel quand il était jeune. L’avantage d’être un sportif centenaire, c’est de ne pas avoir beaucoup de concurrents, voire d’être le seul à concourir !

Ses performances se mesuraient alors sur la distance qu’il était capable de parcourir en une heure sur piste. Entraîné par deux coachs dont une double médaillée de bronze aux championnats du monde sur piste (Magali Humbert-Faure), Robert Marchand a ainsi accumulé les records dans la catégorie des plus de 100 ans, puis celle des plus de 105 ans, deux catégories spécialement créées pour lui !

Au-delà de pouvoir atteindre ces âgés-là, c’est un exploit physique d’être capable de pédaler pendant une heure sans discontinuer (et même quatre fois plus parfois !). Le 17 février 2012, à Aigle (Suisse), il a ainsi parcouru 24,100 kilomètres. Le 28 septembre 2012, à Lyon, il a parcouru 100 kilomètres en 4 heures 17 minutes et 27 secondes, soit une moyenne de 23,3 km/h, ce qui était à peine inférieur à sa performance du 17 février 2012, mais pendant plus de 4 heures. À 102 ans, le 31 janvier 2014 à Saint-Quentine-en-Yvelines, il a amélioré sa performance (peut-être grâce à un vélo conçu spécialement pour lui) en parcourant 26,927 kilomètres en une heure.

À l’occasion de ses anniversaires, Robert Marchand a aussi fait quelques exploits : à 103 ans, le 26 novembre 2014, il a grimpé le col Robert Marchand en Ardèche, en 56 minutes, sur 10 kilomètres avec 450 mètres de dénivelé (malgré le froid et la pluie). À 104 ans, le 26 novembre 2015, il a parcouru plus d’une vingtaine de kilomètres d’une étape du Tour de France 2016 en Ardèche, il me semble la 13e étape qui faisait 37,500 kilomètres (il faut insister sur le fait que l’Ardèche n’est pas un plat pays !). À 105 ans, le 26 novembre 2016, il a parcouru 26,927 kilomètres autour de sa ville de résidence, Mitry-Mory.

Nouveau record du monde pour Robert Marchand le 4 janvier 2017 à Saint-Quentin-en-Yvelines dans la nouvelle catégorie des coureurs de plus de 105 ans, en parcourant 22,547 kilomètres en une heure. Mais il s’était "bridé" car il n’avait pas vu qu’il était à la fin de l’heure où il aurait pu un peu accélérer : « C'est bien ! J'ai pas vu l'affiche des dix dernières minutes, sinon j'aurais été un peu plus vite, j'aurais fait mieux. ».

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Et il n’avait pas tort puisque le 27 août 2017 à Albi, il a parcouru 23 kilomètres en 55 minutes et 23 secondes (soit une moyenne de 23,9 km/h). Pour cet exploit, Gérard Mistler, le président de l’Ardéchoise, a expliqué au journal "Le Dauphiné libéré" : « C’était sa première participation à cette compétition internationale. Je l’ai trouvé très  l’aise, très fluide. Il était plus en forme que lors de l’Ardéchoise [en juin 2017] où il avait quelques problèmes de tension. Là, j’ai retrouvé le vrai Robert. (…) Il a eu droit à des ovations. C’est tellement phénoménal, ce qu’il est capable de faire. Je pense qu’il est unique au monde. ».

Robert Marchand n’était pas le seul à vouloir faire du vélo "vieux". Il a eu une concurrente qui aurait pu être sa fille, devenue championne du monde pour les femmes de plus de 80 ans : le 30 septembre 2017 à Saint-Quentin-en-Yvelines, Janet Augusto (82 ans) a en effet couru 28,226 kilomètres en une heure : « Je suis bien, je ne souffre pas. (…) En s’entretenant, on vit bien et longtemps. ». Cela dit, Janet Augusto en a fini et ne souhaite pas récidiver.

Tout le contraire de Robert Marchand qui est resté encore dans la course. Encore 16 tours de piste au vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines le 11 février 2018, à 106 ans, à parcourir 4 kilomètres à l’occasion des finales de la Coupe d’hiver de cyclisme sur piste : « Je suis là pour montrer que tant que l’on a la santé, on peut encore faire ce que l’on veut. Je n’ai pas pris ma retraite. J’ai juste ralenti ! (…) C’est mieux que ce que je pensais. J’ai eu un peu peur au début. Mon principal problème, ce sont l’équilibre et les rhumatismes. C’est pas rigolo tous les jours. ». En fait, en refaisant encore du vélo à cette date-là, il outrepassait l’interdiction de son médecin qui lui avait ordonné d’arrêter en janvier 2018, ce qui lui a fait rater une course le 4 janvier 2018.

Le 26 octobre 2018 à Saint-Quentin-en-Yvelines, à un mois de ses 107 ans, Robert Marchand a encore couru une heure à vélo, sans qu’il ne fût possible d’établir un record car l’Union cycliste internationale n’a pas voulu prendre la responsabilité d’homologuer une performance pour un coureur de cet âge. Qu’importe ! À 107 ans, le 26 novembre 2018, le centenaire est reparti en Ardèche courir « près de 20 kilomètres à vélo entre Privas et le Pouzin, sur la voie douce de la Payre », indiquait "Le Dauphiné libéré".

Dans "Le Dauphiné libéré" du 13 juin 2012, Véronique Billat, chercheuse en physiologie, a expliqué les raisons des performances de Robert Marchand : « Contrairement aux idées reçues, des personnes âgées peuvent continuer, grâce à un entraînement physique, à améliorer leur capacité à consommer de l’oxygène (VO2 max). Ce qui représente le meilleur indice pour la prédiction de l’espérance de vie d’un individu. (...) Il a les capacités physiologiques et cardiaques d’un homme de 50 ans… Quand je l’ai vu, à la télé, battre son record de l’heure, je savais déjà qu’il était capable de faire mieux que 25 kilomètres dans l’heure. Il n’était pas essoufflé, s’exprimait avec une lucidité incroyable. Il est vrai qu’on lui avait interdit de dépasser les 105 pulsations cardiaques à la minute. Nous, en prenant soin de procéder par paliers et sous la surveillance d’un spécialiste de la réanimation, on l’a testé jusqu’à un seuil de 132 pulsations. Et il n’était pas à fond. Je le crois capable de réaliser 30 kilomètres dans l’heure. (...) La seule chose d’extraordinaire, c’est son éternel optimisme. Pour le reste, la part de la génétique n’est que de 30 %. Robert Marchand a pratiqué le sport dans sa jeunesse. Mais il a mené ensuite une vie plutôt éreintante. Il fut longtemps maraîcher (...). Il y a une forme de renoncement qui s’instaure avec l’âge. Beaucoup de gens s’ignorent. Trop de retraités se contentent de jouer aux cartes (...). De trop nombreux seniors déclarent un diabète à la retraite parce qu’ils ne bougent plus. (...) Le cyclisme n’est pas traumatisant. On peut organiser des stages à l’intention des seniors. Il faudrait fabriquer aussi des vélos plus confortables, plus stables. ».

 




Terminons par le secret de Robert Marchand, de sa longévité, de sa forme physique exceptionnelle. Il l’a dévoilé à son 107e anniversaire au "Dauphiné libéré" :  « Le jour où vous vous asseyez dans votre fauteuil en buvant du vin, héhé, eh bien, vous êtes foutu ! Il faut toujours faire rentrer la machine. Il ne faut pas la brusquer (…). Moi, dans ma vie, j’ai usé de tout et j’ai abusé de rien. ». Usé de tout et abusé de rien, quelle belle devise pour la vie d’un homme ! In medio stat virtus, disait le latiniste.

En automne 2020, Robert Marchand aurait dû donner le départ de l’édition 2020 de l’Ardéchoise, mais elle a été annulée à cause de la pandémie de covid-19. Robert Marchand, qui avait fait plusieurs mauvaises chutes l’année dernière, avait été placé dans un EHPAD de sa commune, mais continuait néanmoins à pratiquer le vélo d’appartement qu'on lui avait offert pour ses 109 ans. Sa disparition dans la nuit du 21 au 22 mai 2021 a bouleversé le milieu du cyclisme, encore épaté par cet homme à la vitalité extraordinaire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mail 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Robert Marchand.
Les Joyeux drilles de l'escadrille.
Michael Collins.
John Glenn.
Thomas Pesquet.
Youri Gagarine.
Quand Jacques Chirac sauva le Tour de France…
Raymond Poulidor.
L’exploit de Thomas Coville.
La France qui gagne.
Communion nationale et creuset républicain.
Faut-il haïr le football en 2016 ?
Les jeux olympiques de Berlin en 1936.
Les jeux olympiques de Londres en 2012.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210522-robert-marchand.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/sports/article/robert-marchand-centenaire-et-233258

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/22/38982068.html



 

 




 

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 03:42

« C’est ma fille, ça pourrait être la vôtre, votre sœur ! » (le père d’Alisha, le 14 mars 2021).



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Ce dimanche 14 mars 2021 a eu lieu dans les rues d’Argenteuil une marche blanche de solidarité pour la famille et les proches de la jeune adolescente de 14 ans, Alisha, qui a trouvé la mort dans des conditions très sordides le lundi 8 mars 2021 en fin d’après-midi dans la Seine. Plusieurs milliers de personnes étaient au rendez-vous, malgré la crise sanitaire, pour exprimer ce message de sympathie et d’espoir dont a besoin toute famille endeuillée d’une manière si brutale.

Ce qu’a raconté Éric Corbaux, le procureur de la République de Pontoise, dans sa (première) conférence de presse du 10 mars 2021, était effrayant. Une sorte de trio infernal, deux filles, un garçon, qui a abouti au pire. Les deux autres adolescents ont 15 ans et ont été arrêtés dans la nuit du 8 au 9 mars 2021. Alisha, "ex" du garçon et toujours restée amie avec la nouvelle "petite copine", aurait été harcelée par le garçon, du "revenge porn" comme on dit maintenant, sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire, la publication de photos de la victime en petite tenue (on parle de "revenge" car c’est maintenant le risque des "ex", quel que soit le sexe ; se voir diffuser des photos intimes au moment où ils étaient ensemble).

Comme l’a dit Valérie Pécresse, venue à cette marche d’Argenteuil en tant que présidente du conseil régional d’Île-de-France : « Tout avait été bien fait, le harcèlement avait été signalé, des sanctions étaient en train d’être prises. ». Elle a parlé sur Twitter d’une « victime d’un engrenage infernal ». On peut ajouter que les parents allaient déposer une plainte à la police. Bref, dans cette affaire de harcèlement scolaire, tout avait été pris en compte : le lycée allait tenir un conseil de discipline le 10 mars 2021 pour sanctionner le garçon en question qui était à l’origine de la diffusion des photos sur le propre compte de réseau social d’Alisha, il avait été retardé pour cause de crise sanitaire. L’école, la famille, la police avaient été à l’écoute des difficultés que rencontrait Alisha. Elle n’était pas seule dans sa détresse.

Cela fait hélas plusieurs années que des adolescentes meurent à cause du harcèlement scolaire dans les réseaux sociaux. On aurait pu imaginer que la détresse d’Alisha pouvait entraîner une tentative de suicide, par honte, par épuisement, comme cela est déjà arrivé hélas. À Argenteuil, le procureur a parlé d’un assassinat, c’est-à-dire d’un meurtre avec préméditation. Sang qui se glace.

La mort d’Alisha a eu lieu dans un climat particulièrement délétère de plusieurs meurtres d’adolescents qui avaient déjà endeuillé les jours précédents. Mais elle est beaucoup singulière que des règlements de compte, parfois sur des sujets dérisoires, de "bandes" rivales. Alisha a été victime d’un véritable guet-apens. Son (ancienne) amie l’a fait venir dans un endroit isolé, près de la Seine, et son ancien "petit copain" l’attendait caché pour la rouer de coups.

Selon le procureur, après avoir été tabassée par le garçon, elle a été jetée vivante dans la Seine, du haut du quai bétonné (plusieurs mètres) et elle est morte noyée, à un mètre de profondeur. L’amie en question a participé aussi à la jeter dans la Seine. Les deux adolescents ont pris le temps de se changer (leurs vêtements avaient été entachés) et sont allés chercher à manger à Paris avant de revenir à Argenteuil hébergés par un ami apparemment hors de cause. Toujours selon le procureur, les deux adolescents en garde-à-vue n’auraient pas exprimé des "remords immédiats" mais l’avocat du garçon a déclaré le lendemain ou surlendemain qu’il regrettait son geste.

Il faut se garder, dans une histoire si singulière où l’émotion peut rapidement l’emporter sur d’autres réactions, de faire des généralités. C’est faux de dire que maintenant, les ados s’assassinent entre eux, tout autant que de dire qu’à Argenteuil, ça craint (on a vu quelques jours auparavant qu’il y a eu des meurtres d’adolescents dans des communes plutôt résidentielles). Ou encore que ça craindrait dans les lycées professionnels privés. Cela aurait pu arriver avec d’autres, dans d’autres circonstances, et dans tous les cas, cela arrive très très peu souvent, heureusement.

On pourrait aussi dire que les réseaux sociaux (je ne précise pas ici le nom du réseau, surtout utilisé par les plus jeunes pour échanger des photos), ce sont des germes de violence. Après tout, ce ne sont que des outils et le couteau est aussi un germe de violence et on l’utilise bien tous les jours pour manger, tout comme l’automobile et d’autres objets ou procédés qui, détournés, pourraient de gros dégâts humains (le summum étant l’énergie nucléaire).

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En fait, ce qui choque vraiment, au-delà de la futilité des motivations (un père disparu considéré comme insulté, un amour probablement déçu, etc.), c’est que ces adolescents ont vécu une tragédie d’adultes, et même, d’adultes cyniques, désabusés, ne donnant aucune valeur à la vie humaine. Enfin, c’est ce qui semblerait ressortir dans une première approche, car cela n’est déjà qu’une interprétation.

Je ne sais plus exactement quel soir j’avais entendu cette information tournée en boucle sur les chaînes d’information continue, probablement le soir du mardi 9 mars 2021, mais il suffisait ensuite de zapper sur les différentes chaînes TNT pour avoir un aperçu de ce qui était possible de regarder avant d’aller se coucher. Des séries de crimes glauques souvent américaines, des documentaires sur la violence, la drogue, l’insécurité routière, etc., des séries aussi assez gores qui se passent dans un hôpital (les séries hospitalières sont assez populaires, d’où le grand succès d’une parodie comme "H"), etc. Bref, de la violence glauque, on pouvait en avoir comme on en voudrait tous les soirs, à quasiment chaque chaîne de télévision gratuite. Cela dit, cette violence télévisuelle n’explique rien, en particulier parce que les adolescents d’aujourd’hui, il me semble, regardent désormais peu la télévision comme la regardaient leurs parents à leur âge.

Je pense qu’il y a eu probablement une confusion entre le virtuel et le réel. Un "déjantement" cognitif. C’est le cas dans de nombreux forums ou sites Internet participatifs : lorsqu’un intervenant prend un pseudonyme et se donne une image particulière, il se crée un rôle, et pourquoi pas, chacun fait ce qu’il veut dans le cadre de la loi. Mais certaines personnes mettent plus de cœur dans le personnage qu’elles se sont composé que leur réalité physique et sociale, et là, la divergence peut aboutir à des singularités effrayantes. C’est d’ailleurs sans doute le grand risque de l’école en visioconférence, l’enseignant, les camarades deviennent des êtres virtuels et moins réels.

J’ai à l’esprit deux exemples qui m’ont interpellé. Le premier date d’il y a quinze ans. Une amie me racontait que son fiston venait de passer l’examen du permis de conduire. Prêt à la féliciter, je lui ai demandé : et alors, l’a-t-il eu ? Elle m’a répondu, l’œil à peine attristé : non, et heureusement. Car selon elle, le fiston considérait l’acte de conduire comme un jeu vidéo. Le problème, c’est que dans la réalité, on n’a qu’une seule vie. Donc recalé, et avec le soulagement de la mère qui avait pourtant dû financer la démarche. Peut-être un problème de maturité ? En tout cas, une douche froide salutaire.

Mais en remontant encore un peu plus loin, une vingtaine d’années, je repense à un vieux souvenir. J’étais allé à l’anniversaire d’une amie. Beaucoup de monde (c’est relatif !), peut-être une quinzaine ou vingtaine de convives (impensable de nos jours !). Des amis et leurs enfants. Je ne les connaissais pas mais un môme de 3 ou 4 ans s’ennuyait fortement pendant la soirée et je lui ai proposé de quitter la table et de jouer à un jeu vidéo sur l’ordinateur, dans une chambre à l’écart du dîner.

Je l’ai donc installé dans le fauteuil et j’ai découvert immédiatement qu’il était très à l’aise avec la souris (rappelons le contexte : à la même époque, le Président Jacques Chirac se demandait dans un salon de hautes technologies ce qu’était une souris !). Il y avait plusieurs icônes sur le bureau de l’ordinateur de l’amie en question et certains permettaient d’exécuter un jeu pour enfant en bas âge (l’amie avait elle-même un enfant du même âge). "Aveuglé" par la grande aisance de manipulation de la souris du petit môme, je lui ai dit, comme on dit à un collègue : eh bien, clique sur XXX et j’ai dit le nom de l’icône (plus aucun souvenir du nom du jeu !). Et la réponse de l’enfant : je ne sais pas lire, c’est quelle icône ?

Évidemment qu’il ne savait pas lire, il n’avait que 3-4 ans. Mais voilà, j’ai découvert que les enfants de cet âge-là, 3 ans en 2001, ils connaissaient la manipulation d’un ordinateur, d’une souris, avant de manipuler les mots, les phrases, les idées. Ils ont maintenant 20 à 25 ans ! Des études ont d'ailleurs démontré que l’apprentissage de l’écriture sur un ordinateur développait d’autres neurones que l’écriture manuscrite.

Un chercheur du CNRS, Jean-Luc Velay, du laboratoire de neurosciences cognitives de l'Université d'Aix-Marseille, a fait des expériences auprès d'élèves de maternelle : « Quand on a demandé aux enfants d'identifier ces lettres, le groupe qui les avaient apprises de manière manuscrite étaient meilleurs que celui qui les avaient découvertes par clavier, et cela en seulement trois semaines. ». Virginia Berninger, professeure de l'Université de Washington a confirmé ce genre de conclusion : « Nous avons découvert que les élèves, jusqu'en sixième, écrivaient plus de mots, plus rapidement et exprimaient plus d'idées s'ils écrivaient à la main, écriture scripte ou cursive, que s'ils utilisaient un clavier. ». Des chercheurs de l'Université de Princeton ont eu aussi cette conclusion en 2019 pour les étudiants : « Nous avons constaté que les étudiants qui prenaient des notes sur des ordinateurs portables obtenaient de moins bons résultats sur des questions conceptuelles que les étudiants qui prenaient des notes à la main. Alors que l'écriture manuscrite peut être bénéfique, la prise de notes sur clavier qui transcrit mot pour mot le cours plutôt que de traiter l'information et la reformuler est préjudiciable à l'apprentissage. ».

Toute cette virtualité, qui s’est amplifiée avec Internet, au-delà de la simple pratique d’un matériel informatique (au détriment du sport, du bricolage, d’activités manuelles), ne peut qu’avoir des conséquences sur la façon d’appréhender la réalité. N’avons-nous jamais vu un enfant qui, après avoir regardé un film de Zorro, se prenait pour Zorro pendant toute la soirée qui suivait ? En restant toujours dans le virtuel, il y a peut-être aussi ce genre de mélange dans l’esprit du jeune en devenir.

Comme je l’ai prudemment écrit plus haut, il faut se garder de toute généralisation et de toute analyse précipitée. Mais il ne fait pas de doute que la mort d’Alisha sera disséquée et analysée longtemps par de nombreux sociologues, psychologues et autres-logues, et leurs études pourraient être d’une utilité cruciale. Par exemple, éviter qu’à l’avenir ne se répète ce qui s’acheminerait aujourd’hui comme un assassinat commis de sang-froid par deux adolescents en pleine conscience, à peine sortis de l’enfance.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mars 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alisha, victime d’un engrenage infernal.
Genrer la part du Lyon ?
L’écriture inclusive.
Femmes, je vous aime !
Parole libérée ?
Bioéthique 2020 (9) : le rejet par les sénateurs de la PMA pour toutes.
L’avortement.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.

_yartiAlisha03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210314-alisha.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/alisha-victime-d-un-engrenage-231621

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/03/14/38865928.html






 

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 03:20

« Tous les enfants reçoivent dans les collèges une formation secondaire. Celle-ci succède sans discontinuité à la formation primaire en vue de donner aux élèves une culture accordée à la société de leur temps. Elle repose sur un équilibre des disciplines intellectuelles, artistiques, manuelles, physiques et sportives et permet de révéler les aptitudes et les goûts. Elle constitue le support de formations générales ou professionnelles ultérieures, que celles-ci la suivent immédiatement ou qu’elles soient données dans le cadre de l’éducation permanente. Les collèges dispensent un enseignement commun, réparti sur quatre niveaux successifs. (…) La formation secondaire peut être prolongée dans les lycées en associant, dans tous les types d‘enseignement, une formation générale et une formation spécialisée. » (Articles 4 et 5 de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, dite loi Haby).


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Il y a un siècle, le 9 octobre 1919, est né René Haby à Dombasle, ville de l’industrie chimique située au sud de la Meurthe-et-Moselle, pas loin des Vosges. Conçu juste à la démobilisation de son père, il était typiquement un enfant de l’Armistice. Pour les récents quinquagénaires, son nom ne peut être méconnu car ils ont été collégiens sous son "régime", la fameuse "réforme Haby". Dans la grande histoire de l’école et de la République, René Haby a complété les réformes d’illustres prédécesseurs et en particulier de Jules Ferry.


La réforme Haby

La réforme d’abord. La réforme Haby, qui fut l’application de la loi n°75-620 du 11 juillet 1975 relative à l’éducation, a révolutionné l’enseignement secondaire en France. L’idée était de refonder un collège unique pour tous les élèves, sans orientation à un âge trop jeune. À l’époque, on utilisait déjà une terminologie qui rappelle le "mariage pour tous" en 2013 : le "collège pour tous". Qu’on le veuille ou pas, la structure de l’enseignement secondaire depuis une quarantaine d’années a été très influencée par la loi Haby.

L’orientation dans les sections se faisait après une classe de seconde commune à tous les élèves, et même la classe de première scientifique, elle était également commune (il n’y avait plus de 1e C) et c’était seulement en classe de terminale qu’elle se différenciait en section D, C et E. À l’époque déjà, on a tenté de détruire la "dictature" de la section C. Cette réforme a pris la totale mesure de l’obligation de la scolarité jusqu’à l’âge de 16 ans voulu par le législateur à partir de 1959. En raison de la grande hétérogénéité des classes, étaient alors prévues (dans l’article 7 de la loi) des heures de soutien (pour les plus faibles) et éventuellement d’approfondissement (pour les plus forts), mais cette dernière mesure (l’approfondissement) fut supprimée par Valéry Giscard d‘Estaing.

L’article 13 de la loi institue une "communauté scolaire" qui a vocation à communiquer en son sein : « Dans chaque école, collège ou lycée, les personnels, les parents d’élèves et les élèves forment une communauté scolaire. Chacun doit contribuer à son bon fonctionnement dans le respect des personnes et des opinions. ». Plus énigmatique, l’article 17 propose : « L’architecture scolaire a une fonction éducative. Elle est un élément indispensable de la pédagogie e favorise le développement de la sensibilité artistique. ».


Instituteur issu du milieu ouvrier

Revenons maintenant à l’homme. Fils d’une lingère et d’un ouvrier de l’usine Solvay à Dombasle qui est mort d’un accident du travail quand il avait 7 ans, René Haby n’avait aucune vocation à faire de la politique et encore moins à être ministre. Il a été ministre comme l’a été son lointain successeur Jean-Michel Blanquer, ès qualités, à savoir en tant que professionnel de l’éducation nationale, en tant que personnalité compétente et expérimentée dans ce domaine de l’État.

Après la mort de son père, sa mère et lui ont habité chez son oncle et parrain, également ouvrier et ancien combattant. Lors du Front populaire, lui, sa famille, ses camarades n’étaient pas du tout à la même longueur d’onde : « Mon oncle lui-même, chaudronnier, n’a jamais fait un jour de grève. Il y avait donc, dans ma famille, une certaine réticence à l’égard du Front populaire. Moi, à l’école normale, j’étais spectateur et pour nos professeurs, il était plus important de nous donner un esprit laïque que de rechercher notre accord sur les phénomènes sociaux de l’époque. (…) L’antimilitarisme faisait aussi partie de la doctrine qui nous était inculpées à l’école normale, mais c’était également l’ambiance dans la quelle baignait la jeunesse française ! » (Les citations proviennent du livre autobiographique indiqué en fin d’article). En revanche, René Haby était plutôt "guerrier", biberonné des récits de combats de son père et de son oncle.

Après des études à Nancy, René Haby fut instituteur dans l’agglomération nancéienne une rentrée avant la Seconde Guerre mondiale. Il fut mobilisé pendant la guerre, et retenu prisonnier, d’abord à La Rochelle puis dans le Cher, jusqu’en janvier 1941 où il est redevenu instituteur à Blainville, près de Nancy (il n’avait pas le droit de revenir à Nancy, mais il était encore inscrit sur les registres de l’inspection académique). À La Rochelle, il a échoué à s’évader et rejoindre De Gaulle à Londres. À Nancy, il a créé un petit mouvement de résistance (Groupe Lorraine 42) et fut un agent de liaison. Il participa à la libération de Lunéville avec l’armée de Patton en novembre 1944, ce qui lui a valu la croix de combattant volontaire de la Résistance.

Parallèlement, un peu contraint à cause du manque de professeurs en raison de la guerre, il a poursuivi des études supérieures : « Il faut que je fasse au moins un certificat de licence pour mériter le fait d’être enseignant en cours complémentaire. ». Il fallait du courage car il n’était plus à l’âge étudiant. Il a obtenu sa licence de géographie en seulement deux ans en 1946 avec la mention très bien (il avait alors 26 ans). Puis, après des postes à Lons-le-Saunier, Toul et Nancy, et deux échecs à l’agrégation (il était douzième sur seulement onze places, puis onzième sur dix places) qui lui donna le CAPES, il fut reçu finalement la troisième fois (sur un encouragement de Jean Capelle, recteur de Nancy, futur fondateur de l’INSA de Lyon, à ne pas abandonner, car il en avait marre de toujours échouer de justesse) comme major à l’agrégation de géographie en 1954 (à 34 ans) et une dizaine d’années plus tard, il a atteint le grade de docteur, avec une thèse sur les Houillères de Lorraine.

Comme professeur d’histoire et géographie en lycée, René Haby a expérimenté de nouvelles méthodes pédagogiques. Au lycée Poincaré de Nancy notamment : « J’ai fait, en classe de première, une année complète d’enseignement de géographie et d’histoire à partir de documents, sans jamais faire une heure de cours ex cathedra. On avait déjà quelques moyens matériels, des rétroprojecteurs ; il y avait des stencils qui permettaient de tirer avec une encre spéciale des exemplaires en assez grand nombre pour les élèves d’une classe. Donc, je préparais des documents, des cartes, des graphiques, des photographies qu’on projetait, et la classe prenait contact de cette façon avec le sujet étudié, par exemple l’agriculture aux États-Unis (…). Les élèves étaient chargés de les analyser, soit sur la base de questions écrites, soit sur la base de commentaires faits en classe ; j’écrivais ou je faisais écrire au tableau toutes les observations faites sur ces documents, et c’est seulement à la fin de l’heure ou dans l’heure suivante qu’on reprenait ces observations pour leur donner un ordre logique, construire un plan d’étude. ».

Cette l’expérience a séduit les inspecteurs généraux puis le directeur du second degré au ministère, à Paris, dont un ami Jean Voisin était justement un ancien proviseur du lycée Poincaré de Nancy : « Je me souviens encore que, dans son bureau au ministère, cela m’avait frappé la première fois que j’y étais allé, Voisin avait encadré la formule de Bergson : "L’intelligence monte des mains vers la tête". J’ai moi-même beaucoup travaillé, plus tard, quand j’étais proviseur, sur la notion de l’intelligence concrète. ».

Juste avant son agrégation, il avait de toute façon voulu changer de métier en voulant mettre ses méthodes pédagogiques innovantes en pratique comme chef d’établissement. Il fut ainsi nommé proviseur du lycée de Saint-Avold, puis à Avignon puis à Metz entre 1954 et 1962. Avec sa thèse, dégagé de ses obligations ministérielles (voir plus loin), il a pu enseigner la géographie à l’Université de Nancy pendant sept ans (1965-1972), dont un an avec des cours à l’Université de Metz en démarrage, et aussi à la Sorbonne pendant deux ans (1970-1972).


Au cœur du ministère

Mais évoquer cet enseignement cache d’autres activités importantes dans le domaine de l’éducation. Car dès 1962, René Haby est devenu un homme important dans le ministère qui l’employait. En effet, en août 1962, en voyage au Brésil pour exposer ses méthodes pédagogiques, il fut rapatrié d’urgence pour rencontre Pierre Sudreau, le Ministre de l’Éducation nationale qui lui annonça qu’il allait casser l’organisation de son ministère (sur laquelle les syndicats avaient trop d’influence), et qu’il créait la direction de la pédagogie regroupant les trois directions du primaire, du secondaire et du technique, pour la lui confier. Ainsi, le 9 octobre 1962, il fut nommé directeur de la pédagogie au Ministère de l’Éducation nationale de 1962 à 1965 (pendant neuf mois, le poste n’ayant pas pu être officiellement créé, il fut payé comme professeur à Montgeron, à assurer des heures supplémentaires). Son supérieur au ministère était Jean Capelle.

Dans ses travaux au ministère, il esquissa les contours du collège d’enseignement secondaire (CES) et institua la journée de prérentrée pour les professeurs (un jour avant la rentrée scolaire des élèves) : « Parce que ça leur permet de se voir, de préparer ensemble l’organisation de leur travail. ». Comme prof, il avait été terrifié par l’absence d’esprit d’équipe des enseignants, restés très solitaires dans leurs préparations pédagogiques.

En désaccord politique avec De Gaulle sur son projet de référendum, Pierre Sudreau démissionna rapidement du gouvernement (le 12 septembre 1962 mais la démission ne fut acceptée que le 15 octobre 1962). Son successeur Christian Fouchet, nommé le 28 novembre 1962, était, comme le Premier Ministre Georges Pompidou, peu convaincu des élans réformateurs de Jean Capelle et René Haby au sein du ministère, notamment dans leur volonté de vouloir mélanger tous les enfants dans un même établissement, sous un même toit, car il subsistait encore trois filières : il y avait de grandes différences selon que l’enfant suivait le premier cycle dans un cours complémentaire ou dans un lycée, il fallait les regrouper au même endroit pour permettre aux meilleurs de poursuivre leurs études : « J’ai trop expérimenté, comme enfant, et ensuite comme enseignant, le caractère anormal de ces situations pour ne pas ressentir la nécessité d’une réforme. ». Ils eurent l’appui de De Gaulle lui-même, que Jean Capelle (ingénieur des Mines et normalien, de la même promo que Georges Pompidou) visitait régulièrement, en tant que directeur général du ministère.

Les CES furent ainsi créés : « Et peut-être les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, ont-elles été davantage imposées qu’apportées en antécédent… Autant que je puisse m’en souvenir, ni De Gaulle, ni Capelle, ni moi-même bien sûr, n’avons voulu ni entamé une modernisation, une transformation du système éducatif en liaison avec cette notion de l’égalité des chances, mais plutôt à l’époque, je crois, en terme de recherche d’efficacité, en terme de rendement. Capelle était convaincu qu’un élève qui était premier au certificat d’études avait sa place dans un collège ou dans un lycée. Mais il était tout à fait opposé à ce qu’il y ait une perte de substance dans un système d’enseignement qui ne serait pas adapté. Et finalement, les notions d’égalité des chances, d’enseignement pour tous, de collègue unique que l’on a retrouvées plus tard, ont été plutôt amenées ainsi. ».

D’un point de vue fonctionnement des institutions, il faut remarquer que De Gaulle avait des idées sur l’éducation qui ont prévalu, court-circuitant tant le ministre que le Premier Ministre, avec l’appui de hauts fonctionnaires du ministère. Le fonctionnement de la Présidence de la République sous la Cinquième République n’est donc pas nouveau, ne date pas de Valéry Giscard d’Estaing, ni de François Mitterrand, ni de Nicolas Sarkozy, ni d’Emmanuel Macron, mais bien de De Gaulle lui-même, attentif aux réformes et aux freins qu’elles pouvaient rencontrer au sein même de son entourage.

Finalement, Christian Fouchet a eu gain de cause. Lors d’une rencontre avec De Gaulle, René Haby l’a entendu lui dire : « Monsieur Haby, je vous comprends, mais c’est Fouchet le ministre. ». Reprenant en main la politique éducative (il était pour préserver la sélection à l’entrée du collège), Christian Fouchet nomma un secrétaire général à son ministère, pour freiner l’action du directeur général Jean Capelle qui donna alors sa démission le 18 septembre 1964, acceptée le 7 décembre 1964, et René Haby démissionna aussi dans la foulée.

En 1964, il fut nommé inspecteur général de la vie scolaire, tout en enseignant à l’université, mais il était plutôt rejeté par les autres inspecteurs généraux car il n’avait pas été prof en prépa et ils étaient opposés à sa vision pédagogique innovante. De Gaulle était plutôt mécontent de la politique pour les jeunes. Le Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports (avec l’alpiniste Maurice Herzog depuis 1963) s’occupait surtout de préparer les jeux olympiques d’hiver de Grenoble. Il allait devenir un Ministère. Un conseiller éducation de l’Élysée appela alors René Haby pour le charger de diriger le futur cabinet du Ministre de la Jeunesse et des Sports pour lequel fut pressenti François Missoffe, alors ambassadeur au Japon (et ancien ministre gaulliste).

René Haby ne savait pas ce qu’était un dircab mais il le resta deux ans entre 1966 et 1968 : « Il y avait le bureau du ministre, qui était toujours inoccupé, et moi, j’avais un bureau à côté, en tant que directeur de cabinet. Je savais qu’il devait arriver, j’étais à mon bureau, et on me dit qu’il était arrivé, qu’il était à son bureau. Nous étions donc chacun d’un côté d’une porte, nous demandant avec un peu d’anxiété qui était l’autre. Je ne l’avais jamais vu, je ne savais pas quel était son style. Je savais qu’il avait superbement réussi, comme ambassadeur au Japon où il avait lié de nombreux contacts. Il avait organisé un système de repas, de dîners, de déjeuners multiples. Je crois qu’il avait dû avoir quinze mille personnes à sa table pendant les deux ans où il était ambassadeur. Il avait une renommée extraordinaire. Mais je ne savais pas du tout qui était ce personnage. J’ai ouvert la porte, je suis entré, nous nous sommes regardés pendant dix secondes avec une certaine hésitation. Puis nous sommes devenus très amis. C’était une personne vraiment très ouverte, et qui m’a fait une entière confiance. ». François Missoffe (1919-2003) est né quatre jours après René Haby et est mort la même année que lui.

De Gaulle a donné carte blanche à François Missoffe et René Haby pour définir une réelle politique en faveur de la jeunesse. Après une campagne dans les médias (avec Yves Mourousi, Étienne Mougeotte, Michel Péricard, etc.), sorte de grand débat avant l’heure, pour comprendre les aspirations de la jeunesse, celle du baby-boom, René Haby rédigea le "Livre blanc" de la jeunesse (500 pages !) qui aurait dû être présenté en janvier 1968.

Les jeux olympiques de Grenoble furent un succès français en février 1968, mais Georges Pompidou refusa la publication du Livre blanc. Trop conservateur, le Premier Ministre a déclaré à René Haby : « Monsieur Haby, vous comprenez, avec vos enquêtes sur la jeunesse, vous allez soulever des problèmes ; dans ce domaine, moins on en dit, mieux ça vaut. (…) Faites-leur des piscines, les garçons et les filles seront sur le bord en maillot de bain, ils seront contents de nous n’aurons pas de problèmes. » ! Justement, lors de l’inauguration de la piscine du campus de Nanterre, le 8 janvier 1968, le ministre François Missoffe fut pris à partie par Daniel Cohn-Bendit à propos du Livre blanc : « Mais Monsieur le Ministre, c’est bien de faire une piscine pour les étudiants, mais qu’est-ce que vous faites pour régler leurs problèmes sexuels ? ».

Malgré la "vieillesse" et la perte de confiance, il faut noter la belle intuition de De Gaulle résumée par : il faut faire quelque chose pour la jeunesse, pressentant dès 1966 le malaise qui allait devenir la crise de mai 68. Alors que Georges Pompidou était complètement fermé à ce sujet. Entre autres propositions du Livre blanc, une qui fut mise en œuvre dès 1969 fut la création du Centre d’information et de documentation pour la jeunesse (CIDJ). On ne s’étonna donc pas que René Haby présida cet organisme près de vingt ans plus tard.

La crise de mai 1968 emporta le ministre François Missoffe et son directeur de cabinet. René Haby resta professeur à l’Université de Nancy et fit des cours de géographie économique et européenne à la Sorbonne (à l’Institut de géographie). Il fut sollicité par Olivier Guichard en 1970, alors Ministre de l’Éducation nationale, qui lui demanda de préparer une réforme du lycée pour le Président Georges Pompidou.

Cependant, lors d’un changement de gouvernement, Joseph Fontanet succéda à Olivier Guichard le 6 juillet 1972 : « Il venait avec toute la philosophie démocrate-chrétienne sur l’éducation et il s’est effectivement beaucoup intéressé aux problèmes pédagogiques. (…) Il m’a nommé presque tout de suite recteur. ». Consécration pour un professionnel de l’éducation mais simple étape pour lui, René Haby fut le recteur de l’académie de Clermont-Ferrand du 15 octobre 1972 au 28 mai 1974.


Ministre de l’Éducation nationale

Pendant la campagne présidentielle de 1974, comme recteur de l’académie du fief de Valéry Giscard d’Estaing, René Haby lui a fourni quelques notes sur l’éducation sans pour autant participer de près ou de loin à l’organisation de sa campagne. Après son élection, Valéry Giscard d’Estaing rencontra René Haby à son Ministère des Finances dans la plus grande discrétion et il lui posa quelques questions sur la politique à suivre, s’il fallait séparer l’enseignement supérieur de l’enseignement primaire et secondaire, s’il fallait changer de nom en Ministère de l’Éducation, sans le "nationale", etc. : « Je suis arrivé là pendant voir un conseiller technique du cabinet, qui me demanderait peut-être des notes un peu plus détaillées, ou de continuer à être le correspondant du Président de la République pour les questions d’éducation. ».

En fait, René Haby fut nommé quelques jours plus tard, Ministre de l’Éducation nationale du 28 mai 1974 au 5 avril 1978, dans les gouvernements de Jacques Chirac et de Raymond Barre. Près de quatre années à ce ministère de façon continue, c’était très rare (depuis 1870, ont tenu à peu près aussi longtemps Christian Fouchet avant lui, Lionel Jospin et François Bayrou après lui).

En 1974, un Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur fut nommé sans être rattaché à lui, c’était Jean-Pierre Soisson, proche de Valéry Giscard d’Estaing. Voici l’analyse lucide faite de sa nomination : « Je crois que c’était la double base de l’opération : choisir quelqu’un qui avait une bonne connaissance technique des problèmes dans un contexte manifestement difficile, et donner des gages aux enseignants en nommant à leur tête l’un d’entre eux. Et il n’a pas voulu complexer l’enseignement supérieur en le rattachant à un modeste enseignant du second degré ! ».

Les quatre années passées à son ministère furent pour René Haby le moment le plus intense de son existence : « Pratiquement, tous mes projets, je les ai conçus la nuit. J’avais un carnet sur ma table de nuit sur lequel, à trois heures du matin en général, je notais mes idées et je le relisais dans la journée. Beaucoup de choses mûrissaient pendant la nuit. ».

Sa réforme du collège unique n’était pas pour lui une évidence. Valéry Giscard d’Estaing voulait aller aussi loin que le projet Fontanet, déposé à l’Assemblée Nationale le 29 mars 1974 mais abandonné à cause de la mort du Président Pompidou, qui proposait la suppression des filières au collège et la création d’un corps unique d’enseignants du premier cycle : « Après tout, l’école, le collège, doivent enseigner et transmettre des connaissances, mais à ceux qui peuvent les acquérir. Peut-on dire que la mission de ces établissements, la mission sociale de ces établissements, se réduit à cela ? Je n’en suis pas sûr, en tout cas, j’en suis de moins en moins sûr. Je pense que pour des élèves en difficulté, pour ceux qui ne savent pas lire, la ségrégation est peut-être beaucoup plus négative que l’intégration dans une "classe normale", même si on admet que ces enfants ne comprendront pas un mot lorsqu’ils liront Montaigne, ou en tout cas, pas grand-chose. Ils sont cependant dans une société scolaire qui fonctionne, ils y ont une place, ils ne sont pas des exclus. Ils entendent tout de même certaines bribes qui peuvent leur apporter quelque chose. Ils entendent parler français, un français correct. Le professeur fournit un modèle de comportement, de volonté, de travail… ».

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L’élaboration de sa réforme (adoptée au conseil des ministres du 4 juin 1975) fut complexe : « Tous les spécialistes dénonçaient la séparation des disciplines, l’absence de prise en compte de l’initiative, du dynamisme ou de la notion d’équipe. Mais on vivait sur un héritage. Le projet était d’ouvrir le second degré, et non pas de créer une formation pour tout le monde. (…) La tentative que j’ai faite pour modifier les contenus, en matière d’histoire ou d’enseignement artistique, a été complètement démolie [par les syndicats]. (…) Finalement, à cause de la lourdeur du système, la marge de manœuvre est étroite. (…) J’ai exposé [mes] conceptions, mais de façon atténuée. ».

Valéry Giscard d’Estaing a eu une part déterminante : « Il a interdit, par exemple, qu’au niveau du collège, on prévoit l’approfondissement en symétrie du soutien. Il y était opposé. C’est lui qui avait inventé le terme de "collège unique", qui l’avait fait passer dans la presse, et il regrettait qu’on parle de "réforme Haby" à propos du collège, en pensant qu’après tout, c’était plutôt la réforme Giscard, ce qui n’était pas totalement faux d’ailleurs ! (…) Je l’ai revu, et même encore après, il souhaitait que la paternité de cette réforme lui soit davantage reconnue qu’elle ne l’était. ». À l’époque, Valéry Giscard d’Estaing voulait draguer à sa gauche, mais à partir de 1976, il a compris qu’il ne pourrait rien attendre d’une telle posture et a moins revendiqué la réforme : « Le virage ne s’est fait à mon avis qu’en 1976, mais dès 1975, c’était très difficile pour moi. Le freinage de mars 1975, le fait par exemple que le Président ait reçu la FEN sans me demander d’être présent, je l’ai considéré à juste titre comme une marque de défiance. ».

Bien que n’ayant eu aucune interaction avec l’enseignement privé dans sa vie personnelle et professionnelle, René Haby a approuvé l’initiative du député Guy Guermeur et fait voter la loi dite Guermeur du 25 novembre 1977 qui renforçait la participation financière de l’État aux dépenses de fonctionnement des établissements privés sous contrat. Or, pour parvenir à ce vote, il a court-circuité le Premier Ministre Raymond Barre, qui y était totalement défavorable car le budget 1978 ne pouvait pas augmenter cette aide de l’État, en arrachant l’accord de Valéry Giscard d’Estaing qui pouvait y voir un intérêt électoral.

Cela rendait le maintien de René Haby au sein du gouvernement après les élections de 1978 très improbable : « D’ailleurs, si j’ai finalement été écarté du pouvoir en 1978, c’est à cause de la volonté de Raymond Barre de garder un contact avec la FEN. (…) J’avais d’ailleurs en partie fait le choix de me présenter [aux législatives], en prévision d’un possible départ, parce que ça faisait presque quatre ans que j’étais ministre… ». Raymond Barre lui passa un mot de quatre lignes pour le remercier : « Cela ne m’a pas fait plaisir, mais enfin, je m’y étais préparé. (…) Je crois que toute réforme sociale a besoin d’une génération pour passer (…). Il ne faut pas se contenter d’en parler, il faut la faire passer dans les faits. (…) On m’a reproché aussi de ne pas avoir formé les enseignants pour affronter les difficultés qui allaient être les leurs avec les classes hétérogènes. J’en ai tout à fait conscience. Inversement, j’ai pensé qu’il fallait prouver le mouvement en marchant, et faire confiance aux enseignants, estimer qu’ils étaient suffisamment intelligents, et donc capables d’adapter leur enseignement aux conditions nouvelles. ».

Sur le rôle du Ministre de l’Éducation nationale : « Ou bien le ministre est un technicien, dans ce cas, il a ses propres idées, ou bien c’est un politique, et son principal souci est de s’échapper au plus vite sans faire de vague, pour que son avenir personnel ne soit pas compromis. ».


Député implanté localement

Pour les élections législatives de mars 1978, cruciales pour le Président Giscard d’Estaing juste après la création de l’UDF, René Haby s’est lancé dans l’aventure électorale sous l’étiquette du Parti républicain (ex-RI, le parti du Président) : « Pour schématiser un peu, l’idée qu’on pouvait avoir une droite progressiste m’intéressait beaucoup, et je voulais participer moi-même à cette démarche qui avait été celle du gaullisme après 1958. Je me voyais mal abandonner toute forme d’action, d’influence, d’expression, à partir du moment où je ne serais plus chargé d’un département ministériel. ».

Sa première expérience électorale fut néanmoins malheureuse : il s’est présenté aux élections municipales de mars 1977 à Lunéville avec le maire sortant, un ami instituteur, ancien camarade étudiant, mais ils ont été battus par le candidat socialiste, lui aussi instituteur (probablement à cause de sa qualité de ministre). Valéry Giscard d’Estaing a refusé sa démission malgré cet échec électoral (qui n’était pas le seul du gouvernement).

Sollicité par le député PR sortant (député de 1967 à 1978) et ancien maire de Lunéville (1965 à 1971), le docteur Jean Bichat (1909-2003), pour prendre la relève, René Haby fut élu le 19 mars 1978, puis réélu deux autres fois, les 14 juin 1981 et 16 mars 1986. Il assuma donc pendant dix ans un mandat de député de Meurthe-et-Moselle, dans la circonscription de Lunéville. Il succéda aussi à Jean Bichat comme conseiller général en mars 1979. René Haby fut ainsi élu conseiller général de Meurthe-et-Moselle de mars 1979 à mai 1988, vice-président du conseil général de 1985 à 1988.

Peu apprécié des enseignants dans sa circonscription par sectarisme (lui-même étant étiqueté "ministre de droite"), René Haby a beaucoup sympathisé avec les paysans de Lunéville : « J’ai trouvé là un milieu intéressant, que je connaissais mal puisque je venais du milieu ouvrier, et pour lequel j’ai eu beaucoup de sympathie. (…) Dans cette circonscription rurale, à la population modeste, j’ai tenu le rôle d’assistant social auquel je me suis beaucoup intéressé. Je crois qu’il est indispensable, devant la complexité de la vie moderne, pour des gens qui ne dominent pas la situation, d’avoir à leur disposition un interlocuteur et un intervenant. ».

Notons que cet interlocuteur n’existerait plus dans le cas d’un scrutin proportionnel. Le 16 mars 1986, il fut "réélu" député à la proportionnelle sur la liste UDF conduite par le général Marcel Bigeard suivi du maire de Nancy André Rossinot. En fait, il n’était qu’en troisième position sur la liste et il n’y a eu que deux élus sur cette liste, mais René Haby a pu siéger grâce à la nomination d’André Rossinot au premier gouvernement de cohabitation.

René Haby a beaucoup apprécié son job de député mais en a vu aussi les limites. Il avait l’avantage d’être en fin de carrière, et donc, sans attente, par rapport à d’autres députés de base, plus jeunes, rapidement déçus de ne pas sortir du lot. Il a expliqué aussi l’absentéisme sur les bancs de l’hémicycle : « Ne voyant pas l’intérêt d’aller m’asseoir sur un banc pour entendre les débats entre députés spécialisés et le ministre hyper-spécialisé et son équipe. Demeurer quatre ou six heures pour écouter de débats techniques, lever ensuite la main pour dire que j’approuvais, tout simplement parce que mon parti approuvait, je n’en voyais pas très bien l’intérêt. Cet aspect formel, qui me déplaisait, explique les places vides dans l’hémicycle, alimente les critiques et conduit aussi l’opinion à croire que les députés ne font pas leur travail. L’erreur, c’est de prétendre que les lois se font en assemblée plénière. (…) Les lois sont discutées et préparées dans les commissions par des gens qui s’y connaissent. ».

Après un pépin de santé, René Haby a décidé de ne pas renouveler ses mandats électifs, qu’il ne comptait de toute façon pas prolonger au-delà de ses 70 ans. Après son retrait de la vie politique, tant nationale que départementale, René Haby fut le président du Centre d’information et de documentation jeunesse (CIDJ) de 1987 à 1992. Il est mort à l’âge de 83 ans le 6 février 2003 à Paris. Son fils Jean-Yves Haby fut à son tour élu député UDF des Hauts-de-Seine à l’âge de 33 ans en juin 1988 et réélu en juin 1993 jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997, mais battu en juin 1997 par un candidat RPR dissident.

Préfaçant le livre d’entretiens posthumes de René Haby (qu’on peut télécharger ici), son successeur Xavier Darcos a insisté : « L’œuvre de René Haby reste une référence majeure pour tous les acteurs de l’école. En affirmant la nécessité d’offrir à chaque élève les mêmes chances de parvenir à la réussite scolaire, le collège unique a joué un rôle décisif dans l’élévation générale du niveau de qualification depuis trente ans. S’il mérite aujourd’hui d’être repensé pour apporter une réponse plus personnalisée aux difficultés individuelles des élèves, il n’en reste pas moins l’œuvre d’un grand éducateur, épris de savoir et de progrès. » (2008).

Nul doute que l’action de l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer suit ce même chemin avec sa réforme révolutionnaire du baccalauréat, dont le but est de fournir l’enseignement le plus personnalisé possible à chaque futur citoyen, au risque d’une complexité accrue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Livre d’entretiens de René Haby accordés en 1991-1992 à Marie-Thérèse Franck et Martine Allaire, "René Haby par lui-même. Un engagement pour la jeunesse" (préfacé par Xavier Darcos), publié en 20208 par l’Institut national de recherche pédagogique. La plupart des citations proviennent de ce livre (sauf indication contraire).

René Haby.
Le handicap et l'école.
La féminisation des noms de métiers et de fonctions
Les écoles ne sont pas des casernes.
La laïcité.
La réforme du baccalauréat.
Prime à l’assiduité.
Notation des ministres.
Les internats d’excellence.
L’écriture inclusive.
La réforme de l’orthographe.
La dictée à  l’école.
La réforme du collège.
Le réforme des programmes scolaires.
Le français et l’anglais.
Le patriotisme français.
Jean-Michel Blanquer.
Jean Zay.
Vincent Peillon.
Alain Devaquet.
Alain Savary.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191009-rene-haby.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/rene-haby-1919-2003-pedagogue-218442

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/06/37690630.html


 

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4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 17:43

« La place du handicap à l’école dit beaucoup de ce que nous sommes, de notre pays, de nos valeurs, de notre capacité commune à ne jamais transiger lorsqu’il s’agit de l’égalité des droits ou bien parfois, plus tristement, de s’accommoder des inégalités. Car c’est bien de l’égalité des droits dont il s’agit aujourd’hui. L’égalité qui fonde notre socle républicain et qui fait qu’un enfant, un élève, ordinaire ou extraordinaire, porteur de handicap ou non, différent ou comme les autres, suivra une scolarité normale, apprendra, grandira, deviendra un citoyen complet et respecté. » (Aurélien Pradié, le 11 octobre 2018 dans l’Hémicycle).



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Voici un texte sur lequel tout le monde pourrait se retrouver : « [Les enfants en situation de handicap] sont une richesse pour notre pays. Leur inclusion dans la société constitue tant une obligation morale qu’un défi face auquel nous devons nous montrer à la hauteur, non plus seulement par des slogans mais par des actes forts et déterminants. Pour notre République, donner à chacun la possibilité et la chance de construire sa vie, de devenir une femme, un homme, un citoyen ayant toute sa place dans notre communauté nationale est une absolue et belle exigence. L’inclusion de nos enfants, de tous nos enfants, résonne plus régulièrement encore lorsqu’il s’agit de relever ce défi au sein même de l’École de la République. C’est ici que tout commence, positivement ou négativement. Ces différences sont également une richesse pour tous nos enfants, porteurs de handicap ou non. C’est au sein de l’école que se construisent les citoyens qu’ils seront demain. L’inclusion des enfants en situation de handicap est une chance pour toutes celles et ceux qui les côtoieront, les accompagneront, les comprendront et les regarderont comme des camarades, peut-être différents mais égaux et enrichissants. Au sein de notre République, chacun a sa place, du plus fort au plus fragile, du plus "conventionnel" au plus "différent". Au sein de notre République, les enfants qui en ont le besoin doivent être accompagnés, aidés et portés vers l’avenir qu’ils se construiront, à la hauteur de leurs ambitions, petites ou grandes mais toutes infiniment respectables. C’est le défi de l’inclusion. » (29 août 2018).

Ce texte, que j’ai mis ici en avant, semble en effet être une profession de foi dans laquelle la très grande majorité sinon l’unanimité des citoyens devrait se retrouver. Il est l’introduction à la proposition de loi n°1230 relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap déposée le 29 août 2018 par le rapporteur Aurélien Pradié (député LR) et signé par les membres du groupe LR à l’Assemblée Nationale (dont Éric Woerth, Éric Ciotti, Daniel Fasquelle, Olivier Dassault, Virginie Duby-Muller, etc.). Ce texte, examiné par la commission des affaires culturelles et de l’éducation le 3 octobre 2018, a été discuté en séance publique le jeudi 11 octobre 2018 lors de la "niche" des propositions réservées au groupe LR (depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, chaque groupe a un temps législatif consacré à la discussion d’un texte qu’il juge important).

Ce thème du handicap et de l’insertion, ou plutôt, puisque c’est le mot désormais, "l’inclusion" des enfants en situation de handicap dans le milieu scolaire, devrait être un thème de consensus pour l’ensemble des groupes politiques. À la rentrée scolaire 2018, 341 500 enfants en situation de handicap sont scolarisés, soit 20 000 de plus qu’à la rentrée 2017 (il y en avait seulement 100 000 à la rentrée 2006). Ces enfants, pour certains, doivent être accompagnés (c’est là le problème majeur de cette scolarisation). Aujourd’hui, il y a 29 000 emplois aidés pour cet accompagnement, ainsi que 43 041 AESH, qui sont les "accompagnants des élèves en situation de handicap".

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En présentant sa proposition le 11 octobre 2018, le rapporteur Aurélien Pradié a commencé avec cet appel au consensus : « L’école de la République, la place que l’on y fait au handicap, ne sont pas des sujets comme les autres. La cause du handicap nécessite de déposer les armes, de faire résonner autre chose que les querelles partisanes. Elle nous impose de nous mettre tous au travail. ».


La colère de François Ruffin

Or, ce jeudi 11 octobre 2018, les pires querelles politiciennes ont vu le jour à cette occasion. Le point d’orgue, ce fut la "colère" très médiatisée du député François Ruffin (FI). Cette colère, de sa part, je n’en doute pas, est d’autant plus sincère qu’il soutenait un texte du groupe LR (donc, généralement, peu proche politiquement du groupe FI) : « Chers collègues marcheurs, je vous le demande avec solennité : n’avez-vous pas honte ? Honte de votre paresse ? Honte de votre sectarisme ? Je ne m’adresse pas seulement aux citoyens hors de cet hémicycle, mais à vous, ici, pour que vous mesuriez votre déshonneur devant la situation (…). ».

Et d’expliquer la situation des personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap dans les écoles, sous-payées, sans formation, sans statut, avec des contrats précaires : « Pour changer cela, depuis le début de la législature, quelle proposition de loi avez-vous défendue ? Aucune ! Et le gouvernement, quel projet de loi a-t-il présenté ? Aucun ! (…) Aujourd’hui, notre collègue, Aurélien Pradié, qui est de droite, je m’en fiche qu’il soit de droite, du centre, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, peu m’importe, propose d’élever un peu leur statut. Son texte n’est pas parfait, loin de là. Il est nettement améliorable. Et nous, les Insoumis, comme les communistes, les socialistes, les UDI, les Républicains, nous avons déposé quantité d’amendements en commission. Vous, les marcheurs, n‘en avez déposé aucun. Alors que vous êtres 300, vous n’avez déposé aucun amendement ! Vous n’avez même pas participé aux échanges. Vous vous êtes contentés, en groupe, en troupeau, de voter contre, contre, contre, de lever la main en cadence, comme des Playmobil. ».

Effectivement, la commission a rejeté tous les articles de la proposition de loi lors de son examen en commission, si bien que c’est le texte initial (sans les amendements présentés en commission) qui fut mis en discussion en séance publique dans l’hémicycle. Les députés de la majorité ont décidé de rejeter le texte purement et simplement. Ce qui explique l’absence d’amendement de leur part en commission.

François Ruffin a conclu ainsi : « Mais aujourd’hui, dans cet hémicycle, c’est pire encore. Vous allez voter une motion de rejet préalable, ce qui d’ailleurs porte bien son nom. Cela signifie que la discussion sur un point aussi important n’aura même pas lieu, que le texte ne sera même pas examiné. Vous empêchez carrément le débat, vous l’interdisez ! J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! Nous demandons un scrutin public. Les noms des votants seront publics. Je les publierai sur ma page Facebook, et je ne serai pas le seul ! Ils circuleront à travers la France et ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie. ».

Le ton de rage de François Ruffin, s’il est sincère (ce qui est à son honneur), il est aussi excessif, il dérape, puisque publier des listes de noms, c’est toujours lamentable (et dangereux, des déséquilibrés peuvent vouloir s’en prendre aux personnes nommées). Aussi lamentable que de désigner les 6 000 maires qui ont augmenté la taxe d’habitation sans prendre en compte la situation financière particulière de chacune de leur commune (ce qu’a fait le ministre Gérald Darmanin pour riposter contre ces augmentations qui effacent la baisse gouvernementale).

Sur le plan factuel, François Ruffin a raison. Quelques minutes après son intervention, le texte fut en effet rejeté par une motion de rejet préalable par 70 voix contre 54 sur 124 votants (d’ailleurs, où sont donc les autres députés ? ce sont les absents, la honte, pas ceux qui ont pris position dans l’hémicycle par ce vote).

Toujours sur le plan factuel, François Ruffin a effectivement raison sur le fait que ni le gouvernement, ni le groupe LREM n’ont déposé respectivement de projet de loi ou de proposition de loi visant à renforcer l’accompagnement des enfants en situation de handicap à l’école. C’est vrai.

Mais cela ne veut pas dire que le gouvernement ne fait rien à ce sujet. Bien au contraire. La générosité et la sensibilité de François Ruffin ont été implicitement instrumentalisées par le groupe LR. Ce serait presque cocasse si le sujet n’était pas aussi important. Car le groupe LR a déposé ce texte de manière très politicienne, en demandant le consensus de manière très hypocrite. Et son meilleur défenseur se trouve de l’autre côté de l’hémicycle.


Le gouvernement n’a pas attendu Aurélien Pradié ni François Ruffin pour agir

En effet, le gouvernement actuel a agi, peut-être beaucoup plus que les précédents. Le 18 juillet 2018, le Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et sa collègue chargée des personnes en situation de handicap, Sophie Cluzel, ont présenté leur action dans le domaine de "l’inclusion" dans les écoles.

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La loi n°2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées voulue par le Président Jacques Chirac encourage cette inclusion des enfants dans les écoles. Tout le monde y gagne, ceux en situation de handicap comme ceux qui ne le sont pas et qui voient dans leur camarade non pas "un handicapé" mais un camarade, un convive, certes différent, mais qui peut les aider dans une matière, jouer avec eux pendant la récréation, etc. Au lieu d’être "des handicapés", ils deviennent "des personnes" avec leur spécificité, leur histoire, leurs humeurs aussi, leur psychologie, leurs talents, leurs défauts, etc., bref, tout ce qui fait la vie d’une personne.

La politique menée depuis un an par Jean-Michel Blanquer est très entreprenante dans ce domaine. La vraie différence de points de vue qui a motivé l’adoption de la motion de rejet préalable, c’est que le gouvernement ne désire pas faire passer par une loi (ni projet ni proposition donc) sa politique d’inclusion dans les écoles, mais de manière réglementaire.

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La députée Cécile Rilhac a ainsi expliqué au rapporteur du texte, lors de l’examen en commission le 3 octobre 2018 : « Si vous étiez membre de notre commission, vous auriez pu participer aux auditions des ministres Jean-Michel Blanquer et Sophie Cluzel, pour mieux vous rendre compte de nombreuses avancées réalisées ces dernières années. Vous avez dit vous-même que ce texte ne traite pas le sujet dans son ensemble. Or la question de l’école inclusive est beaucoup trop importante et sérieuse pour être traitée aussi partiellement et avec autant d’approximations que dans votre proposition. Les termes utilisés sont très maladroits, trop. Cette grande méconnaissance du vocabulaire démontre que votre texte n’a pas été travaillé. (…) Alors, je m’interroge sur l’opportunité de cette proposition de loi et sur la nécessité de passer par le chemin législatif, là où nous agissons par voie réglementaire depuis plus d’un an. ».

Cette idée a d’ailleurs provoqué, par avance, une diatribe anti-technocratique d’Aurélien Pradié, durant cette même séance de la commission le 3 octobre 2018 : « Ce qui rend les choses incohérentes, c’est cette vision extensive que certains peuvent avoir du domaine réglementaire. Vouloir devenir sous-préfet d’arrondissement ou préfet de département, je l’ai dit, est une vocation tout à fait respectable, mais ce n’est pas exactement, à mes yeux, la mission d’un député. J’ai véritablement un problème profond avec l’idée selon laquelle il nous faudrait progressivement abandonner l’essentiel de ce qui reste le cœur de l’activité du législateur, faire la loi, à un pouvoir réglementaire qui est d’une tout autre nature. Cette séparation des pouvoirs nécessaire est au contraire notre bien commun et nous devrions en prendre grand soin. » (Remarque : comme s’il n’y avait pas assez de lois comme cela !).


Une proposition "mal ficelée"

Ce que reprochent le gouvernement et le groupe LREM, c’est que la proposition de loi est bâclée, mal rédigée, qu’elle ne s’occupe du problème que de manière parcellaire voire anecdotique et qu’elle ne prend pas en compte les avancées déjà réalisées dans ce domaine par l’État. S’il y a polémique, c’est bien parce que le groupe LR, de mauvaise foi, a voulu faire de ce sujet un sujet de polémique. Finalement, le bénéfice de la polémique est retombé sur François Ruffin, bien malgré lui, lui-même loin de vouloir en faire une polémique pour une polémique, mais ulcéré du rejet pur et simple du texte qui lui laisse croire que la majorité ne voudrait pas s’intéresser à ce sujet, alors que le gouvernement agit depuis plus d’un an, mais pas par la loi.

Le texte voulait donner un statut aux personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap. Un emploi souvent précaire et sans formation. La principale phrase de l’exposé des motifs est : « Il est temps de passer d’une organisation qui n’est que le produit de petits ajustements, sans vue d’ensemble ni grande ambition, à l’émergence d’un statut d’ "aidants à l’inclusion scolaire", pleinement opérationnel et stable pour l’avenir. ».

Voici deux exemples parmi d’autres qui montrent que ce texte n’est pas pertinent. Le mot "aidant" est maladroit car il désigne aussi bien des professionnels que des particuliers qui aident des personnes dépendantes (c’est le cas avec le "congé du proche aidant"). Vouloir donner un statut avec un terme qui désigne aussi des non professionnels, ce n’est pas très heureux. Le mot "accompagnant" est plus adapté. Du reste, en commission, Aurélien Pradié était d’accord pour modifier ce terme. Autre maladresse : vouloir donner une formation de BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) à ces personnes qui accompagnent, là encore, c’est maladroit car justement, le BAFA est un brevet pour des non professionnels, et en plus, les AESH peuvent déjà passer le BAFA, donc, la proposition de loi ne tient pas compte de la réalité, des avancées déjà réalisées.

Toujours en commission le 3 octobre 2018, la députée Béatrice Piron a passé à la moulinette tout le texte : « Les articles 2 et 3 (…) sont parfois maladroits, ou ne prennent pas en compte les avancées concrètes et ambitieuses en faveur de l’école inclusive réalisées par le gouvernement et la majorité. ». Sur le BAFA : « En termes d’attente, les animateurs et les accompagnants n’ont pas la même mission. Le BAFA forme à l’accompagnement de mineurs à titre non professionnel et occasionnel ; il n’a donc pas l’ambition de former des accompagnants ni des aidants ; et l’on n’attend pas d’un aidant qu’il soit animateur. ». Pour conclure ainsi : « La nécessité de valoriser le métier d’AESH n’est donc pas laissée pour compte par le gouvernement et par la majorité. Nous nous saisissons de ces enjeux en traitant le sujet de l’école inclusive dans son ensemble : or celle-ci ne se construit pas de manière approximative, mais en repensant l’ensemble de notre modèle éducatif pour prendre en compte les besoins éducatifs particuliers en intégrant le secteur médico-social et en accompagnant les établissements scolaires. ».

C’était ce qu’a rappelé la députée Cécile Rilhac lors de la séance publique le 11 octobre 2018 : « Nous regrettons que votre proposition de loi n’apporte pas de réponse adéquate face au constat que, tous ici, nous avons rappelé. (…) Votre proposition de loi ne nous semble pas répondre aux besoins actuels des enfants ni à ceux des accompagnants. Elle rebondit sur les difficultés rencontrées à la rentrée, sans parvenir à formuler des propositions appropriées. Les articles 1er et 2, ainsi que l’article 5, visent à mettre en place des dispositifs qui existent déjà. Quant à l’article 3, il passe à côté du sujet crucial du temps périscolaire. L’article 4, enfin, ne constitue pas une réponse juridiquement satisfaisante. ».

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Autre signe qui montre que la proposition de loi d’Aurélien Pradié a été "bâclée", c’est le très faible nombre de personnes auditionnées pour ce sujet si sensible et si importante, seulement neuf personnalités qualifiées, et encore, issues de seulement quatre organismes distincts. C’est un peu court pour faire un tour pertinent de la situation nationale du handicap à l’école.


La démagogie, la sincérité… et l’action

Les propos de François Ruffin le 11 octobre 2018 ont été excessifs. Parce qu’ils ne traduisent pas la réalité de la situation. Sans doute aussi parce qu’il est encore novice en politique et n’a pas vu que la loi n’est pas le seul outil pour améliorer les choses (heureusement, d’ailleurs). Il n’y a pas de honte ni de déshonneur à refuser de voter pour un texte mauvais, incomplet et maladroit quand le sujet concerne la vie des centaines de milliers d’enfants, leurs parents et leurs accompagnants. Il est simpliste de vouer ainsi aux gémonies la majorité qui a déjà beaucoup travaillé sur le sujet. Il est aussi injuste de faire croire que la majorité refuse le débat alors que le Sénat, avec sa majorité LR, a déjà rejeté, lui aussi, une proposition de loi de LREM : « Permettez-moi ici une légère digression car je relève une contradiction : aujourd’hui, l’opposition parle de déni de démocratie, de refus du débat, alors qu’elle voyait de la sagesse quand une proposition de loi de la majorité a été rejetée par le Sénat. » (Cécile Rilhac le 11 octobre 2018).

Le mardi 16 octobre 2018, en pleine effervescence du remaniement ministériel, le député Adrien Taquet (LREM) est revenu sur le sujet lors de la séance des questions au gouvernement : « Je pourrais d’abord évoquer le tombereau d’insultes et de menaces que mes collègues reçoivent depuis quatre jours, de la part de gens attisés par des propos et des comportements irresponsables de certains membres de cette assemblée. Si tenir de tels propos, c’est être un "animateur de la démocratie", soyez convaincus que nous ne partageons ni la même conception du divertissement, ni la même conception de la démocratie. ».

Et de poursuivre sous les exclamations de députés FI : « Je pourrais vous demander, monsieur le ministre, d’expliquer à notre assemblée ce qu’est l’école inclusive ; car, lorsque je lis des propositions de loi ou des amendements qui évoquent, respectivement, les notions de "parcours éducatifs spécialisés" et d’ "inclusion sur mesure", toutes deux contraires à l’article 19 de la Convention des Nations Unies, non seulement les bras m’en tombent, mais je doute que leurs auteurs sachent vraiment de quoi ils parlent. ».

Puis, sous les exclamations de députés LR et FI : « Je pourrais vous demander de rappeler que cette question a fait l’objet de plusieurs heures de débats en commission et d’échanges nourris en séance ; ce à quoi je me permettrais d’ajouter que les groupes d’études de l’Assemblée Nationale sur le handicap ou sur l’autisme, par exemple, sont aussi des lieux de débats et de travail, surtout quand on en assure la vice-présidence. Mais encore faut-il y avoir mis les pieds une fois depuis le début de la législature ! ».

La réponse du ministre Jean-Michel Blanquer a montré que la majorité non seulement se préoccupe du sujet de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, mais qu’elle y a activement travaillé : « Ce sujet, résumons-le en quelques données : 340 000 élèves handicapés ; plus de 80 000 personnes pour les accueillir ; une politique du gouvernement qui, pour la première fois, tend à réduire le nombre d’emplois précaires, au profit d’emplois robustes dédiés à cet accueil. ».

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L’action du gouvernement a été efficace : « Pour la première fois, lors de la dernière rentrée, les accompagnants des élèves en situation de handicap, AESH, ont été plus nombreux que les contrats aidés : pour ces accompagnants, nous avons créé plus de 10 000 postes, auxquels s’ajouteront 12 000 autres dans le prochain projet de loi de finance. Pour la première fois, ces contrats sont assortis d’une politique de formation, à raison de soixante heures par an. Autrement dit, nous ouvrons des perspectives pour ceux qui occupent des emplois. (…) Les progrès accomplis sont salués par tous ceux qui connaissent le sujet. Bien entendu, la situation est encore imparfaite, même si elle s’est largement améliorée lors de cette rentrée. Elle s’améliorera encore à la rentrée prochaine, dans l’unité nationale. ». Le "dans l’unité nationale" que Jean-Michel Blanquer a répété plusieurs fois visait à ironiser sur la volonté d’unité nationale du groupe LR tout en cherchant à provoquer la polémique.

Sur l’action du gouvernement, pour prendre un exemple, le décret n°2018-666 du 27 juillet 2018 « consolide la formation initiale des accompagnants en affichant l’obligation d’un volume de soixante heures de formation continue » selon les mots de Jean-Michel Blanquer lors de la séance du 11 octobre 2018 qui commenta ainsi : « L’enjeu n’est pas tant de créer une nouvelle formation que de favoriser l’accès effectif à cette formation de base et de la compléter par un parcours de formation qualifiant en cours d’emploi, prévu par le décret n°2014-724 du 27 juin 2014. Grâce à ce décret, les accompagnants des élèves en situation de handicap qui ne sont pas titulaires d’un diplôme professionnel peuvent suivre une formation incluse dans leur temps de service effectif. Ils peuvent en outre bénéficier, toujours sur leur temps de service, de la formation nécessaire à l’obtention du diplôme. Cette dernière me semble bien plus importante que la possibilité pour les accompagnants de passer le BAFA (…). Les AESH ne sont pas des animateurs, mais des professionnels de l’accompagnement. ».

Dans sa réponse à Adrien Taquet le 16 octobre 2018, Jean-Michel Blanquer a ajouté aussi un problème de calendrier, légiférer maintenant ne prendrait pas en compte d’autres consultations à venir : « Dans dix jours, débutera aussi une concertation prévue de longue date. C’est sans doute un hasard si une proposition de loi mal ficelée a été présentée au même moment ! ». Par ailleurs, est prévu un comité interministériel du handicap le 25 octobre 2018 à Matignon. Le gouvernement ne ferait-il rien sur le sujet ? Intox totale donc.

Comme on le voit, le thème de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, qui devrait être un sujet sérieux de consensus, a été instrumentalisé pour être un sujet de simples joutes parlementaires. Ce n’est pas nouveau d’attaquer un adversaire sur ce thème, même si c’est particulièrement odieux, démagogique, irresponsable et surtout, irrespectueux des personnes qui souffrent d’un handicap.


La loi ELAN inquiétante pour les personnes en situation de handicap

C’est vrai que le gouvernement pouvait être soupçonné de mal se préoccuper des personnes en situation de handicap. En effet, le projet de loi (n°846) portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN) adopté en conseil des ministres le 4 avril 2018 pouvait inquiéter, et pas seulement par son volume (588 pages avec l’exposé des motifs et l’étude d’impact, 65 articles pour le texte initial).

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À l’origine (texte initial), reprenant les orientations décidées par le comité interministériel du handicap du 20 septembre 2017, son article 18 a réduit énormément les exigences d’accessibilité dans les bâtiments collectifs d’habitation « en créant la notion de logement "évolutif", c’est-à-dire accessible en grande partie et pouvant être rendu totalement accessible, par des travaux simples ». Il s’agissait également « de promouvoir l’innovation dans la conception de logements pour garantir leur évolutivité tout au long de la vie, plutôt qu’exiger que tous les logements soient accessibles. Un quota de 10% de logements accessibles est maintenu. ».

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Il faut se rappeler que la loi du 11 février 2005 oblige actuellement que 100% des logements neufs dans les bâtiments collectifs d’habitation soient accessibles aux personnes en situation de handicap. C’est normal car même s’il n’y a que 8% de population qui est en situation de handicap, 100% des personnes peuvent (hélas) le devenir par la vieillesse, la maladie ou un accident.

Le  texte définitif adopté le 4 octobre 2018 par les députés (et par les sénateurs le 16 octobre 2018), après l’accord obtenu à la commission mixte paritaire du 19 septembre 2018, a augmenté le quota de logements accessibles à 20% (au lieu de 10% dans le texte initial, mais surtout, au lieu de 100% dans la loi du 11 février 2005). L’innovation juridique est de définir des "logements évolutifs" obligatoires pour les 80% restants, qui permettraient (on verra à l’usage) de concilier à la fois la simplification des constructions de logements et l’accessibilité des personnes en situation de handicap.

Le texte définitif de la loi ELAN dit que des décrets devront préciser : « Les modalités particulières applicables à la construction de bâtiments d’habitation collectifs ainsi que les  conditions dans lesquelles, en fonction des caractéristiques de ces bâtiments, 20% de leurs logements, et au moins un logement, sont accessibles tandis que les autres logements sont évolutifs. La conception des logements évolutifs doit permettre la redistribution des volumes pour garantir l’accessibilité ultérieure de l’unité de vie, à l’issue de travaux simples. Est considéré comme étant évolutif tout logement dans les bâtiments d’habitation collectifs répondant aux caractéristiques suivantes. 1° Une personne en situation de handicap doit pouvoir accéder au logement, se rendre par un cheminement accessible dans le séjour et le cabinet d’aisances, dont les aménagements et les équipements doivent être accessibles, et en ressortir. 2° La mise en accessibilité des pièces composant l’unité de vie du logement est réalisable ultérieurement par des travaux simples. ».

Pour l’anecdote, l’une des rapporteurs du projet de loi ELAN était la députée de Gironde Christelle Dubos (LREM), nommée le 16 octobre 2018 Secrétaire d’État auprès de la Ministre des Solidarités et de la Santé.


Sujet polémique déjà en 2007

Le handicap a déjà été un sujet polémique lors d’une bataille présidentielle cruciale. Effectivement, le 2 mai 2007, il y a plus de onze ans, une candidate à un second tour de l’élection présidentielle avait affiché une colère froide, particulièrement hypocrite et déplacée, sur ce thème lors du débat télévisé avec le futur Président de la République. Ségolène Royal avait mal choisi son angle d’attaque : reprocher à Nicolas Sarkozy, et à travers lui, à la majorité sortante, de n’avoir rien fait pour les enfants à situation de handicap était particulièrement malvenu puisque la loi qui fut majeure date justement de 2005 sur la volonté de Jacques Chirac (sujet promu comme priorité nationale le 14 juillet 2002, juste après sa réélection). La démagogie n’est d’ailleurs pas forcément efficace puisque Ségolène Royal n’a pas été élue.

Quand François Ruffin, de façon totalement irresponsable, crie : « J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! », qu’il se méfie de ne pas être l’arroseur arrosé. Le "pays", lui, est capable de comprendre dans quel camp se trouve l’esprit de responsabilité et l’esprit de solidarité sur ce sujet qui aurait mérité un peu plus de hauteur et de dignité. Pauvres enfants !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Proposition de loi d’Aurélien Pradié sur l’accompagnement des enfants en situation de handicap, déposée le 29 août 2018 (à télécharger).
Loi ELAN (projet déposé le 4 avril 2018 et "petite loi" définitivement adoptée le 3 octobre 2018, à télécharger).
Colère de François Ruffin sur le débat sur le handicap (le 11 octobre 2018).
Question et réponse de Jean-Michel Blanquer sur le débat sur le handicap (le 16 octobre 2018).
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
Handicap : le miraculé d’un train régional malgré l’indifférence des autres ?
Une candidate à l’élection présidentielle va toucher une auditrice en situation de handicap.
Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (version consolidée au 7 octobre 2021).
Un débat électoral où le handicap était prétexte à une colère politicienne.
La scolarisation des enfants en situation de handicap, où en est-on ?
Et si nous bâtissions une société accessible à tous ?
Le congé de proche aidant.
L’élimination des plus faibles ?
Intouchables : le modèle républicain en question.
Un fauteuil pour Vincent.
Stephen Hawking.
Vincent Lambert.
Monique Pelletier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181016-handicap.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/18/36793955.html



 

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