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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 06:37

« L’homme sacrifie sa santé pour gagner de l’argent. Ensuite, il dépense son argent pour rétablir sa santé. Et alors, il est si inquiet de l’avenir qu’il ne savoure pas le présent. Le résultat est qu’il ne vit pas au présent ni au futur ; il vit comme s’il ne mourait jamais, et ensuite meurt en n’ayant jamais vraiment vécu. » (Le dalaï-lama, traduction personnelle).


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C’est ce lundi 6 juillet 2015 que Tenzin Gyatso, le 14e dalaï-lama, a 80 ans, mais il a déjà fêté son anniversaire le 21 juin dernier. L’occasion de revenir sur cette personnalité assez étonnante, à la fois chef temporel et spirituel du Tibet et du bouddhisme tibétain.

L’homme paraît très sympathique, esquissant toujours un large sourire, des gestes toujours pacifiques et doux, de la bienveillance et de la compassion. C’était un peu par curiosité que j’étais allé à sa rencontre l’après-midi du samedi 30 octobre 1993.

Il avait été invité par Alain Carignon, alors maire de Grenoble et aussi Ministre du Budget du gouvernement d’Édouard Balladur. Lorsque le dalaï-lama avait reçu le Prix Nobel de la Paix en 1989 (quelques semaines avant la chute du mur de Berlin), le gouvernement français était resté très discret et prudent dans ses relations avec le dalaï-lama en raison des pressions chinoises, mais Alain Carignon n’avait pas hésité (comme élu local, il n’était pas ministre) à lui exprimer toute sa sympathie, d’où le passage par Grenoble lors de cette visite en France. L’autre raison est qu’il y a beaucoup de monastères bouddhistes dans la Vallée de l’Oisans, et le bouddhisme était même très "à la mode" à l’époque dans la région.

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Je suis arrivé devant l’amphi Louis Weil du campus universitaire de Saint-Martin-Hères mais la salle de deux mille places était déjà remplie. Beaucoup de Grenoblois était venus tôt, et en premier lieu, des étudiants, pour avoir une place. Heureusement, un écran géant dehors sur l’esplanade près de l’amphi permettait à ceux qui n’avaient pas de place (environ le même nombre de personnes) d’assister quand même à la rencontre.

Tenzin Gyatso tenait une conférence philosophique ouverte à un large public et l’assistance était en effet très diversifiée, jeunes, moins jeunes, étudiants, retraités, employés, etc., toute la sociologie urbaine se retrouvait dans ce public de curieux et de fascinés.

Bien que cette conférence fût simultanément traduite en anglais, ce qui était assez difficile pour suivre le fil de la pensée, j’avoue que je n’ai pas compris grand chose, sans doute parce qu’il me manquait quelques bases dans la philosophie bouddhiste. Je me suis dit que je ne devais pas être le seul dans le cas et je me suis donc beaucoup interrogé sur la très grande popularité du dalaï-lama en France. Si l’on ne comprenait ou connaissait pas grand chose de ses réflexions, en quoi pourrait-on l’apprécier ?

C’est peut-être l’effet du star système, renforcé par l’attribution du Prix Nobel, comme Nelson Mandela ou Lech Walesa, mais qu’ont connu aussi tous les papes, les plus médiatiques (comme Jean-Paul II, par exemple aux Journées mondiales de la Jeunesse du 18 au 24 août 1997 à Paris) et même les moins médiatiques (comme Benoît XVI qui avait largement réussi à remplir l’esplanade des Invalides à Paris le 13 septembre 2008).

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Après avoir été proclamé 14e dalaï-lama le 23 août 1939 (réincarnation de son prédécesseur Thubten Gyatso mort le 17 décembre 1933), après être arrivé à Lhassa le 8 octobre 1939, et installé dans son palais le 22 février 1940 pour y suivre une éducation spécifique, Tenzin Gyatso fut officiellement intronisé à 15 ans le 17 novembre 1950 et à ce titre, chef de l’État et chef spirituel des Tibétains. "Dalaï-lama", en mongol et en tibétain, signifie maître spirituel plein de sagesse. L’armée chinoise venait d’intervenir le 7 octobre 1950 (ce qui aurait provoqué la mort de 5 000 personnes selon certaines estimations) et occupe encore aujourd’hui le Tibet qui avait proclamé son indépendance le 14 février 1913. Cela a abouti à un accord sur la "libération pacifique" du Tibet signé à Pékin le 23 mai 1951. Après le soulèvement populaire du Tibet le 10 mars 1959 à Lhassa (en un an et demi, il y aurait eu 87 000 morts dans la répression chinoise), le dalaï-lama s’est enfui le 17 mars 1959 à Dharamsala, en Inde, où il a trouvé asile politique et y a dirigé le gouvernement en exil proclamé le 29 avril 1959.

Le dalaï-lama a alors toujours adopté une position de résistance pacifique à la domination chinoise. Il a renoncé à la revendication de l’indépendance du Tibet en 1979 mais a toujours réclamé l’autonomie réelle de son pays. Le 21 septembre 1987, il a présenté à Washington son plan de paix qui fut très mal reçu par le gouvernement chinois. En représailles, deux détenus politiques tibétains furent condamnés à mort et exécutés publiquement le 23 septembre 1987 à Lhassa, engendrant des manifestations de moines à partir du 27 septembre 1987 (les dernières manifestations ont eu lieu en juin 1993). Il renouvela son plan à Strasbourg le 15 juin 1988.

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Lors de la réception de son Prix Nobel de la Paix « en partie [en] hommage à la mémoire du Mahatma Gandhi » et pour « la lutte pour la libération du Tibet et les efforts pour une résolution pacifique au lieu d’utiliser la violence », le dalaï-lama avait fustigé le 10 décembre 1989 la répression chinoise contre les étudiants de la Place Tiananmen six mois plus tôt (la loi martiale avait été décrétée au Tibet le 7 mars 1989 par Hu Jintao, secrétaire du parti communiste chinois dans la région autonome du Tibet du 9 décembre 1988 à novembre 1992, surnommé le "boucher de Lhassa" en raison des répressions contre les manifestants tibétains, avant de devenir Président de la République populaire de Chine du 15 mars 2003 au 14 mars 2013).

Tenzin Gyatso a fait de nombreux déplacements dans le monde et en particulier une dizaine de fois en France ; il était retourné en France notamment du 11 au 22 août 2008 pendant que Pékin fêtait ses jeux olympiques, créant une tension dans les relations diplomatiques entre la Chine et la France.

Dans cette lutte pour la liberté du peuple tibétain, on aurait pu être dubitatif sur le mode particulier de gouvernance du Tibet basé sur un modèle théocratique depuis le 17 mai 1642 associé à des relations très particulières avec la Chine (qu’elle fût impériale ou communiste).

L’ancien candidat à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, alors qu’il était encore militant du PS, avait même rédigé sur son blog deux articles particulièrement incendiaires contre la théocratie tibétaine les 1er mars 2008 et 24 avril 2008, en prélude des jeux olympiques de Pékin (alors que le magazine "Time" a classé le dalaï-lama premier des personnalités les plus influentes au monde en 2008) : « Il faudrait accepter de parler de "génocide" pour désigner une population tibétaine qui a plus que doublé depuis les années cinquante ! Il faudrait s’incliner devant la prétendue identité religieuse des Tibétains au moment où ces populations entrent dans le processus de déconfessionnalisation que partagent toutes les sociétés en développement. » (etc.).

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Toutefois, Tenzin Gyatso, au contraire de ses prédécesseurs, a voulu moderniser les institutions tibétaines. Ainsi, un Parlement tibétain élu en exil fut créé le 2 septembre 1960 (depuis, quinze élections législatives ont eu lieu, la dernière a eu lieu le 20 mars 2011) et une Constitution promulguée le 10 mars 1963 (reprenant la Déclaration universelle des droits de l’Homme) : « [Depuis 360 ans], nous les Tibétains avons maintenu notre culture de non-violence et de compassion. Étant donnée la situation internationale et nos propres conditions, nous avons greffé en exil les valeurs de démocratie et de modernité à notre système traditionnel. C’est, bien sûr, un motif de fierté et de joie pour nous. Nous avons maintenant besoin de faire des efforts pour réaliser un système démocratique autonome au Tibet. » (22 mars 2002).

Le 20 août 2001, le Premier Ministre tibétain en exil a été élu pour la première fois au suffrage universel direct. Samdhong Rinpoché fut réélu le 1er juillet 2006. Enfin, le 10 mars 2011 à Dharamsala, le dalaï-lama lui-même a annoncé qu’il renonçait à sa fonction politique pour prendre sa retraite, laissant entendre que l’institution des dalaï-lamas était elle-même anachronique : « Dès les années 1960, je n’ai eu de cesse de répéter que les Tibétains avaient besoin d’un dirigeant, élu librement par le peuple tibétain, à qui je pourrai transmettre le pouvoir. Aujourd’hui, j’ai clairement atteint le moment pour mettre ceci en application. ».

À l’époque de cette annonce, le sinologue Jean-Philippe Béja avait constaté : « Le dalaï-lama prouve officiellement que le gouvernement tibétain en exil n’est pas le simple héritier du système féodal et archaïque que dépeint la Chine pour justifier son emprise sur cette région. En comparaison, le Tibet en exil est ainsi bien plus en avance d’un point de vue démocratique. » ("Le Monde" du 10 mars 2011). Avec un bémol de taille, en raison de l’exil, c’est que seuls les 150 000 Tibétains en exil peuvent voter, sans les 6 millions habitants au Tibet sous la domination chinoise.

Élu le 20 mars 2011 avec 55,0% des voix, proclamé le 27 avril 2011 et en fonction depuis le 8 août 2011, le nouveau Premier Ministre Lobsang Sangay représente désormais le pouvoir exécutif des Tibétains en exil et fait figure du successeur temporel du dalaï-lama (né en 1968, il ne s’est jamais rendu au Tibet).

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D‘un sourire inaltérable, Tenzin Gyatso a désormais préparé son héritage politique. Refusant de lutter frontalement avec le pouvoir communiste, il garde l’espoir d’une résolution pacifique du problème tibétain, même si les démocraties le soutiennent très peu en raison des pressions diplomatiques et économiques de la Chine populaire. Hommage ici lui soit rendu pour ses 80 ans, son courage, ses appels permanents à la non-violence, qu’il puisse continuer à symboliser ce qu’il y a de plus cher à l’humain, la liberté dans la paix.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (6 juillet 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le 14e dalaï-lama.
Répression chinoise.
Chine, de l’émergence à l’émargement.
Bilan du décennat Hu Jintao (2002-2012).
Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine.
Xi Jinping, chef du pcc.
Qui dirige la Chine populaire ?
La Chine me fascine.
La Chine et le Tibet.
Les J.O. de Pékin.
La justice chinoise.
Nelson Mandela.
Le pape François.
Jean-Paul II.
Benoît XVI.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150706-dalai-lama.html

http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/tenzin-gyatso-le-dernier-dalai-169449

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/07/06/32319169.html

 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Chine
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