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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 03:59

« Apparemment négative puisqu’elle ne crée rien, la révolte est profondément positive puisqu’elle révèle ce qui, en l’homme, est toujours à défendre. » (Albert Camus, 1951).


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La révolution tunisienne, qu’on a aussi appelée révolution de jasmin, a commencé il y a dix ans, le 17 décembre 2010. Un événement a déclenché une véritable révolte au sein du peuple tunisien qui a entraîné le départ d’un autocrate et la mise en place d’une transition démocratique en Tunisie. Avec l’effet dominos, d’autres pays furent touchés par cette révolution, d’abord le Yémen et l’Égypte, puis la Libye et la Syrie, etc.

C’est ce qu’on a appelé les Printemps arables (en 2011) qui ont, certes, transformé durablement le monde musulman, mais probablement pas comme on aurait pu l’imaginer. La démocratie n’a vraiment été essayée qu’en Tunisie, et la tentative en Égypte s’est soldée par l’alternative malheureusement fréquente dans les pays musulmans entre une autocratie militaire et une démocratie islamisée, comme cela se retrouve aussi en Turquie.

Revenons rapidement aux événements tunisiens.

Mohamed Baouazizi, un commerçant ambulant de fruits et légumes à Sidi Bouzid, s’est fait confisquer sa marchandise en absence d’autorisation légale. Désespéré et ne pouvant nourrir sa famille, il s’est immolé à 26 ans devant le siège du gouvernorat le 17 décembre 2010. Il fut alors hospitalisé dans le service des grands brûlés d’un hôpital du pays, à Ben Arous.

Dans la même situation que Mohamd Baouazizi, des dizaines de commerçants sont sortis dans la rue le même jour pour le soutenir et protester contre les conditions de vie difficiles. Très vite, la police est intervenue et il y a eu des blessés. Le 22 décembre 2010, un autre jeune, lui aussi dans la misère, Houcine Neji (24 ans) s’est tué sur un poteau électrique, par électrocution en train de se préparer à se suicider.

Le mouvement s’est étendu à d’autres villes tunisiennes vers le 23 décembre 2010, la police a tenté de réprimer le mouvement, en tirant, elle a tué Mohamed Ammari le 24 décembre 2019 à Menzel Bouzaiane. Les manifestations se sont encore étendues jusqu’à la capitale Tunis le 27 décembre 2010 et le mouvement commençait à être incontrôlable. D’autres manifestants furent tués par balle par la police qui a tenté de réprimer ces manifestations. De nombreux morts et blessés furent à déplorer durant ces manifestations et les affrontements avec la police.

Pendant cette période des fêtes de fin d’année, en France, peu imaginaient ce qui allait se passer quelques semaines plus tard. Peu s’intéressaient à cet événement et pour ceux qui s’y intéressaient, peu y voyaient autre chose qu’une simple révolte provoquée par la misère sociale que la répression policière aurait matée tristement mais facilement.

En Tunisie, le pouvoir était plus lucide. Le Président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, autocrate soutenu par les puissances européennes et américaine, a bien compris l’enjeu et est allé rencontrer Mohamed Baouzizi dans sa chambre d’hôpital le 28 décembre 2010. Ben Ali a même proposé à la famille de l’argent et un emploi pour apaiser le sentiment d’injustice et la colère. Hélas, le 4 janvier 2011, Mohamed Baouzizi a succombé à ses blessures. Le lendemain, 5 000 personnes ont assisté à son enterrement et ont renforcé leur mouvement de protestation contre le pouvoir.

Pour donner une idée de "l’inconscience", ou plutôt, du manque de prise de conscience des événements par la France, la réponse de la Ministre française des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie (également Ministre d’État), lors d’une question au gouvernement posée par le député Jean-Paul Lecoq à l’Assemblée Nationale le 11 janvier 2011, a été catastrophique. Non seulement elle annonçait que la France soutenait le pouvoir tunisien, mais elle lui proposait son aide et son expertise pour réprimer les manifestants.

Elle a déclaré notamment : « Face à cela, plutôt que de lancer des anathèmes, notre devoir est de faire une analyse sereine et objective de la situation. Parlons du fond, tout d’abord. Il est vrai que dans ces deux pays [Tunisie et Algérie], il y a énormément d’attente (…) de pouvoir entrer au marché du travail. (…) Il s’agit, en particulier, de toutes les conditions nécessaires que la communauté internationale tout entière doit mettre pour permettre aux jeunes et aux jeune diplômés de pouvoir accéder au marché du travail. Le deuxième problème est effectivement celui des décès et des violences constatées à l’occasion de ces manifestations. On ne peut que déplorer des violences concernant des peuples amis. ».

Et la phrase qui a fait scandale : « Pour autant, je rappelle que cela montre le bien-fondé de la politique que nous voulons mener quand nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type. C’est la raison pour laquelle nous proposons aux deux pays de permettre, dans le cadre de la coopération, d’agir dans ce sens, afin que le droit de manifester soit assuré de même que la sécurité. ».

Manifestement, Michèle Alliot-Marie n’avait rien compris au film. Elle s’est accrochée à son ministère jusqu’au 27 février 2011, acculée à la démission après les révélations sur ses vacances tunisiennes passées à Noël 2010 auprès de proches de Ben Ali (pendant le début de la révolution) et ses intérêts financiers en Tunisie.

Cette phrase particulièrement abjecte qui plaçait le gouvernement français aux côtés des forces répressives de Ben Ali, a été d’autant plus étonnante que cette ministre, depuis mai 2002, l’une des ministres qui a été ministre à la plus grande longévité, était hyper-prudente et ne voulait jamais faire de vague, espérant devenir un jour Première Ministre. Ce qui montrait bien que le soutien à Ben Ali était un réflexe diplomatique français (et plus largement international) qui allait de soir et qui ne prêtait même pas à discussion. Ses rétropédalages ultérieurs n’ont pas permis d’effacer cette phrase dite au moment où le pouvoir à Tunis vacillait mais que tout restait encore possible.

Au fur et à mesure que les manifestations ont eu lieu, la répression également, Ben Ali a compris qu’il ne retrouverait plus sa légitimité. Lâchement, il a fui son pays le 14 janvier 2011 avec une tonne et demie d’or, en se réfugiant en Arabie Saoudite, laissant la Tunisie dans un état insurrectionnel sans solution. À l’origine, il comptait voir le chaos s’installer et revenir en homme providentiel. C’était sous-estimer son peuple.

Premier Ministre depuis le 17 novembre 1999, Mohamed Ghannouchi a formé un nouveau gouvernement le 17 janvier 2011 et a pris des mesures pour libéraliser le régime. Le mouvement, les grèves, les manifestations ont pourtant continué, le gouvernement a été remanié le 27 janvier 2011, mais ce n’était pas suffisant et le 27 février 2011, Mohamed Ghannouchi a démissionné, marquant la fin de la révolution tunisienne. Ancien ministre, Béji Caïd Essebsi lui a succédé pour mettre en place une véritable transition démocratique. Au-delà du départ de Ben Ali, c’était son parti qu’il fallait sortir de toutes les instances de pouvoir. Le 7 mars 2011, la sûreté de l’État et la police politique ont été dissoutes par le gouvernement, la décision fut très populaire.

Les élections du 23 octobre 2011 ont désigné les 217 députés de l’Assemblée nationale constituante tunisienne pour entamer un processus de nouvelle Constitution. Non seulement ces élections furent le premier scrutin libre de la Tunisie depuis son indépendance en 1956, mais aussi le premier scrutin libre des Printemps arabes. Le rôle de cette assemblée fut de rédiger la nouvelle Constitution (elle fut adoptée le 26 janvier 2014 et appliquée le 10 février 2014). Le secrétaire général de Ennahdha, parti islamiste, Hamadi Jebali, a alors succédé à Béji Caïd Essebsi comme Premier Ministre le 24 décembre 2011 car son parti a obtenu la majorité relative.

La Tunisie reste une démocratie très fragile. Après une Présidence de Béji Caïd Essebsi (élu le 21 décembre 2014 et mort à la fin de son mandat), un candidat indépendant proche des conservateurs, Kaïs Saïed, a été élu le 13 octobre 2019, tandis qu’une majorité relative était revenue aux islamistes après un passage dans l’opposition. Cependant, un gouvernement de coalition a été désigné par une majorité fragile.

Beaucoup d’intérêts, dans le monde musulman, veulent détruire la démocratie tunisienne car elle est le seul exemple de démocratie dans le monde musulman. Les attentats islamistes ont affaibli autant économiquement que politiquement cette démocratisation : le 18 mars 2015, 24 personnes ont trouvé la mort au Musée du Bardo près de Tunis ; le 26 juin 2015, 38 personnes ont trouvé la mort sur une plage dans la région de Sousse ; le 24 novembre 2015, 12 personnes ont trouvé la mort dans l’explosion d’un bus à Tunis ; le 7 mars 2016, 65 personnes ont trouvé la mort dans un assaut à Ben Gardane ; le 27 juin 2019, un attentat suicide a tué une personne à Tunis ; le 6 mars 2020, une personne a été tuée dans des attentats suicides à Tunis.

Au 4 mai 2012, le bilan humain de la révolution tunisienne a été officiellement de 367 morts (dont 8 enfants et 29 forces de l’ordre) et de 2 174 blessés.

Si les Printemps arabes ont effectivement apporté la démocratie en Tunisie, avec un début de pérennité mais toujours fragile, les autres pays où la révolution s’est développée n’ont pas apporté la démocratie. Les mouvements sont nés après la prise de conscience qu’ils pouvaient faire démissionner les dirigeants du pays.

L’Égypte a "imité" la Tunisie à la fin de janvier 2011 et l’autocrate Hosni Moubarak a également démissionné quelques semaines plus tard mais après une phase de démocratie qui a fait élire un islamiste à la tête de l’État, une reprise en main des militaires a rassuré la communauté internationale et remis l’Égypte à la case départ. La Syrie est en guerre civile depuis une dizaine d’années et les victimes se comptent en centaines de milliers, avec le maintien du dictateur Bachar El-Assad. Au contraire, la Libye s’est délivrée de son dictateur Kadhafi mais reste dans une sorte de guerre civile impliquant des clans quasi-irréconciliables. Le Yémen est dans une situation conflictuelle très compliquée, terrain de guerre entre sunnites saoudiens et chiites iraniens (premières manifestations dès le 16 janvier 2011).

Plus généralement, l’effet principal des Printemps arabes fut hélas très négatif avec l’implantation de Daech en Syrie et en Irak, puis, après avoir été délogés, la création d’une nuée de mouvements autour de Daech, aussi cruels que décentralisés, qui ont commis de très nombreux attentats partout dans le monde et en particulier en France (Charlie Hebdo, Bataclan, esplanade de Nice, etc.). Le bilan des Printemps arabes pourrait donc être considéré comme considérablement désastreux pour la paix et les valeurs humanistes…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
10 ans de révolution tunisienne.
Albert Memmi.
Élie Kakou.
Ben Ali ne sera jamais jugé… mais la démocratie tunisienne passe.
Le premier tour de l’élection présidentielle tunisienne du 15 septembre 2019.
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali a 80 ans.
La fuite de Ben Ali.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201217-revolution-tunisienne.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/10-ans-apres-la-revolution-229557

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/13/38704222.html







 

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