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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 07:55

« Comme une faible probabilité équivaut à une probabilité de réfutation élevée, il en découle que l’obtention d’un degré élevé de réfutation, d’invalidation potentielle ou d’assujettissement potentiel aux tests constitue l’un des objectifs de la science ; cet objectif n’est d’ailleurs rien d’autre, en réalité, que la recherche d’un contenu informatif élevé. » (Popper, "Conjectures et réfutations", 1962).


yartiPopper07On pourrait croire que la déchristianisation a rendu notre époque rationnelle, mais c’est plutôt le contraire. Le christianisme a plutôt accompagné la raison, parallèlement, parfois timidement et sûrement maladroitement, mais réellement, comme le montrent la lecture de l’encyclique de Jean-Paul II "Fides et Ratio" du 14 septembre 1998  ou celle du discours du Ratisbonne de Benoît XVI le 12 septembre 2006.

On peut même croire que notre époque est parmi les plus rationnelles de l’histoire de l’humanité avec le développement exponentiel des découvertes scientifiques, le progrès permanent des technologies, et la diffusion généralisée des connaissances.

Mais il semblerait que ce ne soit pas certain, qu’il y ait beaucoup d’obscurantisme encore aujourd’hui, dans les esprits, que la superstition soit encore maîtresse dans beaucoup de strates des sociétés actuelles, que l’astrologie soit considérée par beaucoup comme une science, que les horoscopes soient probablement plus lus que les dernières nouvelles de la science dans un journal.

Les approximations journalistiques, les erreurs scientifiques émises régulièrement même au plus haut niveau des décideurs économiques ou politiques montrent qu’une démarche scientifique n’est pas évidente à tous, que la logique inébranlable de la science ne coule pas forcément de source, alors que les principaux enjeux actuels sont de plus en plus scientifiques (environnement, énergie, communication, transports, médecine, informatique, productique, etc.).

C’est pourquoi il est intéressant de revenir sur la pensée de Sir Karl Popper, grand philosophe britannique d’origine autrichienne qui s’était éteint à 92 ans, à Kenley (quartier sud de Londres), il y a juste vingt ans, le 17 septembre 1994, le lendemain de la disparition du cardinal Albert Decourtray. Ses cendres avaient été déposées le 28 octobre 1994 dans un cimetière de Vienne près de celles de son épouse décédée le 17 novembre 1985. Ils s’étaient mariés en 1930 et avaient décidé de ne pas avoir d’enfant à cause du contexte de la guerre.

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En 1969 (révélé en 1998 par Edward Zerin), Popper se revendiquait plutôt comme un agnostique en recherche : « Je ne sais pas si Dieu existe ou pas. (…) Certaines formes d’athéisme sont arrogantes et ignorantes et doivent être rejetées. Mais l’agnosticisme, reconnaître que nous ne savons pas et rechercher, a complètement raison. (…) Quand je regarde ce que j’appelle le don de la vie, je ressens une grâce qui est en rapport avec certaines conceptions religieuses de Dieu. » (traduction personnelle).


Brève biographie

Né le 28 juillet 1902 à Vienne (en Autriche), Karl Raimund Popper a soutenu sa thèse de doctorat en psychologie en 1928 sur "La question de la méthode dans la psychologie cognitive", et a enseigné les mathématiques et la physique dans un lycée de Vienne avant de partir en Grande-Bretagne en 1936 (il y rencontra entre autres Erwin Schrödinger et Bertrand Russell), puis en Nouvelle-Zélande en 1937 où il resta pendant toute la Seconde Guerre mondiale (pays plus "tolérant" pour ses origines juives que l’Autriche envahie par l’Allemagne hitlérienne).

De retour à Londres en 1946 avec un poste de professeur et universitaire, Karl Popper s’est investi dans la logique, l’épistémologie et la méthodologie des sciences tout en poursuivant l’enseignement (jusqu’à sa retraite en 1969). Il a travaillé sur ses études philosophiques jusqu’à deux semaines avant sa mort, subitement malade d’un cancer, tirant sa révérence des complications, d’une pneumonie et d’une insuffisance rénale.

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Ses premiers ouvrages datent du début des années 1930 avec "Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance" (1930-1933), qu’il a rédigé le soir après le travail et la nuit, dont le résumé est dans le célèbre "Logique de la découverte scientifique" (1934). Trois autres ouvrages importants sont "Misère de l’historicisme" (1944-1945), "La Société ouverte et ses ennemis" (1945) et "Conjectures et Réfutations" (1963).

Réfutable, c’est sans doute le maître mot de l’œuvre de Popper. En français. En anglais (sa langue d’écriture sauf pour ses premiers ouvrages en allemand), il s’agit de "falsifiable" qui n’a pas le même sens en français.


La réfutabilité, élément-clef d’une théorie scientifique

L’idée générale est qu’une proposition est scientifique si et seulement si elle est capable d’être réfutée. S’il est possible de déterminer une expérience visant à infirmer (ou pas) la proposition.

Cette intuition de départ provient de sa réflexion à partir des travaux par exemple d’Albert Einstein. L’idée classique de l’empirisme voulait que l’expérience, l’observation, permettait la validité d’une théorie scientifique. Mais la méthode inductive (on part de l’observation particulière pour arriver à formuler une loi générale) n’a aucun sens logique d’exactitude même si c’est la manière dont l’esprit humain fonctionne dans une première approximation (même si je ne vois que des Anglaises rousses, toutes les Anglaises ne sont pas, a priori, rousses par cette simple observation).

De plus, la physique relativiste ou même quantique empêche souvent cette validation par l’observation. D’où ce nouveau critère pour définir la science et la non-science : la possibilité d’être réfuté, ou invalidé. Cette réfutation peut se faire par l’observation ou par le raisonnement, par une démonstration logique.

Ainsi, des propositions comme "Dieu existe" ou "Dieu n’existe pas" ne sont pas des propositions scientifiques puisqu’elles ne sont pas réfutables : rien ne permettrait de prouver que Dieu n’existe pas, ou de prouver le contraire. Popper définit ainsi les limites de la science et de ce qu’il appelle la métaphysique, terme assez délicat à définir.

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L’une des difficultés des théories de la physique moderne, c’est leur réfutabilité. J’évoque sans développer (car il faudrait de longs développements) la théorie de l’intrication quantique qui a mis beaucoup de temps à être validée : il a fallu développer un théorème mathématique puis imaginer des expériences ainsi que concevoir leur dispositif technologique pour avoir accès à une telle validation (ou invalidation).

C’est aussi en cela que Karl Popper était très moderne et en plein dans son époque de grande avancée de la théorie scientifique (entre les deux guerres mondiales). Popper souhaitait promouvoir une rationalité rigoureuse, hors de tout champ dogmatique.


Différence entre la vérification et la corroboration

La "corroboration" est le mot utilisé par Popper pour parler de "validation" relative, une théorie ne pouvant jamais être vraie de manière absolue, puisqu’elle peut être ensuite améliorée, complétée, etc. ou même infirmée par une nouvelle observation ; soit une théorie est réfutée, soit elle est corroborée par l’expérience ou la démonstration.

Popper se focalisait sur le caractère invalide de la vérification qui peut se schématiser logiquement ainsi (P étant l’énoncé à vérifier) :

Si P, alors Q.
Et Q.
Donc P.

L’exemple de la pluie permet de comprendre. S’il pleut, alors le sol est mouillé. Or, le sol est mouillé. Donc, il pleut.

Mais en fait, le sol peut être mouillé pour une toute autre raison que la pluie. Car il n’y a qu’un lien d’implication et pas d’équivalence. La seule "validation" qu’il est possible de faire, c’est de réfuter, pas de vérifier. Schématisé de cette manière :

Si P, alors Q.
Et non Q.
Donc non P.


S’il pleut, alors le sol est mouillé. Or, le sol n’est pas mouillé. Donc, il ne pleut pas.

Ce dernier schéma logique est le seul valide.

La démarche expérimentale visera donc seulement à réfuter une théorie (si elle est fausse), pas à la vérifier (si elle est vraie). Une "bonne" théorie est une théorie qui a résisté à toutes les tentatives de réfutation mais cela ne prouve pas pour autant qu’elle est vraie, rien n’empêche que dans le futur, elle ne soit réfutée par un nouveau test plus pointu, plus judicieux.


La théorie, du flou au net

Il considérait aussi que la connaissance scientifique doit procéder par approximations successives, qu’elle sécrète une succession d’erreurs qui, au fil du temps, sont corrigées par des théories plus évoluées. En clair, que la science n’apporte pas la vérité, pas de certitude, mais seulement une approximation de la vérité, de la réalité, et qu’elle tend, par le temps, par les observations ultérieures, à s’améliorer, à s’affiner, à se préciser.

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C’est typiquement le cas pour la physique quantique qui n’a pas invalidé la mécanique newtonienne ni l’électromagnétisme maxwellien, mais qui les a complétés, les a fait évoluer pour en augmenter le champ d’application : « Jamais encore on n’a dû considérer qu’une théorie était réfutée à cause de la défaillance soudaine d’une loi bien confirmée. Jamais il n’arrive que de vieilles expériences donnent de nouveaux résultats. Il arrive seulement que de nouvelles expériences décident à l’encontre d’une ancienne théorie. L’ancienne théorie, même évincée, conserve souvent sa validité comme une sorte de cas limite de la nouvelle théorie ; elle est encore applicable, du moins à un haut degré d’approximation, aux cas où elle l’était avec succès auparavant. » ("La Logique de la découverte scientifique", 1934).

Au contraire du Cercle de Vienne dont il s’était approché au début de sa carrière (au sein duquel se trouvait le célèbre mathématicien néopositiviste Kurt Gödel), Popper ne rejetait pas la métaphysique dans l’élaboration d’une théorie scientifique, car elle pouvait servir de base de recherche et d’intuition, mais il convenait selon lui que les propositions métaphysiques fussent éliminées ou transformées en propositions réfutables au fur et à mesure que la théorie se développait.

Pour cela, dans "La Logique de la découverte scientifique" (1934), Popper a utilisé une très belle analogie avec un matériau qui cristalliserait sur la base d’une partie déjà solidifiée : « Les notions qui flottaient dans de hautes régions métaphysiques peuvent être atteintes par la science en croissance, entrer en contact avec elle et se précipiter. », la base étant alors l’ancienne théorie "corroborée".

Popper avait un exemple historique devant lui, dans son époque, avec les critiques constructives que le physicien Albert Einstein n’avait cessé de formuler à l’encontre de la théorie des quanta (parce qu’il n’était pas satisfait de l’issue probabiliste des quanta ; « Dieu ne joue pas aux dés. »), méthode qui a permis un affinement de la théorie pour répondre aux principaux points de …réfutation.

C’est d’ailleurs cela l’essentiel, Popper proposait logiquement que plus une théorie était précise, plus elle était réfutable, et donc, plus elle était scientifique (et sérieuse).


Prouver l’existence de Dieu ?

À propos du Cercle de Vienne, il est à noter pour l’anecdote qu’à la fin de sa vie, Kurt Gödel (1906-1978), parce qu’il était profondément croyant, avait cherché construire une preuve ontologique de l’existence de Dieu (vers 1970), mais il n’avait jamais osé la publier (finalement, elle a été publiée après sa mort, en 1987). Certains axiomes proposés n’étaient cependant pas réfutables et provenaient donc d’un énoncé dogmatique qui n’avait rien d’une preuve. L’idée était cependant ambitieuse …et audacieuse.


Indéterminisme de l’histoire

Sur le champ historique, dans "La Société ouverte et ses ennemis" (1945) et "Misère de l’historicisme" (1944-1945), Popper récusait tout fatalisme, tout déterminisme historique, par son "évolutionnisme", par son refus de toute dérive totalitaire (fasciste et communiste), ne croyait en aucune orientation prédéterminée d’un avenir qu’il considérait comme complètement ouvert, libre de tout historicisme. Il suggérait donc un système de pensée basé sur l’indéterminisme, à savoir que la connaissance s’affine progressivement par des essais et par des erreurs. Cela signifie qu’il est impossible de prévoir le cours des événements futurs avec une conception si fragmentaire (c’est la théorie du chaos vs la théorie du complot universel).

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C’est donc assez logique que Karl Popper défendait politiquement des théories plutôt libérales et démocratiques, sans tomber dans le piège de la liberté totale : « La liberté, si elle est illimitée, conduit à son contraire ; car si elle n’est pas protégée et restreinte par la loi, la liberté conduit nécessairement à la tyrannie du plus fort sur le plus faible. ». D’où ce besoin d’un État qui protège le plus faible : « C’est pourquoi nous exigeons que l’État limite la liberté dans une certaine mesure, de telle sorte que la liberté de chacun soit protégée par la loi. Personne ne doit être à la merci d’autres, mais tous doivent avoir le droit d’être protégé par l’État. (…) Nous devons construire des institutions sociales, imposées par l’État, pour protéger les économiquement faibles des économiquement forts. » ("La Société ouverte et ses ennemis", 1945).


Tolérance, démocratie et tyrannie

Toujours dans le même ouvrage cité, Popper insistait sur les limites de la tolérance : « La tolérance sans limite va nécessairement aboutir à la disparition de la tolérance. Si nous appliquons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société de tolérance contre les exactions des intolérants, alors le tolérant sera broyé et la tolérance avec lui. (…) Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Nous devrions revendiquer que tout mouvement prônant l’intolérance se met hors-la-loi, et nous devrions considérer l’incitation à l’intolérance et à la persécution comme un crime, de la même façon que nous devrions considérer que l’incitation au meurtre, ou au kidnapping, ou au retour du trafic d’esclaves, comme un crime. » (traduction personnelle). Étrangement, ces mots pourtant anciens, qui furent écrits pendant la Seconde Guerre mondiale, résonnent encore très juste dans une société comme la société française de 2014…

Le seul clivage que faisait Popper parmi les régimes politiques est la démocratie vs la tyrannie. Mais il a défini la démocratie ainsi : le régime dont les dirigeants pourraient être destitués par les dirigés sans effusion de sang. En cas de violence, le régime est défini comme tyrannique.

La conséquence, c’est que Popper a rejeté ainsi deux formes d’institution : la démocratie directe, car ainsi, le peuple ne pourrait plus s’autodestituer, et le scrutin proportionnel, car tous les partis seraient représentés à l’assemblée, et les partis majoritaires devraient alors former des coalitions, ce qui aboutirait à des petits partis qui seraient toujours présents dans les coalitions et pourraient ne jamais être destituables. Son régime idéal est donc la démocratie représentative avec scrutin majoritaire, préférablement le bipartisme qui permet d’avoir un parti qui s’oppose aux idées du parti majoritaire (et réciproquement), avec un système de primaires dans chaque camp pour porter la contradiction au sein même des partis, la confrontation des idées faisant progresser le système.


La démarcation de la science

Récompensé par de nombreuses gratifications honorifiques ou académiques, anobli "knight bachelor" par la reine Elizabeth II, Karl Popper a laissé une œuvre déterminante dans l’épistémologie en bouleversant la réflexion sur la science.

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Même si sa théorie de la réfutation a été elle-même parfois contestée (la réfutation ou la corroboration dépendent d’observations elles-mêmes tributaires d’autres théories qui doivent être, elles aussi, réfutables), il a apporté une pierre décisive dans l’édification de la frontière entre la science et la non-science : « J’en arrivai de la sorte, vers la fin 1919, à la conclusion que l’attitude scientifique était l’attitude critique. Elle ne recherchait pas des vérifications, mais des expériences cruciales. Ces expériences pouvaient bien réfuter la théorie soumise à l’examen ; mais jamais elles ne pourraient l’établir. » ("La Quête inachevée", 1981).

Dans le même essai, il soulignait également : « Les théories scientifiques, si elles ne sont pas réfutées, restent toujours des hypothèses ou des conjectures. ».

Pour Popper, toutes les lois scientifiques ont nécessairement une forme logique d’énoncés universels au sens strict, non vérifiables avec certitude (si l’on énonce que "toutes les Anglaises sont rousses", on peut conclure que toutes les Anglaises rencontrées sont rousses, mais pas toutes dans l’absolu), mais en revanche, réfutables (il suffit de rencontrer une seule Anglaise non rousse pour invalider la proposition d’origine).

Par ailleurs, aucune réfutation ne peut être concluante, car elle dépend des choix méthodologiques des scientifiques. En ce sens, ce critère de différenciation science/non-science est un avant tout critère méthodologique (« On ne doit considérer une théorie comme réfutée que si l’on découvre un effet reproductible qui la réfute. »).

Fort de ce critère, il est un peu plus aisé de ne plus donner foi à des théories… qui n’ont jamais été scientifiques (comme l’astrologie), et de permettre aux citoyens de sombrer le moins possible dans la crédulité irrationnelle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 septembre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Théorie du chaos ?
Niels Bohr.
Paul Ricœur.
Evry Schatzman.
Albert Decourtray.
Maurice Allais.
La connaissance objective de Popper (article de Fabien Blanchot, septembre 1999).
Le critère de démarcation de Popper et son applicabilité (thèse de Jacques Muchel-Bechet soutenue le 13 mai 2013).
Enjeux politiques du rationalisme critique chez Popper (thèse de Christel-Donald Abessolo Metogo soutenue le 27 juin 2013).

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http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/karl-popper-1902-1994-la-156881

 

 



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commentaires

F
<br /> bon article<br />
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Du 07 février 2007
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