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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 03:43

« Chers amis, connus et inconnus de moi, mes chers compatriotes et toutes les personnes du monde ! Dans quelques instants, une puissante fusée soviétique va propulser mon vaisseau dans l’étendue de l’Espace. Ce que je veux vous dire est ceci. Toute ma vie est désormais devant moi comme une simple inspiration. Je sens que je peux accroître ma force pour faire avec succès ce que l’on attend de moi. » (Gagarine, 12 avril 1961).



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Faisons un peu de russophilie. J’ai déjà travaillé avec des scientifiques russes de haut niveau pour des projets stratégiques et j’ai pu apprécier à quel point les chercheurs russes s’étaient maintenus dans l’excellence, malgré des moyens financiers très limités depuis l’effondrement de l’URSS. Je les ai côtoyés à peine dix ans après cet événement historique, certains étaient monarchistes (le directeur du laboratoire avait même installé un tableau géant du tsar dans son gigantesque bureau). Tous étaient fort sympathiques et certains adoraient la France et les Français et me récitaient même des vers de Rimbaud, mais ils étaient déjà sexagénaires, je ne suis pas sûr que la jeunesse moscovite d’aujourd’hui connaisse le français et je la crois plutôt anglophone, du moins l’élite, c’est plus efficace pour elle (du reste comme à Sofia, Bucarest, Bratislava, etc.).

Saluons donc ce 60e anniversaire : le 12 avril 1961, la mission Vostok 1 s’est déroulée quasi-parfaitement. Étape essentielle du programme spatial soviétique dirigé par Serguei Korolev, la mission visait à placer sur orbite terrestre le premier humain (homme en l’occurrence). Youri Gagarine a ainsi décollé de la base spatiale Baïkonour (en fait Tiouratam), au Kazakhstan, le 12 avril 1961 à 7 heures 07 (heure de Paris). Il a fait un tour de la Terre, est resté 108 minutes en suspension dans l’Espace et a atterri à 8 heures 55.

Lancer un vaisseau autour de la Terre n’était plus un exploit, envoyer un homme pas vraiment non plus ; l’exploit, c’était de le maintenir vivant et surtout, de le ramener vivant. Le cosmonaute s’est éjecté à 7 kilomètres du sol, évitant ainsi le choc de la capsule, et est descendu en parachute (ce qui est très haut). Gagarine lui-même n’a atteint le sol qu’à 9 heures 05 et il a raconté plus tard : « Lorsqu’ils m’ont vu dans ma combinaison spatiale, traînant mon parachute en marchant, ils ont commencé à s’enfuir, effrayés. Je leur ai dit : n’ayez pas peur, je suis un Soviétique comme vous, qui revient de l’Espace et qui doit trouver un téléphone pour appeler Moscou ! ».

Après le lancement du premier satellite Spoutnik 1 (le 4 octobre 1957), le vol de Gagarine fut salué par tous, y compris les scientifiques américains, comme un véritable succès et comme une nouvelle page tournée du progrès technologique de l’humanité. L’URSS, qui avait beaucoup investi dans son programme spatial, a pu faire la preuve qu’elle était en avance sur les États-Unis en matière spatiale.

Paradoxalement, c’est grâce à cet exploit que les États-Unis de John Kennedy se sont "réveillés" et ont lancé le programme Apollo qui a permis à "l’homme" de marcher sur la Lune. La concurrence a toujours provoqué la saine émulation et l’histoire de la conquête spatiale des années 1960 et 1970 a montré qu’elle n’était pas vaine, cette concurrence, et cela même sans attentes économiques.

Les approches techniques sont d’ailleurs assez différentes. Les Américains, lorsqu’ils s’y mettent, y investissent beaucoup d’argent et conçoivent le plus-que-parfait. Parfois, cela peut faire des problèmes, des défaillances. Les Soviétiques, eux, misaient sur la robustesse et l’efficacité. Leurs bonnes vielles fusées sont peut-être un peu anciennes, mais elles fonctionnent, elles sont fiables. La haute technologie peut être intéressante mais est moins solide, peut avoir mille défauts et même provoquer des accidents, mais les accidents, il y en a eu dans les deux "camps".

Toujours est-il qu’on ne doit en aucun cas considérer que la "science russe" (même je trouve stupide d’accoler une nationalité au mot "science" qui est par essence celle de l’humanité, résultat de projets internationaux) fait partie de l’excellence et cette tradition n’est pas nouvelle, soixante ans après cet exploit de Gagarine. Les Russes font partie de l’excellence dans de nombreux domaines, j’en cite trois, le spatial, bien sûr, les mathématiques (si je ne m’étais pas retenu, j’aurais acheté toutes leurs collections de manuels universitaires très bien réalisés qui étaient proposées au Hall du Livre, la grande librairie de Nancy, à des prix défiant toute concurrence, à une époque d’avant Internet), et aussi, bien sûr, la biologie, la virologie, les vaccins.

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Petite transition donc pour aboutir au fameux vaccin russe contre le covid-19 Sputnik V (le V étant pour vaccin, ou virus ? mais pas pour le 5 romain, même si en fait, le nom réel de ce vaccin n’a rien à voir : Gam-Covid-Vac). Cette appellation est très politique et permet de rappeler l’excellence technologique de la Russie. Mais fallait-il autant insister sur une évidence ? Ou alors, n’était-ce plus une évidence ? Du moins pour certains pays ?

Ce vaccin a été conçu et développé au sein du prestigieux Institut de recherche Gamaleïa d’épidémiologie et de microbiologie créé en 1891, nationalisé en 1919 et situé à Moscou. Il a été baptisé du nom de Nikolaï Gamaleïa, pionner de la recherche sur les vaccins. Cet institut d’excellence a proposé en mai 2017 un vaccin contre Ebola qu’il a livré à la Guinée.

Dès mai 2020, cet institut a annoncé le développement de ce vaccin Sputnik V. Celui qui a supervisé les travaux de recherche est Denis Logunov, qui avait travaillé aussi sur Ebola et sur le MERS (le deuxième coronavirus mortel, SARS du Moyen-Orient).

L’essai clinique en phase I s’est terminé en juin 2020 et la phase II en juillet 2020. Dès le 11 août 2020, les autorités sanitaires russe l’ont autorisé alors que la phase III n’avait pas encore été réalisée. D’une part, cela signifie que ce serait le premier vaccin développé au monde contre le covid-19, d’autre part, cela signifie qu’il y a eu précipitation puisqu’on n’a pas attendu la conclusion de la phase III (la plus longue, test sur une population statistiquement représentative, de plusieurs dizaines de milliers de personnes, en deux groupes, placebo et substance active, pour évaluer l’efficacité et l’innocuité du vaccin).

Avec la première annonce d’Albert Bourla, le patron de Pfizer, le 9 novembre 2020 sur l’efficacité de 90% de son vaccin développé avec Biontech sur une technologie à ARN messager (efficacité revue à la hausse à 95% le 18 novembre 2020), puis la surenchère de Moderna à 94,5% le 16 novembre 2020, le Président russe Vladimir Poutine montrait que les travaux de la Russie n’étaient pas "impossibles" alors qu’on parlait de plusieurs années pour développer un vaccin. En effet, Vladimir Poutine a communiqué dès le 7 novembre 2020 sur l’efficacité de 92% du vaccin Sputnik V.

Personne n’est évidemment dupe, ce qui a fait dire par le Président français Emmanuel Macron un peu maladroitement, à l’issue du Conseil Européen du 25 mars 2021 : « Nous sommes face à une guerre mondiale d’un nouveau genre. Face notamment aux attaques, aux velléités de déstabilisation russes, chinoises, d’influence par le vaccin. Face à cela, si nous voulons tenir, nous devons être souverains. Nous nous sommes mis aujourd’hui en capacité de produire pour ce faire. ». Ce "nous" correspond à l’Union Européenne qui, à la fin de l’année 2021, devrait avoir produit 3 milliards de doses de vaccin, première puissance de production de vaccins contre le covid-19.

Toutefois, ni la France, ni l’Europe n’ont jamais rejeté a priori le vaccin russe parce qu’il était russe. Au contraire, l’Europe a toujours pris au sérieux le vaccin Sputnik V, surtout depuis la publication des résultats intermédiaires de la phase III dans "The Lancet" le 2 février 2021 (qui évalue l’efficacité à 91,6%), au point que l’Allemagne et la France sont prêtes à produire elles-mêmes ce vaccin en cas d’autorisation de mise sur le marché par l’Agence européenne du médicament.

Tout le monde (et moi le premier) est ravi qu’un vaccin russe existe au même titre que les autres vaccins, car la pandémie concerne les 7,8 milliards d’êtres humains et aucun vaccin ne sera donc de trop.

Passons rapidement sur des polémiques inutiles. Il y a la "guerre scientifique" et la "guerre de communication". Sur le front de la communication, et c’est de "bonne guerre", Vladimir Poutine a beaucoup communiqué sur le sujet. Saluons-le d’ailleurs lorsqu’il propose des doses à l’Europe malgré les différends diplomatiques qui nous divisent. La lutte contre la pandémie est mondiale et il ne sert à rien de "résoudre" la crise dans un pays si un autre pays est porteur d’un nouveau foyer.

Cette guerre du vaccin est donc bien une lutte mondiale, au même titre que la conquête spatiale : à la fois une forte concurrence nationale, une forte visée diplomatique (en mettre plein la vue), mais aussi, et c’est heureux, une forte coopération internationale, au même titre que Russes et Américains (et Européens) sont ensemble dans les stations spatiales et s’entraident (surtout depuis la fin des navettes spatiales américaines).

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Trois semaines après que Vladimir Poutine a proposé des doses à l’Europe (50 millions de doses), la Russie n’avait vacciné que 4% de sa population tandis que la France déjà 10%. Il y a cette impression que la Russie préfère exporter son vaccin plutôt que d’en faire bénéficier son peuple, non pas pour le tester sur des populations étrangères (cela n’aurait pas de sens) mais pour simplement avoir une nouvelle influence diplomatique …au détriment de son peuple. En tout cas, l’Argentine, le Brésil, l’Inde, l’Algérie, la Bolivie, la Hongrie, la Serbie, la Tunisie, le Mexique, l’Ouzbékistan, le Népal, l’Égypte, entre autres, ont déjà bénéficié du vaccin russe ou l’ont déjà autorisé.

Dans tous les cas, la Russie n’a pas les capacités de production de ce qu’elle offre à l’Europe. En clair, les premières livraisons, dans le meilleur des cas, auront lieu en juin 2021. La guerre ne sera pas finie à cette période mais l’urgence aura, je l’espère, diminué, d’une part parce que les populations vulnérables auront été déjà vaccinées, d’autre part parce que l’Europe aura déjà produit des centaines de millions de doses au point de s’autosuffire ou même d’exporter.

Néanmoins, toutes les voies sont bonnes dans ce combat contre le virus. Il y a eu une part d’hypocrisie de la part de la Russie à regretter que l’Europe ne prenne pas en compte son vaccin alors qu’elle n’avait pas fait très tôt sa demande d’autorisation de mise sur le marché à l’Agence européenne du médicament. Le dossier aurait été déposé mais il aurait manqué beaucoup de données. Depuis le 4 mars 2021, l’agence européenne étudie le dossier.

Bien sûr, on pourra à ce stade faire le petit couplet anti-eurocrates, bureaucrates de Bruxelles. À tort à mon sens. On peut regretter que cela prenne du temps, mais inversement, plus on va vite, moins on est prudent. Or, l’histoire du vaccin d’AstraZeneca (j’y reviendrai certainement plus tard) montre que la précipitation n’est peut-être pas pertinente. Au départ, le vaccin était destiné aux moins de 65 ans, aujourd’hui, il est destiné aux plus de 55 ans (à partir du 12 avril 2021), mais en Allemagne, il est destiné aux plus de 60 ans, tandis qu’au Royaume-Uni, il est destiné aux plus de 30 ans.

C’est d’autant plus crucial de prendre le temps d’étudier les résultats de la phase III des essais cliniques du vaccin Sputnik V que sa technologie est similaire à celle d’AstraZeneca : le vaccin utilise en effet deux adénovirus humains recombinants (pas les mêmes qu’AstraZeneca qui utilise un adénovirus de chimpanzé), un pour la première dose et un autre pour la seconde dose, et nécessite une quantité importante du produit pour assurer la réaction immunitaire. Il est donc possible que des effets de thrombose soient également présents même si, pour l’instant, aucune donnée ne va en ce sens. C’est d’ailleurs assez curieux que certains qui protestent contre le vaccin d’AstraZeneca puissent promouvoir le vaccin russe de même technologie, et donc, avec les mêmes risques.

Un autre problème est la fiabilité de la chaîne industrielle. On l’a vu pour Pfizer en janvier 2021, non seulement il faut l’innocuité et l’efficacité du vaccin, mais il faut pouvoir le produire en contrôlant parfaitement sa composition sur des centaines de millions de lots. Ce n’est plus un problème scientifique mais de contrôle de qualité de l’outil de production, et c’est le même enjeu pour tous les types de vaccin.

Alors, oui, le vaccin Sputnik V est intéressant et doit être autorisé si toutes les garanties scientifiques ont été apportées dans les essais cliniques, avec la même rigueur, ni plus ni moins, que les quatre vaccins déjà autorisés par l’Union Européenne. Bravo donc à l’Institut Gamaleïa et à ses partenaires, ainsi qu’à la Russie en général pour son excellence scientifique !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
60 ans après Vostok 1, Sputnik V : comme une simple inspiration.
Youri Gagarine.
Spoutnik.
Rosetta, mission remplie !
Le dernier vol des navettes spatiales.
André Brahic.
Les petits humanoïdes de Roswell…
Roland Omnès.
Evry Schatzman.
Katalin Kariko.
Le plan quantique en France.
Apocalypse à la Toussaint ?
Bill Gates.
Benoît Mandelbrot.
Le syndrome de Hiroshima.
Au cœur de la tragédie einsteinienne.
Pierre Teilhard de Chardin.
Jacques Testart.
L’émotion primordiale du premier pas sur la Lune.
Peter Higgs.
Léonard de Vinci.
Stephen Hawking, Dieu et les quarks.
Les 60 ans de la NASA.
Max Planck.
Georg Cantor.
Jean d’Alembert.
David Bohm.
Marie Curie.
Jacques Friedel.
Albert Einstein.
La relativité générale.
Bernard d’Espagnat.
Niels Bohr.
Paul Dirac.
Olivier Costa de Beauregard.
Alain Aspect.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210412-vostok-spoutnik-v.html

https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/60-ans-apres-vostok-1-sputnik-v-232192

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/08/38909446.html






 

 


 

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