Il y a plus de vingt ans, vingt-cinq personnes ont péri dans une opération bien mal engagée. Les conditions de certaines morts ont été
très vite contestées.
Ouvéa, une petite île paradisiaque dans le Pacifique, avec sa forêt tropicale très dense, sa plage, sa lagune, son corail, ses cocotiers… et depuis vingt ans, le souvenir d’une douleur profonde,
le point extrême de la tension entre loyalistes et indépendantistes en Nouvelle-Calédonie.
Du 22 avril au 5 mai 1988, la prise d’otage d’Ouvéa a profondément marqué le déroulement de l’élection présidentielle devenue un combat entre les
deux têtes de la première cohabitation, François Mitterrand et Jacques Chirac.
Beaucoup de morts
Vingt-cinq morts au total ont été déplorées, parfois dans des conditions vite jugées douteuses par
le nouveau Ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement (nommé après la réélection de François Mitterrand) parlant de ces : « actions contraires à l’honneur militaire » et « des points paraissant obscurs après l’évacuation d’Alphonse Dianou » tout en relevant
que « aucun élément de l’enquête [de commandement] ne fait apparaître qu’il y a eu des exécutions sommaires »
(Conférence de presse de Jean-Pierre Chevènement du 30 mai 1988).
Le procureur de la République de Nouméa, Jean-Pierre Belloli, avait, lui aussi, ouvert deux
informations judiciaires pour « non assistance à personne en danger » et « exécution sommaire ».
Une réconciliation rapide
Pour éviter l’escalade, le nouveau Premier Ministre Michel Rocard chargea le préfet de Seine-et-Marne Christian Blanc (actuel Secrétaire d'Etat de Nicolas Sarkozy chargé de la Région parisienne) d’engager le dialogue entre les deux parties, ce qui
a finalement abouti très rapidement aux Accords de Matignon signés le 26 juin 1988 par l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou (qui fut ensuite assassiné le 4 mai 1989 à la commémoration de la tragédie d’Ouvéa) et par le
loyaliste Jacques Lafleur.
Ces accords furent ratifiés par référendum national le 6 novembre 1988 avec 80% d’approbation (et avec une très faible participation,
37%).
À l’époque, j’avais voté favorablement au nouveau statut de la Nouvelle-Calédonie qui prévoyait un nouvel accord dix ans plus tard (ce fut l’Accord de Nouméa négocié par le Premier Ministre Lionel Jospin, signé le 5 mai 1998, ratifié par
référendum local le 8 novembre 1998, et qui prévoie un référendum d’autodétermination entre 2014 et 2019).
Je pensais qu’il fallait absolument pacifier cette zone et que tout accord entre les deux parties était a priori favorable à ce retour au calme en
Nouvelle-Calédonie.
Une amnistie nécessaire ?
Ce que je ne savais pas, c’est que le référendum prévoyait (implicitement) une amnistie notamment pour tout ce qu’il s’était produit lors de ce drame
d’Ouvéa.
Et ce lundi 18 août 2008, dans une émission diffusée sur France Culture, l’ancien Premier Ministre
Michel Rocard vient de reconnaître officiellement qu’il savait que des militaires français avaient achevé certains ravisseurs kanaks de la prise d’otages d’Ouvéa.
Révélations récentes de Michel Rocard
Michel Rocard déclare en effet ceci : « Ce que je savais moi – et j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte –,
c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… À la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvéa, il y a eu des blessés
kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. ».
Michel Rocard poursuit : « Il
fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie. (…) La France a tenu sa parole. ».
Ces déclarations ont été reprises par le site Médiapart et également le site Rue89 déjà connu pour sa dénonciation de la gestion de la prise d’otages
par les responsables politiques de l’époque, à savoir le Président de la République François Mitterrand, le Premier Ministre Jacques Chirac et le Ministre des DOM-TOM Bernard Pons.
Retour sur la prise d’otage
Je ne veux pas revenir trop en détails sur les événements eux-mêmes sinon pour rappeler quelques petits faits.
Une première prise d’otages dans une gendarmerie s’était déjà produite à Tiéti le 22 février 1988 qui a bien fini puisque les otages ont été rendus
sains et saufs et les ravisseurs avaient eu un jour pour s’enfuir (avec des armes des gendarmes toutefois).
C’était un événement sans précédent qui avait ridiculisé la gendarmerie et qui a donné des idées aux indépendantistes les plus ultras qui refusaient
les élections régionales prévues par le nouveau statut du territoire et organisées le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle (24 avril 1988).
Le 22 avril 1988, les ravisseurs kanaks tuèrent quatre gendarmes à la gendarmerie de Fayaoué, dans l’île d’Ouvéa, dans une opération mal engagée et
qui continua en la prise de vingt-six otages qui mit le gouvernement dans l’impuissance en pleine campagne électorale.
Ancien preneur d’otages à l’époque, Benoît Tangopi a déclaré le 5 mai 2008 sur Radio Djiido : « L’opération a foiré. On n’avait pas l’intention de tuer. (…) Dans cette affaire, on est tous victimes, eux aussi les autres… on est tous victimes des
politiques. ».
Pendant presque deux semaines, la gendarmerie et l’armée sont mobilisées et la rivalité entre François Mitterrand et Jacques Chirac fut déterminante
dans le traitement de l’affaire, le premier représenté par le capitaine du GIGN Philippe Legorjus et le second représenté par le général Jacques Vidal, commandant supérieur des forces armées en
Nouvelle-Calédonie et responsable des opérations d’Ouvéa. Bernard Pons, fidèle de Jacques Chirac, séjourna à Nouméa pour observer la situation.
Le premier était partisan de la négociation et de la reddition sans effusion de sang et le second plutôt de la manière forte, encore qu’elle fût très
difficile à préparer dans un lieu à la végétation très dense (la grotte de Gossanah) et avec des ravisseurs très aguerris.
Les indépendantistes du FLNKS ont vite compris l’impasse de cette prise d’otages et ont refusé toute implication, même dans une éventuelle médiation.
Un lâchage considéré comme une trahison par les ravisseurs qui n’avaient donc politiquement plus beaucoup d’espoirs pour imposer leurs vues (à savoir, l’indépendance immédiate de la
‘Kanaky’).
Alors que la situation s’envenima (le substitut du procureur et le capitaine Legorjus pris en otage puis deux autres officiers de gendarmerie venus
parlementer, refus d’accepter des médiateurs), le général Vidal réussit à obtenir, après une journée de retard, l’accord de François Mitterrand, chef des armées, pour lancer l’assaut
final.
La première phase de l’assaut fit deux militaires tués. Ensuite, les ravisseurs autour d’Alphonse Dianou, le chef des ravisseurs, se retranchèrent en
ne s’occupant plus des otages mais en se défendant avec acharnement. Au final, dix-neuf Kanaks (ravisseurs mais aussi quelques ‘porteurs de thé’, ceux qui les ravitaillaient du village voisin)
ont été tués.
Reproches aux forces de l’ordre
On reprocha plusieurs choses dans cette opération.
Le premier reproche, c’est
que des ravisseurs kanaks et des ‘porteurs de thé’ ont certainement été tués alors que ce n’aurait pas été nécessaire. Douze des dix-neuf tués ont reçu une balle dans la tête.
À ce reproche, le général Vidal expliqua : « La seule façon de progresser et de limiter les pertes amies est de développer devant soi une très forte puissance de feu. (…) Les forces de l’ordre ne
pouvaient progresser qu’après avoir réduit au silence chaque nid de résistance. Ceci explique que certains cadavres présentent plusieurs impacts. (…) Seuls les personnels qui se seraient rendus
en jetant leurs armes et en levant les bras auraient été sûrs d’avoir la vie sauve. Avant l’opération, j’avais d’ailleurs donné l’ordre très strict de ne pas tirer sur les blessés ou les
personnels qui se rendraient. Aucun de nos hommes ne l’a fait. ».
Le second reproche, c’est que
l’élection présidentielle interféra de manière dramatique sur le cours des événements. Après le premier tour, le candidat Jacques Chirac n’avait plus beaucoup de chances de gagner le second tour
face à François Mitterrand, sauf en cas de coup d’éclat. La libération des otages au Liban en fut un, le 4 mai 1988. Celle de la grotte de Gossanah à Ouvéa aurait pu en être un autre. De son
côté, François Mitterrand (qui a donné son aval à l’assaut) ne répugnait pas à envenimer la situation. Le résultat, c’est que l’opinion publique a réprouvé ce carnage et François Mitterrand a été
largement réélu avec 54%, nommant Michel Rocard à Matignon.
Le capitaine Legorjus a affirmé après la tragédie : « Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire, avec ses camarades. J’expliquai à Bernard Pons que l’idée d’une reddition était possible.
Après le second tour de la présidentielle. ».
Selon Rue89, le général Vidal aurait
estimé : « En déconnectant le temps présidentiel et le temps de la négociation, on aurait sorti tout le monde
vivant. » puis aurait raconté la teneur de sa conversation téléphonique avec le Premier Ministre Jacques Chirac entre le
1er et le 4 mai 1988 :
Jacques Chirac : « Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? »
Général Vidal : « C’est possible, mais difficile et risquée. »
Jacques Chirac : « Que ferait les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ? »
Général Vidal : « Ils la feraient. »
Jacques Chirac : « Alors, nous allons la faire. »
Le général Vidal, sur demande de Jacques Chirac, s’engagea sur les pertes possibles :
« Un à deux tués, six à huit blessés, minimum ».
(Propos prêtés au général Vidal retranscrits sous réserve de confirmation.)
Un drame atroce à l’origine
Les reproches sont cependant faciles à formuler bien au chaud dans son fauteuil, loin des événements.
La réalité, c’est que quatre gendarmes ont d’abord été odieusement assassinés puis de nombreux otages ont été pris et mis en danger de mort. Si tous
es otages en sont finalement ressortis sains et saufs, deux militaires ont également trouvé la mort aux côtés des dix-neuf Kanaks.
C’est surtout cette différence de bilan entre les deux côtés qui a choqué (2 contre 19).
Mais le besoin de connaître la vérité
L’amnistie des accords de Matignon n’a pourtant pas aidé au devoir de mémoire et de pardon.
Car pour se réconcilier, il est impératif de reconnaître la réalité des événements (que je ne connais pas).
Commémorer ne suffit pas.
Même vingt années après, il serait donc pertinent que le gouvernement décide d’ouvrir une enquête pour déterminer ce qu’il s’est réellement passé. Si
des ravisseurs ont été effectivement tués par vengeance alors qu’ils ne présentaient plus de danger. Ou pas.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (20 août 2008)
Pour aller plus loin :
Histoire précise de la prise d’otage d’Ouvéa du 22 avril au 5 mai
1988.
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43431
http://fr.news.yahoo.com/agoravox/20080820/tot-tragedie-d-ouvea-la-reconnaissance-t-89f340e.html
http://www.lepost.fr/article/2008/08/20/1247797_tragedie-d-ouvea-la-reconnaissance-tardive-de-michel-rocard.html