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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 06:55

« Loin d’avoir représenté une forme française du fascisme devant le Front populaire, La Rocque contribua à préserver la France du fascisme. » (René Rémond, "La Droite en France", 1954). Seconde partie.



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Après avoir dirigé les Croix-de-Feu, le colonel de La Rocque fonda le Parti social français (PSF) qui a toujours voulu rester dans le cadre légal de la République.


Rapprochement avec les radicaux

Refusant la confiance aux gouvernements de Léon Blum et de Camille Chautemps, le groupe PSF l’accorda le 12 avril 1938 au gouvernement dirigé par le radical Édouard Daladier, Président du Conseil du 31 janvier 1933 au 24 octobre 1933, du 30 janvier 1934 au 7 février 1934 et du 10 avril 1938 au 20 mars 1940, en lui donnant les plein pouvoirs et en approuvant les accords de Munich signés le 30 septembre 1938.

Le groupe vota les principales mesures sociales depuis 1936, en particulier les congés payés, les grand travaux, la prolongation de la scolarité (défendue par Jean Zay), les indemnités chômage et la retraite. Le 10 juillet 1940, huit des onze députés PSF ont voté les plein pouvoirs à Philippe Pétain (les trois autres n’ont pas pris part au vote). Comme on le voit, le PSF s’est "trompé" sur les deux grandes appréciations de l’époque, à savoir sur les accords de Munich et sur Pétain.

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Sur le plan institutionnel, La Rocque était partisan d’un régime présidentiel avec une rationalisation des activités parlementaires, une option qui, finalement, est très peu éloignée du futur discours de Bayeux de De Gaulle. Car ce qui était essentiel à l’époque et qui n’était pas forcément "naturel", c’était que le PSF souhaitait ne parvenir au pouvoir que dans le cadre légal de la République et de la démocratie élective. D’ailleurs, si la guerre n’avais pas eu lieu, il y aurait eu une forte probabilité pour que le PSF arrivât au pouvoir par la voix des urnes (mais ce n’est qu’une hypothèse qu’on pourrait qualifier d’uchronie).

Dans "Fascisme français, passé et présent" (éd. Flammarion, 1991), l’historien Pierre Milza est assez catégorique : « La Rocque et ses amis chassent sur les terres du Parti radical et s’efforcent, en affichant un anticommunisme de choc et un anticapitalisme moins timide qu’il ne l’avait été jusqu’alors dans le milieu Croix-de-Feu, d’attirer à lui les déçus du Front populaire. Ce combat sur deux fronts a valu à La Rocque d’être considéré par la gauche comme le fasciste numéro un, ce que certes il ne méritait pas mais a été le point de départ d’une légende tenace, de dresser contre lui la droite conservatrice et modérée, qu’il avait bien servie mais qu’inquiétaient désormais ses ambitions électorales, enfin de faire figure aux yeux des véritables ennemis du régime, fascistes et monarchistes, de renégat et de sauveur du parlementarisme honni. Cela n’empêchera pas le Parti social français (PSF), assagi et rallié au principe démocratique des élections, de devenir au cours des deux années précédant le déclenchement de la guerre, avec un effectif qui doit tourner autour du million d’adhérents et son réseau serré de sections et de fédérations, la première grande formation moderne de la droite française. ».


Européen

Plus intéressante et étonnante, ce fut la position de La Rocque sur l’Europe à un moment où celle-ci est profondément divisée entre les puissances autoritaires de l’Axe (Allemagne, Italie), les démocraties faibles et parfois impuissantes (Royaume-Uni, France) et une Russie qui s’est stalinisée. La Rocque envisageait en 1939 l’effondrement de Hitler et imaginait « une sorte de fédération des États ressortissant à une même civilisation dominés par de grands intérêts communs ».

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Dès 1934, il expliquait déjà : « L’union des États de l’Europe semble donc devoir débuter sous l’aspect d’un accord, d’une combinaison d’accords commerciaux. Elle s’amorcerait de la sorte par un régime simplificateur des relations réciproques entre les peuples et par un commencement de stabilité dans les échanges commerciaux. Les États-Unis d’Europe ne sauraient être que l’élargissement d’une entente économique préliminaire. Celle-ci constituera tout à la fois la pierre de touche et le premier stade constructif de la grande entreprise séculaire. » ("Service public", éd. Grasset). Un discours peu éloigné de celui, très utopique, de Victor Hugo : « En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. » (29 août 1876).


Résister au nazisme

Refusant tout renoncement, La Rocque appela à la résistance dès le 16 juin 1940 : « Après avoir jusqu’au dernier moment adressé aux Parisiens nos exhortations de courage et de fermeté, nous voulons maintenant crier à tous les Français le mot d’ordre de résistance. Le gouvernement au pouvoir [celui de Paul Reynaud qui démissionna le jour même] a été désigné, soutenu à cause de son programme essentiel : tenir, ne jamais faiblir. Ce gouvernement ne saurait capituler sans se renier lui-même. Il ne saurait mettre bas les armes par une simple décision. Sa décision ne saurait sortir de la ligne choisie, convenue, adoptée, sans que le pays soit d’abord consulté, prévenu. Ou bien ce serait une escroquerie morale dont aucun Français n’a le droit d’accuser un autre Français, ce dernier fût-il son pire adversaire politique. Tous les citoyens doivent donc être prêts à la résistance totale, et jusqu’au bout. La famille PSF au seul service de la nation entière doit donner l’exemple. (…) Une seule consigne, quoi qu’il arrive, consigne de gouvernement, consigne civique : Résistance ! » ("Le Petit Journal"). Après l’armistice du 22 juin 1940, La Rocque refusa catégoriquement toute collaboration avec les nazis.

Le PSF fut interdit en zone occupée le 28 août 1940 (puis dissous officiellement le 2 novembre 1942) après une tentative de Pétain de récupérer certains de ses cadres (dont La Rocque lui-même), au point même d’adopter la devise du PSF : "Travail, famille, patrie".

Lors du régime de Vichy, La Rocque, par légitimisme, a voulu rester loyal à Pétain tout en refusant la collaboration avec les nazis. Refusant également De Gaulle, il fit partie d’une instance consultative de Vichy, le "Conseil national" jusqu’à sa démission en août 1941 au même titre que d’autres membres du PSF. Jacques Nobécourt rappela : « La Rocque évita à la France l’aventure du totalitarisme avant guerre. Et pendant les années de Vichy, il fut la figure même du pétainiste-résistant. » (Avril 1998).

La Rocque fut même chargé de mission dans le cabinet de Philippe Pétain mais le directeur du cabinet civil, tout-puissant, Henry du Moulin de Labarthète l’en écarta rapidement. L’historien Jacques Nobécourt affirma : « À Vichy, [La Rocque] fit porter au maréchal Pétain des notes contenant des informations qu’il tenait pour occultées par l’entourage. En retour et sans exception, il ne recueillit aucune réponse. » (7 février 1998). Robert Paxton a raconté que les diplomates américains constataient qu’il passait « son temps à téléphoner pour qu’on lui donne quelque chose à faire » ("La France de Vichy", 1972).

Il refusa fermement les lois antijuives : « Les Juifs naturalisés depuis plusieurs générations appartiennent en principe, et de droit, à la grande famille civique. On ne concevrait pas que fussent prises à leur égard des sanctions préventives auxquelles la plus exacte vigilance nationale n’aurait point recouru avant notre défaite. » ("Le Petit Journal" du 5 octobre 1940).

La Rocque créa son propre réseau de résistance en mai 1942 en liaison avec les services secrets britanniques mais une rafle de la Gestapo le 9 mars 1943 arrêta 152 responsables du PSF dont La Rocque qui fut déporté. Jean Lacouture expliqua : « Opposé à la capitulation précipitée de juin 1940, au renversement de la République, au parti unique, à la collaboration et aux lois antijuives, François de La Rocque n’avait cessé d’être en butte aux rejets et vexations de la camarilla de Philippe Pétain (…). Une apparente réconciliation entre le maréchal et La Rocque (…) avait si mal tourné que La Rocque avait fondé le réseau de résistance Klan, avant d’être déporté en Allemagne en 1943. » (1998). L’arrestation de La Rocque est intervenue quelques jours après une lettre de ce dernier à Pétain pour lui proposer d’aller en Afrique du Nord pour poursuivre le combat contre les nazis.


La Rocque et De Gaulle…

Son refus de rejoindre le gaullisme fut la conséquence de son patriotisme d’indépendance qui lui dictait que le destin de la France ne devait pas plus dépendre de l’Angleterre que de l’Allemagne : « J’ai déclaré que la France ne devait pas décalquer la marche à suivre de sa politique future et actuelle sur celle du Reich et qu’elle ne devait pas non plus attendre des secours de la part des Anglo-Saxons : si la France réussit à remonter la pente, c’est elle qui, par son passé et son rayonnement dans le monde, donnera la formule heureuse au monde entier. » (le 21 novembre 1942 à Saint-Étienne).

Député PSF depuis 1938, Charles Vallin s’approcha du régime de Vichy au début puis, sur le conseil de Pierre Brossolette, rejoignit De Gaulle en 1942 avec beaucoup de militants du PSF (« Ce patriote ardent, cet apôtre de la tradition, se ralliait à moi de toute son âme. » ; "Mémoire de guerre").

Arrêté le 9 mars 1943, après avoir été emprisonné en France, le colonel de La Rocque fut déporté en Tchécoslovaquie puis près du camp de Dachau, au château d’Itter, en Autriche, où il rejoignit Paul Reynaud, Édouard Daladier, Jean Borotra, André François-Poncet, Michel Clemenceau, Maxime Weygand, Maurice Gamelin ainsi que Léon Jouhaux et Marie-Agnès De Gaulle (la sœur aînée de De Gaulle). Ils furent libérés par les Américains le 7 mai 1945.

François de La Rocque fut ensuite incarcéré en France du 9 mai 1945 au 31 décembre 1945 à titre administratif, puis placé en résidence surveillée, afin de l’écarter de la vie politique. Il est mort le 28 avril 1946 des suites de sa détention en Autriche. Il fut finalement honoré par De Gaulle à titre posthume en recevant la médaille des déportés : lui « à qui l’ennemi fit subir une cruelle déportation pour faits de Résistance et dont, je le sais, les épreuves et le sacrifice furent offerts au service de la France ». Le Premier Ministre Michel Debré a, de son côté, présenté « les excuses du gouvernement pour une injustice dont il mesure la profondeur » ("Le Monde" du 30 avril 1961).


Avant tout, le christianisme social

Même si dans les faits, le PSF n’a pas eu de parti héritier politique pérenne après la Libération, son idéologie issue du catholicisme social se retrouva tant au Mouvement républicain populaire (MRP) que chez les gaullistes de gauche, et De Gaulle reprit notamment l’idée exprimée par La Rocque dès 1934 sur la participation des travailleurs au capital.

Membre de deux gouvernements de gauche, l’historien Jean-Noël Jeanneney a voulu ainsi rétablir les faits concernant le colonel de La Rocque : « La gauche (…) l’avait, dans la chaleur des affrontements, caricaturé jusqu’à en faire le leader d’un fascisme français. (…) L’étiquette était erronée, donc injurieuse pour qualifier un homme que, parmi les droites, distinguait sa fidélité au christianisme social, qui ne songea pas à franchir le Rubicon et qui,sous Vichy, fut finalement déporté par les Allemands. » ("Le Passé dans le prétoire", éd. Le Seuil, 1998).

Certains considèrent même que l’existence du PSF et du colonel de La Rocque ont été historiquement déterminants pour éviter que la France ne connût, comme en Allemagne, en Italie voire en Espagne, une dérive fasciste.

Ainsi, le docteur Allain, qui fut membre du gouvernement, a pu témoigner le 10 juillet 1965 : « Plus je réfléchis avec le recul des années, plus je suis convaincu que c’est à La Rocque et à Kérillis, emboîtant le pas au Saint-Siège, que la France doit de n’avoir pas vu l’ensemble des mouvements nationaux verser dans le racisme national-socialiste. ».

Henri de Kérillis (1889-1958), militaire, industriel et journaliste proche de Paul Reynaud, fut député de 1936 à 1940 du groupe des indépendants républicains présidé par Georges Mandel, et s’était opposé à la ratification des accords de Munich à l’Assemblée Nationale (par 535 voix contre 75) : « Je sais bien qu’il y a parmi nous des hommes pénétrés de patriotisme qui espèrent que la France pourra vivre en paix, fière et libre, à côté de cette nouvelle et gigantesque Allemagne. (…) Non ! Ne l’espérez pas ! L’Allemagne est insatiable devant les faibles ; l’Allemagne est impitoyable pour les faibles. L’Allemagne ne respecte que les forts et nous venons de lui montrer que nous ne l’étions pas. » (séance du 4 octobre 1928).

Mais à l’époque même, certains avaient déjà eu cette conscience de l’importance du rassemblement de masse organisé par le colonel de La Rocque qui restait républicain et parlementaire. Édouard Barrachin (1900-1975), membre du PSF, résistant en janvier 1941, député républicain indépendant du 4 novembre 1934 au 3 mai 1936 et du 2 juin 1946 au 30 novembre 1958, puis sénateur centriste du 26 avril 1959 au 8 novembre 1975, Ministre d’État chargé de la réforme constitutionnelle des gouvernements de Joseph Laniel du 18 juin 1953 au 12 juin 1954, a ainsi posé cette question cruciale lors d’une conférence au théâtre des Ambassadeurs, à Paris, dès le 21 mai 1937 : « Étes-vous bien sûr que, sans La Rocque, la France n’aurait point connu l’inutile développement de l’antisémitisme ? ».

C‘est pourquoi, injustement brocardé comme "fasciste" par ses opposants de gauche sur le terrain desquels il rivalisait dans son programme politique aux mesures très sociales, le colonel de La Rocque a obtenu la reconnaissance, par De Gaulle lui-même, qu’il avait honorablement servi la France. Que soixante-dix ans plus tard, le peuple français puisse s’en souvenir encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 avril 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pétain.
Pierre Laval.
De Gaulle en 1940.
Catholicisme social.
Louis-Ferdinand Céline.
Hitler.
Charles Péguy.
Ce qu’est le patriotisme.


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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160428-colonel-de-la-rocque-2.html
 

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-colonel-de-la-rocque-social-d-180328

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/04/29/33721591.html



 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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