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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 06:17

« En quoi consiste ce remède souverain ? Il consiste à reconstituer la famille européenne (…), puis à dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe. » (Zurich, le 19 septembre 1946).



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Il y a exactement soixante-dix ans, l’ancien Premier Ministre britannique Winston Churchill, héros de la Seconde Guerre mondiale pour sa bravoure et sa ténacité, se trouvait à l’Université de Zurich pour prononcer un discours qui resta célèbre. C’était le 19 septembre 1946. Juste après le Sommet européen de Bratislava du 16 septembre 2016, le premier à Vingt-Sept, sans les Britanniques qui ont voté le Brexit par référendum le 24 juin 2016, il est intéressant de rappeler que le premier promoteur moderne des États-Unis d’Europe était un Britannique, mais pas n’importe lequel !

À presque 72 ans, Churchill était alors l’un des rares hommes d’État d’envergure mondiale. Opposant farouche à Staline, il avait accepté de collaborer momentanément avec lui pour affronter Hitler. Né le 30 novembre 1874 à Woodstock, député depuis le 24 octobre 1900 (jusqu’au 15 octobre 1964), de nombreuses fois ministre, dont Ministre de l’Intérieur du 10 février 1910 au 24 octobre 1911, Ministre de l’Économie du 6 novembre 1924 au 4 juin 1929, il avait été le Premier Ministre du Royaume-Uni du 10 mai 1940 au 27 juillet 1945 au pire moment de la guerre.

Après son échec aussi injuste qu’inattendu aux élections législatives du 5 juillet 1945 (échec connu seulement le 26 juillet 1945 ; il a fallu du temps pour recueillir tous les bulletins de vote), Churchill était donc libre, sans responsabilité gouvernementale mais très connu avec une voix qui portait. Il était encore le chef de l’opposition car il n’avait pas renoncé à l’action politique (il a dirigé le parti conservateur du 9 novembre 1940 au 6 avril 1955).

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Ce fut pendant cette période (avant de redevenir Premier Ministre du 26 octobre 1951 au 7 avril 1955) que Churchill prononça deux discours historiques.

Le premier a été prononcé à Fulton, dans le Missouri, lors d’un voyage aux États-Unis, au Westminster College, le 5 mars 1946 où Churchill a évoqué pour la première fois le "rideau de fer" : « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu sur le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États d’Europe centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia ; toutes ces villes célèbres et leurs populations sont désormais dans ce que j’appellerais la sphère d’influence soviétique, et sont toutes soumises, sous une forme ou une autre, non seulement à l’influence soviétique mais aussi au contrôle très étendu et dans certains cas croissant de Moscou. ».

Le second a été prononcé en Suisse. Il avait été invité par les milieux industriels suisses qui voulaient redorer leur réputation aux yeux de la Grande-Bretagne après une douteuse "neutralité" pendant la guerre. Les autorités helvétiques ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée de Churchill chez eux (malgré l’enthousiasme du peuple suisse) car leurs relations avec l’Union Soviétique étaient très tendues (des rumeurs d’invasion de la Suisse par les Soviétiques étaient assez répandues) et elles ne voulaient pas offrir à Churchill une tribune antisoviétique (les universités de Zurich et de Lausanne, sondées par le peintre Carl Montag, lui refusèrent l’attribution d’un doctorat honoris causa).

Le 23 août 1946, Churchill est alors arrivé avec sa femme et sa fille à Genève. Il fut accueilli comme un roi mais s’éclipsa pour quelques semaines de vacances dans une villa au bord du lac Léman (il voulait nager) où il se reposa et peignit quelques toiles (il fut aussi un excellent écrivain au point de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1953, juste après François Mauriac en 1952).

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Le chef du protocole à Berne, Jacques-Albert Cuttat, rencontra Churchill le 11 septembre 1946 pour préparer sa venue à Berne. Il écrivit à Max Petitpierre, le Ministre suisse des Affaires étrangères (conseiller fédéral), ceci : « En 1944, Staline lui avait proposé d’envahir la Suisse pour pouvoir attaquer l’Allemagne de ce côté. En me regardant longuement, M. Churchill me dit qu’il avait alors répondu sèchement à Staline : "Nous autres, les Anglais, nous ne faisons pas des choses pareilles. Nous n’envahissons pas un pays neutre". Je ne manquai pas de lui répondre que l’on ne sait pas chez nous à quel point nous lui sommes redevables. » (Archives suisses publiées au cinquantenaire de la mort de Winston Churchill, le 24 janvier 1965).

Après trois semaines de vacances qui l’ont remis en forme, Churchill, en bonne santé, a tenu à remercier le peuple suisse en se rendant à Berne mais on ne lui a pas permis de s’adresser directement aux citoyens suisses malgré leurs ovations (il salua très chaleureusement les ouvriers qu’il rencontrait en leur offrant des cigares). Il fut reçu à un banquet par le Président de la Confédération Helvétique. Puis, avant de quitter la Suisse, il se rendit à Zurich pour prononcer, le 19 septembre 1946 en fin de matinée, un discours à l’Université de Zurich qui fut rapidement considéré comme historique et même prophétique.

Il voulait parler d’Europe. Très séduit par l’idée du Français Aristide Briand de construction européenne (dans les années 1920), Churchill a considéré que cette construction était nécessaire pour préserver la paix, devait se baser sur l’alliance entre la France et l’Allemagne et qu’elle ne serait pas en contradiction avec l’ONU.

Les mots de Churchill résonnèrent très fort : « Si l’Europe pouvait s’unir pour jouir de cet héritage commun, il n’y aurait pas de limite à son bonheur, à sa prospérité, à sa gloire, dont jouiraient ses trois ou quatre cents millions d’habitants. ».

Churchill brossa un portrait très noir de l’Europe d’après-guerre. Il rappela la mainmise du Bloc soviétique sur une partie d’elle-même : « Quelques petits États ont atteint une certaine prospérité, mais de vastes régions de l’Europe offrent l’aspect d’une masse d’êtres humains torturés, affamés, sanglotants et malheureux, qui vivent dans les ruines de leurs villes et de leurs maisons et voient se former un nouvel amoncellement de nuages, de tyrannie et de terreur qui obscurcissent le ciel à l’approche de nouveaux dangers. Parmi les vainqueurs, c’est un brouhaha de voix ; chez les vaincus : silence et désespoir. ».

Parlant des horreurs de « cette série de guerres nationalistes épouvantables », il insista : « Ces horreurs, Messieurs, peuvent encore se répéter ! ».

Et il poursuivit en proposant une solution : « Mais il y a un remède ; s’il était accepté par la grande majorité de la population de plusieurs États, comme par miracle ; toute la scène serait transformée, et en quelques années, l’Europe, ou pour le moins la majeure partie du continent, vivrait aussi libre et heureuse que les Suisses le sont aujourd’hui. En quoi consiste ce remède souverain ? Il consiste à reconstituer la famille européenne (…), puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. ».

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Puis de prononcer les mots historiques qu’avaient déjà imaginés Victor Hugo : « Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe. C’est la voie pour que des centaines de millions d’êtres humains aient la possibilité de s’accorder ces petites joies et ces espoirs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. On peut y arriver d’une manière fort simple. Il suffit de la résolution des centaines de millions d’hommes et de femmes de faire le bien au lieu du mal, pour récolter alors la bénédiction au lieu de la malédiction. ».

Churchill parla même de nationalité européenne : « Et pourquoi n’y aurait-il pas un groupement européen qui donnerait à des peuples éloignés l’un de l’autre le sentiment d’un patriotisme plus large et d’une sorte de nationalité commune ? Et pourquoi un groupement européen ne devrait-il pas occuper la place qui lui revient au milieu des autres grands groupements et contribuer à diriger la barque de l’humanité ? ».

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Sans pour autant refuser de sanctionner l’Allemagne pour les fautes commises pendant la Seconde Guerre mondiale, il préconisa "l’acte béni de l’oubli" : « Nous devons tous tourner le dos aux horreurs du passé et porter nos regards vers l’avenir. Nous ne pouvons pas continuer de porter dans les années à venir la haine et le désir de vengeance tels qu’ils sont nés des injustices passées. Si l’on veut préserver l’Europe d’une misère sans nom, il faut faire place à la foi en la famille européenne et oublier toutes les folies et tous les crimes du passé. Les peuples libres de l’Europe pourront-ils se hisser au niveau de cette décision ? ».

Au-delà de l’objectif, Churchill a aussi livré la méthode pour y arriver, l’amitié franco-allemande : « Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l’Allemagne des partenaires. Seul, ce moyen peut permettre à la France de reprendre la conduite de l’Europe. On ne peut pas s’imaginer une renaissance de l’Europe sans une France intellectuellement grande et sans une Allemagne intellectuellement grande. Si l’on veut mener à bien sincèrement l’œuvre de construction des États-Unis d’Europe, leur structure devra être conçue de telle sorte que la puissance matérielle de chaque État sera sans importance. ».

En évoquant le risque de contagion de l’arme nucléaire en future période de guerre froide (à l’époque, seuls les États-Unis l’avaient, mais on savait que l’URSS l’aurait un jour, Churchill le prévoyait pour 1951), Churchill a mis en garde : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Nous vivons aujourd’hui un moment de répit. Les canons ont cessé de cracher la mitraille et le combat à pris fin, mais les dangers n’ont pas disparu. Si nous voulons créer les États-Unis d’Europe, ou quelque nom qu’on leur donne, il nous faut commencer dès maintenant. ».

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Ce discours de Zurich (texte intégral ici) était intellectuellement très bien construit, de belles phrases, des images marquantes et des idées particulièrement novatrices et audacieuses. Churchill a été un grand homme d’État, clairvoyant, il l’avait déjà démontré en 1940, il l’a montré à nouveau en 1946.

Il ne voulait pas forcément que le Royaume-Uni fût inclus directement dans ces États-Unis d’Europe (il a soutenu un peu plus tard l’absence de son pays dans la Communauté européen du charbon et de l’acier), car il voyait le Royaume-Uni au centre d’un monde composé des États-Unis, du Commonwealth et d’une Union Européenne, fer de lance de la lutte antisoviétique.

Cela n’empêchait pas à Churchill de faire preuve d’une lucidité historique à toute épreuve : « Si, au début, tous les États européens ne veulent ou ne peuvent pas adhérer à l’Union européenne, nous devrons néanmoins réunir les pays qui le désirent et le peuvent. ».

Pour terminer ainsi : « En vue de cette tâche impérieuse, la France et l’Allemagne doivent se réconcilier ; la Grande-Bretagne, le Commonwealth des nations britanniques, la puissante Amérique, et, je l’espère, la Russie soviétique (…) doivent être les amis et les protecteurs de la nouvelle Europe et défendre son droit à la vie et à la postérité. Et c’est dans cet esprit que je vous dis : En avant, l’Europe ! ».

Ceux qui, aujourd’hui, soixante et onze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, voudraient faire exploser l’Union Européenne, devraient relire ou réécouter Winston Churchill, un Britannique au patriotisme courageux indiscutable qui avait compris, avant d’autres, que la construction européenne était un élément stabilisateur de l’humanité, en plaçant les peuples de l’Europe à la fois dans la paix, dans la sécurité et aussi dans la liberté. Dommage que les Britanniques eux-mêmes l’aient oublié, le 24 juin 2016…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Texte intégral du discours de Churchill le 19 septembre 1946 à Zurich.
Churchill et l’Europe.
Jean-Claude Juncker, capitaine du paquebot Europe.
Theresa May.
Peuple et populismes.
Intervention de Bruno Le Maire sur le Brexit le 28 juin 2016.
Le Brexit en débat chez les députés français.
L’Europe n’est pas un marché.
L’Union Européenne, élément majeur de stabilité mondiale.
Terre brûlée ?
Brexitquake.
Boris Johnson.
To Brexit or not to Brexit ?
L’euro.
Le conflit syrien.
Les réfugiés syriens.
La construction européenne.
Jo Cox.
Élisabeth II.
Un règne plus long que celui de Victoria.
Philip Mountbatten.
Vive la République !
David Cameron.
Margaret Thatcher.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160919-churchill-europe.html

http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/churchill-prophete-en-avant-l-184746

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/09/19/34334493.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Europe et Union Européenne
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