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9 novembre 2018 5 09 /11 /novembre /2018 03:41

« Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’Humanité, sera toujours le soldat de l’idéal. » (Clemenceau, le 11 novembre 1918, devant les députés français).



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Profonde émotion avec ces mots de Georges Clemenceau, Président du Conseil depuis 16 novembre 1917, rendant hommage aux morts pour la France. Partout sur tout le territoire national, dans le moindre village, furent érigés des monuments rendant hommage aux soldats du pays qui avaient laissé leur vie au cours de ces quatre années de terreur. Refusant de négocier la paix avec l’ennemi pour avoir la victoire totale, Clemenceau a redonné confiance et espoir aux troupes, malgré un moral de plus en plus pessimiste et défaitiste. La bataille de France a commencé le 18 juillet 1918 après une offensive allemande en mars 1918. Finalement, l’armistice est signé le 11 novembre 1918, il y a un siècle. La guerre s’est arrêtée à 11 heures 11. Toutes les cloches des villages ont sonné. On "décida" que ce serait la Der des der, la dernière comme ça, "Plus jamais cela !".

Clemenceau fit son entrée triomphale dans les rues de Paris à seize heures. Il s’exprima d’abord au Palais-Bourbon, devant les députés, puis au Palais du Luxembourg, devant les sénateurs. Les deux chambres, unanimes, ont voté une loi proclamant que Clemenceau et Foch avaient « bien mérité de la patrie ».

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Le vieux Tigre (il avait 77 ans) était entré dans l’Histoire de France, à l’égal de Jeanne d’Arc et de Napoléon. Après avoir refusé d’assister au Te Deum à Notre-Dame-de-Paris, le 17 novembre 1918, Clemenceau s’est fait élire triomphalement à l’Académie française le 21 novembre 1918, à l’unanimité, en même temps que l’autre Père la Victoire, le futur maréchal Foch.

Clemenceau n’avait pas encore fini. Toute l’année 1919 fut consacrée au "service après-vente" de la fin de la guerre, avec le Traité de Versailles et d’autres traités (Saint-Germain-en-Laye notamment) pour réorganiser l’Europe et même le monde (notamment le Proche-Orient). La conférence de paix commença le 18 juillet 1919 et désigna Clemenceau à sa présidence. Inutile de dire (c’est facile de le dire avec le recul d’un siècle) que Clemenceau, très populaire, fut cependant mal inspiré d’avoir laissé dans l’esprit allemand le goût amer de l’humiliation. Le gouvernement allemand dénonça « l’injustice inouïe » du Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 et ratifié par la Chambre des députés français le 2 octobre 1919 (par 372 voix contre 53).

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Le 9 novembre 1918, le dernier empereur d'Allemagne Guillaume II abdiqua. La grandeur allemande fut blessée et la défaite fit germer les mêmes ressentiments que ceux exprimés en France après 1870. Il n’a pas fallu une génération, seulement vingt ans, pour amorcer une Seconde Guerre mondiale. La montée du nazisme, l’impréparation des gouvernements français (le Front populaire pensait à autre chose), leur lâcheté aussi (Accords de Munich), etc. ont été, chaque fois, des éléments qui allaient aboutir à ce que le pire de l’humanité s’exprimât, la Shoah.

Les élections législatives en France ont eu lieu le 16 novembre 1919. Avant le gaullisme, il y a eu le clemencisme : les trois quarts des élus se réclamèrent de Clemenceau ! Clemenceau, lors de la séance inaugurale le 8 décembre 1919, demanda de continuer l’effort : « Point de relâche, point de vaines querelles. La France à refaire : hâtons-nous ! ». Hélas, paroles vaines.

Dès janvier 1920, Clemenceau fut victime des joutes politiciennes françaises. Après le renouvellement du Sénat le 11 janvier 1920, l’élection présidentielle se précisa, pour élire le successeur de Raymond Poincaré, en fin de mandat. Aristide Briand a fait alors tout son possible pour éviter ce que le peuple aurait voulu : élire Clemenceau.

Le vieux moustachu venait de "terminer le boulot" et n’était en effet pas loin d’accepter de prendre sa "retraite" avec les honneurs de la République en se "posant" dans le placard doré de l’Élysée, comme Président de la République, lui qui en a fait élire tant depuis trente ans, en choisissant les plus médiocres, les plus amorphes, les plus insignifiants, les plus ectoplasmiques (exception faite de Raymond Poincaré, grâce à qui il était retourné au pouvoir malgré une détestation personnelle réciproque assez prononcée). L’anticlérical inquiéta la droite et l’autoritarisme lui opposa la gauche.

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Clemenceau manqua de soutien parlementaire le 16 janvier 1920, lors de la réunion préparatoire, qui a pour tradition de choisir le candidat commun à tous les groupes qui se disaient "républicains" (de droite comme de gauche), une réunion donc cruciale et déterminante car l’ensemble de ces groupes avaient une large majorité lors de l’élection officielle. Il n’a recueilli que 389 voix face à Paul Deschanel, 408 voix. Vexé par cette défaite pourtant honorable, Clemenceau retira sa candidature et quitta la scène politique par la grande porte de l’Histoire. Paul Deschanel fut élu Président de la République le 17 janvier 1920 par 734 voix (et eut le destin élyséen que l’on sait) et Clemenceau lui a remis immédiatement sa démission de chef du gouvernement.

Clemenceau vécut encore neuf ans (il est mort le 24 novembre 1929 à Paris), profitant du temps pour faire des voyages, s’intéresser aux arts, et rédiger des mémoires qui furent sans complaisance pour la plupart de ses contemporains. Plus tard, Aristide Briand rata également son élection à la Présidence de la République, en signe de revanche au nom de Clemenceau.

Il a fallu quatorze mois pour que le monde politique français retrouvât ses penchants de divisions. Après la Seconde Guerre mondiale, cela a duré dix-sept mois avant que De Gaulle ne partît dégoûté. Le fameux discours de De Gaulle à la Libération de Paris, prononcé devant l’Hôtell de Ville le 25 août 1944, fut le pendant de ce discours de Clemenceau le 11 novembre 1918.

Entre les deux guerres, les anciens combattants eurent une influence majeure dans la vie politique en France, avec l'organisation de différentes ligues. Daniel Cordier, ancien résistant au service de De Gaulle, avait été éduqué pendant son enfance avec cette sorte de "dictature" morale des anciens combattants alors que lui-même n'a jamais eu l'esprit ancien combattant après 1945...

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Peut-être parce que je suis lorrain, né et ayant vécu toute mon enfance en Lorraine, j’ai toujours été très sensibilisé par cette Première Guerre mondiale. Elle fut mondiale, et elle commença à ne plus être "classique". On mit beaucoup de "technique" en mécanisant les armées, en utilisant aussi l’espace aérien (Roland Garros a même fait avancer la technique pour permettre à un pilote seul de tirer à la mitraillette pendant son vol). Elle resta cependant "conventionnelle" dans le sens où elle ne fut pas "idéologique" (ni "nucléaire"). Ni communisme, ni nazisme, ni antisémitisme, seul le nationalisme et le jeu des alliances ont servi de terreau à cette guerre provoquée par les séquelles du Congrès de Vienne.

La Seconde Guerre mondiale, avec l’extermination industrielle des Juifs mais aussi des gens du voyage, des personnes en situation de handicap et avec toute l’idéologie qui sous-tend l’eugénisme, fut sans doute historiquement plus cruelle. Mais enfant, j’ai plus entendu des témoignages de la Première Guerre mondiale que de la Seconde. On en parlait encore peu de cette dernière.

Mon arrière-grand-mère me parlait de la "guerre de 70" qu’elle n’avait connue que par les témoignages de ses propres parents. En Lorraine, ces témoignages étaient évidemment de véritables incarnations d’un patriotisme blessé. La Première Guerre mondiale a donc commencé dans une sorte de presque joie, celle de retrouver enfin l’Alsace-Moselle annexée par l’Empire allemand.

En voisin, j’ai visité plusieurs fois les très impressionnants "monuments" de Verdun. J’ai visité les différents forts qui tenaient le front ainsi que l'Ossuaire de Douaumont. J’ai entendu des témoignages sur ce qu’il s’y passait. Lorsque le soldat, qui était bloqué pendant si longtemps dans le fort, n’était pas mort, touché par une explosion, s’il en réchappait, il était devenu forcément fou. Le bruit dans le dédale de couloirs rendait fou. La perte des camarades proches. La même question d’ailleurs que dans les camps d’extermination : pourquoi ai-je pu en réchapper et pas eux ?

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C’est toute cette vision-là, c’est tout ce drame qui reste intensément inscrit dans mon cœur, que je ressens à chaque fois que je vais voter. Chaque nom qui est inscrit sur les stèles de la place principale des villages, dans les petites églises, dans les grands monuments aux morts, chaque nom, c’est une raison pour laquelle, quand je vais voter, j’ai ce sentiment de responsabilité : tous ces hommes sont morts pour que moi, cent ans plus tard, en toute liberté, je puisse voter, je puisse choisir le destin de mon pays sans contrainte ni intérieure ni extérieure, de manière éclairée, sincèrement et librement.

Quand mon bulletin glisse dans l’urne transparente, dans son enveloppe neutre, venir rejoindre les autres enveloppes, ce sont les macabres têtes de morts, les tibias, etc. qui se dressent dans mon regard, eux aussi rassemblés dans une urne géante transparente. Dans les champs de la Meuse, les agriculteurs peuvent encore retrouver des os de ces soldats. C’est cette vision qui me fait détester les abstentionnistes (sans pour autant prôner le vote obligatoire). Car ils oublient que la liberté politique a eu un prix, un prix très cher pour bien des familles françaises.

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Certes, certains peuvent croire que le personnel politique n’est pas à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui. D’une part, je ne le crois pas, je pense au contraire que beaucoup ont la lucidité des enjeux et font ce qu’ils peuvent, et d’autre part, car c’est cela aussi le jeu politique, il n’y a jamais eu de période, même quand la situation était autrement plus grave que maintenant, où la classe politique n’a été autre chose qu’une classe politicienne, où le personnel politique était vraiment à la hauteur. Sous la Première Guerre mondiale ? Il fallait voir comment Clemenceau a été détesté par les députés avant la Victoire. Avant la Seconde Guerre mondiale ? N’en parlons même pas, elle a été en dessous de tout, la classe politique, sans lucidité, sans anticipation, uniquement préoccupé par le clientélisme et l’électoralisme. Même De Gaulle a été victime du jeu politicien, même lorsqu'il était Président de la République, au point de devoir dissoudre l’Assemblée Nationale le 9 octobre 1962, cinq jours après le vote d'une motion de censure, et au point finalement de démissionner le 28 avril 1969, quelques heures après l'échec d'un de ses référendums. À l’étranger aussi, les victimes furent légions, Churchill fut remercié malgré la victoire de 1945.

La supposée médiocrité de l’offre politique ne justifie aucune abstention. On a le droit de voter blanc (depuis quelques années, ce vote est reconnu et décompté séparément du vote nul), on a même le droit de s’engager et de proposer une nouvelle offre politique, si on n’est pas satisfait de l’offre existante, mais s’abstenir me paraît toujours une insulte aux morts pour la France des deux dernières guerres mondiales.

Aujourd’hui, les temps sont contrastés. D’un côté, la crise économique et sociale cache les progrès incroyables dans la vie quotidienne, la santé, l’éducation, la liberté d’expression renforcée par les nouvelles technologies, l’information, et surtout, la situation de paix.

D’un autre côté, de nombreux signaux sont passés au rouge, la remontée des nationalismes (qui ne pourra jamais être comparée à la montée du nazisme des années 1930, ce sont deux phénomènes très différents), l’élection (démocratique) de leaders nationaux "transgressifs", c’est-à-dire, qui sont capables de remettre en cause tout l’édifice patiemment construit de droit international pour établir la paix et la prospérité pour tous, dans un monde devenu village, et aussi, les risques d’une planète "abîmée" qu’on doit ménager pour survivre sur du long terme, sans compter les risques d’eugénisme avec les progrès de la génétique couplés à ceux de l’informatique, etc.

Tous ces défis méritent réflexions, diagnostics et ensuite réponses adaptées, que seules l’imagination et l’innovation peuvent construire progressivement, lentement, au-delà de toute idéologie et de toute démagogie, l'esquisse du monde futur. Sans quoi, ce monde futur se construira sans nous, qu'on le veuille ou pas, comme c'est déjà le cas avec la globalisation des échanges. Ce qu’il faudrait à la vie politique, c’est du long terme, être capable de réfléchir sur la société que nous voulons (et celle que nous ne voulons pas) dans dix ans, dans trente ans, dans un monde qui vit maintenant sur du très court terme. Pas même à l’échelle de la journée, mais à l’échelle de la minute !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dossiers de presse à télécharger sur les célébrations de 1918.
La Grande Guerre, cent ans plus tard.
Maréchal, vous revoilà !
Guillaume Apolinaire.
Lazare Ponticelli.
Commémoration en 1984.
Roland Garros.
Joyeux drilles.
La Première Guerre mondiale.
L’attentat de Sarajevo.
1914.
La Bataille de Verdun.
Émile Driant.
Jean Cocteau.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Paul Painlevé.
"Le Président".
Joseph Caillaux.
Bismarck.
Clemenceau en 1917.
Clemenceau en 1906.
Pétain.
Nicolas II.
Les Quatorze points du Président Wilson.
Le patriotisme.
Les valeurs républicaines.
L’Europe à la Sorbonne.
L’Union Européenne, c’est la paix.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181111-armistice-1918.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-grande-guerre-cent-ans-plus-209069

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/28/36818530.html


 

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