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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 02:16

« Monsieur le Président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort en France. » (1981).


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Ces quelques mots introductifs, pleins d’émotion, furent prononcés par Robert Badinter le jeudi 17 septembre 1981 dans l’hémicycle silencieux de l’Assemblée Nationale. Il venait d’être nommé, le 23 juin 1981, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, et fut chargé par le Président de la République François Mitterrand, élu le 10 mai 1981, de faire adopter l’abolition de la peine de mort.

Robert Badinter fête ce samedi 30 mars 2019 son 91e anniversaire. Il est né le 30 mars 1928 dans le 16e arrondissement de Paris. Il est d’abord un avocat, et c’est parce qu’il était avocat qu’il est devenu l’un des défenseurs les plus emblématiques de l’abolition de la peine de mort en France. Ce n’est qu’au début des années 1970 qu’il en a fait un combat personnel et professionnel. Avocat, il a sauvé, aux assises de Troyes, la tête de l’assassin Patrick Henry, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 20 janvier 1977 (en évoquant devant les jurés « le bruit que fait la lame qui coupe un homme vivant en deux »), mais auparavant, il n’avait pas réussi à sauver la tête de Roger Bontems, condamné à mort le 29 juin 1972 et exécuté le 28 novembre 1972. C’était la conception même de la peine de mort qu’il rejetait, que les condamnés soient coupables ou innocents.

Robert Badinter n’a pas l’approche très facile. Il fait partie de ces personnes à la gravité permanente au cœur, comme Simone Veil et d’autres. Il n’est pas dans la légèreté de l’être et de la vie. La cause ? Probablement la tragédie qui a traumatisé définitivement l’adolescent qu’il était : la Shoah. Son père fut arrêté à Lyon le 9 février 1943 et quitta le camp de Drancy le 25 mars 1943. Il n’est jamais revenu d’un camp d’extermination situé en Pologne. L’ado de 15 ans, son frère et leur mère se sont réfugiés à Chambéry jusqu’à la fin de la guerre pour fuir les persécutions antisémites.

Diplômé de lettres et de droit, une thèse sur le droit civil américain après un séjour à l’Université américaine de Columbia en 1949, également agrégé de droit, il fut à la fois avocat et professeur de droit. Grand bourgeois, marié d’abord avec une star du cinéma des années 1950, Anne Vernon (95 ans), puis avec la philosophe Élisabeth Bleustein-Blanchet (75 ans), fille du fondateur de Publicis dont il était le défenseur (le couple fait partie des plus grosses fortunes de France), Robert Badinter s’est senti politiquement proche de la social-démocratie (progrès social et respect du droit), admirateur de Pierre Mendès France et fidèle de François Mitterrand (dès les années 1960) qu’il a suivi par fidélité à la Convention des institutions républicaines (le club mitterrandien) puis au Parti socialiste.

Dans les années 1970, Robert Badinter embaucha Laurent Fabius pour l’aider à rédiger un ouvrage, et l’a recommandé chaudement à François Mitterrand. Après la victoire de la gauche, c’était donc normal que lui, l’un des deux avocats du nouveau Président, allât devenir un acteur majeur. Insistons cependant sur le fait qu’il n’avait aucune prédestination à devenir Ministre de la Justice.

Au contraire, le radical Maurice Faure, ancien compagnon de route de François Mitterrand sous la Quatrième République, avait été nommé Ministre d’État, Ministre de la Justice le 21 mai 1981, dans le premier gouvernement de Pierre Mauroy, et cela aurait donc dû être ce dernier qui devait faire adopter l’abolition de la peine de mort. Dilettante et préférant rester tranquillement dans sa province, Maurice Faure a préféré démissionner au bout d’un mois, si bien que Robert Badinter fut le second choix de François Mitterrand pour ce poste hautement symbolique. D’ailleurs, François Mitterrand a mis longtemps avant d’être convaincu qu’il fallait abolir la peine de mort, lui qui refusa des grâces à l’époque de la guerre d’Algérie : « Il n’a pas été un militant de l’abolition, c’est sûr. Je ne me souviens pas d’avoir eu la moindre discussion philosophique ou morale avec lui à ce sujet. » ("L’Abolition", éd. Fayard, 2001).

J’ai évoqué deux avocats de François Mitterrand. L’autre avocat, c’était bien sûr Roland Dumas, qui a eu, lui aussi, une belle carrière ministérielle sous François Mitterrand. Selon un ami de l’ancien Président : « François Mitterrand avait deux avocats : Badinter pour le droit, Dumas pour le tordu. ».

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Ministre de la Justice du 23 juin 1981 au 19 février 1986, Robert Badinter fut nommé Président du Conseil Constitutionnel par François Mitterrand du 4 mars 1986 au 4 mars 1995. Lorsqu’il a été nommé à ce poste suprême dans l’échelle judiciaire française, son prédécesseur direct, Daniel Mayer, un ancien responsable socialiste et ancien résistant, nommé trois ans auparavant à la Présidence pour neuf ans, avait démissionné de son mandat de Président tout en restant simple membre, pour laisser la place à Robert Badinter, un arrangement voulu par François Mitterrand qui, après sa réélection et la nomination de Roland Dumas en 1995, lui aurait permis (sans les affaires judiciaires de ce dernier) de contrôler la Présidence du Conseil Constitutionnel pendant vingt et un ans, de 1983 à 2004, soit huit ans après sa disparition (en fait, Roland Dumas a dû démissionner en 2000).

Donc, une nomination entachée de suspicion de népotisme mitterrandien que Bertrand Le Gendre, dans un article du journal "Le Monde" le 21 février 1986, exprimait ainsi : « Partial, lui ? Le soupçon sera son fardeau, longtemps, quoi qu’il fasse. On ne dissipe pas une telle interrogation à coups d’affirmations, mais on peut questionner le passé, soupeser une action, évaluer un homme. Et se convaincre que le Président de la République a promu le moins politicien de ses ministres, le meilleur de ses amis et le plus scrupuleux de ses compagnons de routes. Une telle brassée d’éloges peut évidemment se lire autrement : ministre, ami du Président et fidèle de toujours. ».

Eh oui, Robert Badinter n’est pas un "politicien". Pour tout dire, il n’a jamais rien compris à la politique, aux compromissions entre la forme et le fond. Lui, le juriste rigoriste, l’incorruptible intellectuel, n’était pas du genre à faire des promesses d’après-banquet. Résultat, sa seule élection sur son nom, il l’a perdue aux élections législatives de mars 1967. Il a renoncé alors à faire de la politique, mais par François Mitterrand, ce fut la politique qui a fait du Badinter, au point qu’après les renonciations économiques de la gauche socialiste, il devenait une valeur morale permettant de redorer un PS en perte de vitesse électorale et en effondrement idéologique.

Ainsi, son seul siège électif, il l’a dû uniquement au PS et au scrutin proportionnel puisqu’il fut sénateur des Hauts-de-Seine pendant deux mandats, de septembre 1995 à septembre 2011 (candidat tête de liste élu le 24 septembre 1995 et réélu le 26 septembre 2004). Sénateur, Robert Badinter s’est illustré comme le seul socialiste à avoir défendu la loi qui interdisait le port de la burqa dans l’espace public, initiée conjointement par Nicolas Sarkozy (Président de la République) et Jean-François Copé (président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale).

Son action nationale la plus importante, Robert Badinter la fit pendant quatre ans et sept mois quand il était Place Vendôme, à la Justice. Là encore, il refusait de sombrer dans la démagogie qui voudrait qu’après chaque fait-divers émouvant, une nouvelle loi plus répressive soit proposée au parlement : « Les textes inutilement répressifs mais politiquement exploitables, je les refuserai toujours parce que ces textes impliquent le refus de rédemption, du salut toujours possible, parce qu’ils méconnaissent l’inspiration même du message judéo-chrétien sans lequel notre civilisation serait spirituellement morte. Et puis, socialement, ces textes expriment une certaine conception des "couches dangereuses" de la population, c’est-à-dire des marginaux, les jeunes sans travail, les déviants, et aussi certains immigrés, bref, tous ceux qu’il faudrait, au regard de leur dangerosité supposée, surveiller et inévitablement punir plus que les autres. Ce pessimisme humain et cette ségrégation sociale, je les refuse également. » (Interview au journal "Le Monde" au printemps 1983, cité par Bertrand Le Gendre).

Près d’un quart de siècle plus tard, il récidivait contre cette multiplication des textes. Dans "Le Monde" du 8 septembre 2007, Robert Badinter insistait sur le rôle de la justice : « La justice pénale doit impérativement prendre en compte les intérêts de la victime, assurer le respect de ses droits et de la réparation des préjudices subis. (…) Mais il faut rappeler que la justice pénale n’a pas pour mission d’être une thérapie de la souffrance des victimes. Elle a une fonction répressive, dissuasive et expressive, car elle exprime les valeurs de la société. Mais elle ne saurait avoir une finalité thérapeutique. Il existe des systèmes judiciaires, notamment anglo-saxons, qui n’admettent pas la victime comme partie dans le procès pénal, la réparation de son préjudice étant assurée par les juridictions civiles. (…) La multiplication des lois, sans chercher à s’assurer de leur efficacité, engendre un désordre législatif préjudiciable. Trop de lois nuisent à la loi. Quel bilan a-t-on fait de l’ensemble de ces textes ? Quelle a été l’efficacité de leurs dispositions ? On est entré dans un système où la loi devient un mode de communication politique. Mieux vaudrait s’assurer de sa mise en œuvre. ».

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On a souvent dit que Robert Badinter était la "conscience de la gauche". C’est par exemple à ce "titre" (très informel) qu’il a participé un colloque à la Sorbonne pour retracer la vie de Jean Jaurès lors du centenaire de son assassinat. Je trouve cette formulation un peu trop exclusive, car tout le monde s’en moque que la gauche ait une conscience ou pas. En revanche, une conscience nationale, une conscience de la France, assurément oui, il l’est, car juriste, il fut aussi, en même temps, historien et acteur de la République, et l’une des meilleures illustrations de la manifestation de cette conscience, c’est lorsqu’il a déclaré, lors du soixante-quinzième anniversaire de la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus célébré en grandes pompes à la Cour de cassation en octobre 1981 : « Chaque fois que renaît en France la vieille propension à subordonner le droit au pouvoir (…), l’affaire Dreyfus est rouverte. » (cité par Bertrand Le Gendre).

Robert Badinter l’a montré aussi lorsqu’il s’est fermement opposé à la rétention de sûreté. Au Sénat, il l’a exprimé ainsi lors de la séance du 30 septembre 2008 : « La rétention de sûreté, parce qu’elle quitte le terrain assuré des faits pour le diagnostic aléatoire de la dangerosité criminologique, ne peut que méconnaître les principes dans lesquels s’enracine la justice de liberté. En réalité, au nom d’un principe de précaution élargi à la justice criminelle, une décision de justice maintiendra en détention, dût-on qualifier celle-ci de "thérapeutique", des êtres humains auxquels aucune infraction n’est imputée, simplement de crainte qu’ils n’en commettent une nouvelle. Depuis le temps de la Révolution, on enseigne dans nos universités, je l’ai enseigné moi-même à des générations d’étudiants, et j’en tire fierté, que mieux vaut un coupable en liberté qu’un innocent en prison. ».

Cette logique d’élimination de la rétention de sûreté existait évidemment avec la peine de mort. Dans son discours du 17 septembre 1981 devant les députés, Robert Badinter rappelait cette idée : « La vérité est que, au plus profond des motivations de l’attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l’élimination (…). Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d’expiation, apparaît donc la justice d’élimination, derrière la balance, la guillotine. L’assassin doit mourir tout simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste ! ».

Il a montré aussi sa défense des droits lorsqu’il a donné sa position sur la castration chimique des prédateurs sexuels (faisant référence à la loi n°2007-1198 du 10 août 2007 renforçant la lutte contre la récidive) : « La castration est une mutilation irréversible de l’homme contraire à nos valeurs et aux principes de notre droit. Ce dont on parle, c’est d’un traitement hormonal destiné à réduire la libido. Il ne peut être administré qu’avec le consentement du sujet et doit être réversible. » ("Le Parisien" du 22 novembre 2009).

Certes, Philippe Bilger, dans son blog, a un peu ironisé, le 7 janvier 2008, sur "saint Badinter" en écrivant sans ménagement : « Homme politique, il a fait des choix, les uns bons, les autres mauvais. De sa bouche ne sont pas sorties que des paroles d’Évangile. Mais il demeure paré d’une sorte d’impartialité absolue, comme un Sage qu’on ne devrait écouter que pétrifié de respect. Militant, il bénéficie du crédit qu’on attache à qui ne l’est pas. Intellectuel, il jouit de la considération qu’on offre à l’engagement. Jouant sur les deux registres, il campe une position inexpugnable. Confortable. Je regrette, mais, pour moi, il n’est pas saint Badinter. ».

Au-delà de la morale et du droit, Robert Badinter reste aujourd’hui encore une personnalité qui compte dans le paysage politique, toujours présente et pas seulement dans le domaine juridique, mais aussi dans le domaine économique et social. Ainsi, le Premier Ministre Manuel Valls l’avait chargé le 24 novembre 2015 d’une mission sur la réforme du code du travail. Le rapport Badinter du "comité chargé de définir les principes essentiels du droit du travail" a été remis à Matignon le 25 janvier 2016 (on peut le télécharger ici).

De même, il participe au débat public dans le domaine sociétal, puisque Robert Badinter, tout comme son épouse Élisabeth Badinter, s’oppose au principe de l’euthanasie autant qu’au principe de la peine de mort, pour la même raison : « Le droit à la vie est le premier des droits de l’homme (…) constituant l’un des fondements contemporains de l’abolition de la peine de mort. » (audition du 16 septembre 2008 devant la mission Leonetti).

Robert Badinter n’est pas un saint, évidemment, il peut faire des erreurs comme tout le monde, il peut se tromper comme tout le monde, mais au moins, ce qu’il dit est rigoureux, suit une ligne cohérente, celle du droit, n’est influencé ni par la politique, ni par la posture ni encore moins par la communication. En ce sens, sa parole garde sa valeur intellectuelle et morale dans ces temps accélérés et troublés où la pensée est désormais réduite à quelques mots sur Twitter, si ce n’est à un unique smiley…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"La conscience de la gauche", article de Bertrand Le Gendre paru dans "Le Monde" le 21 février 1986.

Rapport Badinter sur les principes essentiels du droit du travail, le 25 janvier 2016 (à télécharger).
Débat parlementaire du 17 septembre 1981 sur l’abolition de la peine de mort (compte-rendu à télécharger).
Robert Badinter.
L’affaire Patrick Henry.
Robert Badinter et la burqa.
L’abolition de la peine de mort.
La peine de mort.
François Mitterrand.
François Mitterrand et l’Algérie.
Roland Dumas.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190330-robert-badinter.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/robert-badinter-une-conscience-213842

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/18/37188856.html




 

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12 mars 2019 2 12 /03 /mars /2019 03:32

« Je n’ai pas l’impression qu’il soit extrêmement honnête et je n’ai pas envie qu’il aille en prison. » (Geoffroy Lejeune, directeur de "Valeurs actuelles", le 11 mars 2019).



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Né bien après le début des aventures financières de Bernard Tapie, Geoffroy Lejeune, directeur de "Valeurs actuelles", reconnaissant qu’il n’y comprenait rien aux enjeux du (nouveau) procès qui a commencé ce lundi 11 mars 2019 au tribunal de grande instance de Paris, a exprimé sur LCI un sentiment contrasté qui pourrait être facilement partagé par un grand nombre d’observateurs malgré la haine ou la fascination qu’inspire l’ancien ministre de François Mitterrand.

Effectivement, Bernard Tapie est aujourd’hui un homme âgé, un vieillard, il a 76 ans, et il est très malade, il a deux cancers et il y a quelques mois, il a même arrêté ses traitements qui l’assommaient trop. Il n’est donc pas du tout un modèle de comportement pour les malheureuses personnes atteintes du même mal que lui, mais la loi Kouchner laisse l’entière décision au patient lui-même, c’est donc son droit le plus total de ne pas suivre les traitements prescrits, et cela le regarde, lui et les siens, mais j’insiste sur le fait qu’il ne doit pas être un exemple en la matière.

Le fait est qu’il tient. Encore. Il garde encore cette énergie folle qui en a fait un personnage atypique de l’histoire contemporaine. Il avait l’ambition de revenir sur scène (au théâtre donc) l’année dernière. Cette énergie débordante, cette soif de vivre lui a fait toucher un peu à tout, faute de n’être "rien" (au sens macronien du terme). D’abord la chanson, puis l’industrie. Une méthode Tapie rudement efficace pour lui (pas forcément pour l’industrie) : il rachetait des sociétés en liquidation, les assainissait et parfois, les faisait renaître. On a parlé de ses licenciements et de la vente des actifs, mais il fallait bien reconnaître que sans lui, c’était tout le personnel qui perdait son emploi parce qu’il aurait perdu son employeur.

Très vite, il a pu gagner largement sa vie et comme il n’était pas un homme prudent, il le montrait sans doute beaucoup trop, ce qui pouvait susciter des agacements sinon des jalousies. Il est devenu aussi animateur de télévision dans les folles années 1980 (émission "Ambitions"), au moment où le fric est devenu roi, la valeur suprême de la réussite sociale.

Il a cherché à acheter le château de Bokassa (1980), il a acheté quelques fleurons au franc symbolique, ensuite revendus plusieurs centaines millions de francs quelques années plus tard : La Vie claire (1980), Terraillon (1981), Look (1983), Testut (1983), Wonder (1984), Donnay (1988), etc. Il a eu quelques idées lumineuses (comme fabriquer des piles sans mercure ou adapter des fixations de ski aux pédales de bicyclette), mais généralement, les méthodes employées (pour acheter, redresser et revendre ses entreprises) pouvaient prêter à quelques critiques (au moins morales sinon juridiques).

Il a beaucoup touché au sport, cyclisme (La Vie claire) et football (Olympique de Marseille), et il a aussi été comédien, à la télévision, au théâtre et même au cinéma.

Comédien, sans doute est-ce le vrai métier des personnalités politiques dans ce grand théâtre qu’est la vie politique. Grande gueule, c’était un domaine qu’il ne pouvait pas laisser hors de sa portée. Et c’est cela qui lui a donné de fortes amitiés à gauche (dont Claude Bartolone), très étrangement, cette gauche fascinée par la réussite pécuniaire et le bagout, qui découvre l’argent et surtout, qui trouve en Bernard Tapie l’un des rares débatteurs efficaces face à …Jean-Marie Le Pen (qui, le 10 mars 2019, a confirmé pourtant que Bernard Tapie était bien venu le voir chez en mars 1993 pour que le candidat du FN sur sa circonscription restât au second tour, ce qui lui permettait d’être réélu). Interviewé le 28 janvier 1992 par Paul Amar sur FR3 (dans le cadre de la campagne des élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur), Bernard Tapie a déclaré, déclaration qu’il a toujours confirmée par la suite : « Celui qui (…) décide encore d’aller voter Le Pen, j’appelle ça un s@laud, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours à appeler ça un s@laud ! ».

Car Bernard Tapie a été élu député en 1988 à Marseille, à la surprise générale, avec quelques voix d’avance sur son concurrent UDF. Il a "épaté" François Mitterrand qui en a fait un ministre dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy (entre deux mises en examen). Réélu en 1993, Bernard Tapie fut téléguidé par le vieux Sphinx pour torpiller la liste de Michel Rocard aux élections européennes de juin 1994, résultat, il a fait jeu égal. L’élection présidentielle de 1995 approchait et un nouvel effet Coluche risquait de faire éclater la classe politique, d’autant plus que l’absence d’un candidat socialiste crédible (Michel Rocard dans les roses, Jacques Delors trop fatigué, Laurent Fabius touché par le scandale du sang contaminé) risquait de lui ouvrir un boulevard. Les élections municipales à Marseille en juin 1995 étaient également cruciales après l’ère de Gaston Defferre (mort en 1986) qui n’en finissait pas de se terminer : Bernard Tapie était parmi les plus crédibles maires potentiels (il ne fut pas candidat et Jean-Claude Gaudin, président du conseil régional de PACA et ministre délégué, a été élu).

Les ennuis judiciaires ont alors commencé pour Bernard Tapie acculé judiciairement à la démission de son siège de député le 5 septembre 1996, et cela fait plus de vingt-six ans qu’il s’entremêle dans ses démêlées judiciaires, avec des hauts et des bas (ruine complète, arbitrage favorable de plus de 400 millions d’euros, jugement qui l’a annulé, etc.). Avec l’argent de l’arbitrage, Bernard Tapie est devenu également un patron de presse à Marseille, si bien qu’il a aussi cherché à pousser Ingrid Levavasseur à créer sa propre liste des gilets jaunes aux prochaines élections européennes de mai 2019.

Bref, quand on regarde ce parcours chaotique de héros de roman de gare, on se dit que si le personnage n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer, tellement il a personnifié les années Mitterrand, autant sociologiquement que politiquement.

Et c’est à ce titre que François Hollande a fait une erreur de jugement. Ce "produit politique" de François Mitterrand, il a cru qu’il était un "produit" de Nicolas Sarkozy. François Hollande en a même fait un symbole du sarkozysme, à tort. Si bien que depuis 2012, Bernard Tapie subit un plein acharnement judiciaire, au nom de l’antisarkozysme affiché du pouvoir socialiste (faute de mener une politique de gauche, il fallait bien quelques symboles pour perpétuer les apparences et l’hypocrisie).

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Car de quoi s’agit-il ? D’un arbitrage considéré comme trop favorable à Bernard Tapie et trop défavorable à l’État. Or, l’État était en procès avec Bernard Tapie depuis une vingtaine d’années. Quand Bernard Tapie fut nommé ministre, il devait quitter son entreprise Adidas. Il a donc demandé au Crédit Lyonnais de trouver un nouvel acquéreur. Bernard Tapie a vendu Adidas le 15 février 1993 pour 2,1 milliards de francs, le Crédit Lyonnais a revendu Adidas pour 4,6 milliards de francs le 26 décembre 1994 et Adidas a été coté le 17 novembre 1995 à la Bourse de Francfort pour 3,3 milliards de Deutsche Mark, soit 11 milliards de francs.

Bernard Tapie s’est senti légitimement "trahi" par le Crédit Lyonnais qui était son mandataire. S’il ne peut pas se prévaloir de la plus-value entre la vente réelle et la cotation deux ans plus tard (l’entreprise a pu être valorisée entre-temps), l’option des 2,6 milliards de francs de plus-values obtenus par le Crédit Lyonnais était connue avant la cession et aurait donc dû revenir à Bernard Tapie lui-même. C’est cette différence de 2,6 milliards de francs qui est en litige encore actuellement. Bernard Tapie n’a pas longtemps attendu et a réclamé 229 millions d’euros au Crédit Lyonnais (qui allait disparaître en raison de sa faillite au profit de LCL) dès le 4 juillet 1995.

Après plus de vingt-deux années de procédures judiciaires, l’État a finalement préféré le principe de l’arbitrage, accepté également le 25 octobre 2007 par Bernard Tapie. Le 7 juillet 2008, le tribunal arbitral a donné raison à Bernard Tapie en condamnant le CDR (le Consortium de réalisation créé par l’État pour liquider le passif du Crédit Lyonnais) à lui verser 405 millions d’euros, dont 45 millions d’euros à titre de préjudice moral. Le montant principal du litige fut défini à 240 000 euros avec les frais et honoraires divers et les intérêts légaux comptés à partir du 30 novembre 1994 (c’est-à-dire 111 millions d’euros).

C’est le montant du préjudice moral (45 millions d’euros) qui est certainement le plus douteux, mais l’arbitrage favorable sur le fond à Bernard Tapie ne me choque pas même si cela fait intervenir juridiquement de nombreuses notions qui s’entrechoquent dans les interprétations diverses et variées. Cela a expliqué l’absence de contestation de la Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, à savoir Christine Lagarde (devenue directrice générale du FMI), le 28 juillet 2008, considérant que les chances que l’État puisse gagner son procès contre Bernard Tapie étaient très faibles (et très coûteuses) et qu’il fallait donc stopper définitivement cette affaire au plus vite.

Mais cet arbitrage a été finalement défait sous le quinquennat de François Hollande jusqu’aux deux arrêts de la Cour de cassation du 30 juin 2016 et du 18 mai 2017 qui ont définitivement annulé l’arbitrage de 2008 et qui imposent à Bernard Tapie de rembourser les 405 millions d’euros perçus (il faut remarquer que de cette somme, Bernard Tapie avait payé 11 millions d’euros à l’administration fiscale qui réclamait jusqu’à 120 millions d’euros au titre des bénéfices industriels et commerciaux). Ce qu’a retenu surtout la Cour de cassation et les précédents jugements, c’est qu’il y avait collusions entre Bernard Tapie et certains des arbitres du tribunal arbitral qui n’aurait donc pas pris sa décision de manière impartiale (j’ai hésité entre la forme conditionnelle et l’indicatif, le jugement dit que c’est à l’indicatif mais sans preuve formelle).

On peut comprendre pourquoi, depuis 1995, Bernard Tapie (qui a déjà fait de la prison en détention provisoire puis en condamnation ferme pendant plusieurs mois pour l’une de ses nombreuses autres affaires judiciaires) n’a plus aucune envie de revenir sur le terrain politique (il n’est de toute façon plus en état), parce qu’il est convaincu que c’est à cause de la politique, de ce qu’il représentait comme danger de préempter l’électorat du centre gauche et de la gauche, qu’il a été assommé par toutes ces mésaventures judiciaires.

Même s’il encourt aujourd’hui sept ans de prison, il y a peu de chance pour que Bernard Tapie, âgé et malade, retourne en prison. Son enjeu dans le procès qui s’ouvre, c’est son honneur et cet honneur a été mis à rude épreuve. Il a probablement été très à l’écart de certaines réglementations, mais sur le fond du sujet actuel, la vente d’Adidas, il a probablement raison : il se serait fait flouer par le Crédit Lyonnais, qui avait été déjà condamné pour le même genre de méthode aux États-Unis dans l’affaire Excutive Life. La justice américaine est beaucoup plus rapide et sévère. En France, c’est un peu différent car le Crédit Lyonnais était une entreprise publique. Juge et partie…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bernard Tapie : faut-il encore s’acharner sur cet homme ?
Aquarius : 630 vies humaines et les sales eaux.
Grandeur et décadence de Bernard Tapie.
"Un jour, un destin" rediffusée le 4 janvier 2011 sur France 2.
Bernard Tapie, victime ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190311-bernard-tapie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/bernard-tapie-faut-il-encore-s-213406

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/12/37170035.html


 

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24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 03:36

« Ma nature m’avertit, mon expérience m’a appris, qu’au sommet des affaires, on ne sauvegarde son temps et sa personne qu’en se tenant méthodiquement assez haut et assez loin. » (Charles De Gaulle, 1954).


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La commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla a rendu ses conclusions le mercredi 20 février 2019. On peut y lire le volumineux rapport (à télécharger ici) présenté au cours de la conférence de presse du président Philippe Bas et des deux rapporteurs Jean-Pierre Sueur et Muriel Jourda (à écouter ici).

Sur le plan institutionnel, c’est probablement sans précédent qu’une des deux assemblées parlementaires ait rempli sa mission de contrôle de l’exécutif de manière aussi avancée. C’est d’ailleurs un bon point pour la démocratie, et il y aura un avant et un après affaire Benalla qui, dans ce registre, marque une seconde étape après la commission d’enquête sur la malheureuse affaire d’Outreau où les parlementaires (les députés cette fois-ci) avaient créé une commission d’enquête et auditionné le fameux "petit juge" qui avait commis tant de dégâts. Cette première étape était sans précédent, c’était la première fois que des parlementaires se saisissaient d’un sujet d’actualité brûlant pour faire de l’investigation, avec tous leurs pouvoirs de contrôle.

La réaction de l’Exécutif, pour l’instant, n’est pas à la hauteur de ce "pavé" dans la mare. Car le rapport explique surtout qu’on n’y comprend rien après les propos contradictoires des protagonistes de l’affaire. Que le rôle réel d’Alexandre Benalla est resté confus après toutes les auditions. Les premières réactions sont complètement à côté de la plaque.

Le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, chargé en principe de faire le compte-rendu du conseil des ministres du 20 février 2019, a rejeté d’un revers de main le rapport en disant qu’il contenait plein d’erreurs, alors qu’il n’en avait même pas lu une seule ligne ! On est dans la pire langue de bois.

Quant au Premier Ministre Édouard Philippe, le visage buriné par la fatigue, d’habitude mieux inspiré, s’est cru obligé de faire une courte déclaration dans la cour de Matignon le jeudi 21 février 2019 pour faire état de sa "déception" et continuer avec la seule défense de l’Exécutif, à savoir la tarte à la crème de la sacro-sainte séparation des pouvoirs.

Et Édouard Philippe de poursuivre avec cette illogique réflexion institutionnelle : le gouvernement ne s’occupe pas des règles de fonctionnement des assemblées, il est donc normal que les assemblées ne s’occupent pas des règles de fonctionnement de l’Exécutif.

Personne n’a relevé mais pourtant, pour une personnalité si intelligente et si lucide dans le fonctionnement des institutions, on s’aperçoit que le pouvoir, s’il ne corrompt pas forcément (heureusement), rend parfois moins perspicace que d’habitude. Car enfin, c’est le rôle majeur et constitutionnel du Parlement, celui de contrôler l’Exécutif. Ses deux fonctions phares, ce sont légiférer et contrôler. Légiférer, souvent, c’est le gouvernement qui est à l’initiative. Contrôler, c’est la piste d’amélioration pour notre démocratie et la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 y a d’ailleurs contribué. La réforme des institutions voulue par le pouvoir actuel, au contraire, voudrait faire machine arrière, au point de vouloir limiter le droit d’amendement (qui est le dernier pouvoir réel du législateur quand il n’est pas lui-même à l’origine du texte de loi).

Il ne s’agit donc pas de comparer qui contrôle qui : l’Exécutif agit, et le Législatif contrôle celui qui agit, et il ne faut pas inverser les rôles. De plus, brandir l’invraisemblable pancarte de séparation des pouvoirs est une véritable tarte à la crème alors que c’est l’Exécutif qui est à la manœuvre dans l’ordre du jour des deux assemblées, c’est le gouvernement qui est à l’initiative de la grande majorité des lois votées par les parlementaires, et pourtant, ces derniers ne brandissent pas la sacro-sainte séparation des pouvoirs pour refuser de débattre des projets de loi (textes d’origine gouvernementale) au profit des seules propositions de loi (textes d’origine parlementaire). C’est ne rien comprendre aux institutions que de brandir cette séparation des pouvoirs. Il y a forcément des interactions.

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Enfin, dire cela, c’était sans compter la très grande compétence juridique du président de la commission d’enquête, Philippe Bas, ancien ministre et ancien Secrétaire Général de l’Élysée, et à mon sens, le plus apte, de tous les parlementaires, à occuper cette fonction de président d’une commission d’enquête sur le fonctionnement de l’État. Philippe Bas est le contraire d’un homme partisan. Il est d’ailleurs plutôt minoritaire dans son propre parti (LR) puisqu’il avait appelé à voter Alain Juppé en 2016 (comme du reste Édouard Philippe). Il a très mûrement réfléchi sur (déjà) le titre et l’objectif de sa commission d’enquête, ensuite, il a été très scrupuleux pour ne pas empiéter sur les enquêtes judiciaires en cours. On peut facilement en prendre conscience lors des auditions publiques, car cela lui arrivait d’annuler certaines questions de sénateur qui ne correspondaient pas aux buts de la commission ou qui n’étaient pas compatibles avec les enquêtes judiciaires en cours. En clair, Philippe Bas a très rigoureusement délimité les frontières de compétences de sa commission et les a tenues fermement, même auprès de sénateurs un peu trop empressés (dans leur opposition au gouvernement) et moins soucieux du contexte juridique.

L’Exécutif fait exprès de confondre une enquête sur le fonctionnement de l’Élysée et une enquête sur les décisions prises à l’Élysée : la commission d’enquête ns s’est absolument pas préoccupée de la nature des décisions politiques prises à l’Élysée, pas même de la nature des sanctions prises le 2 mai 2018 à l’encontre d’Alexandre Benalla, mais sur la manière dont elles ont été effectivement appliquées… ou pas.

La Ministre de la Justice Nicole Belloubet, qui est constitutionnaliste de métier et qui fut même membre du Conseil Constitutionnel, peut étonner quand on l’écoute après la publication du rapport, car elle paraît user d’une très grande mauvaise foi (je préfère cette option à l’option d’incompétence que son parcours empêche obligatoirement d’imaginer) quand elle dit qu’il n’aurait jamais dû y avoir d’enquête sur le fonctionnement de l’Élysée, alors qu’elle-même, en tant que garde des sceaux, avait donné son accord sur la formation d’une telle commission d’enquête en juillet 2019.

L’argument du Premier Ministre, repris par ses ministres, c’est que les parlementaires n’ont pas à dire ce que l’Élysée devrait faire pour s’organiser et recruter ses collaborateurs. Sauf qu’il y a une règle toute simple, celle de l’État de droit, et dans cette règle est incluse par exemple l’interdiction de tout conflit d’intérêts. Enfin, dans ce rapport sénatorial, ce ne sont pas les treize recommandations qui sont les plus importantes, treize recommandations d’un rapport qui peuvent être laissées ainsi, lettre morte, ce n’est pas première fois qu’un rapport qui préconise des choses ne serait pas suivi par le gouvernement, alors pourquoi débattre sur cela ? Ce ne sont que des suggestions. En quelques sortes, ces recommandations sont le prétexte de la commission d’enquête.

Mais les éléments les plus forts de ce rapport, c’est plutôt les constats, qu’il y a eu, au cœur même de l’Élysée, un chaînon faible pour la sécurité du Président de la République. Un individu qui jouissait d’une protection suprême (incompréhensible) et qui se permettait de venir dans les locaux présidentiels avec une arme à feu dans la poche, parfois en présence du chef de l’État, un individu aussi qui aurait eu des intérêts avec des clients privés étrangers (russes).

La gestion de l’affaire Benalla par le Président Emmanuel Macron a été particulièrement mauvaise. Non seulement elle a manqué de sens politique (on ne répond pas à un rapport d’enquête si politique par des arguties de technique juridique), ce qui n’est pas nouveau pour Emmanuel Macron (il était un extraterrestre du paysage politique, c’était d’ailleurs sa force en 2017), mais aussi manqué de sens de management, et pour quelqu’un qui voudrait gérer la France comme une start up, c’est plus étonnant.

Manque de sens de management : quand un collaborateur a fait n’importe quoi, on ne le protège pas, on le sanctionne voire on le licencie. Certes, dans les règles du code du travail mais de manière ferme, et on vérifie bien qu’il n’a plus les attributs de ses anciennes fonctions.

Manque de sens politique, c’est plus grave : dès le 2 mai 2018 le Président devait rompre tout lien avec Alexandre Benalla. Au lieu de cela, il a fanfaronné, se croyant intouchable, il a voulu rendre intouchable Alexandre Benalla en disant : Benalla = Macron, alors qui attaque Benalla attaque Macron. Le problème, c’est qu’en en faisant une affaire personnelle, Emmanuel Macron s’est imprudemment et très inutilement mis en danger politique majeur. Au point qu’après les nouvelles révélations sorties dans les  médias en décembre 2018, cette rupture a eu finalement lieu. Avec huit mois de retard. En pleine vigilance antiterroriste !

Reprenons le parallèle avec la gestion d’entreprise. Dans une entreprise normale, à une instance de régulation qui met en garde contre les risques que faisait encourir un employé, son patron devrait lui dire merci, la remercier de son avertissement salutaire, pour préserver la bonne marche de l’entreprise. Au lieu de refuser les constats et de croire qu’il se protège en réfutant le rapport.

En clair, la logique politique et fonctionnelle, qui aurait contribué à déminer politiquement le terrain, cela aurait été d’entrer dans le jeu des sénateurs, leur dire merci, les remercier d’avoir décelé parmi les collaborateurs de l’Élysée la présence d’un "faux jeton". Au contraire, le pouvoir exécutif se crispe, se croit attaqué (alors que le rapport n’attaque personne, il pointe juste les dysfonctionnements flagrants), et réfute la pertinence du rapport, sans aucun crédit, car la bataille, comme toute bataille en politique, reste celle de "l’opinion publique".

« Qu’ils viennent me chercher ! ».
Les sénateurs l’ont trouvé. À lui de leur répondre pour (enfin) désamorcer le volet politique de l’affaire et la laisser …au droit commun.

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Dans cette affaire, toutefois, Emmanuel Macron pourrait peut-être compter sur la bienveillance du Président du Sénat Gérard Larcher. En effet, le bureau du Sénat va devoir se prononcer sur des demandes provenant du rapport : signaler au procureur de la République des faux témoignages sous serment. Cela concerne cinq personnes, dont deux particulièrement sur la sellette, Alexandre Benalla et Vincent Crase, aujourd’hui en détention provisoire, et trois très hauts responsables de l’Élysée (en particulier Patrick Strzoda). L’enjeu personnel n’est pas mince : un risque de condamnation à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende pour chacun d’eux.

La réunion pour prendre cette décision ou pas aura lieu le 21 mars 2019, soit dans un mois, ce qui est long dans une affaire si médiatiquement accélérée. Pourquoi un temps si long pour cette question ? Parce que les groupes de la majorité sénatoriale sont divisés : ils ne sont pas tous d’accord sur la marche à suivre. Le groupe LR voudrait signaler les cinq personnes à la justice, quitte à provoquer le procès d’un Secrétaire Général de l’Élysée ou d’un directeur de cabinet, cela aurait un retentissement médiatique, politique et administratif sans précédent, et pénaliserait pour le pouvoir. Le groupe UDI, au contraire, plus conciliant, voudrait séparer le sort d’Alexandre Benalla et Vincent Crase, du sort des trois autres hauts fonctionnaires. Signaler le faux témoignage des deux premiers, sans signaler ceux des trois autres qui n’ont eu pour mission que de réduire au maximum la responsabilité présidentielle. Mais ce ne sont pas ces derniers qui ont cogné sur des manifestants.

Gérard Larcher serait plutôt favorable à ne faire aucun signalement et laisser la justice suivre son cours pour Alexandre Benalla et Vincent Crase. Il y a déjà eu un précédent pour faux témoignage sous serment dans une commission parlementaire, mais dans un contexte très différent. Le contexte de l’affaire Benalla est très politique et faire ce genre de signalement pourrait ouvrir la porte à des batailles plus judiciaires que politiques en cas de différend politique entre législatif et exécutif. À l’avenir, ce pourrait ne pas être sain. Savoir juste que ce levier existe mais ne pas l’exercer pourrait être juste une "bonne leçon".

C’est pourquoi la décision du bureau du Sénat du 21 mars 2019 sera importante. Importante personnellement pour cinq personnes clefs de cette affaire, et importante politiquement pour la poursuite du quinquennat d’Emmanuel Macron qui a bien d’autres sujets de préoccupation, notamment la crise des gilets jaunes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Affaire Benalla : un manque de sens politique ?
Vidéo de la conférence de presse de la commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla le 20 février 2019 (à télécharger).
Affaire Benalla : l’attaque frontale des sénateurs.
Rapport de la mission sénatoriale sur l’affaire Benalla le 20 février 2019 (à télécharger).
Benalla en prison : vers la fin de l’impunité ?
Alexandre Benalla dans les traces de Jérôme Cahuzac.
Jérôme Cahuzac.
Audition de Jérôme Cahuzac le 26 juin 2013 (texte intégral).
Audition d’Alexandre Benalla au Sénat le 21 janvier 2019 (vidéo à télécharger).
Audition d'Alexandre Benalla au Sénat le 19 septembre 2018 (vidéo à télécharger).
Benalla vs Sénat : 1 partout.
Audition de Patrick Strzoda au Sénat le 25 juillet 2018 (vidéo à télécharger).
Patrick Strzoda et le code du travail à la sauce Benalla.
Exemplaire et inaltérable la République ?
Institutions : attention aux mirages, aux chimères et aux sirènes !

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190221-benalla.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/affaire-benalla-un-manque-de-sens-212932

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/02/23/37123983.html



 

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23 février 2019 6 23 /02 /février /2019 03:28

« J’ai aimé Jean-Marie, j’ai détesté Le Pen. » (Yann Piat).


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Ce fut une véritable tragédie pour une femme de 44 ans et ses enfants (elle est née il y a à peine soixante-dix ans, le 12 juin 1949 à Saigon). En effet, il y a vingt-cinq ans, le 25 février 1994 à Hyères, dans le Var, Yann Piat fut sauvagement assassinée, les poumons transpercés de deux balles, lors du retour de sa permanence d’élue vers son domicile. Ce fut l’un des très rares cas d’assassinat de personnalité politique depuis le début des années 1980 en France (hélas pas le seul, notamment en Nouvelle-Calédonie).

Yann Piat s’appelait à sa naissance Yannick Marie (Piat fut le patronyme de son second mari en 1977) et était orpheline de père (ou plutôt, son père était inconnu). Sa mère était dans l’armée française en Indochine (où la fille est née) puis a milité à l’OAS en Algérie où elle a été incarcérée. Comme sa mère était une amie de Jean-Marie Le Pen, Yann Piat fut sa filleule. Les relations entre les deux n’étaient donc pas seulement politiques, elles étaient presque filiales.

En quelques sortes, le Front national est devenu la seconde famille de Yann Piat. Après avoir été secrétaire fédérale du FN dans les Landes, elle retourna dans le Var où elle avait passé son enfance, et, placée à la tête de la liste du FN dans le Var, elle fut élue députée du Var le 16 mars 1986 à l’âge de 36 ans, grâce au scrutin proportionnel mis en place par François Mitterrand. Elle ne fut pas la seule élue du FN puisque 35 candidats FN furent élus, ce qui leur a permis de créer un groupe politique à l’Assemblée Nationale présidé par Jean-Marie Le Pen (à l’époque, il fallait au moins 30 députés, maintenant, 15 suffisent). Pour l’anecdote, le nom exact des listes FN et du groupe FN était "Front national Rassemblement national".

Le gouvernement de Jacques Chirac (de la première cohabitation) a rétabli le scrutin majoritaire, si bien que la plupart des députés FN sortants furent battus aux élections législatives de juin 1988. La plupart : en fait, aucun …sauf Yann Piat qui fut la seule réélue du FN le 12 juin 1988 avec 53,7% des voix au second tour face à un candidat socialiste. Étant la seule élue du FN, elle n’a pas pu former de groupe politique et s’est assise parmi les non-inscrits dans l’hémicycle.

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Quelques mois plus tard, elle a vivement réagi lorsqu’elle a entendu Jean-Marie Le Pen faire son jeu de mot vaseux sur Michel Durafour alors ministre ("Durafour-crématoire"), prononcé le 2 septembre 1988 au Cap d’Agde, si bien qu’elle et son compagnon, le médecin François Bachelot, ancien député FN de 1986 à 1988 et ancien directeur de campagne de Jean-Marie Le Pen pour l’élection présidentielle de 1988, furent exclus du FN en octobre 1988. François Bachelot, ancien membre du RPR, a rejoint CNI tandis que Yann Piat s’est rapprochée du PR (Parti républicain).

L’une des grandes qualités de Yann Piat, qui lui a sans doute permis d’être réélue, fut sa lutte sans complaisance contre la corruption. Elle fut même surnommée Yann d’Arc pour l’occasion. Elle enquêta au sein d’une commission parlementaire sur la pénétration de la mafia en France et elle a rapidement dénoncé des liens équivoques entre le milieu du grand banditisme et le paysage politique varois.

Il faut rappeler qu’à l’époque, il y avait, pas si loin, la mise en place d’une politique de lutte active contre la corruption en Italie (plus ou moins avec succès, avec l’opération Mains propres mais aussi avec des assassinats de juges dont Falcone). De plus, dans le Var, régnait politiquement un maître incontesté (on l’appelait le "parrain du Var"), Maurice Arreckx (1917-2001), maire de Toulon de mars 1959 à mars 1985, président du conseil général du Var de mars 1985 à mars 1994, député de mars 1978 à septembre 1986 et sénateur de septembre 1986 à septembre 1995.

Maurice Arrekx était le patron de l’UDF du Var, en tant que membre du Parti républicain, parti appartenant à l’UDF et présidé par François Léotard de 1982 à 1990 (secrétaire général puis président) et de 1995 à 1997 (et par Gérard Longuet de 1990 à 1995). François Léotard, député-maire de Fréjus, qui avait une activité politique nationale depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981 (et même une ambition présidentielle), avait renoncé à se mêler des affaires politiques du Var qui étaient laissées à Maurice Arreckx. À l’instar, par exemple, de Philippe Séguin, député-maire RPR d’Épinal, qui était actif au niveau national mais ne s’occupait pas des affaires politiques du département des Vosges (laissées à Christian Poncelet, également RPR, sénateur et président du conseil général des Vosges).

Quand j’écris "affaires", il s’agit bien des affaires politiques et de l’autorité politique, et en principe, en toute légalité. J’écris "en principe" car Maurice Arreckx fut justement par la suite arrêté et emprisonné en août 1994 puis de décembre 1987 à août 1998, condamné pour corruption à quatre ans de prison dont deux avec sursis par la cour d’appel d’Aix-en-Provence en fin 1997.

Pourquoi Yann Piat s’est-elle rapprochée du PR alors qu’elle dénonçait des liens entre le milieu et la vie politique varoise dirigée par le PR ? Il faut imaginer aussi que les investitures de parti ont un sens (ou avaient un sens) pour les électeurs. Dans le Var, le parti dominant était le PR (entre 1988 et 1997, il y avait, sans compter Yann Piat, 5 députés PR sur les 7 que comptait le Var, le septième député était RPR). L’autre parti plus ou moins important dans le Var, dans l’opposition départementale, était le PS, laminé aux élections législatives de 1988 et de 1993.

En raison des consignes de Jacques Chirac et d’Alain Juppé (président et secrétaire général du RPR), le RPR était beaucoup plus ferme que le PR pour rejeter toute idée d’alliance avec le FN. C’était donc logique que, politiquement, Yann Piat, ex-FN, se tournât vers le PR pour trouver une nouvelle famille politique qui l’accueillerait.

Ce qui était moins logique, c’est qu’elle intégrait, au niveau départemental, une formation qu’elle accusait d’avoir des liens avec le milieu. Était-ce une ambition folle de vouloir assainir politiquement de l’intérieur un parti qu’elle pensait sali ? Ou était-ce simplement une téméraire imprudence ? C’est évidemment facile de se poser ces questions après son assassinat. Pensait-elle que le système varois provenait d’hommes et pas d’un parti ?

En tout cas, si elle voulait suivre une carrière "classique" d’élue, Yann Piat, députée de la 3e circonscription du Var (Hyères, Le Pradet, etc.), devait avoir une implantation locale. Elle a ainsi envisagé une candidature aux élections municipales à Hyères (environ 50 000 habitants) en 1995, et auparavant, elle voulait se présenter aux élections régionales de mars 1992 sur la liste UDF-RPR du Var (l’ensemble des listes de la région PACA était mené par Jean-Claude Gaudin, qui n’était pas encore maire de Marseille, mais président du conseil régional sortant).

Finalement, elle fut écartée de la liste UDF-RPR et elle renonça à monter une liste dissidente en échange de l’investiture de l’UDF et du RPR aux élections législatives de mars 1993. Ce fut ainsi que Yann Piat fut réélue députée du Var le 28 mars 1993, avec 42,4% des voix au second tour dans une triangulaire à laquelle participèrent un candidat divers droite (31,4%) et un candidat investi par le FN (26,2%). Il est à noter que Léopold Ritondale (1921-2008) était le maire PR d’Hyères depuis mars 1983 (mandat gagné face au maire sortant PS qui fut aussi l’opposant du second tour de Yann Piat en 1988) et qu’il a eu 74 ans aux élections municipales de 1995. Yann Piat aurait pu ainsi être sa successeure en le remplacement et mettant à la retraite (finalement, Léopold Ritondale est mort à 86 ans alors qu’il était encore maire, quelques jours avant les élections municipales de mars 2008).

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L’assassinat de Yann Piat a ému toute la classe politique, tant nationale que varoise, car c’est extrêmement rare qu’une personnalité politique soit assassinée (ce qui, d’ailleurs, peut être un des critères d’une démocratie avancée). Deux ans avant son assassinat, Yann Piat avait écrit une lettre où elle aurait mis en cause (sans aucune justification) trois personnalités politiques (Maurice Arreckx, Bernard Tapie et un ancien conseiller général) et deux membres du milieu (dont un "vrai parrain", Jean-Louis Fargette, assassiné en mars 1993 et proche de Maurice Arreckx au point que cela lui aurait coûté une carrière nationale).

Politique ou crapuleux ("ou" inclusif), cet assassinat a montré que Yann Piat gênait par sa présence politique et sa capacité à dénoncer les malversations dans la région de Toulon et d’Hyères. Il a même fait l’objet d’un film réalisé par Antoine de Caunes avec Karin Viard dans le rôle principal, diffusé le 16 avril 2012 sur Canal Plus.

Cet assassinat a fait aussi l’objet d’une enquête visiblement bâclée de deux journalistes qui ont publié en octobre 1997 chez Flammarion le témoignage d’un ancien militaire de la Direction du renseignement militaire qui a accusé presque nommément (avec des informations faciles à les identifier) François Léotard et Jean-Claude Gaudin ("Encornet" et "Trottinette"). Les deux élus nationaux du PR ont gagné leur procès contre les auteurs et l’éditeur pour diffamation et atteinte à leur honneur et ont obtenu le retrait des librairies du livre en question qui n’a pas été redistribué ensuite sans ce passage. Ces journalistes, lourdement condamnés par la justice, auraient été manipulés par ce militaire à la retraite.

Il a fallu attendre plus de vingt ans pour avoir le témoignage public de François Léotard, à l’époque de l’assassinat, Ministre d’État, Ministre de la Défense dans le gouvernement d’Édouard Balladur et l’un des plus fervents balladuriens. Dans l’émission "13h15 le dimanche" diffusé le 18 mars 2018 sur France 2, François Léotard a en effet déclaré que Jacques Chirac (concurrent d’Édouard Balladur à l’élection présidentielle de 1995 mais qui, bien que vainqueur, avait gardé des rancœurs) l’avait convoqué avec Jean-Claude Gaudin au Fort de Brégançon pour leur dire qu’il n’était pas impliqué dans cette manipulation politique visant à les discréditer.

Totalement blanchi par la justice, François Léotard a affirmé ainsi : « Je pense que le milieu le plus élevé de la République était, à travers le Ministre de l’Intérieur de l’époque, tout à fait informé et peut-être à l’origine de cette démonstration de bêtise. (…) En tout cas, c’est une façon étrange de laisser faire. Étrange… ce qui est malheureusement conforme au personnage. » (entre 1995 et 1997, le Ministre de l’Intérieur était un fidèle chiraquien, Jean-Louis Debré, puis, sous la cohabitation avec Lionel Jospin, ce fut Jean-Pierre Chevènement). Au cours de la réunion au Fort de Brégançon : « C’était à la fois solennel et familier. Chirac nous avait convoqués pour expliquer que ce n’était pas lui. Je n’ai pas ouvert la bouche. C’était un mensonge. ».

Profondément secoué par cette fausse accusation et par un triple pontage coronarien, François Léotard, qui alors était président du PR et président de l’UDF, a définitivement abandonné la vie politique le 26 décembre 2001 après la mort de son frère Philippe Léotard (le 25 août 2001).

Le procès des assassins de Yann Piat a commencé le 4 mai 1998 devant les assises du Var et le verdict très lourd a été prononcé le 16 juin 1998 avec la condamnation des six auteurs et complices, dont le commanditaire (perpétuité, mort en 2010 d’une opération du cœur), le tireur (perpétuité, libéré après seize ans de détention, mort en 2013 d’une méningite foudroyante) et le conducteur de la moto (vingt ans de réclusion, libéré en 2007, mais de nouveau en prison quelques semaines plus tard à cause d’une agression à main armée et séquestration).

Au cours de ce procès, les vrais commanditaires de cet assassinat n’ont jamais été révélés. Le tireur a dit au juge qu’il se serait agi de voyous et d’hommes politiques mais qu’il ne voulait pas les dénoncer car ils étaient encore très puissants. Comme les deux premiers protagonistes de l’assassinat sont morts maintenant, ces noms risquent de ne jamais pouvoir être divulgués un jour. Comme dans l’affaire Robert Boulin


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Yann Piat.
Jean-Marie Le Pen.
Rassemblement national.
François Léotard.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190225-yann-piat.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/yann-piat-la-jeanne-d-arc-du-var-212909

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/02/12/37094978.html





 

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 03:20

« Je ne suis pas du tout surpris qu’il soit ému. » (Édouard Philippe, 14 février 2019).



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Je reviens sur le départ de l’ancien Premier Ministre Alain Juppé de la vie politique pour se consacrer à son prochain mandat de membre du Conseil Constitutionnel. Où est passé le froid technocrate au pouvoir, droit dans ses bottes, à l’image à peine sensible aux souffrances sociales ? Voici un vieillard consensuel mais impuissant au bord de la crise de larmes, submergé par une émotion sincère qui laisse une impression de malaise, malaise parce que c’est toujours gênant d’assister à ce genre d’effusion, et malaise aussi parce qu’on pourrait se dire que l’homme a été mal "jugé".

L’émotion a débordé des yeux d’Alain Juppé lorsqu’il a prononcé ces phrases : « Je n’ai pas pris ma décision de gaîté de cœur. (…) C’est un arrachement que de me séparer de qui j’ai tant aimé, à qui j’ai tant donné et qui m’a tant donné en retour. ». Il a utilisé le verbe "aimer" comme Jacques Chirac l’a utilisé lors de sa dernière allocution télévisée, au moment de quitter le pouvoir (et la vie politique), le 11 mars 2007 : « Mes chers compatriotes. Vous l’imaginez, c’est avec beaucoup d’émotion que je m’adresse à vous ce soir. Pas un instant, vous n’avez cessé d’habiter mon cœur et mon esprit. Pas une minute, je n’ai cessé d’agir pour servir cette France magnifique. Cette France que j’aime autant que je vous aime. Cette France riche de sa jeunesse, forte de son historie, de sa diversité, assoiffée de justice et d’envie d’agir. Cette France qui, croyez-moi, n’a pas fini d’étonner le monde. ». Très pudique, Jacques Chirac avait refusé, dans un premier temps (de préparation), d’utiliser ce verbe si fort.

Dans les commentaires sur la déclaration du futur ex-maire de Bordeaux prononcée dans la matinée du 14 février 2019 (jour de la Saint-Valentin : « Avec Bordeaux et son peuple, nous sommes en quelque sorte un vieux couple. »), qu’on peut lire ici dans son intégralité, il faut rappeler au moins deux choses.

Premièrement, il est faux de dire qu’Alain Juppé prend sa retraite, il va au contraire être en charge de la lourde constitutionnalité des lois pendant neuf ans, donc jusqu’à l’âge de 82 ans : « Je souhaite continuer à servir notre pays et notre République dans un environnement plus serein. Le Conseil Constitutionnel m’en donne la chance. ». Deuxièmement, il est étonnant de l’entendre parler de "crève-cœur", de "pas de gaîté de cœur", d’un "arrachement", alors que rien, personne ne l’obligeait à prendre sa décision de se retirer immédiatement de la mairie de Bordeaux, du moins avant les élections municipales de mars 2020 (à ce propos, sa première adjointe Virginie Calmels, elle aussi, devrait se retirer de la vie politique).

Pour autant, son choix de quitter toute vie politique active, tout militantisme partisan, tout prosélytisme, non seulement il est respectable, d’autant plus respectable qu’Alain Juppé n’a de leçon de citoyenneté ou de civisme à recevoir de personne, après quarante années passées au service de l’État et des Français et avec son âge déjà canonique qui justifie un retrait sinon une retraite.

Son choix est également compréhensible et il l’a très clairement expliqué : « La vie politique est, comme toujours, un combat. J’ai aimé livrer ce combat et je l’ai fait pendant plus de quarante ans avec des bonheurs divers mais toujours avec passion. Aujourd’hui, l’envie me quitte tant le contexte change. ».

C’est intéressant d’employer ce mot "envie". Il l’avait déjà employé dans l’autre sens, pour convaincre les gens qu’il était bien motivé à se présenter à l’élection présidentielle de 2017, qu’il avait envie d’y aller, envie d’agir à la Présidence de la République (que les sondages lui apportaient alors sur un plateau d’argent). Il l’avait dit le 2 octobre 2014 dans l’émission "Des paroles et des actes" diffusée sur France 2.

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Cette déclaration avait d'ailleurs été précédée d’une précieuse aide de son mentor, Jacques Chirac, celui qui l’avait qualifié de "meilleur d’entre nous", dans "Le Figaro" le 1er octobre 2014 : « J’ai toujours su qu’Alain Juppé serait au rendez-vous de son destin et de celui de la France. (…) Peu de choses pouvaient me faire plus plaisir, pour moi-même, pour lui et surtout pour notre pays. ».

J’expliquais d’ailleurs à l’époque que la perspective d’une candidature en 2017 était plutôt rassurante : « Dans l’offre politique actuelle, Alain Juppé représente tout ce qui a manqué à la France depuis le départ de Jacques Chirac en 2007 : une autorité, une capacité à rassembler, une volonté de ne plus cliver mais au contraire de pondérer les aspérités d’une société à la cohésion sociale très fragile, une compétence, une expérience. J’ajouterais même, mais rien n’est jamais acquis dans le domaine affectif, une stabilité conjugale qui devrait ne regarder certes personne mais qui permettrait quand même d’en finir avec les ragots d’alcôves présidentielles qui viennent encore de faire la risée des médias étrangers. » (3 octobre 2014).

Et j’ajoutais toutefois : « La bataille de la primaire ouverte à l’UMP pour l’élection présidentielle de 2017 va être rude, car Alain Juppé ne sera pas seul : il y aura probablement en face de lui Nicolas Sarkozy, François Fillon et d’autres candidats (…). ». Eh oui, l’obstacle de la primaire n’a finalement pas été franchi, si bien qu’au second tour de l’élection présidentielle de 2017, ce furent des candidats qui n’ont pas été choisis par un primaire préalable qui se sont retrouvés en face des électeurs pour le match final.

Est-ce que cet échec d’Alain Juppé, ce fut une catastrophe pour la France ? Est-ce qu’avec Alain Juppé à l’Élysée en 2017, la France se serait mieux relevée, mieux rétablie ? Aurait-elle retrouvée son identité, sa fierté, sa confiance en l’avenir ? Aurait-elle pu éviter la crise des gilets jaunes ? Toutes ces questions, on ne pourra évidemment pas y répondre sans uchronie, mais aujourd’hui, je peux douter hélas d’une réponse positive, dans un sentiment de presque déception.

Pourquoi ? Parce qu’à l’évidence, Alain Juppé n’est plus l’homme de notre époque. Il est dépassé. Il n’y a d’ailleurs rien de critiquable à cela. Il est dépassé par les mœurs (notamment la nouvelle manière que prend le débat politique à coups de réseaux sociaux et de chaînes d’information continue). Il est dépassé aussi par la violence (qu’il a observée notamment dans sa ville de Bordeaux, l’une des plus "attaquées" par les "gilets jaunes violents", j’utilise cette expression pour ne pas les confondre avec la grande majorité des gilets jaunes pacifiques), violence tant réelle (matérielle, physique) que verbale (elle aussi inquiétante car elle crée un climat très angoissant, même s’il ne nous ramène pas forcément à la situation des années 1930).

Alain Juppé l’a reconnu très lucidement : « L’esprit public est devenu délétère. La montée de la violence sous toutes ses formes, verbales et physiques, le discrédit des hommes et des femmes politiques, réputés "tous pourris", la stigmatisation des élites dont un pays a pourtant besoin (pourvu qu’elles ne se reproduisent pas par cooptation mais qu’elles soient ouvertes à la société entière), bref dans ce climat général, infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux, l’esprit public est difficile à vivre et lourd à porter. ».

Trop lourd à porter pour Alain Juppé qui (rappelons-le), s’était vu associer à "Ali Juppé" lors de la campagne de la primaire LR en 2016 parce qu’il avait appelé à une "identité heureuse", prêchant l’unité au lieu de la haine, visiblement plus porteuse électoralement.

Dans sa confession, on lui reprochera sans doute, et avec raison, qu’il n’est pas allé assez loin dans son diagnostic et que la classe politique dans son ensemble a sa part de responsabilité dans cette défiance généralisée (et pas du tout nouvelle, déjà dans les années 1980, les sondages étaient assez éloquents). Lui-même, faisant partie des élites, critiquant le "tous pourris", a personnellement sa part de responsabilité avec sa condamnation le 1er décembre 2004 à quatorze mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité par la cour d’appel de Versailles dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris, mais aussi, plus généralement, avec la langue de bois utilisée comme chef du RPR et de l’UMP de 1988 à 2004 (secrétaire général puis président du RPR, président de l’UMP).

À propos de sa condamnation, rappelons aussi que sa peine est purgée et que sa condamnation est donc "effacée". Son honneur, lui, ne fut jamais mis en cause, pas même par la justice, ce que confirme l’arrêt de la cour d’appel de Versailles le 1er décembre 2004 : « Il est regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au Parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation des faits avérés. Toutefois, M. Juppé s’est consacré pendant de nombreuses années au service de l’État, n’a tiré aucun enrichissement personnel de ces infractions commises au bénéfice de l’ensemble des membres de son parti, dont il ne doit pas être le bouc émissaire. ». En d’autres termes, beaucoup pense qu’Alain Juppé a payé pour protéger le président du RPR de l’époque, à savoir, le Président en exercice en 2004, Jacques Chirac.

C’est pour cette raison qu’Alain Juppé se sent légitime à siéger au Conseil Constitutionnel : « C’est la clef de voûte de l’architecture institutionnelle de la République, le garant du respect de la Constitution et des libertés fondamentales, de l’État de droit, de l’égalité des citoyens devant la loi et devant l’impôt, de la fraternité aussi et de l’humanisme qui l’inspire. Je mesure l’honneur qui m’est fait de pouvoir y siéger. ».

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Cette déclaration peut décevoir ceux qui avaient eu confiance en lui. Peut-être avaient-ils projeté sur lui plus que ce qu’il ne pouvait donner et apporter à la vie politique ? Alain Juppé endosse ainsi la fin de l’ancien monde, celui d’avant 2007, celui où les discours politiques, dans leur grande majorité, restaient courtois et n’attisaient pas la haine. Ce monde où il s’agissait d’unir et de rassembler et pas de cliver et d’exclure. Peut-être était-il plus faible, plus fragile que prévu, que voulu, qu’imaginé ? Peut-être a-t-il été trop dépassé par l’explosion du paysage politique français, notamment en 2016-2017 où le dégagisme semble devenir le programme d’une grande partie de la population désabusée et méfiante de tout ce qui peut approcher le pouvoir de près ou de loin ?

Alain Juppé quitte la politique active au sommet finalement de ses idées politiques. Son "poulain" est aux commandes à Matignon, Édouard Philippe, qu’il a encouragé à accepter l’offre du Président Emmanuel Macron en mai 2017. Alain Juppé quitte aussi cette scène grâce à l’un des plus grands barons de la Macronie, Richard Ferrand.  Il la quitte sans s’occuper de la campagne des élections européennes alors que sa parole aurait eu de la force et de l’influence sur le débat politique.

En quittant ainsi les joutes politiques, il a su résumer la seule chose qu’il a vraiment comprise depuis plus de deux ans : « Place maintenant à la relève ! ». J’espère qu’il prendra le temps et aura l’énergie d’écrire ses mémoires (chose que Raymond Barre n’avait pas eu le courage, ni le temps, de faire). Car même en ayant raté la dernière marche du pouvoir, Alain Juppé a eu, dans l’histoire de France, l’une des destinées politiques parmi les plus honorables et les plus influentes tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Et de cela, le citoyen que je suis ne peut que le remercier : « Bon vent ! ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alain Juppé et la fragilité des dépassés.
Discours d’Alain Juppé le 14 février 2019 à Bordeaux (texte intégral).
Alain Juppé, le meilleur-d’entre-nous chez les Sages.
Alain Juppé l’utralucide.
Déclaration d’Alain Juppé le 6 mars 2017 à Bordeaux (texte intégral).
François Fillon l’obstiné.
Le grand remplacement.
Liste des parrainages des candidats à l’élection présidentielle au 3 mars 2017.
Le programme d’Alain Juppé.
Alain Juppé peut-il encore gagner ?
Alain Juppé et le terrorisme.
L’envie d’Alain Juppé.
Alain Juppé, la solution pour 2017 ?
En débat avec François Hollande.
Au Sénat ?
Virginie Calmels.
Second tour de la primaire LR du 27 novembre 2016.
Quatrième débat de la primaire LR 2016 (24 novembre 2016).
Premier tour de la primaire LR du 20 novembre 2016.
Troisième débat de la primaire LR 2016 (17 novembre 2016).
Deuxième débat de la primaire LR 2016 (3 novembre 2016).
Premier débat de la primaire LR 2016 (13 octobre 2016).
L’élection présidentielle 2017.

_yartiJuppe2019B01


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190214-alain-juppe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/alain-juppe-et-la-fragilite-des-212676

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/02/14/37101381.html



 

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 11:38

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190213-alain-juppe.html
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190214-alain-juppe.html



Discours du maire Alain Juppé le 14 février 2019 à Bordeaux

C’est avec une profonde émotion que je m’exprime aujourd’hui devant vous.

Quitter cet Hôtel de Ville est pour moi un crève-cœur.

Comme vous le savez, j’ai accepté la proposition de Richard Ferrand, Président de l’Assemblée Nationale, de me nommer au Conseil Constitutionnel. C’est pour moi un honneur et je l’en remercie.

Mon entrée en fonction devrait se faire début mars après mon audition la semaine prochaine par la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, puis ma prestation de serment.

A cette date, j’aurai démissionné de tous mes mandats électifs -maire de la Ville et président de la Métropole de Bordeaux.

Je ne m’attendais nullement à cette proposition. J’ai dû me décider en 24 heures.

Pourquoi ai-je accepté ?

Depuis plusieurs semaines, j’ai, en moi-même, pris la décision de ne pas me représenter en mars 2020 à l’élection municipale. J’avais prévu de l’annoncer après les élections européennes, à la fin de mai prochain.

Deux raisons m’ont conduit à cette décision :

    La volonté de ne pas faire le mandat de trop.

Je suis fier du travail que j’ai accompli dans notre ville depuis près de 25 ans. Comme tout bilan, le mien peut prêter à critique.

Mais je suis heureux de l’attachement réciproque qui me lie aux Bordelais.

Il y a tant de choses à faire encore et j’ai tant de projets en tête !

Mais je sens aussi le besoin de renouvellement qui monte ici et là. Le temps est venu de nouveaux visages et de nouvelles équipes.

    J’ai aussi une raison plus personnelle.

La vie politique est, comme toujours, un combat.

J’ai aimé livrer ce combat et je l’ai fait pendant plus de 40 ans avec des bonheurs divers mais toujours avec passion.

Aujourd’hui l’envie me quitte tant le contexte change.

L’esprit public est devenu délétère.

La montée de la violence sous toutes ses formes, verbales et physiques, le discrédit des hommes et des femmes politiques -réputés « tous pourris »-, la stigmatisation des élites dont un pays a pourtant besoin (pourvu qu’elles ne se reproduisent pas par cooptation mais qu’elles soient ouvertes à la société tout entière), bref dans ce climat général, infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux, l’esprit public est difficile à vivre et lourd à porter.

Je souhaite continuer à servir notre pays et notre République dans un environnement de travail plus serein. Le Conseil Constitutionnel m’en donne la chance. C’est la clef de voûte de l’architecture institutionnelle de la République, le garant du respect de la Constitution et des libertés fondamentales de l’Etat de droit, de l’égalité des citoyens devant la loi et devant l’impôt, de la fraternité aussi et de l’humanisme qui l’inspire. Je mesure l’honneur qui m’est fait de pouvoir d’y siéger.

Je n’ai pas pris ma décision de gaieté de cœur. Avec Bordeaux et son peuple, nous sommes en quelque sorte un vieux couple.

C’est un arrachement que de me séparer de qui j’ai tant aimé, à qui j’ai tant donné et qui m’a tant donné en retour.

Dans mon « dictionnaire amoureux » qui porte bien son nom, j’ai voulu faire partager les sentiments que j’éprouve pour « ma » ville, notre ville, ses hommes et ses femmes.

Je garderai en moi sa marque indélébile. Nous ne la quittons pas vraiment puisqu’Isabelle et moi y garderons une résidence.

Mais je ne jouerai pas à la statue du commandeur ! Place maintenant à la relève.

Nous ne sommes pas en monarchie et il ne me revient pas de désigner un « dauphin ».

Je réunirai cette semaine la majorité municipale puis la majorité métropolitaine. C’est collectivement que nous choisirons celui ou celle qui se présentera ensuite aux suffrages du Conseil Municipal et du Conseil de Métropole. J’ai pleine confiance dans le sens des responsabilités de celles et ceux que j’appelle encore mes équipiers.

J’ai pleinement confiance aussi dans l’avenir de notre ville, aujourd’hui injustement abimée (une pensée pour ceux qui souffrent) mais qui s’épanouira demain, attractive et fraternelle.

Bordeaux la belle – tout court – je te souhaite bon vent.

Alain Juppé, le 14 février 2019 vers 11h30, à l'Hôtel de Ville de Bordeaux.

Source : www.al1jup.com/

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190214-discours-alain-juppe-bordeaux.html

 

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29 novembre 2018 4 29 /11 /novembre /2018 03:36

« D’une manière différente, mais avec un enthousiasme intact et la même passion d’agir pour vous, je continuerai à mener les combats qui sont les nôtres, les combats de toute ma vie, pour la justice, pour le progrès, pour la paix, pour la grandeur de la France. » (Allocution télévisée du 11 mars 2007, Paris).


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Ce jeudi 29 novembre 2018, l’ancien Président de la République Jacques Chirac fête son 86e anniversaire. C’est l’occasion de lui adresser les meilleurs vœux de santé et de longue vie, aussi belle que possible. "Fête" est probablement à un bien grand mot pour cet homme bulldozer qui symbolisait la force et la volonté, le dynamisme et la vitalité et qui, maintenant, depuis plusieurs années, est très diminué par la maladie.

Peut-être à cause de cette santé défaillante, et malgré sa condamnation après son mandat, le 15 décembre 2011, à deux ans de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Paris pour détournement de fonds et abus de confiance, fait inédit dans l’histoire de la République, Jacques Chirac est devenu, au fil des quinquennats qui l’ont suivi, une des personnalités politiques les plus populaires du pays.

Il avait été pourtant souvent mal-aimé. Il n’avait jamais dépassé 20% au premier tour dans les quatre élections présidentielles auxquelles il a participé (1981, 1988, 1995 et 2002), ce qui montre qu’il n’avait, avant son retrait politique, jamais suscité une adhésion enthousiaste du peuple à sa politique ou à sa personne. Il est vrai que le pouvoir rend impopulaire, et Jacques Chirac l’a été longtemps, au pouvoir, quatre ans à Matignon (de 1974 à 1976 et de 1986 à 1988) et douze ans à l’Élysée (de 1995 à 2007), plus longtemps que De Gaulle !

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La dernière apparition publique (officielle) de Jacques Chirac a eu lieu le 21 novembre 2014 lors de la remise annuelle des prix de sa fondation. Une autre apparition discrète (non officielle) a eu lieu lors du décès de sa fille Laurence le 14 avril 2016.

Demander des nouvelles de Jacques Chirac est délicat car c'est à la fois rompre avec l’intimité de la vie privée (secret médical et droit à la confidentialité des données personnelles) mais exprimer aussi sa sympathie envers celui qui a consacré toute sa vie active aux Français.

Les rares nouvelles que le grand public peut avoir de Jacques Chirac, elles sont donc données par les proches qui viennent lui rendre visite régulièrement, comme Alain Juppé qui a confié le 24 septembre 2018 au journal "Le Monde" : « Nous avons créé au fil des années, depuis quarante ans, une relation très particulière de confiance et d’affection. (…) Ce n’est pas tout à fait mon père mais presque, et aucune épreuve ne nous a séparés. Je ne lui ai jamais failli, il ne m’a jamais failli. ».

Ainsi, Jean-Louis Debré disait le 19 avril 2016 sur Europe 1 : « Il va aussi bien que possible. Sa maladie est un peu comme une vague qui monte. Il y a parfois un calme plat mais elle ne recule jamais. (…) Quand je le vois, il est heureux de me voir. Il me reconnaît. Chirac n’a jamais été quelqu’un qui extériorise ses sentiments, mais moi qui le connais bien, quand je le regarde, quand je lis dans ses yeux, je vois qu’il souffre et je sais qu’il a de la peine. ».

Patrick Sébastien aussi a donné de ses nouvelles dans son spectacle monté au début de l’année 2018 "Ce que je n’ai jamais pu dire à la télé", en précisant qu’il a été un jour raccompagné par lui : « Il s’est levé, a pris appui sur sa canne et posé son autre main sur mon épaule. Put@in, qu’est-ce que j’aurais aimé que sa canne soit une baguette magique pour lui redonner sa vitalité, sa pêche. (…) Cet homme qui a été l’un des plus puissants du monde, obligé de prendre appui sur l’épaule d’un clown pour faire trois mètres. ». Ce témoignage doit dater de plusieurs années, et a été évoqué par "France Dimanche" le 23 février 2018.

Dominique de Villepin a témoigné le 18 mars 2018 sur RTL : « J’ai la chance de le voir de temps en temps. Il est dans une forme aussi bonne que possible (…). C’est un homme qui (…) a beaucoup compté pour moi et qui me manque (…). Chaque fois que je peux le faire, j’ai du plaisir à aller le saluer. ».

Le 8 juin 2018, Bernadette Chirac est venue inaugurer la "rue Jacques et Bernadette Chirac" à Brive-la-Gaillarde et a confié à "Paris Match" : « Vous savez combien nous sommes attachés à cette terre corrézienne qui est le berceau familial de Jacques. C’est dire son émotion lorsque je lui ai appris. (…) J’ai lu sur son visage, dans son regard, sur son sourire, un très grand bonheur. ». Cette déclaration laissait entendre certains éléments sur son état de santé.

Les dernières nouvelles émanant d’une personnalité politique, elles furent apportées par son ancien "poulain" François Baroin le 20 septembre 2018 sur RTL : « Je le vois, c’est le sens de l’intimité. Il va comme un homme dans l’état que l’on connaît avec son âge qui avance au compteur de la vie, mais qui conserve son si joli regard. ».

Autres nouvelles récentes, son amie Line Renaud a déclaré le 29 septembre 2018 sur BFM-TV : « Il est bien, il est solide… Il est très droit, il est très digne, toujours impeccablement habillé. », puis elle a lancé un : « C’est impressionnant, c’est très impressionnant. » pour exprimer son émotion quand elle a compris qu’il se souvenait de son mari Loulou Gasté.

Muriel Robin, autre grande amie des Chirac, n’ose plus les visiter, elle l’a dit dans un documentaire diffusé le 23 novembre 2018 sur France 3 : « J’ai des nouvelles. Je pourrais dire à Claude : "Je veux voir tes parents, je veux les embrasser". Mais je ne veux pas la mettre mal à l’aise avec ça parce qu’elle pourrait avoir des raisons de mon répondre peut-être "non". En même temps, elle aurait toutes les raisons de me dire "oui" parce qu’elle sait qu’elle peut avoir confiance en moi. (…) [Jacques Chirac], c’est un vrai sympathique qui aime se marrer. Il me touche beaucoup, cet homme. ». Le 26 octobre 2018 sur France 5, Muriel Robin avait déjà déclaré : « Quand je suis resté un an auprès de ma mère à Saint-Étienne quand elle a eu Alzheimer, il était l’un de ceux qui m’ont appelée le plus souvent. ».

Un homme qui, indépendamment de son combat politique (où il ne faisait aucun cadeau, c’était le moins qu’on puisse dire), a toujours montré une grande humanité envers les personnes qu’il croisait, reçoit désormais cette humanité qu’il a tellement inspirée. C’est sans doute son plus beau cadeau d’anniversaire.

À l’occasion de son anniversaire, je propose prochainement d’évoquer quelques dates marquantes de sa (longue) Présidence.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Chirac a 86 ans : comment va-t-il ?
Présidence Chirac (1) : les huit dates heureuses.
Présidence Chirac (2) : les huit dates malheureuses.
Jacques Chirac contre toutes les formes d'extrême droite.
Jacques Chirac et la paix au Proche-Orient.
Sur les décombres de l'UMP, Jacques Chirac octogénaire.
Jacques Chirac fut-il un grand Président ?
Une fondation en guise de retraite.
L’héritier du gaulllisme.
…et du pompidolisme.
Jérôme Monod.
Un bébé Chirac.
Allocution télévisée de Jacques Chirac le 11 mars 2007 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995.

_yartiChirac2018A03


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181129-chirac.html

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6 octobre 2018 6 06 /10 /octobre /2018 04:30

« Je voudrais exprimer ma reconnaissance à la politique parce que je suis un militant, cette politique si décriée mais si indispensable à notre démocratie, qui mérite (…) du respect, de l’écoute, de la tolérance et de l’élégance, c’est ce que j’ai appris avec Michel Rocard. » (Manuel Valls, le 2 octobre 2018 à Paris).


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C’est probablement le rêve de beaucoup de monde : assister à son propre enterrement. Alors, lorsqu’en plus, on peut prononcer soi-même l’oraison funèbre, il y a forcément un petit côté joyeux dans la démarche. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est ce qu’il s’est passé dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale ce mardi 2 octobre 2018 dans l’après-midi, en pleine séance des questions au gouvernement. Pour Manuel Valls.

Depuis qu’il a annoncé le 25 septembre 2018 sa candidature à la mairie de Barcelone, l’ancien Premier Ministre français Manuel Valls a été sous le feu des critiques : abandon, trahison, reniement… La sincérité de son engagement politique, la réalité de son esprit républicain, l’amour de son appartenance à la nation française (il n’a été naturalisé qu’à l’âge de 20 ans, ce fut le premier et seul chef du gouvernement de la France à ne pas être né français), ses trente-cinq ans de vie politique ont été remis en cause.

Du coup, il avait besoin de s’expliquer, de rassurer, de refaire sa profession de foi, de dire seulement que ce serait un "challenge" personnel, sans précédent d’ailleurs, mais qui n’a aucune raison d’occulter ce qui a fait sa (déjà) longue vie politique en France. Il a ainsi fait le tour des médias, commençant par le journal de 20 heures le dimanche 30 septembre 2018 sur France 2, et en passant par la matinale de France Inter le mardi 2 octobre 2018 pour expliquer : « Le choix que je fais est aussi un choix de vie (…). Je n’ai pas l’impression de trahir ni d’abandonner quelque chose. Pour moi, Paris, Barcelone, c’est le même chemin : l’Europe (…). Là-bas se joue le destin de l’Europe. ». Et pour dire aussi : « Moi, je me suis toujours senti 100% français, 100% barcelonais, 100% européen aussi. », après avoir rappelé que Charles Aznavour était « 100% français et 100% arménien ».

Il a raison d’insister sur la multi-identité. Beaucoup pensent que les identités sont exclusives les unes par rapport aux autres. Pas du tout. Ce qui fait la force d’un humain, c’est sa complexité et ses nuances, c’est justement ne pas pouvoir le ranger dans une case ou de lui faire changer de cage, qui lui donne un caractère humain.

Les revendications identitaires sont toujours inquiétantes car elles caricaturent, simplifient, dénaturent l’humain dans son extrême richesse : on n’est pas qu’un sexe, on n’est pas qu’une orientation sexuelle, on n’est pas qu’un membre d’une communauté nationale, on n’est pas qu’un croyant ou non croyant, on n’est pas qu’une tendance politique, on n’est pas qu’un métier, on n’est pas qu’un salaire, on n’est pas qu’un parent ou pas parent, qu’un célibataire ou pas célibataire, qu’un malade ou pas malade, qu’une personne en situation de handicap ou sans handicap (et d’ailleurs, qu’est-ce que le handicap ? qu’est-ce que la "normalité" ?), etc.

Revenons à cette séance de questions au gouvernement (dont on peut lire la retranscription intégrale ici). L’affaire a été préparée avec perfection. Pour une fois, LREM allait honorer celui qui n’a jamais été qu’un membre apparenté au groupe LREM. Rappelons la situation de Manuel Valls en 2017. Avant le retrait de François Hollande, Manuel Valls, Premier Ministre ambitieux et autoritaire, faisait figure de candidat incontournable à l’élection présidentielle …de 2022 ! La défection présidentielle passée, Manuel Valls a dû se présenter à l’improviste à la primaire socialiste de janvier 2017. Son échec l’a rendu amer : non seulement parce qu’il a perdu, mais aussi parce que le gagnant, Benoît Hamon, n’a représenté qu’une tendance très minoritaire du Parti socialiste (au point de faire un score désastreux). Manuel Valls, qui avait pourtant promis, comme François de Rugy, de soutenir le candidat choisi par la primaire socialiste, décida in extremis de soutenir du bout des lèvres le candidat Emmanuel Macron. Il ne pouvait pas faire autrement, leur vision politique et économique était relativement proche.

Mais Emmanuel Macron n’a jamais aidé Manuel Valls. Ni aux législatives, le nouveau Président a juste empêché la présence d’un candidat LREM dans sa circonscription à Évry, qu’il a remportée avec seulement quelques voix d’avance, ni dans la formation du gouvernement, ni dans les différentes nominations. Manuel Valls s’est senti inutile, et au début de la législature, il n’était même pas inscrit à un groupe à l’Assemblée Nationale, ce qui pouvait rendre sa présence parlementaire difficile (sans moyens ni temps de parole). Ni le PS, ni LREM ne le voulaient…

Maintenant qu’il quitte l’Assemblée Nationale et même la vie politique française, il a droit à un hommage d’adieu. C’était justifié même si les députés issus de partis extrémistes ont violemment contesté la manière de faire, à savoir, profiter des questions au gouvernement pour faire une déclaration d’adieu, pour faire un exercice de communication politique.

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Ainsi, lorsque le Président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand a annoncé le prochain orateur, Manuel Valls, les députés LREM se sont levés et l’ont applaudi, faisant une "standing ovation" (ovation debout) à celui qui, il y a encore deux ans, était probablement l’homme le plus puissant de France (et qui est devenu …"rien", selon la terminologie macronienne, ou "le dernier trou de la flûte", selon une expression entendue dans le film "Un peu, beaucoup, aveuglément" réalisé par Clovis Cornillac et sorti le 6 mai 2015). Grande émotion de Manuel Valls : il ne quittera pas la France sous les huées mais sous les hourras. C’était d’ailleurs le but, car à Barcelone, ses opposants avaient déjà un argumentaire bien rodé : Manuel Valls serait candidat à Barcelone car il serait rejeté en France. Non, ce n’est pas le cas. Heureusement. La politique et l’exercice démocratique demandent un minimum de respect.

Avant de lui passer la parole, Richard Ferrand, contrevenant à son devoir de réserve et de neutralité, y est allé avec son propre hommage : « Je ne veux voir dans votre démarche à Barcelone ni un départ, ni une rupture, mais un renouveau des engagements démocratiques et européens qui ont toujours été les vôtres. Le sens des responsabilités s’exporte, et je m’en réjouis car l’Europe se construit aussi par l’engagement partout en Europe des femmes et des hommes de notre pays. ».

Et d’évoquer ce qu’il restera de Manuel Valls dans les prochains livres d’histoire : « Je n’oublie pas (…) votre discours ici même, le 13 janvier 2015, au lendemain des attentats qui avaient ensanglanté la République. Ce discours est entré dans l’histoire des grands moments d’éloquence parlementaire et des instants graves et profonds d’unité et d’émotion nationales. ».

Richard Ferrand a fini par un "quitus" d’adieu : « Je sais que vous garderez toujours au cœur l’amour et les valeurs de la République française. ».

Puis, Manuel Valls a pris la parole. Contrairement à ce que voudrait l’exercice, il n’a pas posé de question. Il a seulement fait une déclaration politique, sa dernière intervention (et l’une des très rares depuis le début de la législature, pour ne pas dire l’unique) comme député de la République française. Il y a probablement une grande part de narcissisme dans cette intervention, mais après tout, pourquoi pas ? Manuel Valls n’est pas "n’importe qui", il a été pendant deux ans et demi Premier Ministre d’un grand pays, ce n’est pas "rien". Et il faut aussi savoir que souvent, les nouveaux députés font leur première intervention en séance publique à l’occasion des questions au gouvernement. Alors, pourquoi pas la dernière ? Et comme le but, c’était de faire la dernière intervention, pourquoi aller jusqu’à l’hypocrisie de poser une question alors que tout le monde aurait senti qu’elle ne serait qu’un prétexte ?

La reconnaissance de l’ancien militant rocardien d’origine catalane : « Alors que je m’apprête en effet à quitter l’Assemblée et la France pour un défi personnel, inédit, politique et profondément européen, je veux exprimer ma reconnaissance d’abord à mon pays, un pays unique qui donne la possibilité à quelqu’un né à l’étranger, qui a décidé d’être français à l’âge de 20 ans, de suivre un parcours politique, d’être maire, député, ministre et Premier Ministre de la République. ».

L’énumération de ses "reconnaissances" faisait un peu exercice de remerciements au Festival de Cannes, mais heureusement, les députés de l’opposition se sont donné à cœur joie pour éviter l’unanimisme et lui lancer quelques vacheries comme « 49-3 ! » (Adrien Quatennens), « Trahison ! » (Bruno Bilde), « On ne vous a pas vu depuis treize mois ! » (Éric Coquerel), « Et la question ? » (Sébastien Chenu), etc.

Manuel Valls n’a pas hésité à rappeler son profond engagement politique : « Je ne renoncerai jamais à défendre les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité, cette belle laïcité qui protège, ni à porter le message universel qu’est celui de la France depuis 1789. (…) Le Barcelonais, le Français, le Républicain, l’Européen est reconnaissant aux Français ; il ne vous oubliera jamais, jamais. Merci ! ».

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L’intervention n’a été que des propos sur ses "reconnaissances". Rien de plus. Le Premier Ministre Édouard Philippe, visiblement souriant et amusé à la fois par l’émotion de Manuel Valls et par les protestations sur certains bancs, s’est pris un petit plaisir à lui "répondre". Et hop ! Encore un hommage (deux pour le prix d’un). Bel enterrement !

Et c’est bien entendu en "collègue" Premier Ministre qu’Édouard Philippe a commencé : « Le pire des choses lorsqu’on a, ou lorsqu’on l’a eu, l’honneur de diriger un gouvernement est de susciter l’indifférence. Compte tenu de la chaleur des réactions, soit très dures, soit très élogieuses, soit très respectueuses qui se sont exprimées dans cet hémicycle lorsque votre nom a été évoqué, je crois pouvoir dire, monsieur le député, que vous n’avez jamais suscité l’indifférence. ».

Comme Richard Ferrand, Édouard Philippe aussi a rappelé ce qui restera de Manuel Valls, son attitude juste après les attentats de janvier 2015 : « Dans les jours qui ont suivi, vous avez su trouver les mots et l’ensemble de l’hémicycle, quelles que soient les positions d’aujourd’hui, s’en souvient. Nous nous souvenons de cette séance au cours de laquelle cet hémicycle, marqué par ce que nous tous avions vu, compris, ressenti, mais probablement jamais aussi marqués que vous aviez pu l’être car vous vous étiez rendu sur les lieux et vous avez vu de vos yeux, dans un silence admirable, après que vous avez pris la parole, avait chanté la Marseillaise. Dans des moments où la France était menacée, vous avez eu des mots justes, vous avez exprimé une position solide. De cela, monsieur le député, la France vous sera toujours reconnaissante. ».

Et après avoir qualifié le départ de Manuel Valls de « choix qui vous appartient, et qui, de toute évidence, est osé et courageux », Édouard Philippe lui a souhaité « le meilleur » avant de regagner son siège au banc du gouvernement.

Voilà un enterrement particulièrement honorable d’une personnalité majeure de la vie politique française (candidat à l’élection présidentielle, Premier Ministre, etc.). Il y a eu des enterrements moins honorables.

Pour prendre un seul exemple, Jean Lecanuet. Ce dernier, ancien jeune espoir du centrisme dans les années 1960, a pris la parole lors le 22 avril 1989 à Lille d’un congrès du Centre des démocrates sociaux (CDS), composante démocrate-chrétienne de l’UDF. Il prônait alors l’union de l’UDF et du RPR aux élections européennes du 18 juin 1989, comme cela avait été le cas précédemment où la liste conduite par Simone Veil avait rassemblé 43,0% des suffrages (un score quasiment impossible d’imaginer aujourd’hui !).

Son discours à Lille fut souvent interrompu par une salle très majoritairement hostile (dont j’étais) qui réclamait une liste autonome des centristes. Le choix de l’autonomie fut adopté, mais ce fut un échec électoral (la liste Veil autonome ne rassembla que 8,4% des voix). Jean Lecanuet avait eu politiquement raison, mais il ne s’est jamais remis de ce congrès où il avait été ultraminoritaire. Il ne reprit plus jamais la parole. Ce fut un enterrement discret. Les honneurs parfois hypocrites sont arrivés seulement après sa (vraie) mort, le 22 février 1993.

Mais en Macronie, les départs se font toujours avec les honneurs. Le problème, cette rentrée 2018, c’est que des départs, il y en a sans arrêt depuis quelques semaines : Nicolas Hulot, Laura Flessel, Manuel Valls, et maintenant, Gérard Collomb


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Hommage des députés français à Manuel Valls (retranscription intégrale de la séance).
Enterrement républicain de première classe pour Manuel Valls.
Manuel Valls va-t-il manquer au paysage politique français ?
Manuel Valls s’en va à Barcelone.
Manuel Valls : les cinq raisons d’un échec.
Le vaccin anti-Macrobe.
Second tour de la primaire socialiste du 29 janvier 2017.
Quatrième débat de la primaire socialiste du 25 janvier 2017.
Premier tour de la primaire socialiste du 22 janvier 2017.
Troisième débat de la primaire socialiste du 19 janvier 2017.
Deuxième débat de la primaire socialiste du 15 janvier 2017.
Premier débat de la primaire socialiste du 12 janvier 2017.
La primaire socialiste de janvier 2017.
Programme de Manuel Valls (à télécharger).
Manuel Valls candidat à la primaire PS de janvier 2017.
La ville d’Évry.
Discours de Manuel Valls le 13 janvier 2015 au Palais-Bourbon (texte intégral).
Discours de Manuel Valls le 9 janvier 2016 au CRIF (texte intégral).
Manuel Valls et l’esprit républicain.
Manuel Valls vs François Fillon (24 septembre 2015).
La ville de Manuel Valls.
La confiance Valls, volet 2 (16 septembre 2014).
La confiance Valls, volet 1 (8 avril 2014).
Les relations entre l’Élysée et Matignon.
Nomination de Manuel Valls à Matignon (31 mars 2014).
Valls sera-t-il Premier Ministre ? (15 mars 2014).
Manuel Valls et son ambition présidentielle.
Manuel Valls à la primaire socialiste de 2011.
Manuel Valls et les institutions de la République.
Valls-Bayrou, même combat ?
Et la Corse dans tout cela ?
Et les gens du voyage ?

_yartiValls2018B04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181002-valls.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/enterrement-republicain-de-208220

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 15:37

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Pour en savoir plus :
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Assemblée nationale
XVe législature
Session ordinaire de 2018-2019


Compte  rendu intégral
Première séance du mardi 02 octobre 2018


Engagement politique

M. le président. Avant de lui céder la parole, je voudrais saluer le parcours républicain et l’engagement de notre collègue Manuel Valls. (Les députés des groupes LaREM, MODEM, et UDI-Agir ainsi que quelques députés des groupes LR et NG applaudissent et se lèvent. – Les députés du groupe FI brandissent une pancarte. – Huées sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. –  Applaudissements redoublés sur les bancs des groupes LaREM, MODEM, UDI-Agir ainsi que sur plusieurs bancs des groupes NG et LR. – Huées sur les bancs du groupe FI.)

M. Erwan Balanant et M. Raphaël Schellenberger. C’est honteux !

M. le président. Chers collègues, un peu de calme ! Monsieur Mélenchon, un peu de calme.

M. François Cormier-Bouligeon. Ils sont minables  !

M. le président. Ce que l’Assemblée va donc perdre, l’Europe le gagne. Je ne veux voir dans votre démarche à Barcelone ni un départ, ni une rupture, mais un renouveau des engagements démocratiques et européens qui ont toujours été les vôtres. Le sens des responsabilités s’exporte, et je m’en réjouis…

M. Éric Straumann. Nous sommes aux questions au Gouvernement !

M. le président. …car l’Europe se construit aussi par l’engagement partout en Europe des femmes et des hommes de notre pays. La ville d’Evry, son agglomération et le département de l’Essonne ont bénéficié (Protestations sur les bancs des groupes LR et FI.)…

M. Éric Straumann. Ce n’est pas votre rôle, monsieur le président !

M. Raphaël Schellenberger. Cela doit être compté dans les dépenses de campagne  !

Mme Marine Le Pen. Quelle honte !

M. le président. …de la formidable énergie que vous avez déployée, celle-là même que vous avez mise au service des Français dans les hautes mais difficiles fonctions de Premier ministre. (Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Je n’oublie pas – et personne n’a oublié – votre discours ici-même, le 13 janvier 2015, au  lendemain des attentats qui avaient ensanglanté la République. (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir ainsi que sur plusieurs bancs des groupes LR et Socialistes et apparentés.) Ce discours est entré dans l’histoire des grands moments d’éloquence parlementaire et des instants graves et profonds d’unité et d’émotion nationale.

M. Jean-Luc Mélenchon. Il est mort ? (Rires sur les bancs du groupe FI.)

M. le président. Quoi qu’il advienne, je vous souhaite le meilleur. Vous entreprenez d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’Europe et je sais que vous garderez toujours au cœur l’amour et les valeurs de la République française.

M. Charles de la Verpillière. On croirait que c’est vous qui partez  !

M. Pierre Cordier. N’en faites pas trop, monsieur le président !

M. le président. La parole est à M. Manuel Valls, pour le groupe La République en marche. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Manuel Valls. Merci, monsieur le président, pour vos mots. Alors que je m’apprête en effet à quitter l’Assemblée et la France…

Un député. Déserteur !

M. Manuel Valls. …pour un défi personnel, inédit, politique et profondément européen, je veux exprimer ma reconnaissance d’abord à mon pays, à la France – un pays unique, qui donne la possibilité à quelqu’un qui est né à l’étranger, qui a décidé d’être français à l’âge de vingt ans, de suivre un parcours politique, d’être maire, député, ministre et Premier ministre de la République. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir ainsi que sur quelques bancs des groupes LR et Socialistes et apparentés.)

Je voudrais exprimer ma reconnaissance à la politique parce que je suis un militant, cette politique si décriée mais si indispensable à notre démocratie, qui mérite, en effet, monsieur le président, monsieur le Premier ministre, du respect, de l’écoute…

M. Adrien Quatennens. 49-3 !

M. Manuel Valls. …de la tolérance et de l’élégance – c’est ce que j’ai appris avec Michel Rocard. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Je voudrais exprimer ma reconnaissance à l’Assemblée nationale, à chacun d’entre vous, sans exception – parce que telle est ma vision de la politique –, aux présidents des groupes, au personnel de l’Assemblée, à vous, mesdames, messieurs les huissiers, ainsi qu’aux collaborateurs qui ont travaillé à mes côtés depuis 2002 (Mêmes mouvements.)

Je voudrais exprimer ma reconnaissance aux électeurs d’Évry…

M. Bruno Bilde. Trahison  !

M. Éric Coquerel. Où on ne vous a pas vu depuis treize mois !

M. Sébastien Chenu et M. Ludovic Pajot. Et la question !

M. Manuel Valls. …et de ma circonscription de l’Essonne qui m’ont fait confiance à chaque élection depuis 2002 parce que j’étais présent à l’Assemblée nationale et sur le terrain.

Chers collègues, le Parlement est ce cœur battant de la démocratie. Il faut le respecter et le faire respecter.

M. Ugo Bernalicis. Le 49-3, c’est le respecter ?

M. Manuel Valls. Je ne renoncerai jamais à défendre les valeurs de la République – la liberté, l’égalité, la fraternité, cette belle laïcité qui protège –, ni à porter le message universel qu’est celui de la France depuis 1789. (Mêmes mouvements.)

Enfin, ma reconnaissance va à l’Europe, cet espace de civilisation, de paix, de liberté et de progrès. Je l’ai défendue ici et oui, j’irai la défendre dans une autre ville. (« Et les deux minutes ? » sur les bancs du groupe FI.)

M. le président. La parole est à M. le Premier ministre.

M. François Pupponi. Quelle est la question  ?

M. Manuel Valls. Le Barcelonais, le Français, le Républicain, l’Européen est reconnaissant aux Français ; il ne vous oubliera jamais, jamais. Merci. (Les députés des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir se lèvent et applaudissent longuement – Plusieurs députés des groupes Socialistes et apparentés et LR applaudissent également.)

Plusieurs députés du groupe LR. Il ne peut pas répondre, il n’y a pas de question.

M. le président. Seul le Premier ministre a la parole.

M. Edouard Philippe, Premier ministre. La pire des choses lorsque l’on a – ou lorsqu’on l’a eu – l’honneur de diriger un Gouvernement est de susciter l’indifférence. Compte tenu de la chaleur des réactions (Sourires.), soit très dures, soit très élogieuses, soit très respectueuses qui se sont exprimées dans cet hémicycle lorsque votre nom a été évoqué, je crois pouvoir dire, monsieur le député, que vous n’avez jamais suscité l’indifférence. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

J’ai le souvenir d’avoir été votre adversaire politique.

M. Fabien Di Filippo. Très absent !

M. Jean-Luc Mélenchon. Allons ! Ce n’était pas une question !

M. Raphaël Schellenberger. On ne vous entendait pas beaucoup !

M. Sébastien Chenu. C’est l’hypocrisie en marche !

M. Edouard Philippe, Premier ministre. J’ai le souvenir de vous avoir accueilli, lorsque vous étiez ministre de l’intérieur, dans la belle ville du Havre et d’avoir évoqué avec vous,…

M. Sébastien Chenu. Larmes de crocodile !

M. Edouard Philippe, Premier ministre. …très loin de toutes les postures politiques, les questions relatives à la sécurité et les moyens pratiques sérieux que nous pouvions mettre en œuvre pour améliorer la situation. J’ai le souvenir que les engagements que vous aviez pris alors  avaient été tenus.

J’ai également le souvenir d’avoir été un député de l’opposition lorsque la France a connu plusieurs actes terroristes absolument dramatiques. Dans les jours qui ont suivi, vous avez su trouver les mots et l’ensemble de l’hémicycle, quelles que soient les positions aujourd’hui, s’en souvient. Nous nous souvenons de cette séance au cours de laquelle cet hémicycle, marqué par ce que nous tous avions vu, compris, ressenti – mais probablement jamais aussi marqués que vous aviez pu l’être car vous vous étiez rendu sur les lieux et vous aviez vu de vos yeux –, dans un silence admirable, après que vous avez pris la parole, avait chanté la Marseillaise. Dans des moments où la France était menacée, vous avez eu des mots justes, vous avez exprimé une position solide. De cela, monsieur le député, la France vous sera toujours reconnaissante. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir ainsi que sur plusieurs bancs des groupes Socialistes et apparentés et LR.)

Vous faites vivre votre engagement européen aujourd’hui par un choix qui vous appartient, et qui, de toute évidence, est  osé et courageux. 

M. Sébastien Chenu. Barcelone ne mérite pas ça !

M. Fabien Di Filippo. Il pensait à Lyon mais c’était déjà pris !

M. Edouard Philippe, Premier ministre. Je vous souhaite le meilleur, monsieur le député.

M. Laurent Furst. Pas nous !

M. Edouard Philippe, Premier ministre. Je suis sûr qu’au delà des postures, de nombreux Français seront fiers que, sans rien renier de vos engagements, vous puissiez faire valoir des qualités qui sont aussi françaises dans la belle ville de Barcelone. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Source : Assemblée Nationale.

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181002-seance-valls.html

 

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24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 04:35

« Être français, ce n’est pas renoncer à ses origines, ce n’est pas renoncer à son identité, c’est les verser au pot commun. C’est une citoyenneté qui n’est pas petite, qui n’est pas réduite à l’origine de chacun, du sang, du sol ou par naturalisation, mais qui est grande, ouverte, fondée sur la volonté de construire l’avenir ensemble ! » (Manuel Valls, le 9 janvier 2016).



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Être français, c’est la volonté de construire l’avenir ensemble. Voilà ce qu’avait dit avec force et conviction Manuel Valls devant le CRIF le 9 janvier 2016. Il était alors Premier Ministre, et était en train de rendre hommage aux victimes des attentats de janvier 2015. Un an auparavant, sous le choc de ces attentats, dans un très beau discours aux députés français, il avait proclamé son amour de la France ainsi : « La France, c’est l’esprit des Lumières. La France, c’est l’élément démocratique. La France, c’est la République chevillée au corps. La France, c’est une liberté farouche. La France, c’est la conquête de l’égalité. La France, c’est la soif de fraternité. Et la France, c’est aussi ce mélange si singulier de dignité, d’insolence, et d’élégance. » (13 janvier 2015).

L’avenir ensemble… Quitter la République française. Et retourner, lui, le "républicain chevillé au corps", lui l’ardent défenseur de la Cinquième République, lui, le patriote, retourner dans une monarchie. Il y a comme un parfum de trahison dans la décision de Manuel Valls de vouloir conquérir la mairie de Barcelone. Il compte l’annoncer officiellement ce mardi 25 septembre 2018 après plusieurs mois de tergiversation, mais cette annonce était prévisible dès ce vendredi 21 septembre 2018 avec un message d’une signature qui ne prêtait pas au doute : "Valls 2019".

Les prochaines élections municipales à Barcelone auront lieu le dimanche 26 mai 2019. Les précédentes élections du 24 mai 2015 avaient offert de justesse la victoire à une coalition de gauche radicale soutenue par Podemos. Le 13 juin 2015, Ada Colau (41 ans) a réussi à se faire élire maire grâce à l’apport des autres voix de gauche. Elle avait obtenu 11 sièges (sur 41) face au maire sortant Xavier Trias (de CiU, un parti centriste) qui n’en avait obtenu que 10. Les deux partis espagnols gouvernementaux ne représentent pas grand-chose : 4 sièges pour les socialistes (PSC) et 3 sièges pour la droite populaire (PPC). Dans les sondages, le Parti populaire représente autour de 5% et le Parti socialiste dans les 10-15%.

Pour faire face à la crise politique en Catalogne depuis un an, le Ciudadanos (parti de centre droit) a proposé en avril 2018 à l’ensemble des formations politiques catalanes opposées à l’indépendance de la Catalogne de présenter une candidature commune aux élections municipales à Barcelone. Et a proposé que ce candidat fût Manuel Valls, originaire de Catalogne (et Catalan de naissance, il n’a acquis la nationalité française que bien plus tard). Manuel Valls est populaire en Catalogne car c’est un Catalan qui a réussi en France, pays généralement aimé par les Catalans. Il est du centre gauche et peut raisonnablement rassembler tous les partis de centre droit et de gauche gouvernementale (néanmoins, le PSC a refusé cette alliance).

Le Ciudadanos a le vent en poupe puisque, aux dernières élections régionales du 21 décembre 2017, il est arrivé en tête avec plus de 1,1 million de voix (25,4% des suffrages exprimés), en remportant 36 sièges sur les 135 que compte le Parlement de Catalogne. Une audience plus grande que l’indépendantiste exilé Carles Puigdemont arrivé à la deuxième place avec 21,7% des suffrages exprimés. Le Ciudadanos représente environ 15-20% dans les sondages actuellement (alors qu'il n'avait obtenu que 11,0% le 24 mai 2015).

La victoire de Manuel Valls est donc possible, mais elle n’est pas automatique. Elle sera même très difficile. Il devra d’abord convaincre ses partenaires de faire une large union autour de lui, et ensuite, il devra convaincre les électeurs de ses convictions catalanes. Ce n'est pas gagné. Les indépendantistes sont très farouchement hostiles à la candidature de Manuel Valls. Et un sondage réalisé par Time Consultants et publié le 14 mai 2018 par le site Cronica Global a évalué la popularité des trois possibles candidats du Ciudadanos. Manuel Valls n'aurait que 10,9% d'intentions de vote, derrière l'ancienne tête de liste à Barcelone en 2015, Carina Mejias (54 ans) qui obtiendrait 12,5%, et bien après la tête de liste aux élections régionales de 2017, candidate pour la présidence de la Généralité (chef de l'opposition au Parlement de Catalogne depuis le 26 janvier 2016), la pétillante Inés Arrimadas (37 ans) qui aurait 19,6%, mais qui ne serait peut-être pas défavorable à la candidature de l'ancien Premier Ministre français. Ces 11% de sympathisants est un seuil qui pourrait s'améliorer au cours d'une campagne (c'est le but d'une campagne électorale), mais Manuel Valls n'est pour autant pas un inconnu et le résultat le moins enthousiasmant pour lui, c'est le fort rejet qu'il pourrait susciter : en effet, 70,4% des sondés seraient sûrs de ne pas voter pour lui.

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Trahison ? Peut-être dans un cadre strictement français, de paysage politique français, mais peut-être pas compris comme tel dans un cadre plus large, européen. Rappelons d’ailleurs pour la coïncidence que le 26 mai 2019, ce seront avant tout les élections européennes. On aurait d’ailleurs pu imaginer Manuel Valls s’investir comme tête de liste des pro-européens en France, mais sans doute que le combat était miné de l’intérieur : la détestation du Président Emmanuel Macron à son égard (j’y reviens ci-dessous) est trop forte pour recevoir une telle mission.

Après tout, les habitants de Lourdes ont bien vu leur maire vouloir devenir maire de Toulouse (Philippe Douste-Blazy), ceux d’Épinal leur maire vouloir devenir maire de Paris (Philippe Séguin), ceux de Saint-Herblain leur maire vouloir devenir maire de Nantes (Jean-Marc Ayraut), etc. Il y a plein d’exemples où un élu d’une population l’abandonne pour se faire élire par une autre population. Pris dans le cadre d’un paysage politique européen, cela choque moins que d’un point de vue purement français. D’ailleurs, Daniel Cohn-Bendit n’a-t-il a été élu quatre fois alternativement par des électeurs français et des électeurs allemands au Parlement Européen ?

Alors, la candidature de Manuel Valls à la mairie de Barcelone, je n’y vois pas de trahison. Mais plutôt de la déception, de l’amertume, voire du gâchis. Car après tout, à 56 ans, Premier Ministre imposant pendant plus de deux ans et demi, animal politique plein de dynamisme, de combativité, d'autorité, de ténacité, et aussi de convictions (notamment sur la laïcité), Manuel Valls était un présidentiable français tout ce qu’il y avait de sérieux et de solide, avec un programme élaboré et réfléchi. Un âge proche de celui de Georges Pompidou et de François Hollande à leur élection. Ni tout jeune, ni vieillissant. Et l’ambition de Manuel Valls, elle immense et ancienne, au point d’être comparé à Nicolas Sarkozy, aurait pu le rendre irrésistible au sein d’un électorat centriste.

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C’est là la tragédie de Manuel Valls. Comme Alain Juppé à droite, il n’aurait jamais dû passer par les fourches caudines de la primaire socialiste. L’élection de 2017 aurait probablement dû être un duel entre Manuel Valls, représentant le pouvoir sortant, et Alain Juppé, n’incarnant pas le renouvellement mais incarnant la sécurité, le retour à un certain ordre établi, de compétence, de modération, de professionnalisme. Les deux personnalités se sont fait renvoyer par leurs électeurs de primaire. Si l’échec d’Alain Juppé n’était que personnel (son programme n’était pas très éloigné de celui de François Fillon), celui de Manuel Valls était bien plus grave, était politique, Benoît Hamon représentant d’abord une sorte de gauche écolo-archaïque pour la décroissance qui n’avait rien à voir avec les idées de Manuel Valls. Comment ce dernier aurait-il pu soutenir le candidat choisi par son parti ? Piège politiquement mortel.

La tragédie de Manuel Valls, c’est qu’Emmanuel Macron a été jusqu’au bout de la logique vallsienne. C’est d’ailleurs Manuel Valls qui a insisté auprès de François Hollande pour intégrer Emmanuel Macron dans son gouvernement. Il y a un peu plus de quatre ans, Emmanuel Macron n’était encore rien politiquement ! Le terrain du réformisme de centre gauche, était occupé uniquement par Manuel Valls.

Peut-être aveuglé par les obsessions partisanes d’ancien premier secrétaire de François Hollande, Manuel Valls a été incapable de se dégager du Parti socialiste qui n’avait plus d’avenir électoral. Nommé à Matignon, et avec l’ascendant qu’il avait sur François Hollande, il aurait pu vraiment imposer un changement de paradigme, une alliance progressiste avec les forces de l’opposition, des UMP modérés, des centristes de l’UDI, et d’abord, les centristes du MoDem, dont le président François Bayrou n’a pas été beaucoup remercié de son soutien au second tour en 2012.

Résultat, le train du bouleversement du bipartisme LR contre PS est passé sans lui. Manuel Valls a été dépassé par sa propre logique ! Ensuite, les maladresses qu’il a commises contre son ministre Macron ont fait le reste. Lui imposer un 49 alinéa 3 pour sa loi alors qu’Emmanuel Macron avait réussi à convaincre une majorité de députés à la voter. Lui refuser le droit de défendre ce qui est devenu la loi El Khomri a été aussi une humiliation supplémentaire.

Le départ de la vie politique française de Manuel Valls, c’est donc d’abord un constat d’échec. L’échec d’un jeune rocardien, élu conseiller régional à l’âge de 23 ans, qui n’a jamais connu que la politique pendant ses vingt-trois années de "carrière" et qui a atteint des sommets, mais pas le principal. Alors, il va là où l’opportunité se tend pour son avenir, tournant le dos de ses ambitions françaises.

Après tout, il n’est pas rare qu’une personnalité de premier plan, passe d’une ambition présidentielle totalement crédible à une (simple) ambition municipale, qu’il s’agît de garder sa mairie comme Jacques Chaban-Delmas (Bordeaux), Pierre Mauroy (Lille), Alain Juppé (Bordeaux), Gaston Defferre (Marseille), Martine Aubry (Lille), Jean-François Copé (Meaux), Dominique Baudis (Toulouse), François Baroin (Troyes), ou qu’il s’agît, au contraire, d’en conquérir une, comme Jean Lecanuet (Rouen), Raymond Barre (Lyon), François Bayrou (Pau), parfois sans le succès escompté, comme Valéry Giscard d’Estaing (Clermont-Ferrand), Philippe Séguin (Paris), Édouard Balladur (Paris), et peut-être, pourquoi pas ? Jean-Luc Mélenchon (Marseille). Il n’y a eu que les ambitions municipales de Jacques Chirac (à Paris) qui n’ont pas occulté son ambition présidentielle restée toujours intacte après son échec de 1988.

Alors, pour répondre à ma question : Manuel Valls va-t-il manquer au paysage politique français ? La réponse est évidemment et cruellement non ! C’est justement parce qu’il ne manquera pas, parce qu’il est devenu un supplétif, un "inutile" dans son positionnement politique, quand j’écris "inutile", c’est dans le sens de "sans projet politique", que Manuel Valls quitte désespérément la France pour tenter un nouveau challenge personnel. Une nouvelle virginité politique. Sans nous. Nous, les Français… Bon vent !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 septembre 2018)
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Pour aller plus loin :
Manuel Valls s’en va à Barcelone.
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Manuel Valls vs François Fillon (24 septembre 2015).
La ville de Manuel Valls.
La confiance Valls, volet 2 (16 septembre 2014).
La confiance Valls, volet 1 (8 avril 2014).
Les relations entre l’Élysée et Matignon.
Nomination de Manuel Valls à Matignon (31 mars 2014).
Valls sera-t-il Premier Ministre ? (15 mars 2014).
Manuel Valls et son ambition présidentielle.
Manuel Valls à la primaire socialiste.
Manuel Valls et les institutions de la République.
Valls-Bayrou, même combat ?
Et la Corse dans tout cela ?
Et les gens du voyage ?

_yartiValls2018A04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180925-valls.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/manuel-valls-va-t-il-manquer-au-207901

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/24/36725823.html



 

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