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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 03:06

« Il était peu probable qu’un autre animal poussât la perfidie jusqu’à imiter le cri du chat, appelé d’habitude miaulement par onomatopation. » (Boris Vian, "Blues pour un chat noir").


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L’écrivain Boris Vian est mort il y a soixante ans, le 23 juin 1959, à Paris. Il n’avait que 39 ans (né le 10 mars 1920) et était pressé, il n’imaginait pas atteindre la quarantaine à cause de sa santé fragile et de ses flirts avec le surmenage. Sa mort soudaine était elle-même étonnante. Malgré beaucoup de réticences, il avait accepté d’assister à la première projection du film "J’irai cracher sur vos tombes" dans un cinéma près de l’avenue des Champs-Élysées, une adaptation de son œuvre dans laquelle il ne se reconnaissait pas et qu’il avait fustigée publiquement en demandant de retirer son nom du générique. Lorsque la projection a commencé et qu’il a lu au générique de début "D’après le roman de Vernon Sullivan, traduit de l’américain par Boris Vian", il se leva indigné, en pleine colère, puis s’effondra d’une crise cardiaque.

Vernon Sullivan, c’était l’un de ses multiples pseudonymes (mon préféré, un anagramme : Bison ravi !), car il préférait laisser entendre qu’il n’était pas lui-même l’auteur de ce qui pouvait être considéré comme des écrits provocateurs qui ont été parfois interdits, en particulier, justement, son roman "J’irai craché sur vos tombes" (1946) qui contient des passages érotiques.

Remarquons la belle évolution de la liberté d‘expression en France : Boris Vian a été souvent censuré de son vivant à cause de propos antimilitaristes, ou des propos plus ou moins considérés comme obscènes, et aujourd’hui, au contraire, il est étudié à l’école (aurait-il vraiment apprécié ?) et probablement qu’il a déjà fait l’objet de sujets d’examen. Bref, il n’a pas été élu à titre posthume à l’Académie française, il n’a pas reçu à titre posthume le Prix Nobel de Littérature, mais cela pourrait se concevoir maintenant (si l’on se libérait de certaines règles qui empêchent par exemple d’honorer ainsi les morts de ces manières-là).

D’ailleurs, "écrivain" caractérise très mal Boris Vian, car il fut certes romancier, poète, dramaturge, chroniqueur, mais aussi scénariste, traducteur, conférencier, musicien de jazz (joueur de "trompinette"), parolier, chanteur, compositeur, directeur artistique, acteur, etc. Il touchait à tous les arts, boulimique de la création, boulimique de l’imagination et de l’inventivité, tant des mots, que des scènes, des idées.

Boris Vian n’avait pourtant rien d’un farfelu. Il était au contraire un ingénieur, diplômé de Centrale en 1942 (il a regretté de ne pas avoir été résistant), et il a travaillé à l’AFNOR, organisme chargé de proposer les normes techniques. Il fut aussi, mais de manière plus dérisoire, un Satrape du Collège de Pataphysique à partir du 22 palotin 80 (euh, du 11 mai 1953), comme le furent notamment Jacques Prévert, Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Max Ernst, René Clair, Michel Leiris, Eugène Ionesco, Joan Miro, Jean Dubuffet, Paul-Émile Victor, Jean Baudrillard, Umberto Eco, Benoît Mandelbrot, etc.

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Il est rare de trouver des écrivains de génie avec une grande culture scientifique (Raymond Queneau était certes mathématicien). Cette culture scientifique fut habilement intégrée dans la créativité de ses œuvres, notamment lorsqu’elles touchent à la littérature et à la musique. Il a inventé ainsi des machines comme le peignophone et surtout, le pianocktail qui permet de confectionner un cocktail avec les notes jouées au clavier, et qui n’est pas sans rappeler l’orgue à bouche de Huysmans.

Il y a chez Boris Vian une inventivité sémantique, n’hésitant pas à créer de nouveaux mots ou à les modifier pour les besoins de poésie ou de fantaisie, les besoins d’humour et de clin d’œil. Il y a aussi une inventivité des idées, des choses, les couleurs changent, les objets prennent vie, les animaux pensent et communiquent, les choses se réparent comme une plaie se cicatrise (voir le carreau cassé plus loin). Un exemple dans une nouvelle : « À pas lents, ils se frayèrent un chemin dans l’atmosphère coupante. Ils arrivèrent au coin de la rue. Noir, avide, l’égout attendait à leurs pieds. ».

Il y a aussi une grande précision des faits, caractéristique que l’on peut retrouver chez Michel Houellebecq, mais avec l’humour et la joie en moins. Il y a aussi ses provocations, tant politiques que sexuelles, mais sans être graveleux, ou alors, gentiment graveleux, ce ne sont pas des provocations tristes (et gratuites) de Houellebecq, ce sont des aiguillons, du piment, pour raffermir un texte déjà dense dans sa légèreté.

Reconnaissons-le : quand j’étais adolescent, je n’avais pas accroché du tout avec Vian. Je le trouvais trop décalé et j’avais alors un goût au classicisme ordinaire trop prononcé. Après tout, on ne peut sortir des sentiers battus qu’après avoir bien connu ces sentiers battus. Picasso n’a su trouver son, ou plutôt, ses styles qu’après avoir su, très tôt, imiter les grands maîtres (ce qui a donné le thème à une excellente exposition au Grand Palais à Paris il y a une dizaine d’années). Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai savouré les pépites parfois subtiles de Boris Vian, dans la richesse de ses phrases, de sa grande érudition, de sa joie de vivre. Ses textes sont tendres.

Comme beaucoup de personnes, dont moi, Boris Vian adorait les chats. Il avait même un chat appelé "Wolfgang Büsi von Drachenfels" (baptisé par sa femme Ursula), et ce passionné de jazz a écrit une nouvelle intitulée "Blues pour un chat noir" : « Le chat en avait plein le dos du coq, si seulement il jouait, mais non, toujours sur les deux pattes, pour faire le malin. (…) Il lui flanqua un bon coup de patte sur la tête. (…) Le coq n’aimait pas se battre, mais sa dignité… Il poussa un grand cri et laboura les côtes du chat d’un bon coup de bec. ».

La parodie, elle pourrait presque l’être à titre posthume tant le visage de Boris Vian ressemble à celui de… Emmanuel Macron ! Drôle de coïncidence entre un scientifique créatif et un inspecteur des finances devenu satrape suprême.

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Je voudrais profiter de cette modeste occasion pour évoquer deux œuvres parmi beaucoup d’autres, que j’ai adorées. Un roman et une chanson très célèbre.

D’abord, la fameuse chanson au titre évocateur : "Le Déserteur" : « Monsieur le Président, je ne veux pas la faire, je ne suis pas sur Terre, pour tuer des pauvres gens. ». L’horreur du soldat qui est  tué ou dont les proches sont tués s’il ne tue pas lui-même. J’ai eu la chance de ne jamais l’avoir vécue, mais cela ne fait que deux ou trois générations que nous partageons ce privilège.

Comme beaucoup de monde, je suis contre la guerre, mais pour défendre certaines valeurs, il faut bien le cas échéant se défendre. Je ne suis donc pas particulièrement antimilitariste, mais j’adore cette chanson d’insoumission et de militantisme pour la vie, à la fois excellemment bien rédigée et structurée, et bien composée aussi. On ressent forcément de l’émotion à son écoute.

Boris Vian l’a écrite le 14 février 1954, et il l’a enregistrée entre le 22 et le 29 avril 1955 (après Mouloudji le 14 mai 1954). Mouloudji, son ami, a obtenu de Vian de changer la dernière phrase trop agressive. En effet, à l’origine, c’était peu pacifiste : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes, que je tiendrai une arme, et que je sais tirer. ». La fin définitive est celle-ci : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes, que je n’aurai pas d’armes, et qu’ils pourront tirer. » qui est d’ailleurs une très remarquable "chute".

La guerre faisait rage en Indochine (la défaite de Dien-Bien-Phu a eu lieu le 7 mai 1954). La chanson connut un regain de notoriété au début de la guerre d’Algérie, et elle fut l’objet d’interdiction à l’antenne radiophonique jusqu’en 1962. Elle est désormais étudiée pour la préparation du baccalauréat de français.

Ce qui est remarquable, c’est qu’elle n’indique aucune circonstance précise : ni le nom du Président (quel Président ?), ni le nom de la guerre ne sont mentionnés, et par conséquent, le texte est intemporel, ce qui fait sa très grande force, encore aujourd’hui (même si c’est plus difficile de trouver des futurs mobilisés qui ont déjà combattu, dont les parents ont aussi combattu).

L’autre caractéristique remarquable de cette chanson, c’est le parler populaire qui fait que "le Déserteur" est un homme du peuple auquel beaucoup de gens pourraient s’identifier. C’est pourquoi elle fait sens à beaucoup de monde et qu’elle est l’une des œuvres les plus efficaces de la pensée pacifiste, plus efficace qu’un long mémoire de thèse.





Boris Vian a écrit les paroles d’une centaine de chansons ainsi que certaines compositions. Georges Brassens évoqua cette œuvre qui sort de l’ordinaire littéraire : « Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui s’élancent à corps perdu à la découverte d’un nouveau monde, la chanson. Si les chansons de Boris Vian n’existaient pas, il nous manquerait quelque chose. ». C’est Boris Vian qui fut à l’origine de la vocation de Serge Gainsbourg qui avait assisté à l’une des prestations de Boris Vian, presque obligé d’être en scène au Théâtre des Trois Baudets en été 1954 pour promouvoir ses chansons.

Passons à "L’Écume des jours", un roman moins polémique que "J’irai cracher sur vos tombes" mais qui comporte cependant des détails propres à choquer lorsqu’il évoque deux frères jouant le rôle de "pédérastes d’honneur" pour le mariage des héros (au même titre que demoiselles d’honneur). Je propose ici quelques citations qui montrent le style exceptionnel de Boris Vian.

Le roman, lui aussi très célèbre, ne l’a été qu’après sa mort. Boris Vian comptait sur ce roman pour sa notoriété alors que de son vivant, ce fut plutôt ses œuvres plus provocatrices qui lui apportèrent de quoi vivre. "L’Écume des jours", publié en 1947 (il l’a écrit à l’âge de 26 ans) est passé plutôt inaperçu à sa première édition. Il est désormais le livre phare de l’écrivain. Quand on le relit, il est exceptionnel d’une saveur jamais démentie, un goût bon enfant du petit bonheur ordinaire dans une maison bourgeoise. Il y a un peu de Georges Perec, dans cette œuvre.

Car il s’agit d’un roman d’amour. Le héros (qui vit de ses rentes), son meilleur ami, qui est ingénieur mais son salaire est si faible qu’il n’a pas de quoi s’habiller aussi décemment que ses ouvriers (« malheureusement un ingénieur ne peut pas se permettre d’avoir tout. »), sont passionnés par le jazz et par Jean-Paul Sartre. Colin recherche l’amour : « Il les rouvrit très vite [les yeux], car il voyait, sous ses paupières, des tas de filles et ça lui faisait perdre son chemin. Il y en avait une devant lui. Elle allait dans la même direction. On voyait ses jolies jambes dans ses bottillons de mouton blanc (…). », et il n’hésite pas à se confier auprès de son ami cuisinier.

L’humour décalé peut être de l’absurde, de la loufoquerie, de la fantaisie parfois rêveuse, du fantastique même. Aussi, prête-t-on peu d’importance à ce pauvre chef d’orchestre qui meurt au début d’un mariage (« Il y eut un bref accord dissonant car le chef d’orchestre, qui s’était trop rapproché du bord, venait de tomber dans le vide, et le vice-chef prit la direction de l’ensemble. Au moment où le chef d’orchestre s’écrasa sur les dalles, ils firent un second accord pour couvrir le bruit de la chute mais l’église trembla sur sa base. »), mais on s’inquiète des blessures des pattes d’une souris qui grattait une vitre pour faire venir le soleil.

Et l’incertitude sur la réalité morbide : « Dans une autre vitrine, un gros homme avec un tablier de boucher égorgeait des petits enfants. C’était une vitre de propagande pour l’Assistance publique.
– Voilà où passe l’argent, dit Colin. Ça doit leur coûter horriblement cher de nettoyer ça tous les soirs.
– Ils ne sont pas vrais ! dit Chloé, alarmée…
– Comment peut-on savoir ? dit Colin. Ils les ont pour rien à l’Assistance publique. ».

Ce qui est extraordinaire à sa relecture, c’est la grande modernité du texte. Et surtout, son absence de date. Il est aussi valable qu’il y a soixante-dix ans, et cela malgré les grandes évolutions des technologies. Pas de smartphone dans l’histoire, évidemment. À cette époque, Boris Vian envisageait des machines pour tout : « Nicolas débarrassa la table en appuyant sur un petit levier et la vaisselle sale s’achemina vers l’évier par un gros tube pneumatique qui se dissimulait sous le tapis. ».

On ressent d’ailleurs la culture de l’ingénieur dans d’autres passages, comme celui sur la danse : « Le principe du biglemoi (…) repose sur la production d’interférences par deux sources animées d’un mouvement oscillatoire rigoureusement synchrone. (…) Il se produit alors (…) un système d’ondes statiques présentant, comme en acoustique, des nœuds et des ventres, ce qui ne contribue pas peu à créer l’atmosphère dans la salle de danse. (…) Les professionnels du biglemoi (…) réussissent parfois à installer des foyers d’ondes parasites en mettant séparément en vibration synchrone certains de leurs membres. ».

Un escalier musical : « L’escalier tournait trois fois sur lui-même et amplifiait les sons dans sa cage, comme les ailettes dans le résonateur cylindrique d’un vibraphone. ».

Fabrication et écoute d’un disque virtuel : « Il prit une feuille de houx au bouquet de la table et saisit le gâteau d’une main. Le faisant tourner rapidement sur le bout du doigt, il plaça, de l’autre main, une des pointes du houx dans la spirale. ».

Trajectoire routière (direction, l’église pour le mariage) : « La voiture décrivit une élégante cardioïde et s’arrêta en bas des marches. ».

On y parle aussi cuisine (comme dit plus haut, l’un des personnages est un cuisinier, passant du comportement de majordome hautain : « J’ai l’orgueil de ma position, Monsieur, dit Nicolas, et vous ne sauriez m’en faire grief. », à celui du copain de chambrée selon les circonstances et son habillement) : « Lardez l’andouillon de pattes de homards émincés et revenues à toute bride dans du beurre assez chaud. (…) Lorsque l’andouillon émet un son grave, retirez prestement du feu et nappez de porto de qualité. Touillez avec spatule de platine. Graissez un moule et rangez-le pour qu’il ne rouille pas. ».

La recette miracle après une cuite (mais il vaut mieux éviter de conduire après son absorption, contrairement à ce qui est indiqué dans le roman ; à l’époque, il y avait beaucoup moins d’attention portée à la sécurité routière) : « Il se confectionna un horrible breuvage sous les yeux de Colin et de Chloé. Il y avait du vin blanc, une cuillerée de vinaigre, cinq jaunes d’œufs, deux huîtres, et cent grammes de viande hachée avec de la crème fraîche et une pincée d’hyposulfite de soude. Le tout descendit dans son gosier en faisant le bruit d’un cyclotron en pleine vitesse. ».

Chez Vian, les choses s’animent miraculeusement et toujours de manière précise.

La cravate indocile : « Le jet de pulvérin frappa la cravate en plein milieu du nœud. Elle eut un soubresaut rapide et s’immobilisa, clouée à sa place par le durcissement de la résine. ».

L’ascenseur épuisé : « Le plancher de l’ascenseur se gonfla sous leurs pieds et, dans un gros spasme mou, les déposa à l’étage. La porte s’ouvrit devant eux. ».

Une lueur cuivrée : « Le cuivre, sous l’effet de la chaleur, fondait et coulait en ruisseaux rouges frangés de scories spongieuses et dures comme de la pierre. ».

Du poulet au formol : « Colin choisit une nappe bleu clair assortie au tapis. Il disposa, au centre de la table, un surtout formé d’un bocal de formol à l’intérieur duquel deux embryons de poulet semblaient mimer le "Spectre de la Rose", dans la chorégraphie de Nijinsky. ».

Les larmes et leur crépitement : « Il s’assit au bord du trottoir et pleura encore. Ça le soulageait beaucoup et les larmes gelaient avec un petit crépitement sur le granit lisse du trottoir. ».

Le regard tendre : « Il était si gentil qu’on voyait ses pensées, bleues et mauves, s’agiter dans ses veines de ses mains fines. ».

La fantaisie est à toutes les pages : « Un étalage de fournitures pour fakirs retint l’attention de Colin. Il nota la hausse des prix du verre en salade et des clous à rembourrer, par rapport à la semaine passée. ».

Du verre autoréparateur : « Le carreau cassé commençait à repousser ; une mince pellicule se formait sur les bords du châssis, opalescente et irisée d’éclats incertains, aux couleurs vagues et changeantes. ».

Le simple pigeon des rues est le résultat d’une machinerie complexe : « Le souterrain était bordé des deux côtés par une rangée de volières de grandes dimensions, où les Arrangeurs urbains entreposaient les Pigeons-de-Rechange pour les Squares et les Monuments. ».

Le poisson rouge et la souris grise : « Chloé se mirait dans l’eau du bassin d’argent sablé où s’ébattait, sans gêne, le poisson rouge. Sur son épaule, la souris grise à moustaches noires se frottait le nez avec ses pattes et regardait les reflets changeants. ».

Toujours la souris grise : « La souris croisa les bras et se mit à mâchonner d’un air absent, puis recracha précipitamment en sentant le goût du chewing-gum pour chats. Le marchand s’était trompé. ».

Des insectes ? « Quelques bestioles zonzonnaient dans le soleil, se rendant à des tâches incertaines, et dont certaines consistaient en une rapide giration sur place. ».

Les comparaisons sont légions : « (…) Le patineur (…) restait collé là, comme une méduse de papier mâché écartelée par un enfant cruel. ».

Le sentiment amoureux : « Il n’ajouta pas qu’à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande, où on n’entend que la grosse caisse. ». Autre effet : « Il se fit un abondant silence à l’entour, et la majeure partie du reste du monde se mit à compter pour du beurre. ». Ou encore : « C’est terrible, dit Colin, je suis à la fois désespéré et horriblement heureux. C’est très agréable d’avoir envie de quelque chose à ce point-là. ». Absence de contrôle : « Mais vous savez, quand on est amoureux, on est idiot. ». Oxymore : « Il était si heureux que cela lui faisait énormément de peine… ».

Les descriptions aussi sont légions : « Je vais d’abord m’abluter, et me raser, et me vérifier. ». Les nuages : « Les nuages entraient sans façon dans l’Église et traversaient la nef en flocons gris et amples. ». La neige : « Ce matin, j’avais la poitrine toute pleine de cette neige. ».

Des centaines de nouveaux mots ou expressions reprennent d’anciennes ou carrément sont d’un concept nouveau. Par exemple, les "varlets-nettoyeurs" de la patinoire « qui, désespérant de récupérer dans la montagne de victimes autre chose que des lambeaux sans intérêt d’individualités dissociées, s’étaient munis de leurs raclettes pour éliminer le total des allongés ». Il y a du Pierre Desproges dans un tel texte (je sais que cette remarque est anachronique).

Les prénoms sont parfois originaux (même si certains ne le sont plus, comme Chloé, très fréquent de nos jours, utilisé ici pour sa référence à Duke Ellington), ainsi que les noms pour reprendre de vrais noms : Jean-Sol Partre et la Duchesse de Bovouard.

Description surréaliste d’une conférence sartrienne : « Nombreux étaient les cas d’évanouissement dus à l’exaltation intra-utérine qui s’emparait plus particulièrement du public féminin, et, de leur place, Alise, Isis et Chick entendaient distinctement le halètement des vingt-quatre spectateurs qui s’étaient faufilés sous l’estrade et se déshabillaient à tâtons pour tenir moins de place. ».

La folie des journalistes : « Jean-Sol venait de débuter. On n’entendait tout d’abord que le cliquetis des obturateurs. Les photographes et reporters de presse et du cinéma s’en donnaient à cœur joie, mais l’un d’eux fut renversé par le recul de son appareil et une horrible confusion s’ensuivit. Ses confrères furieux se ruèrent sur lui et l’arrosèrent de poudre de magnésium. Il disparut dans un éclair éblouissant à la satisfaction générale, et les agents emmenèrent en prison tous ceux qui restaient. ».

La fin de la conférence : « Partre s’était levé et présentait au public des échantillons de vomi empaillé. Le plus joli, pomme crue et vin rouge, obtint un franc succès. ». Une référence à "La Nausée", bien entendu.

Quelques belles expressions comme : « L’attente (…) est un prélude sur le mode mineur. ». Ou : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun. ».

Le roman n’est pas exempt des sels de la sensualité : « La porte claque derrière lui avec le bruit d’une main nue sur une fesse nue… Ça le fit tressaillir… ». Une déclaration : « Je t’ai déjà dit que je t’aimais bien, en gros et en détail. ». Réponse de l’amoureuse : « Alors, détaille, murmura Chloé, en se laissant aller dans les bras de Colin, câline comme une couleuvre. ».

Scène de patinage : « Elle se dégagea, saisit Colin par la main et l’entraîna vers le centre de sudation. Ils bousculèrent de nouveaux arrivants du sexe pointu, glissèrent au tournant du couloir et rejoignirent le noyau central par la porte de la salle à manger. ».

Et voici la scène de "la" rencontre :
« – C’est Colin, dit Isis. Colin, je vous présente Chloé…
Colin avala sa salive. Sa bouche lui faisait comme du gratouillis de beignets brûlés.
– Bonjour ! dit Chloé…
– Bonj… êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? demanda Colin… ».

Et que faire une fois l’amour partagé ? « Il ne savait pas que faire avec Chloé. Peut-être l’emmener dans un salon de thé, mais l’atmosphère en est, d’ordinaire, plutôt déprimante, et les dames goinfres de quarante ans qui mangent sept gâteaux à la crème en détachant l’auriculaire, il n’aimait pas ça. Il ne concevait la goinfrerie que pour les hommes, chez qui elle prend tout son sens sans leur enlever leur dignité naturelle. Pas au cinéma, elle n’acceptera pas. Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. Pas aux courses de veaux, elle aura peur. Pas à l’Hôpital Saint-Louis, c’est défendu. Pas au Musée du Louvre, il y a des satyres derrière les chérubins assyriens. Pas à la Gare Saint-Lazare, il n’y a plus que des brouettes et pas un seul train. ».

Le jour du mariage, les jolies filles seront-elles nues ? La mariée : « Chloé avait passé ses bas, fins comme une fumée d’encens, de la couleur de sa peau blonde et ses souliers hauts de cuir blanc. Pour tout le reste, elle était nue, sauf un lourd bracelet d’or bleu qui faisait paraître encore plus fragile son poignet délicat. – Crois-tu qu’il faut que je m’habille ?… ». Et les demoiselles d’honneur : « Vous êtes belles, toutes les deux, dit Chloé. C’est dommage que vous ne puissiez venir comme ça, j’aurais aimé que vous restiez avec vos bas et vos souliers seulement. – Va t’habiller, bébé, dit Alise, tu vas tout faire rater. ».

Il n’y a donc rien de choquant dans ce livre succulent, et l’esprit est clair, le style direct et le verbe franc. Ce qui en fait un texte moderne qui pourrait toujours être contemporain. Merci Boris !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190623-boris-vian.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/boris-vian-l-humour-decale-devant-216073

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/20/37443425.html




 

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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 18:00

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. (…) [Les] archéologues, exhumant patiemment les moindres débris des arts qu’on supposait perdus, ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition, c’est-à-dire d’un état de quiétude de l’esprit assez commode. » (Eugène Viollet-Le-Duc, 1866).


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Cela fait deux mois que le toit et la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris ont été détruits par un incendie qui a ému la terre entière. Une messe y a même été célébrée ce samedi 15 juin 2019 à 18 heures. Le Président de la République Emmanuel Macron a réagi très rapidement en faisant présenter au Parlement un projet de loi permettant quelques dérogations pour une restauration/reconstruction rapide. L’objectif plus politique que technique est d’achever les travaux avant le début des jeux olympiques de Paris, en 2024. Beaucoup de personnes qualifiées, des scientifiques, des conservateurs, etc. se sont inquiétés de cette précipitation, craignant qu’une mauvaise analyse du diagnostic (de mécanique des structures) hypothèque l’avenir de la cathédrale sur du long terme.

Personne ne peut critiquer les hommes (et les femmes) de l’art (au sens général et aussi au sens propre ici) de se préoccuper d’un bien commun qui a vécu déjà huit siècles et qui est appelé à vivre encore aussi longtemps si les décisions prises sont pertinentes. L’enjeu n’est pas la "civilisation" ni française, ni européenne, ni chrétienne, mais l’avenir d’un de monuments phares de la ville de Paris, de son histoire et, parce que la France est un pays très centralisé, l’histoire de Paris se confond un peu avec l’histoire de France (pas toujours heureusement).

En revanche, beaucoup ont fustigé des milliardaires de s’être intéressés au sort de la cathédrale en proposant de donner jusqu’à 200 millions d’euros. Cette surenchère rapide des dons, au lieu de choquer, devrait au contraire en réjouir plus d’un, d'autant plus lorsqu'on connaît le très faible budget annuel de l'entretion du patrimoine en France (328 millions d'euros en 2018). Inutile de parler de réduction d’impôts pour les dons, tout le monde sait bien que cette réduction d’impôts a toujours été plafonnée à quelques milliers euros et l’on imagine aisément que comme chaque année, ces milliardaires ont dû déjà épuiser leur optimisation de dons.

Non, cette floraison spontanée de millions d’euros provenant des plus riches en France montre simplement, mais personne ne veut le reconnaître, que ces milliardaires tant honnis (bien qu’ils font vivre des centaines de milliers de familles comme employeurs), ne pensent pas seulement à l’argent, ne sont pas apatrides, ne sont pas sans culture ni art. Au contraire, ils sont patriotes et ont l'amour de la France au point de vouloir financer la restauration d'un symbole français.

Au contraire, la richesse a cette chance de permettre de s’intéresser aux arts. J’en veux pour preuve la collection de François Pinault ou encore la construction du musée de la Fondation Louis Vuitton au-delà du Jardin d’acclimatation. Cela écorcherait ceux qui bavent de jalousie devant tant de richesse de le reconnaître, mais on peut être riche, et vouloir le bien de l’humanité. L’incendie de Notre-Dame de Paris en a apporté une démonstration éclatante.

On pourra toujours me rétorquer que ces personnes-là préfèrent être généreux avec des vieilles pierres plutôt qu’auprès les plus pauvres, les démunis, les défavorisés. Pourtant, il ne faut pas croire qu’ils sont la source de la misère, ils sont même ceux par qui la misère a été parfois stoppée par leur talent de stratèges industriels. Combien d’empires industriels d’il y a une ou deux générations ont-ils disparu à cause d’héritiers incompétents ? Ceux qui, aujourd’hui, sont à la tête de milliards, qu’ils fussent les créateurs ou de simples héritiers, ont montré leur capacité de produire et à ce titre, enrichissent la nation elle-même : tant qu’il n’y a pas création de richesse, il n’y aura pas de redistribution. La redistribution ne peut venir qu’après la création de richesse. C’est, semble-t-il, difficile à admettre en France.

Mais qu’importe, cette polémique très idéologique et d’un autre temps (plutôt milieu du XIXe siècle que début du XXIe siècle, et encore, "début" est bien exagéré, 2019, le siècle est maintenant bien entamé) n’est pas très importante, c’est même une caractéristique très française qui veut qu’on déteste l’argent tout en cherchant à en avoir le plus (en resquillant si besoin est). Les Anglo-Saxons ne sont pas aussi gênés que les Français avec l’argent.

La polémique qui risque au contraire de grandir autant qu’un feu de poutres dans une cathédrale, c’est la reconstruction. Je ne sais pas vraiment comment appeler précisément l’opération qui vise à réparer les dégâts causés par l’incendie, à savoir le toit en bois et la flèche. Cette polémique couve et enfle avec une incidence qui n’a rien à voir avec Notre-Dame de Paris : l’antimacronisme primaire tendrait à s’opposer à tous ce que fait ou propose Emmanuel Macron. Le problème, pour ceux qui le pratiquent, c’est qu’il est Président de la République, et l’ampleur de l’émotion a prouvé que si Emmanuel Macron ne s’était pas impliqué dans ce dossier, nul doute qu’on le lui aurait reproché aussi !

De quoi s’agit-il ? En gros, il y a deux camps, ceux qui veulent reconstruire la cathédrale pour la retrouver exactement comme elle était avant l’incendie, à savoir, avec des poutres en bois qui datent de 800 ans, et ceux qui veulent une reconstruction innovante, qui veulent "profiter" de ce drame pour construire avec nouveauté qui aurait un sens avec ce troisième millénaire, voire qui lui donnerait un sens. Il y a aussi les consensuels qui proposent une reconstruction apparente à l’identique mais avec des matériaux modernes (par exemple, en utilisant le titane, très résistant et léger, très cher aussi).

Une telle polémique n'est pas surprenante. Lors de l'attentat du World Trade Center le 11 septembre 2001, il y avait eu aussi l'opposition entre une simple reconstruction à l'identique des parties détruites et au contraire, la construction d'autre chose pour rendre hommage aux victimes. Quant à la non reconstruction du château des Tuileries et du château de Saint-Cloud, cela résultait de la volonté politique des républicains du début de la Troisième République d'éliminer tout symbole monarchique.

Ce qui est étonnant, c’est que les premiers partisans très fermes de la reconstruction à l’identique, qu’on a le droit pour l’occasion d’appeler "conservateurs" car c’est bien le sens de ce mot, ce sont souvent ceux qui font profession d’identité nationale, voire qui se revendiquent "identitaires". Or, parmi l’identité nationale, il y a ces fameuses racines chrétiennes. Personne ne les niera et la cathédrale en est la preuve, et l’émotion populaire, bien au-delà des chrétiens, la preuve vivante : ces racines sont à chérir, évidemment, elles sont le fondement de bien des décisions d’aujourd’hui, tant en droit qu’en politique sociale et culturelle.

L’étonnant, c’est que ces partisans ne se confondent pas avec ceux qui pratiquent régulièrement la foi. Il y a ceux qui revendiquent, et ceux qui pratiquent. Or, beaucoup de prêtres, d’évêques, sont beaucoup plus prudents sur la volonté de reconstruire à l’identique. Ceux qui ont l’habitude de visiter les églises le savent : l’histoire de chaque église, pluriséculaire, est faite de drames et d’innovations, de destruction pendant les guerres, d’incendies, de reconstruction, également de dons provenant des plus riches (qui ont alors leur nom, aujourd’hui inconnu, inscrit sur une plaque de marbre dans un recoin de l’église).

Or, justement, chaque drame a permis quelques innovations. Prenons justement Notre-Dame de Paris, la flèche existante était tellement fragile qu’il a fallu la démonter entre 1786 et 1792 (en pleine Révolution française). Cela a permis à Eugène Viollet-Le-Duc d’innover en remontant une nouvelle flèche, inaugurée le 16 août 1859, entourée de statues représentant les douze apôtres, dont l’un, saint Thomas, patron des architectes, ressemble étrangement à …Viollet-Le-Duc lui-même ! Pourquoi pas ? C’était imaginatif et artistiquement intéressant, mais on pouvait difficilement dire que c’était dans l’esprit du XIIIe siècle. Au contraire, c’était bien dans l’esprit du XIXe siècle (et encore, pas celui de Victor Hugo !).

Alors, pourquoi ne pas imaginer une reconstruction qui reste évidemment en accord avec le passé séculaire de la cathédrale mais qui proposent quelques innovations ? Dans tous les cas, personne n’osera dire que cela en fera une "cathédrale Macron". Un musée (Chirac), une bibliothèque (Mitterrand), un Centre culturel (Pompidou), oui, parce que c’était venu de nulle part. Ici, c’est une cathédrale déjà existante.

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De même, personne n’osera dire que la Pyramide du Louvre est la Pyramide Mitterrand. Justement, arrêtons-nous à cette pyramide inaugurée le 4 mars 1988 et ouverte au public le 29 mars 1989. C’était même la première image d’Emmanuel Macron le soir de son élection. Il a parlé juste devant cette pyramide dans un style très mitterrandien (François Mitterrand avait attendu dix jours pour faire cela, juste devant le Panthéon). Le Louvre existait bien avant François Mitterrand. Le Louvre l’a emporté sur le Président. Mais nul ne peut s’empêcher de constater que sans François Mitterrand, et sa conférence de presse du 24 septembre 1981, il n’y aurait pas eu de Pyramide du Louvre. C’était d’ailleurs l’une des sources d’agacement et de divergence du ministre pourtant fidèle, Pierre Joxe, qui avait osé lui dire que ce n’était pas son rôle ni sa compétence de choisir des projets d’architecture.

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Y aura-t-il une pyramide en guise de flèche ? Avec les connotations d’ailleurs spirituelles qui pourraient les accompagner ? Évidemment, non. Il faut d’ailleurs informer que le célèbre architecte américain (d’origine chinoise) qui a été à l’origine de la Pyramide du Louvre (projet présenté le 21 juin 1983), Ieoh Ming Pei, est hélas mort à New York il y a un mois, le 16 mai 2019, à l’âge de 102 ans (né le 26 avril 1917 à Canton). Il n’a pas construit que des pyramides, bien au contraire, il est même considéré comme inspiré par le "cubisme", et plus généralement, donc, par la géométrie.

Pei, comme beaucoup de ses confrères architectes, a réussi parce qu’il avait l’audace de l’originalité. Dans toute innovation, il y a polémique, les "conservateurs" considèrent en effet que l’art "nouveau" est "dégénéré" et tue la "tradition". Puis, au fil des décennies et des siècles, il devient art "classique". La Tour Eiffel, conçue pour être temporaire, en est un exemple frappant. L’histoire de l’art, que ce soit en architecture, mais aussi en peinture, en musique, etc., en donne mille exemples. Même l’industrie et la technologie suivent ce cycle : audace des investisseurs pour concevoir et développer un produit nouveau, opposition des conservateurs, mais soutien des consommateurs innovateurs, et après, soit le produit échoue économiquement, soit, au contraire, il devient un produit ordinaire (le smartphone est probablement l’exemple le plus spectaculaire, mais aussi la carte bancaire, etc.).

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Pei n’est plus là pour proposer une pyramide à la place de la flèche de la cathédrale, on peut donc "respirer" ! Ce n’était cependant pas l’âge qui aurait empêché un architecte de présenter des projets originaux. Après tout, l’architecte brésilien Oscar Niemeyer (qui est mort dix jours avant son 105e anniversaire, le 5 décembre 2012) a proposé son Centre culturel international (inauguré en mars 2011) à Avilés, dans les Asturies, à l’âge de 99 ans (peut-être n’était-il pas le mieux inspiré pour avoir proposé à cette ville espagnole chaude sur la côte atlantique la construction d’une immense esplanade en béton blanc sur les anciens chantiers navals).

Alors, pourquoi ne pas imaginer un projet de reconstruction audacieux et créatif pour Notre-Dame de Paris ? Sans évidemment dénaturer l’ensemble de l’édifice religieux. Qui oserait dire aujourd’hui que la Sagrada Familia inachevée d’Antonio Gaudi dénature la ville de Barcelone, dénature l’Église catholique, dénature l’art en général ?

C’est ce qu’avait justement compris Viollet-Le-Duc, devenu aujourd’hui une sorte de saint Évangéliste qu’il n’a jamais voulu être (sauf éventuellement statufiée à côté de la flèche !). Il l’avait même théorisé dans un essai intéressant sur la restauration, dont j’ai cité en début d’article quelques phrases clefs, et dont je souligne cette partie-ci : « ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition ».

C’est exactement ce qu’il est en train d’advenir de la restauration de Notre-Dame de Paris aujourd’hui. Pour de nombreux prêtres, la possibilité d’adapter la future flèche de Notre-Dame de Paris « aux enjeux de notre époque » n’est pas une « perte de la tradition » mais un complément nouveau et enrichissant, une valeur ajoutée pour parler comme un économiste, qui inscrira la cathédrale dans l’histoire actuelle des hommes. En ce sens, le choix du projet donnera une idée si la France est trop bloquée ou pas pour vivre encore un futur qui, forcément, sera différent de son passé sans se renier pour autant. À tous les Pei, Niemeyer ou Gaudi de la Terre d’aujourd’hui, concourez ! Vous façonnerez la tradition de demain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 03:27

« On fait rire la famille. Qu’est-ce que je vais aller gâcher leur bonheur en révélant que j’ai un cancer des poumons ? » (Élie Kakou).


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Question pour un secret. Cette réflexion, c’est l’humoriste Élie Kakou qui l’a faite devant sa sœur Brigitte, au courant. Dans la famille, ils sont nombreux. Il a six frères et sœurs. Il voulait ménager sa mère cardiaque. Il pensait guérir. La maladie a hélas pris le dessus il y a vingt ans, le 10 juin 1999. Élie Kakou avait 39 ans (il est né le 12 janvier 1960) et était un célèbre comique. Deux années auparavant, il avait négocié un virage dans sa carrière en quittant la scène pour jouer au cinéma, notamment dans le premier épisode de "La Vérité si je mens !" de Thomas Gilou (sorti le 2 mai 1997).

D’une famille "juive tunisienne française" et aussi algérienne, Alain Kakou (selon son état-civil) a fait son service militaire en Israël. Il a fait des études de prothésiste dentaire tout en faisant de l’animation dans un cabaret marseillais et au Club Med.

Sa notoriété a démarré en 1992 au Théâtre du Point-Virgule, à Paris. Les premières représentations ont séduit un public curieux et rapidement conquis, si bien que le bouche à oreille a fait beaucoup pour faire salle comble pendant huit mois ! Élie Kakou s’est épanoui dans les one-man-shows. Après le Théâtre Déjazet, ce fut la consécration en 1994 avec l’Olympia. Kakou est entré en plein paysage audiovisuel français (le fameux PAF), envahissant les émissions télévisées de son humour et de sa tendresse.

Le succès a encore grimpé d’un étage avec le Zénith à Paris en 1995. À ce moment-là, les sketchs sont devenus de véritables spectacles chorégraphiques. Il fut même nommé pour les Victoires de la Musique comme meilleur humoriste en février 1995. Ses spectacles furent aussi représentés au Cirque d’Hiver à Paris en 1997, dernière série du genre, avec un grand hommage aux métiers du cirque.

Élie Kakou avait une voix très aiguë qui lui permettait de jouer facilement un personnage féminin. Le plus connu est la fameuse Madame Sarfati, mère de douze enfants, qui cherchent à marier sa petite dernière, Fortunée, qui a déjà 35 ans. Il y a aussi l’attachée de presse, la fée (et la reine), etc. Comme fourmi noire, il a imité Barbara, Édith Piaf, Zizi Jeanmaire, etc. Sa calvitie précoce pouvait lui donner la figure d’un savant fou. Longiligne, il pouvait facilement se métamorphoser.

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Se déguisant en femme, en père la-rigueur, en fourmi, etc., Élie Kakou avait un humour que je dirais de gentil, sans mauvaise connotation. Il ne s’aventurait pas dans des révoltes philosophiques ou politiques, il esquissait, caricaturait la surface de la société, avec ses travers. Contrairement à Pierre Desproges, probablement plus féroce avec ses emballages acidulés, Élie Kakou ne se serait pas permis de se moquer de son crabe.

Le personnage qui me fait personnellement le plus rire est celui du professeur psychorigide, probablement aussi prêtre puisqu’il semble porter une sorte de soutane d’internat. Il est même intéressant de voir le sketch en 1993 et le même en 1997 : en 1993, le public le découvrait simplement, tandis qu’en 1997, on comprend que le public le connaissait déjà avant de venir. En quatre ans, le sketch était devenu un classique du genre.

Les enregistrements numériques renforcent les possibilités de la postérité. Sur l’Internet, la plupart des sketchs d‘Élie Kakou sont disponibles. Je propose ici une petite (et très modeste) sélection des plus notables. À savourer avec le rire au cœur.


1. Le professeur (Point-Virgule le 3 mars 1993)






2. Madame Sarfati (Point-Virgule le 3 mars 1993)






3. Le médium (Point-Virgule le 3 mars 1993)






4. Nadia Comanecci (Olympia le 7 mai 1994)






5. Le professeur, suite (Olympia le 7 mai 1994).






6. Le chorégraphe (Olympia le 7 mai 1994)






7. La fée (Cirque d’hiver en 1997)






8. Madame Sarfati appelle la police (Cirque d’hiver en 1997)






9. Le prestibidon (Cirque d’hiver en 1997)






10. Le chat (Cirque d’hiver en 1997)






11. Le professeur (Dôme de Marseille, le 1er avril 1997).






12. La fourmi (à la télévision, dans l’émission "Faites la fête")






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 juin 2019)
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Pour aller plus loin :
Élie Kakou.
Pierre Desproges.
Thierry Le Luron.
Pierre Dac.
Coluche.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/elie-kakou-delicat-delicieux-215725

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 21:57

« Rien ne se construit, ne se fait, ne s’invente, sinon dans la paix relative, dans une petite poche de paix rare maintenue au milieu de la dévastation universelle produite par la guerre perpétuelle. » ("Les Cinq Sens", éd. Grasset, 1985).


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Quand France 2 et France Inter avaient proposé au philosophe Michel Serres de venir répondre aux "Questions politiques" diffusées le dimanche 26 mai 2019 (podcast ici), ils cherchaient un invité non politique pour cause d’élections européennes. Ils ne se doutaient pas que ce serait sa dernière émission, car Michel Serres a quitté le monde des vivants ce samedi 1er juin 2019 à l’âge de 88 ans (il est né le 1er septembre 1930 à Agen).

Toutes les personnes qui ont eu la chance de le croiser et de le connaître sont évidemment touchées par cette disparition qui, malgré l’âge et la maladie, est brutale et soudaine, lui qui était un habitué des médias (un bon candidat pour remplacer au pied levé un invité défaillant), surtout un chroniqueur hebdomadaire sur France Info pendant longtemps (tous les dimanches de 2004 à 2018). Son extrême courtoisie, sa politesse et galanterie, qui contrastaient avec les discours de haine et les violences quotidiennes, sa joie de vivre et la sagesse de celui qui préférait le verre à moitié plein au verre à moitié vide (lire à ce propos "C’était mieux avant ! ", éd. Le Pommier, 2017), n’empêchaient pas un certain cabotinage.

Normalien après avoir suivi l’École navale (il a participé à l’expédition de Suez), agrégé de philosophie et docteur de lettres, Michel Serres fut professeur d’histoire des sciences à la Sorbonne en 1969 et à l’Université Stanford, dans la Silicon Valley, en 1984. Consécration de l’homme de lettres (il a publié de nombreux ouvrages, plus de soixante-dix, principalement des essais parfois difficiles à lire), il fut élu à l’Académie française le 29 mars 1990 au fauteuil d’Edgar Faure et y fut reçu le 31 janvier 1991 par Bertrand Poirot-Delpech. Sa présence médiatique l’a également bombardé en 1994 à la présidence du conseil scientifique de la future chaîne publique France 5.

J’ai découvert Michel Serres lorsqu’il a publié "Le Tiers-instruit" (éd. François Bourin) en 1991. Ses très nombreuses apparitions médiatiques m’ont parfois interrogé, m’ont toujours intéressé, même si, pour certaines d’entre elles, elles m’ont agacé.

Par exemple, j’ai eu la chance d’assister le 16 mars 2011 au Châtelet, à Paris, à une version moderne très contestée du "Messie" de Haendel, réalisée par Oleg Kulik avec des vidéos de Robert Nortik. Et soudain, au milieu de l’œuvre, sortait des coulisses Michel Serres faisant une sorte d’homélie qui ne me paraissait pas vraiment adaptée, et je ne serais pas très éloigné de l’opinion du critique du journal "Le Monde" daté du 16 mars 2011 qui n’hésitait pas à éclabousser le philosophe de son fiel : « Le Messie (…) mérite mieux que d’être la bande-son d’un spectacle vidéo et que d’être coupé au beau milieu d’un récitatif pour laisser place aux prêches sermonneurs du philosophe Michel Serres, venu lire, en soutane new age, des gloses politico-bibliques affligeantes (dont une conclusion fut d’ailleurs saluée d’un "amen" discret venu d’un spectateur du fond de la corbeille). ».

Trop de Serres pouvait tuer le Serres, cependant, ses réflexions pouvaient être pertinentes, notamment sur l’actualité. Sa grande érudition lui permettait quelques parallèles très intéressants pour approfondir un sujet. Parfois un peu trop osés, d’ailleurs.

Je propose ainsi quelques réflexions glanées au fil de ses interventions audiovisuelles, que j’ai retenues et que j’ai appréciées.

Je commence avec cette dernière émission "Questions politiques" diffusée le 26 mai 2019. Quand on lui a demandé pourquoi il n’était jamais tombé, comme tant d’autres de sa génération, dans les idéologies totalitaires (principalement le nazisme ou le communisme), il a répondu que ce n’était vraiment pas possible qu’il tombât dedans alors que leur justification scientifique était complètement bidon, n’hésitant pas à citer la figure du biologiste faussaire Lyssenko.

Au risque de passer pour un naïf ou un doux idéaliste, Michel Serres soutenait le verre à moitié plein : « Localement, il y a de la violence, les attentats, etc. Mais si vous regardez globalement ce qui se passe depuis dix, vingt, cent ans, la violence ne cesse de baisser : que ce soit la violence politique, la guerre, les attentats, les violences individuelles… On est toujours attentif au phénomène factuel, aujourd’hui, l’actu… Mais globalement, ce n’est pas vrai ! C’est presque contre-intuitif, personne ne le croit… ».

De même, vantant le progrès et la société numérique, Michel Serres fustigeait les institutions actuelles qui lui paraissaient obsolètes : « Nous sommes en train de vivre une période exceptionnelle de l’Histoire. On a vécu soixante-dix ans de paix, l’espérance de vie a crû jusqu’à 80 ans, la population paysanne est passée de 75 à 2%… Par conséquent, toutes les institutions que nous avons créées l’ont été à une époque où le monde n’était pas ce qu’il est devenu. (…) Quand on a fait la Révolution de 89, on avait Rousseau derrière. Aujourd’hui, on n’a personne, et c’est la faute à qui ? Aux philosophes. C’est leur rôle de prévoir ou d’inventer une nouvelle forme de gouvernement ou d’institutions, et ils ne l’ont pas fait. ».

Reprenant certaines idées venues des États-Unis (des milieux universitaires), il était aussi un fervent "écologiste" : « L’économie telle que le capitalisme l’a mise en place est catastrophique, au moins du point de vue écologique. L’économie est en train de détruire la planète. ».

Décrivant le smartphone, le philosophe s’est risqué sur les rives étymologiques du mot "maintenant" : « ça veut dire "tenant en main". Quand vous avez le portable à la main, vous avez à la fois toutes les informations possibles, tous les gens accessibles, par conséquent, vous tenez en main presque le monde… Je ne connais pas d’empereur dans l’Histoire qui puisse dire la même chose. ».

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Je poursuis par quelques notes personnelles.

Dans un entretien avec Michel Alberganti du journal "Le Monde" du 18 juin 2001, Michel Serres affirmait avec raison : « La science, c’est ce que le père enseigne à son fils. La technologie, c’est ce que le fils enseigne à son papa. ».

Dans un documentaire diffusé le 5 juillet 2012 sur France 5, Michel Serres faisait remarquer que la guerre, c’était des vieux qui tuaient des jeunes, par conséquent, le contraire du meurtre du père enseigné à la fac. De même, il a parlé de l’idée de mort qui vient quand l’idée de vie disparaît. Entre bébé et l’âge adulte, il y a de plus en plus conscience de la vie, et ensuite, cette conscience diminue.

Dans un article publié par la revue "Études" en 2012, Michel Serres a proposé une théorie sur la famille selon les chrétiens : « Examinons la Sainte Famille. Dans la Sainte Famille, le père n’est pas le père : Joseph n’est pas le père de Jésus, le fils n’est pas le fils : Jésus est le fils de Dieu, pas de Joseph. Joseph, lui, n’a jamais fait l’amour avec sa femme. Quant à la mère, elle est bien la mère mais elle est vierge. (…) Une structure qui rompt complètement avec la généalogie antique, basée jusqu-là sur la filiation : la filiation naturelle, la reconnaissance de paternité et l’adoption. Dans la Sainte Famille, on fait l’impasse tout à la fois sur la filiation naturelle et sur la reconnaissance pour ne garder que l’adoption. (…) Il ne s’agit plus d’enfanter mais de se choisir. ».

Ce qui l’a fait conclure, à mon avis bien imprudemment, à propos du mariage pour tous : « La position de l’Église sur ce sujet du mariage homosexuel est parfaitement mystérieuse : ce problème est réglé depuis près de deux mille ans. ». Le christianisme n’a jamais enseigné de prendre la Sainte Famille comme modèle de la cellule familiale pour tous les hommes. Imprudence et aussi arrogance en s’autorisant le droit de conseiller « à toute la hiérarchie catholique » de « se convertir » !

L’un des combats de Michel Serres concernait la défense de la langue française, ce qui était très bien. Cependant, je trouvais qu’il se trompait d’adversaire (je l’ai évoqué en présentant la loi Fioraso en juin 2013) et qu’il ne fallait pas oublier que la langue française se défendait aussi par la diffusion des travaux des scientifiques français en …langue anglaise, sans quoi ces travaux ne seraient jamais connus du monde entier et les Français jamais appréciés à leur juste valeur. Un exemple où il n’était pas loin de franchir le point Godwin avec ce sujet, c’était à l’occasion d’une conférence le 23 mars 2010 à Chartres, invité par le Crédit Agricole, où il déclara à Hélène Bonnet, journaliste de "L’Écho républicain" : « Le français est bafoué par les publicitaires. On le voit bien sur les affiches. Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. Je peux le dire car j’ai connu cette période. ».

Interrogé par Laure Adler le 10 octobre 2017 sur France Inter, Michel Serres a confié qu’il avait été l’examinateur en philosophie de Laurent Fabius et d’Alain Juppé dans le jury de concours pour Normale Sup. C’était le côté confidences. Du côté réflexion, il a fait le constat qu’il y avait de moins en moins de sentiment d’appartenances (aux lieux, aux religions, etc.), et c’était plutôt bien car ce type de sentiment a engendré beaucoup de guerres, mais il fallait alors trouver de nouvelles appartenances, qu’il serait incapable d’imaginer car il se sentait trop vieux pour cela. Cela pourrait ainsi expliquer que certains reprennent de vieilles appartenances, comme les séparatistes catalans, mais les "communautés" dans les réseaux sociaux font apparaître aussi de nouveaux sentiments d’appartenance.

Le 9 février 2018 sur LCI, un débat animé par David Pujadas opposait Alain Finkielkraut à Michel Serres. Ce dernier a développé beaucoup de réflexions intéressantes sur l’actualité. Ainsi, Michel Serres soutenait le principe de la sélection, cela fait partie de la vie, il y en a partout, aux jeux olympiques. Autre sujet brûlant, la quasi-émeute dans un supermarché provoquée par une promotion sur le pot de Nutella : Michel Serres l’a associée à la stratégie de l’émeute déjà explicitée dans "Au bonheur des dames" d’Émile Zola. Pour vendre au grand nombre, il faut trouver un truc pour attirer la foule. Autre sujet, la culture américaine. Il a enseigné pendant une quarantaine d’années aux États-Unis. Un jour, arrivant en avance dans un amphi à Stanford, il n’avait pas vu une étudiante qui l’a accusé de harcèlement parce qu’elle ne pouvait plus faire cours à deux autres étudiants. Aux États-Unis, tout est dans la confrontation, avec le bien et le mal (c’est le principe du puritanisme), tandis que chez les latins, chez les humanistes, au contraire, il s’agit de concilier les deux au lieu de les confronter.

Toujours dans ce débat du 9 février 2018, Michel Serres s’est tourné à Alain Finkielkraut pour lui demander pourquoi il était toujours triste, toujours désabusé du monde, alors que les comparaisons historiques devraient plutôt rendre optimistes. Au XIXe siècle, à Paris, il y avait un attentat par jour, bien plus de haine que maintenant, et la haine a coûté la vie à 45 millions de personnes pendant les guerres. Dans ce débat où les rôles étaient clairement définis, Alain Finkielkraut a fustigé Internet en louant l’invention de l’imprimerie, mais Michel Serres a rappelé qu’avec l’imprimerie, non seulement la Bible a pu être diffusée, mais aussi des livres pornographiques, des livres de violence ou de haine, etc. pas moins que sur Internet. Enfin, sur la neige qui sévissait à l’époque, Michel Serres souriait de la différence entre les urbains qui ne connaissent que la culture et qui redécouvrent la nature (à l’occasion d’une chute de neige), et les ruraux qui vivent avec la nature. Les urbains ne comprennent pas pourquoi on ne maîtrise pas tout et pourquoi il y a des problèmes (autoroutes bloquées pendant toute une nuit, etc.).

Je termine par une petite "note" sur la langue française, intitulée "La guerre du propre contre le commun" publiée le 8 février 2019 par l’Académie française et qui évoquait les marques commerciales et la publicité : « Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance inconnue. ».

Et là, de se reprendre, avec sa fausse modestie : « Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient. ».

Il concluait ainsi, à la limite du gros mot : « Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines. ». Un bon moyen de fustiger la société de consommation actuelle. La haute culture de Michel Serres, on le voit, peut mener jusque dans les chambres suaves et chaudes de l’Égypte antique. Qu’il repose en paix.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Podcast à télécharger de l’émission "Questions politiques" avec Michel Serres le 26 mai 2019 sur France 2 et France Inter.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/michel-serres-et-son-effet-sur-les-215559

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/01/37396853.html






 

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16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 18:32

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. (…) [Les] archéologues, exhumant patiemment les moindres débris des arts qu’on supposait perdus, ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition, c’est-à-dire d’un état de quiétude de l’esprit assez commode. » (Eugène Viollet-Le-Duc, 1866).


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Cela fait deux mois que le toit et la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris ont été détruits par un incendie qui a ému la terre entière. Une messe y a même été célébrée ce samedi 15 juin 2019 à 18 heures. Le Président de la République Emmanuel Macron a réagi très rapidement en faisant présenter au Parlement un projet de loi permettant quelques dérogations pour une restauration/reconstruction rapide. L’objectif plus politique que technique est d’achever les travaux avant le début des jeux olympiques de Paris, en 2024. Beaucoup de personnes qualifiées, des scientifiques, des conservateurs, etc. se sont inquiétés de cette précipitation, craignant qu’une mauvaise analyse du diagnostic (de mécanique des structures) hypothèque l’avenir de la cathédrale sur du long terme.

Personne ne peut critiquer les hommes (et les femmes) de l’art (au sens général et aussi au sens propre ici) de se préoccuper d’un bien commun qui a vécu déjà huit siècles et qui est appelé à vivre encore aussi longtemps si les décisions prises sont pertinentes. L’enjeu n’est pas la "civilisation" ni française, ni européenne, ni chrétienne, mais l’avenir d’un de monuments phares de la ville de Paris, de son histoire et, parce que la France est un pays très centralisé, l’histoire de Paris se confond un peu avec l’histoire de France (pas toujours heureusement).

En revanche, beaucoup ont fustigé des milliardaires de s’être intéressés au sort de la cathédrale en proposant de donner jusqu’à 200 millions d’euros. Cette surenchère rapide des dons, au lieu de choquer, devrait au contraire en réjouir plus d’un, d'autant plus lorsqu'on connaît le très faible budget annuel de l'entretion du patrimoine en France (328 millions d'euros en 2018). Inutile de parler de réduction d’impôts pour les dons, tout le monde sait bien que cette réduction d’impôts a toujours été plafonnée à quelques milliers euros et l’on imagine aisément que comme chaque année, ces milliardaires ont dû déjà épuiser leur optimisation de dons.

Non, cette floraison spontanée de millions d’euros provenant des plus riches en France montre simplement, mais personne ne veut le reconnaître, que ces milliardaires tant honnis (bien qu’ils font vivre des centaines de milliers de familles comme employeurs), ne pensent pas seulement à l’argent, ne sont pas apatrides, ne sont pas sans culture ni art. Au contraire, ils sont patriotes et ont l'amour de la France au point de vouloir financer la restauration d'un symbole français.

Au contraire, la richesse a cette chance de permettre de s’intéresser aux arts. J’en veux pour preuve la collection de François Pinault ou encore la construction du musée de la Fondation Louis Vuitton au-delà du Jardin d’acclimatation. Cela écorcherait ceux qui bavent de jalousie devant tant de richesse de le reconnaître, mais on peut être riche, et vouloir le bien de l’humanité. L’incendie de Notre-Dame de Paris en a apporté une démonstration éclatante.

On pourra toujours me rétorquer que ces personnes-là préfèrent être généreux avec des vieilles pierres plutôt qu’auprès les plus pauvres, les démunis, les défavorisés. Pourtant, il ne faut pas croire qu’ils sont la source de la misère, ils sont même ceux par qui la misère a été parfois stoppée par leur talent de stratèges industriels. Combien d’empires industriels d’il y a une ou deux générations ont-ils disparu à cause d’héritiers incompétents ? Ceux qui, aujourd’hui, sont à la tête de milliards, qu’ils fussent les créateurs ou de simples héritiers, ont montré leur capacité de produire et à ce titre, enrichissent la nation elle-même : tant qu’il n’y a pas création de richesse, il n’y aura pas de redistribution. La redistribution ne peut venir qu’après la création de richesse. C’est, semble-t-il, difficile à admettre en France.

Mais qu’importe, cette polémique très idéologique et d’un autre temps (plutôt milieu du XIXe siècle que début du XXIe siècle, et encore, "début" est bien exagéré, 2019, le siècle est maintenant bien entamé) n’est pas très importante, c’est même une caractéristique très française qui veut qu’on déteste l’argent tout en cherchant à en avoir le plus (en resquillant si besoin est). Les Anglo-Saxons ne sont pas aussi gênés que les Français avec l’argent.

La polémique qui risque au contraire de grandir autant qu’un feu de poutres dans une cathédrale, c’est la reconstruction. Je ne sais pas vraiment comment appeler précisément l’opération qui vise à réparer les dégâts causés par l’incendie, à savoir le toit en bois et la flèche. Cette polémique couve et enfle avec une incidence qui n’a rien à voir avec Notre-Dame de Paris : l’antimacronisme primaire tendrait à s’opposer à tous ce que fait ou propose Emmanuel Macron. Le problème, pour ceux qui le pratiquent, c’est qu’il est Président de la République, et l’ampleur de l’émotion a prouvé que si Emmanuel Macron ne s’était pas impliqué dans ce dossier, nul doute qu’on le lui aurait reproché aussi !

De quoi s’agit-il ? En gros, il y a deux camps, ceux qui veulent reconstruire la cathédrale pour la retrouver exactement comme elle était avant l’incendie, à savoir, avec des poutres en bois qui datent de 800 ans, et ceux qui veulent une reconstruction innovante, qui veulent "profiter" de ce drame pour construire avec nouveauté qui aurait un sens avec ce troisième millénaire, voire qui lui donnerait un sens. Il y a aussi les consensuels qui proposent une reconstruction apparente à l’identique mais avec des matériaux modernes (par exemple, en utilisant le titane, très résistant et léger, très cher aussi).

Une telle polémique n'est pas surprenante. Lors de l'attentat du World Trade Center le 11 septembre 2001, il y avait eu aussi l'opposition entre une simple reconstruction à l'identique des parties détruites et au contraire, la construction d'autre chose pour rendre hommage aux victimes. Quant à la non reconstruction du château des Tuileries et du château de Saint-Cloud, cela résultait de la volonté politique des républicains du début de la Troisième République d'éliminer tout symbole monarchique.

Ce qui est étonnant, c’est que les premiers partisans très fermes de la reconstruction à l’identique, qu’on a le droit pour l’occasion d’appeler "conservateurs" car c’est bien le sens de ce mot, ce sont souvent ceux qui font profession d’identité nationale, voire qui se revendiquent "identitaires". Or, parmi l’identité nationale, il y a ces fameuses racines chrétiennes. Personne ne les niera et la cathédrale en est la preuve, et l’émotion populaire, bien au-delà des chrétiens, la preuve vivante : ces racines sont à chérir, évidemment, elles sont le fondement de bien des décisions d’aujourd’hui, tant en droit qu’en politique sociale et culturelle.

L’étonnant, c’est que ces partisans ne se confondent pas avec ceux qui pratiquent régulièrement la foi. Il y a ceux qui revendiquent, et ceux qui pratiquent. Or, beaucoup de prêtres, d’évêques, sont beaucoup plus prudents sur la volonté de reconstruire à l’identique. Ceux qui ont l’habitude de visiter les églises le savent : l’histoire de chaque église, pluriséculaire, est faite de drames et d’innovations, de destruction pendant les guerres, d’incendies, de reconstruction, également de dons provenant des plus riches (qui ont alors leur nom, aujourd’hui inconnu, inscrit sur une plaque de marbre dans un recoin de l’église).

Or, justement, chaque drame a permis quelques innovations. Prenons justement Notre-Dame de Paris, la flèche existante était tellement fragile qu’il a fallu la démonter entre 1786 et 1792 (en pleine Révolution française). Cela a permis à Eugène Viollet-Le-Duc d’innover en remontant une nouvelle flèche, inaugurée le 16 août 1859, entourée de statues représentant les douze apôtres, dont l’un, saint Thomas, patron des architectes, ressemble étrangement à …Viollet-Le-Duc lui-même ! Pourquoi pas ? C’était imaginatif et artistiquement intéressant, mais on pouvait difficilement dire que c’était dans l’esprit du XIIIe siècle. Au contraire, c’était bien dans l’esprit du XIXe siècle (et encore, pas celui de Victor Hugo !).

Alors, pourquoi ne pas imaginer une reconstruction qui reste évidemment en accord avec le passé séculaire de la cathédrale mais qui proposent quelques innovations ? Dans tous les cas, personne n’osera dire que cela en fera une "cathédrale Macron". Un musée (Chirac), une bibliothèque (Mitterrand), un Centre culturel (Pompidou), oui, parce que c’était venu de nulle part. Ici, c’est une cathédrale déjà existante.

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De même, personne n’osera dire que la Pyramide du Louvre est la Pyramide Mitterrand. Justement, arrêtons-nous à cette pyramide inaugurée le 4 mars 1988 et ouverte au public le 29 mars 1989. C’était même la première image d’Emmanuel Macron le soir de son élection. Il a parlé juste devant cette pyramide dans un style très mitterrandien (François Mitterrand avait attendu dix jours pour faire cela, juste devant le Panthéon). Le Louvre existait bien avant François Mitterrand. Le Louvre l’a emporté sur le Président. Mais nul ne peut s’empêcher de constater que sans François Mitterrand, et sa conférence de presse du 24 septembre 1981, il n’y aurait pas eu de Pyramide du Louvre. C’était d’ailleurs l’une des sources d’agacement et de divergence du ministre pourtant fidèle, Pierre Joxe, qui avait osé lui dire que ce n’était pas son rôle ni sa compétence de choisir des projets d’architecture.

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Y aura-t-il une pyramide en guise de flèche ? Avec les connotations d’ailleurs spirituelles qui pourraient les accompagner ? Évidemment, non. Il faut d’ailleurs informer que le célèbre architecte américain (d’origine chinoise) qui a été à l’origine de la Pyramide du Louvre (projet présenté le 21 juin 1983), Ieoh Ming Pei, est hélas mort à New York il y a un mois, le 16 mai 2019, à l’âge de 102 ans (né le 26 avril 1917 à Canton). Il n’a pas construit que des pyramides, bien au contraire, il est même considéré comme inspiré par le "cubisme", et plus généralement, donc, par la géométrie.

Pei, comme beaucoup de ses confrères architectes, a réussi parce qu’il avait l’audace de l’originalité. Dans toute innovation, il y a polémique, les "conservateurs" considèrent en effet que l’art "nouveau" est "dégénéré" et tue la "tradition". Puis, au fil des décennies et des siècles, il devient art "classique". La Tour Eiffel, conçue pour être temporaire, en est un exemple frappant. L’histoire de l’art, que ce soit en architecture, mais aussi en peinture, en musique, etc., en donne mille exemples. Même l’industrie et la technologie suivent ce cycle : audace des investisseurs pour concevoir et développer un produit nouveau, opposition des conservateurs, mais soutien des consommateurs innovateurs, et après, soit le produit échoue économiquement, soit, au contraire, il devient un produit ordinaire (le smartphone est probablement l’exemple le plus spectaculaire, mais aussi la carte bancaire, etc.).

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Pei n’est plus là pour proposer une pyramide à la place de la flèche de la cathédrale, on peut donc "respirer" ! Ce n’était cependant pas l’âge qui aurait empêché un architecte de présenter des projets originaux. Après tout, l’architecte brésilien Oscar Niemeyer (qui est mort dix jours avant son 105e anniversaire, le 5 décembre 2012) a proposé son Centre culturel international (inauguré en mars 2011) à Avilés, dans les Asturies, à l’âge de 99 ans (peut-être n’était-il pas le mieux inspiré pour avoir proposé à cette ville espagnole chaude sur la côte atlantique la construction d’une immense esplanade en béton blanc sur les anciens chantiers navals).

Alors, pourquoi ne pas imaginer un projet de reconstruction audacieux et créatif pour Notre-Dame de Paris ? Sans évidemment dénaturer l’ensemble de l’édifice religieux. Qui oserait dire aujourd’hui que la Sagrada Familia inachevée d’Antonio Gaudi dénature la ville de Barcelone, dénature l’Église catholique, dénature l’art en général ?

C’est ce qu’avait justement compris Viollet-Le-Duc, devenu aujourd’hui une sorte de saint Évangéliste qu’il n’a jamais voulu être (sauf éventuellement statufiée à côté de la flèche !). Il l’avait même théorisé dans un essai intéressant sur la restauration, dont j’ai cité en début d’article quelques phrases clefs, et dont je souligne cette partie-ci : « ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition ».

C’est exactement ce qu’il est en train d’advenir de la restauration de Notre-Dame de Paris aujourd’hui. Pour de nombreux prêtres, la possibilité d’adapter la future flèche de Notre-Dame de Paris « aux enjeux de notre époque » n’est pas une « perte de la tradition » mais un complément nouveau et enrichissant, une valeur ajoutée pour parler comme un économiste, qui inscrira la cathédrale dans l’histoire actuelle des hommes. En ce sens, le choix du projet donnera une idée si la France est trop bloquée ou pas pour vivre encore un futur qui, forcément, sera différent de son passé sans se renier pour autant. À tous les Pei, Niemeyer ou Gaudi de la Terre d’aujourd’hui, concourez ! Vous façonnerez la tradition de demain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Notre-Dame de Paris : la flèche ne sera pas remplacée par une pyramide !
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190516-ieoh-ming-pei.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/16/37432897.html


 

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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 03:26

« La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. ».


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Je crois que c’était en 2006. Un soir doux de juillet, toutes les rues de Paris étaient désertes. C’était la finale de la coupe du monde. Tout le monde était devant son téléviseur. La France était présente. Par chance, c’était nocturne au Louvre. J’en ai profité pour y aller et admirer celle que je n’avais jamais vraiment pu admirer sereinement lors de mes précédentes visites au Louvre : La Joconde. Cette nuit-là, je l’avais eue presque pour moi tout seul. Enfin, je l’ai partagée avec dix ou quinze autres personnes, principalement des touristes chinois et japonais, il me semble, qui ne se préoccupaient guère de football. J’étais presque déçu, elle était enfermée dans sa cage de verre, toute petite, je voyais surtout des reflets, et la distance d’observation n’était pas très commode pour le myope que je suis.

La Joconde, réalisée entre 1503 et 1506, c’est probablement la plus belle œuvre d’art du monde de tous les temps. Je dis "probablement" car cette idée est sans doute partagée par un grand nombre de personnes au monde, mais je le dis avec une certaine réticence puisque d’autres œuvres m’ont beaucoup plus émerveillé et ému. C’est peut-être une sorte de lassitude du classique et du célèbre. Trop gâté ? Il n’y a plus l’étonnement ni la transgression, et pourtant, cette Joconde est bien mystérieuse, avec ses allures androgynes.

J’ai commencé par la Joconde parce qu’elle est forcément associée à son auteur, Léonard de Vinci, qui est mort il y a exactement cinq cents ans. Il y a cinq siècles, un demi-millénaire ! À Ambroise, en Touraine, dans son château, le 2 mai 1519 à l’âge de 67 ans après plusieurs mois de maladie, sans héritier puisqu’il a toujours été célibataire (il est né le 15 avril 1452 à Vinci, en Toscane).

Il n’est pas ici voulu d’évoquer sa très dense et riche existence. J’ai le souffle coupé à imaginer l’énumération de ses activités : scientifique et artiste ? Génie paraît probablement le seul véritable mot qui puisse englober l’ensemble. Le même mot qui signifie ingénieur, d’ailleurs. À la limite, on peut ajouter : génie universel de la Renaissance.

Faisons un peu d’uchronie. J’imagine Monsieur Léonard de Vinci vivant à notre époque. Il aurait pu déposer des centaines de brevets (il a réalisé des inventions qui ont tout de même été utilisées dans certaines "manufactures" de son époque, notamment en optique, génie civil et hydrodynamique). Il aurait trouvé des nombreux sponsors, comme il en avait déjà trouvé à l’époque : Laurent de Médicis, François Ier, etc. En 2018, cela aurait été Bernard Arnault ou François Pinault pour les commandes de ses œuvres d’art. Peut-être Serge Dassault pour ses conceptions aéronautiques. Peut-être Sanofi pour ses réflexions anatomiques ? Il aurait eu des supports de presse, forcément, un mensuel ou un hebdomadaire pour présenter toutes ses idées. "Vinci Magazine" peut-être. Au moins, une multinationale française n’aurait pas volé son nom, quitte à avoir exploité nos autoroutes et nos aéroports !

En effet, Léonard de Vinci a fait des centaines de métiers en même temps. Il a été d’un côté architecte, ingénieur, mathématicien, physicien, astronome, mécanicien, opticien, biologiste, anatomiste, botaniste, etc., de l’autre côté peintre, dessinateur, sculpteur, musicien, compositeur, écrivain, poète, etc. À cela s’ajoutent le philosophe, le professeur, le diplomate, le viticulteur, etc. Léonard de Vinci a cultivé une "connivence intime" avec Machiavel (1469-1527) par échanges de correspondance. De Florence, Milan, Rome, Bologne et Venise à la France pour les dernières années de sa vie, Léonard de Vinci est un polyvalent global impressionnant. Il est le meilleur représentant de ce qu’on pourrait appeler un "savant". Il fut l’auteur de cinquante mille documents de diverses formes (carnets manuscrits, croquis, dessins, etc.), dont les deux tiers furent malheureusement détruits ou perdus.

Restons, après la Joconde, avec le peintre pour revoir La Cène, fresque murale "phare" de près de neuf mètres de longueur, réalisée entre 1495 et 1498 pour le réfectoire du couvent dominicain de l’église Santa Maria delle Grazie à Milan (commandée probablement par le duc de Milan, Ludovic Sforza). Scène de l’Évangile, le dernier repas avant la Passion du Christ, ce dernier dit aux apôtres : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera. » et Léonard de Vinci a peint les douze apôtres réfutant cette idée de trahison.

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Judas (le traître) est représenté comme les autres apôtres, de face (ou plutôt de profil), mais pas de dos comme c’était généralement la tradition. Les Dominicains souhaitaient rappeler le libre-arbitre qui permet à chaque humain de choisir entre le bien et le mal. Citée par Wikipédia (malheureusement, je n’ai pas retrouvé la citation exacte), dans ses lettres d’Italie à Jean Posternak (publiées chez Gallimard), la philosophe Simone Weil, qui a fait le tour d’Italie en touriste insouciante en 1937 et 1938 (elle fut impressionnée par la propagande fasciste), avait pensé découvrir le secret de la composition de La Cène, peinture réalisée sur plusieurs plans : « Le point placé exactement dans la chevelure du Christ, et vers lequel convergent toutes les droites qui dessinent le plafond, implique une composition dans l’espace à trois dimensions, les lignes qui, de part et d’autre, lient les mains es apôtres [implique au contraire une composition dans l’espace à deux dimensions]. ».

Ces deux peintures, La Joconde et La Cène, sont probablement les plus universellement connues dans le monde. Génie de la peinture, Léonard de Vinci fut seulement égalé, à la Renaissance, par ceux qu’on pourrait considérer comme des rivaux, Michel-Ange (1475-1564), ce qui était le cas, et Raphaël (1483-1520), même si ces deux derniers sont d’une génération plus tardive (Raphaël n’a toutefois survécu qu’une année après Léonard de Vinci).

Si le peintre est très connu, le génial "inventeur" (on dirait de nos jours l’ingénieur innovant) l’est également. Léonard de Vinci a conçu de très nombreuses machines, les plus sophistiquées les unes que les autres. La plupart n’ont jamais été réalisées, mais il faut se remettre dans le contexte : fin du XVe siècle et début du XVIe siècle ! Avant même la Bataille de Marignan, pour la plupart ! C’est cela qui est impressionnant chez lui. La grande vision technologique, la grande anticipation du progrès du monde.

Ainsi, Léonard de Vinci aurait inventé le char d’assaut, le sous-marin, le scaphandre, l’hélicoptère, l’avion, l’automobile, le parachute (en forme pyramidale), etc. J’ai mis la phrase au conditionnel par prudence car parfois, c’étaient des améliorations d’inventions déjà existantes et en plus, Léonard de Vinci ayant marqué les esprits pendant ces cinq derniers siècles, on lui a parfois prêté des inventions qu’il n’a pas faites (on ne prête qu’aux riches).

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Au-delà de la performance technologique, il faut vraiment insister sur le génie conceptuel : imaginer par exemple le principe du parachute, cela signifie presque avoir déjà imaginé le principe de l’avion, c’est donc très fort. Souvent, l’invention telle que décrite par Léonard de Vinci ne suffirait pas à faire ce qui était promis à cause d’une difficulté technologique fatale non étudiée (le parachute pyramidal n’aurait jamais fonctionné).

Prenons l’hélicoptère par exemple. Entre 1487 et 1490, il a dessiné dans ses carnets un croquis représentant un aéronef à hélice pour un vol vertical. L’idée était de tourner l’hélice et la pression de l’air devait faire soulever la partie portée par l’hélice, comme on utilisait la vis d’Archimède pour remonter de l’eau : « Si cette vis peut forcer l’eau à se déplacer au contraire de son sens naturel, c’est-à-dire du bas vers le haut, il est probable qu’une vis adaptée puisse se déplacer de la même manière dans cet autre fluide qu’est l’air qui nous environne. ». À la condition d’imaginer aussi le principe de Newton qui a été énoncé …seulement en 1687 (dans "Philosophiae naturalis principia mathematica") et que Léonard de Vinci a proposé avec ses mots ainsi : « La force avec laquelle une chose va contre l’air est égale à celle de l’air contre la chose. ».

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Évidemment, ce n’était que théorie. L’hélice qu’avait imaginée Léonard de Vinci (de diamètre 10 mètres) était bien trop grande pour pouvoir la tourner assez rapidement avec les moyens mécaniques de l’époque : il aurait fallu aussi inventer le moteur (la force motrice était d’ailleurs le joker habituel des inventions de Léonard de Vinci). Mais cette idée, qui est l’idée générale de l’hélice dans l’air, est, en elle-même, géniale. De plus, la vis était insuffisante, il fallait une "queue" pour éviter un tournoiement en toupie.

Je termine ce tour très très modeste de Léonard de Vinci par deux croquis très connus.

Le premier est L’Homme de Vitruve, qui daterait de 1490 et qui est une reprise d’un document (un traité d’architecture) rédigé par l’ingénieur romain Vitruve à l’époque de l’empereur Auguste (en 15 avant J.-C.) : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature. ». Cela donne la clef du rapport entre architecture et anatomie.

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Ce dessin, stocké à Venise, à la Gallerie dell’Accademia (seule une copie est visible du grand public), représente les proportions considérées comme idéales de l’être humain, dont le corps serait circonscrit dans un cercle avec le nombril pour centre et dans un carré avec le sexe pour centre (milieu des diagonales). Ce dessin ultra-connu aurait dû avoir son siècle de gloire interplanétaire au XXe siècle si c’était lui qu’on avait choisi d'envoyer dans l’Espace pour décrire aux extraterrestres qui nous étions. Il est en effet le symbole de l’humanisme triomphant de la Renaissance, qui donna plus tard le Siècle des Lumières.

Enfin, c’est le dernier document proposé ici, celui de l’embryon humain dans l’utérus de sa mère (plutôt le fœtus, en réalité). Léonard de Vinci était très savant aussi en physiologie, médecine et anatomie. Il a fait de nombreux croquis du corps humain mais aussi du corps d’animaux (chevaux, vaches, singes, ours, grenouilles, oiseaux, etc.), leurs muscles, leurs organes, etc. Pour apprendre à peindre, on apprend forcément l’anatomie, la disposition des muscles, tendons, etc. Il faut imaginer Léonard de Vinci empruntant quelques cadavres de criminels, les disséquant en toute discrétion et hors de toute hygiène, pour connaître la réalité du corps humain. Un peu plus tard, sa notoriété lui a même permis de diriger des autopsies dans des hôpitaux à Milan et à Rome.

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Léonard de Vinci a eu des observations de génie, comme celle de constater qu’il y avait quatre cavités dans le cœur, mais il ne savait pas qu’il existait tout un circuit sanguin (l’appareil cardio-vasculaire). Il a fait beaucoup d’études anatomiques comparatives entre humain et animaux (qu’il disséquait aussi). Cependant, il n’a pas terminé le traité d’anatomie qu’il voulait faire, pour devenir une référence encyclopédique (même si le concept même d’encyclopédie est né seulement cent cinquante à deux cents ans plus tard).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Roland Garros.
Léonard de Vinci.
Chu Teh-Chun.
L’année Pierre Soulages au Louvre.
Alfred Sisley.
Salvador Dali.
Jean-Michel Basquiat.
Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
Rotraut Uecker.
Egon Schiele.
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.
David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190502-leonard-de-vinci.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/500-ans-apres-leonard-de-vinci-214727

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/29/37295549.html




 

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 03:08

« Le flot qui l’apporta recule ensorcelé, dérouté par un type de monstre antitraditionnel, né d’un mariage entre ce qui s’explique : le savoir, et ce qui ne s’explique pas : l’auréole. » (Jean Cocteau, à propos de Zizi Jeanmaire, cité par www.roland-petit.fr).


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Malgré l’âge très avancé, elle est restée la belle et jeune femme élancée qu’elle a toujours été. Actrice, chanteuse, meneuse de revue de cabaret, elle a surtout été une danseuse étoile de ballet. Zizi Jeanmaire fête ce lundi 29 avril 2019 son 95e anniversaire (elle est née à Paris). Le 10 juillet 2011, elle fut effondrée par la mort du chorégraphe Roland Petit, né trois mois avant elle et victime d’une leucémie foudroyante, qui fut son mari et son complice professionnel et artistique de toujours.

Elle a connu Roland Petit dès novembre 1933, à l’âge de 9 ans, quand ils étaient ensemble à l’École de danse de l’Opéra de Paris. Après sept années d’études et d’entraînement, elle fut recrutée en novembre 1940 par le Ballet de l’Opéra de Paris (comme Roland Petit) et suivit en même temps des cours à la Salle Pleyel. Mais Zizi Jeanmaire et Roland Petit démissionnèrent de l’Opéra de Paris dès 1944.

Roland Petit a quitté la danse très tôt pour se consacrer à la chorégraphie. Il a créé les "Ballets des Champs-Élysées" en 1945 (grâce à l’aide financière de son père), puis les "Ballets de Paris Roland Petit" en 1948 au Théâtre Marigny et Zizi Jeanmaire fut sa danseuse étoile. Le couple s’est marié en 1954 et a eu une fille (Valentine qui devient écrivaine). Roland Petit a été un chorégraphe majeur, auteur de près de 200 chorégraphies entre 1942 à 2008, collaborant avec de nombreux artistes de mondes différents, tant Niki de Saint Phalle, Bernard Buffet, Max Ernst, Vasarely, César, que Serge Gainsbourg, Yves Saint-Laurent, Jean Vilar, etc., reprenant de très nombreuses œuvres, de Raymond Queneau, de Georges Bizet, etc. et faisant jouer de nombreux grands danseurs, comme Leslie Caron, Fred Astaire, etc.

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Zizi Jeanmaire fut sa muse mais parfois, son Arlésienne, car elle a eu une carrière qui s’est parfois écartée de la danse. Roland Petit lui a donné le rôle de Carmen dans son ballet créé en février 1949 au Princess Theater de Londres, qui s’est joué partout dans le monde (notamment pendant douze semaines au Théâtre de Marigny de Paris à partir de juin 1949, puis pendant sept mois au Winter Garden de New York, ce qui, à l’époque, fut un record de durée). Le couple est revenu en France en septembre 1950 après s’être produit dans les grandes villes nord-américaines. Zizi Jeanmaire fut alors "La Croqueuse de diamants" de Roland Petit (et de Raymond Queneau), d’abord au Théâtre de Marigny, puis à Broadway à New York et en tournée américaine.

Les États-Unis furent pour celle qui n’était encore que Renée Marcelle Jeanmaire une découverte, et un producteur l’a recrutée pour en faire une actrice dans un film musical qui est sorti le 25 novembre 1952 ("Hans Christian Andersen et la Danseuse") auquel Roland Petit participa pour la chorégraphie. Zizi Jeanmaire toucha ainsi au cinéma pendant les années 1950, jouant dans six films, et aussi au théâtre dans quatre pièces (dont une de Feydeau, avec le rôle de la môme crevette dans "La Dame de chez Maxim"). En particulier, elle a joué en 1959 dans l’opérette de Marcel Aymé "Patron", mise en scène par Roland Petit avec de la musique de Guy Béart et des décors et costumes de Bernard Buffet.

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En 1953, alors qu’elle devenait actrice, ce fut une courte période de distanciation avec Roland Petit (elle quitta les Ballets de Paris). Elle retourna à Broadway pour créer la comédie musicale "The Girl in Pink Tights", puis travailla à Hollywood où elle recroisa Roland Petit avec qui elle renoua après deux ans de séparation.

De retour en France après cette "expérience américaine", le couple se maria et eut une fille. Ils repartirent à Hollywood en 1955 pour participer à une reprise très novatrice de la comédie musicale "Anything Goes", qui est sortie le 13 avril 1956. Zizi Jeanmaire joua aussi dans le film musical "Folies Bergères" (sorti le 9 janvier 1957), réalisé par Henri Decoin, où elle avait le premier rôle avec pour partenaire Eddie Constantine (le réalisateur Yves Robert joua aussi dans ce film, ainsi que Pierre Mondy et Jacques Morel).

Roland Petit créa des revues avec Zizi Jeanmaire dans le premier rôle, "La Revue des Ballets de Paris" au Théâtre de Paris en 1956, puis "La Revue de l’Alhambra" en 1961 (l’Alhambra était une salle de spectacle du 11e arrondissement de Paris qui a été détruite quelques années plus tard). Ce fut à l’Alhambra que Zizi Jeanmaire est devenue la star célèbre du music-hall avec le spectacle "Mon truc en plumes" auquel participa le couturier Yves Saint Laurent pour la confection des costumes. En décembre 1971, elle fut la star de la revue "Zizi je t’aime" au Casino de Paris en collaboration avec Guy Béart, Jean Ferrat, Serge Gainsbourg, Michel Legrand, Yves Saint Laurent, Vasarely, César, etc. Elle tourna pour la télévision "Le Jeune Homme et la mort" aux côtés de Rudolf Noureev en décembre 1966.

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En 1975, Roland Petit et Zizi Jeanmaire ont dû fermer "Les Ballets de Paris Roland Petit" en raison d’une mauvaise gestion (grand succès mais dettes fiscales), si bien qu’ils collaborèrent avec l’Opéra de Paris pour "La Symphonie fantastique" en mars 1975. Parallèlement, dès 1972, Gaston Defferre, l’indéboulonnable maire de Marseille, leur offrit de créer "Le Ballet National de Marseille Roland Petit" qui leur a fait jouer de nombreuses chorégraphies dans le monde entier jusqu’en 1998.

Pendant une quarantaine d’années, Zizi Jeanmaire fut la meneuse de revue tout en étant également la chanteuse à succès, se produisant dans des salles mythiques : au Casino de Paris, à Bobino, et elle fit même une tournée à partir d’octobre 1994, commençant par le Zénith de Marseille et se terminant par le Zénith de Paris en octobre 1995 (elle avait déjà plus de 70 ans). En novembre 2000, elle chanta selon un spectacle de Roland Petit à l’Opéra de la Bastille, à Paris. Les textes de ses chansons sont notamment de Raymond Queneau, Jacques Prévert, Marcel Aymé, Serge Gainsbourg (dont la fameuse "Élisa" reprise par Jane Birkin, puis par Vanessa Paradis au cinéma, et aussi "À poils ou à plumes"), Jean-Jacques Debout, Roger Dumas, etc. ainsi que Valentine Petit, leur fille. Pour son livre-disque "La Liberté est une fleur" (sorti en 2003), elle collabora aussi avec Michel Legrand pour la musique. Par ailleurs, elle donna des cours de danse à l’École nationale supérieure de danse de Marseille créée par Roland Petit.

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La dernière apparition de Zizi Jeanmaire sur scène fut en novembre 2000 (à l’Opéra de la Bastille), elle avait alors plus de 76 ans. Par la suite, elle ne resta pas inactive puisque pendant les années 2000, elle a sorti plusieurs CD et en novembre 2008, un livre (ses mémoires), "Et le souvenir que je garde au cœur" (éd. Ariane).

Officière de la Légion d’honneur le 20 mars 1993, elle a été faite, en même temps que Roland Petit, commandeure de l’ordre national du Mérite le 14 mai 1997. Comme petit signe insolite de la grande complicité entre Zizi Jeanmaire et Roland Petit, le site Internet officiel de Zizi Jeanmaire est à l’adresse de celui de Roland Petit.

Zizi Jeanmaire fut l’amie des artistes et des écrivains (Boris Vian l’appelait "ma chérie" et se considérait comme "son pote"). Parmi les citations proposées par le site Internet que je viens d’évoquer, j’en garde sept, dont celle de Jean Cocteau donnée en début d’article.

Yves Saint Laurent (couturier) : « Mademoiselle Jeanmaire brille. C’est le privilège des reines du Music-Hall : le seul dessin de leur silhouette réussit à provoquer l’incendie de la salle, le mirage, le rêve. ».

André Velter (écrivain) : « Un trésor de petit nom, des merveilles de jambes sans fin et du feu de déesse qui danse sa vie. ».

Michel Tournier (écrivain) : « Zizi est comme l’acier : inoxydable. ».

Louis Aragon (écrivain) : « Sans elle, Paris ne serait pas Paris. ».

Edmonde Charles-Roux (écrivaine et femme de Gaston Defferre) : « Si l’on me demandait ce que je connais de plus parisien en matière de séduction, je dirais Zizi, ses jambes, sa voix, ses bras, ses mains, son corps, ses chevilles, sa façon de bouger. Elle est ce qui dure, elle est le style. ».

Louise de Vilmorin (écrivaine) : « Surtout, ne la croyez pas capable de faire la pluie et le beau temps ! Oh non ! Elle ne fait que le beau temps : c’est sa spécialité ! ».

Qu’elle puisse vivre avec grand beau temps les années qui lui restent avec la meilleure santé possible. Tous mes hommages et bon anniversaire, Madame la Commandeure !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Zizi Jeanmaire.
Zizi Jeanmaire.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Karl Lagerfeld.
Pierre Cardin.
Yves Saint Laurent.
Pierre Bergé.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190429-zizi-jeanmaire.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/zizi-jeanmaire-et-ses-95-plumes-de-214685

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/27/37291955.html






 

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 04:05

« C’est à pleurer tellement tu es belle, je n’ose même pas toucher ! » ("Les galettes de Pont-Aven", 1975).



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Coincé entre Dick Rivers et Abbassi Madani, l’acteur Jean-Pierre Marielle, tout dans sa bonne humeur, s’est retrouvé ce mercredi 24 avril 2019 aux portes du paradis (ou de l’enfer ?). Parti malade à l’âge de 87 ans (il est né le 12 avril 1932) de l’hôpital de Saint-Cloud, il est allé retrouver notamment ses deux compères des "Grands Ducs" (1996) Philippe Noiret et Jean Rochefort. La petite "bande" du Conservatoire avec Annie Girardot, Bruno Cremer, Jean-Paul Belmondo, etc.

La mort de Jean-Pierre Marielle a beaucoup ému les Français parce qu’il y a une part de la France qui est partie avec lui, en tout cas, de culture française, de mode de vie français. Acteur plutôt de second plan sauf dans sa jeunesse, il avait d’abord cette voix si caractéristique, comme l’ont eu beaucoup de grands comédiens (je peux citer Claude Piéplu, Claude Rich, et ceux cités plus hauts, ses complices du cinéma français, Philippe Noiret et Jean Rochefort).

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Mais cette voix grave était très spécifique, une voix qui raclait jusque dans les talons, à la manière théâtrale, pour prononcer des répliques qui ont été souvent "culte" comme le disent les cinéphiles. Sa façon de dire des "gros mots" était tellement poétique qu’il les transformait en grande littérature.

Une grande silhouette qui s’étire, un front qui s’est dégarni au fil des films et des pièces de théâtre (il a joué dans de très nombreux films, mais aussi au théâtre et à la télévision), une moustache épaisse mais relativement discrète dans le visage (au contraire de Jean Rochefort), la barbe blanche gagna par la suite son menton, et une grande aisance corporelle.

Jean-Pierre Marielle a été nommé sept fois pour le César du meilleur acteur (premier ou second rôle, notamment dans "Coup de torchon" et "Tous les matins du monde"), mais il n’a jamais été choisi, tandis qu’il a été récompensé par un Sept d’or (1992) et un Molière (1994) du meilleur comédien.

Dans les années 1970 et 1980, Jean-Pierre Marielle jouait surtout des rôles de dragueur, de vendeur de camelote, mais, au contraire de certains acteurs emprisonnés par leur forte personnalité, il a pu faire des personnages à la psychologie très différente et dans des films assez différents, la comédie (où il excellait) autant que les films dramatiques.

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Dans les comédies françaises, il faut dire que les scènes parfois osées où certaines répliques aux femmes ne pourraient plus être tournées de nos jours, pour cause de pudibonderie ou de féminisme désincarné. Jean-Pierre Marielle aimait les femmes et cela se voyait dans de nombreux films, d’où également cette réplique gourmande que j’ai mise en tête.

Pour rendre hommage à Jean-Pierre Marielle, je propose ici quatre films que j’ai beaucoup appréciés par sa prestation, pas forcément les meilleurs de sa carrière mais qui ont en tout cas gardé en mémoire cette culture française dont on pourrait aujourd’hui avoir un peu de nostalgie.


1. "Charlie et ses deux nénettes" de Joël Séria, sorti le 8 novembre 1973

Un vendeur de cathédrales (pas Notre-Dame de Paris) qui fait la rencontre de deux jolies femmes (dont l’actrice Jeanne Goupil, compagne de Joël Séria), elles-mêmes employées de Charlie, joué par Serge Sauvion, acteur plus connu pour avoir été le doubleur de Peter Falk.









2. "Les galettes de Pont-Aven" de Joël Séria, sorti le 20 août 1975

Film assez "osé" pour ses scènes de nudité (c’était aussi l’époque des "Valseuses" ; à quelques années près), il a été interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie en salle. Ce film a été un vrai révélateur pour Jean-Pierre Marielle (malgré ses déjà très nombreux films précédents), puisqu’il a été nommé pour l’occasion au César du meilleur acteur. Ce peintre amateur qui quitte sa famille et sa vie pépère rencontre la très belle Jeanne Goupil (elle-même peintre dans la vie "civile") dont il fera l’éloge des fesses, les plus belles fesses du cinéma français : « Ton cul, c’est mon génie ! ». Auparavant, laissant une empreinte quelque peu machiste, il dit : « Tiens ma poule, va me chercher des olives ! ».












3. "Signes extérieurs de richesse" de Jacques Monnet, sorti le 9 novembre 1983

Dans ce film, Jean-Pierre Marielle n’est plus un dragueur mais un vénal escroc, pseudo-comptable d’un vétérinaire réputé (Claude Brasseur) en proie avec sa contrôleuse fiscale (Josiane Balasko). Heureusement, les deux compères ont une monnaie d’échange, le chien de la contrôleuse. Sans trop insister sur l’homonymie amusante du réalisateur (monnaie), il faut replacer ce film dans le contexte de l’arrivée de la gauche au pouvoir et de la mis en place de l’impôt sur les grandes fortunes (IGF, précurseur de l’ISF qui fait encore aujourd’hui tant débat), mais c’était avant l’arrivée de l’argent-roi de la décennie fric que furent les années 1980.

Le flipper, pour comprendre le contrôle fiscal : « Tu me demandes, je t’explique. La boule ? T’imagines que c’est notre homme qui débarque dans notre comptabilité. À chaque fois qu’il tombe sur quelque chose que nous ne pouvons pas justifier, tu paies. Là, tu crois que c’est fini, mais pas du tout. Notre homme resurgit et ça repart pour un tour, et attention, s’il croit qu’il y a dissimulation ou fraude, ça compte triple. C’est un peu comme la cible là-haut, ce qu’il cherche, c’est à nous allumer parce que alors là, je pose mon neuf, et je retiens un. ».

L’escroc dans toute sa splendeur : « Attention, je ne t’ai jamais dit que j’étais expert-comptable. Je suis expert en comptabilité. ».

Brasseur : « Je te ferasi remarquer que c’est pas moi qui t’ai viré, mais c’est toi qui est parti. ».
Marielle : « Bah, hé, tu m’as dit "barre-toi". Non mais, tu connais ma fierté ! ».

Où il est question de toasts aux groseilles : « Seulement, ça va pas être gâteau, parce que je l’ai traitée de boudin. ».

Analogie malhonnête : « C’est comme si on demandait sa comptabilité au docteur Schweitzer. ».















4. "Pièce montée" de Denys Granier-Deferre, sorti le 10 mars 2010

Dans l’un des derniers films de Jean-Pierre Marielle, ce dernier joue le rôle d’un curé dont le passé le rattrape, comme celui des autres invités d’ailleurs. On y retrouve aussi Danielle Darrieux et …Julie Gayet.






5. Questionnaires sur petits papiers, Télérama le 30 mars 2012

Pour finir, je propose ces quelques minutes d’introspection personnelle, toujours avec humour et bonne humeur. Jean-Pierre Marielle dit à cette occasion : « Les cons, ça fout les jetons ! Je frappe d’entrée ! » et aussi : « Les femmes ? ça va, ça va ! ».





Sa dernière réplique : « Le temps qui reste, bah, on verra bien ! »
Merci Monsieur Marielle, de ces bonnes parties de rigolade !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Pierre Marielle.
La Chine au cinéma : une fidélité à soi-même, dans le film "Les Éternels".
Jacques Rouxel.
François Berléand.
Niels Arestrup.
"Acting".
"Quai d’Orsay".
Michel Legrand.
Gérard Depardieu.
Maria Pacôme.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Bernadette Lafont.
Pauline Lafont.
Marthe Mercadier.
Jean Piat.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Charlie Chaplin.
Maurice Chevalier.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190424-jean-pierre-marielle.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/jean-pierre-marielle-ou-le-bonheur-214601

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/25/37285703.html




 

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 02:30

« Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir. Autrement dit, plus ça rate, plus on a de chance que ça marche ! » (Jacques Rouxel).



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C’était un grand philosophe qui est mort à Paris il y a quinze ans, le 25 avril 2004 à l’âge de 73 ans (né à Cherbourg le 26 février 1931). Ses restes reposent au Père-Lachaise. Un grand philosophe du rire pince-sans-rire. Jacques Rouxel était connu avant tout pour avoir été le génial créateur des Shadoks qui avaient célébré leur cinquantenaire l’année dernière.

Les Shadoks ont divisé la France en deux à une époque où tout le monde regardait à la même heure la même chaîne de télévision (on était encore loin de la TNT, de l’Internet mobile, etc.). Et lorsque les Shadoks ont commencé leur conquête du monde, en début de soirée, à 20 heures 30, le scandale éclata. Pourquoi ? Il est très difficile de l’imaginer aujourd’hui tant, sur la forme et sur le fond, les images animées ont évolué en cinquante ans. C’était deux jours avant mai 1968 !

Disons que la principale cause de la polémique, c’était que les téléspectateurs s’étaient approprié la télévision et qu’ils considéraient qu’elle était un outil de transmission du savoir, de diffusion de la culture. Or, comme l’a dit Jacques Rouxel à Michel Field le 15 juin 1993 sur France 2 : « Le principe de base, c’était de raconter des choses qui ne veulent rien dire. ». À la manière de l’humour british, très décalé. Très calé et décalé.

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En fait, cet homme trop modeste se trompait : tout ce qu’il faisait dire par les Shadoks était au contraire très intéressant et avait un sens. Jacques Rouxel avait un très bon niveau scientifique et un bon niveau de logique. Tous ses aphorismes, et ils sont nombreux, se servent justement d’une logique implacable avec une petite faille discrète pour pouvoir conclure n’importe comment. Raisonner comme des pieds, hélas, on le voit encore tous les jours à la télévision, et c’était justement une certaine ironie de l’observation qui motivait la création des Shadoks.

Exemple d’aphorisme shadok : « Avec un escalier prévu pour la montée, on réussit souvent à monter plus bas qu’on ne serait descendu avec un escalier prévu pour la descente. ». Avec une telle phrase, impossible de ne pas songer aux lithographies fabuleuses de M. C. Escher (1898-1972), capable de tracer des cages d’escalier sur le principe de l’anneau de Möbius. Autre exemple : « Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien, que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. ». On appelle cela le principe de précaution !

On pourra évidemment surajouter qu’ils étaient les représentants de l’anti-France mais un grand pays sans sens de l’humour et sans autodérision reste-t-il encore un grand pays ? Car il ne faut pas se cacher l’idée que les Shadoks sont les représentants peu flatteurs des Français face aux… Britanniques, représentés par les Gibis qui montrent un tantinet plus d’intelligence et de bon sens (notamment pour chercher une planète un peu moins plate).

Jacques Rouxel a commencé sa vie en faisant des études à …HEC ! Il aurait pu terminer Président de la République …comme François Hollande. Mais pour mon bonheur, le vôtre ?, il s’est trop marré à faire des petits dessins durant ses études. Certes, il a eu le diplôme de la meilleure école commerciale de France et il a même commencé à faire de la publicité pour de grands groupes industriels, notamment des petits films publicitaires, mais il a vite bifurqué vers la création audiovisuelle.

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Il est devenu un producteur indépendant (il a créé plus tard, en 1973, notamment avec son épouse, le studio AAA) et le créateur de petits films et petits dessins animés, en particulier avec des visées publicitaires ou pédagogiques. Il a proposé ses services au fameux Groupe de recherches musicales (GRM) intégré au Service de la recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer, l’un des créateurs de la musique concrète avec Pierre Henry. Jacques Rouxel leur a proposé de produire des images avec les sons. Il a mis en place l’Animographe pour faire des animations dessinées, et après des premières séries, il a proposé les Shadoks, qui ont mis plus d’un an avant de passer à la casserole, ou plutôt, à la télévision. Quatre séries ont été ainsi produites, les trois premières à la même époque (1968, 1969, 1972-1973), produites par TF1, et une dernière sur Canal Plus en 2000, produite par AAA.

Tout le scénario, les textes, les idées, proviennent de Jacques Rouxel qui avait un esprit rationnel, clair, scientifique, mathématique, mais aussi poétique, original, subtil, humoristique. On voit ainsi comment il savait user et abuser du langage mathématique, des axiomes, des théorèmes, des déductions, et de la logique, pour faire dire tout et n’importe quoi. La géométrie rouxellienne n’est pas sans faille spatio-temporelle, même ses expressions et ses notions sont sujettes à caution (qu’est-ce qu’un point parallèle ?!!).





La logique shadok est donc particulière, on y parle passoire, nouilles, diamètre de l’eau (qui n’avait pas encore de mémoire), point parallèle à une droite, etc. Du surréalisme adapté aux nouveaux outils de communication. Une logique tout quantique qui s’inverse lorsqu’on pointe un œil attentif sur ces bestioles particulièrement stupides aux cris frissonnant de puérilité.

Le dessin des Shadoks est très sobre, quelques traits, mais l’expression est suffisante pour faire passer des messages forts et hilarants. Il n’en faut pas beaucoup. Il ne faisait pas dans la sophistication mais dans le réactif. C’est pourquoi le choix du dessin animé était excellent, et les rares livres qu’il a publiés par la suite, entre livres illustrés et bandes dessinées, passaient moins bien parce que ses dessins étaient très forts dans le dynamique, moins dans le statique.

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Et puis, il manquait aussi quelque chose avec seulement du papier glacé, avec seulement l’image. Il manquait le mouvement, mais il manquait aussi le son. Deux sons. La musique, directement issues du GRM de l’ORTF, composée par Robert Cohen-Solal (75 ans), de la musique concrète qui s’harmonisait très bien à ce style d’animation, et aussi la voix, la fameuse voix du très grand acteur Claude Piéplu (1923-2006).

Ce dernier a d’ailleurs été souvent agacé qu’il ne fût réduit qu’à sa voix (par ailleurs excellente) du narrateur des Shadoks alors qu’il était un acteur et un comédien accompli, au point de jouer des pièces de théâtre jusqu’à Fianarantsoa (la capitale intellectuelle de Madagascar). Il lui fallait rappeler qu’il avait aussi des yeux, un regard, un corps et pas seulement une voix, même si celle-ci était extraordinaire et reconnaissable entre toutes, à l’instar de celle de Claude Rich et de Jean-Pierre Marielle (qui vient de disparaître).




Jacques Rouxel, lui, au contraire, ne se sentait pas "réduit" à être connu pour les Shadoks, car finalement, les Shadoks furent l’œuvre de sa vie, laissant comprendre son grand sens de l’humour au-delà de ses raisonnements loufoco-intéressants.

C’est d’ailleurs avec cette inspiration shadok qu’il a continué à produire plusieurs dizaines de courts-métrages animés, tant pour la publicité que pour des présentations pédagogiques de certaines notions scientifiques, comme ce documentaire animé sur l’électricité, réalisé entre 1981 et 1983, qui, s’il semble avoir mal vieilli (le son est techniquement poussif, et les animations trop sobres pour les technologies actuelles en 3D), reprend le même type d’atmosphère que pour les Shadoks mais cette fois-ci, en "sérieux". Ces petits films donnent une idée, au-delà de la série des Shadoks, de la personnalité très originale et avant-gardiste de Jacques Rouxel (et même si c’est différent avec une autre voix que Claude Piéplu, l’humour reste toujours aussi sophistiqué, avec beaucoup de clins d’œil).








Je termine par cette dernière maxime rouxellienne, qui justifie, hélas, l’existence de boucs émissaires dans le discours démagogique de bien des responsables politiques : « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes. ». Qu’ils soient Juifs, immigrés, étrangers, riches, bourgeois, le principe est toujours le même : les maux viennent toujours des autres et jamais de soi. Un discours, forcément fédérateur, mais fédérateur autour de la haine de l’Autre, en cassant la cohésion nationale par le clivage : "nous" et "eux". En ce sens, Jacques Rouxel était un très grand philosophe politique. Que son souvenir vivant reste honoré : ga bu zo meu !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190425-jacques-rouxel.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/jacques-rouxel-inspirateur-de-la-214575

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/23/37282357.html



 

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20 avril 2019 6 20 /04 /avril /2019 05:36

« L’Europe reste le lieu du massacre, de l’incompréhensible, mais aussi des cultures que j’aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes quatre langues. C’est mon grand repos, c’est ma joie, c’est mon plaisir. J’ai appris l’italien après l’anglais, le français et l’allemand, mes trois langues d’enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans une autre, sans le remarquer. Je n’ai pas eu de langue maternelle, mais, contrairement aux idées reçues, c’est assez commun. (…) Cette idée d’une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon multilinguisme m’a permis d’enseigner, d’écrire "Après Babel : une poétique du dire et de la traduction" et de me sentir chez moi partout. Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde. Tout ce terrible enracinement de Monsieur Barrès ! Les arbres ont des racines ; moi, j’ai des jambes, et c’est un progrès immense, croyez-moi ! » ("Télérama", le 11 décembre 2011).



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L’air de rien, voici remisées dans le placard des vieilles idées les fameuses "racines chrétiennes" de la fille aînée de l’Église, à savoir la France : plutôt que des racines, effectivement, utilisons les jambes pour bouger, évoluer, et surtout, découvrir le monde !

Le philosophe George Steiner fête ses 90 ans ce mardi 23 avril 2019. C’est l’occasion de porter attention sur cet écrivain inclassable, polyglotte, universitaire, linguiste, critique littéraire, et plus généralement, intellectuel, à la fois européen et américain, à la fois francophone, anglophone, germanophone et italophone, latiniste et helléniste distingué, hors des modes, indépendant de son temps, et pourtant, si interdépendant de son époque, de son siècle qui fit de sa famille juive l’émigrée perpétuelle. La Shoah, une obsession : « J’ai essayé de passer ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie. » ("Ce qui me hante", entretien avec Antoine Spire, 1998).

Grâce à la vision anticipatrice de son père, George Steiner, sa sœur, ses parents ont échappé à l’extermination nazie. Originaire de Vienne, la capitale autrichienne par définition cosmopolite, hétéroclite, multinationale, la famille a quitté le pays dès 1924, pressentant le cauchemar nazi de l’Anschluss puis des camps, et elle s’est retrouvée à Paris où est né George Steiner quelques années plus tard. Au début de l’année 1940, pressentant la défaite française, la famille a fui de nouveau en traversant l’Atlantique et se réfugiant aux États-Unis, à New York où George Steiner a continué ses études, puis entamé une brillante carrière universitaire avec la nationalité américaine. De tous ses camarades de classe juifs à Janson-de-Sailly, George Steiner fut l’un des rares survivants à ce massacre industrialisé. Cela le hantera toute sa vie.

Indéfinissable, l’homme. Voici par exemple comment la radio France Culture présente l’homme qui a été plusieurs fois invité à de longs entretiens, aussi denses et intéressants que discrets dans l’actualité médiatique (notamment avec Antoine Spire en 1998, avec Laure Adler en avril 2012 et en décembre 2015) : « George Steiner est un esprit libre qui agace certains et en fascine d’autres par sa culture encyclopédique, sa connaissance des langues anciennes et son amour de la philosophie. Cet auteur d’une œuvre complexe, prolifique, qui navigue entre poésie, linguistique et métaphysique (…). ».

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Érudit, forcément qu’il l'est, George Steiner. Son multilinguisme lui a permis de lire les œuvres littéraires dans leur richesse originelle. On ne produit pas des études de littérature comparée innocemment ! C’est ce qu’il appelle la "culture classique de l’honnête homme" (qui pourrait bien sûr se conjuguer au féminin), mais cette culture lui a paru terriblement fragile : « La grande culture a failli devant la barbarie. N’oublions jamais que les deux guerres mondiales furent des guerres civiles européennes. L’Allemagne, le pays de Hegel, Fichte et Schelling, matrice de la pensée philosophique, a connu la pire des barbaries. Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l’inhumain. Buchenwald n’est situé qu’à quelques kilomètres de Weimar. Comment certains hommes pouvaient-ils jouer Bach et Schubert chez eux le soir et torturer le matin dans les camps ? » ("Télérama", le 11 décembre 2011, propos recueillis par Juliette Cerf). C’est la question que s’était posée aussi Robert Merle.

Érudit, et donc très modeste, car l’homme de la vraie connaissance connaît malheureusement ses limites dans l’horizon du savoir. Dans cette même interview, il racontait la modestie d’un collègue, mais la sienne semble de même nature : « Un soir, l’un de mes collègues de Cambridge, un Prix Nobel, un homme charmant avec lequel je dînais, m’a demandé de l’aider sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d’un grand scientifique comparée à l’orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de l’obscurité… ».

La modestie, par exemple, c’est de reconnaître qu’il est transmetteur, un commentateur, un "posteur" de courrier, mais pas un créateur : « Il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le commentateur, l’exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur. (…) Nous comprenons mal les sources de la création. (…) La création change tout ce qu’elle contemple, quelques traits suffisent à un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. ». Il a cité l’exemple de Paul Klee, enfant, qui, pour dessiner un viaduc, a mis des bottes aux piliers : et les viaducs se sont mis en marche !

Et la culture comme garantie de vivre : « Elle rend supportable l’existence. Ce n’est pas gai d’être mortels (…). Chaque jour peut porter un adieu, et il n’y a rien de plus angoissant. ». Mais quand il dit culture, George Steiner pense à la culture classique, probablement à cause de son père. Il n’accroche pas avec la culture populaire, parce qu’il n’y est pas habitué. Il n’accroche pas avec le cinéma alors qu’il croit que c’est l’art majeur de son époque, envisageant même que Shakespeare aujourd’hui passerait son temps à écrire des script pour des films. L’art moderne ne lui dit rien. Et sa modestie lui souffle de ne pas bluffer sur ce sujet.

Au-delà de l’art moderne, George Steiner se méfie aussi de la technologie. Il loue le silence. Seul, le silence permet d’entrer dans les grandes œuvres, ou de réfléchir. Comment lire Platon avec un casque dans les oreilles ? Il ne comprend pas. Mais il ne veut pas comprendre non plus, car il a peur que la compréhension empêche la création : « Imaginez-vous un monde où la neurochimie nous expliquerait Mozart… ». Heureusement, beaucoup de ses collègues de Cambridge sont de grands scientifiques et lui apportent quelques réflexions qui complètent les siennes (j’en déduis qu’il était donc collègue également de Stephen Hawking). Ce qui lui fait imaginer que l’événement le plus important du XXe siècle pourrait être le jour où Kasparov a perdu une partie d’échecs avec un ordinateur : « [Mes collègues] m’ont dit qu’ils ne savaient pas si la pensée n’était pas un calcul. C’est une réponse effrayante ! La petite boîte pourra-t-elle un jour composer la musique ? ». La petite boîte, c’est le nom qu’il donne à l’ordinateur, bien sûr.

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Préférant surtout habiter en Angleterre mais donnant des cours autant aux États-Unis (notamment au Williams College, à Harvard et à Princeton, où il a été recruté par Oppenheimer) qu’en Europe (Cambridge, Oxford, Innsbruck, Genève, etc.), George Steiner est un universitaire passionné par la transmission, un traducteur, un critique littéraire et plus généralement, un critique de la culture. Il est surtout un producteur d’essais très nombreux, qu’il écrit principalement en anglais (est-ce la raison pour laquelle George Steiner est si peu présent dans le débat des idées en France ?).

Ses maîtres ont été déterminants : « J’ai eu de la chance avec mes professeurs. Ils m’ont maintenu dans l’idée que, sous sa forme la plus haute, la relation de maître à élève est une allégorie en acte de l’amour désintéressé. » ("Errata. Récit d’une pensée", 1997).

Sa devise pourrait être celle qu’il attribue aux Juifs parmi lesquels il se revendique : « Notre maladie héréditaire, c’est d’être juste envers ce qui est grand dans le monde de l’Esprit. ». Cette citation est celle de la dernière lettre qu’il a envoyée à l’écrivain ouvertement antisémite Lucien Rebatet dont il avait remarqué et beaucoup apprécié une œuvre littéraire, mais ce fut la dernière lettre car ce dernier refusa d’exprimer ses regrets pour cet antisémitisme. Les deux hommes s’étaient même rencontrés en mars 1964 à Paris, chez l’écrivain qui a failli être exécuté à la Libération, et Lucien Rebatet a reconnu dans une lettre : « J’ai écrit beaucoup de choses outrées, que je ne signerais plus aujourd’hui. J’ai contribué à la brutalité du siècle. ». Ce qui était déjà d’une grande lucidité. Cette "maladie héréditaire" lui a fait également apprécier la pensée de Martin Heidegger.

George Steiner n’est pas seulement hissé dans les hauteurs de la culture, il est aussi dans la réflexion de l’actualité politique, internationale, économique, et ses réflexions sont toujours très intéressantes et pertinentes car il fait le lien avec l’histoire, avec les courants de pensée du passé, avec les grands penseurs du passé, en particulier de l’Antiquité. Je propose ainsi pour terminer ce très très modeste hommage à la pensée de George Steiner cette petite heure d’entretien avec Laure Adler diffusée sur France Culture le 14 décembre 2015, c’est-à-dire après les attentats, après la crise ukrainienne.





En particulier, George Steiner voulait mettre en garde contre ceux qui ne font rien et qui protestent contre ceux qui font quelque chose : « Dans la politique, dans les arts, parfaitement imprévisibles, vous aurez des combines, où des soldats hollandais se font tuer en Turkménie, où tout est en désordre. Il y a une sorte de vertige du possible maintenant, et nos hommes d’État sont loin de pouvoir y suppléer. (…) Aujourd’hui, la notion même de valeurs est en doute, parce qu’elle semble impliquer une intolérance très dangereuse envers les valeurs contraires. Ce qui me frappe, c’est que les jeunes ont un dégoût croissant devant le processus politique lui-même. Et ça, c’est très très grave. (…) Aristote a dit : "Si on refuse de venir en lieu public, sur l’agora, pour exercer la politique, on n’a pas le droit de se plaindre si les bandits se saisissent du pouvoir". C’est très vrai et très profond. Ceux qui, comme moi, ont choisi les privilèges immenses de la vie privée, de la vie non politique, n’ont pas vraiment le droit de se plaindre amèrement que ce sont les salauds et les bandits qui ont saisi le pouvoir. Il était là dans le vide qu’on a laissé, qu’ont laissé les décents et les libéraux. C’est ça qui me fait très peur. Quand je suis venu enseigner à Cambridge, dans cette élite des élites anglaises, les plus doués espéraient entrer au Parlement, espéraient être dans les hauts lieux. Aujourd’hui, on s’en fiche. Les jeunes veulent entrer (…) dans une grande banque internationale. Même nos mathématiciens doués entrent maintenant dans l’informatique par le côté commercial, le côté bancaire, le côté boursier. Et s’il y aura une indifférence croissante devant le processus politique même, nous sommes, je crois, en grande difficulté, car la démocratie en dépend. On peut avoir un despotisme avec une petite élite militariste, on ne peut pas avoir une démocratie efficace où les plus doués s’abstiennent de l’agora, d’aller dans le marché public. » (France Culture, le 14 décembre 2015). Précisons pour mettre toutefois un petit bémol que le célèbre mathématicien français Cédric Villani a été élu député de l’Essonne en juin 2017 et qu’il a même l’ambition d’être candidat pour devenir maire de Paris l’année prochaine.

Cette réflexion très élaborée est aussi originale pour comprendre ou analyser la crise des gilets jaunes qui ont fait du problème de la représentativité de la classe politique l’un des points majeurs de leurs revendications, au-delà de leur demande d’augmentation du pouvoir d’achat. 

Bon anniversaire, monsieur Steiner, et merci de votre contribution exceptionnelle à la compréhension de notre monde si complexe, si entremêlé et si subtil !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Entretien de George Steiner par Laure Adler, France Culture, le 14 décembre 2015.

"L’Europe est en train de sacrifier ses jeunes". Entretien de George Steiner par Juliette Cerf, "Télérama", le 11 décembre 2011.

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Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190423-george-steiner.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/george-steiner-l-universel-214455

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/18/37268003.html





 

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